LIBRAIRIE LAROUSSE
Succursale de Vienne (Autriche) IV., Favoritenstrasse 7
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L'ECOLE des NARIAGE6
— Cet imbécile de René ne viendra donc pas aujourd'hui! s'écria Roger Malval, qui fumait une cigarette, étendu nonchalamment au fond du salon dont les trois hautes fenêtres s'ouvraient sur la promenade du Prado.
Appuyée contre le piano, Isaure rangeait de vieux cahiers de musique. Des pages déchirées et jaunies s'échappaient d'eux à tout moment, et, coupant l'air d'un vol oblique, s'abattaient en glissant sur le tapis.
Elle se mit à rire:
— Il doit être en train d'attendre Edmée au pied d'un platane. Tu les verras paraître ensemble tous les deux, et René s'empressera de nous dire qu'il a rencontré Mlle Diamanty, par hasard, tout à fait par hasard . . .
Et comme Isaure et Roger se souriaient avec cette complicité inconvenante et délicieuse que l'on éprouve à faire allusion à quelque chose, devant un auditeur qui l'ignore, Mme Féline, leur sœur aînée, tourna vers eux sa figure laide et agréable, dont les yeux clairs exprimaient un étomiement sans
fin. Elle semblait ahurie de tout ce qu'elle voyait, et même de vivre, de ne plus être une petite fille en jupe courte, d'avoir un mari, bien à elle, deux enfants, dont l'aînée, âgée de quatre ans, jouait sur la terrasse, et d'en élaborer un troisième, dont elle portait visiblement la lourde promesse.
— Comment? Mais c'est vrai alors ce qu'on m'a raconté?
— Quoi? Que t'a-t-on raconté, ange pur? demanda son frère, qui se moquait volontiers de sa naïveté.
— Eh bien, que René Delville est amoureux d'Edmée Diamanty, qu'ils s'écrivent, qu'ils se donnent des rendez-vous chez leurs amis ... Je n'aurais jamais cru cela d'Edmée!
Elle ne s'expliqua pas davantage, mais, ayant épousé M. Armand Féline sans l'avoir rencontré, avant le jour où il lui fut présenté dans la boutique d'un confiseur comme son prochain mari, elle montrait toujours de la stupeur à savoir que tout le monde n'agissait pas de cette façon. Certains êtres croient facilement que leur conduite est la seule que Ton puisse suivre. Ils s'imagineraient pour un peu qu'ils servent d'exemple à l'humanité.
— On apprend tous les jours de drôles de choses! Quelle folle tout de même que cette Edmée! Et quand épousera-t-elle M. Delville?
Isaure, à quatre pattes sur le sol, les reins creusés, le buste souple, ramassait avec méthode les pages égarées. L'échancrure de son corsage bleu révélait une nuque d'une blancheur étincelante, qui s'enfonçait sous un flot de cheveux cuivrés, dont les fils de métal sombre tramaient un chignon bas.
Une de ses prétentions était de paraître mieux renseignée que n'importe qui des mille détails d'une histoire. Elle assura donc, avec un air important et discret de diplomate initié aux secrets d'État:
— Jamais.
Jamais! En voilà une idée! s'écria Mme Féline. Et pourquoi?
— Parce que M. Diamanty a perdu sa femme après quatorze mois de mariage, répliqua Isaure, en montrant sa tête mutine et curieuse entre les pieds de la table sous laquelle elle pourchassait un feuillet fugitif. Et comme elle est morte phtisique, qu'elle s'était mariée à vingt ans et qu'Edmée n'a pas beaucoup de santé, il ne voudra jamais que sa fille convole avant d'avoir vingt-cinq ou trente ans... Et je doute que Delville attende jusque-là.
— Comment le sais-tu, petite fouine? grommela Roger.
— Ah! voilà! répondit Isaure qui se relevait, sa récolte de papiers finie. Et son sourire indiqua nettement sa satisfaction d'étaler des documents mystérieux et que l'on supposait découverts par elle à travers un grand nombre d'intrigues et de difficultés.
Sur ce, Mme Féline, qui se penchait vers la vitre pour surveiller sa fille, s'écria:
— Les voici ... Ils sont tous les deux ensemble. Tu avais raison, Isaure . . . C'est extraordinaire!
Isaure laissa précipitamment ses cahiers de musique et courut voir entrer les jeunes gens, dont l'intrigue révolutionnait tous les assidus de la coterie qui se réunissait autour des Malval.
Le bruit d'une sonnerie électrique traversa les corridors et fit retentir un lointain écho, enfermé sans
doute dans quelque cave. On entendit des chuchotements et des rires. Edmée Diamanty entra dans le salon, précédant Mlle de Norfalk, son institutrice, et René Delville.
Elle était grande, svelte, élancée. Il y avait dans toute sa physionomie quelque chose d'alangui, de souffrant et de délicieux. Elle était de ces femmes à l'air pliant et fragile qu'aucun passant ne rencontre sans souhaiter une occasion de les défendre ou de les protéger. Son cou frêle et long supportait une figure pâle, un peu maigre, très fine, aux traits comme estompés. Autour de son front et de ses tempes translucides, sa chevelure d'or cendré bouffait avec une coquetterie négligente, qui donnait à penser qu'on avait surpris Edmée avant qu'elle eût achevé sa coiffure. Ses paupières longues dévoilaient des prunelles grises d'une grande douceur où il régnait de la tristesse et une sorte de reproche continuel et latent. Un cerne les entourait, qui n'était point brun, mais bleui et d'un ton de meurtrissure extrêmement délicat.
On ne pouvait aimer Mlle Diamanty qu'avec une nuance de pitié bizarrement mêlée à la passion, et on ne s'éprenait pas d'elle sans risques. Certains regards de femme s'absorbent comme des poisons; on ne s'en guérit jamais entièrement. Edmée, toute mince, toute nerveuse, et d'un charme à troubler les plus virils des hommes comme les plus efféminés, donnait brutalement la sensation de l'instabilité humaine. On la devinait si sensible et si peu faite pour les luttes et le tohu-bohu de l'existence quotidienne!
— Bonjour, vous. Comment allez-vous?
Sa voix était lasse, câline, brisée, un peu chan-
tante. Elle se ralentissait avec fatigue à la fin des phrases. On aurait dit que chaque mot qu'elle prononçait était le dernier, qu'après, elle n'aurait plus la force de parler.
A côté d'elle, René Delville paraissait, à première vue, l'homme le moins capable d'avoir su plaire à une telle femme. Grand, carré des épaules, avec un torse solide, une tête brune, loyale et franche, il se montrait simple, jovial, à l'aise dans la vie, peu enclin à la mélancolie ou à la méditation, content de soi et plein de santé. Ses cheveux en brosse se hérissaient sur un front un peu bas; il portait, non sans crânerie, des moustaches retroussées et longues, mais la courbe effacée de son menton dénotait une volonté toujours défaillante.
Les nouveaux venus échangeaient avec leurs hôtes des remarques sans imprévu.
— Tu ne pouvais pas arriver plus tôt, escroc? disait à Delville. Roger Malval, qui se plaisait tout particulièrement à injurier ses amis et à employer un langage imagé. Je me faisais vieux, dans ma bauge, à guetter ta gueule canine.
— Que veux-tu, mon cher! Les tramways étaient pleins. J'ai eu de la chance, cependant. Dans la voiture où je suis monté, à Castellane, j'ai rencontré Mlle Diamanty que je ne m'attendais certes pas à y trouver . . .
Isaure et Roger échangèrent un regard de malice triomphante qu'Edmée surprit et qui l'empourpra. Mlle de Norfalk, longue, sèche, aristocratique et couperosée, demandait à Mme Féline des nouvelles de ses enfants; elle s'occupait de toutes les petites filles qu'elle connaissait, même sans espoir de les
élever, comme un viticulteur s'intéresse aux vignes de ses voisins, tout en sachant bien qu'il ne les possédera jamais. Mme Féline, épanouie au soleil de la vanité maternelle, raconta la dernière prouesse de son aînée.
— Figurez-vous, ma chère demoiselle, que l'autre jour, comme Yvonne était enrhumée, je n'ai pas voulu la faire sortir avec moi . . . C'est presque toujours moi qui la promène, l'après-midi: elle est trop grande, maintenant, pour être avec une bonne . . . Quand elle a vu que je mettais mon chapeau, elle a commencé à pleurer. Pour la consoler, je lui ai promis des boules de gomme . . . Elle aime beaucoup les sucreries, cette enfant . . . Après mon retour, elle a voulu jouer avec les coussins du salon ... Je le lui permets d'habitude, à condition qu'elle ne laisse pas tout au milieu ... Il faut bien que les enfants s'amusent, quand ils gardent la maison . . . Mais je ne sais pas ce qu'elle avait, ce jour-là, impossible qu'elle remette de l'ordre. J'ai eu beau la menacer d'une punition, la gronder; rien n'y a fait. Alors j'ai essayé de la prendre par la douceur, je lui ai dit: «Tu vois, Yvonne, comme tu es méchante, tu m'as demandé des boules de gomme, je te les ai apportées, maintenant, je te prie d'arranger les coussins, et tu me le refuses . . » Eh bien, savez-vous ce qu'elle a fait?
— Si nous le savions, j'ose espérer que tu ne nous le raconterais pas une seconde fois. Tu es encore trop jeune pour radoter, ange pur, interrompit Roger.
— Elle a pris son petit paquet, dans la poche de son tablier, continua tranquillement Mme Féline>
elle me l'a rendu en me disant: «Tiens, les voilà, maman, tes boules de gomme ...» Vous comprenez ça? Elle a préféré me les rendre plutôt que d'obéir, elle . . .
— Nous avons tous très bien compris, dit Roger, n'explique rien. Tu vas gâter ton anecdote, qui est charmante, d'ailleurs, je le reconnais, tout oncle que je sois.
— Comment? Que veux-tu dire?
— Rien, ange pur. C'est trop compliqué pour toi.
— Quel âge a-t-elle, Yvonne? demanda Mlle de Norfalk.
— Elle va avoir cinq ans. Il ny a plus d'enfants aujourd'hui . . .
— Non, fit Roger, et il n'y a plus de parents, non plus. Il n'y a plus rien. Viens-tu, sale veau? ajoutat-il en se tournant vers René.
Ils descendirent les trois marches du perron.
Sur le Prado, la poussière dansait avec le soleil, dans le cadre d'or rose des platanes puissants contre qui guerroyait le vent d'automne. Des rafales de feuilles tourbillonnaient dans l'air et se poursuivaient au ras du sol.
Une cloche de couvent laissait tomber ses sons, dans les intervalles de silence, comme si l'automne la touchait aussi et que ce fût de ses feuillages de métal que la nouvelle saison la dépouillât.
Malval prit son ami par le bras et l'entraîna le long de la maison. Avec des injures amicales, il le sommait de lui prêter quelques louis. Joueur et noceur, toujours endetté, il puisait sans cesse dans la poche de Delville, qui, très riche, l'aidait volontiers, Roger, pour la centième fois, accusait le destin
et se plaignait de sa malchance. Il avait encore perdu de l'argent, la veille. Habitué à ses plaintes, René lui donna une centaine de francs. Ils contournaient la serre, qui se prolongeait derrière la villa, et où se tenait le plus souvent un frère malade de Roger, quand deux dames, sortant d'une allée courbe, surgirent entre les buissons.
Malval dissimula par une grimace la crainte que sa mère eût vu le geste généreux de Delville. Mais Mme Malval ne s'était aperçue de rien. Grande, brune, elle paraissait encore jeune, et elle conservait les restes d'une beauté opulente. Dans -un visage flétri, au nez bourbonien, aux lèvres charnues, ses yeux pétillaient d'entrain et de malice; affable, très mondaine, elle faisait avec aisance les honneurs d'une maison que la position financière de son mari et ses goûts personnels de société, de bavardage et d'intrigue rendaient hospitalière.
On lui passait, à cause de son amabilité, cette manie d'inquisition, qui la poussait à questionner sans cesse tous ceux qu'elle recevait et à quêter partout les plus insignifiants détails et les plus vagues renseignements. Il n'y avait rien qu'elle n'eût été capable d'accomplir pour satisfaire son inlassable curiosité. On l'aimait peu, mais on la craignait beaucoup. Elle avait dans le monde une influence indéniable, et c'était une des meilleures gazettes de la ville, aussi riche en informations généalogiques qu'en chroniques scandaleuses; elle se vantait de connaître, à quelques centaines de francs près, la situation budgétaire de tous ses concitoyens de marque.
Sa compagne était une femme mignonne et fluette,
qui avait été belle et qui restait jolie, avec des yeux frais d'enfant, un visage rose et grassouillet, des cheveux d'un blond fauve. Elle s'appelait Mme Gimpel; on lui aurait donné quarante ans; elle en avait soixante.
Ses amies racontaient qu'elle avait beaucoup souffert de son union avec un avocat noceur, brutal et vulgaire, qui ne lui avait apporté que froissements et déceptions. Et les mauvaises langues ajoutaient même que depuis longtemps Mme Gimpel était la maîtresse d'un ami de son mari, M. Stagay, courtier peu fortuné qui habitait dans la même maison qu'elle. La bonne société défendait naturellement, contre ce qu'on appelait «ces odieuses calomnies», Mme Gimpel qui appartenait à toutes les œuvres de charité. Et on voyait dans les meilleurs salons l'élégance distinguée et sobre de cette menue personne aux sourires bienveillants et ces clairs yeux bleus, qui se levaient sur vous avec franchise, et qui semblaient trop transparents, trop purs et trop limpides pour que rien de trouble et d'équivoque y passât jamais . . .
René salua les deux dames. Roger sifflotait, les mains enfouies dans les poches de son pantalon grismarengo, qui tombait sur ses bottines jaunes, avec l'inflexibilité d'un fil à plomb.
— Vous êtes venu seul, René? demanda Mme Malval.
Une rougeur fugitive passa sous le teint brun de Delville, qui lui communiquait une sorte de hâle constant et ineffaçable.
— Non, madame, j'ai rencontré Mlle Diamanty, en tramway . . .
Le même sourire rapide de complicité discrète et silencieuse effleura les lèvres de Mme Malval et de Mme Gimpel. Elles revinrent vers la villa. Mme Malval traînait avec une majesté lente une lourde robe noire, qui roulait des feuilles dans son sillage odorant. Sous sa jupe beige un peu relevée, Mme Gimpel exhibait des chevilles aussi minces que celles d'une fillette . . .
Devant le perron, Mme Féline, Edmée, Isaure et Mlle de Norîalk formaient un groupe autour d'une énorme nourrice, et toutes, elles regardaient le dernier-né de Mme Féline avec cette admiration extasiée et ces petits cris des femmes devant qui on expose un bébé, quelque informe qu'il soit.
A ce moment, un groupe de visiteurs sonnait à la grille, toute une délégation de la société, qui se réunissait le jeudi chez Mme Malval. Deux jeunes gens, Georges Sunhary et Léonard Mittre, escortaient une vieille dame, outrageusement fardée, Mme Laxague, sa fille Claire, et une de leurs amies, Mlle Jeanne Ardilouze. Il y eut une nouvelle explosion de petits cris, puis des poignées de main, des embrassades, des questions sans réponse et des réponses qui ne correspondaient point aux questions posées.
Puis, comme le temps fraîchissait, on remonta vers la villa pour prendre le thé. Les femmes rivalisèrent de politesse, aucune d'elles ne voulant entrer la première, les hommes rivalisèrent de grossièreté, personne ne se décidant à céder le pas à autrui.
On se retrouva dans la salle à manger, meublée avec ce luxe lourd qui fut à la mode au milieu du dix-neuvième siècle. Des rideaux rouges laissaient
voir entre leurs ais écartés la profondeur du jardin d'octobre.
Isaure servit le thé. Elle promena entre les groupes une théière massive, toute brodée de roseaux et de scènes japonaises, sculptés dans le métal mat. Jeanne Ardilouze la suivait avec les assiettes de biscuits. Mme Laxague et sa fille ne se privaient point d'en reprendre. On leur attribuait ce propos: «Le thé de cinq heures, c'est notre meilleur repas.» Mme Malval prétendait qu'elles ne déjeunaient point, le jour où elles venaient la voir.
Elles se ressemblaient toutes deux, comme une caricature ressemble à un portrait. Avec sa figure osseuse, amaigrie, rude, tirée, aux yeux cernés et bistrés, Mme Laxague parodiait le fin visage de sa fille, gracieux, blond et rose. Toutes deux d'ailleurs se maquillaient, mais ce qui n'était chez Claire qu'un délicat pastel devenait chez la vieille dame un empâtement très visible d'émail sur une peau creusée, labourée, rugueuse, dont elle ne réussissait pas à masquer la déchéance. L'une et l'autre cherchaient un mari et ne se privaient pas de le dire. Les prétentions matrimoniales de Mme Laxague, veuve déjà depuis dix ans, constituaient une des joies de la société Malval.
On sait que dans toute coterie qui se respecte, une des plus grandes sources de plaisir provient de la surveillance malveillante, hargneuse et ironique que chacun exerce sur autrui et des commentaires qui lui succèdent. En général, deux ou trois personnes assument le soin particulier de paraître plus ridicules et plus cocasses que les autres. Chez les Malval, Mme Laxague partageait ce rôle avec
Léonard Mittre, personnage assez grotesque, ait demeurant, poète vaniteux et maniéré, petit, grêle,, prétentieux, coiffé de longs cheveux plats.
La conversation, çà et là, se divisait en apartés. M. Mittre posait à Mme Gimpel des questions volontairement absurdes, pour soutenir sa réputation d'original. Les assiettes de petits fours se vidaient. Isaure fit une nouvelle distribution de thé. Delville la suivit, le sucrier à la main.
Mme Laxague y enfonçait, pour la troisième fois,, ses doigts crochus, quand Mme Malval l'interrogea sur le prix de la pension où elle mangeait.
Mme Laxague, qui possédait un bel et vaste appartement en ville, prenait ses repas dans un hôtel meublé, spécialement occupé par des étudiants, des officiers en retraite et d'autres vieux célibataires. Elle espérait ainsi trouver un époux pour sa fille et pour elle-même, et quelque temps qu'il fît, ces dames quittaient la tiédeur et le confort de leur demeure pour s'en aller, dans une salle vulgaire où fumaient et criaient dix jeunes gens et quelques vieillards, réduire à néant des plats cuisinés à la hâte.
Mme Laxague déclarait:
— Il y a un professeur de chant qui vient de s'installer à la pension, avec nous . . . Oui. J'ai chanté devant lui pour lui montrer ma voix ... Il m'a trouvé un contralto superbe . . . Oui. Et je vais maintenant prendre des leçons avec lui . . . Après tout, je ne suis pas si vieille que ça, et je ne veux pas encore m'enterrer. Je veux me marier, chanter, danser, aller dans le monde, au théâtre, m'amuser, quoi ... Il me faut une seconde jeunesse . . . oui . . .
Parce que vous comprenez, je n'ai jamais joui de la première . . .
Que Mme Laxague, à son âge, voulût se mettre à chanter, cela dépassait vraiment les bornes; des sourires discrets effleurèrent les bouches. Claire haussa les épaules, comme pour se dégager du ridicule où sombrait sa mère, qui ne se taisait plus et affirmait la véhémence de ses désirs, en frappant sur son genou, avec un éventail fermé.
Mme Malval et ses amis redescendirent au jardin pour jouir des dernières lueurs du jour, qui se mourait de langueur.
Des lances vibrantes de soleil perçaient en frémissant le cœur des feuilles gonflées, gaufrées et tordues, langues de cuir mordoré, avec lesquelles l'année déclinante reliait le livre fini de l'Été.
Depuis son arrivée, Edmée Diamanty se montrait si visiblement triste et soucieuse que tout le monde l'avait remarqué. Et quelques-unes de ces dames s'interrogeaient à l'écart sur les causes probables de cet état dont ne la sortaient ni les bouffonneries de Malval, ni les rires d'Isaure, ni les affirmations burlesques de Mme Laxague.
Profitant d'un moment où son amie s'éloignait du groupe, Edmée courut rattraper Isaure et lui murmura d'accaparer Mlle de Norfalk, pour qu'elle pût échanger quelques mots avec René.
