I. Cassiodore, De Instit. divin. litter., cap, xxxi
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bibliothèques d'Europe m'ont appris que , dès le sixième siècle, c'est-à-dire dès Fépoque où, par suite du malheur des temps, la langue grecque cessa d'être répandue en Italie, il se fit, pour répondre aux besoins impérieux de la vie et de l'intelligence, une foule de traductions des auteurs didactiques. Hippocrate \ Dioscoride, Galien ^ Soranus , Ru/us % Moschion, Oribase \ et bien d'autres encore, ont été transportés du grec dans un latin plus ou moins littéraire, plus ou moins compréhensible. Ces traductions étaient dans toutes les mains intéressées; elles servaient de texte aux leçons, de guide auprès des malades. De plus, une Somme médicale, tout empreinte de la docti'ine méthodique, de cette doctrine hétérodoxe combattue par Galien avec tant de violence, parait avoir joui d'une grande faveur dès le début du moyen âge. Cette Somme médicale, que j'ai fait connaître le premier, et qui se compose d'extraits emprimtés à différents auteurs, traitant des fièvres et d'autres maladies a capite ad calcem, a été remaniée à son tour et mise à la fois en meilleur ordre et en meilleur latin, par un
1. Hippocrate, Œuvres complètes, traduction nouvelle avec le texte en regard, collationné sur les manuscrits et toutes les éditions, accompagnées d'une introduction, de commentaires médicaux, de variantes et de notes philologiques, suivies d'une table générale des matières, par E. Littré. Paris, 1 839-1861, g vol. in-8.
2. Galien, (Euvres anatomiques, physiologiques et médicales, traduites sur les textes imprimés et manuscrits, par le docteur Ch. Daremberg. Paris, iS54-i856, 2 vol. /«-S.
3. Ru/us, Œuvres, trad. par le docteur Ch. Daremberg et Ch. Ruelle. Paris, 1879, ^
4. Oribase, Œuvres, trad. par les docteurs Bussemaker, Darembe-g et A. Molinier. Paris, 1851-1876, G vol. in-S.
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médecin salernitain du nom de Gariopimtus ou Garimpotus^ à qui Von doit d'autres compilations et qui écrivait vers l'an 1 040 .
Voilà donc établi un fait aussi intéressant pour l'histoire générale que pour l'histoire de la médecine : la continuation des études scientijîques en Occident par les traductiojîs latines des auteurs classiques^ et surtout par la Somme médicale déjà estimée^ mais introduite solennellement à Salerne et^ de là, répandue dans tout le reste de V Occident sous sa nouvelle forme; car, bien après la chute de l'empire, et quand tous les liens sont rompus entre les provinces et la métropole, c'est encore l'Italie qui reste l'institutrice du inonde occidental; c'est d'elle que procèdent le mouvement de la civilisation par ses institutions et la culture intellectuelle par ses écoles et par ses livres, lors même qu'elle empi-unte les livres à des sources étrangères.
Au temps de Galien, ily avait en pj'ésence trois doctrines : /'Empirisme^ qui prétendait reposer sur l'observation; le Méthodisme, qui cherchait les causes de toutes les maladies dans le resserrement et le relâchement; enfirt le Dogmatisme, c'est-à-dire la doctrine d'Hippocrate et de Galien, la doctrine orthodoxe qui reposait sur la théorie des humeiirs, de leurs qualités élémentaires et des forces naturelles. Galien avait combattu les deux doctrines hérétiques , surtout le méthodisme, et l'on croyait généralement que le galénisme avait triomphé ; c' est ime erreur considérable. D'une part, le désordre qui suivit la chute de l'Empire semble avoir brisé partout le prestige de l'autorité : on méconnaît celle de Galien, comme on s'insurge
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contre celle des Césars ; d'une autre part, les compilations et les encyclopédies qui succédèrent aux grands traités didactiques, en confondant les rangs et en mettant tous les noms sur le même plan, enlevèrent quelque chose au prestige de Galien, dont la prolixité ne convenait guère à des hommes pressés de vivre et pressés de sHnstmiire ; de telle sorte que les livres pratiques, de quelques mains qu'ils sortissent, furent d'abord traduits, et, parmi ces livres, ceux des méthodiques tenaient le premier rang.
