AVERTISSEMENT
rester Français le plus possible, n'obtienne du public •un accueil empressé. L'École de la Médisance pe s'adresse pas seulement aux élèves de nos lycées qui étudient l'anglais et qui y trouvent le moyen le plus rapide de se ' perfectionner dans cette langue, mais encore aux lettrés, aux personnels qui désirent s'initier aux chefs-d'œuvre du théâtre étranger, comme à celles qui dédirent detileiiient p&siser quelques instants agréables.
Disons enfin que^ si notre . traduction s'adresse à toutes les intelligences, la modicité de son prix la met & la portée de toutes les bourses.
Richard Brinsley Sheridan naquit à Dublin, en septembre 1751, de Thomas et de Françoise Sheridan. Gomme Swift, l'immortel auteur de Gulliver^ il fit des études peu sérieuses, qui ne semblaient guère promettre ce qu'il devait tenir plus tard. A peine sort^ du collège d'Harrow-on-the-Hill, & l'âge de 18 ans, il rencontra la jeune cantatrice Elisabeth Linl«y, dont le cœur lui fut un instant disputé par son frère aîné et par un de ses amis nommé Halhed. Sheridan se battit deux fois pour elle. Il l'épousa enfin, après que miss Linlej eût repoussé en sa faveur divers partis fort avantageux.
Comme les deux amants étaient mineurs (ils n'a- Talent pas ensemble 40 ans), le mariage eut lieu secrètement, sans le consentement de leurs familles, qui y étaient opposées. M. Linley seul donna le sien en 1773. Sheridan ne voulant pas que sa femme continuât son métier de chanteuse, celle-ci, pour dédommager son père des ressources dont le privait cette résolution, lui fit abandon d'une partie de sa petite fortune.
Après avoir essayé du droit, puis des études politico-lktéraires, mais sans goût et sans succès, She-
ridan, pressé par la nécessité de soutenir sa femme, qu'il eût été honteux de voir reparaître sur le théâtre, se fit écrivain dramatique. Sa pièce de début, les Rivaux^ tombée à la première représentation, se releva aux représentations suivanfes et décida de sa vocation. Il donna ensuite la Saint^Pairice ou les Projets du Lieutenant, pièce bouffe, ainsi que la Duègne, le meilleur jopéra anglais, dont son beau-père composa ou arrangea la musique, et qui fut jouée 75 fois, presque sans interruption.
En 1775, Sheridan obtient la direction du théâtre de Drury-Lane, laissée libre par la retraite de Garrick, et il y fait représenter avec un grand succès VExcur^ sion à Scarborough, pastiche de la Rechute de Vanburgh. L^apparition de V École de la Médisance sur cette scène, le 8 mai 1777, porte à son comble la réputation du jeune auteur-directeur, qui voit ratifier par les plus illustres critiques le jugement enthousiaste du public. Johnson et Lord Byron déclarent que cette œuvre est la meilleure comédie moderne du théâtre anglais, et Moore la caractérise d'un mot: t C'est un riche musée d'esprit. »
U École de la Médisance, une fois la première vogue épuisée, eut encore pendant trois ans de suite une série de trois représentations par semaine, avec de magnifiques recettes, jusqu'à nuire aux pièces nouvelles qui se hasardaient sur les autres scènes de Londres. Le Camp, puis, en 1779, le Critique ou la Répétition d'une Tragédie, enfin Pizarre, drame imité de Kotzebue, couronnèrent la carrière dramatique de Sheridan.
Il nous reste à retracer sa carrière politique, non moins brillante et non moins remplie. Entré h la Chambre des communes au mois de novembre 1780, comme représentant du bourg de Straflford, Sheridan siégea sur les bancs de l'opposition, à côté des illustrations du parti whig, Burke et Fox, dont il par-
tagea la fortune gouyernementale. Sous-secrétaire d'Etat de la guerre en 1782 et secrétaire de la Trésorerie Pannée suivante, il donna sa démission quand ses amis quittèrent le pouvoir.