Mlle Malval prit despotiquement, par le bras, l'institutrice, qui n'osa point lui résister, et la ramena dans le salon, sous le prétexte de lui demander quelques conseils sur une broderie, Mlle de Norfalk ayant la réputation d'être une brodeuse émérite.
Edmée fit un signe imperceptible à Delville, qui se glissa lestement derrière elle. Ils s éloignèrent vers le fond du jardin. Vaste et carré, il se terminait par un bosquet de cyprès et de pins qu'entourait une couronne de platanes. Des touffes de chrysanthèmes multicolores montraient des calices échevelés et bizarres, qui suivaient tous les tons du jaune et du rouge, depuis l'or clair jusqu'à l'ocre sombre et du rose étiolé au grenat presque noir. On eût dit que c'était la palette où l'automne avait essayé et mêlé ses nuances avant d'en peindre les feuilles, les fruits d'octobre et les colorations fugitives du soir.
— J'ai cru que nous ne pourrions jamais être seuls, aujourd'hui! s'écria Edmée. Pourtant j'avais tant de choses à vous dire!
— J'attendais que vous me fassiez signe, répondit-il. Je me rongeais d'impatience ... Et puis . . . comme ils m'ennuyaient, tous ces êtres qui nous séparaient! J'aurais voulu les chasser, les jeter dehors... allez, ouste, cédez-nous la place! Ah! Edmée, quelle guigne de ne pouvoir rester seul avec vous!
Elle hocha mélancoliquement sa tête charmante.
Il y avait au fond du bosquet un banc de bois vermoulu sur lequel ils s'assirent. René prit entre ses paumes les mains d'Edmée; elles étaient extraordinairement longues et blanches, nerveuses et fines, vivantes même dans l'accablement de leur repos. Et il semblait à Delville que les voluptés les plus ardentes de la terre ne seraient jamais aussi douces que l'abandon consenti de ces doigts minces.
— Je suis très ennuyée, raconta Edmée. Papa
depuis quinze jours me fait une tète impossible. On dirait qu'il se méfie de quelque chose . . . Hier, il m'a monté une lettre qu'il avait décachetée. J'étais furieuse, vous comprenez . . . C'était un mot de Jeanne, qui a une écriture un peu masculine. Je lui ai demandé pourquoi il l'avait ouverte. Il ma répondu: «Parce que . . » d'un ton sec. . . Alors je n'ai plus osé rien dire . . . Mais il faudra être prudent. Ne m'envoyez plus de cartes postales et lâchez de ne plus nous rencontrer à tout moment, comme vous le faites . . .
— Croyez-vous que votre père soit au courant de notre ... de notre amour?
— J'ai bien peur que Mlle de Norfalk lui en ait soufflé un mot ... Je l'ai toujours détestée, celle-là, avec ses prétentions aristocratiques et vertueuses . .
L'appréhension d'un danger mystérieux se mêlait à l'humidité naissante et au froid pour troubler les jeunes gens. Le bosquet tressait autour d'eux une cage bien close. Entre deux groupes d'arbres, très loin, dans une brume rose et bleue, flottaient vaporeusement des formes penchées de collines et de petits tas de maisons au ton de chair, presque immatériels, tant la distance et le brouillard les idéalisaient, et qui paraissaient peints par une main légère et habile sur le fond pâle du ciel.
Ils se serraient l'un contre l'autre, mêlant la chaleur de leurs corps, dans une étreinte presque fraternelle Ils s'enlaçaient comme ceux qui ont peur ensemble, et l'angoisse faisait plus tort et plus hardi leur amour, à mesure qu'ils devenaient eux-mêmes plus faibles et plus craintifs devant l'énigme de 1 avenir.
Et soudain, vaincue par le trouble mystérieux de Theure, par une angoisse vague, par un long énervement, Edmée se laissa aller à pleurer. Des sanglots secouèrent sa poitrine étroite, des larmes vinrent à ses paupières meurtries. René la saisit dans ses bras, et il la sentit alors contre lui si défaillante, si abandonnée, qu'un peu d'orgueil et de force lui vint et qu'il jouit presque de l'accablement et de la tristesse de son aimée. Il baisa ses yeux, il but ses larmes; et il répétait, dune voix affectueuse, ces paroles inconsciemment masculines:
— Ma petite Edmée! Ma petite Edmée! Ne pleurez donc pas! Vous me faites tant de peine.
Elle parut se remettre un peu. Elle tamponna ses cils.
— De quoi avez-vous peur? continuait-il. Si votre père sait quelque chose ... eh bien, nous nous marierons plus tôt. Votre père ne peut pas avoir de motif pour s'opposer à notre mariage, n'est ce pas? Tout s'arrangera. Ne vous inquiétez pas ainsi!
— C'est vrai, René, vous avec raison . . . Mais je ne sais pas pourquoi j'ai pleuré . . . C'est le soir, c'est l'aspect de ces arbres qui m'ont émue ... Ce bosquet a quelque chose de lugubre. Et puis, nous avions l'air si isolés, si loin de tout! Et comme c'est ennuyeux d'être toujours obligés de nous cacher . . .
— Oh! Edmée, cela durera bien peu! Nous serons vite mariés. Et alors, quelle fête! Pensez donc, Edmée! Nous serons toujours ensemble ... Oh! je vous embêterai ferme! Vous verrez quel crampon je suis . . . Nous ne nous quitterons pas cinq minutes par jour! Nous serons si heureux!
Son âme sentimentale et un peu lâche s'épanchait
aisément, avec un optimisme absolu, dans ces vœux d'avenir facile. Mais Edmée, plus nerveuse, s'irritait:
— Il ne faut jamais croire cela, répliqua-t-elle, à voix basse, il ne faut jamais dire qu'on va être heureux, ou qu'on l'est. Cela suffit pour que le malheur arrive. Il est toujours autour de nous à rôder, il n'aime pas qu'on ait l'air de faire fi de lui . .
— Oh! Edmée, comme vous êtes superstitieuse!
— Vous trouvez? Mais cela n'a rien d'étonnant . . On devient très superstitieux, René, quand on aime . . .
De nouveau, ils s'enlacèrent, mais cette fois, avec ivresse, et se baisèrent sur la bouche. Ce fut une caresse longue, déchirante, délicieuse, où il semblait que leur cœur se fendait, que leurs veines se vidaient, et ils agonisaient adorablement. Leurs lèvres s'écrasaient comme si elles désiraient se pénétrer plus encore, ne plus faire de leurs quatre formes gonflées qu'une seule chair unie, pleine, ardente et satisfaite.
Ils se séparèrent. Les premières ombres grimpaient aux arbres. Chaque feuille, comme une coquille vide, se chargeait d'une goutte de nuit, qui l'emplissait peu à peu, et quelque chose de funèbre augmentait à mesure que le jour reculait vers la mer.
— Il y a des heures, raconta Delville, où je m'imagine que j'ai rêvé votre présence, que vous n'existez nulle part, que je vous ai vue en songe et que ... ce songe est fini. C'est quand je suis seul chez moi, et alors, on me dirait que je ne vous retrouverai jamais sur la terre que cela ne m'étonnerait pas outre mesure ... Et puis, quand je vous vois, il me semble que je ne vous ai jamais quittée, que toutes les minutes que j'ai passées loin de vous ont
été le délire d'une imagination absurde . . . malade . . . C'est bizarre, tout cela, n'est-ce pas? Et pourtant, c'est bien ce que je ressens, mais je ne sais pas trop comment l'exprimer.
Elle souriait en l'écoutant. Ces paroles lui chauffaient le cœur, répandaient dans ses membres une onde brûlante d'aise et de soulagement, pareille à celle qui vous parcourt, quand, après une promenade d'hiver, dans le vent et la pluie glacée, on s'accroupit devant un feu qui crépite et qui danse.
A ce moment, un pas rapide fit grommeler les feuilles mortes. Isaure entra dans le petit bois, les joues rouges, les cheveux ébouriffés.
— Ah! vous voilà, les amoureux! Mlle de Norfalk vous cherche partout, elle est furieuse contre toi, Edmée. Viens vite . . . Elle va te donner un abatage, ma chère!
Edmée s'émut de cette nouvelle. Elle craignait un nouveau rapport de Mlle de Norfalk auprès de son père:
— Comment nous tirer de là? murmurait-elle.
— C'est très simple, fit Isaure, il y a ici une petite porte qui donne sur la traverse . . . Mlle de Norfalk ignore certainement son existence. René s'en ira par là. Nous dirons à ton institutrice que tu étais seule et que René est parti depuis longtemps.
Delville faisait la grimace; cette façon de s'en aller par une issue dérobée lui semblait profondément ridicule, mais les jeunes filles, amusées par le caractère un peu romanesque de l'aventure, le poussèrent dans les lauriers d'un buisson, il pataugea dans une flaque d'eau, moitié furieux, moitié riant. Du fond du fourré, sa voix revint:
— Au revoir, Isaure, vous m'excuserez auprès de votre mère, vous lui direz . . .
— Oui, oui, filez vite!
La porte se ferma. Edmée, en signe de joie, dansait autour de son amie. Une malice decolières puériles, enchantées d'avoir trompé leur maîtresse, perçait à travers leur récente gravité de jeunes filles, qui jouent à être de grandes personnes raisonnables, comme elles jouaient à la poupée.
Mlle de Norfalk parut, à l'entrée du bosquet, inflexible et sévère comme une règle de syntaxe.
— Vous êtes ici, Edmée?
L'air ingénu et un peu sournois de Mlle Diamanty ne lui disait rien de bon, ni le ton placide avec lequel elle répliquait: «Mais oui, mademoiselle.»
— Toute seule, insista la vieille fille.
— Toute seule mademoiselle, j'adore ça, et vous savez mieux que personne que je ne peux pas arriver à être seule, une heure par jour . . .
L'épigramme blessa Mlle de Norfalk, qui répliqua, trait pour trait:
— Je croyais que M. Delville était ici . . .
— M. Delville? Mais non. Il y a longtemps qu'il est parti . . . Depuis que vous être rentrée avec Isaure . . .
Les trois femmes remontèrent vers la villa. Mlle Diamanty et sa compagne prirent congé des Malval. A la porte, Edmée dit à Isaure:
— Oh! je t'en prie, ne raconte pas à André que je suis venue aujourd'hui ... Il serait furieux contre moi . . . C'est ta mère qui m'a priée de ne pas aller lui dire bonjour, pour ne pas le fatiguer. Les visites
l'exaltent trop . . . Mais il vaut mieux qu'il ignore la mienne . . .
Pendant ce temps, René Delville, debout sur la plateforme d'un tramway, regardait défiler les arbres et les becs de gaz, d'un jaune clair, avec leur flamme frileuse et triste, qui tremblait au vent. A l'occident, sur un ciel d'or vert et presque citron, des groupes noirs de pins en relief et des treillages fins d'arbres nus s'étageaient à la cime des coteaux. Le brouillard les isolait dans une vapeur bleue comme la fumée d'une cigarette. Et lointains et presque irréels, ils surplombaient un abîme de persistante lumière, au delà duquel on aurait cru qu'il n'y avait plus rien, — que l'Infini.
Il songeait alors, avec ce désir d'intimité dont nous pénètrent les soirs défaillants d'automne, à son bonheur, lorsque, plus tard, par des heures pareilles, il reviendrait chez lui, avec Edmée. Comme il se serrerait contre elle! Et son cœur se fondait à cette image.
Dans cette agréable méditation, il n'éprouvait aucune inquiétude. Nul des ennuis d'Edmée n'arrivait jusqu'à lui. Son optimisme naturel, accru par une vie facile et l'horreur de tout souci, le défendait contre les tracas habituels de l'existence. D'ailleurs M. Diamanty ne serait-il pas enchanté des projets de Delville? Ne se féliciterait-il pas de trouver un pareil gendre, orphelin, de bonne famille et assez riche pour que toute mère le souhaitât à sa fille? Allons! René n'avait qu'à lever le bras pour cueillir le bonheur. Il pendait là, tout proche de lui, comme un
beau fruit mûr et savoureux, qui se penche vers la main qui le désire . . .
Et jusqu'à l'heure du dîner, dans la ville noire et jaune, bruyante et remuante du soir, René, inattentif aux brutalités des lumières, aux estuaires veloutés de l'ombre, au coudoiement de la foule, erra de trottoir en trottoir, sans cesser de porter religieusement en son âme ce rêve enfantin et viril d'un amour immense et doux, qui n'aurait jamais de déclin.
En rentrant chez lui, le surlendemain, René Del< ville trouva son valet de chambre assis dans un fauteuil de paille, au milieu du corridor, et surveillant de très haut une frotteuse, accroupie sur le sol et nettoyant le plancher. Trop paresseux pour travailler, Jean se payait ainsi des mercenaires qui accomplissaient sa besogne. Il exerçait une sorte d'empire despotique sur son patron chez qui il demeurait depuis vingt ans. René n'osait ni renvoyer Jean, ni le gronder, et subissait les plus étranges fantaisies de son domestique.
René, habitué aux faits et gestes de M. Glatte, ne s'étonna pas de le voir diriger le labeur de sa frotteuse, avec une rigueur excessive, tout en lisant un journal de sport, car ce valet de chambre modèle jouait aux courses.
— Il y a une lettre pour monsieur, déclara M. Glatte.
Il se leva avec nonchalance et tendit à son maître une enveloppe. René la considéra d'un œil indifférent: l'écriture lui en était inconnue. Il passa dans sa chambre, et sans se presser, après avoir endossé une veste de maison, déchira la bande de papier gommé. Son regard alla machinalement à la signature, il tressaillit en y découvrant le nom de M. Diamanty, tracé d'une main nerveuse et souligné d'un paraphe pointu comme une épée. Le billet était bref: M. Diamanty y priait, dans un style concis, M. Delville de venir le trouver pour causer avec lui d'une affaire urgente.
Delville, hésitant, se jeta dans un fauteuil. Que faire? Il atermoya une demi-heure, avec un mélange de curiosité, d'impatience et d'angoisse. Qu'annonçait ^lle, cette feuille de papier, qui se promenait maintenant sur le tapis, conduite ici et là, par la brise que laissait passer la croisée ouverte? René se décida tout à coup à le savoir. Mais quand il fut dehors, il faillit revenir sur ses pas.
De la rue Sylvabelle à la rue de l'Arsenal, il n'y a pas dix minutes de marche. René eut pourtant le loisir de se représenter de cinq façons différentes l'accueil de M. Diamanty. Et si son imagination le poussa d'abord à la crainte, elle le rassura presque aussitôt. Delville se berçait facilement de mensonges et de contes. Il entrevit son attitude devant M. Diamanty. Comment ne se serait-il pas attribué un rôle admirable? Il lui demanderait la main d'Edmée, M. Diamanty la lui accorderait, et voilà tout ... Et René faisait déjà son voyage de noces, quand un ouvrier le bouscula. La trogne avinée de l'homme éloigna la vision du wagon clos où il voyait devant
lui Edmée pensive et qui regardait par la portière fuir de fins paysages nuancés . . .
Dans la rue de l'Arsenal, froide, large et triste, bordée de belles maisons solennelles, des laquais, en grand tablier blanc, causaient au seuil des vastes portes. Deux chevaux piaffaient devant une écurie. Un lambeau d'affiche, emporté par le vent, dansait tout seul au milieu de la chaussée et semblait inviter chacun à venir tourner avec lui.
Chez M. Diamanty, on l'introduisit dans un salon fort sombre où il ne distingua d'abord rien. Il n'osa s'asseoir de crainte de manquer un siège. Quelqu'un lui demanda son nom. Il le déclara, avec une modestie feinte et le sentiment de son importance, l'importance qu'il y a à entrer en inconnu dans une maison où l'on sait devoir revenir comme gendre. Il souriait encore d'aise, en songeant à cette idée, quand une porte s'ouvrit.
— Bonjour, monsieur, fit une voix sèche, que précéda un toussottement.
René, effaré, marmotta quelques paroles, qui pouvaient certainement prétendre à être un salut. L'obscurité le gênait beaucoup et il se sentait repris de toute sa timidité, en face de cette ombre mouvante, qui s'avançait vers lui et dont son sort dépendait. L'ombre toussa et buta contre un coussin.
Elle grommela quelque chose. Une sonnette électrique sembla prise d'un accès de delirium tremens, tant elle s'agita.
— Allumez donc la lampe, Jacques, on n'y voit rien, dit la voix irritée.
René aperçut alors devant lui un petit monsieur vieilli et voûté et dont toute l'attitude était hautaine
et lasse. Il avait une figure d'ivoire, fine, ridée et comme ramassée sur elle-même, des yeux lents et ternes, et au menton, une longue barbe blanche, étroite et pointue. Il y avait un lorgnon au bout de son nez busqué, et il vous regardait par dessus les verres, en baissant la tête et en haussant les sourcils, avec quelque chose de méticuleux, de craintif et de méfiant.
Le visiteur remarqua que M. Diamanty tenait entre deux doigts d'une main nerveuse, très blanche, où les veines faisaient des saillies, un carré de papier qu'il reconnut après examen pour une de ses lettres à Edmée, ce qui lui donna cette gêne que l'on éprouverait à se trouver nu dans un salon, et augmenta considérablement son trouble.
— Monsieur, fit M. Diamanty, asseyez-vous donc . Je crois inutile dans le cas qui doit nous occuper de faire des phrases et . . . d'embrouiller, somme toute, la question . . . Les Anglais disent que le temps, c'est de l'argent. Ne nous égarons donc pas en discours superflus ... Au surplus, ajouta-t-il, en agitant le fâcheux autographe de son interlocuteur, si vous trouvez que mon procédé envers vous peut avoir quelque chose de . . . d'incorrect, veuillez vous souvenir que votre conduite avec ma fille n'étant pas des plus parfaites . . . cela me donne toute latitude . . .
Cela signifiait: «J'ai barres sur vous.» René le comprit bien et se tint coi, après avoir essayé une vague protestation, par monosyllabes, avec un geste de Christ disant: «Seigneur, éloignez de moi ce calice!»
L'impitoyable petite voix se remit à parler, sifflante et rapide comme une faux.
— Je tenais à vous voir, monsieur, pour vous prier de cesser tout ... ce roman. Je ne veux pas vous reprocher votre conduite. On n'a pas à votre âge l'expérience du mien ... Et je crois, d'ailleurs, soit dit sans vous offenser, que votre génération n'a pas les mêmes scrupules que la mienne. Je n'insisterai donc pas sur votre conduite ... Il fut un temps où courtiser une jeune fille sans savoir si les parents voulaient de vous, semblait une chose peu digne ... Il paraît que l'on juge autrement aujourd'hui . . . Enfin, passons. Il me reste à vous dire que cet . . . enfantillage a trop duré.
René, désorienté et penaud, regardait fixement ce petit vieillard, qui lui faisait l'effet d'un redoutable justicier, avec sa barbe blanche et ses yeux inquisiteurs. Il rassembla avec peine toute son audace pour hasarder une protestation en même temps timide, hargneuse et blessée.
— Mais, monsieur, j'ai l'intention d'épouser Mlle Edmée ... Et je ne crois pas que ce soit là un enfantillage ... ou une chose peu digne . . .
Ces deux mots lui étaient restés sur le cœur. Sa réponse soulagea sa susceptibilité. Mais il espérait, comme dans ses optimistes hypothèses, voir, à ces mots, s'épanouir la face de M. Diamanty. Au contraire, il distingua nettement, quelque peu observateur qu'il fût, une moue de contrariété qui créa mille rides nouvelles sur la figure ivoirine qui le considérait avec défiance. Et la petite voix sèche se fit plus coupante pour jeter ces mots, avec un sifflement de faux qui s'abat et coupe:
— Monsieur, j'ai le regret de vous dire que je ne compte nullement vous donner ma fille en mariage . .
Ce fut une catastrophe dans la moisson d'espoirs de René. Toute la belle récolte fut à terre, tranchée, foulée, déjà presque flétrie. Au milieu de sa surprise, Delville sentait une souffrance aiguë tordre son cœur comme avec des tenailles.
