‹ L'Ecole de SalerneChapitre 14 sur 14 · ET SUR LES VERS LÉONINS · texte numérisé non relu

ET SUR LES VERS LÉONINS

La réputation du petit Ouvrage intitulé V École de Salerne^ est si bien établie , qu’il serait inutile d’en recommander l’utilité. Il n’y a guère d’hommes, pour peu qu’ils aient une teinture des bonnes Lettres , qui n’en sachent quelques vers par cœur. Bien des gens les citent dans l’occasion comme des vérités généralement reconnues depuis long-temps.

Cet Ouvrage est en vers , quoique les matières ne soient guère susceptibles des grâces de la Poésie, Aussi

ne doit-on pas les y chercher. Les vers se sentent du siècle qui les a produits , comme je le dirai dans la suite : à cela près , le dessein de l’Auteur est très -louable, et on doit lui savoir gré d’avoir ajouté à son travail celui de la versification.

Le plus ancien usage de la Poésie était d’orner des conseils utiles aux hommes. Les Poésies d’Hésiode , et les Géorgiques de Virgile , sont des leçons d’Agriculture : celles de Lucrèce sont des traités de Physique.

J’irais trop loin , si je citais tous les exemples que l’antiquité en fournit.

Les vers ont l’avantage d’étre retenus plus faeilement que la prose. 11 est plus aisé d’y apercevoir les infidélités de la mémoire, qu’une simple prose ne fait pas assez remarquer. Ils conviennent, par conséquent, aux matières qui méritent qu’on en ap-

SUR l’école de SiLERKE. laB

prenne les axiomes par cœur. C’est sans doute , par la raison qui vient d’ètre dite, que l’École de Salerne est citée plus souvent, et par un plus grand nombre de personnes , que les Ouvrages de Celse et des autres médecins qui ont anciennement écrit en latin.

Il n’y a nulle variation de sentimens sur la vraie origine de ce Poème , et tout le monde s’accorde à l’attribuer à l’École de Salerne, U n’en est pas de même du temps où il a été composé, et , par conséquent du nom que portait le roi d’Angleterre à qui il est dédié.

Les uns croient qu’il fut adressé ])ar Jean de Milan (^Joaiines 'de Medio- /n«o)l’un des Docteurs en médecine, au nom de toute la Faculté , qui avait été consultée par Robert , duc de Normandie , à cette occasion. Void coairaent ils racontent le fait.

124 mSCOÜRS '

Guillaume , duc de Normandie , surnommé le Conquérant , parce qu’il conquit le royaume d’Angleterre , laissa trois dis; savoir; Guillaume , surnommé le Roux, qui hérita de cette couronne; Robert, qui eut le duché de Normandie en partage; et Henri , qui était le plus jeune des trois frères.

Robert suivit Godefroi de Bouillon dans la fameuse Croisade où l’armée chrétienne prit sur les infidèles la ville de Jérusalem, Il se signala à ce siège , et y fut blessé au bras, par une arme empoisonnée. Cette blessure était si maligne , c|u’il lui en resta une fistule. Sur ces entrefaites , la mort de son frère aîné, roi d’Angleterre, le rappela en Europe. Ce prince, qui était monté sur le trône l’an 1087 après la mort de leur père , l’avait suivi en 1098, et ne laissait point d’enfans. Robert ne fut pas plutôt

SUR l’école de SALERME. IQi5 averti de cet événement , qui l’appelait à la couronne , qu’il quitta la Terre sainte , et repassa par le royaume de Naples , où il fit qfuelque séjour, et fut charmé d’y voir les Normands , qui, nés sujets des ducs de Normandie ses aïeux , avaient conquis ce royaume , en le délivrant des courses des Sarrasins d’Afrique. L’étude de la médecine florissait alors à Salerne , quoique ce ne fût encore qu’une simple Ecole ; car elle ne fut dirigée en Académie que bien des années après. Pioger premier , roi de Sicile et prince de Salerne , voulant écarter de ses .états les charlatans , fit une loi par laquelle il n’était permis à personne d’y exercer la médecine, sous peine de confiscation de tous ses biens , à moins qu’on ne fût approuvé et admis à pratiquer la médecine par des certificats de l’École

ia6 DISCOURS

(le Salerne. L’empereur Frérléric premier , surnommé Barberousse, trouvacette loi si sage, qu’il la renouvela en 1 1 5o. jTelle était l’Ecole que ce roi; d’Angleterre consulta.