En 1787, le procès du gouverneur des Indes, Hastings, dont il combattit énergiquement Padministration cruelle et despotique, plaça Sheridan au premier rang des orateurs du parlement. Dans les questions de la régence du prince de Galles, de la suspension du bill de Vhabeas corpus, etc., et surtout dans la défense de la Révolution française, il rivalisa de talent avec Fox et atteignit la plus haute éloquence. Ses adversaires mêmes ne purent lui refuser le témoignage de leur admiration.
Mais, à partir de 1809, commença sous de tristes auspices la troisième période d'une vie jusque-là si heureuse. Sheridan perdit sa femme, qu'il n'avait jamais cessé d'aimer avec toute l'ardeur de ses jeunes années. Le théâtre de Drury-Lane fut incendié et, quand.on l'eut reconstruit, Sheridan ruiné dut en abandonner la direction. En 1812, lors des élections générales, il ne fut pas renommé, et ses amis les whigs qui, revemis au pouvoir, auraient pu lui donner une charge pour vivre, l'oublièrent ou le dédaignèrent.
Ainsi frappé dans ses affections, sa fortune et ses espérances, Sheridan ne tratna plus qu'une existence misérable. Contraint d'engager sa bibliothèque et de vendre jusqu'au portrait de sa femme, dernier et précieux' souvenir, il lui fallut subir tous les déboires, toutes les tortures, jusqu'à l'humiliation de la prison pour dettes. Ce fut le coup suprême. Il en était à peine sorti, grâce à la compassion de son médecin, que, malade, abreuvé de dégoûts, il mourut dans le plus complet dénûment le 7 juin 1816, à l'âge de 65 ans.
Triste ironie du sorti On lui fit des funérailles
6 NOTICE SUR SHERIDAÎî.
prinolôrea. Les altesses royales, les grands dignitaires et les plus illustres hommes d^Ëtat du royaume, qui sMtaient fait gloire autrefois de son amitié, et qui pouvaient, quelques jours avant,, le tirer du besoin ou tout au moins adoucir son agonie, ne se souvinrent de Sheridan que pojir l'accompagner au tombeau. Il fut enterré en grande pompe à Westminster, entre Garrick, son ami, et Gumberland, son adversaire.
Complétons ces renseignements sur la vie de Sheridan, empruntés à son excellent biographe Thomas Moore, par quelques détails qui achèveront de le faire connaître:
L'auteur de V École de la Médisance était d^une taille au-dessus de la moyenne, fort et bien fait. Sa figure était agréable et sympathique, ses yeux particulièrement expressifs et pleins de feu. Il avait la manie de travailler le soir, à la lueur d'une multitude de flambeaux. Il puisait d'ordinaire son inspiration dans le jus de la treille ou, selon l'expression rabelaisienne, dans f la dive purée septembrale ». Ce n'est pas à dire que ce fût un ivrogne, comme ses ennemis l'ont, prétendu. Il aimait le vin, mais n*en abusait pas. « Un verre de bon vin, assurait- il, encourage la pensée qui tarde à venir et, quand elle est venue, un verre de bon vin la récompense. »
D'un caractère léger, imprévoyant, sans ordre ni économie, Sheridan s'est peint lui-même dans le jeune Charles de son École de la Médisance^ donnant de l'argent quand il en a et ne s*inquiétant point de l'avenir. Il fit comme tant d'autres hommes de lettres que, de nos jours surtout, on a vus gaspiller des fortunes entières refaites plusieurs fois, et succomber à la fin sans laisser même de quoi se faire enterrer. Mais, si Sheridan fut coupable d'insouciance et de négligence, du moins il n'eut jamais à rougir d'une indélicatesse et il poussait la probité jusqu'au scrupule. Il mérite donc de^ figurer parmi les illustrations
les plus pures dont puisse s'enorgueillir l'Angle- , terre.