S'il faut en juger par la Pratique de Petrocellus (vers l'an io35), aussi bien que par le Passionnaire de Gariopuntus (ce sont les deux plus anciens ouvrages qui nous soient parvenus), le caractère de la médecine salernitaine avant Van io5o ne fait pas exception à la règle : c'est ime association du méthodisme par les doctritîes, et du galénisme par les recettes : toutefois, pour les doctrines, on retrouve plutôt le méthodisme dans les détails que dans certaines propositions générales. Ce sont les circonstances fortuites que je viens de signaler, plutôt que le libre choix, qui ont mis des livres méthodiques aux mains des premiers Médecins salernitains. On pourrait dire qu'ils étaient méthodiques sans le savoir; on les surprend même à se croire de la meilleure foi du monde les défenseurs du galéjiisme le plus pur, quand ils ne sont que les échos de la doctrine réprouvée.
Aussitôt que Vordre commença à renaître, Vinfluence de Galien reprit asse:{ vite le dessus : les écrits salernitains, depuis le milieu du on:{ième siècle jusqu'à l'an 1220 (les traductions de Constantin sont pour
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ainsi dire un épisode vej'S la fin de ce même onzième siècle), procèdent de la vraie doctrine d'Hippocrate et de Galien, connue par d'assez itonibreuses traductions latines. Salerne reçoit et garde le surnom glorieux de « Cité hippocratique » (Civitas hippocratica).
On ne trouverait rien non plus d'hétérodoxe dans les écrits qui nous restent de Trotiila (vers Van io5g), femme médecin (magister Trota ou Trotula, comme s'exprime le Compendium Salernitanum), issue de la noble famille des Roger. Toutes les pages sorties de sa main respirent le galénisme le plus irt'éprochable.
Grâce aux patiejites investigations de M. de Ren\i, la personne de Trotula n'appartient plus à la légende, et son nom n'' est plus un mythe. Elle ne s'occupait pas seulement des maladies des femmes et des accouchements., mais encore de toutes les autres bra7iches de l'art de guérir. Ainsi, dans le Compendium Salernitanum, il y a des chapitres empruntés à Trotula sur les maladies des yeux et des oreilles ; sur les affections des gencives et des dents ; sur le vomissement ; sur les douleurs intestinales ; sur les moyens de relâcher ou de resserrer le ventre ; enfin sur la pierre. — Dans le traité Des maladies des femmes que ?ious avons sous le nom de Trotula, et qui est un remaniement du traité original, je ne puis signaler ici que le conseil de prendre des bains de sable de mer à l'ardeur du soleil, pour faire maigrir les femmes par l'excès de la transpiration ; le chapitre sur le choix d'une nourrice , laquelle doit être fraîche , gracieuse , exempte de tout souci; enfin cet autre chapitre sur les
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soins à donner au nouveau-né, et dans lequel se trouve la recommandation^ encore trop suivie, de façonner.^ ■par une sorte de pétrissage^ la tête, le ne^ et les autres membres, qu'on doit strictement envelopper de langes. La dentition et V apprentissage de la parole sont l'objet de soins particuliers ; il y a les petits hochets recouverts de sucre ou de miel pour adoucir les gencives, les images pour récréer la vue, le doux langage et les petites minauderies pour donner à V enfant une voix délicate.
Trotula vivait à Saleme ; elle exerçait dans cette ville; elle y enseignait et y pratiquait probablement vers io5g : c'est elle, sans doute, qii'Odéric Vital avait en vue quand il dit que Rodolphe Mala-Corona ne trouva à Salerne, en io5 g, personne en état de disputer avec lui, sinon « une matrone fort savante » (quamdam sapientem matronam). Le «om de Trotula, ou Trotta, ou Trocta, est asse:{ fréquent à Salerne, auon:{ième et au douzième siècle; c'est là encore un argument en faveur de Vannée io5g, assigjiée par M. de Ren^i pour Vépoque où florissait Trotula. Il n'est pas non plus hors de vraisemblance que Trotula ait été la femme de Jean Plateqrius, souche d'une illustre famille de médecins.
Ily avait à Salerne un grand nombre de femmesmédecins; elles y étaient fort recherchées par les malades et fort estimées par les Maîtres de l'école, qui les citent comme de respectables autorités. Elles prescrivaient la biyone à leurs 7iobles clientes pour rougir la face ; elles avaient imaginé des pâtes, des poudres pour orner le visage ; des pommades
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contre les hémorrhoides ; des suppositoires ; des épithèmes pour les affections intestinales ; des pilules pour combattre la djrsurie et la strajtgurie. Il y a aussi cà et là quelques recettes superstitieuses qui appartiennent bien plus aux bonnes femmes qu''aux médecins; mais dans ce temps, comme dans le nôtre, on trouve plus dhm médecin qui se fait bonne femme.
