MESSIEURS
J'ai déjà, dans cette enceinte, évoqué plus d'un souvenir précieux pour notre histoire, soit en rappelant l'organisation d'anciennes juridictions contemporaines de la domination des Guillems (a), soit en m'efforçant de faire revivre une grande Compagnie dont les traditions éclairent encore les magistrats éminents qui m'entendent (b). J'aurai parcouru le cercle de mes explorations dans les annales de Montpellier, si je tente de reconstituer aujourd'hui Y École ou V Université de droit , comme on la désignait plus communément au moyenâge : cette institution, que ses fondateurs appelèrent avec plus de vérité que de modestie Aula Placentinea(c).
Il m'a para que ces recherches sur les origines de la science juridique dans le Midi de la France pouvaient offrir un intérêt historique de quelque importance ; et tout me dit , d'ailleurs , que vous remonterez avec une satisfaction légitime jusqu'aux sources où vinrent puiser les éléments de leur vaste savoir, les maîtres qui, dans le cours de plusieurs siècles , vous ont précédés sur ces hauts sièges.
Je m'attacherai d'abord à caractériser la physionomie morale de cette École qui dut en partie son importance à l'influence des évêques , ses puissants protecteurs ; et je décrirai rapidement ensuite les rouages multiples qui composaient le mécanisme de son organisation , en m'efforçant de mettre en relief les individualités remarquables dont le génie brilla parmi les docteurs enseignants, ou dans les rangs de ceux que l'amour de la science attirait en foule auprès d'eux. Si, malgré mon désir de rester fidèle à ce programme, je me laissais entraîner pour un instant hors des limites rigoureuses de mon sujet , vous me pardonneriez une digression qu'excuserait, je l'espère, le désir de solliciter à tout prix votre bienveillant intérêt.
« Apollon et les Muses ont aimé Montpellier et •l'ont honoré de leurs lauriers depuis sa belle
• naissance dans le bois. Sa première solitude
• toute vénérable était très-propre à leurs entre- » tiens et au secret de leurs méditations (d). » C'est ainsi que le chanoine Gariel expliquait , dans son patriotisme un peu naïf, la double installation de notre École de médecine et de notre École de droit.
Loin de moi, Messieurs, la pensée d'attacher une importance exagérée aux suppositions mythologiques du vénérable auteur de Vidée générale sur la ville de Montpellier ! Mais il est un fait incontestable en dehors de tous commentaires : c'est que vers le milieu du xn 6 siècle, un jurisconsulte italien, transfuge de l'Université de Bologne, vint professer le droit aux lieux mêmes où les disciples d'Àverroëz et d'Avicenne enseignaient déjà l'art de guérir.
Nul ne connaît la date exacte [de l'arrivée de Placentin à Montpellier (e) , et l'absence dç documents précis le concernant explique en partie les inexactitudes historiques dont il a souvent été l'objet.
Ainsi, tandis que l'abbé Gariel suppose notre premier docteur disciple d'Irnerius, dont il ne fit pourtant que continuer l'œuvre, De Grefeuille signale Montpellier comme le lieu de sa naissance, bien que son nom indique assez que Plaisance fût sa patrie.
Au commencement du xn* siècle, un jurisconsulte de grand renom, Irnerius, de Bologne, avait entrepris une œuvre aussi laborieuse qu'utile en se vouant au dépouillement du droit Justinien, la plus vaste législation qu'aucun peuple ait jamais possédée (f). Bologne fut naturellement le centre de ce mouvement intellectuel, et les étudiants, avides de savoir, s'y rendirent de toutes les parties de l'Europe. Placentin, qui professait alors à Mantoue , ne résista pas à ce légitime entraînement ; mais il arriva quand le maître n'était déjà plus , et se fit bientôt remarquer au milieu des jurisconsultes éminents qui l'avaient précédé.
Au xn e siècle, le professeur affranchi de toute règle suivait librement sa voie, et s'adressait à des disciples que l'influence de sa parole retenait seule autour d'une chaire où le prestige de son
talent les avait seul attirés. De là, des inégalités nécessaires dans le nombre des auditeurs, et par suite , des rivalités souvent dangereuses parmi les maîtres en renom. Placentin obtint dès le début un succès que justiûait son mérite, mais qu'expliquait aussi l'attrait des théories nouvelles dont il s'était fait le propagateur. C'est que l'ancien docteur de Mantoue, loin de suivre servilement les voies tracées, était de ceux chez qui le sentiment d'une individualité puissante éloigne tout assujettissement systématique aux idées admises. Aussi l'éclat de son enseignement et l'indépendance de son caractère lui suscitèrent bientôt de terribles inimitiés.
Un Bolonais, de famille patricienne, le docteur Henri de Bayla, expliquait la loi romaine en même temps que Placentin, quand le hasard fit naître entre eux une de ces discussions scolastiques auxquelles l'antagonisme des professeurs imprimait alors une vivacité souvent regrettable. Il s'agissait de l'interprétation du sénat us-consul te Velléien relatif aux engagements contractés par les femmes; et Placentin, irrité par une controverse acerbe, se permit, du haut de sa chaire, des allusions
blessantes pour son collègue, dont il explorait indiscrètement la vie privée (o). Exaspéré par ces insinuations malveillantes, Henri de Bayla provoqua d'abord dans la rue, puis jusqu'à son domicile, son adversaire, qui, moins courageux que savant, trouva prudent de s'expatrier et vint se fixer à Montpellier.