M. Diamanty respirait plus librement, comme un chirurgien à la fin d'une opération dangereuse et dont il redoutait l'issue. Il était allégé d'un grand poids, mais ce poids, maintenant, écrasait Delville, qui balbutia enfin, avec effort:
— Je suis désolé, monsieur, de ce que vous me dites là... Je m'attendais si peu à un coup pareil! Mais il est impossible que cela soit définitif . . . Vous ne me connaissez pas, monsieur . . . Quelle raison avez-vous pour me refuser ainsi? D'ailleurs, elle m'aime et . . On a dû vous dire du mal de moi. Mais vous ne me condamnerez pas sans m'entendre . . . Je voudrais vous convaincre . . .
Il s'arrêta brusquement. Ce souhait exprimé, il voyait l'énormité de l'effort à tenter pour cela. Il en demeurait anéanti, comme un excursionniste en face d'une muraille de roches lisses qu'il ne pourra jamais gravir.
M. Diamanty regardait maintenant avec pitié la figure bouleversée du jeune homme. Un peu de cette douleur venait jusqu'à lui, à travers les paroles entrecoupées et tremblantes de René. Sa voix se fit moins sèche pour répondre:
— Je n'ai pas de raison pour vous refuser ma fille.
— Eh bien! alors? s'écria Delville, dans les yeux de qui s'alluma une lueur d'espoir.
— Mais j'ai des raisons pour ne pas marier Edmée, — du moins si jeune . . .
L'amoureux entrevit vaguement dans cet aveu une preuve de cette tyrannie familiale contre laquelle ses amis et lui déclamaient assez volontiers. Il s'exclama aussitôt, dans le premier sursaut de son indignation:
— Comment, monsieur, vous voulez empêcher votre fille de se marier? Que faites-vous donc de sa liberté? Pourquoi vous opposez-vous à ce qu'elle ait, elle aussi, sa part de bonheur? Mais vous n'en avez pas le droit . . .
M Diamanty s'était levé, et il marchait avec un peu de fièvre entre les meubles inhospitaliers et maussades, tendus du même cuir fauve et sombre que les murs ternes. Il piétinait nerveusement les rosaces du tapis. Ses sourcils froncés et sa bouche, qui se contractait, exprimaient une doukur qui aurait voulu rester secrète.
— Ah! jeune homme, vous oubliez mon âge! De quel droit venez-vous juger ma conduite? Enfin, passons. Je vous excuse de me parler ainsi. Je comprends votre saisissement et votre douleur ... Si vous aimez vraiment ma fille ... il y a toujours un mouvement de révolte . . . Oui, je vous excuse . . .
— Enfin, monsieur, vous avez une raison en agissant avec cette dureté; quelle est elle?
René parlait avec une violence têtue, passant, ainsi qu'il arrive chez les caractères faibles, de l'indécision la plus veule à la plus énergique colère.
M. Diamanty marchait toujours.
— Ah! monsieur, j'aurais le droit de ne point vous «répondre, surtout si vous le prenez sur ce tonlà Mais, encore une fois, je comprends votre indignation et... je l'excuse. Eh bien! puisqu'il faut tout vous dire, vous saurez tout . . . Mais, je vous en
conjure, que cela reste tout à fait entre nous . . . Promettez-moi de n'en jamais parler à personne, et h Edmée moins qu'à toute autre, bien entendu . . . Car vous la reverrez, hélas! puisque je ne peux pas vous interdire d'aller chez les gens qui la reçoivent aussi .. J'ai perdu ma femme, monsieur, après un an de mariage: elle est morte de la poitrine.
M. Diamanty s'assit moins qu'il ne se laissa aller dans un fauteuil dont les roulettes grincèrent. La tête plus basse encore entre ses épaules arrondies, il reprit de façon moins brusque, avec une lassitude douloureuse et une sorte de honte à avouer quel vautour terrible le dévorait:
— Edmée n'a jamais eu beaucoup de santé. Elle ressemble tant à sa mère ... Il me semble parfois que c'est elle qui est revenue ... Il faut vous dire que le docteur Merwart a toujours craint que son anémie ne dégénérât un jour en maladie de langueur ... Il redoute surtout le mariage et . . . l'enfantement . . . Vous comprenez que cette chance-là, je ne veux pas la courir. (Sa voix redevenait incisive, brusque, saccadée.) Edmée ne se mariera que lorsqu'elle sera assez forte pour supporter le mariage. Ce sera peut-être dans cinq ans, peut-être dans dix . . . peut-être plus tard. Vous parliez tantôt de sa part de bonheur? Mais c'est sa part de vie que je défends, monsieur! Sa part de vie!... Et qu'est-ce que le bonheur, à côté de ça?... Ah! jeune homme, j'ai déjà vu mourir ma femme à vingt et un ans! On vit difficilement avec un souvenir pareil planté dans le cœur. Cela vous empoisonne toute l'existence ... Je ne veux pas qu'Edmée meure, comme elle, à son premier enfant ... Le poids de cette hérédité horrible pèse
toujours sur les épaules de ma fille ... Il faut que je la protège contre elle! Vous comprenez maintenant, monsieur Delville, à quel point j'ai été furieux, k)rsque j'ai appris que vous conduisiez Edmée à une idée contre laquelle je n'ai pas cessé depuis dix ans de la mettre en garde. C'est mon oeuvre de vigilance que vous êtes venu détruire étourdiment . . . Oui, je sais, vous ignoriez tout . . . J'ai peut-être été vif avec vous, mais songez que je voyais surtout en vous l'homme qui allait me ravir la vie de mon Edmée! . . . Enfin, passons. Ce que je vous demande, c'est de vous soumettre à ma prière, quelque cruelle qu'elle vous paraisse . . . Mais je suis bien sûr que si vous aimez ma fille comme vous le dites, vous ne ferez rien pour troubler sa santé et . . . que vous renoncerez à votre projet ...
C'étaient maintenant des yeux suppliants qui se levaient vers René, des yeux timides et craintifs. Dans un brusque changement de rôle, cet homme orgueilleux et fier, mais affolé par le danger que courait son enfant, semblait attendre en tremblant la décision de Delville.
René se remit à balbutier:
— Évidemment, monsieur, si j'avais pu soupçonner une telle chose! Mon Dieu! quelle fatalité! Vous avez ma parole : je ne soufflerai mot à personne de tout ceci . . . Mais ne disiez-vous pas que vous attendiez pour la marier que Mlle Edmée fût plus forte? Pourquoi n'attendrai- je pas aussi? Je l'aime, je vous assure, d'une passion qui n'est pas un caprice. J'attendrai autant que vous le désirerez . . .
M. Diamanty laissa échapper un geste de contrariété qui fît claquer le papier qu'il tenait tou-
jours au bout des doigts. La petite voix sèche et sifflante se remit à l'œuvre avec plus de vivacité encore et quelque ironie:
— Oui, n'est-ce pas, et, en attendant, vous continuerez à voir ma fille et à la rencontrer, ici et là, et à lui faire des déclarations. Mais c'est ce que je ne veux pas, sacristi! Ma fille s'est amourachée de vous, il faut empêcher que cet enfantillage devienne une passion réelle. Vous devez cesser de la voir, ne pas vous rendre chez nos amis communs les jours où elle doit y aller ... Ne comprenez-vous pas que si elle devenait vraiment amoureuse de vous, elle ferait tout au monde pour vous épouser? Et puis, je ne veux pas qu'elle sache la vraie raison de mon refus. Pensez donc! Si elle allait se croire malade! — Et un amour contrarié et . . . cette fièvre de la passion peuvent compromettre la santé d'Edmée et lui donner ce mal que je redoute, dont je fais tout pour la préserver et que je sens rôder, toujours, autour d'elle.
II y eut un silence. Le mot d'enfantillage appliqué par M. Diamanty à l'amour de sa fille offusquait René. Peu habile à considérer les choses dans leur ensemble, il n'en retenait guère qu'un détail sur lequel travaillait son esprit. Et il s'arrêtait plus aisément à un terme qu'à une idée.
— Mais que direz-vous à Mlle Edmée pour lui expliquer cela . . . qu'elle doit cesser de . . . penser à moi?
Cette question naïve et maladroitement insignifiante donna à M. Diamanty un haut-le-corps cabré.
— Cela me regarde, monsieur, et d'ailleurs . . . Enfin, passons. Il me suffira de dire à ma fille que
ce parti ne me convient pas . . . pour des raisons . . . pour des raisons . . . que je lui donnerai.
En vérité, il les cherchait, perplexe. Et il songeait avec inquiétude que la partie la plus pénible de l'opération restait à faire.
René n'osait plus rien dire. Une désolation infinie s'était abattue sur son âme C'était toute sa vie qui s'en allait à vau-l'eau, tout son pauvre rêve de bonheur, de paix et d'amour. Débâcle complète! Il avait beau tourner la iète autour de lui, il ne voyait rien où se raccrocher. Comme elle était vite venue, la tourmente, sur ses espérances aussi fragiles et délicates que la nacre légère des amandiers en fleur! Un avenir sombre s'ouvrait devant la surprise endolorie du jeune homme, et une grosse boule de plomb montait et descendait dans son gosier, lui écrasant la luette et les amygdales. Il aurait voulu la ravaler ou la cracher comme de la salive, il ne pouvait pas, et cela l'étouîfait.
Ses traits amollis par une douleur contre laquelle il ne luttait pas, ses yeux mornes, ses épaules tassées apitoyèrent M. Diamanty, qui reprit très doucement:
— Croyez bien, jeune homme, que c'est avec une véritable . . peine que j'ai cru devoir vous annoncer . . . tout ceci. Ce n'est certes pas de gaieté de cœur que j'interromps votre idylle ... Je sais que ma fille vous est attachée, hélas! et je suis inquiet, à vous dire vrai, de la manière dont elle prendra ma décision . . . Hélas! cher monsieur, nous devons tous nous résigner. Vous êtes comme Edmée et moi-même la victime d'une fatalité meurtrière et . . . inexorable!
René se leva. Cette pénible entrevue n'avait que trop duré. M. Diamanty lui tendit la main. Ce simple
geste amical et pitoyable fut plus fort que toute l'énergie de Delville. La boule qui gênait sa respiration creva tout à coup, et les larmes lui sautèrent des yeux. Comment se fût-il dominé? C'était là son premier chagrin. Il avait perdu sa mère à cinq ans, et son père dix mois après. Depuis, sa vie coulait, d'un cours doux et tranquille, sans heurts et sans orages; aussi René n'avait-il pas l'habitude de trouver un obstacle à son désir, et cet obstacle le brisait.
— Tiens, c'est vous, René, je ne vous attendais pas aujourd'hui. Quel bon vent vous amène? Vous vous êtes souvenu de mon jour?
Mme Guitton, en achevant cette phrase de bienvenue, se rapprochait de Delville. Elle regarda mieux son visage, et ce visage Tétonna. Décomposé, verdâtre, les yeux rougis, les paupières couleur de tabac, il ne disait pas son chagrin: il le criait.
— Qu'avez-vous, René? On dirait que vous êtes malade?
— Si vous saviez ce qui m'arrive, madame!
— Ah! mon Dieu! Et quoi donc, René? Dites vite. Vous m'effrayez.
René, affalé dans un fauteuil leva ses mains en signe de désolation et les agita frénétiquement au niveau de ses oreilles. La chaîne d'or, qui reliait la double médaille de ses boutons de manchettes, tinta contre la toile glacée. Sa vieille amie (au fait, était-
elle vieille? Mme Guitton avait quarante-huit ans, mais elle paraissait beaucoup plus âgée à René), avec une vivacité inattendue chez une femme aussi grosse, roula un siège près de Delville et s écria affectueusement :
— Allons, mon enfant, ne faites pas tant de simagrées Racontez- moi vos malheurs.
René s'écria, tout d'une pièce:
— Je ne peux pas épouser Edmée Diamanty.
Si René Delville avait été observateur et si la souffrance qui le ravageait depuis la veille lui avait permis de regarder ailleurs qu'en lui-même, sans doute eût-il pu s étonner de voir qu'à cette désastreuse nouvelle, quelque chose comme un pétillement de joie avait étincelé dans l'œil vif, rond et mobile de Mme Guitton. Mais elle reprit aussitôt sa voix cordialement bourrue pour s'écrier:
— Qu'est- ce qui se passe, mon pauvre garçon? Alors René Delville fit un récit passablement
embrouillé de son entrevue avec M. Diamanty. Oubliant tout ce qu'il avait promis au père d'Edmée, il raconta comment les appréhensions et les pressentiments de la jeune fille s'étaient réalisés et comment M, Diamanty lui avait appris son refus formel. Mme Guitton écoutait ces explications avec un grand intérêt.
René, incapable de silence et de réserve sur ses sentiments, avait, depuis longtemps, mis Mme Guitton au courant de son amour pour Edmée. Elle possédait, il est vrai, quelques droits à cette confiance. Depuis la mort de Mme Delville, qui était son amie intime, comme elle avait été celle de Mme Diamanty, elle avait constamment pris soin
du petit René, seul au monde, sans oncle, ni tante, et confié à la tutelle d'un vieux garçon bizarre, maniaque et débauché, M. Chevalier-Joly. Durant ses années de collège, qu'il passa pensionnaire à l'école Saint-Louis-de-Gonzague, sous la direction de l'abbé Théodore Barbaroux, le jeune Delville, les jours de sortie, ne manquait point de venir chez Mme Guitton, dont la maison lui fut un foyer. Majeur et mis en possession de sa fortune, il garda à la compagne de sa mère une affection sincère et confiante.
C'était chez elle qu'il avait connu Edmée Diamanty, quand ils n'étaient encore que deux bambins qui jouent à l'amour pour singer les grandes personnes. Ils s'aimèrent enfants, et firent, dans l'heureuse inconscience de cet âge, le projet de passer ensemble toute leur vie. Et lorsque René se retournait vers ces jours du passé, qui sont poussiéreux et sombres comme les chambres closes des maisons de campagne que nul n'habite plus, il voyait ce délicat visage d'Edmée se lever du fond de son âme pareil à ces figures immatérielles et mouvantes qui semblent danser, au clair de lune, dans la draperie retombante d'un jet d'eau. Il l'aima sans le savoir. Il crut s'éprendre d'autres femmes alors qu'il n'adorait qu'elle; le véritable amour est si naturel et si inconscient que bien des êtres le cherchent parfois très loin, alors qu'il est déjà en eux.
Un accident dû au hasard, une fausse nouvelle, une de ces bizarreries où se plaît la malice romanesque du sort, révéla à René l'étendue d'une affection qu'il ne soupçonnait pas et qui lui apparut tout à coup à l'inattendue intensité de son chagrin. II courut à Edmée, il lui avoua son amour à la hâte,
comme s'il avait peur que le temps ne lui dérobât l'occasion de le dévoiler. Elle reconnut dans les sentiments de son camarade d'enfance ceux qu'elle éprouvait, elle s'abandonna à cette tendresse qui montait en elle et l'envahissait comme la fleur s'abandonne au pollen qui passe et la terre à la pluie. Leur délicate et îurtive passion se para d'une grâce d'idylle. Mme Guitton en fut la première informée. Dans un but mystérieux, elle dissuada René de demander de suite la main d'Edrnée à M. Diamanty, comme il en avait eu d'abord l'intention; elle lui conseilla de jouir longuement de ces sortes de fiançailles, se promettant, quant à elle, de faciliter leurs entrevues.
Mme Guitton prétexta pour autoriser ces conseils que René n'avait pas encore l'âge de fonder une famille (il venait alors d'entrer dans sa vingtdeuxième année), elle ajouta qu'il devrait attendre, afin d'être plus sûr de ses sentiments; que l'on prend maintes fois, quand on est aussi jeune, un caprice pour une passion, et qu'au surplus M. Diamanty n'accorderait point sa fille à un homme aussi dépourvu de toute expérience de la vie!
Là-dessus, Mme Guitton agit exactement comme si son but était de détourner Edmée de l'attention de son amoureux; elle travailla sourdement à les irriter l'un contre l'autre et ne fit rien pour les réunir; René ne vit point ce manège, dont le seul résultat fut quelques querelles sans gravité entre les deux jeunes gens. Comme il rencontrait souvent Edmée chez les Malval, Delville ne chercha pas à la retrouver ailleurs.
Cette situation trouble dura deux ans. René, très
faible de caractère et sur qui Mme Guitton avait pris un grand ascendant, suivait ses conseils dus, selon lui, à l'intérêt que lui portait la meilleure amie de sa mère. Sentimental, il se plaisait à ce roman qui flattait, en même temps que ses préférences tendrement amoureuses, son indécision et sa nonchalance un peu égoïstes, toujours préoccupées de remettre au lendemain les décisions graves et les soucis sérieux, dans la crainte lâche des tourments qui en pourraient résulter et dont il s'exagérait les conséquences.
Le refus de M. Diamanty était donc une véritable catastrophe pour René. Et il commentait longuement à Mme Guitton sa douleur et sa surprise. Toute vitalité s'éteignait en lui, il ne dormait et ne mangeait plus; une telle existence devenait impossible; il lui préférait la mort. Hagard et agité, il exagérait imperceptiblement l'expression de sa souffrance, et, en bon Méridional, ne distinguait plus ce que cette désolation, qui était réelle, avait de sincère et de profond et ce qu'il y ajoutait de factice et, pour ainsi dire, de convenu.
Mme Guitton écoutait toujours avec la même attention patiente et réfléchie; son masque de chair brune, couperosée et rougie aux pommettes, avait arboré des plis soucieux et douloureux, un peu trop accusés, et trop parfaits peut-être, pour répondre absolument à sa pensée.
— Eh bien, madame, interrogea enfin Delville, qu'en dites-vous?
Mme Guitton fit un geste résigné en écartant de sa forte poitrine des mains courtes et papelardes.
— Eh bien, mon pauvre ami, que voulez-vous que
je vous dise? C'-est là une telle considération qu'il me semble impossible de passer outre. Vous ne comptez pas, je suppose, vous obstiner à votre projet C'est une responsabilité épouvantable.
La voix de Mme Guitton avait une douceur hypocrite, une bienveillance insinuante que René ne remarqua pas. Il s'était levé, et, arpentant le salon à grands pas, il s'écriait:
— Alors, je dois renoncer au bonheur, me résigner à vivre sans Edmée? Mais c'est impossible! Plutôt la mort! Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir combien je l'aime! Il me semble que je n'existe que par elle, que pour elle, qu'avec elle . . . Ma vie a besoin d'elle . . . comprenez-vous? comme . . . comme ... je ne sais pas, moi! Enfin, elle m'est aussi indispensable que l'air que je respire, que le pain que je mange, que l'eau que je bois ... Je ne peux pas me passer d'elle!
— Mon pauvre garçon! c'est absurde, tout cela. Vous raisonnez comme un enfant gâté . . . Songez qu'en épousant Edmée, vous signez peut-être son arrêt de mort! Comment avez-vous le courage de vous obstiner?
— Je ne m'obstine pas, madame. Je sais très bien que mon mariage est impossible... Mais vous ne pouvez pas m'empêcher de le déplorer!
Il s'était laissé retomber dans un fauteuil de velours vert, et il continuait sans trop se soucier de ses contradictions perpétuelles:
— Et puis, tout cela est absurde. Edmée est condamnée par un docteur à ne jamais se marier. Et si ce docteur se trompe? Je ne suis certainement pas très fort en médecine, mais il me semble incroyable
que le premier charlatan venu vous isole ainsi, vous ordonne de ne pas avoir d'enfants, de ne pas vivre ... Je comprendrais encore qu'il dise : «Le mariage peut erre dangereux, c'est une chance à courir . . .» Mais on n'affirme pas ainsi à première vue: «Le mariage la tuera!»
— Il suffit déjà que le mariage soit dangereux, René, pour que M. Diamanty ne veuille pas courir une chance pareille . . . D'ailleurs, il y a eu beaucoup de phtisiques dans la famille d'Edmée. Ne le saviez-vous pas? Presque tous les Thomeret sont morts de la poitrine. Il y a donc un danger réel pour Edmée dans le fait seulement qu'elle existe. Pensez donc, si elle avait un enfant!