Le Commentaire de Bernard le Provincial sur les Tables de maître Salernus, Commentaire écrit probablemerzt au milieu du dou:{ième siècle, cofitient de nouveaux renseignements sur la pratique des femmes salernitaines, tout en confirmant plusieurs de ceux que nous fournissent le Circa instans et la Practica. Dans Bernard, nous trouvons le Pain des anges et les Hosties de la louange, dont le suc de tithymale faisait la base^ et qui étaient destinés à combattre les maladies engendrées par le phlegme ; ime préparation de poudre d'euphorbe et d'œufs contre les engelures; le galbanum contre la siffocation; l'emploi, comme le conseille aussi Trotula, de la spatule fétide ou de la vigne vierge macérées dans le miel, « pour réparer des ans l'irréparable outrage; » des onguents contre la paralysie, des fumigations avec des vapeurs d'antimoine pour la toux, ou de feuilles d'olivier pour les enfants paralytiques ; des onctions d'aloès macéré dans l'eau de roses contre les tuméfactions de la face, surtout contre celles qui ont une origine venteuse; et bien d'autres recettes. Le même Commentaire nous fait connaître aussi certaines pratiques ou passablement dégoûtantes ou tout à fait superstitieuses, auxquelles se livraient les femmes de Salerne, médecins ou
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non médecins. En voici quelques-unes : manger ellesmêmes et faire manger à leurs maris des excréments d'âne frits dans la poêle, pour coînbattre la stérilité; manger du cœur de truie farci, pour oublier les amis morts ;— pour faire un onguent propre à guérir la mélancolie et toutes les autres maladies froides, on devait cueillir les plantes et en particulier la bétoine, le jour de l'Ascension, vers la troisième heure, en disant un Pater noster; le jour des Cendres., les femines auront soin de prendre, au premier service, des cardons et de la petite laitue, pour ne pas trop dessécher et ne pas avoir trop soif pendant le Carême. Bernard nous apprend également que les femmes de Salerne savaient mettre à profit leurs connaissances botaniques pour se livrer à de petites malices : par exemple , après avoir saupoudré des roses avec de l'euphorbe, elles les faisaient sentir aux jeunes gens, qui ne manquaient pas d'éternuer d'une façon déplorable , aux grands applaudissements de ces charmantes espiègles.
L'histoire nous fournit encore, avant Constantin, les noms de Jean Platearius l'Ancien, mari de Trotula, et cité plusieurs fois par son fils Jean II, auteur de la Practica ; celui de Cophon l'Ancien, qui est sans doute le même Cophon dont il est fait mention par Trotula dans son traité Des maladies des femmes ; enfin celui de Petronius ou Petroncellus, dont le nom se lit en tête d'un grand nombre de chapitres du Compendium
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Salernitanum. Déjà, dans la Practica de Petronius, commence à figurer la matière médicale orientale, -mais ici encore il semble que ce soient plutôt les relations commerciales que les traductions faites sur Parabe, qui ont mis les deux mondes en cominunication.
L'influence de Constantin, je l'ai déjà dit, n'a pas, en ce qui touche Salerne, été aussi grande qu'on le croit généralement. Ce n'est point au milieu du on- :{ième siècle, mais vers la fin du douzième, que la médecine arabe s'est substituée dans l'École de Salerne, comme dans le reste de l'Occident, à la médeci7ie gréco-latine. Il n'jy a guère à cette époque que la pharmacologie qui se soit enrichie de formules nouvelles. D'ailleurs, en changeant, pour aijzsi dire, le costume grec pour le costume arabe, la science restait toujours galénique par les doctrines, puisque la médeciize arabe n'est dans son ensemble qu'ime traduction ou qu'un travestissement de la médecine grecque.
