SCÈNE IL MARTEL, CORNÉLIE, BAPTISTE
CORNÉLIE
Baptiste, entendez-vous?
BAPTISTE
• Oui, j'ai bien entendu.
Je viens, mademoiselle.
CORXÉLIE, avec humeur.
On m'appelle madame.
A Martel.
Dites-lui donc, monsieur, que je suis votre femme.
MARTEL, à son bureau.
Il ne le croirait pas, c'est un'.vieil entêté.
CORNÉLIE , à Baptiste. Mon costume est-il prêt? lavez-vous rapporté? Sur la manche a-t-on mis des rosettes nouvelles ? A-ton raccommodé le ressort de mes ailes?
BAPTISTE
Oui, mad,„ ame. à présent elles battent toujours.
CORNÉLIE
Mes socques, prenez-les^., les monstres, qu'ils sont
[ lourds !
Baptiste emporte les socques.
J'ai les pieds tout enflés... la maudite chaussure! Pour de certains états il faut une voiture. Je ne dis pas cela pour me faire valoir. Mais trotter le matin quand on danse le soir, C'est très-pénible...
Elle s'assied sur le canapé. Baptiste sort. MARTEL , à part.
Oh ! oh ! le temps est à l'orage.
Ne nous démontons pas, et montrons du courage.
CORNÉLIE, tirant de~^sa poche un journal. Me maltraiter ainsi, c'est une indignité! Parler ainsi de moi dans votre Vérité!
Elle lit.
C'est affreux, voyez donc : « L'antique Cornélie
MAGASIN THÉÂTRAL
» A beau faire semblant d'avoir été jolie, » Et raconter toujours ses succès d'autrefois, » On ne l'applaudit point ; celte nymphe aux abois » Dont l'âge prohibé joue au trente et quarante...» Quel mauvais calembourg!
Elle jette par terre le journal.
MARTEL , écrivant toujours.
Vous paraissez souffrante.
CORNÉLIE
Oui, plaisantez, monsieur, prenez-le sur ce ton. Vous n'avez donc pas lu ce mauvais feuilleton?
MARTEL
L'article de Griffaut? si fait, ma bonne amie; Mais je l'ai lu très-tard, et ma vue endormie...
CORNÉLIE
Fort bien; vos rédacteurs m'attaquent à loisir; C'est sans doute, monsieur, pour vous faire plaisir Que dans votre journal on m'insulte, on m'outrage? MARTEL, lisant le journal quelle lui met sous les
yeux.
Ah'.... je n'avais pas lu cet insolent passage; C'est un tour de Pluûhard; mais il me le paiera!
CORNÉLIE
Tout le monde en riait tantôt à l'Opéra. Belle nymphe aux abois, c'est ainsi qu'on me
, [nomme.
MARTEL
Le traître de Pluchard !
CORNÉLIE
Oh! c'est un vilain homme!
Je l'ai toujours haï, je ne veux plus le voir.
MARTEL, à part.
Il va me dire encor : Je remplis un devoir. Il faut la consoler.
Il se lève et va s'asseoir près d'elle sur le canapé. Haut.
C'est une indigne ruse.
Va, je les punirai ; ce tour n'a pas d'excuse; Ils savent tous combien je te suis attaché.
CORNÉLIE
Le bel attachement !
MARTEL
D'honneur, j'en suis fâché!
A part.
Ce coup est à la fois maladroit et barbare. Car ces sinistrcs-là c'est moi qui les répare. Je ne la vois jamais chagrine sans effroi : Ses consolations sont mes malheurs, à moi.
Haut.
Allons, il ne faut pas que cela te tourmente, Tu n'as jamais été plus jeune et plus charmante : Toujours tes petits pieds, et tes beaux cheveux Et tes grands yeux d'azur... [d'or,
CORNÉLIE , très-radoucie.
Ce n'est pas tout encor :
J'ai perdu mon manchon.
MARTEL, avec effroi.
Elle devient câline.
CORNÉLIE
L'n superbe manchon en martre zibeline.
MARTEL, à part.
Ce manchon égaré me paraît menaçant.
Je n'aime pas du tout ce regard caressant.
Haut. Patience : Nélie, on va jouer mon drame, Le succès est certain pour le rôle de femme ; J'ai trouvé quelques vers très-beaux... Ecoute-les.
CORNÉLIE
Si vous m'aimiez, monsieur, vous feriez des ballets.
MARTEL
J'en ai fait trois, et c'est... un travail monotone : La Fille des déserts, Jupiter chez Latone, Et Roland furieux.
CORNÉLIE
Mon manchon !
MARTEL , à part.
Je suis pris.
Ah ! je suis ruiné, la martre est hors de prix; Le moindre chinchilla coûte une somme énorme. Regardant le châle de velours que porte Cornélie. Haut.
Quel joli mantelet ! quelle élégante forme !
CORNÉLIE, avec humeur.
C'est mon vieux mantelet, je le mets tous les jours.
MARTEL
Eh bien ! rien ne sied mieux qu'un châle de velours; Cela grandit la taille, ennoblit la tournure.
CORNÉLIE
Oui, mais sur le velours il faut de la fourrure ; On ne peut pas sortir sans ipanchon le matin.
MARTEL, à part.
Le manchon me poursuit; inflexible destin!
Haut.
Un manchon! la saison est bien trop avancée. Nous sommes au printemps.
CORNÉLIE
La rivière est glacée.
MARTEL
Cela ne prouve rien... Les bourgeons vont s'ouvrir.
CORNÉLIE
11 neige tous les jours.
MARTEL
Les lilas vont fleurir.
CORNÉLIE
11 me faut un manchon.
MAiiTEL , s' impatientant.
Alors, cherchez le vôtre.
CORNÉLIE
Je l'ai perdu, vous dis-je, et j'en désire un autre.
MARTEL
Je ne suis pas en fonds... Mais chut! voici quel-
[qu'un.
coRXELiE , à part.
C'est bon, j'y reviendrai.
MARTEt.
Encore un importun.
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