Nous ajouterons que, si jamais étranger eut droit de cité en France, c'est bien certainement le défenseur éloquent de notre grande Révolution et l'écrivain élégant, d'un esprit si français, de VÉcole de la Médisance,
« Si sa conduite publique eût été moins ferme et moins désintéressée, conclut justement M. Moore, Sheridan se serait assuré les moyens d'être indépendant et respectable dans sa vie privée. Il serait mort en riche apostat, au lieu de terminer dans l'indigence une vie patriotique. Il aurait, pour nous servir de ses expressions, caché sa tête sous june couronne 0, au lieu de se borner à acquérir le trésor stérile de la reconnaissance nationale. Si donc nous admirons les sacrifices qu'il a faits à la cause de la liberté, nous sepons plus indulgents pour ses erreurs et ses imprudences ; et,puisque le temps des miracles est passé, contentons-nous de voir ep. lui un martyr, sans exiger qu'il ait été un saint. »
(*) Il y a ici un jeu de mots. La couronne est une pièce de monnaie qui vaut 5 schellings (6 fr. 25).
Deux jeunes gens, Charles et Joseph Surface, orphelins, ont aux grandes Indes un oncle immensément riche, sir Oliver Surface, qui débarque un beau matin à Londres, et vôut, avant de se faire connaître de ses neveux, éprouver leur affection et s'assurer qu'ils sont digues de la sienne. Il s'entend dans ce but avec un ancien serviteur ,de la famille, Rowley, et avec sir Peter Teazle, vieux gentilhomme, mari d'une jeune femme, qui lui fait de Joseph un éloge excessif et lui dépeint Charles comme un libertin fieffé, perdu de dettes et de réputation».
Sir Oliver n'en persiste pas moins à vouloir juger ses neveux par lui-même. Introduit d'abord chez Charles sous le nom de M. Premium, usurier et cidevant brocanteur, il constate en effet que le jeune homme est bien tel qu'on le lui avait représenté. Cependant, désireux de pousser l'expérience jusqu'au bout, il laisse son écervelé de neveu lui adjuger tous les portraits de ses ancêtres, dernière épave sauvée
du naufrage. Le faux usurier va se retirer fort mécontent, quand il avise dans un coin un portrait oublié, dont il offre autant que de tous les autres. Ce portrait est le sien; mais Charles, plein de reconnaissance pour son bon oncle Oliver, dont il a reçu maints témoignages de libéralité, refuse obstinément de se séparer, à quelque prix que ce soit, d'un souvenir qu'il gardera, dit-il, tant qu'il aura une chambre où le mettre.
A ce trait, qui rachète à ses yeux tous les torts et toutes les fredaines du jeune homme, sir Oliver reconnaît que Charles mérite encore son estime. Néanmoins, il conserve son incognito et se rend chez son second neveu Joseph, où il se présente comme un parent pauvre du nom de Stanley, en le suppliant de lui venir en aide. Joseph le plaint vivement, il lui offre toutes les consolations possibles, mais il se déclare dans l'impuissance de l'assister. Il a dû, prétend-il, donner beaucoup d'ai'gent pour payer-les folies de soia frère et, quant à sir Oliver, dont on croit qu'il a reçu des sommes considérables, c'est un vieux ladre qui ne lui a JÉimais envoyé des Indes que des petits cadeaux insignifiants.
Ce double mensonge achève d'éclairer sir Oliver sur l'hypocrisie et l'égoïsme de celui qui paçsa pour un homme vertueux çt serviable. En même temps, on lui remet de l'argent de la part de Charles, qui s'imagine obliger son parent pauvre, preuve surabondante que ce dernier est un honnête garçon, chez lequel une mauvaise tête n'arrête pas les élans d'un cœur gé»éreux.
Mais il ne suffirait pa? que sir Oliver fût édifié sur le compte de Joseph, si ce Tartuffe du grand monde devait continuer à faire des dupes. Il n'en est pa3 ainsi, et sir Peter Teazle ne tarde pas à ouvrir les yeux à son tour. Nous ne raconterons pas comment il découvre sa jeune femme cachée chez Joseph, de^ •
DS l'ÈGOJM os la XÉDiSANCE. ^ |f
rièrp ijn pA<*avôot, Noi^s (Jirous seulômôût /|ue le vice çQ^yevt ^©s dehorg 4© I4 vertij est fîi?§n puoj daa? Jo^ph, ^ui ^0 voit j;rfihi pu gpiu.rpî#ïf4é psir 96/1 propre^ jeopplices, et que Tiionueur, resté ja^t malgr^ lef excès d'un jeao^ tempiéraine^f, ^ FécogjT pensé d&m G^iarles qijii épolise^ en dépit d§ to|[it§§f J^es manœuvres. Maria, pupille de sir Pc ter.