A l'époque de Constantin, et surtout quelque temps après lui, la médecine avait pris à Salerne im si grajid accroissejnent, que la base sur laquelle elle s'appuyait ne suffisait plus pour la souteiiir; le fonds des traductions latines était épuisé; il fallait des ouvrages plus considérables et plus complets, des ouvrages où tout l'ensemble des connaissa7ices médicales se trouvât compris ; mais on ne savait plus asse:{ de grec pour s'alimenter aux sources vives et pures ou pour multiplier les traductions. Constantinople n'a plus guère de rapport avec Rome que par les disputes théologiques; c'est alors que la littérature syriaque, qui se composait elle-même en grande partie de traductions faites sur
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le grec, passe aux mains des Arabes, et que le nouvel Orient se révèle dans sa puissante jeunesse à V Occident, dont les forces intellectuelles commençaient à chanceler. Ici encore apparaît dans toute sa force la loi' qui préside à l'évolution régulière et presque fatale des sciences, et qui les préserve, tantôt par un moyen tantôt par un autre, d'une inévitable décadence. Au début du moyen âge, ce sont les traductions latines faites sur le grec, qui sont ce moyen de salut; vers la fin du dou:{ième siècle, ce sont les traductions latines faites sur l'arabe, qui aident à la conservation de la médecine et semblent lui donner un nouvel essor. Vinti-oduction des auteurs arabes en Occident eut donc un immense avantage ; mais elle eut aussi pour inconvénient d'arrêter le travail libre et spontané qui se remarque dans toute V Italie et surtout à Saleyme, où les maîtres se citent aussi volotitiers entre eux qu'ils citent les écrivains grecs.
Quelques efforts et quelques livres déplus, la médecine occidentale pouvait peut-être se suffire à ellemême et reprendre un nouvel essor ; mais, les livres manquant, les efforts furent bientôt épuisés. Donc la Renaissance anticipée du trei:{ième siècle, comme Va si bien nommée M. Littré, fut à la fois, ainsi que la grande Renaissance du seizième siècle, un écueil pour le libre mouvement de la science, et une nouvelle consécration du principe d'autorité, en même temps qu'elle apparaissait cependant comme un moyen de conservation. Jamais Galien ne fut plus puissant que sous la domination arabe ; et cela n'a rien qui doive étonner, pour peu qu'on se rappelle que dans la pre-
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mière période du moyen âge la grande figure de Galien était pour ainsi dire obscurcie par la multitude des traductions d'autres auteurs, tandis qu'elle apparaît au premier plan et presque seule dans les ouvrages aj-abes. Ajoutons encore que cette première partie du moyen âge réputée si barbare est précisément Vune des plus fécondes et des plus agitées de l'histoire, tandis que la période suivante est au contraire marquée par un malaise presque universel; nous touchons aux temps où la pensée va se laisser enchaîner par les formules despotiques de l'école. Aristote règne en même temps que Galien.
C'est, du reste, le propre de l'esprit humain, de s'arrêter pour revenir en arrière, au moment où il semblait porter en lui-même les ge?ines les plus vivaces de son parfait et entier développement : il arrive im instant de fatigue, où, s' épouvantant de ses progrès et de son émancipation, l'homme invoque des forces étrangères et prend comme J7iaitres ceux qu'il devait choisir comme guides pour achever et compléter l'éducation qu'il s'était donnée.
J'ai établi, je crois, sur des preuves décisives, que Constantin 7i avait rien ou presque rien écrit luimême, que tous ses ouvrages sont des traductions et des plagiats habilement déguisés; enfin qu'il a traduit sur l'arabe et non pas sur le grec C'est là, si je ne me trompe, le point capital dans l'histoire littéraire
I. Daremberg, Notices et extraits des manuscrits médicaux grecs, français et latins desprincipales bibliothèques de l'Europe. Première partie : Mss. d'Angleterre ; Paris, i853; p. 63 et suiv.
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de Constantin, et c'est aussi tout ce que f en veux dire ici, puisque je ne saurais pénétrer fort avant dans V exposition critique de la médecine salernitaine. Il faut seulement ajouter que Constantin lui-même avait pris soin d'' effacer tout ce qui, dans ses traductions, pouvait rappeler une 07~igine suspecte; il supprime les noms propres qui ont une tournure orientale, bien loiti de vouloir substituer les livres arabes aux ouvrages gréco-latins; et, quand il a pris les ouvrages d'aut7~ui, il y met son nom, « afin, dit-il, que quelque voleur ne s'avise pas de lui dérober les fruits de son travail ! »
Les copistes , imitant le !{èle de Constantin, ont inséré parmi ses œuvres prétendues un traité, le Livre d'or sur le traitement des maladies, composé par son disciple Jean Afflacius , qui parait avoir exercé à Salerne et qui est aussi auteur d'une compilation Sur les fièvres analogue à celle que le Compendium Salernitanum nous offre pour les autres maladies. Cette compilation figure dans le manuscrit de Breslaii, et je veux seulement remarquer ici, à l'appui de ma thèse, que les deux ouvrages d' Afflacius ne portent pas plus de traces de l'influence des Arabes que les œuvres de ses contemporains.
Peu après Constantin, nous trouvons sous le nom d'Archimathœus (vers l'an 1100) deux ouvrages de