Quand Robert arriva en Normandie,il trouva qu’il avait compté sur son droit. Henri, son plus jeune frère , s’était prévalu de l’absence d’un frère infirme qui passait pour avoir une maladie incurable; en effet , la fistule dont on a parlé était si maligne , que les médecins jugeaient qu’il n’en pouvait guérir , à moins que quelqu’un n’en suçât le venin avec la bouche.

Ce prince , qui ne croyait pas que cela fut possible sans un grand danger de la personne qui lui rendrait ce service , fut assez généreux pour ne vouloir pas permettre que qui que" ce fût si exposât. La princesse sa femme, qui l’aimait très-tendrement , prit le

SUR l’école de SALERNE. IIJ temps qu’il dormait, suça la plaie, le guérit, et n’en reçut aucun maL G’est à l’occasion de cette fistule que l'École de Salerne ajouta une recette particulière pour la guérison de cette sorte de mal , N.° 1 1 1.

Robert trouva donc que son frère cadet s’était emparé du trône. Il voulut le lui disputer , et passa en Angleterre avec des troupes ; mais il fut défait.

Il ne regna donc point effectivement ; il ne fut roi que de titre ; mais c’en est assez pour que dans l’intervalle où il se préparait à se ressaisir d’une couronne qui lui appartenait en qualité d’aîné , l’École de Salerne ait pu le qualifier roi d’Angleterre. L’Ouvrage fut composé vers l’an i loo , comme le font voir les circonstances que je viens de rapporter.

Le Père Pagi , dans sa Critique des Annales de Baronius à l’année 1087 ,

laS DISCOURS

prétend que l’écrit dont nous parlons était composé dès l’an 1066, et que le roi d’Angleterre à qui il est adressé , était Edouard. Jen’aipas vu les preuves qui ont déterminé ce Père à préférer ce sentiment ; mais à ne le voir que déjiouillé de ces preuves , il n’est pas aisé de deviner à quelle occasion Edouard aurait consulté des médecins aussi éloignés de sa patrie que l’étaient ceux de l Ecole deSalerne : au lieu que le passage de Robert par le royaume de Naples, à son retour de la Terre sainte, et le dérangement de sa santé par la blessure qu’il rapportait du siège de Jérusalem , n’ont rien qui ne fortifie le sentiment le plus général.

Les diverses éditions de l’Ecole de .Salerne que j’ai pu voir , se réduisent à quatre. Elles diffèrent et par le nombre des vers, et par l’arrangement des matières. La plus ancienne qui

SUR l’école de SALERîfE. I2(^

m’ait été communiquée, est celle de Francfort de l’an i6i i , petit in-octavo, imprimée chez Jean Saurius , sous ce titre : Medicina Salernitana id est

CONSERVANDAE BONAE VALETUDINIS PRAE- CEPTA , cum luculenta et succincta Ar-‘ NOLDI ViLLANOVANI ili sillgula CUpitU pe/’ Jo ANNEM Curionem recognita et repujgata,nova editio melior, etc. Cette édition n’est pas la première que Curion eût donnée. Il y en avait déjà une de vendue, et de son propre aveu elle était très-défectueuse. Celle que j’ai vue contient 379 vers partagés en io3 chapitres.