Placentin fut-il attiré par le renom littéraire de la ville ou par les charmes qu'a si poétiquement décrits l'abbé Gariel ? On l'ignore ; mais il est toujours surprenant qu'une institution dont l'existence plusieurs fois séculaire a jeté tant d'éclat Bur notre histoire, ait dû son origine à cette heure de défaillance du docteur Bolonais.
Dans le principe, l'École de droit ne fut assujettie à aucune réglementation précise, et tout docteur instruit et disert attirait librement à lui la foule avide d'apprendre : au moyen âge on n'exigeait rien de plus. Aussi Placentin fut-il plutôt un chef d'école que l'organisateur d'un système d'enseignement.
C'était un événement déjà considérable que l'intronisation du droit romain parmi nos bourgeois; et leur indépendance dut tout d'abord
s'accommoder difficilement de» théories absolutistes qu'il consacrait. Mais Tin trépide professeur, plus énergique à Montpellier qu'à Bologne , poursuivit son œuvre en dépit d'un auditoire impatient qui réclamait fréquemment au nom de la liberté méconnue. 11 trouva d'ailleurs de précieuses compensations dans les sympathies de nos seigneurs , dont ses doctrines favorisaient les tendances, et qui lui témoignèrent constamment les plus grands égards ; aussi, par un privilège aussi rare que flatteur , Guillem VIII voulut assister à ses funérailles.
L'histoire manque de détails sur le séjour de Placentin à Montpellier ; on sait seulement qu'il y composa d'importants ouvrages (h), et que son nom fut inscrit au livre d 9 or de la cité , comme rappelant un des événements les plus considérables et les plus heureux pour la commune.
Après quelques années , il voulut revoir sa patrie , qui l'accueillit avec bonheur, et ses anciens disciples de Bologne l'appelèrent ensuite au milieu d'eux : mais il retrouva là son rival, dont la haine était restée vivace , et il ne put y enseigner avec sécurité que derrière les murs d'une forteresse (1).
Il professa pendant deux années, avec éclat, dans ces conditions peu favorables ; puis il vint prendre du repos à Plaisance , où ses élèves le suivirent , et il ne put se soustraire à leur enthousiasme, qu'en retournant à Montpellier , qu'il ne quitta plus désormais.
Cette fois , ce n'était pas à la suite des persécutions du docteur de Bayla qu'il accourait vers nous , et son retour fut spontané ; mais sa mort le suivit de près.
D'après une assertion contestable de certains commentateurs , Placentin aurait été promu à l'épiscopat à la suite d'une élection qui fut annulée pour vice de forme (k) ; mais ce fait est encore incertain. L'histoire ne dit pas quels furent ses disciples à Montpellier ; elle nous apprend toutefois que son souvenir s'y perpétua par un hommage pieux offert à sa mémoire , et que le jour de sa mort devint un jour férié pour l'Université (l).
Placentin ne fut pas seulement un savant renommé et un éminent jurisconsulte ; son cœur était ouvert à toute aspiration généreuse; et le sort de l'Italie fut pour lui le sujet de trop justes
alarmes , dont ses écrits nous ont laissé la douloureuse impression.
De même que Placentin avait été le fondateur de notre École de droit, Saint Louis en fut le premier législateur, et ce prince conféra tout d'abord à l'évêque de Maguelone le privilège exclusif de recevoir le serment des docteurs. Mais cette disposition provoqua des conflits, à la suite desquels une décision du pape Nicolas IV maintint au profit de l'évêque le droit de conférer les degrés, après un examen préalable et en prenant l'avis des docteurs. Cette bulle n'était pas l'acte de fondation de l'École , qui existait déjà ; elle affirmait simplement une nouvelle prérogative au profit de l'évêque , qui en fut presque toujours le véritable chef.
L'École de droit avait bien à sa tête dès cette époque un recteur assisté de douze conseillers,mais leurs attributions respectives étaient encore mal définies , et nous voyons l'œuvre de Placentin traverser le xin e siècle sans laisser de son existence d'autres traces historiques connues qu'un petit nombre de bulles et de chartes royales, dont les dispositions attestent pourtant son développe-
ment progressif. Ce fut seulement au nv* siècle qu'elle sortit du régime de traditions et de coutumes sous lequel elle avait vécu jusqu'alors , et fut dotée d'une législation écrite qui eut pour but évident de confirmer une fois de plus l'autorité du pouvoir ecclésiastique sur l'Université.
Certaines difficultés relatives au serment des écoliers et des docteurs avaient été déférées au pape Benoît XII , qui , jugeant son intervention nécessaire , délégua ses pouvoirs au cardinal de Dencio, de l'ordre de St. -Marc, originaire du Bas- Languedoc et docteur de l'université de Montpellier (m). Bertrand de Deux , à qui sa situation personnelle rendait plus facile l'œuvre de conciliation qui lui était confiée , rédigea , d'accord avec les parties intéressées , une sorte de charte universitaire qui fut , pendant tout le moyen âge , le fondement du régime intérieur de l'École et le régulateur des pouvoirs qui y fonctionnaient (n).
Ces statuts , dressés en vertu d'une délégation expresse du pape, par les soins d'un cardinal et sur l'avis des docteurs , reproduisent l'image la plus fidèle de notre ancienne Faculté , que Ton voit en quelque sorte vivre , agir et fonctionner.