— Mais alors, répliqua Delville, avec un entêtement stupide, pourquoi s'est-il marié, lui, M. Diamanty? Il le savait bien aussi que sa femme appartenait à une famille de poitrinaires! S'il ne l'avait pas épousée, tout ça ne serait pas arrivé.
— Cela, mon cher, vous le lui demanderez vousmême, répondit Mme Guitton, un peu vexée de l'obstination du jeune homme.
S'apercevant tout à coup que les candélabres lourds et massifs qui escortaient sur la cheminée, une pendule de cuivre, carrant un bloc énorme que surmontait un énorme Bélisaire, mélodramatique et désespéré, n'obéissaient plus aux lois rigoureuses de la symétrie, elle se leva pour remettre à leur place les deux révoltés. Puis son regard vif parcourut le salon où il cherchait d'autres négligences semblables.
Cette pièce, assez cossue au premier abord, témoignait des goûts d'ordre inflexible et d'économie
sordide, qui régissent la majorité des bourgeois provinciaux.
Et Mme Élodie Guitton, petite, trapue, avec sa forte poitrine rebondie et ses grosses épaules rondes, avec son ventre proéminent qu'elle poussait dignement devant elle, avec sa figure rusée et intelligente, la saillie de ses pommettes rouges, ses petits yeux malins, mobiles, foncés, sa bouche mince et son menton pointu, résumait à elle seule toute cette médiocrité éparse, mais en faisait un type, une incarnation vivante, implacable, consciente et dévorée de l'âpre désir de prendre par le monde une importance considérable et jusqu'ici inaccessible.
Et debout près de René, cette femme, en même temps familière et réservée, regardait, dans un avenir lointain, un être riche et naïf, coutumier à ses rêveries, venir à elle, en lui portant dans ses mains, ces mains qui maintenant tapotaient le bois du fauteuil, toute une moisson d'or, qu'elle estimait certes moins pour lui-même que pour l'Omnipotence et l'Autorité qu'il lui conférerait universellement.
— Allons, René, ne vous désolez pas ainsi! Si vous n'épousez pas Edmée, eh bien, vous choisirez une autre jeune fille. Il n'en manque pas, dans la société, qui soient distinguées, bien élevées et . . .
Mais Delville interrompit violemment la phrase insidieuse de Mme Guitton:
— Jamais, madame, je n'épouserai une autre femme qu'Edmée! Je n'ai jamais aimé qu'elle, une autre ne la remplacera jamais.
— Oh! René, s'écria Mme Guitton, on dit que deux négations valent une affirmation. Que peuvent valoir trois jamais? Mon pauvre ami, tous les jeunes
gens raisonnent ainsi et on ne connaît que trop leur manière d'agir. Tout le monde sait à quoi s'en tenir là-dessus. Ces affirmations péremptoires n'engagent à rien!
— Ce que vous dites est peut-être vrai pour les autres, madame, mais pour moi, je puis donner l'assurance que je ne parle pas en l'air . . . Mon amour n'est ni un caprice, ni un béguin . . . Rien ne dure plus qu'un amour d'enfance . . .
Sa figure, renversée en arrière contre le dossier du siège, prit de nouveau la nuance de ses pensées; elle s'assombrit visiblement, soit que l'idée de ne jamais épouser Edmée le torturât, soit qu'il souffrît du scepticisme de Mme Guitton.
Trop jeune et trop ardent pour douter longtemps de soi-même, il se révoltait contre les insinuations de sa confidente. Il dit enfin, après un moment de réflexion :
— Voyons, madame, vous me connaissez. Je ne suis ni noceur, ni inconstant. Je me suis attaché à Edmée, parce que je la connais depuis toujours, que j'ai lentement appris à l'apprécier, à l'estimer, à l'aimer. Pensez-vous que des conditions pareilles puissent se retrouver facilement? ... En principe, je suis plutôt un adversaire du mariage. Je ne le comprends que dans mon cas. Si je n'épouse pas Edmée, croyez-vous que je fasse la sottise de me marier avec la première venue, simplement pour me marier? Je resterai célibataire, et je ne serai pas plus malheureux pour ça . . . Et puis, Edmée restera sans doute vieille fille, je la verrai souvent, nous pourrons continuer à vivre l'un pour l'autre. Si je
ne suis pas son mari, du moins demeurerai-je son meilleur ami ...
Cette fois, cet étourdi de René avait agi, sans le vouloir, avec une grande habileté. Si Mme Guitton avait le droit de sourire de ses phrases exagérées d'amoureux et de les battre en brèche, il lui était difficile de protester en face des nouveaux arguments de Delville, sérieux, tranquilles, mesurés. Et il lui vint à l'esprit, comme une conviction forte, subite et inébranlable, l'intuition qu'en effet, tant qu'Edmée Diamanty vivrait, René pourrait fort bien rester célibataire.
— C'est tout de même horrible, madame, une situation comme la mienne . . . Voyons, donnez-moi un conseil, que feriez- vous à ma place?
Mme Guitton tressaillit, comme si une idée subite venait inconsciemment de se révéler à elle.
— Écoutez, René, vous savez l'affection que je vous porte. Ayez confiance en moi. Je verrai M. Diamanty, je consulterai des docteurs. Je saurai si la décision de M. Diamanty est inébranlable, s'il vous a dit la vérité, ou bien s'il a un autre motif pour vous refuser sa fille.
— Mais lequel?
— Sait-on jamais? Enfin, je travaillerai pour vous, je prendrai des informations, et s'il reste un espoir, je ferai tout ce qu'il me sera possible de faire pour vous aider.
— Oh! que vous êtes bonne! s'écria René, en serrant les mains de Mme Guitton. Vous me rendez la vie. Comment pourrais-je vous témoigner ma reconnaissance ?
— Bah! bah! mon cher garçon, ne parlons nas
de ça! En voilà des simagrées! C'est tout naturel. Et d'ailleurs, rien ne prouve que mon intervention réussisse. Je tâcherai de savoir le fin mot de l'affaire, voilà tout. Mais s'il y a réellement, comme l'assure M. Diamanty, la moindre espèce de danger pour Edmée, promettez-moi de renoncer, sans arrièrepensée, à votre projet.
— Hélas! madame, il le faudra bien!
René se levait.
— Vous ne m'avez pas demandé des nouvelles de ma fille, dit Mme Guitton en riant.
— C'est vrai, répondit naïvement René, comment va Fanny?
— Très bien, merci . . . Allons, je vous excuse.
— Que voulez-vous? Je n'ai pas la tête sur le cou. Mais grâce à vous, je m'en vais un peu consolé.
Il remercia de nouveau sa vieille amie et sortit. Le vent secouait les petits arbres du cours Devilliers où habitait Mme Guitton. Un glas tombait des clochers de l'église des Réformés, dont les tiges ajourées, comme rongées par le sel, dressaient vers le ciel anémié leur enchevêtrement délicat et hardi.
Delville descendit à pied pour marcher un peu La rumeur de la foule accentuait son impression de solitude morale et de désarroi; il eut un élancement douloureux au cœur en songeant que peut-être il n'épouserait pas Edmée. Il se sentit si désorienté qu'il éprouva le besoin d'aller confier sa peine de nouveau; pour cet office, son ami Georges Sunhary lui parut tout indiqué. René avait, comme tous les faibles, le désir constant de se raconter, de se commenter, de se plaindre, de trouver en dehors de lui la force et le soutien qui lui manquaient.
Au bas des allées de Meilhan, les platanes aux guirlandes d'un roux cendré formaient, en se rejoignant, un berceau mollement creusé qui s'ouvrait sur un fond de ville et de port, noyé dans une brume laiteuse à laquelle le soleil déclinant mêlait son or diffus. Et à travers ce brouillard blanchâtre et ambré, les croix noires des navires se levaient confusément, au-dessus d'un flot changeant d'opale rose auquel elles donnaient ainsi un aspect inattendu de cimetière marin.
Quinze jours après, au déclin d'une après-midi claire et froide de novembre, René causait avec Georges Sunhary dans l'appartement que son ami occupait place Saint-Victor. Assez riche pour ne souffrir d'aucun souci pratique, assez sage pour s'être libéré de toute ambition, ce jeune homme, au lieu de hanter dans une rue bourgeoise un local sans imprévu, habitait, en plein quartier populaire, une très vieille maison d'aspect bizarre, et dont les petites vitres verdâtres, divisées par de nombreux croisillons, regardaient, par-dessus un volumineux balcon à grosses colonnes, la mer mouvante, le Vieux-Port, et, en face, les tours noircies d'une antique basilique aux hautes murailles crénelées. A côté, un ouvrier napolitain, en chantant des complaintes italiennes, construisait des barques dont les vertèbres et le thorax s'arquaient au-dessus du sol.
Le salon de Sunhary groupait les meubles les plus baroques que son propriétaire avait pu dénicher. Un grand miroir de Venise à lames de couleur reflétait dans son eau marécageuse et décomposée un bahut noirâtre surmonté de potiches et un divan de soieries rouges. Sunhary, en ce moment, se tenait dans un solennel fauteuil sculpté et vermoulu, aux jambes en X, et dont les accoudoirs s'achevaient par la grimace de grosses têtes de lion aux crinières vermiculées. Delville lui faisait vis-à-vis sur une chaise turque incrustée de nacre et dont le siège avait la forme inattendue d'un pont renversé. Des tables minuscules à mosaïques ou à marqueteries, des lanternes chinoises, des ombrelles japonaises et une profusion de masques hideux, aux bouches béantes et aux tempes chevelues, achevaient de donner à cette pièce un aspect étrange, qui devenait fantastique, quand l'ombre se mettait de la partie.
Ce Sunhary n'avait qu'une passion: il était curieux. Il se plaisait à démêler ce qui se cache de l'âme des gens et des intrigues de la société. Il en fréquentait plusieurs; cela lui permettait de satisfaire avec ardeur son vice secret. Trait de caractère d'ailleurs assez rare, il ne demandait point qu'on admirât sa clairvoyance, ne révélait strictement à personne le résultat de ses observations et s'en amusait tout seul, en égoïste sceptique et narquois. Cette discrétion connue lui facilitait la besogne, en augmentant la confiance et l'abandon de ses amis et surtout de ses amies.
C'était, au demeurant, un personnage fort mystérieux lui-même, hautain, réservé, taciturne, d'une politesse froide et incolore. En dehors de sa manie
psychologique, il était normal. Il avait, comme tout le monde, une maîtresse qu'il n'aimait pas, la voyait à dates fixes et ne lui permettait aucune intrusion dans son existence. Il lisait beaucoup, furetait chez les marchands de bric-à-brac, fréquentait un grand nombre de personnes et voyageait trois mois de l'année, toujours seul. Il avait vingt-neuf ans; on lui en aurait donné trente-cinq. Très maigre et très long, il portait une tète osseuse et sèche, minutieusement rasée; on l'eût pris aisément pour un clown ou pour un diplomate. Regard terne et inexpressif, comme dirigé vers l'intérieur du crâne, cheveux plats et noirs, voix sourde, gestes rares, démarche flegmatique; ajoutez à cet ensemble peu sympathique deux rides transversales sur un front en pente, et deux autres verticales, en forme de guillemets, aux coins de ses lèvres minces.
Depuis longtemps, il connaissait Delville, et son inlassable patience à l'écouter, son caractère énergique, prompt aux décisions, la fermeté de ses avis, un empire lent et sûr avaient fait peu à peu de lui le meilleur ami de René, bien qu'il n'eût jamais confié de son caractère un seul détail à ce compagnon qui ne lui cachait rien.
— Tu sais dans quelles dispositions j'étais en sortant de chez M. Diamanty, racontait René. Ah! mon vieux, si je ne me suis pas tué ce jour-là! . . .
— Tu ne te tueras jamais, c'est mon avis. Quant à ta disposition d'esprit, en effet, tu m'en as largement fait part. Après ton départ, il a poussé des champignons sous ta chaise . . .
Habitué aux plaisanteries moqueuses de son confident, l'amoureux continua sans se troubler:
— C'est Mme Guitton qui m'a donné un peu de courage en me promettant de prendre des informations sur la santé d'Edmée. Ah! quel cœur d'or, cette Mme Guitton! Il est impossible de trouver une amie plus sincère, plus dévouée . . . Qu'est-ce que je serais devenu sans elle?
— Tu te serais noyé dans un verre d'eau, ce que tu as toujours fait jusqu'à présent et ce que tu feras toute ta vie, je suppose . . . Mais reviens au fait.
Eh bien! depuis ce fameux jour, je suis à tout moment chez Mme Guitton pour avoir les renseignements promis. Je les ai maintenant, je les tiens . . Ah! c'est quelque chose de propre! Tu ne devineras jamais ce que Mme Guitton a découvert!
— Non, mais tu vas me le dire, tu ne demandes que ça . . .
René détacha du bout de l'ongle la cendre qui s'amassait au bout de son cigare et dont le léger flocon gris s'écrasa sur son pantalon sombre.
— Il paraît, mon cher, que M. Diamanty m'a menti . . .
— Allons donc! fit Sunhary en souriant.
— C'est Mme Guitton qui me l'a assuré. D'après elle, — et elle est très au courant des affaires des Diamanty, — le commerce de M. Diamanty est loin d'être brillant. Or, toute la fortune d'Edmée est dans la maison, sa mère l'y avait mise de son vivant, sur les conseils de son mari. Tu penses bien que le père Diamanty ne tient pas à ce que cet argent en sorte, maintenant surtout où la moindre brèche ébranlerait son budget . . . Tant que sa fille n'est pas mariée, cela n'a aucune importance, il lui sert des rentes ou les garde pour lui, ça le regarde . . . Mais
avec un gendre, ce serait tout différent. Un gendre exigerait sans doute le capital . . . Bref, voilà pourquoi M Diamanty ne veut pas marier Edmée! Hein! c'est du propre, n'est-ce pas? C'est à ces basses considérations d'intérêt personnel, à ces calculs honteux que cet honnête homme sacrifie le bonheur de sa fille, et le mien, par-dessus le marché... Ah! mais ça ne se passera pas comme ça!
— Non, dit Sunhary, qui ricanait, et qu'est-ce que tu feras?
— Ce que je ferai, j'épouserai Edmée, malgré tout . . .
— Malgré tout! Je reconnais bien là ta vaillance et ton énergie habituelles. Et comment feras-tu?
— Je ne sais pas encore. Mais Mme Guitton me la promis. Elle m'a dit que je peux être tranquille, que j'épouserai Edmée, qu'elle en fait son affaire.
— Elle t'a dit ça? s'écria Sunhary en se levant et en venant se camper devant Delville, les mains enfoncées dans ses poches.
— En propres termes ... Ça a l'air de t'étonner?
Mais Sunhary ne répondit pas. Son regard semblait plus éteint encore que de coutume. Que cherchait-il ainsi en lui même? Des barres d'attention se croisaient à la naissance de ses sourcils, comme un grillage, pour enfermer ses réflexions et les passer au crible avant de les laisser échapper.
— Es-tu bien sûr, demanda-t-il enfin, que la raison invoquée par Mme Guitton soit exacte?
Cette question, Delville ne se Tétait pas posée. Il regarda son ami avec un certain ahurissement.
— Quelle idée ! Pourquoi veux-tu que Mme Guitton me trompe?
— Sans vouloir te mettre dedans, elle peut se tromper elle-même, accorder trop de foi à un simple potin ... Il est assez bizarre que M. Diamanty se conduisît ainsi. Il est fort peu croyable qu'il refuse de marier sa fille pour ne pas déranger des capitaux, d'ailleurs peu considérables, puisqu'on prétend qu'Edmée n'est pas un beau parti. Et puis, il serait si facile de tout arranger! Tu n'aurais qu'à promettre à M. Diamanty de ne pas déplacer la dot de ta femme. Tu es assez riche pour t'en passer.
René hocha la tête.
— Mais songe bien, mon cher, que M. Diamanty n'a jamais avoué et n'avouera jamais le véritable motif de son refus. Il n est pas possible de lui en parler. Il restera buté dans son entêtement.
Cet argument avait une certaine valeur, mais Sunhary n'en continua pas moins à demeurer fort soucieux, suivant une idée qui l'absorbait et dont la singulière naissance inattendue légitimait ses inquiétudes.
— Pourquoi diable Mme Guitton protège-t-elle ainsi ton mariage?
René se fâcha; amusante colère de mouton révolté.
— Tu es absurde avec tes soupçons perpétuels et ta rage de chercher midi à quatorze heures. Mme Guitton me protège, comme tu dis, parce qu'elle a de l'amitié pour moi, parce qu'elle a beaucoup aimé maman, parce qu'elle affectionne Edmée et parce que le vieux Diamanty lui répugne. C'est simple.
Sunhary ricanait:
— Non, ce n'est pas simple. C'est simple pour toi, bonne âme, mais non pour moi, qui aime à savoir le pourquoi des choses. Tu t'imagines que
Mme Guitton, qui est une excellente bourgeoise, attachée fidèlement à tous les préjugés de sa caste, va se mettre en guerre contre M. Diamanty et faire une chose souverainement interdite dans son milieu pour l'unique plaisir de t'être agréable?
— Elle voit qu'il lui est possible de rendre service à des jeunes gens qu'elle aime et qui sont malheureux. Elle n'en demande pas davantage.
Sunhary jugea inutile d'insister. Il s'allongea avec indolence sur le divan et alluma une courte pipe. Après tout, il commençait à envisager la question sous un jour nouveau: mieux valait ne pas pousser René à se méfier des mobiles inconnus de Mme Guitton puisque, pour les pénétrer lui-même, il importait que les choses suivissent leur cours. Delville, s'étant approché de la fenêtre, regardait, le front glacé par la vitre. Il y avait là un lieu fort étrange par le mélange de calme, de désœuvrement et de désuétude, qui montait de la place déserte et par le bruit et le mouvement qui parcouraient le port. Une barque légère labourait l'eau huileuse et miroitante, et elle arborait une voile triangulaire et blanche comme un soc de charrue. Dans le bassin de carénage, retentis sait le fracas ininterrompu des marteaux frappant à coups redoublés pour radouber les vaisseaux malades. Des hommes accroupis pansaient leurs blessures au moyen de plaques de bois neuf. Un grand voilier, couché sur le flanc, étalait une coque verdâtre que semblait couvrir le vert-de-gris. Un navire démâté recevait la visite des douaniers. Ailleurs, on rapiéçait de vastes lambeaux d'une toile blanchâtre, tombante. Avec un grincement sans fin, la drague versait dans une mahonne ses godets emplis de
fange qui viraient autour d'une roue. Une grue transportait des cubes de pierre. Sur les quais, des enfants jouaient au milieu des madriers étendus, des poutres, des amas de chaînes rouillées, grouillantes comme des vers sur un cadavre.
A travers les ouvertures ogivales du clocher de Saint-Victor, le ciel jaune et rouge resplendissait, et ces murs béants avaient l'air d'encadrer les vitraux multicolores que la rapide féerie du soir y encastrait. Des nuages d'ocre se dressaient derrière le Pharo. Un sifflet de ferry-boat allait d'une rive à l'autre, des charrettes roulaient dans la poussière, le pont tournant ouvrait avec lenteur son bâillement de fer, des wagonnets glissaient sur les rails qui contournaient des bicoques coiffées de tuiles et dissimulées par un mur immense, les marteaux des radoubeurs ne cessaient point, clouant dans les intermèdes de silence leurs pointes de bruit. Et de tout cela se dégageait la belle leçon de l'énergie humaine.
Il y avait, dans ce spectacle, quelque peu sensible qu'y fût son esprit, une sorte de tristesse écrasante pour Delville. Toute la brutalité féconde de cette vie énorme rejetait bien loin son faible espoir de bonheur. Qu'il était peu de chose en face d'elle! Ne le roulerait-elle pas sous la masse de ses vagues, ne pousserait-elle pas de suite au néant ses pauvres rêves enfantins d'amoureux? Pour la première fois, il eut l'intuition que cette Edmée, qui était tout pour lui, n'était rien dans le vaste monde qu'une épave faible et ballotée, jouet aux mains des forces destructrices et indifférentes. A cette pensée, René eut peur de la responsabilité qui allait charger ses pauvres épaules. S'il hâtait par sa faute l'heure fatale? Si
M. Diamanty disait vrai, si Mme Guitton se trompait? Comment savoir? Serait-il possible qu'il devînt un jour l'instrument de la mort d'Edmée? Des gouttes de sueur lui poussèrent aux tempes. Pourtant, ces réflexions passaient sur lui comme des cauchemars. Elles le troublaient profondément, mais il ne croyait pas à leur réalité.