Ce sont des p^^rsor^na^es épi^odiquiM : Itj^j Sneerwiell, ^r^ Candour, (Jrabtree et s.i^ Benj§|gaj^ Baçkhit^^ réunioil de mauvaises langues et de ffiér chants e«prits, qui se chargent d« jusjtifier le Utr.e de la pièce : Ecole de Médisance^ en tenant lef §i^ 4e l'intrigue. Ce sont eux qui ont fait à Charles une réputation déplorable ^t à Joseph, «n des leurs, uç renom de probité sans égale. Ce sont eux qui, par des. iûlâlWi^lions., iQ§ .fcruifei mjalyeiUai^ts, jusqu'à des lettr#f supposées, sàmejçit J# dé^9J^<^, le t^.oyble çt l» division 4s^m les familles i .qui pjat réussi |i r,eadrB sir Peleir jalpti}^ 4^ sa fef^^m^ e^ d^ ^ha^les, 4 nietJti'e Joseph i r*b**| 4e ses ^o^pç^^k^^ enfin à j3j[»oujUUier Ghaàes .avec Mwi«i,^ im^it^g^ 4^ jl^ttr^s .qw /engagent ce jeune ikQmm» â^^^ i^ï g^eftr^.el^l, Jr'j^«bjjbe direoi*ipe 4e VJM^ 4fi lff> Médi^^nee,
TeUe ^t lia eiè$^ et incoinpjlète an.fdyee de la coapaé4ie qu!o|i lirii jîiys lo^n. On JLe y^ç^t; J'intrigue JCi'a iw de çoj^Vi<?^u m 4'original^ iosô|]^ ,§VU> fa<je ressfl«eJ)le fo^ ;iai T^t\iffe,<ie îifoli^e ,et au* Petar T^i^le a^ pauyre Qrgon, € ^[^s aupç^i^n^ de .voii- Jfcaut 'Sm(» J^^u ..croir:^ ft,'qui, détrQçp-pé eii^,, yéQtft^.*
Ah! ah! rhomme de bien, vous m'en vouliez donner! Voas épousiez ma fille et convoitiez ma femme.
Au lie\i d,e la fille, xnejttez la pupille que, dans son ^veuglemienili, sir Peter destinait à Joseph, et la sijtufttion est la même. Il n'est .pas jusqu'à la scène du paravent qui ne soit bien^roçhejparente de celle de Tra-
tuffe OÙ Orgon se cache sous la table. Mais, malgré cet air de famille, cette scène n^en est pas moins une des plus amusantes, une des plus franchement comiques qu^il yxait au théâtre. Sheridan Va. faite pour ainsi dire sienne, il se Test appropriée par la nouveauté, l'agencement heureux des détails, et par les mots spirituels dont elle fourmille.
Du reste, ce n'est, d'un bout à l'autre de la pièce, qu'un feu roulant de saillies brillantes et de traits piquants . L'auteur de l Ecole de la Médisance n'est pas si exclusif que l'Armande des Femmes mmntes. Il ne dit point :
Nul n'aura de l'esprit, hors nous et' nos amis.
Tout le monde a de l'esprit chez lui, amis et ennemis, maîtres et valets. Heureusement, il n'en résulte aucune fatigue ; car, sans cela, on pourrait avancer que le plus sérieux reproche à lui faire, c'est d'en avoir trop mis; d'avoir bourré sa pièce d'autant d'esprit qu'il en faudrait pour alimenter vingt « chefsd'œuvre » de nos auteurs contemporains.
Citerons-nous les deux scènes entre sir Peter ^t lady Teazle, merveilles d'enjouement et d'humour,' véritable modèle de dispute conjugale; la vente des portraits, l'épisode du duel, les divers cours de médisance tenus chez lady Sneerwell, etc. ? Quelle verve, quelle facilité d'invention, quel charme de style, quelle finesse toute française et, qui plus est, toute parisienne I N'étaient les noms et certaines • expressions du crû, ne se croirait-on pas bien Ipin de Londres et plus près de la Seine que de la Tamise ?