Elle s'y révèle avec son système d'études , l'originalité native de ses cours , le cortège pittoresque de ses usages et une foule de traits des plus curieux. Cette décision, qui maintenait d'ailleurs en principe la suprématie du pouvoir ecclésiastique, prévoyait en outre depuis les conditions d'influence du recteur et de son conseil jusqu'aux détails les plus minutieux de la vie des étudiants (n ') .
Le principe d'association qu'avaient révélé déjà tant de manifestations éclatantes, et qui semblait avoir emprunté de nouvelles forces au mouvement généreux de la croisade , s'affirmait ainsi dans le monde des lettres par la fondation des Universités , et nulle ville plus que Montpellier n'a ressenti son action. Aussi l'âge d'or de ses libertés municipales fut, comme le dit avec raison l'éminent historien de sa commune , la période la plus brillante de ses associations savantes (o).
Fondée sur le modèle des grandes Écoles italiennes , la Cour de Placentin leur avait emprunté leurs formes démocratiques et leur mode d'enseignement ; et comme ces dernières, elle eut pour chef un recteur renouvelé tous les ans par l'élection. Ce dignitaire devait être âgé de vingt-cinq
ans, au moins, et choisi parmi les étudiants à l'exclusion des docteurs qui ne participaient pas même à sa nomination. Une pareille manière de conférer les plus hautes fonctions universitaires paraîtra moins étrange si l'on songe que les étudiants étaient presque tous alors des hommes avancés dans la vie , occupant dans le clergé surtout des positions considérables ; et que , d'ailleurs , l'organisation du rectorat à cette époque , n'avait rien de commun avec les formes actuelles de cette institution. Au xiu* siècle, en effet , le recteur était bien le chef des étudiants , mais il était surtout le représentant ou le mandataire de la corporation , chargé de plaider sa cause et de défendre ses droits. Il pouvait , à ce titre , avoir à lutter dans un intérêt commun contre l'autorité royale ou les prérogatives exagérées de l'épiscopat ; et il lui fallait toute la force qu'il empruntait à son origine, pour faire face aux difficultés possibles de sa situation. Aussi les plus grands honneurs étaient attachés à ces fonctions dont on s'appliquait à rehausser l'éclat, et le recteur avait le pas sur les membres de l'Université comme sûr les docteurs. Quand il sortait de sa demeure» les
étudiants formaient autour de lui un cortège d'honneur : à Bologne , on lui décernait le titre de Magni ficus.
Le recteur était assisté de douze conseillers (consiliariij élus comme lui , mais parmi lesquels se trouvaient de droit un chanoine de Maguelone et un habitant de Montpellier. Le pape Martin V institua déplus trois conservateurs de l'Université, qui furent dans l'origine l'archevêque de Narbonne, l'abbé d'Âniane et le prévôt du chapitre de Maguelone. Les statuts donnaient à l'évêque, in* vesti du titre de chancelier , un droit de contrôle sur tous les règlements émanés du recteur et de son conseil.
Le recteur avait sous ses ordres immédiats un fonctionnaire nommé à vie , le bedellus generalis , qui sonnait les cloches et fournissait , moyennant salaire, les livres utiles aux différents cours. Après le bedellus venaient les banquerii, que l'on pour* rait assimiler aux appariteurs de nos Facultés , et dont le principal office consistait , après avoir organisé les bancs , à percevoir les redevances imposées aux auditeurs (o 1 ).
L'année scolaire commençait le jour de la fête
de Saint-Luc , et le& cours n'étaient interrompu* qu'à l'occasion des solennités de l'Église. Neuf années d'études étaient nécessaires pour arriver au doctorat simple , et douze années pour être reçu docteur in u troque.
Les membres de l'Université étaient tenus d'assister en corps tous les dimanches à une messe solennelle, sous peine d'une amende au profit de la caisse commune. Mais hâtons-nous de dire que le zèle religieux des élèves rendait généralement inutile le recours à cette sanction.
Le corps des étudiants se divisait en trois nations , les Provençaux , les Bourguignons et les Catalans (?) , parmi lesquelles le recteur était pris à tour de rôle. La juridiction en matière civile fut successivement dévolue aux officiers du roi et aux conservateurs ou à leurs substituts. Eu matière criminelle , elle appartint d'abord à l'évêque de Maguelone , et plus tard aux chefs de l'Université. Maïs eette modification eut des inconvénients sérieux, parce que les juges universitaires , naturellement jaloux de l'honneur de la corporation , essayaient d'amoindrir les fautes et favorisaient involontairement les abus. C'est à la
suite de ces fâcheuse» tolérances que s'organise* rent des associations où régnait une dépravation scandaleuse , et notamment la trop fameuse société des Béj aunes , qui faillit compromettra l'existence même de l'École, et fut dissoute eh vertu d'un statut spécial (a).
Toutes les promotions au doctorat avaient lien suivant les formes réglées d'avance, après certaines épreuves auxquelles présidait l'archidiacre. Des redevances fixes et d'antres indéterminées étaient imposées au candidat. La séance solennelle se tenait à la cathédrale , et la population était avertie de cet événement, dès la veille, par le son des cloches de l'église Saint-Firmin.
