Le capitaine Vantard
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Snake. — L'affaire marche aussi bien que vous pouvez le désirer, Madame. "Selon toute probabilité, je pense, elle arrivera aux oreilles de Mrs Glàckitt* d*ici â vingt-quatre heures, et alors, vous le savez , on peut regarder la besogne comme faite.
Lady Snebrwell. *-r Oui , c'est vrai , Mrs Glackitt a un très-joli talent et beaucoup d'adresse.
Snakb, — En effet. Madame, et elle a eu*assez de succès dans son temps. A ma connaissance, elle a fait rompre six mariages et déshériter trois fils; elle a causé quatre enlèvements, autant d'accouchements secrets , neuf séparations de biens, et deux divorces. Bien mieux, je l'ai trouvée plus d'une fois en train d'amener un tête-à-tête, dans le Town and Country McCgazine^y entre deux personnes qui, auparavant peut-être, ne s'étaient jamais vues de leur vie.
Lady Snekrwell. — Elle a certainement des qualités, mais ses procédés sont communs.
Snarb. — C'est très-vrai* Son plan est généralement bien tracé, elle a la latigue libre et l'invention audacieu&e; mais son ëoloris est trop sombre, et ses esquisses souvent extravagantes. Il lui manque cette délicatesse de teinte et ce moelleux de raillerie, qui distinguent la médisance de milady.
i. Madame Caquet.
2. La Revue de Londres et de la provitiee, — On sait qu^en Angleterre, un grand nombre d'affaires privées (rendezvous de commerce, d*amour, etc.) se font au moyen d*avis ou d'annonces insérés dans les ournaui les plus répandus. •
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Lady Sneerwell. — Aht vous me flattez, Snake.
Snake. — ^RS le tnoins du monde... Tout le monde reconnaît que lady Sûeerwell peut faire plus, avec un mot ou un regard, que d'autres avec les histoires les plus étudiées, même quand ils ont la chance d'avoir un peu de vrai de leur , côté.
Lady Sneerwell. — Oui, mon cher Snake, et je n'ai pas Thypocrisie de nier la satisfaction (Jue j*éprouve du succès de mes efforts. {Ils se lèvent) Blessée moi-môme, au début de ma vlô, par la langue envenimée de U médisance, je l'avoue, je n'ai connu depuis aucun plaisir égal à celui dé réduire les autres au niveau de ma propre réputation.
SNAfeÉ. — Rien de plus naturel... Mais, lady • Sneerwell, vous m'^avez depuis peu employé à u&e affaire qui m'intrigue. Franchement, je ne ToiiB pas trop oii vous voulez en venir.
Lady Sneerwell. — Il s'agit, û*est-ôe pàâ, de ôellé qui concerne mon voisin, sit Peter Téazlè, et sa famille?
Si*AKÉ» — Justement. Il y a là deux jeunes gens, à qui éir Petef a servi en quelque sorte de tuteui* depuis la mort de leur père : l'aîné, possédant le plus aimable caractère, et jouissant de la considération universelle ; le cadet, le garçon le plus dissipé et le plus extravagant du royaume, «ans amis ni réputation ; le premier, admirateur avoué dô inilady, et, selon toute apparence, votre préféré; le second, attaché à Maria, pupille de sir Peter, et sans contredit aimé d'elle,
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Maintenant, les choses ainsi envisagées, je ne m'explique pas du tout que vous, la riche veuve d'un chevalier de la cité, vous ne couronniez pas enfin l'amour d'u|i homme comme M. Surface, aussi bien posé et d'un tel avenir; et, ce qui m'étonne encore plus, c'est votre zèle extrême à détruire l'attachement réciproque qui existe entre son frère Charles et Maria.
Lady SneerVell. — S'il faut vous dévoiler d'un mot ce mystère, vous saurez que l'amour n'entre pour rien dans mes relations avec M. Surface.
Snake. — Ah I bah !
Lady Sneerwbll, — Il convoite en réalité Maria, — ou sa fortune, — mais, trouvant dans son frère un rival préféré, il a été forcé de masquer ses prétentions, et de se servir de mon aide.
Snakb. — Cependant, une chose qui m'intrigue encore davantage, c'est que vous vous intéressiez vous-même à son succès.
Lady Sneerwell. — Dieux! que vous êtes borné! Vous ne devinez donc pas la faiblesse que jusqu'ici, par honte, j'ai cachée même à vous? Dois-je confesser que Charles, ce libertin, cette tête à l'envers, ce banqueroutier de fortune et de réputation, est la cause de mon inquiétude, le mobile de mes méchancetés, et que, pour l'obtenir, je ne reculerais devant rien?
Snake.— A la bonne heure, maintenant, votre conduite in'apparaît suivie; mais comment en êtes-vous arrivés, vous et M. Surface, à vou» faire de telles confidences?
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Lady Sneerwell. — Poussés tous deux par notre intérêt... Il y a longtemps queje l'ai deviné. Je le connais à présent : il est rusé, égoïste et méchant... bref, c'est un eoquin sentimental. Et aux yeux de sir Peter, aux yeux de tous ceux qui le fréquentent, il passe pour un jeune prodige de sagesse, de bonté et de bienfaisance.