Nous aimons moins le souper chez Charles, qui ressemble trop aux orgies de carton de nos drames et de nos comédies hybrides, et qui donne, peut-être avec intention, une bien faible idée des débauches de c^
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pauvre garçon. Les plaisanteries un peu tirées de son valet Trip ne nous plaisent pas davantage. Enfin on remarquera, comme nous, des passages superflus, des redites qui font longueur ou ventre, — ^^' selon le terme scénique, — et certaines facéties qui perdent tout leur sel à force d'être répétées. Mais il faut des ombres au tableau et, à part quelques petites imperfections, Pœuvre de Sheridan apparaîtra au lecteur français comme une des plus saines, des plus vivantes . du théâtre moderne.
Faut-il parler maintenant de certaines critiques injustes ou exagérées, qu'on a cru devoir lui adresser sur quelques-uns de ses personnages ? La plus spécieuse est celle-ci: Charles nous est présenté sous un aspect si séduisant que nous oublions ses défauts, en somme blâmables, pour ne voir que ses qualités. De là à dire qne Sheridan a revêtu de couleurs sombres la vertu dans Joseph et orné de fleurs le vice dans Charles, il n'y a qu'un pas pour les âmes charitables, en Angleterre comme en France.
Nous n'aurons pas de peine à faire justice d'un pareil reproche. Le jeune Charles Surface, coupable d'avoir gaspillé sa fortune, d'aimer le vin, le jeu et Tes femmes, mais au demeurant probe, obligeant, plein de cœur, convenant loyalement de tous ses torts, prêt ' à les effacer, les réparant déjà par son affection reconnaissante pour son oncle, par son amour purr pour Maria, semble bien terne, bien pâle, bien « godiche » anprès des aimables coquins de nos innombrables romans et pièces de théâtre, de ces Don Juans en habit noir, voire de ces Rocamboles, dont les femmes raffolent et dont les hommes envient les bonnes fortunes. C'est un modèle de délicatesse, de vertu et de continence, un phénix, un saint, auprès des fils de famille que Molière nous représente dupant sans scrupule des pères barbons, avec l'aide de leurs Scapin et de leurs Mascarille, et trompant sans
relâche les pauvres Georges Daadirï et les Sga^arell^* Sheridftn »'a pas de ces audaces d'allure, de c^ libertés de langage du théâtre de Molière. U nebr^r^ rbounêteté ni dans les Q^ots, ni dans les choses. Dans spn École de la Médisance, point de Porine « forte en gueule >», point de situations épi<iées. Lady Teazle est une petite pensionnaire, comparée au^ AngéUqjn^ et aux Binaire, Elle n'a pas d'apaant, ce serait shocking^ mais un « sigish^ platonique )),non par goût encore, mais parce que la mode le veut ainsi, comme elle a son carrosse, sa chaise et ses poneys. Joseph Surface n'oserait jamais la presser aussi vivement que fait Tartuffe, car elle ne souffrirai(t pas, même avec Veis.cuse d'Elmirô, qui ne veut que désillusionner «o» mari, un assaut trop vif k sa vertu.
Pn somme, la pièce de Sheridan, n^on seulement ne contient rien, absolujpent rien qui porte la moindre atteinte à la vraie morale, mais elle ne blesse pas "même cette morale de convention, cette pruderie, cette bégueulerie toujours prête à couvrir du mou^ choir des nudités innocentes. On pourrait la jouer dans les pensionnats de demoiselles. En attendant, on a pu la metjtre sans crainte entre les mains 'des élèves de nos lycées et collèges, sans avoir à retrancher que quelques mots inofieasifs, qui ont pourtant eff^roi^ché la pudeur universitaire. Les éditions cîjassiques de Virgile et d'Horace ne sont pas si soigneur sèment expurgées!