L'Université se rendait en corps à la cérémonie, le reeteur et ses conseillers marchant e* této du cortège. Puis le récipiendaire se livrait publique* ment aux argumentations décisives, et le prési* dent du concours lui remettait pompeusement les insignes de sa dignité nouvelle. Le docteur, reçu d'après ce cérémonial, était investi du magisimum, qui fui donnait le droit d'enseigner partout (s).
Le doctorat se révèle , on le voit, dans notre Université , comme une sorte de haute chevalerie
scientifique ayant ses rites propres et ses insignes spéciaux. Mais toutes ces formalités s'accomplissaient sous la haute direction de l'autorité ecclésiastique , qui était alors le grand pouvoir universitaire aussi bien que le grand pouvoir social. L'École de droit empruntait de plus au patronage des papes et des évêques une physionomie cléricale que révèlent déjà les statuts du cardinal de Deux, et qui se trahit ou s'accentue dans tous les actes de son existence. Aussi l'Université avait pour siège la tour Saintc-Eulalie ; elle tenait conseil à Y église Saint-Firmin , confirmait la licence à la Salle -l'Êvéque , le doctorat à Notre-Dame des Tables, et assistait au service divin dans le couvent des Frères-Prêcheurs.
Nous avons vu que l'Ecole était devenue tributaire de quatre législations différentes qui contribuèrent puissamment à sa prospérité : c'étaient les édite des rois de France , les bulles des papes , les ordonnances des évêques , enfin les statuts des recteurs. Hais la variété des textes et leur multiplicité donnaient lieu à des confusions fréquentes qu'entreprit de dissiper le recteur Martin Textoris, avec l'assentiment de son conseil (t).
Il organisa dans ce but un registre sur lequel il fit transcrire d'abord les anciens statuts et les actes importants de ses prédécesseurs ; puis on y mentionnait à leur date toutes les décisions émanées du rectorat.
Le Liber rectorum, ainsi constitué, eut la bonne fortune d'échapper aux désastres qui amenèrent bientôt après la ruine des anciens établissements de l'Université et la dispersion au moins momentanée de leurs archives. Le document le plus précieux qu'ils renferment après les statuts de 1339 concerne l'organisation de la Faculté de théologie, à la suite de son annexion à l'École de droit (o). Elle était représentée dans cette vie désormais commune par un doyen qui prêtait serment au recteur dans l'église Sainte-Eulalie et veillait sur les libertés , honneurs et privilèges de la corporation. Le Liber rectorum contient encore certaines décisions relatives aux taxes universitaires qui donnent, par le rapprochement de leurs chiffres, l'indice le plus sûr de prospérité de l'École ou de sa décadence.
C'est qu'en effet , cette institution eut à subir des fortunes diverses ; et si nous la voyons gran-
dir d'importance depuis sa fondation jusqu'au xvi e siècle , les troubles religieux la soumirent à de terribles épreuves en écartant de ses cours tous «eux que le fanatisme entraînait à la guerre civile. La peste et la famine avaient de plus éloigné beaucoup d'étudiants étrangers , et les taxes déjà fort minimes subirent une réduction telle que les docteurs trouvèrent leur rétribution insuffisante. Les embarras financiers devinrent même si grands, à un certain moment , au dire du recteur Griffi , que la caisse ne contenait pas la modique somme nécessaire au renouvellement du manteau d'examen. L'École de droit, dont le tabcurd tombait en lambeaux, fut réduite à emprunter celui de la Faculté de médecine , sa voisine opulente , qui n'épargna pas les plaisanteries les moins charitables à cet aveu forcé de la plus complète détresse (x).
Cette situation financière fut assez critique pour éveiller la sollicitude des consuls , qui , d'accord avec le recteur et ses conseillers , arrêtèrent les bases d'un règlement et en prescrivirent l'application immédiate.
Les nouveaux statuts, abandonnant résolument les traditions des Universités italiennes , s'appli-
quèrent ayant tout à garantir un enseignement permanent et régulier ; et le sort des professeurs, qui dépendait autrefois des taxes universitaires, fut arrêté d'une manière stable pour quatre d'entre eux au moins dont on fixa les gages annuels à 50 livres. Les deux Facultés de droit civil et de droit canon, désormais réunies , constituaient l'Université, dont le siège était à la tour Sainte- Eulalie, dépendance du couvent de la Merci. L'année scolaire devait commencer le 19 octobre, et les docteurs libres conservaient la faculté d'enseigner dans le courant du jour, tandis que les cours du soir étaient toujours réservés aux professeurs en titre.
Telle fut, Messiecbs, cette institution, dont l'organisation complexe reflétait à la fois Y esprit démocratique des Universités italiennes qui lui avaient servi de modèle , et Y influence autoritaire de la hiérarchie ecclésiastique à laquelle la rattachait sa vie de tous les jours. Elle ressentit même le contre-coup des idées féodales qui envahissaient alors la France , à côté de la double action de la Commune et de l'Église ; et l'on retrouvait parfois des privilèges aristocratiques fort surprenants à
travers ces formes où débordait en général le respect absolu de l'égalité. Ainsi , tandis que les dignités universitaires étaient accessibles à tous par la seule voie de l'élection , les étudiants de famille noble avaient le droit de porter un costume particulier et de prendre place dans les cérémonies publiques immédiatement après les docteurs.
Mais l'École de droit de Montpellier ne dut pas toute son importance à la puissance de son organisation, et l'œuvre de Placentin se perpétua surtout grâce au concours de ses éminents successeurs.