Dans ce doute, il se rejeta d'instinct vers ce qui lui semblait la sécurité, l'appui moral, — c'était en ce moment Sunhary.
— Voyons, Georges, fit-il, avec angoisse, mets-toi à ma place . . . Que ferais-tu? Conseille-moi. Je voudrais ... je voudrais . . .
— Quoi? s'écria Sunhary, que voudrais-tu?
Et il retomba, accablé, sur son fauteuil, la tête dans ses grandes mains brunes. Le calme et flegmatique Georges souriait de la terreur de son ami. Peut-être alors eut-il le désir d'empêcher ce mariage. Il n'en fit rien. Il se trouvait sur la piste d'une découverte psychologique, il se souciait bien de Del ville! Il avait, au fond, la cruauté froide et précise des expérimentateurs, qui sacrifieraient tout à leur manie de science. Il haussa les épaules:
— Tu es insupportable avec tes indécisions! Si tu as peur, n'épouse pas Edmée. Si tu as assez de courage, épouse-la . . . Mais dispense-moi du spectacle démoralisant de ta veulerie. Il n'est point permis d'être mou et lâche à ce point . . .
L'injure porta. Comme tous les faibles, René avait horreur qu'on lui reprochât de l'être. Il se raidit, traita ses doutes de pusillanimités et se promit dorénavant plus de courage.
— Je ne suis pas si lâche que ça, déclara-t-il non
sans forfanterie, et la preuve, c'est que j'épouserai Edmée . . . Mais il m'est bien permis, je pense, de réfléchir un peu avant d'engager ma vie.
— Qui te force à l'engager ainsi?
— Personne que moi-même . . . D'ailleurs, ajoutafc-dl, je n'ai rien à craindre. Mme Guitton ne veut compromettre nullement sa responsabilité, elle prendra toutes ses précautions, et elle ne m'aidera que si elle peut le faire sans danger pour Edmée. Si elle me conseille ce mariage, ce sera donc en toute sécurité.
— Comment cela?
René prit un air de sérieuse importance pour répondre :
— Elle va consulter ces jours-ci un médecin de grand talent et qu'elle connaît assez pour lui demander ce service. Elle lui expliquera le cas, il examinera Edmée, et nous saurons alors si M. Diamanty nous a dit la vérité. — Oh! insista-t-il, devant un geste de Sunhary, Edmée n'en saura rien! Le médecin déjeunera avec elle chez Mme Guitton. Il n'aura pas besoin de l'ausculter; sa manière de manger, de respirer, son teint, son air, la forme de ses ongles, le son de sa voix, tout cela le renseignera suffisamment. Averti de l'hérédité, il sera d'autant plus perspicace, et s'il y a la moindre inquiétude à avoir, il nous en avertira . . .
— Et quel est l'Esculape invité à cet examen? demanda Georges, soupçonneux.
— Le docteur Boucanier.
Sunhary éclata d'un rire strident et prolongé:
— Ah! Ah! Je l'aurais parié! Ça complète l'affaire. Ah! Ah! c'est Boucanier. Ça ne m'étonne pas!
— Pourquoi! Qu'est-ce qu'il y a? Ce n'est pas un habile médecin?
— Très habile, au contraire, très habile!
— Alors, pourquoi ris-tu?
— Oh! pour rien qui puisse t'intéresser. Une plaisanterie d'étudiant faite jadis par ce Boucanier et qui me revient aujourd'hui à l'esprit.
Habitué aux bizarreries de son ami, René n'en demanda pas davantage. Mais Sunhary était tranquille sur les suites de la consultation. Le docteur Boucanier, habilement préparé par Mme Guitton, trouverait sans doute Mlle Diamanty en parfaite santé.
La nuit entrait à son tour dans le Vieux-Port comme une lourde frégate d'ombre, aux voiles noires. Tout s'obscurcissait sur son passage. Les bruits diminuèrent. Les tours de Saint-Victor, la masse du Pharo, les forts s'enfoncèrent dans un noir d'eauîorte, et partout des choses d'or tremblèrent, fugitives ou durables, glissantes ou immobiles.
Et Sunhary, pour la vingtième fois, se demanda: «Pourquoi donc Mme Guitton tient-elle tant à cette union?»
Il y rêvait encore une heure après, tandis que Del ville, affalé dans sa chambre, sur une chaise longue, et toujours hésitant, l'esprit rongé de scrupules, formait le courageux projet de s'en remettre définitivement pour tout aux bons soins de Mme Guitton, dont le cœur généreux et sûr, le dévouement et l'intelligence prévoyante ne manqueraient pas de diriger sa vie bien mieux qu'il ne le ferait lui-même.
Mme Élodie Guitton appartenait à cette classe de la société pour qui paraître est le synonyme de vivre. Elle existait, non pour se plaire à elle-même, mais afin de donner aux autres une idée flatteuse de son crédit, de sa richesse, de son importance. Ces traditions de vanité héréditaire, qui se conservent fidèlement dans les races de commerçants marseillais, avaient imprégné Mme Guitton, dès son enfance, de cette idée qu'elle appartenait à une famille près de laquelle les autres ne sont que peu de chose. Son père, M. Garoutte, négociant très honorablement connu, la maria à un jeune courtier, très actif et d'un bel avenir. En entrant dans cette nouvelle maison, Élodie y trouva le même orgueil que dans la sienne, accru ici par l'honneur que les Guitton faisaient sonner bien haut d'avoir donné jadis un archevêque à Àix, un vicaire général à Digne et un colonel quelque part.
La jeune femme, assez fortunée pour satisfaire ses goûts mondains, fit des visites, en reçut, donna des dîners et trôna dans diverses sociétés. Elle étala, partout où elle le put, sa gloire d'être en même temps Garoutte et Guitton. Affable, flatteuse, habile, elle sut se créer une cour où l'on se rendit, non par espoir de galanterie, car, petite et boulotte, Mme Guitton n'était guère plaisante, mais pour obtenir des recommandations utiles ou faire des connaissances précieuses. En même temps son frère, qui avait pris la succession de la maison Garoutte, cédait toutes ses affaires à M. Guitton et achetait une charge de notaire à laquelle il donna très vite un
lustre nouveau par la réputation de ses ancêtres, son honnêteté, sa minutie, et un certain air lamentable et funèbre qui séduisait ses clients et qui convenait à son état. Mme Guitton fut quelques années au comble de ses vœux. Adulée, parce qu'elle était riche, flattée, parce qu'on la savait vaniteuse, elle remplit de son importance non seulement son intérieur, mais encore ceux qui la reçurent familièrement. Elle y prit, peu à peu, un certain air d'oracle, conseillant, approuvant, blâmant, s'ingérant avec tact et indiscrétion dans les affaires d'autrui. A cela, se satisfaisait un besoin fiévreux d'autorité, qu'elle ne montrait guère à première vue, mais que ses intimes connaissaient bien, et son mari surtout qui dut toujours plier le dos à ses exigences et dire «Amen» à toutes ses paroles. Elle devait à un embonpoint croissant et à une apparence un peu vieillotte de sa physionomie de ne point tomber dans le ridicule qu'il y a, pour une jeune femme, à vouloir régenter chacun. Et d'ailleurs, avec le temps, cette attitude, d'abord précoce, lui convint chaque jour davantage.
Trois ans après son mariage, Mme Guitton accoucha d'une fillette que Ton nomma Fanny. Pendant longtemps, le crédit et la réputation de M. Guitton grandirent, puis ils déclinèrent lentement. On murmura bientôt que ce brasseur d'affaires finirait par gâcher la sienne; il parut lui-même inquiet et souffrant. Une hausse rapide de blés sur lesquels il avait joué à la baisse l'acheva. Il s'alita peu après et mourut, après une courte maladie, laissant la situation financière et commerciale la plus embrouillée du monde. On en démêla avec peine le difficile écheveau. Il parut alors que M. Guitton s'était à peu près
ruiné, qu'il avait fortement ébréché la fortune de sa femme et qu'il ne restait à celle-ci qu'un capital trop maigre pour lui permettre de vivre largement avec les rentes qu'il lui donnerait.
Ce fut un coup terrible pour Mme Guitton. Sa vie, jusqu'alors claire, tranquille, heureuse, se dépouillait, par un coup inattendu du sort, de toutes ses roses, et il n'en demeurait plus qu'un hargneux buisson d'épines. Elle pleura, certes, son mari, mais elle pleura plus encore son argent gaspillé et sa situation compromise. Elle en avait fini avec les premiers rôles du théâtre mondain; elle passait maintenant aux inutilités.
Sa fille avait alors douze ans. Frêle et blonde, elle promettait de devenir plus jolie que ne l'avait été sa mère. Son éducation était loin d'être finie, et Mme Guitton tenait à faire d'elle une femme du monde accomplie. Mais, pour cela, il fallait de l'argent; il en fallait encore pour conserver au moins une domestique et un appartement assez grand où elle pût garder la plupart de ses meubles, il en fallait pour s'habiller avec goût, continuer ses relations, rendre quelques-unes des politesses qu'elle recevait de ses amies. Ses revenus ne pouvaient suffire à de telles dépenses. Elle se laissa aller, follement, et au plus absolu mépris des principes de sa famille, à dépenser peu à peu son capital. En saccageant ainsi son avenir elle avait son plan, qui était de se maintenir le plus longtemps possible dans la société afin d'y marier sa fille. L'établissement de Fanny devint l'objectif de sa vie. Il va sans dire qu'elle comptait sur un mariage riche.
Désormais, ce projet fut son unique préoccupation.
Dans cette époque lointaine, dont elle s'efforçait déjà de rassembler les fils, elle cherchait continuellement un refuge contre les souffrances et l'irritation que lui causaient le sentiment de sa déchéance et le spectacle de sa ruine. Tomber devant l'opinion d'autrui est une torture incessante pour celui qui a mis tout son bonheur dans cette opinion. Humiliée, saignant par toutes les blessures faites à son amour-propre, dévorée de jalousie, affolée par la vue du luxe et des dépenses de ses amies, Mme Guitton ne songeait qu'à prendre avec le mariage de Fanny une revanche qui serait aussi une vengeance. Comme elle saurait à son tour, ayant reconquis la richesse et l'autorité, avilir, mépriser ceux et celles qui la dédaignaient maintenant, qui lui faisaient sentir leur supériorité et lui infligaient l'horreur d'une protection pourtant humblement sollicitée! Cette union future était aussi le seul moyen d'échapper à la ruine définitive. Hélas! Mme Guitton calculait que lorsque Fanny atteindrait ses vingt-cinq ans, elle aurait mangé toute sa fortune jusqu'au dernier sou! Et M. Garoutte n'était pas homme à permettre qu'elle vécût à ses crochets.
Pour dépenser moins et conserver quelque capitai le plus longtemps possible, Mme Guitton faisait de perpétuelles affaires de bourse. Achetant des actions sur lesquelles on prévoyait une hausse, les vendant après avoir touché un gain modique, en acquérant d'autres au moment du coupon, s'en débarrassant aussitôt après, elle arrivait à accroître ses rentes. Elle avait un certain flair financier et surtout assez de prudence et de volonté pour se contenter d'un léger bénéfice et ne pas poursuivre trop loin la
veine. Elle était d'ailleurs aidée par M. Legoff, un agent de change, ancien ami de son mari, qui lui facilita quelques bonnes affaires.
Elle réussit à conserver un train de maison plus en rapport avec ses prétentions qu'avec ses moyens. Mais quand elle sortait du salon de Mme Malval ou de toute autre amie riche et triomphante, son désespoir d'être tombée si bas se transformait en frénésie. Un désir, effroyable de violence et de passion, la tourmentait et la déchirait. Elle voulait, coûte que coûte, retrouver son ancienne splendeur, et mieux encore, et satisfaire les coûteuses exigences d'une vanité inguérissable et dévorante comme un cancer!
Elle avait alors des crises de colère terribles, de ces colères du Midi qui font trembler les vitres et claquer les portes, qui brisent les assiettes et renversent les chaises, et qui se terminent généralement dans un bon lit, avec une tisane parfumée d'eau de fleurs d'oranger, ou devant un copieux repas.
Ces fureurs, elle les passait sur sa fille et sur sa bonne. L'une, giflée, injuriée, bousculée, fuyait en pleurant et s'enfermait dans sa chambre; l'autre, après quelques séances de ce genre, rendait son tablier et quittait au plus tôt cette demeure diabolique.
D'autres fois, c'étaient des scènes de larmes, des accablements, des prostrations, ou bien de longues kyrielles de plaintes dont Fanny avait les oreilles rebattues. Mme Guitton maudissait le sort, jurait qu'elle était abandonnée de Dieu et des hommes, que le monde entier conspirait contre elle. Et à travers tout cela, roulait toujours, comme un torrent
fangeux, l'avide besoin d'être riche, considérée, importante, adulée, d'agir sur autrui, de gouverner, de dominer, de se mêler à la vie des uns et des autres, l'implacable tentation où son âme se tendait, et qui contractait ses nerîs.
Elle devenait alors pareille à une terre brûlée par l'été, craquelée de soleil et de sécheresse et qui attend avec avidité la pluie du ciel, la bonne pluie, qui fera renaître en elle la fécondité et l'abondance. Et cette pluie, c'était l'argent béni, bienfaisant, indispensable à son orgueil, l'argent, qui, seul, pouvait remplir cette âme vide, soutenir cette existence sans étais, dont l'unique raison d'être était un étalage de fortune et de bonheur et ce sentiment tranquille et bas que l'on constitue, pour les passants, un objet d'admiration et d'envie sournoise.
Une de ses pires souffrances fut de voir Mme Malval prendre dans le monde la place qu'elle y aurait dû conserver. M. Malval était devenu très vite un homme d'affaires plein d'importance, intéressé dans un grand nombre de trafics, administrateur de plusieurs sociétés trop anonymes, fondées pour l'exploitation de mines, de marais salins, de chemins de fer et surtout de gogos. Mme Malval grandit quand Mme Guitton déclinait. Elle eut à son tour un de ces salons de passage, plein d'intimes, de familiers, de simples connaissances et d'inconnus, que l'on voit naître brusquement dans les grandes villes et qui raflent les relations comme avec un filet. Il y défila plusieurs centaines de personnes; quelquesunes s'ancrèrent. Mme Guitton fut de celles-là. Elle détestait cordialement Mme Malval, mais se sentant plus diplomate et plus volontaire qu'elle, supérieure,
en un mot, elle eut l'habileté de devenir une de sesmeilleures amies, sa conseillère et sa confidente. Sachant par expérience personnelle la puissance de la flatterie, elle flatta Mme Malval. Elle la flatta, avec contrainte, avec horripilation, et se l'attacha ainsi par la glu tenace de ses compliments et de ses louanges. Elle lui porta plusieurs fois par semaine sa récolte de potins. Et bientôt, il devint impossible à Mme Malval de se passer d'Élodie, qui en profita au point de prendre dans sa maison une sorte d'influence occulte et secondaire, une influence sourde de parasite, insignifiante à première vue, mais dont bien des gens éprouvèrent les effets, tant mauvais que bons.
Ce fut donc avec un sentiment d'extrême méfiance que le docteur Boucanier reçut, un jour, la visite de Mme Guitton. Pauvre, intrigant, prêt à tout pour arriver, ce Boucanier, acharné à cette lutte pour l'argent à laquelle la concurrence et l'abondance des jeunes médecins condamnent les nouveaux venus? n'avait pour parvenir que sa complaisance. Il attendait de ses clients la maladie qu'ils se souhaitaient pour la leur reconnaître. Il envoyait aux eaux qu'elles choisissaient les jeunes femmes qu'un ami y attendait, défendait aux maris l'approche de leurs épouses, quand celles-ci avaient une intrigue ailleurs. Il se créait ainsi une clientèle élégante et riche, dont iî tirait profit et considération.
Mme Guitton, toujours au courant des dessous de la société, n'ignorait rien de lui, et le docteur Boucanier connaissait de réputation sa visiteuse. Ces deux augures se considérèrent avec prudence et
respect, et la déférence avec laquelle le jeune médecin accueillit Mme Guitton la flatta énormément.
Boucanier, long, maigre, laid, antipathique, semblait avoir récolté, dans sa vie d'amphithéâtre, les germes des principales maladies qu'il y avait étudiées. Il avait le teint jaunâtre, ravagé de bile et les yeux cerclés de brun des malades du foie, les pommettes saillantes et rouges et la petite toux sèche des phtisiques, le souffle court des cardiaques, la démarche saccadée et brusque des ataxiques. Il répugnait comme une salle d'hôpital. Il demanda obséquieusement à Mme Guitton ce qui lui valait l'honneur de la recevoir.
— Ma foi, monsieur, dit Mme Guitton, avec aisance, il n'est pas besoin de faire de simagrées entre nous. Je viens vous demander un service d'une nature si . . . délicate ... si . . . spéciale que je ne sais trop comment m 'exprimer . . .
Le docteur Boucanier frotta l'une contre l'autre ses mains décharnées, qui auraient pu servir à un examen ostéologique. Il avait la manie de renifler avant de commencer chaque phrase, comme s'il avait besoin de débarrasser sa voix de ce ton nasillard qu'elle conservait cependant.
— Madame, un service demandé par vous est sûrement d'une nature telle que je peux, à l'avance, vous promettre de vous le rendre.
Mme Guitton s'inclina.
— Vous êtes mille fois trop aimable . . . Voici le cas. Un jeune homme auquel je m'intéresse beaucoup, — un garçon très bien sous tous les rapports, distingué, très riche, tout à fait du «high-life» (elle prononçait higue-life), — voudrait se marier avec une
jeune fille que je connais et qui appartient, elle aussi, à la meilleure société. Seulement, — il y a un seulement! — la mère de la jeune fille est morte de la poitrine après un an de mariage, et le père hésite à marier sa fille. Pourriez-vous venir un jour chez moi, comme par hasard, et examiner la personne en question, sans qu'elle le sache, bien entendu? Cela vous suffira-t-il pour établir un diagnostic sérieux?
— La jeune fille se porte-t-elle bien?
— A merveille.
— Par conséquent, insinua Boucanier, il ne s'agit que de porter un jugement sur l'avenir?
— Vous l'avez dit.
— Mais, en ce cas, madame, il est fort aisé de connaître l'état de santé de ladite personne, du moins avec autant de certitude qu'en peut permettre un examen, somme toute, assez peu approfondi.
Sur ce, Boucanier attendit la suite. Il savait trop bien lui-même de quel genre de réputation il jouissait pour soupçonner Mme Guitton, qui avait un médecin habituel, d'autre chose que d'un intérêt caché.
La visiteuse continua, avec une aisance trop naturelle pour ne pas être affectée.
— Comme je vous le disais, je m'intéresse beaucoup à ce jeune homme et son avenir m'inquiète. Il serait si malheureux de ne pas épouser celle qu'il aime que je ne sais trop comment il prendrait ce malheur! D'un autre côté, en lui promettant de l'aider, je veux être sûre qu'on ne puisse me faire aucun reproche; votre diagnostic, docteur, délimitera exactement ma situation vis-à-vis de mon jeune ami. Je tiens à son bonheur, mais je tiens aussi à ce qu'il
sache que toutes les précautions étaient prises . . . On ne sait pas ce que l'avenir nous réserve, n'est-ce pas, docteur? Mais il est bon de s'assurer de lui, dans la mesure où on peut le prévoir, car nul n'échappe à la fatalité . . . C'est pourquoi je tiens à savoir exactement à quoi m'en tenir.