Je n’ai pu voir l’édition que René Moreau, médecin de Paris, publia en 1620; mais j’ai entre les mains la réimpression qui s’en fit à Paris chez Billaine \Gj‘i.'Le titre est: Schola Salernitana DEVALETUniNE TUEN DA nom methodo instructum , infinitis ver-

1 3o DISCOURS

sihiis auctum , commentajiis Yillano- VANi, Curionis, CRELLii,et Const^nsoni illustratum i etc. On voit par ce titre qii’ontre Villanovanus et Curion., Crellius et Constanson avaient aussi travaillé sur l’Ecole de Salerne , et que Moreau avait réuni leurs remarques avec les siennes.

Le tout produit effectivement un Commentaire fort plein , fort étendu.

C’est un gros volume in-octavo de 828 pages, sans les tables et les 23roIégomènes. Sa matière est divisée tout autrement que dans l’édition de Curion.

Le titre promet que l’Ouvrage est augmenté d’une infinité de vers , cependant cette édition borne le texte à deux-cent-quarante-cinq ; ce qui est bien inférieur , pour le nombre, à ce que Curion en fournit. 11 est donc nécessaire d’expliquer comment il entend cette augmentation. Son but

SUR L ÉCOLE DE SALER1VE. iSli

n était pas en effet de commenter la parlie que les médecins nomment en.

grec Hygiène, c’est-à-dire, la santé et les moyens delà conserver , soit en se servant des choses qui la fortifient,, soit eu évitant celles- qui. l’altèrent.- Pour cet effet, il a choisi les vers qui ajipartenaient à la matière qu’il traitüit , et J en a ajouté quelques-uns tires des manuscrits qu’il avait entre les mains. Mais en échange, il en a omis quantité qui appartenaient à d’autres , parties de la médecine , qui n’enira.ent point dans le plan de son.

Commentaire. Il avait promis de < onner a la fin de son livre le texte entier, mais il ne l’a point fait : du moins il ne se trouve imint dans l’é- «‘lion que j’ai sous les yeux

Du temps de la Fronde , durant lai mis a la mode par Scarron , était de.

i32 discours

venu une espèce de maladie épidémique. Un médecin de Paris nommé Martin^ s’avisa de travestir l’École de Salernc à sa façon. Scarron vivait , et l’Auteur a eu soin de faire imprimer^ une espèce d’épître en vers, adressée à ce prince des poètes burlesques, car c'est le titre dont il le régale. Il paraît par cette épîlre qu’il avait fait une visite à Scarron, qu’il lui avait lu son Ouvrage , et en avait obtenu une approbation verbale. Peut-être l’épître n’avait-elie point d’autre objet que d’avoir une recommandation en vers.

C’était l’usage de ce tcmps-là de recueillir des vers à la louange du livre et de l’auteur, et cela s’imprimait audevant du nouveau volume. Ou les sollicitait par soi-même , ou par ses amis, Scarron ne fit point de vers pour l’Auteur, qui n’aurait pas manqué les publier avec ceux de François

SUR l’école de salerne. i33 Colletet , fils de Guillaume Colletet.

La traduction est dédiée à Gui Patin, médecin, dont on a les Lettres. L’édition que j’ai est de llouen, 1660 , chez Antoine Ferrand.

Il y a plus de trente-six ans qu’un vieillard qui avait été contemporain de Gui Patin , m’a assuré que ce fameux médecin lui-mème était le véritable auteur de l’École de Salerne en vers burlesques , et que le nom de JSIartin est supposé. Je ne donne cette anecdote que pour ce qu’elle vaut.

J’ai apprécié cette traduction à sa juste valeur dans mon Epître à M. Duperron.

Quoique le vrai ou faux Martin dise qu’il a suivi l’édition de René Moreau', cela n’est pas exactement vrai, car il n’en prend que 219 vers au lieu de a/p qu’elle contient.

En 16G9, un médecin nommé /ne-

'l34 'DISCOUKS

~ques Du Four de la Crespiliore fit imprimer à Paris, chez Olivier de Varenne, un Recueil d’épigrammes des Poètes Latins , tant anciens que monlernes, traduites en vers français, et y joignit quelques Textes de V Ecole de Saleriie. Quoique les vers n’en soient ni fort réguliers ni fort coulans, il vaut mieux que son prédécesseur , et est plus au fait de sa matière. Par exemple , sur ces vers :

Enula campana reddit prœeordia xarm,

Curn succo rutee , succus si sumitur iste , Affirmant ruptis quod prosit potio talis-

Le sieur Martin s’exprime ainsi :

Qu’est-ce qu’Enula campana ?