Snake. — Oui : sir Peter va jusqu'à jurer qu'il n'a pas son pareil en Angleterre... et surtout, il l'exalte comme un homme à principes.
Lady Sneerwbll. — En effet... et, sous le couvert des principes, l'hypocrite l'a mis entièment dans son jeu vis-à-vis de Maria. Le pauvre Charles, lui, n'a pas d'ami dans la maison, si ce n'est, j'en ai peur, un bien puissant dans le cœur de Maria, et c'est contre celui-là que nous devons diriger nos batteries.
Entre Un Domestique.
Le Domestique. — M. Surface !
Lady Snbbrwell , traversant la scène, — Faites monter. {Le domestique sort,) Il passe généralement chez moi à cette heure-ci. Je ne m'étonne pas qu'on me le donne pour adorateur.
Entre Joseph Surface.
Joseph Surface. — Ma chère lady Sneerwell, comment allez-vous aujourd'hui?... M. Snake, votre tout dévoué.
Lady Sneerwell. — Justement, ^nake venait de me plaisanter sur notre attachement réciproque; mais je l'ai informé de nos vues réelles.
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Vous savez combien il nous a été utile, et, croyezmoi, il est digne de notre confiance.
Joseph Surface. — Madame, je ne saurais suspecter un hotnme aussi plein de sens et de tact que M. Snake.
Lady Snebrwëll. — Bien, bien, trêve de compliments! Dites-moi plutôt quand vous avez vu Maria.*, ou, ce qui m'intéresse davantage, votre frère.
Joseph Surface. — Je ne les ai vus ni Tun ni l'autre depuis notre dernière rencontre; mais je puis vous apprendre qu'ils ne se parlent plus. Quelqneà-unes de vos histoires ont produit leur effet sur Maria. .
Lady Sneerwell. — Ab! mon cher Snakè, c'est à vous qu'en revient le mérite!... Mais, estce que les embarras de votre frère augmentent?
Joseph Surface. — A tout instant. Je me suis laissé dire qu'il j avait encore eu chez lui, hier, une autre saisie judiciaire. Bref, son inconduite et son extravagance dépassent tout ce que j'ai jamais entendu raconter.
Lady Snebrwbll. — Pauvre Charles !
Joseph Surface. — Il est vrai. Madame; malgré ses vices, on ne peut s'empêcher de lui être sympathique. Pauvre Charles I Certainement je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de lui rendre quelque service important ; car l'homme qui n'est pas touché des malheurs d'un ami, fussent-ils causés par son in conduite, mérite...
Lady Sneerwell. -— Seigneur ! le voilà parti
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avec sa morale !... Vous opbliejj que ifous êtes avec des amis,
Joseph Surface. — Parbleu, c'est vrai !...
Réservons la tirade pour sir Peter, quand je le verrai... Toutefois, c'est certainement œuvre pie d'arracher Maria à un tel libertin, qui, s'il doit être corrigé, ne peut l'être que grâce aux qualités supérieures et au savoir-faire de milady.
SNAitB, — Je crois, lady Sneerwell, que vous voici de la compagnie. Je vais aller copier la lettre dontje vousai parlé.., M. Surface, votre très-obéissant serviteur!
Joseph Surface, s' avançant vers Snake, — Monsieur, votre tout dévoué! (Snake sort) Lady Sneerwell, je suis très-fâché que vous ayez mis autant de confiance en ce drôle.
Lady Sneerwell. — Pourquoi cela?
Joseph Surface.— Je l'ai surpris dernièrement, et à plusieurs reprises, en conférence avec le vieux Rowley, qui fut jadis intendant de mon père, et qui, vous le savez, n'a jamais été de mes amis.
Lady Sneerwell. — Et vous pensez qu'il voudrait nous trahir?
Joseph Surface. — Rien de plus probable...
Crojez-moi, lady Sneerwell, ce drôle n'a pas même le courage de son infamie... Aht Maria!
Entre Maria.
Lady Sneerwell. — Maria, ma chérie, comment allez- vous?... Qui vous amène?
Maria. — Oh ! c'est un de mes soupirants, le
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maudit sir Benjamin Backbite, qui vient de passer chez mon tuteur, avec son odieux oncle Grabtree; aussi me suis-je esquivée, et j'ai couru ici pour les éviter.
Lady Sneerwell. — Ce n'est que cela?
Joseph Surface. — Si mon frère Charles avait été de la partie, mademoiselle, peut-être n'eussiez-vous pas éprouvé tant d'émoi.
Lady Sneerwell. — Allons, voilà que vous dites des méchancetés I La vérité, plutôt, j'en jurerais, c'est que Maria vous savait ici... Mais, ma chérie, que vous a donc fait sir Benjamin, pour que vous le fuyiez ainsi?
Maria. — Oh ! il n'a rien fait... il a dit : sa conversation est une satire perpétuelle contre toutes ses connaissances.