. On attendrait peut-être 4e nous, pour finir, un paralJièle savant entre l'École de la Médisance et certaines pièces du théâtre contemporain, une dissertation bien sentie s-ur les différents genres de comédies, un rapprochement ingénieux du talent de Sheridan avec celui de M-, Emile Augier, de M. Alexandre Dumas fils ou de M. Victorien Sardou. Si nous avions d'autre ambition que celle de faire œuvre conscien-
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cîause de traducteur, peut-être nous laisseriofts-nous tenter, peut-être l'entreprise aurait-elle de quoi nous 3éduire ; mais nous n'aurons pas la fatuité de penser gue le public se soucie beaucoup de ooftnaîtrg lïotre opinion à cet égard.
NoHS voulons cependant ajouter quelques naots sur la coinédie de naœurs, vraiment digne du nom, copa'parée à la comédie d'intrigue qui domina aujourd'hui, et nous ne cacherons pas qi\'il est ragrettable, selpp nous, de voir la plupart de nos auteurs sacri^er un mérite réel k la production d'une foule d'oeuvres incomplètes, mal venues, qui obtiennent des succès de curiosité, sinon de scandale, et dont il ne reste rien après une vogue éphémère. Ou y trouve, njertes, 4^ nombreuses qualités : de l'à-propos, des saillies multiples, du mouvement, une parfaite entente de la scène, l'art de nouer l'intrigue, de faire arriver et sortir heureusement les personnages, de leur faire dire juste ce qu'ils doivent dire et de tenir toujours par quelque point l'attention du spectateur en éveil. Mais, en regard de ces qualités reconnues, s'accusent les graves défauts inhérents à des œuvres bâties à la hâte, suivant la mode du jour, et destinées à vivre jusqu'à ce qu'elle change: banalités, observation toute superficielle, rien d'étudié, rien de solide, des types faux, mal conçus, et qui se démentent à chaque instant, des hardiesses incroyables, des crudités révoltantes, enfin des invraisemblances de situation, de caractère et de style à peine sauvées par le tact et le savoir-faire, constituant un amalgame des genres, oh domine le drame, où tranche bruyamment le vaudeville, et où la comédie se montre discrètement, à de trop rares intervalles.
Ce n'est pas que nos auteurs modernes n'aient la prétention de peindre les mœurs, tout en sacrifiant au goût du puî)lic pour les pots-pourris dramatiques, mélange du rire et des pleurs, des sentiments, le
plus divers qui se heurtent, s'entre-croisent et hurlent de se voir assemblés. Mais quel les mœurs peignent ils, et de quelles couleurs, criardes, outrées! Ce ne sont pas les travers humains que ces messieurs représentent : ils n^en ont pas le temps, la capacité ou le courage. Les vices hideux, les difformités, les monstruosités sociales, voilà leur spécialité, leur triomphe ! Quand ils n'en trouvent pas sous la main, ils en inventent. Ce ne sont dans leurs boutiques que femmes à cinq ou six amants, maris à cinq ou six femmes, passions excentriques et non classées, qu'ils montrent aux badauds, dont ils présentent la description sous toutes les faces, comme nos Barnums forains exhibent des veaux à six pattes et des fœtus conservés dans Pesprit-de-vin.
Et que dire de leurs intrigues ? Hélas ! de loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien. Où rit beaucoup aujourd'hui de Timbroglio naïf de certaines pièces de Molière, d'après le canevas italien, des reconnaissances d'enfant miraculeuses, etc., et l'on ne s'aperçoit pas que les intrigues les plus vantées du théâtre contemporain ne sont souvent qu'un tissu d'audacieuses invraisemblances, un composé de trucs puérils invariablement les mêmes, un paquet de ûcelles soigneusement mises en réserve, et qui servent à tous, comme les décors, les châssis et les portants. Ce sont toujours les mêmes bas et la même cravate.
Nous sera-t-il difficile de prouver ce que nous avançons ici ? Nullement. Prenons, par exemple, l'innocente intrigue de V École àe la Médisance : ce sera prendre celle de la plupart des comédies des xvii® et XVIII® siècles. Nous avons le raisonneur, le mari ridicule, la femme coquette, l'oncle d'Amérique, le deus ex machina de la chose, le traître, les deux jeunes amants, enfin la troupe ordinaire des personnages
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épisod^iques, des comparses, qui s'agite au deuxième ou au troisième plau.