C’est Ijerbe qui d’autre nom n’a.

Demandez-le à un Herboriste ,

A un Drogueur , à un Chimiste ;

Et s’il vous dit quelque autre mot.

Je payerai pinte et fagot.

Tant y a qu’Enule campane .

SUR l’école de SALERNE.

Est fort bonne dans la plisane,

Rend foie, rate , et le cœur sain.

Même elle sert de Médecin A ce^ix qui ont quelque rupture ,

Si avec rue on fait la cure.

J’ai peine à croire que Gui Patin ait vu ces vers. Il aurait averti l’Auteur c^nEnula s’appelle aussi

Heleniutn . et en Français I’Aunée. Du

Four ne l’a pas ignoré; car non seulement il traduit ainsi les trois vers que j’ai rapportés :

La racine d’Aunée est bonne à la poitrine ;

Et si par l’eau de rue est son jus altéré ,

Les satans médecins tiennent pour assuré •Qu’à ceux qui sont rompus il sert de médecine.

Mais meme dans la suite il fit un badinage que voici :

Qu est-ce qu’Enula campana ?

C’est herbe qui d’autre nom n’a ,

Dit certain Médecin Poète ,

Dans une École qu’il a faite.

l36 DISCOURS

^ Blais le gaillard sc trompe bien ,

Ou vraiment il n’y comprend rien.

Car je connais bien le contraire ,

Puisque Blonsieur l’Apothicaire Qui la nomme d’un antre nom , L’appelle encore Helenium ,

Des larmes de la belle Hélène.

Blais aussi je gage qu’à peine Vous trouverez un autre mot;

Et je payerai pinte et fagot ,

Si vous pouvez en une année L’appeler autrement qu’Aunée ,

Ou bien des deux mots ci-dessus.

Blais c’en est assez, disons plus*

L’ Au née , etc.

Je ne rapporte ceci que pour donner un échantillon de la manière dont ces deux Auteurs ont traité l’Ecole de Salerne.

Après l’impression de ces mêmes Textes choisis , que le médecin du Four avait insérés dans son Recueil d épigrammes , il publia en lô'yi son CoAiM ENTAiRE en vcrs Français sur l’E-

SUR l’école de SALERNE. i37 COLE DE Salerne , Contenant les moyens de se passer de médecin , et de vivre long-temps en santé, avec une inanité de remèdes contre toutes sortes de maladies , avec un Traité des humeurs et de la saignée, etc. par M. D. F. C. Docteur en la Faculté de Médecine , à Paris chez Gilles Alliot.

Le nom qni n’est qu’en lettres initiales dans le titre , est tout au long dans le pri\dlége.

• Quoique le texte n’y soit pas toujours Lien fidellement représenté , c’en est l’édition la plus ample et la plus complète que j’aie vue , puisqu’elle contient 4^2 vers, partagés en i32 (diapitres. C’est celle que j’ai préférée pour l’arrangement des matières , quoique je ne l’aie pas toujours imitée dans la distribution des Chapitres. Ce que je dis du texte peu fidellement représenté en quelques endroits, porte

l38 DISCOURS

sur ce que cet Auteur adopte certaines prétendues corrections que des Editeurs avaient faites sous prétexte de 'rectifier des négligences contre les règles de grammaire ou de quantité,, et cela , faute de connaître la nature des vers Léonins , et le style du siècle où ce Livre a été composé.

J’aurais été charmé de trouver l’Ouvrage ^même dans sa première simplicité, tel qu’il fut envoyé au roi d’Angleterre , mais , comme je l’ai remarqué ailleurs, il a passé par un grand nombre de mains , -qui l’ont grossi peu à peu. Mille gens ont voulu y faire des supplémens , que d’autres ont ajoutés à leurs Manuscrits; et comme on a imité le style du premier Auteur, ces additions ne sont pas toujours fort aisées à distinguer de la première Ecole de Salerne.