L'œil fin du docteur Boucanier avait suivi sur le visage de Mme Guitton ces expressions fugitives et ces lignes changeantes qui illustrent, en quelque sorte, d'une figure géométrique, les théorèmes obscurs du langage. A la fin, il renifla avec bruit, comme s'il flairait dans l'espace cette vague odeur de cimetière qui avait dû s'attacher à lui, au long de sa carrière médicale. Il déclara donc:
— Soyez tranquille, madame, vous saurez la vérité. Et il traduisait en lui-même:
— La vôtre.
Les deux interlocuteurs se regardèrent et se comprirent. Ils convinrent d'un jour. A l'aide d'un prétexte quelconque, le docteur Boucanier rencontra chez sa nouvelle cliente Mlle Diamanty. Il assura ensuite à Mme Guitton que ce mariage n'offrait aucun risque, que la jeune fille en question avait, sous des dehors un peu frêles, une santé excellente. Il eut même le front d'ajouter qu'elle était bâtie pour avoir des enfants et que cela la renforcerait au lieu de l'affaiblir.
Le résultat de cette consultation fut aussitôt transmis à Delville, et Mme Guitton lui promit de s'occuper très sérieusement de son projet.
Ce fut à ce même moment que M. Diamanty, après avoir longtemps reculé devant cette explication, se décida à déclarer à sa fille que son intrigue avec
M. Delville était indigne d'elle et que jamais elle n'épouserait cet intrigant. Bien qu'elle fût déjà avertie de tout cela par René, Edmée espérait encore. Elle éprouva un chagrin violent et que rendait plus aigu un sentiment d'inutile révolte. Elle demanda à son père les motifs de cette interdiction; il lui répondit maladroitement qu'elle n'avait pas à entrer dans ces considérations-là. Exaspérée, elle reprocha à M. Diamanty sa tyrannie. Il s'obstina et entra dans une colère excessive. Elle s'enfuit en sanglotant, et deux heures après, courait tout raconter à Mme Guitton, qui la plaignit, la consola, et, finalement, lui rappela qu'elle avait déjà promis son aide à René. Elle acheva en affirmant que l'absurde caprice de M. Diamanty ne durerait pas, qu'elle se chargeait de mener à bien ce mariage, qu'elle était la seconde mère d'Edmée et qu'elle ne l'oublierait point. La jeune fille se jeta dans ses bras en pleurant et fit à Mme Guitton mille serments, protestations d'amitié et caresses.
André Malval, allongé sur un rocking-chair, regarda avec impatience une montre ancienne, posée sur un guéridon, et où le temps faisait un petit bruit d'insecte qui ronge. Avec une nervosité maladive, il jeta à terre le livre qu'il feuilletait et s'appliqua minutieusement à déchirer du bout des dents un mouchoir minuscule.
Près de lui, des chaises longues et des fauteuils de
paille verte entouraient de petites tables, au centre de la serre que prolongeaient deux salons en enfilade, visibles par les larges carreaux d'une porte vitrée. Les yeux inquiets d'André parcoururent la vaste campagne automnale, jaune et comme agrandie par la nudité croissante des rameaux, toute flottante dans l'eau livide du brouillard, dont les lignes laiteuses ondulaient avec lenteur. Des ombres féminines traversèrent une allée, vagues comme des apparitions, au son de la clochette du portail.
— La voilà, peut-être? murmura-t-il.
L'anxiété lui donna un accès de toux, et une sorte
de désespoir immense passa dans ses larges yeux bleus, éclatants et durs, chargés de fièvre, et que rendaient plus saisissants encore une longue figure maigre, une bouche frémissante, mince et sèche, et un grand front où roulaient les boucles emmêlées d'une chevelure sombre. Cette physionomie avait quelque chose d'ardent, de tragique et de contenu qui lui communiquait une beauté anormale, et de ce visage livide, aux longs pieds cambrés et aux mains décharnées et exsangues, tout le corps avait une élégance nonchalante qu'accentuaient les vêtements noirs, qui le moulaient.
On chuchotait. Un chien aboya. Puis un pas, accompagné du va-et-vient soyeux d'une robe, glissa de pièce en pièce. Toute vie concentrée dans ses prunelles, André attendait. Au fond du salon, Edmée parut, fine et légère. Les pommettes du jeune homme se colorèrent brusquement.
— Enfin vous voici, Edmée, dit-il, en lui tendant la main, très lentement, comme s'il avait peur de se casser un membre. Vous m'excuserez de ne pas me
déranger. J'ai encore eu un crachement de sang, avant-hier, et je suis de nouveau immobilisé.
— Isaure me l'a dit, fit Edmée, qui s'installait auprès du malade. Où est-elle aujourd'hui, Isaure?
André eut un sourire ironique et las, où il entrait pas mal de méchanceté et beaucoup d'amertume, cette amertume presque vaniteuse des malades, de qui on ne se tracasse jamais assez, à leur gré, et qui trouvent dans cette constatation une manière de plaisir féroce.
— Isaure? Où voulez-vous qu'elle soit? Chez les Junot-Kapry. Elle y passe sa vie maintenant. Maman fait des visites, et Roger doit jouer dans quelque brasserie. Je suis seul . . . comme toujours! Ou plutôt, reprit-il, j'étais seul. D'ailleurs, je ne m'en plains pas. Il n'y a au monde qu'une société que j'aime: la vôtre. Toutes les autres m'écœurent, me dégoûtent ou me fatiguent. — Savez-vous que vous êtes très en retard? acheva-t-il en consultant sa vieille montre à miniature et en mettant dans sa voix sourde et câline toute la tendresse d'un baiser.
— C'est vrai, dit Edmée, qui se dégantait. Au moment où j'allais sortir, Mme Guitton est venue, et j'ai dû rester avec elle assez longtemps . . .
En prononçant ces paroles, Edmée eut une expression de tristesse poignante que Malval aperçut. Il n'osa pourtant pas l'interroger.
Malgré les assurances réitérées de Mme Guitton, Edmée Diamanty avait peur de ne pas épouser René, et une inquiétude corrosive et constante envenimait sans cesse la plaie de son âme torturée et incertaine, toujours en route de l'espoir au désespoir et des rêves d'avenir aux affres du présent.
— Mme Guitton aurait pu choisir un autre moment
pour venir vous voir, s'écria André, avec une passion fébrile; cet après-midi m'appartenait. Toutes les minutes où elle vous a retenue, elle me les a volées. Pendant tout ce temps, j'attendais. Et l'attente, pour moi, c'est presque une maladie . . . D'abord, on regarde, de très loin, venir l'heure à partir de laquelle on pourra espérer, et ensuite, on est là tendu tout entier vers le bruit annonciateur, le temps passe, on craint que votre amie ne vienne pas, le plus léger pas vous fait sursauter et vous tord les nerfs, on a l'impression de devenir une oreille, oui, une oreille énorme, unique où chaque chose résonne, avec le fracas des pierres jetées au fond d'un gouffre . . . Et cela donne la fièvre, le cœur bat, on ne trouve de calme nulle part, et quand votre espérance s'en va, il semble que de l'ombre entre en vous, quelque chose de lourd, d'énorme, d'écrasant comme le sentiment de l'éternité . .
Edmée s'était à demi jetée dans une bergère, avec une de ces poses abandonnées qui lui étaient familières, où, les jambes croisées, une main pendante, elle appuyait sa ïëte songeuse contre le dos de l'autre main accrochée au dossier.
— Mon pauvre André, vous me navrez! Pourquoi vous mettez-vous dans des états pareils? Cela ne vous vaut rien du tout. Le docteur vous a recommandé le repos le plus absolu. Et vous vous tourmentez pour rien!
— Pour rien, s'écria-t-il, avec amertume. Ce n'est peut être rien pour vous de venir me voir, mais pour moi, vos visites sont tout . . . Oui, tout, ne hochez pas la tête! . . . Pensez donc à mon existence! Voilà un an que je me soigne, un an que je ne sors plus,
que je ne bouge presque pas> avec des périodes comme celle-ci où l'on me recommande l'immobilité et le silence . . .
— On ne dirait pas que le silence vous est recommandé, fit Edmée, avec un sourire taquin.
— Mais je me tais tout le jour, Edmée, j'ai bien le droit de parler un peu quand vous venez. Et d'ailleurs, je ne peux parler qu'avec vous seule. Vous seule êtes de la même race que moi . . . Vous êtes un être vivant, vous! Mais les autres! Est-ce qu'ils ont une sensibilité, une pensée, une âme? De quel musée les a-t-on sortis? Ils ont encore au tour du corps les bandelettes dans lesquelles on les a roulés! Que suisje pour eux? Un extravagant, un névrosé, un détraqué, comme ils disent dans leur informe patois d'imbéciles. Avec vous, je parle, vous me comprenez, vous savez ce que c'est qu'un livre, un beau vers, une symphonie, un portrait de Reynolds . . . Avec eux, on bafouille.
Sa longue main osseuse et livide eut un geste de dédain, comme s'il jetait la cendre d'une cigarette.
A demi ramassé sur lui-même, la tête enfoncée, les yeux étincelants, les pommettes en feu, les doigts frémissants, Malval était presque effrayant d'ardeur mal comprimée, d'enthousiasme, de désespoir et de sauvagerie latente. L'amour terrible de la vie, si tragique quand la vie chancelle, bouillonnait dans ce corps usé et affolait cette imagination.
— Comme vous vous exaltez, André! fit Edmée, sans quitter sa jolie pose, je ne viendrai plus vous voir si mes visites sont pour vous une telle occasion de fièvre.
Malval se renversa en arrière, et plus calme, sou-
Tiant, l'œil mi-clos, considéra longuement son amie. Sa robe d'homespun verdâtre, toute semée de poils d'argent, l'enserrait d'un fourreau élégant que dépassait un empiècement de velours cachemire. Une bande de même étoffe formait galon au bas de la jupe. A ses mains scintillaient une opale bleuâtre, trouble, nacrée d'irisations mobiles et une longue émeraude cerclée d'or. Et sous un grand chapeau noir à plumes courbes, sa tête amenuisée et délicate semblait s'appesantir comme un objet trop lourd pour son support, trop fragile et d'une incomparable délicatesse. Et elle parut à André la plus belle de ses pensées, celle que toutes accompagnent en triomphe, celle qui ne visite que les heures divines et qui n'amène que les nobles émotions.
— Mais, Edmée, déclara-t-il enfin, plus posément, comment voulez-vous que je sois calme? Encore une îois, est-ce une existence que je mène? Notez que je le constate pour m'expliquer, non pour me plaindre. Je vis plus ici que ma mère au milieu des potins où elle s'amuse, que ma sœur dans les salons où elle poursuit le lieutenant de Vittaccia et que cet insupportable Roger dans les tripots où il se ruine, malgré tout l'argent qu'il carotte à papa. Pensez donc! Avant de tomber malade, j'étais n'importe qui. Avec plus de sensibilité et plus de tendances à la rêverie, je ressemblais à tout le monde. Mais maintenant! . . . Je me suis trouvé seul pendant des heures et des heures, n'ayant que mes livres et mes pensées. Il a bien fallu que je devienne intelligent. La vie se retirait de moi; j'ai dû la reconstruire, toute, en moi-même, j'ai tout analysé, tout recommencé, tout scruté. Alors, j'ai compris que je m'éloignais des routes habituelles
où se pavane cette humanité de pacotille, où se congratulent tous ces laissés-pour-compte d'une race supérieure. J'allais dans un pays neuf, et je n'y trouvais point de visages de connaissance. Je me singularisais lentement. J'ai commencé à savoir que notre valeur personnelle est uniquement dans notre puissance d'originalité. On dirait que la nature fabrique des gens à la grosse, sur un modèle unique, puis, de temps en temps, elle interrompt sa besogne mécanique et s'applique à créer un type qui se distingue des autres. Et je ne connais que vous et moi, Edmée, qui soyons des êtres personnels, ne ressemblant qu'à nous-mêmes . . . Peut-être aussi Sunhary, — mais Sunhary est si boutonné que l'on ne sait pas à quoi s'en tenir avec lui . . . — J'ai donc retiré un grand profit de ma souffrance. Certaines maladies affinent et élèvent. Combien de grands artistes ont dû leur talent à un délabrement organique! Et puis, Edmée, je crois qu'il y a dans la maladie un charme, horrible certes, mais un charme tout de même . . . C'est une sorte d'isolement physique et moral, on regagne en face des choses ses distances perdues par la bousculade de la vie, on voit mieux l'univers ... On acquiert une sensibilité plus riche, une délicatesse de perceptions plus douloureuse et plus intense ... Et tenez, voici justement ce que j'ai trouvé chez un écrivain que j'adore et dont je vous ai parlé bien souvent, Novalis . . . Passez-le-moi, s'il vous plaît . . . C'est ce volume-là, — non, pas celui-ci, — à côté, la reliure en cuir roux . . .
Edmée donna le bouquin à André, qui le feuilleta avec une hâte fébrile et lut la phrase suivante: «La
maladie, comme la mort, fait partie des plaisirs de l'homme.»
— Est-ce assez étrange! continua-t-il du même ton bas, inquiet, avide. Croyez-vous que la mort soit un plaisir pour l'homme?
Edmée leva la tête avec inquiétude.
— André, pourquoi me demandez-vous cela? Pourquoi parlez-vous toujours de la mort? Vous n'avez à la bouche que cet horrible mot . . .
— J'en parle, parce que j'y pense. N'est-ce pas naturel? Je vais à sa rencontre, il est tout simple que je m'occupe d'elle. (Il y avait dans sa façon de prononcer ces phrases une solennité qui ne manquait pas d'affectation.) Je comprends que la maladie soit un plaisir pour l'homme, je suis curieux de savoir si c'est aussi vrai de la mort . . .
— Ce n'est pas vrai, cria Edmée, en se rapprochant de Malval. Vous n'êtes pas malade, vous ne mourrez pas, mais, de grâce, ne parlez pas de . . . cela, à tout moment ... On dirait qu'elle vous attire, et vous savez, elle vient quand on s'occupe trop d'elle, il ne faudrait jamais prononcer son nom. Il faudrait bander ses yeux, ne pas se souvenir de son existence . . .
— Vous en avez peur?
— Oui, peur, peur, peur. . . Là, êtes-vous content? Vous aussi d'ailleurs . . . Tout le monde en a peur. On ne peut pas ne pas être terrifié devant elle. Si vous dites que vous êtes plus courageux que les autres, vous mentez . . .
— Je ne dis pas cela, répliqua André. Parfois, je songe que je l'accepterais avec résignation, d'autres fois, je l'attends avec joie, même avec impatience . . . Et puis, je me révolte contre elle, j'éprouve un tel
désespoir que je me roule sur mon lit en sanglotant, que je brise de fureur tout ce qui me tombe sous la main, que je hurle des injures à la divinité . . . Les nuits surtout sont terribles . . .
Un souvenir harassant le fit blêmir, il passa son mouchoir sur ses tempes, à qui le souvenir de certaines insomnies arrachait des gouttes d'angoisse et d'épouvante. Après quoi, plus courageusement, il Teprit:
— Et puis, que sait-on? J'aime trop la vie pour ne pas aimer aussi la mort. Vous y voyez surtout une interruption définitive de l'être. Non pas! C'est une autre forme qu'il prend, voilà tout, aussi curieuse, aussi étrange que celle-ci. Il n'y a que de la vie partout, l'univers en regorge ... Ah! toutes les formes, toutes les ressources, toutes les métamorphoses de la vie! .
Il frissonna, il avait la fièvre. Il enfonça ses mains froides sous les coussins pour les réchauffer.
Il semblait que les paroles de M al val correspondissent chez Edmée à des sentiments mystérieux, à des méditations secrètes. Elle s'écria d'une voix irritée, autoritaire, aiguë, avec une hâte anormale:
— Ne parlez plus de . . . cela. Je vous interdis de prononcer encore ce mot!
André sourit doucement. Il croyait que Mlle Diamanty ne pouvait supporter l'idée qu'il mourût. Et cette pensée l'enchantait, gonflait de joie en même temps sa vanité et son affection.
— Je vous parlerai donc de la vie, fit-il. Je l'aime tant, je la sens si bien, depuis que je suis isolé! On la comprend mieux ici que dans les salons ... Et tenez, je voudrais vous expliquer un curieux phéno-
mène. En même temps que je deviens plus personnel, je me désintéresse aussi de moi-même, mes pensées m'appartiennent moins . . . C'est très difficile à expliquer ... Il me semble qu'elles viennent d'ailleurs, je suis leur hôte d'un jour, elles s'arrêtent chez moi, puis elles repartent ... Et j'échappe à mon esprit, à sa perpétuelle analyse, à sa contemplation sans fin. Je crois communier avec la terre entière, je me dissous dans une extase multiple. Je sens naître en moi tous les désirs, toutes les ardeurs, toutes les natures. Je deviens une simple forme où tressaille l'instinct d'un être innombrable. Je crois me fondre dans tout ce que je regarde. Et lorsque quelqu'un paraît, n'importe qui, le jardinier ou Isaure, ou un ami, un être enfin, j'ai envie de l'embrasser, de le serrer sur mon cœur,, de pleurer d'attendrissement contre son épaule . . .
— Oh! fit Edmée, je me perds bien souvent, moi aussi, dans ces rêveries sans objet . . . Les soirs de pluie, quand je suis seule, je me mets près de la fenêtre, le front appuyé à la vitre. D'abord, le froid me glace la peau, puis la chaleur revient lentement. Je vois la rue briller sous l'averse, et un jardin, en face, pendre tristement, avec toutes ses ramures, qui s'égouttent ... Je regarde la chute verticale de l'eau et j'ai la sensation qu'il n'arrivera plus rien, que la vie est finie, que la pluie tombera comme ça, pendant des siècles et des siècles . . . Cela vous fait mal à la tête et mal au cœur. On a les tempes serrées comme avec des ongles. On finit par penser qu'on se répand avec l'averse, qu'on se dissout, goutte à goutte, et cela est très doux, très reposant ... On reste ainsi indéfiniment dans une sorte d'oubli, sans souvenir, ni tristesse, ni regret, ni désir, ni rien . . .
— C'est vrai! s'écria-t-il, avec joie. Avec vous, ce qu'il y a d'épatant, c'est que vous comprenez toujours tout et que vous avez des sensations d'une finesse incomparable.
Et ils évoquèrent encore d'autres subtils sentiments où se plaisaient leurs sensibilités frémissantes jusqu'à la maladie et leur imagination qu'exaltaient la lecture d'oeuvres rares, la musique et une solitude trop fréquente. Ils s'exaltaient dans cette ardeur spéciale à certains êtres jeunes, qui trouvent un orgueil singulier à raffiner sur leurs sensations et à savoir qu'ils sont seuls à en éprouver de pareilles; il y a dans la différence des émotions une hiérarchie indéfinie, et c'est dans cette inégalité fondamentale que reposent toute supériorité et toute infériorité.
Le brouillard, de plus en plus épais, isolait les maniaques d'analyse; au delà des vitrages, on ne voyait qu'une opacité laiteuse. André et Edmée pouvaient oublier le monde et ses soucis dérisoires, se croire deux êtres élus, réunis dans leur vaniteuse pensée, pour s'occuper, au milieu du désaveu universel, de quelques-unes des choses qui leur semblaient plus importantes que tout: la culture de leurs âmes et leurs préoccupations artistiques ou littéraires.
— Oui, répéta Malval, qui causait moins qu'il ne rêvait tout haut, je parlais tantôt des arbres qui se renouvellent et de nous qui passons . . . Et pourtant, si les arbres persistent, les feuilles tombent, et si nous mourons, les idées demeurent . . . Nos pensées ont visité bien des hommes, elles visiteront de même nos successeurs. Nous disparaissons, mais cela n'a pas d'importance. Il suffit que nos divines hôtesses
reviennent habiter d'autres demeures. Cette recherche de la grâce et de la beauté en toute chose, que d'hommes l'auront encore! Ce panthéisme instinctif qui me fait croire parfois que je pousse avec les plantes et que je vole avec la poussière, et qui incline votre visage vers la chute de la pluie, hantera toujours bien des âmes . . . L'adoration qui nous trouble en face du génie de Beethoven, de Schumann, de Wagner, sera la même chez tous ceux qui les aimeront à leur tour. Et l'émotion que nous communique une phrase de Chateaubriand, de Renan ou de Shelley est pareille à celle de nos frères disparus et de nos frères à venir. Ah! Edmée, qu'importe que nous passions et que la mort nous dépouille de notre conscience: ce qu'il y a de meilleur en nous subsistera toujours, et ce quelque chose d'impérissable est ce que nous avons de moins personnel. J'ai l'air de me contredire, ajouta-t-il, et pourtant, c'est lorsque nos pensées s'éloignent de nos soucis égoïstes et se généralisent, que nous devenons moins pareils aux autres, plus originaux . . .