Joseph Surface. — Oui, et le pire est qu'il n'y a aucun avantage à ne pas le connaître, car il maltraitera un étranger tout comme son meilleur ami; et son oncle Grabtree ne vaut pas mieux.
Lady Sneerwell. — Cependant, il faut être juste : Sir Benjamin est homme d'esprit et poëte.
Maria. — Pour moi, j'avoue, madame, que l'esprit perd son mérite à mes yeux, quand je le vois marcher de pair avec la méchanceté...
Qu'en pensez-vous, monsieur Surface? (Elle va à lui,)
Joseph Surface. — Certainement, mademoiselle; rire à la plaisanterie qui enfonce un trait dans le cœur d'autrui, c'est se rendre complice du mal.
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Lady Sneerwell. — Bah f il n'y a pas moyen d'avoir de l'esprit sans être un peu ■ méchant : la malice d'un bon mot est la pointe qui le fait piquer... Qu'en dites-vous, monsieur Surface?
Joseph Surface. — Assurément , madame ; la conversation où l'esprit de raillerie est supprimé, paraîtra toujours ennuyeuse et insipide.
Maria.— Soit, je n'irai pas discuter jusqu'à quel point la médisance est admissible ; mais, chez un homme, j'en suis convaincue, elle est toujours méprisable. Nous autres, nous avons l'orgueil, l'envie, la rivalité et mille petits motifs de nous décrier mutuellement ; mais, pour en venir là, il faut qu'un homme n'ait pas plus de courage qu'une femme.
Entre le Domestique.
Le Domestique. — Madame', Mrs i Candeur est en bas. Avant de descendre de voiture, elle demande si Miladj est visible.
Lady Sneerwell. — Faites entrer! {Le do-mestique sort) Cette fois, Maria, voici un caractère de votre goût ; car, bien que mistress Candour soit un peu bavarde, tout le monde reconnaît que c'est la meilleure femme qu'il y ait.
Marla. — Oui, tout en affectant beaucoup de bonté et de bienveillance, elle fait plus de mal que le vieux Crabtree avec sa franche méchanceté.
Joseph Surface. — C'est ma foi vrai, Lady Sueerwell : chaque fois que [j'entends la con-
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versation menacer la réputation de mes amis, je ne les crois jamaig en si grand danger que lorsque Gândoûr prend leur défense.
Lady Snbbrwbll, — Silence!... la voici!...
Entre Mrs Candour.
Mrs Candour. — * Ma chère lady Sneerwell, comment allez-vous? Il y a un siècle... M. Surface, quoi de nouveau? bien qu'en vérité, il importe peu, car, sans doute, on n'apprend toujours que des médisances.
JosBPH Surface. — C'est tout à fait ainsi, madame.
Mrs Candour, allant à Maria. — Ohl Maria, mon enfant... Quoi ! tout est-il définitivement rompu entre vous et Charles?... Son extravagance, je présume... La ville ne parle que de cela.
Maria. — Je suis désolée, madame, que la ville ait si peu à faire.
Mrs Candour. — En effet, en effet, mon enfant; mais il n'y a pas moyen d'arrêter les langues. J'avoue que cette nouvelle m'a chagrinée, comme je l'ai été d'apprendre, par la même occasion, que votre tuteur, Sir Peter, et Lady Teazle ne s'entendent pas depuis quelque temps aussi bien qu'on pourrait le désirer.
Maria. — C'est une étrange impertinence au monde de s'occuper de ces choses-là l
Mrs Candour. — Il n'est que trop vrai, mon enfant; mais qu'y faire?... Les gens veulent parler... impossible de l'empêcher. Tenez, pas
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plus tard qu'hier, on m'a dit que Mi^s Gadabouf s'était enfuie aveo Sir jFiligrea Flirt^.,. Mais, Seigneur, il ne faut pas faire attention à ce que Ton entend I... bien que, à vrai dire, j^ le tienne de très-bonne source.
Maria. — De tels bruits sont hautement scandaleux.
Mrs Gandour. — Certes, mon enfant... c'est honteux, honteux! Mais le mon4o est si méchant! aucune réputation ne lui échappe,,. Mon Dieu, voyez, qui aurait cru votre an^ie, Miss Prim^, capable d'une inconséquence? Telle est pourtant la méchanceté des gens, qu'on prétend que son oncle l'a arrêtée, la semaine dernière, comme elle montait dans la malle d'York avec son maître de danse.
Maria. — Pour cela, j'en réponds, ce bruit n'a absolument rien de fondé.
Mbs Candour. — Ah! il n'est pas fondé le moins du monde, j'en jurerais! pas plus, sans doute, que l'histoire qui circulait, le mois dernier, sur l'affaire de Mrs Festino * avec le colonel Cassino^... quoique, à vrai dire, la chose n'ait jamais été bien éclaircie.
JosEPQ Surface. — La licence que prennent certaines gens dans leurs inventions est en vérité monstrueuse.
Maria. — Certes ! mais, à mon avis, ceux qui