‹ L'école décadenteChapitre 7 sur 10 · PAUL VERLAINE · texte numérisé non relu

PAUL VERLAINE

Verlaine est le poëte du Cœur.

Nul n'a rendu avec une grâce aussi infiniment suprême, à part les sentiments gécéraux perceptibles à tous, ces multiples et d» licates émotions de l'âme, inappréciables pour la partie inculte de l'humanité. Ses vers, intimes et profonds,

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ont quelque chose du frémissement de la vie.

L'homme au cœur immense à qui il a été donné dé tout sentir et de reproduire si exactement les émotions les plus fortes comme les sensations les plus fugaces, par une de ces fatalités inhérentes à la nature humaine, devait aussi accepter, comme épreuve à ses hautes facultés, tout ce que la vie a d'affreux, d'écœurant et de noir.

Je ne tenterai pas de narrer ses accidents. Lui seul peut dire les phases douloureuses de son existence et est capable de communiquer au lecteur l'horreur de cette société maudite qui l'écrase de sa brutalité d'ignorante, lui si doux, lui si faible, lui si sage. Ce serait aussi une tâche trop lourde pour moi ; Verlaine s'en acquittera sans doute un jour. A quoi bon étaler sa misère devant un siècle qui ne saurait qu'en rire et qui n'a d'admiration que pour les médiocrités braillardes, et de cœur que pour les prostituées ?

D'ailleurs Verlaine est plus grand que le mal, puisqu'il vit et qu'il le tolère encore. S'il voulait guérir, il a le remède en lui et il aurait la force de se l'appliquer. Plus fort que ces esclaves qui mouraient sovs les étrivières ou sous les meurtrissures des chaînes, il ne laisserait pas à la douleur physique ou à la faim une haute prérogative qui n'appartient qu'à lui.

Lorsque, impuissant à surmonter son dégoût, il aura effectué l'affranchissement suprême de son génie, sans doute on trouvera parmi ses papiers intimes celte autobiographie vengeresse qui stigmatisera dans le Futur l'opprobre du XIXe siècle. Oui, elle mérite d'être flétrie cette époque néfaste qui voit Verlaine sur la paille et Boulanger au pinacle : le génie méconnu et le braillard acclamé. Quel temps ! xm homme qui n'a rien fait, dépasser en réputation militaire

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— aile premier Bonaparte ! Et pourtant quelle différence î l'un a fait sa réclame à coups de canons sur tous les champs de bataille de TEurope, et Pautre en vulgarisant si photographie et en se faisant lancer par les journaux de Paris.

Heureusement Boulanger, qui est Tceuvre de la réclame, périra par le journalisme : Bonaparte est tombé à Waterloo, lui tombera sous un article d'Albert Millaud, d'Edmond Deschaumes ou peut-être d'Henri Rochefort.

Qui sait si, par ordre de Dieu, ce n'est pas pour son châtiment que ce malheureux sièdi est condamné à acclamer éternellement des médiocrités, pour avos méconnu le plus grand poëte de tous les temps : le Maître, Paul Verlaine.

MAURICE DU PLESSYS

Parallèlement aux deux Maîtres, Paul Verlaine et Jules Barbey d'Aurevilly, plane Maurice du Plessys dans les hautes régions de l'Art contemporain. Jeune et quasiment vierge de toutes sortes de productions, il n'en est pas moins une sorte d'Atlas portant sur ses épaules le ciel tempétueux du monde décadent.

Un volume ne suffirait pas pour examiner à fond cet esprit complexe pliant à toutes les innovations de la modernité.

Gciitleman de la littérature, c'est comme tel que je le présente au public plus appéteur de ses excentricités que capable d'apprécier ses ouvrages.

Il est une de ces gloires de notre XIXe siècle faites de réclame, de gestes et de bruit, et d'autant plus solides

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qu'elles ne reposent sur rien. Gomme elles n'ont de cause que dans l'individu même, la Critique ne peut leur faire subir aucune atteinte et elles durv^nt autant que Tiiomme 1 dont elles auréolent la tête. 1^

Ce n'est pas à dire qu'il n'ait rien fait : il est un des fon- 4 dateurs du Dédadent. Comme Socrate il n'a rien écrit, mais L comme Soceatc il a pcn^jé. Qu'importe s'il n'a rien produit, J si sa pi nsée féconde a guidé nos collaborateurs et les a sou- à tenus contre les défaillanc. s aux heures terribles de la lutte ?

Sa collaboration se réduit à trois ou quatre articles d'estiiélique ou pièces de vers. Il aurait voulu produire davanl:î,L>o, mus son incurable mépris de l'écriture l'empê« (•hait de prendre la plume. ^

Quand il nous avait promis un article, dans la crainte qu'on ne le forçat à s'exécuter immédiatement, il se gardait bien de se présenter à nos bureaux avant que le numéro de la semaine ne fût paru et qu'il ne l'eut vu étalé sur les bou- : levards.

Athée et fanatique de la religion, M. du Plessys^ selon sa pittoresque expression, n'est apte qu'à ne rien faire. L'hu- .^ manité lui fait pitié. Son âme paternelle a des aspirations *^ vers le Néant et rêve de cataclysmes qui, détruisant l'univers, aboliraient la souffrance.

Comme Socrate, il aime le Beau : Où est le Beau est le Bien, dit-il, et il a raison. Si le Beau n'est pas toujours le Bien, il est rare qu'il n'y confine pas par un 3 de ses parties.

M. du Plessys prend de sa personne un soin presque féminin. Svelte et mince, il a dans ses mouvements la souplesse ondoyante du serpent. Passionné pour le vernis et le velours, il apporte dans l'agencement de sa toilette un soin si minutieux qu'on dirait un petit monument qui marche.

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Fier et carrilirê sans]la moindre raideur, il fixe vers les cieux où ses regards vont se perdre son front démesurément large ; il a le déhanchement des cocottes et la désinvolture des clowns et pose le "pied avec Part suprême des savantes danseuse^.

Aussi fort qiie Don Juan, aucune femme ne lui résiste. On dit qu'un jour, rencontrant une jeune fille d'.inc beauté séduisant-, il se mit à la regarder d'un œil concupiscent. Celle qu'il désirait, s'en apercevant, vint à lui, lui dit qu'elle était dans la nécessité et que, s'il voulait la secourir, elle lui en serait reconnaissante. M. du Plessys tendit à la jeune inconnue une pièce ne monnaie et la salua en s'éloignant. Il regretta beaucoup cette femme qu'il aurait aimée, mais qu'il ne pouvait pas décemment posséder puis [u'il l'avait secourue.

Au fond il est bon et charitable : ses rares écrits sont le miroir de son âme.

Ce pétrisseur d'idées et véritable Bidel du VERBhi est d'une maigreur extrême. Un iour un de nos amis le rencontrant le plaisanta sur l'exiguité de ses mollets ;

— Vous maigrissez donc toujours !

— Non, répondit du Plessys, je me spirltualise.

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