A ce moment, André eut un nouvel accès de toux. Un souffle saccadé déchira sa poitrine en sifflant. Un peu de sang vint à son mouchoir. Il crispa son poing, furieusement, dans un geste de révolte, qui niait toutes ses précédentes paroles. Il parut suffoquer d'indignation et de terreur, comme s'il allait toucher tantôt de tous ses pores, au lieu de l'air fluide, tiède et parfumé, le bois lisse du cercueil. Edmée suivait avec angoisse cette expression sur le visage soudain cramoisi de Malval.
— Oh! André, ne parlez plus, je vous en prie . . . Voyez, vous vous êtes fait mal. Taisez-vous mainte-
nant. Je vais vous lire quelque chose. Que voulezvous que je prenne? Vigny ou Laforgue?
— Non, murmura-t-il, Léopardi, vous savez. . «Le Soir du jour de fête» . . . J'aime tant cela . . .
Elle lisait les vers d'une façon incomparable; sa voix douce, lasse, câline, se faisait plus ardente, et en même temps, plus douce et plus câline. Elle faisait un sort à chaque mot, elle insistait sur chaque pensée. Elle avait des intonations qui caressaient les phrases, se traînaient sur elles, les enlaçaient avec volupté. Elle les prononçait avec une mélancolie pénétrante,, lentement, et les laissait aller ensuite, à regret, comme l'on abandonne des souvenirs insupportables à force de langueur. Et comme un rythme brutal, douloureux et vulgaire, la toux d'André, maintenant réveillée, coupait les plaintes harmonieuses du poète:
«Tout cela n'est plus que paix et silence, le monde entier se tait, et d'eux plus un seul mot. Dans mon premier âge, à l'âge où l'on attend impatiemment le jour de fête, quand il était passé, j'étreignais mon chevet dans une douloureuse insomnie et bien avant dans la nuit, un chant qu'on entendait par les sentes s'éloigner et mourir peu à peu déjà pareillement me serrait le cœur.»
Mais séparés dans leur rêverie, ils évoquaient des images qui les éloignaient l'un de l'autre, autant qu'un navire éloigne du quai la femme qui suit, d'un regard trempé de larmes, l'amant retenu au port et qui regarde décroître, avec un regard accroché à eux comme une ancre, les mâts et les voiles sanglantes que des coulées d'or enveloppent.
A quoi donc songerait Mal val, sinon à Edmée? Et pourtant, cette pliante Edmée ne pense qu'à Del-
ville, aux angoisses de l'heure présente, aux incertitudes de l'avenir. Accents perdus d'un soir de fête! Ce qu'ils réveillent en chaque âme, c'est elle-même, dans sa songerie la plus égoïste.
Le brouillard tombé se dissipait, bu par les feuilles et la terre. Les formes végétales reparaissaient confusément, longues, incolores, tremblantes comme des algues vues à travers l'eau.
— Il faut que je m'en aille, dit Edmée, en consultant sa montre, Mlle de Norfalk doit m'attendre au tram de Saint-Giniez, à cinq heures et demie.
— Mais je ne veux pas que vous partiez, toute seule, à ces heures-ci. Quelqu'un vous accompagnera. Pourquoi n'est elle pas venue jusqu'ici?
— Parce qu'elle devait voir son directeur, cet après-midi, et que, dans ce cas, elle ferait des folies pour gagner un quart d'heure. Votre mère lui avait promis qu'on me ramènerait à Saint-Giniez . . .
A ce moment, Roger parut, morne, sinistre, le chapeau enfoncé sur les yeux. A toute son attitude, on pouvait lire qu'il venait encore de perdre au jeu une forte somme d'argent.
— Tiens, vous voilà, Edmée! Je ne m'attendais guère à vous trouver ici.
— Je m'en vais.
André pria son frère de raccompagner Mlle Diamanty; il y consentit avec d'autant plus de plaisir qu'Edmée était une de ces femmes avec qui aucun homme ne refuse de se montrer en public.
Elle cheminait, tout emmitouflée d'un boa de plumes blanches, le long des allées bleues où les becs de gaz pâlots semblaient faire de l'œil au passant.
— N'êtes-vous pas inquiet de la santé d'André,
demanda-t-elle enfin, quand elle vit que son compagnon ne se décidait pas à parler. Je l'ai trouvé bien exalté aujourd'hui. Il devait avoir la fièvre. Et il a toussé tout le temps . . .
Elle tombait mal. Roger n'avait jamais beaucoup aimé son frère, mais il se trouvait, ce soir-là, particulièrement irrité contre lui par le fait d'avoir perdu, au baccara, tout l'argent emprunté, la veille, à Delville. Il haussa les épaules.
— Vous croyez à la maladie d'André, vous? Ah bien! vous en avez de bonnes.
— Pourquoi donc, Roger? Que voulez-vous dire? Malval ne demandait qu'à exhaler sa bile, il s'écria:
— Si André était malade, comme il le dit, il ne penserait sans doute pas à jouer une comédie aussi burlesque . . . Est-ce que ça ne vous dégoûte pas, vous, sa langueur, et ses phrases compliquées, et ses attitudes? Il cherche à se faire une supériorité de sa maladie et méprise les pauvres hères assez dénués de chance pour être en bonne santé et ne pas jouir comme lui d'une «sen-si-bi-li-té raf-fi-née». On dirait qu'il est devant la postérité, ce pitre lugubre, et que la postérité gardera précieusement son image. Il est à se tordre, avec ses fleurs, et ses coussins, et ses livres, et ses cravates, et ses phrases sur la mort! Répugnant individu! Et dire que vous gobez ça! Je vous croyais plus intelligente. Au fond, mon frère, c'est un assez sale bonhomme et un sinistre cabotin, rien de plus. Il est bouffi de vanité comme maman, seulement maman a une bonne vanité bourgeoise, et lui, une vanité artiste, la plus odieuse de toutes. Il crève de rage de ne pas avoir plus d'importance et de ne pas dominer tout le monde. Alors il a
choisi le truc de la maladie pour se rendre intéressant. Il prend un air résigné et fataliste de victime pour attirer la pitié des gens avec une lâcheté qui me donne envie de vomir . . .
— Vous ne faites pas autre chose, cria Edmée, furieuse. Alors, sa toux, sa fièvre, ses crachements de sang, c'est inventé, d'après vous?
— Bah! il ne faut rien exagérer. Il est un peu démoli, mais dans deux ans, il se portera aussi bien que vous et moi, vous verrez. Son dernier crachement de sang n'a rien été du tout. Et tenez, il ne fait pas un mouvement de peur de rendre son âme prétentieuse et poseuse au Dieu des puffistes, mais je parie qu'il a très bien pu vous parler, pendant des heures, sans que vous réussissiez à placer un mot . . .
— Comme avec vous, glissa Edmée.
— Et sans qu'il en paraisse plus fatigué, continua Roger. Je vous dis, moi, qu'il exploite sa situation. Tout chez lui est calculé, étudié à l'avance. Si vous le voyiez, le matin, quand il s'habille! Le valet de chambre est occupé deux heures avec lui, à le friser et à lui apporter ses écharpes . . . Tout ça pour épater les gens avec un stoïcisme à la Sénèque, dans une serre empuantie. Au fond, voyez-vous, c'est un monstrueux égoïste, un . . .
Ils étaient arrivés à Saint Giniez. Les globes verts et rouges d'une pharmacie brillaient dans l'ombre. A leur lumière, la silhouette de Mlle de Norfalk allait et venait sur le trottoir. L'œil cyclopéen d'un tramway grossissait vertigineusement, glissant sur la pente de la rue Paradis.
— Et vous, Roger, un envieux et un raté, cria Edmée, vous avez encore perdu au jeu, n'est-ce pas?
Méchant garnement! Je dirai à René qu'il ne vous donne plus rien.
La riposte de Malval arriva prompte comme une balle que renvoie une raquette de tennis.
— Vous avez peur que je ne vous en laisse pas assez à manger, n'est-ce pas? Soyez tranquille, Edmée, il vous en restera suffisamment pour vos robes. Vous n'aurez pas travaillé en pure perte . . .
L'intention meurtrière de la phrase frappa si durement Edmée qu'elle ne trouva rien à répondre. Roger s'éloigna. Mlle de Norfalk s'approchait. Les deux femmes montèrent en tramway. Une pensée unique tourmentait l'esprit d'Edmée.
— Est-ce cela qu'on va penser de moi? Est-ce cela qu'on murmurera derrière mon dos? Oh! que ce monde est sale! sale! Quelle boue!
Elle pleura toute la soirée.
— Je vous ai fait attendre, Éiodie, fit Mme Malval, en entrant dans le salon. Excusez-moi. J'étais en train d'essayer. J'ai la couturière, aujourd'hui.
— C'est toujours Joséphine?
— Oh! non! Comment! Je ne vous ai pas raconté? J'ai eu des ennuis sans nombre avec Joséphine. Vous vous rappelez si j'ai été bonne pour elle, quand elle a perdu sa mère? Eh bien! elle m'a fait faux bond, trois fois de suite ... Et pour aller chez Mme Junot Kapry, à qui je l'avais indiquée.
Car figurez-vous que Mme Junot-Kapry a adopté mon système. Elle ne commande que sept ou huit robes par an chez une grande couturière; les autres, c'est une ouvrière qui les lui taille à domicile. Ça revient infiniment moins cher . . . Que vous disais- je? Ah! j'y suis! ... Mme Yssertèze m'en a fourni une qui est excellente. Elle a travaillé chez Paquin, ma chère! Voulez-vous une tasse de thé?
Et comme Mme Guitton acceptait, elles passèrent dans la salle à manger. Tout en sirotant sa boisson, Mme Guitton commença:
— Vous n'êtes pas sans ignorer que René Delville fait les yeux doux à Edmée?
— Il faudrait être aveugle pour ne pas s'en apercevoir, répliqua Mme Malval. Et dans un brusque sursaut de curiosité, elle ajouta:
— Est-ce qu'il l'aurait demandée en mariage? Mme Guitton ne répondit pas de suite. Elle
achevait de boire. Puis elle s'essuya la bouche, posa la tasse sur la table et dit enfin:
— Je ne crois pas.
Les yeux de Mme Malval brillaient, on sentait à les voir la chaleur de ses lèvres; ses doigts, machinalement, furetaient dans une corbeille, placée près d'elle, et qui contenait des écheveaux de soie, des rubans, des bouts d'étoffes, des boîtes, des enveloppes de lettres, tout un vide-poche d'intimité féminine.
— Alors, c'est un simple flirt?
— Je ne crois pas non plus.
— Qu'est-ce donc?
— J'ai dit qu'il ne l'avait pas demandée en mariage, je n'ai pas dit qu'il ne la demanderait jamais. Je sais pertinemment, au contraire, qu'il va le faire...
Elle prolongeait à dessein l'incertitude de ses phrases. L'impatience dévorait Mme Malval qui cria:
— Comment? René va demander Edmée? Qui vous l'a dit?
— Seulement, M. Diamanty ne la lui donnera pas.
— Un parti pareil? Mais il est fou! Et pourquoi, pourquoi? Expliquez-vous vite.
Mme Malval trépignait.
— Je ne peux pas arriver à le savoir. Mais il a dit textuellement à quelqu'un qui me l'a répété: «M. Delville n'épousera jamais ma fille . . .»
— C'est de la folie pure! René est très riche. Il y a quelque chose d'extraordinaire là-dessous. Qu'estce que ça peut bien être?
Mme Malval, torturée par le mystère qu'elle flairait, se penchait avec angoisse vers son amie. Elle répétait nerveusement:
— 11 faut tâcher de le savoir! Il faut tâcher de le savoir!
— Certainement, ma chère Anna, je compte sur vous pour cela. Je crois qu'il y a au fond une question d'intérêt.
— Mais laquelle? Puisque les fortunes sont presque équivalentes.
— Sait-on jamais? Les uns assurent que M. Diamanty a une jolie fortune, les autres que ses affaires sont embarrassées et qu'il a énormément perdu. Quand on vous fait riche, on vous fait millionnaire, et quand on vous fait pauvre, on vous met sur la paille.
— Il faudrait savoir ce qu'il a exactement. Je suis très mal renseignée là-dessus. Et certes, je peux me
vanter de connaître, à quelques chiffres près, la situation de toutes les familles de la ville.
Mme Guitton restait prudemment tapie, regardant s'exalter, grandir l'affolante passion de son amie.
— Qui sait ce que M. Diamanty donnera à Edmée, en la mariant?
— Qui sait? répéta Mme Guitton, comme un écho. Puis, jugeant le moment venu, elle jeta brusquement ces phrases:
— Mais à propos, chère Anna, je voudrais connaître votre opinion. En tout ce qui concerne les coutumes mondaines, votre avis fait loi. Quelle conduite devrons-nous suivre dorénavant? Notre responsabilité est en jeu. Vous recevez fréquemment ces jeunes gens ensemble. Ils pourraient se rencontrer chez moi . . . Nous n'ignorons pas qu'ils s'aiment, et, de plus, nous sommes averties que le père est hostile à cette union. Il serait, je crois, dangereux de continuer . . .
Mme Guitton avait mené son amie au point où elle voulait qu'elle fût. Un tel mystère, en affolant Mme Malval, ne lui laissait plus sa liberté d'action. Puisque, pour tout savoir, il fallait que ce mariage se fît, elle l'aiderait de toutes ses forces, acharnée à satisfaire sa manie, et sans souci des conséquences ni des responsabilités engagées. Que pouvait-elle répondre, sinon ceci?
— Mais, Élodie, c'est par hasard que nous sommes au courant de l'opinion de M. Diamanty. Lui-même ne nous l'a pas notifiée ... Et puis, nous n'en sommes pas même sûres. Nous ne pouvons pas prendre sur nous de bouleverser les rapports de nos amis pour satisfaire les intentions secrètes de M. Diamantv.
René et Edmée ont un simple flirt. C'est du moins tout ce que nous voyons. Nous n'avons pas à entrer dans d'autres considérations. Si René demande Edmée et qu'on la lui refuse, nous aurons toujours le temps de modifier notre manière d'agir ...
— C'est mon avis, dit Mme Guitton, et je reconnais avec plaisir que je suis sur ces questions-là toujours d'accord avec vous. Et j'en suis très flattée, car pour tout ce qui touche le tact et la bienséance, vous êtes infaillible et, ce n'est pas le cas, je vous assure, de M. Diamanty, par exemple. Je me rappellerai toujours que la première fois que j'ai dîné chez lui, — c'était peu après son mariage et j'étais la meilleure amie de sa femme, — j'ai été placée au bout de la table, malgré les protestations de cette pauvre Caroline . . .
Bien qu'elle eût déjà raconté au moins dix fois cette anecdote douloureuse, Mme Guitton ne se fatiguait pas de la redire. Chaque fois qu'elle la répétait, cette constatation lui apportait un renouveau d'amertume. Elle ne pardonnait jamais les petites blessures faites à son chatouilleux amour-propre, et sa susceptibilité vaniteuse se ranimait sans cesse au cuisant souvenir de ces humiliations. Elle avait d'ailleurs une mémoire admirablement douée pour conserver le souvenir des choses pénibles à rappeler tant aux autres qu'à soimême, et elle ne frôlait ses souvenirs, aussi sensibles qu'un nerf malade, qu'en y réveillant des horripilations passées.
— Alors, fit Mme Guitton, c'est décidé. Nous ne changeons rien à notre conduite.
— C'est le parti le plus sage, il me semble.
Sur ce, une porte s'ouvrit, et dans l'encadrement
parut un petit homme sec, nerveux, les cheveux épais et gris, qui chantonnait entre ses dents et faisait remuer ses sourcils touffus, d'un froncement perpétuel qui les rapprochait et les éloignait alternativement. Il portait sous le bras une dizaine de journaux.
— Tiens, Madame Guitton, vous êtes là? Eh bien! •cette santé est toujours bonne? Vous potinez encore toutes les deux? Figurez-vous que je cherche un coin tranquille pour lire mes journaux en paix! On a Imaginé de faire ma chambre à fond aujourd'hui. Trois femmes énergiques ont déclaré la guerre à mes meubles et travaillent à détruire ceux qui avaient eu la veine d'échapper aux précédents nettoyages . . .
Mme Malval interpella son mari.
— Est-ce que par hasard tu serais capable de me fournir quelques renseignements sur Diamanty?
M. Malval alluma un cigare et projeta ses sourcils vers les mèches pendantes de sa chevelure grise.
— Diamanty? Mais je ne connais que ça! C'est un vieil ami. Je l'ai vu justement tantôt à la Bourse. Il m'a . . .
— Alors, tu sais sans doute l'état de ses affaires?
Les sourcils de M. Malval redescendirent brusquement comme un rideau de spectacle sur une pièce terminée.
— Peuh? tu sais! C'est un bon négociant, il est bien connu sur la place, il a du crédit . . .
— Mais n'a-t-on pas dit qu'il avait perdu de l'argent? interrompit nerveusement Mme Malval.
— Peuh! on l'a murmuré. Mais la bourse et la conscience des gens sont des choses que nul ne
connaît à fond. Je ne sais rien de positif... D'ailleurs, je n'ai rien demandé, je ne suis pas curieux . . .
— Oh! pour ça, non, fit-elle, méprisante. Toi,. pourvu que tu lises tes journaux . . .
— En effet, chère amie; aussi avec votre permission, madame Guitton, j'irai chercher
... un endroit écarté Où de lire en repos on ait la liberté.
Il acheva sa citation dans un remuement comique de sourcils et repartit par où il était venu. Mme Guitton se leva à son tour. Mme Malval la raccompagna au portail.
— A jeudi prochain, Élodie. Menez-nous donc Fanny. On ne la voit jamais, cette enfant.
— Oh! elle est trop jeune encore pour que je la conduise avec moi. A cet âge, un rien les dissipe,, ces fillettes! Et il faut qu'elle travaille. A jeudi, Anna!
La grille rouge se referma. De sa main gantée,, Mme Guitton fit un dernier signe d'adieu à son amie,, et joyeuse et légère, rassérénée, elle courut à la station du tramway.
De retour chez elle, elle écrivit quelques mots à Mlle de Norfalk. Elle l'y priait de venir la voir pour causer avec elle d'une affaire urgente et personnelle. Dès le lendemain, dans l'après-midi, l'institutrice se présentait. La couperose empourprait son visage osseux et long. Elle paraissait si sévère et si instruite que l'on s'attendait, sitôt qu'elle ouvrait la bouche,, à en voir jaillir des règles et des exceptions, des conjugaisons et des chronologies, des preuves par neuf et des chefs-lieux de départements.
Mme Guitton lui prodigua les prévenances, la
poussa dans le meilleur fauteuil, lui roula un tabouret sous les pieds, lui entassa des coussins dans le dos et finalement se mit à parler. Elle préluda par une apologie savante de Mlle de Norfalk et insista sur le chagrin qu'il y avait, pour les amis de l'institutrice, à voir ses qualités de distinction, d'élévation d'âme, d'éducation aristocratique si méconnues dans le milieu où le sort l'avait placée.
Mlle de Norfalk dit qu'elle ne se plaignait pas Mme Guitton répondit que Mlle de Norfalk ne serait pas la femme admirable qu'elle était si elle se plaignait de quelque chose. Mlle de Norfalk montra des dents de jument, dans un sourire aimable. Le moyen de résister, quoi que l'on ait, à une telle profusion de douceurs!
