‹ L'école des journalistesChapitre 32 sur 55 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

VALENTINE, MORINu

MORIN

Je crains de vous gêner, madame, un jour de fête. . .

Non, non, vraiment; restez, pour le bal je suis

[prête.

Personne ne m'attend, et je trouve très-doux De passer ma soirée...

MORIN

Avec moi?

VALENTINE

Près de vous.

MAGASIN THÉÂTRAL

Ignorez-vous combien votre nom m'intéresse? Au salon j'ai souvent blâmé votre paresse. Quoi ! pas un seul tableau qui soit signé Morin !

Qu'attendre d'un vieillard inutile et chagrin, Que les doctes journaux condamnent et méprisent, Et qui n'a jamais eu de talent... ils le disent?

VALENTINE

Qu'importent les journaux? il faut lutter contre eux.

A part.

Pour un peintre, en effet, je les crois dangereux: L'artiste qui travaille a besoin qu'on le loue.

Haut.

Vous les craignez donc bien ? Pour moi, je vous

[avoue Que je brave gaîment leur terrible pouvoir.

MOIUX,

Madame, en triompher serait notre devoir. Ne nous abusons point, leurs forces sont extrêmes; Fatalement pour nous, sans profit pour eux-mê- Ces tyrans inconnus gouvernent le pays [mes, Et le perdent ; par eux nous sommes envahis. C'est en vain qu'on les fuit, c'est en vain qu'on les

[brave; Ils dominent nos chefs, la Chambre est leur es-

[clave ; Les ministres du roi se courbent devant eux... Et la France supporte un tel joug... c'est honteux ! Et l'on voit chaque jour des soldats, des artistes, Des magistrats... trembler devant des journalistes! Des juges, menacés de leur ressentiment. Faire, par lâcheté, mentir leur jugement ! Cela se voit , madame, et c'est un beau spectacle ! Les journaux mènent tout ; leur voix est un oracle : S'ils disent d'un acteur qui les a mal reçus Qu'il est mauvais... soudain on ne l'applaudit plus. S'ils disent d'un roman, œuvre d'un grand poète, Qu'il est sans intérêt... personne ne l'achète; Mais s'il disent aussi d'un vieux fat important Que c'est un beau génie... on le croit à l'instant. Que de sots empaillés dont ils font de grands

[hommes !

Ah! madame, aujourd'hui bien candides nous

[sommes; J'étais loin de penser jadis qu'il fût écrit Qu'on dût iious asservir sans gloire et sans esprit.

VALE.NTIXE.

Le pouvoir des journaux est nuisible peut-être Pour celui qui le craint et veut le reconnaître; Mais quand on le méprise, on échappe à sa loi.

MORlN.

Madame, ils font trembler de plus puissans que

[moi.

Vous ignorez encor jusqu'où va leur audace.

Page 1