Le premier d'entre eux fut le jurisconsulte Azo, surnommé le maître du droit et la source des lois, dont l'un des disciples , Accurse , alla fonder l'école de Toulouse. Après Azo vinrent successivement professer, au début de leur carrière r dans les salles basses de la tour Sainte-Eulalie , Guillaume de Nogaret , garde des sceaux du roi et chancelier de France, plus connu par les événements qui signalèrent les démêlés de Philippe le Bel et de Boniface VIII ; Guillaume Grimoard , élu pape sous le nom d'Urbain V; Bernard de Castelnau, évéque de Cahors; Pierre de Lune , qui fut
l'anli-pape Benoit XIII ; Pierre Bertrand , cardinal d'Autun; l'historien Arnaud de Verdale , évêque de Maguelonc ; le cardinal Bérenger de Fredol , l'un des compilateurs du Sexte et le maître de Pétrarque; Jacques Rebuffy, et d'autres non moins illustres , dont j'épargne la nomenclature à votre bienveillante attention (x 1 ).
Les seuls élèves dont l'histoire ait gardé le souvenir , furent Bérenger de Landorre , général des Jacobins et archevêque de Compostelle; le cardinal Pierre de Lavergne ; les frères de la Mark , originaires de Flandre; enfin, Pétrarque!...
Je m'arrête, Messieurs, devant cet enfant au gracieux visage , fils d'un Gibelin , ami du Dante, exilé de Florence par les rigueurs de la guerre civile, et qui fut tout à la fois un grand poëte et l'un des hommes les plus éloquents de son siècle.
Des traditions de famille et la volonté de son père expliquent en dehors de ses tendances naturelle la présence de Pétrarque sur les bancs de notre École ; aussi ne fut-il pas un auditeur assidu des leçons de nos docteurs , et l'étude du Digeste lui inspira toujours une répugnance qu'il ne cherchait pas à dissimuler. Tandis qu'il jetait
U an feu le* Décrétait* et les Paméeclts, il Usait avec passion Cictran ou Virgile, et suivait le mouvement littéraire des troubadours provençaux. Peutêtre même , comme certains l'ont cru , collaborait-il à l'œuvre naïve du chanoine Bernard de Tréviers , l'Histoire de Pierre de Provence et de la belle Maguebne.
Préoccupé de l'éloignement de son fils pour une carrière qui lui semblait ouvrir alors la voie de la fortune , et redoutant le voisinage de la Faculté de* arts (t) si riche en séductions pour uue imagination ardente , le père de Pétrarque tente de le réconcilier avec l'étude du droit , en l'envoyant à l'Université de Bologne , la plus florissante de l'Europe. Mais rien ne put vaincre sa passion pour les lettres , ni les dissertations du célèbre professeur Jean d'André, habile entre tous à commenter les Décrétâtes , ni les leçons de sa fille la belle et savante Novella (z). Aussi , quand la mort de son père le rappela vers la France , Pétrarque reprit avec bonheur la route d'Avignon, où la Cour pontificale attirait en foule les lettrés et les savants.
11 rechercha , dès son arrivée, le monde élégant
qu'il aimait, et son avenir poétique fut fixé, le jour où lui apparut pour la première fois celle qui devait absorber ea vie dan» la plu* pure et la pltis ardente des affections (a).
Bientôt la passion avide d'isolement l'entraîna vers Vaucluse, au milieu de cette solitude dont l'austère splendeur avait impressionné son enfance; et son âme religieuse le poussait à cet exil au pied des Alpes choisies pour témoins d'une lutte héroïque de la raison contre les entraînements du coeur. Il traversa là des alternatives de joies profondes et d'inconsolables souffrances ; mais la poésie jaillit de son âme blessée, et ces années de recueillement 1 précieuses pour son repos , furent aussi fécondes pour sa gloire. Il composa, sur les bords de la Sorgue, le Canzonïère, cet hymne admirable à son amour, et partit de Vaucluse pour aller recevoir au Capitole la couronne dont aucun poète n'avait ceint son front depuis la chute de l'empire romain.
Mais les éblouissements du triomphe rejetèrent bientôt dans l'ombre le souvenir de celle dont le nom peuplait autrefois cette poétique solitude ; et quand , peu d'années après , Pétrarque apprit la
mort de Laure , il ne restait de cette grande passion , comme il le dit lui-même , qu'une flamme dont le rayonnement éclairait sa vie mais ne la trour blait plus. C'est qu'il avait surtout aimé l'âme de Laure ; et quand il l'eut pleurée , il ensevelit pour toujours cette chère mémoire dans les replis les plus secrets de son cœur.
Homme du monde, Pétrarque cherchait à concilier les pratiques austères de la cléricature avec les habitudes d'une vie de plaisirs dont il n'ignora ni les joies ni les déceptions. Et cependant son âme était profondément religieuse , et sa vie fut une aspiration sincère , quoique mêlée de défaillances, vers le culte de la vertu chrétienne. Il fut à la fois l'ami de Boccace et l'admirateur passionné de S. Augustin.
Poète j, Pétrarque chanta l'amour idéalisé qu'avait entrevu le culte abstrait et philosophique du Dante , et s'éloigna du matérialisme exagéré des trouvères. Il eut des amis de tout rang que son dévouement ne trahit pas ; mais les plus illustres d'entre eux ne lui firent jamais oublier ceux qu'il avait connus avant sa gloire. Le dernier qui lui fut cher entre tous était Jean Boccace , que je nom-
mais tout-à-l'heure , et qui reçut sa dernière lettre avec son suprême adieu (b).