De là vient la grande variété entre

SUR l’école de SALERKE. i39 les éditions pour le nombre des vers.

La plupart en ont 378, à ce cpie m’apprend M. Fabricius dans sa Bibliothèque Latine, Il se trouve des Manuscrits où il y en a 664, d’autres qui en contiennent 1096 , et Jean-George .Schenck, dans sa Bibliothèque Médicinale, prétend que l’Ecole de Salerne a eu jusqu’à istSg Vers. On a l’obliga* lion à Arnauld de Villeneuve , d’avoir publié cet Ouvrage. Schenck l’accuse d’en avoir supprimé plus des deux tiers. On ne voit pas dans quel esprit il l’aurait fait. L’éditeur d’un pareil Livre se pique naturellement de le donner en entier, et ne réserve ]>as volontiers à d’autres l’honneur d'effacer son édition par une autre plus complète, Villeneuve n’est guère soupçonnable de jalousie à l’égard de Jean de Milan , qui vivait deux siècles avant lui; et d’ailleurs il y a laissé des

l4o DISCOURS

choses sur lesquelles il pensait autre' ment que l Ecole de Salerne, comme ce qui regarde le beurre et le fromage, etc.

11 est bien moins vraisemblable qu’il en ait rien retranché, qu’il ne l’est que l'Ecole de Salerne s’est trouvée augmentée avec le temps par des accessions successives , tant avant l’édition de Villeneuve , qii’après qu’il l’a eu publiée. J’en ai déjà touché ailleurs quelque chose, et dit que ce qui regarde les tempéramens simples était de différentes mains, et que le commencement de chacun de ces articles a été cousu à une fin qui ne saurait être du même auteur. Ce n’est pas le seul changement qui ait été fait à cet Ouvrage, et on peut regarder comme suspect tout vers qui n’est point dans la règle des vers Léonins.

SUR l’école de SILERNE. l4l

Des Vers Léonins.

On a ainsi nommé des vers qui , outre la cadence et la mesure des vers Latins , ont encore la rime que l’on a regardé comme une beauté dès le temps de Louis le Débonnaire. La rime y doit toujours être , ou d’un hémistiche à l’autre, ou d’un vers à celui qui suit. Voici des exemples de ces deux manières.

Du premier genre est cette Epitaphe faite pour Roger, duc de Sicile :

Linquens teirenas , migravit du r. ad amoenas

Rogerius sedes , nunc cœli detinet œdes.

La seconde espèce de vers Léonins se trouve souvent employée dans les Poésies du moyen âge , comme dans ces vers ;

Vt mens se rideat posita caligine fumi, •

Quis vetat apposito lumen de lumine sumi ?

i42 discours

Et clans ces autres :

Quod si perfcctè neqiico res edcre cunctas ,

L't desint vires , tamen est laudanda voluntas.

Quand la rime est entière, c’est la perfection de cette sorte de vers , mais, on se dispense souvent d’une si grande régularité ; et il suffit que la voyelle finale soit la même, comme dans ce premier vers de l’Ecole de Salerne.

Anulorum regi scribit Schola tota Salerni.

Mais les rimes des cinq, vers qui suivent, ne sont proprement qu’à la fin de chacpie vers , comme on peut le voir dans l’Ouvrage même, N.'’ i.

Quelquefois le premier hémistice du premier vers rime avec le premier vers suivant, et les deux derniers ensemble, comme en ces vers-ci sur le beurre , N.“ 5o.

Lenit ^ et humectât , solvit, sine fehre butyrum; Jnciditque , lavat , penetrat, mundat quoque serum.

SUR L ÉCOLE I)E SALERNE. ll\5

On a porté la contrainte encore plus loin. On a partagé un vers en trois césures qui rimeut ensemble. Tels sont ceux-ci;

Dœmon agit tumidum , mundus cupidum , caro fœdum :

Dœmon instinctu , mundus factu , caro tactu.

