‹ L'école des femmesChapitre 20 sur 44 · LE · texte numérisé non relu

LE

COMÉDIE. is HORACE.

Je ne sais : mais enfin c’est une chose sûre. Je pensais aller rendre, à mon heure à peu prés, Ma petite visite à ses jeunes attraits, Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage, Et servante et valet m'ont bouché le passage ; Et d un «relirez-vous, Vous nous importunez, » Mont assez rudement fermé la porte au nez.

ARNOLPHE

La porte au nez ! SV N HORACE.

Au nez. , / La chose est un peu forte. J'ai voulu leur parler à travers de la porte;

Mais à tous mes propos ce qu'ils ont répondu, ? » à 0 , C’est: « vous n’entrerez point; monsieur l'a défendu. » +

| ARNOLPHE, Ils n’ont donc point ouvert?

HORACE

Non. Ft de la fenêtre

Agnès m'a confirmé le retour de ce maitre, En me chassant de là d’un ton plein de fierté,

Accompagné d’un grès que sa main a jeté.

ARNOLPHE

Comment ! d’un grès? | HORACE.

D'un grès de taille non petite, Dont on a par ses mains régalé ma visite. | ARNOLPHE.

Diantre ! ce ne sont pas des prunes que cela! Et je trouve fàchéux l’état où vous voilà, :

HORACE, Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste, ARNOLPHE.

Certes, j'en suis fâché pour vous, je vous proteste. HORACE, Cet homme me rompt tout,

L'École des Femmes. G

42 4 LUVLL VLD LE MMED; ARNOLPHE.

Oui; mais cela n’est rien, Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.

HORACE

Il faut bien essayer, par quelque intelligence, De vaincre du jaloux l’exacte vigilance.

ARNOLPHE

Cela vous est facile; et la fille, après tout, Vous aime.

HORACE

Assurément.

ARNOLPHE

; Vous en viendrez à bout.

HORACE

Je l'espère.

ARNOLPHE

Le grès vous a mis en déroute ; Mais cela ne doit pas vous étonner.

HORACE

Sans doute ; Et j'ai compris d’abord que mon homme était là, Qui, sans se faire voir, conduisait tout cela. Mais ce qui m'a surpris, et.qui va vous surprendre, C'est un autre incident que vous allez entendre; Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté, Et qu’on n’attendrait point de sa simplicité. Il le faut avouer, l'amour est un grand maître; Ce qu’on ne fut jamais il nous enseigne à l'être ; Et souvent de nos mœurs l'absolu changement Devient par ses leçons l’ouvrage d'un moment. De la nature en nous il force les obstacles, Etses ellets soudains ont de l'air des miracles. D'un avare à l’instant il fait un libéral, Un vaillant d’un poltron , un-eivil d’un brutal ; Il rend agile à tout l'âme la plus pesante, Et donne de l'esprit à la plus innocente, Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès; Car tranchant avec moi par ces termes exprès : « Retirez-vous, mon âme aux visites renonce; » Je sais tous vos discours , et voilà ma réponse. » Cette pierre, ou ce grès dont vous voüs étonniez,

COMÉDIE. 43

Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds: Et j'admire de voir cette lettre ajustée Avec le sens des mots et la piérre jetée.

D'une telle action n’étes-vous pas surpris ?

amour sait-il pas l’art d’aiguiser les esprits ?- :L peut-on me nier que ses flammes puissantes Ne fassent dans un cœur des choses étonnantes ? Que dites-vous du tour et de ce mot d’écrit ? Euh ! n’admirez-vous point cette adresse d’esprit ?

'ouvez-vous pu plaisant de voir ‘quel personnage 4 Joué mon jaloux dans tout ce badinage ?

tes.

ARNOLPHE

Oui, fort plaisant.

HORACE

Riez-en donc un peu.

(Arnolphe rit d’un air forcé.)

Cet homme gendarmé d’abord contre mon feu, Qui chez Ini se retranche et de grès fait parade, ‘omme si j'y voulais monter par escälade ;

Qui, pour me repousser dans son bizarre eflroi,

Anime du dedans tous ses géns contre moi;

Et qu'abuse à ses yeux, par sa machine même,

Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême :

Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour

En un grand embarras jette ici mon amour,

Je tiens cela plaisant autant qu’on saurait dire :

Je ne puis y songer sans de bon cœur en rire;

Et vous n’en riez pas assez, à mon avis, ARNOLPHE, avec un ris forcé.

Pardonnez-moi, j'en ris tout autant que je puis. -HORACE.

Mais il faut qu’en ami je vous montre sa lettre. out ce que son cœur sent, Sa main a su l'y mettre =

Maïs en termes touchans et tout pleins de bonté à

De tendresse innocente et d'ingénuité;

De la manière enfin que la pure nature

Exprime de l’amour la première blessure.

ARNOLPHE bas, à part.

Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert :

Et, contre mon dessein, l’art t'en fut découvert.

HORACE lit.

Je veux vous écrire , et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment faire pour vous les dire , et je me défie de mes paroles. Comme jé commence à connaître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrais. En vérité, je ne sais ce que vous n'avez fait ; mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous , que j'auraitoules les peines du monde à me passer de vous , et que je serais bien aise d’étre à vous. Peut-étre qu'il y a du mal à dire cela; maïs, enfin, je ne puis m’empécher de le dire, et je voudrais que cela se püt faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs , qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n’est que pour m'abuser ; maïs je vous assure que Je n'ai pu encore me figurer cela de vous ; et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est: car, enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde si vous me trompiez , et je pense que j en mourrais de déplaisir.

| ARNOLPHE, à part.

Hom! chienne !

HORACE

Qu'avez-vous?

ARNOLPHE

Moi ? rien. C’est que je tousse.

HORACE

Avez-vous jamais vu d'expression plus douce?

Malgré les soins maudits d’un injuste pouvoir, Un plus beau naturel se peut-il faire voir ?, Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable De gâter méchamment ce fonds d'âme admirable? D'’avoir dans l'ignorance et la stupidité, Voulu de cet esprit étouffer la clarté?

L'amour a commencé d’en déchirer le voile; Et si, par la faveur de quelque bonne étoile, Je puis, comme j'espère, à ce franc animal, Ce traître, ce bourreau, ce faquin, ce brutal...

Adieu.

Page 1