L'étude avait fait de Pétrarque un admirateur de l'antiquité romaine; et, pour lui , comme pour le Dante , la terre des Scipion , des Gracques et des César était un sol privilégié. Mais non content d'admirer dans Rome le prestige du passé qu'il aspirait à lui voir reconquérir , il ajoutait à sa gloire païenne les titres qu'elle devait au christianisme. Son rêve , comme celui du Dante, était de voir à Rome le siège de l 'Empire , et de laisser au Pape le seul gouvernement des âmes pour réunir deux royautés indépendantes l'une de l'autre dans l'enceinte doublement sacrée de la ville de S. Pierre et de la ville des Césars (c).
Vous excuserez, Messieurs, cette digression, que justifiera peut-être à vos yeux le sentiment qui Ta inspirée. Pétrarque , italien d'origine , n'appartient à Montpellier que par le souvenir de son aversion pour les Pandectes ; mais son amour l'a conquis à la France , que le proscrit florentin choisit un jour pour asile , et qui s'honore de l'avoir accueilli.
J'ai hâte de vous parler des hovmes éminents
qui ont illustré la Faoulfcé durant ta seconde partie de son existence.
Vous savez tous ce que le déserdr e des guerres civiles et la violence des révolutions avaient jeté de trouble dans cette malheureuse corporation; pourtant, vers la fin du xvf siècle, elle parut reprendre une partie de son importance , grâce au concours des consuls et à l'initiative du roi Henri IV, qui lui vint d'abord en aide en élevant à 300 livres le gage des professeurs.
C'est alors qi*e l'on vit apparaître parmi les membres de l'École deux noms qui ont sueces* stvement brillé dans la magistrature, l'Égliee , les finances et le barreau : je veux parte* dœ Ranchin et des Pbiiippy.
La famille Ranchin était originaire de la petite ville de Saint-Quentin, dans le Bas»Languedoe ; et le premier de ses membres qui professa le droit à Montpellier fut Etienne, qui , d'abord consul, vint remplacer à la Cour des Aides son frère Jean , grand-vicaire de l'évèque d'Uzès.
Les Phiiippy, d'origine toute locale, occupèrent alternativement des chaires à l'École de droit et des sièges à la Cour des Aides , dont l'un d'eux fut président.
Mais je ne dois pas passer sous silence un événement considérable dans l'histoire de cette institution dont nous connaissons aujourd'hui les tendances : c'est l'introduction de Vêtement caïviniste au milieu de l'œuvre commune des papes et des évêques.
Au commencement du xyii* siècle , Ferioillet , évêque de Montpellier, compatriote et collaborateur de S. François de Sales , voulut attirer à lui un docteur de grand renom qui professait en dehors des régences royales et appartenait à la religion réformée. Ce docteur était Jaies de la Ptxfoo (Pacius), dont la renommée justifiait suffisamment la mesura libérale du prélat. Mai» les allures indépendantes de Pacsus s'accommodèrent mal de l'omnipotence épisoopale, et bientôt il quitta Montpellier, où il eut pour successeur Vamnda, wlvmste comme lui et originaire du diocèse de Nitnes. Cette influence du calvinisme aa sein d'une corporation profondément cléricale fat un instant préjudiciable à l'étude du droit eanan; mais à l'issue des guerres de religion , et après le siège de Montpellier, le triomphe du roi Louis XIII fut signalé par de nombreuses et importante* modifications.
Deux des régents titulaires destitués de leurs fonctions eurent pour successeurs Georges Crespin, originaire du Dauphiné, et Pierre Rebuffy, char noine de Saint-Pierre, qui porta dignement l'honneur de son nom et prépara le rétablissement de la Faculté de théologie. Puis vint Gaspard de Perdrix , la première illustration d'une famille qui donna de savants professeurs à l'École de droit et des magistrats éminents aux Compagnies judiciaires. Enfin, l'évêque Fenoillet désigna pour une chaire vacante Jean-André de la Croix, seigneur de Saint-Brès et de Candillargues , lieutenant principal au présidial de Montpellier.
L'histoire n'enregistre plus aucun fait saillant jusqu'à l'édit de 1679, qui consomma la réorganisation de l'enseignement du droit en France , et à la suite duquel l'évêque , l'intendant de la province et les chefs de l'Université élaborèrent en commun un règlement appelé à remplacer les anciennes coutumes.
Le roi Louis XIV voulut bien sanctionner ces nouveaux statuts, qui créaient un prieur des docteurs et maintenaient les quatre professeurs titulaires auxquels ils adjoignaient un professeur de droit
français (dj et huit docteurs agrégés (d*). D'après ce règlement, qui porte la date de 1681 , la part proportionnelle aux droits d'examen resta la même que dans le passe, et le chiffre du traitement annuel ne fut pas non plus modifié. Enfin les redevances en nature se composèrent , comme avant , de pains de sucre distribués au recteur, au syndic et aux docteurs qui assistaient à l'épreuve {e).
Le cumul était interdit entre les fonctions de professeurs et les charges dejudicature à l'exception de celle d'avocat du roi; mais le professorat était permis aux magistrats honoraires. Toutefois , comme les règles les plus immuables en apparence ont , de tout temps , reçu des exceptions , le principe de l'incompatibilité dut fléchir devant les longs et honorables services de Philippe de Perdrix , qui put être à la fois professeur à l'École de droit et membre de la Cour des Aides , et reçut même plus tard des lettres de noblesse.