Examinons maintenant les procédés de misé en scène de M. Sardou, puisqu'aussi bien c'est un de nos faiseurs les plus estimés. Nous constaterons que, dans toutes ses pièces, il y a un raisonneur, habillé il est vrai à la moderne, pédagogue aux théories originales, faisant la leçon à tous les personnages, et leur adressant sur un ton léger des remontrances spirituelles, avant de les tirer d'embarras. Le mari, la femme, l'amant, le traître ne manquent pas non plus à l'appel, quoique transformés par le progrès. Ainsi le progrès veut que le petit jeune homme qui^ à côté de l'action principale, conte fleurette à l'ingénue, l'enlève ou tente de l'enlever. Seulement, le progrès n'a rien pu contre l'antique ressource des lettres compromettantes égarées, qui ont failli ou dû tomber entre les mains de la personne intéressée, que tout le monde cherche afin de gagner du temps et qu'on trouve trèsnaturellement, dès que l'auteur n'en a plus besoin.
En thèse générale, le pivot des pièces modernes est une femme mariée, qui a trompé, trompe ou va tromper son mari. Tout est là, et c'est la sauce qui fait passer le poisson. Nous sommes donc fondé à conclure que, ni du côté de la peinture des mœurs ni du côté même de l'intrigue, notre théâtre contemporain ne saurait sérieusement et loyalement lutter contre ces bonnes vieilles pièces, naïvement mais solidement charpentées, qui résistent aux injures du temps et aux coups de la critique. Ajoutons que la plupart de nos auteurs n'ont pas même pour eux le mérite de l'idée première de leurs œuvres, et .qu'ils pillent des sujets uh peu partout. Si, du moins, ils tiraient de ces matériaux empruntés à tort et k travers de véritables comédies, marquées au coin de la raison, du bon goût, de l'esprit, à la bonne heure !
' Nous ne saurions pas plus leur en vouloir qu'on n'en voudra à Sheridan d'avoir pris une idée de Tom Jones, une idée de Tartuffe, une idée du Misanthrope, et d'avoir ainsi composé ce chef-d'œuvre original : VEcde de la Médisance,
Des obeervatio»» qui précèdent, il ne faudrait pas tirer la conséquence que nous voudrions un théâtre moral dans le sens absolu du mot, et reprenant les travers humains avec la prétention de les guérir. fjon, telle n'est point notre pensée, et nous n'avons jamais cru à la justesse de la devise : Castigai ridendo mores. Il suffît, selon nous, que la comédie constate le mal, qu'elle le signale, qu'elle le bafoue et le ridi-^ culise le plus possible. Quant à le supprimer entièrement, elle n'en a pas le pouvoir et là, d^ailleurs, n'est pas pa mis^ion. Il y aura toujours, quoi qu'on dise ou qu'on fasge, des coquettes, des précieuses, des mai'ii malheureux, des libertins, des intrigants, des avares, 4o^ faux^bonshommes, des étourdis, des fâcheux..* La médisance surtout est immortelle : il en faut ,'|)rendre son parti et se consoler en répétant avec la Dorine de Tiirttiffe :
Croiriez-vou9 obliger tout le monde à se taire? Contre la médisance il n'est point de rempart. A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ; Efforçons-nous de vivre avec toute innocence, Et laissons ^ux causeurs une pleine licence.
' L'auteur de PEcole de la Médisance n'a pas échappé lui-même à la médisance : on a prétendu qu'il s'était attribué une œuvre de sa mère, Françoise Sheridan, qui a laissé deux comédies : la Découverte et la Dupe^ et plusieurs romans. Cette particularité curieuse ne' démontre-t-elle pas, mieux que les plus longs discours, la vérité de notre assertion, et ne nous autorise-t-
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elle pas à conclure que la tâche de l'écrivain dramatique est assez grande, assez glorieuse, sUl se contente de montrer Thomme tel qu'il est, de l'indiquer tel qu'il devrait être, sans entreprendre de le faire ni meilleur ni pire ? C'est folie d'essayer de blanchir lé diable, comme aussi est*-C6 une méchante action de le faire plus noir qu'il n'a jamais été..
Hégésippe Cler.