Teis sont encore ceux-ci :

O VV alachi , -vestri stomachi sunt amphora Bacchi. Vos estis , Deus est testis , teterrirna pestis.

Remarquons, en passant , que le vers si reproché à Cicéron ,

O fortunatam natam , me consule , Romam !

eût été un fort bon vers dans le genre des Léonins; mais on l’eût rendu encore meilleur en rangeant ainsi les mots ;

O fortunatam Romam , me consule , natam !

Pour revenir ^ l’Ecole de Salerne , dans ces trois vers, N.° 88.

Enula campana reddit prœcordia sana.

Cum succo rutœ succus si sumitur hujus ,

Affirmant ruptis quod prosit potio talis.

II n’est pas vraisemblable que le premier et le troisième étant rimés , le second soit terminé par le mot hujus , qui ne rime point avec rutœ.

Il est bien plus croyable que l’Auteur avait mis iste , qui rime avec le mot de rbémislicbe précédent , et qui se présentait de soi-méme.

A l’article de l’Air, N.° 3, on lit ces vers ;

dcr sit purus , sit lucidus , et henè elarus ;

Infectus per se, nec olens fœtore cloacce.

Et c’est effectivement comme il faut lire, et non pas comme quelques Editeurs l’ont réformé bien mal-à-propos.

Lucidus, ac mundus sit , rite habitabilis aer ,

Infectus nequè sit , nec olens fœtore cloacce.

Les deux premiers sont Léonins

SUR l’École de salerne. 145 et conformes à la versification de l’Auteur ; les deux autres ne le sont pas du tout, et déparent le reste de l’Ouvrage. Quant au troisième, qui leur est ajouté dans 1 édition de Moreau, il me parait fait après coup , comme tant d’autres qui ont le meme défaut, savoir de ne rimer avec aucun autre vers.

On a fieau dire qu’

Infectus per se , nec olens fcetore cloacœ ,

fait un sens très-imparfait, parce qu’ii faudrait la négative nec dans l’un et dans l’autre membre. Cela serait vrai dans une exacte Latinité; mais il ne faut point exiger une construction si régulière d’un Auteur qui sans façon P ace que et quoque pour et^ avant e .substantif ou le verbe , après lequel il devrait être selon le véritable usa^e * comme dans ces vers ; ’

'Caseus est gclùlus , stipans , crassus , quoque durirs^ 'Frigellus , perdir , et otis , tremulusquc amarellus. Quolibet in rnense confert vomitus , quoque purgat Humores nocuos , stomachus quos continet intus.

Les Auteurs de l’Ecole de Salernene sont nullement scrupuleux sur les -brèves et les longues. En voici quelques exemples : N.“ i8.

Nutrit et impinguat triticum , lac , caseus infans.

La première syllabe de triticum est longue chez les anciens ; mais Jean de Milan avait besoin d’une brève. Quelqu’un a réformé ainsi ce vers :

Nutrit triticum , et impinguat lac , etc.

Peine inutile. Il y a tant d’autres fautes contre la quantité dans l’Ecole de Salerne , qu’on y pouvait bien laisser encore celle-là. La seconde syllabe d’«- , génitif d’<27z«.s , est brève. Jean de Milan avait besoin quelle fut longue, et l’a employée comme telle dans ce vers , N.° 87.

SUR l’jécôle de SALERNE. 147

Cessat laus hepatis , nisi gallinœ vel anatis.

Je ne lui compte pas pour une faute contre la quantité , la liberté qu’il se donne de mettre à la césure du vers une brève pour une longue. Les meilleurs Poètes de l’âge d’or en fournissent des exemples.

Virgile lui meme a dit

0/nnia vincit amor, et nos cedamus amori.

IVIais 1 antiquité a ete fort réservée sur cette licence, au lieu que les Poètes du moyen âge en usent aussi souvent qu ils en ont l’occasion.