Le privilège du cumul fut également consacré au profit du professeur de droit français , qui , ne recevant aucun traitement fixe , avait une position assez précaire. A part la question des émoluments, ce fonctionnaire était d'ailleurs assimilé
aux autres professeurs. Il portait le même costume , jouissait des mêmes avantages et assistait comme eux aux assemblées avec voix délibérative. Nul ne pouvait occuper la chaire de droit français s'il n'avait exercé la profession d'avocat pendant dix ans au moins , et avec distinction.
Le premier titulaire de ces importantes fonctions fut Henri Casseirol, fils d'un procureur au Présidial, docteur in utroque et juge de l'ordinaire depuis dix ans.
11 eut pour successeur l'avocat Pierre Ugla, janséniste des plus ardents et conseil de l'évêché dans les affaires temporelles. Ce dernier choix avait été préparé par l'évêque Golbert , qui, poursuivant sa lutte contre les jésuites, tenait à leur donner un adversaire de plus dans le sein de la Faculté.
Pierre Ugla fut remplacé par Claude Serre, avocat au Parlement de Toulouse, originaire de Montpellier, mais étranger par son passé à l'antagonisme qui divisait alors notre Université.
Claude Serre inaugura son cours avec un grand éclat, se fit agréger au corps des docteurs ordinaires, et sollicita du chancelier de France la faveur
de conserver près la Cour des Aides le rang d'avocat qu'il occupait au Parlement. Il eut d'abord pour suppléant, et plus tard pour successeur, son fils Edmond Serre, qui remplit ses fonctions avec la modestie d'un légiste dépourvu d'ambition, et qui occupait encore sa chaire quand la Faculté fut supprimée. Edmond Serre fut le seul parmi ses collègues qui prêta serment à la Constitution; mais il ne parvint pas à conjurer les rigueurs de la Révolution, et fut forcé bientôt après de rentrer dans la vie privée. Il mourut à Montpellier au commencement de ce siècle.
En même temps qu'il instituait un professeur de droit français, l'édit de Louis XIV avait créé des places de docteurs agrégés , dont les attributions furent déterminées par l'avis du Conseil de 1681. Les agrégés assistaient, comme les professeurs, aux assemblées et aux délibérations de la Faculté; ils prenaient part aux actes de baccalauréat et de licence, argumentaient dans les épreuves du doctorat, et remplaçaient comme aujourd'hui les professeurs absents ou empêchés. Ils avaient rang entre eux, du jour de leur installation, et marchaient immédiatement après les pro-
fes&eurs. Aucun émolument n'était attribué aux fonctions de l'agrégé, qui n'avait d'autre rétribution qu'une part proportionnelle sur les droits d'examen. Dans les épreuves du doctorat, les agrégés, assimilés aux docteurs argumentants, recevaient comme eux des gants et des pains de sucre. Tout agrégé pouvait être élu recteur de la Faculté ou prieur des docteurs. Cette institution subit, dans la suite, des modifications dont le résultat fut plutôt de l'amoindrir que d'augmenter son importance. On refusa notamment aux docteurs agrégés le droit d'enseigner publiquement ou d'assembler chez eux des écoliers, tout en leur laissant cependant la faculté de donner à domicile des leçons particulières. Enfin , l'obligation du concours fut imposée à tous les aspirants à l'agrégation.
Telle fut, Messieurs, vue d'un coup d'œil rapide, cette École dont nous avons essayé de retracer r histoire. Elle rendit à la science et au pays d'incontestables services, et s'enorgueillit d'avoir, la première en France vulgarisé dans son enseignement l'étude de cette admirable législation romaine qui était l'écho de la civilisation d'un
grand peuple et devait servir de fondement à tout notre droit moderne.
Mais la grande époque de son existence fut surtout antérieure à l'établissement des Universités nombreuses qui, dès le xv° siècle, lui disputèrent le monopole de l'enseignement du droit romain. Dans le Midi , Perpignan , Àix , Cahors et Toulouse ; dans le Nord , Orléans et Paris attirèrent , à leur tour, ces populations avides d'apprendre , qui, dégagées des ombres du moyen âge, accouraient en foule aux écoles. Le désir de savoir était insatiable au milieu de cet élan de l'esprit humain qui signala la renaissance des sciences et des lettres; et dans l'ardeur qu'on mit à le satisfaire, on multipliait les foyers d'instruction , à tel point que, malgré le zèle général, les élèves manquèrent aux professeurs.
Nous sommes loin de là, Messieurs; mais est-ce donc que l'étude des lois ait cessé d'être utile? N'y aurait-il plus de place, pour le culte de la justice et de la vérité, dans notre société tourmentée par la propagation des plus fâcheuses doctrines? Et n'est-ce pas, au contraire, à l'heure où les esprits s'égarent , que le devoir de les
ramener s'impose de lui-même à ceux qu'éclairent encore les saines lumières de la raison?
On a compris heureusement aujourd'hui cette nécessité d'une réaction morale contre de fatales tendances ; et nous avons vu tous à l'œuvre , des pionniers de la civilisation, consacrant à l'éducation des masses les plus courageux efforts. C'est ainsi que des conférences justement appréciées ont placé l'économie politique à la portée du plus grand nombre , tandis que de savants professeurs s'en vont popularisant dans des cours publics les chefs-d'œuvre de la littérature, le secret des écoles philosophiques, l'enchaînement des faits considérables de l'histoire. Mais pourquoi, dans cette vulgarisation des connaissances humaines, l'exclusion de celle qui a, sur la philosophie, l'histoire et la littérature, l'avantage d'une utilité pratique et permanente?
Depuis long-temps déjà la Faculté des arts, dont le père de Pétrarque redoutait justement les séductions, revit parmi nous pour le plus grand honneur des sciences et des lettres !
L'École de médecine, exempte de vicissitudes, poursuit son œuvre , et depuis plus de six siècles
elle projette au loin le rayonnement de ses lumières en se maintenant inébranlable dans le culte des doctrines spiritualistes qui ont tant fait pour sa gloire.
Seule la Cour de Placentin a cessé d'exister
Mais ne désespérons pas de la reconquérir. L'intérêt social légitime ce vœu, que justifie d'ailleurs le souvenir de nos annales.
Le culte de la vraie science n'a certes rien perdu de son prestige , et de nombreuses corporations , conservant le dépôt de la jurisprudence et de la doctrine , préparent d'éminents jurisconsultes ou de puissants orateurs à la magistrature et au barreau. Mais à côté de ceux-là qui, privilégiés du savoir, font de l'étude du droit l'œuvre de leur vie, combien restent toujours étrangers aux notions élémentaires qui rendent le citoyen habile à gérer sa fortune, sans recourir aux conseils ou aux inspirations d'autrui !
Vainement d'ailleurs , par un élan d'abnégation patriotique, r Empereur aura spontanément remis au pays le pouvoir sans limites que huit millions de Français lui avaient librement conféré; vainement le Chef de l'État partagera désormais la
responsabilité si lourde dont il a long-temps supporté seul le fardeau ; toutes ces transformations resteront stériles pour la Liberté , si le peuple investi de ses droits ignore dans quelles limites il peut les exercer. Il faut conjurer par l'initiation des masses le péril des entraînements aveugles ou irréfléchis , et seulement alors nous verrons la France offrir au monde le spectacle imposant d'une grande nation veillant avec sagesse à l'accomplissement de ses destinées, sous la sauvegarde et le contrôle du Souverain que ses suffrages ont acclamé.
Atteindre à ce résultat sera , Messieurs, la gloire de l'Empire libéral dans une ère aussi féconde en conceptions puissantes qu'en aspirations généreuses.
Et qui donc oserait encore assigner des limites au progrès, en voyant ce que peut le génie de l'homme secondé par l'union des peuples ? Non content d'effacer les distances en asservissant des forces jusque-là rebelles, il écarté les obstacles qui arrêtent sa marche à travers les mers ; et quand , aux regards de l'Univers étonné, l'œuvre la plus colossale de ce siècle vient de s'accomplir sur
la terre des Pharaons , la France affirme par la présence d'une auguste Souveraine sa sollicitude pour l'immense entreprise due à la courageuse initiative et à l'énergique persévérance d'un Français.
La mort de M. Dessadret a brisé des relations chères à la Cour, alors que rien ne faisait prévoir ce prompt et fatal dénouement.
Je ne rappellerai pas ici la vie de ce Magistrat , si éloquemment retracée , le jour où il descendait de son siège , par des voix plus autorisées que la mienne. Comme tant d'autres dont la Magistrature s'honore, il quitta la robe d'avocat pour courir les hasards de la carrière politique , et il parvint aux sommets de la hiérarchie judiciaire, après avoir occupé brillamment d'importantes fonctions administratives. Fidèle à ses affections des premiers jours , il vint , au déclin de sa vie , reprendre place au barreau qui lui offrait un asile ; mais il avait, hélas ! trop présumé de ses forces , et il ne tarda pas à succomber à la peine.
Nul n'a pu oublier, dans ce ressort , l'extrême
bienveillance du Magistrat qui pendant vingt ans y dirigea l'action publique, et je suis heureux que les circonstances réservent à l'un de ses anciens collaborateurs l'honneur de rendre, au nom de la Cour, un dernier et sympathique hommage à sa mémoire.
Messieurs les Avocats ,
Comme nous , ™us connaissez le prix des premières études; et vous leur devez un savoir pro- . foqd toujours précieux pour la Justice dont il éclaire Içs décisions. L'École où vos maîtres et les nôtres venaient s'inspirer n'existe plus, il est vrai; mais la science vous a fait les héritiers légitimes de nos docteurs du moyen âge , et nous savons tous que vous représentez dignement les individualités puissantes auxquelles l'œuvre de Placentin dut en partie son éclat.
M<essieu*& Les Avoués,
Quand Pétrarque essayait de justifier son dégoût invincible pour l'étude des lois , il accusait d'improbité les hommes d'affaire de son temps : Celui-
là, disait-il, passait pour le plus habile qui savait le mieux détourner la loi de son véritable sens et l'amener à son but par une interprétation forcée. Peut-être l'indocile étudiant a-t-il volontairement assombri le tableau; mais, quelles que fussent les mœurs du Palais au temps de Pétrarque , nous savons tous ce qu'elles sont de nos jours, et je suis heureux de féliciter en vous les membres d'une Corporation dont le zèle et l'intelligence égalent le désintéressement.