Voici une autre commodité qu’ils se sont faite , et dont il n’y a point d exemple chez les Anciens. C’est que quand un mot, à cause de sa longueur a des syllabes incompatibles avec la place qui lui est de.stinée, on l’écrit par abréviation , et alors il n’y a que es lettres écrites qui soient comptées

î48 DISCOURS

pour le vers. En voici deux exemples pris de l’Ecole de Salerne ; nasturtium , athanasia , étaient deux mots trop longs pour être joints avec sanant paralitica memhra ; l’Auteur prend le parti d’écrire ainsi Nasturt: Athanas: N.” 84 , et son vers se trouve fait ainsi :

Nasturt: Athanas: hæc sanant paralytica membra.

Il eut été difficile de faire entrer dans un vers hexamètre melancholiam clat. Notre Poète écrit le premier mot par abréviation , en fait melanch: et dit, sans façon, du Vinaigre, N.° i(5.

Jnf?igidat,macerat,melanch: dat,sperma minorat.

Il ne s’embarrasse point si la syllabe fri est longue; il a besoin qu’elle soit brève, cela lui suffit. La bonne Latinité lui oîiYSLit frigefacit qui est de Plaute : mais infrigidat ressemble pour le son à macerut et à minorat., et cela fait une beauté en fait de vers Léonins^.

SUR l’écoxe de SALERNE. i49

Je hasarderai une correction qui me parait nécessaire ; c’est dans les marques du bon vin. Toutes les éditions que j’ai vues portent , N.° 6.

Si bona vina cupis , quinque\iæc laudantur in illis. Fortia , formosa , fragrantia , frigida ,frisca.

Je suis persuadé qu’il faut lire quinque F laudantur ^ etc. c’est-à-dire cinq qualités qui s’expriment par autant de mots , dont la lettre initiale est F. Cette minutie n’a pas besoin d’être justifiée.^ Il suffit de lire le vers suivant pour la trouver bonne. Je n’entrerai point dans un plus grand détail sur cette sorte devers. Cette matière n’est qu’accessoire à mon sujet.

Ceux qui ont intitulé cet Ouvrage Y Art de se passer de médecin , étaient de vrais charlatans. Un homme qui a une maladie un peu importante serait bien à plaindre s’il n’avait point d’autres secours que ce Livre. Il y a eu

})]iis de modération et de vérité à ne 1 intituler que XArt de conserver sa santé. En effet , il y a des conseils , tant généraux que particuliers , qui sont très-sages et très-utiles, soit pour, se garantir des maladies qui ont leur source dans l’abus ou dans le mauvais choix desalimens , soit pour rétablir une santé affaiblie par des excès ou par un régime imprudent.

Après tout , c’est l’Ecole de Salerne que je donne. Je l’ai traduite par amusement, je la publie par complaisance.

Je me suis bien gardé d’y employer les vers héroïques. J’ai tâché que les miens fussent dans le genre de médiocrité convenable ; de cette sorte de vers qu’IIorace appelait sermoni jyropriora., peu différens du style de la conversation. J’ai évité avec un soin égal l’autre extrémité , et n’ai pas cru devoir imiter l’abondante superfluité

SUR l’école BE SALERÎîE. l5l de paroles qui ne disent rien , et qui m’avait déplu dans les deux Ecoles de Salerne que j’ai vues en Français.

Une traduction trop littérale n’eût guère mieux valu, et aurait été trop décharnée. En récompense , il ne me convenait pas de faire un Commentaire ni de le remplir de digressions qui sont autant de hors-d’œuvres.

J’ai cherché un milieu entre ces deux excès ; c’est au Public, et surtout à messieurs les Médecins , de voir si j’ai réussi. Je dispense le Public de me savoir aucun gré d’un Ouvrage que je ne lui destinais pas.

Je ne l’avais entrepris que pour ma seule satisfaction. Je ne le lui abandonne que sur l’estime qu’en font plus que moi des personnes dont je dois respecter le jugement.

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