— Vous avez trop de tact, mademoiselle, pour vous plaindre jamais de M. Diamanty. Moi, je n'ai pas les mêmes raisons que vous de me tenir sur la réserve. Et entre nous, M. Diamanty n'a guère d'éducation. C'est un excellent homme, mais pas très, très bien élevé... Oh! je le connais à fond! Et il m'a fait, dans sa vie, diverses petites choses qui vous étonneraient fort, si je vous les disais . . . Mais là n'est pas la question. Je tiens à vous avertir des projets de M. Diamanty, parce que j'ai beaucoup d'amitié pour vous et que les procédés de ce monsieur envers vous sont d'un . . . goujat.
— Quels projets? murmura Mlle de Norfalk, ahurie.
— Il paraît, ma chère, que Diamanty est très mécontent de vous et qu'il ne se gêne pas pour le dire à qui veut l'entendre. Il vous reproche d'avoir facilité les entrevues d'Edmée et de M Delville, — ou tout
au moins de ne pas l'avoir prévenu assez tôt. Et je puis, même, vous révéler qu'il cherche en sous-main une institutrice pour vous remplacer.
Mlle de Norîalk, très fière de son nom, de sa famille et de ses ancêtres et toujours ulcérée à la pensée d'occuper un poste où, selon elle, on ne la traitait jamais avec assez d'égards, rougit davantage sous sa couperose et se vit aussitôt traitée comme une domestique.
— En ce cas, dit-elle avec une vivacité hargneuse, il ne me reste qu'à prendre les devants et à quitter moi-même la place . , .
Elle souligna le mot avec une ironie vexée où elle laissait lire toute son horreur d'être assimilée à une bonne. Dans le sursaut de son indignation, elle mettait à nu sa blessure, l'irritait elle-même, la dévoilait publiquement, sans pudeur comme sans prudence. Par ce seul fait qu'elle usait plutôt d'un terme que d'un autre, elle vidait toute son âme et confirmait les prévisions sagaces de Mme Guitton.
Celle-ci lui prêcha alors la patience et la longanimité, mais de manière à l'acculer davantage à sa décision irraisonnée, à lui en faire découvrir les raisons et à lui défendre plus tard une échappatoire, par l'exagération des motifs secrets que ses hypocrites conseils extirpèrent de Mlle de Norîalk, soudain confiante et surenchérissant encore pour affirmer sa liberté de s'en aller sans plus attendre.
L'éloquence de Mlle de Norfalk finit par convaincre Mme Guitton.
— Si vous partez, mademoiselle, prenez garde de ne point faire allusion au motif de votre départ, M. Diamanty est un rusé personnage, il vous jurerait
ses grands dieux qu'on vous a menti et vous garderait jusqu'à ce qu'il ait trouvé une remplaçante. Car il ne sera guère content de savoir sa fille toute seule, en ce moment . . .
Mme Guitton ajouta qu'elle connaissait justement à Aix une famille qui cherchait une institutrice. Une de ses amies l'avait priée de s'en occuper. Mme Guitton insista sur ce fait que cette dame était noble (elle ne devait, il est vrai, sa noblesse qu'à elle-même et s'en montrait d'autant plus fière qu'elle ne l'avait pas toujours eue), et que Mlle de Norfalk y serait traitée comme une égale.
Mlle de Norfalk accepta. Fit-elle pas mieux que de se plaindre? Elle courut au logis des Diamanty et annonça tout de go sa décision à M. Diamanty, qui laissa voir son étonnement, essaya de la retenir et ne réussit qu'à se donner l'air d'être un monstre d'hypocrisie.
M. Diamanty, effaré et ne sachant à quel saint se vouer, se précipita chez Mme Guitton, qui l'attendait, lui conta son affaire et la supplia de lui découvrir une institutrice dans les quarante-huit heures.
Le lendemain, au moment où le bourdon de Notre- Dame-de-la -Garde épandait sur la ville les lentes vibrations de son thème de bronze, qu'accompagnaient les sonneries tapageuses ou réservées, graves ou rieuses, vieillottes ou enfantines des églises, Mme Guitton se présentait chez les demoiselles Eyglunent.
Les demoiselles Eyglunent étaient trois, comme les Grâces à qui elles n'avait jamais ressemblé et comme les Vertus Théologales avec qui leurs rapports étaient
fréquents et intéressés. Elles exploitaient la Foi, abusaient de l'Espérance et vivaient de la Charité.
Filles d'un industriel chimérique hanté de projets absurdes et d'inventions irréalisables, elles s'étaient trouvées orphelines de très bonne heure et sans le sou. L'honorabilité connue de leur famille et diverses protections ecclésiastiques leur permirent, quoique ignorantes, de donner des leçons. On les aida volontiers, et elles eurent autant d'élèves qu'elles en souhaitèrent. Chacun louait leur courage, leur honnêteté, leur dévotion. Avec les mêmes qualités qui permettent à tant de pauvres filles de mourir de faim, elles furent entourées, aimées, honorées et gagnèrent leur vie sans peine. Car elles étaient humbles et flatteuses et, habituées à recevoir, n'hésitaient pas à demander. Elles étaient de ces personnes pieuses qui, avec un mérite réel, font douter de ce mérite, et, parfois, le rendent haïssable, tant, sans se montrer précisément hypocrites, elles s'arrangent pour profiter de lui auprès de ceux qui ne récompensent que l'ostentation de la vertu et l'étalage de la religion.
On n'aime point ceux qui, dans le malheur, demeurent fiers, silencieux et dignes et ne s'abaissent pas. Le spectacle de la misère d'autrui ne suffit pas à la satisfaction des riches, quand cette misère n'est point étalée et quand ceux qui en souffrent ne se montrent pas flatteurs, quémandeurs et vils.
Les Eyglunent exploitèrent la vanité qu'il y a à paraître bienfaisant, elles s'entourèrent de protectrices heureuses du rôle qu'elles jouaient, elles donnèrent publiquement le spectacle agréable de leur
humilité, de leur reconnaissance et de leur misère. Leur pauvreté devint aussi productive qu'une richesse. Elles disaient à haute voix l'angélus quand Mme Guitton apparut, pareille à un ange annonciateur, qui aurait pris du ventre et coupé ses ailes. Ne venait-elle pas, elle aussi, porteuse d'une bonne nouvelle? Et elle les regardait en parlant.
Toutes trois, minces, longues, glissantes, les Eyglunent se ressemblaient, comme trois belettes qui cherchent un trou où s'introduire. Avec cela, sans être positivement laides, elles avaient ce quelque chose de terne, d'effacé, de banal, d'anonyme des êtres habitués à vivre chez autrui, et qui, à force de se modeler sur leurs maîtres, finissent par leur ressembler comme des miroirs. Elles parlaient moins qu'elles ne se faisaient l'écho des conversations. Ni blondes ni brunes, ni vieilles ni jeunes, sans gorge ni hanches, elles avaient de douces figures inexpressives, un teint blafard, des gestes menus, une voix servile. On les voyait si bien formées à l'obéissance passive qu'il ne vous entrait point dans l'esprit qu'elles pussent agir, sitôt qu'elles n'étaient plus commandées.
L'aînée, Mélanie, donnait des leçons de piano; Fernande, la troisième, de dessin; Adine, de français. Mme Guitton fit valoir, en la présentant, tous les avantages de son offre. Mlle Adine l'accepta, les larmes aux yeux. Quand bien même elle l'eût voulu, — et certes, elle ne le voulait pas, — aurait-elle pu refuser quelque chose à sa chère et bonne amie, Mme Guitton! Mais cette proposition réalisait ses rêves les plus secrets. La Providence faisait bien les choses. Mme Guitton apportait justement à Adine
ce qu'elle avait toujours désiré! Et les trois belettes se congratulaient mutuellement, pressées d'échanger leurs avis et bousculant leurs phrases, comme un troupeau de moutons se bouscule en courant.
— Ah! l'on a bien raison de dire que Dieu n'abandonne jamais les siens.
— Voilà ce que c'est que de se confier à la divine Providence!
— Et d'avoir de bons amis!
— Nous n'avons pas de mérite; mais nous nous sommes remises entre les mains de Notre Divin Maître!
— Nous n'avons pourtant pour nous que notre résignation et notre humilité.
— Nous valons si peu en comparaison des nobles cœurs qui nous protègent! Mais ce qu'il y a de beau dans notre profession, c'est qu'elle nous permet de faire le bien.
— Chère madame Guitton, priez quelquefois pour nous. Vos prières doivent être agréables au Sauveur?
— Saint Joseph ne m'a jamais rien refusé, dit Adine, il me comble de ses faveurs! J'en suis indigne, mais j'ai pour lui une si grande dévotion!
Et puis, elles éclatèrent en cris de reconnaissance- Ces Eyglunent avaient une manière de remercier qui eût dégoûté une âme un peu noble, mais qui chatouillait délicieusement la vanité de leurs protectrices. On convint d'un jour où l'on présenterait Mlle Adine. La veille, Mme Guitton la prit en particulier et lui tint ce langage:
— Vous allez vous trouver dans une situation difficile où vous aurez à déployer beaucoup de tact. J'ai pensé à vous, parce que je vous aime, parce
que je sais que vous m'êtes profondément dévouée et aussi parce que vous êtes diplomate. Je tiens à vous expliquer à l'avance l'imbroglio auquel vous allez vous trouver mêlée. Mlle Diamanty a été récemment demandée en mariage par M. René Delville, un jeune homme très bien. Mais M. Diamanty a refusé son consentement, ou plutôt, il a fait semblant de le refuser. Au fond, c'est un sceptique, et il veut s'assurer à l'avance de la fidélité de M. Delville. Il lui a donc interdit de revoir Edmée, mais il est persuadé qu'ils n'en feront rien, et, d'ailleurs, il serait navré d'être obéi. Il tient, en effet, à ce mariage, et je vous répète que s'il semble le redouter, c'est pour faire attendre l'amoureux et mieux l'éprouver. Mlle de Norfalk, qui vous a précédée dans votre tâche, n'a pas eu le flair de comprendre les dessous de cette position délicate. Elle s'est plainte des assiduités de René à M. Diamanty. Aussi a-t-elle été congédiée. Votre rôle est donc simple: protéger sans trop en avoir l'air les relations de ces jeunes gens, les surveiller assez pour qu'elles demeurent secrètes et ne préoccupent point l'opinion, n'en rien dire à M. Diamanty et, s'il vous interroge, ne jamais rien savoir. Vous êtes assez fine pour ne pas embrouiller les cartes . . .
Mlle Adine Eyglunent avait trop de romanesque dans l'esprit pour ne pas trouver très naturelle cette situation singulière. Elle entra peu de jours après chez les Diamanty, où Edmée, avertie de tout par Mme Guitton, lui fit le plus chaleureux accueil, et elle ne tarda pas à devenir moins l'institutrice que l'amie, la compagne et surtout la complice de Mlle Diamanty.
Rue Montaux, Mme Guitton descendit du fiacre et entra sous un corridor arqué qu'éclairait mal une triste lampe. Elle monta deux étages et sonna d'un coup sec, qui amena à la porte une femme de chambre aux joues rouges, joviale et familière avec solennité.
— Madame est là, Mariette? dit Mme Guitton.
— Bien sûr! Madame ne mettrait pas le nez dehors, avec un temps pareil!
La bonhomie de la question comme celle de la réponse indiquait combien la visiteuse était une habituée de la maison.
Une porte soudain ouverte révéla un salon étroit, très simple, où flambait un grand feu. Un minuscule chien blanc, à longs poils soyeux, sauta d'un fauteuil en aboyant.
Mme Alengrin s'avançait vers son amie. Encore jeune, avec un visage ovale, doux et jauni, des yeux de biche amoureuse et des cheveux châtains, elle semblait, par toute son allure, exprimer l'image même de la désillusion. Sa voix plaintive, ses regards attendris et douloureux, des soupirs fréquents lui complétaient une figure mélancolique de personne qui a eu des malheurs. Ils étaient d'ailleurs inconnus. Elle avait épousé un commissaire de marine, souvent absent, n'avait pas de progéniture et recevait beaucoup de visites. La chronique scandaleuse se taisait sur son compte. Ses calamités demeuraient
morales. On la plaignait, au hasard, sans savoir pourquoi. On lui prodiguait des consolations vagues qu'elle accueillait avec résignation. Elle était incontestablement une de ces nombreuses femmes qui, avec des aspirations médiocres et le mépris emphatique de la réalité, se font décerner, par une cour servile, un brevet d'âme d'élite; titre aussi peu aisé à contrôler qu'à discuter.
Assises aux deux coins de la cheminée, Mme Guitton et son hôtesse s'enquérirent d'abord de leurs santés. Mme Alengrin se plaignait de migraines fréquentes et du départ de son mari, qui la laissait bien seule. Sa voix traînarde, lasse et dolente, exagérait la tristesse de son accent. Elle frôla d'une main jaune ses sourcils peu fournis, son front rayé de fines rides, son nez osseux. Puis elle interrogea Mme Guitton sur sa bonne. Celle-ci venait, paraît-il, de se rendre coupable de quelques méfaits domestiques, — réponses insolentes et bris d'assiettes, — que Mme Guitton conta tout au long, avec un grand luxe de détails, comme si les désagréments de sa vie intime faisaient partie de ces événements fondamentaux de l'existence dont on doit le récit à toutes ses connaissances.
La conversation, ainsi engagée, ne tarda pas à s'égarer dans les terrains fangeux que détrempait la pluie intarissable qui tintait aux vitres.
— Quel vilain temps! soupira Mme Alengrin, je suis toute gelée . . .
— Que voulez-vous? Nous sommes à la fin novembre!
— Ah! maintenant, on ne peut plus espérer avoir encore de beaux jours!
UnlvorsIfS*
— L'hiver approche . . .
— C'est une bien triste saison.
— Et encore, nous n'avons pas à nous plaindre. Ce sont les pauvres qui sont malheureux quand il fait froid!
— Cependant, il y a des gens, même parmi les ouvriers, qui préfèrent l'hiver à l'été.
— Tous les goûts sont dans la nature!
— Heureusement, si tout le monde avait les mêmes préférences, le monde ne serait plus tenable. C'est dans les mariages, surtout, que ce serait fâcheux ... Si tous les hommes aimaient les brunes,, eh bien, que feraient les blondes?
Cette supposition absolument gratuite avait quelque chose d'infiniment troublant. Pourtant, elle n'effara pas Mme Alengrin qui répondit avec un sang-froid louable:
— Elles ne se marieraient pas. Et croyez-vous qu'elles seraient beaucoup plus malheureuses pour ça?
Le ton, la voix, le soupir de Mme Alengrin révélaient des abîmes intérieurs à donner le vertige aux plus courageux. On entrevoyait, on devinait de longues agonies d'âme, des meurtrissures irréparables et cruellement énigmatiques, mais le silence retombait comme un voile pudique sur ces aveux toujours refoulés, et satisfaite de son héroïsme et de son stoïque silence, Mme Alengrin, affalée et languissante, caressait, avec un geste très doux, ses sourcils clairsemés et ses tempes d'une main osseuse et jaunie, qui n'avait comme bagues qu'une alliance d'or et qu'un mystérieux anneau d'étain, destiné à intriguer chacun et à laisser supposer que ce doigt court et large qu'il serrait avait été mêlé à un roman
inconnu, peut-être même à une intrigue amoureuse demeurée secrète.
— C'est vrai, mais il faut avouer qu'il y a des gens qui ont un drôle de goût!
La physionomie de Mme Guitton révéla comme un dépit très passager. Ah! certes, ce n'était pas le moment de dire du mal du mariage!
Elle fit, en écartant de sa poitrine ses deux mains en même temps, ce geste de résignation qui lui était habituel.
— Le devoir de toute femme est de se marier et d'avoir des enfants. On est sur la terre pour faire son devoir et non pour être heureux. Nous sommes créées pour devenir épouses et mères!
Le bref sermon de Mme Guitton arracha à son amie un soupir. Elle changea brusquement de ton, et moins sentencieuse, s'écria:
— A ce propos, vous me voyez émue et toute bouleversée de ce qu'on vient de réapprendre . . .
Du fond de sa mélancolique langueur, Mme Alengrin parut sortir et s'animer. Son âme pleurarde et compatissante s'apitoyait avec une abondance qui lui faisait attribuer le meilleur cœur du monde, alors qu'elle trouvait un plaisir réel à plaindre, à consoler, à gémir, et que l'infortune d'autrui lui devenait par conséquent jouissance.
— Serait-il arrivé quelque chose de fâcheux à un être que vous aimez?
— Ah! chère amie, figurez-vous que le fils de ma pauvre amie, Caroline Delville, est tombé éperdument amoureux de Mlle Diamanty!
— Mais . . . nous nous en doutions bien un peu.
Qu'y a-t-il là de si pénible? Ces jeunes cœurs ont l'âge des amours ... et des illusions!
— Attendez la suite, déclara d'un air tragique Mme Guitton, tout en se débarrassant de son mantelet. Il est arrivé que M. Diamanty a eu vent du projet de mariage qui unissait ces enfants dans une commune espérance. Il a prié mon pauvre René de renoncer à toute idée sur sa fille, attendu, lui a-t-il dit, qu'il ne l'épouserait jamais!
— Oh! le pauvre garçon! s'écria Mme Alengrin, toujours prête à verser sur n'importe quel malheur les fontaines intarissables de sa pitié, mais qui avait en plus une prédilection pour les souffrances sentimentales. Et pourquoi?
Mme Guitton hocha la tête d'un air tragique.
— Ah! si vous le saviez, le pourquoi!
— Il y a quelque chose d'extraordinaire là-dessous? s'écria en frétillant Mme Alengrin.
Son interlocutrice exagéra l'expression pathétique et mystérieuse de sa physionomie. Il y eut un silence bref, lourd de dramatiques promesses, angoissant, pénible, pareil à celui qui sépare un éclair trop éblouissant du proche tonnerre.
— Mais enfin, qu'est-ce? Vous connaissez ma discrétion . . .
La demande curieuse de Mme Alengrin ne prenait plus la peine de se dissimuler; elle se présentait brutalement, sans fard, ni voile.
— Vous pouvez bien me le dire, à moi!
— Que voulez-vous, chère amie, un dernier scrupule.. . Nous avons eu, jusqu'ici, tant de sympathie, tant d'estime pour M. Diamanty ... Il est cruel, en
si peu d'instants, de perdre ainsi . . . Enfin, tout ceci restera entre nous, n'est-ce pas?
Mme Alengrin protesta de sa discrétion et invoqua sa réputation de tombeau des secrets, tombeau d'ailleurs si souvent ouvert pour en engloutir de nouveaux, qu'il n'était pas étonnant que beaucoup d'entre eux s'échappassent. Il est vrai que Mme Alengrin n'avait jamais dit publiquement ce qu'on lui avait révélé; elle s'était toujours contentée de le répéter tout bas, à deux ou trois amies, par exemple, mais dont elle était sûre autant que d'elle-même,
— Figurez-vous donc que M. Diamanty ne veut marier sa fille ni avec René Delville, ni avec personne autre ... Et savez-vous pourquoi? Parce que la dot d'Edmée est placée dans sa maison de commerce et que cette maison n'est pas assez florissante pour que l'on en sorte une pareille somme d'argent . . . Ainsi, si les circonstances ne s'y opposent pas, ce M. Diamanty n'hésitera pas à sacrifier l'avenir et le bonheur de son enfant à son importance commerciale!
La sentimentale Mme Alengrin suffoqua d'indignation:
— C'est abominable, c'est horrible, c'est monstrueux! Comment peut-il se trouver encore des parents aussi barbares? Et vous dites que le jeune homme est amoureux d'Edmée?
— A en perdre l'esprit, à en mourir. Et Edmée est amoureuse de lui!
— Pauvres enfants!
- N'est-ce pas que c'est épouvantable?
— Mais Edmée ne parlera-t-elle pas à son père? Un cœur aimant a bien de l'éloquence, quand il défend son bonheur ... Et ce père, devant les prières
de son unique fille, aura-t-il la cruauté de la laisser languir et s'étioler dans la solitude, sans partager le trésor caché de sa tendresse?
— Hélas! rien ne fera changer d'avis M, Diamanty. Vous le savez, ces gens d'argent (il fallait voir le mépris de Mme Guitton quand elle parlait d'eux!) ne comprennent pas les choses de sentiment.
— Mais il faut que ce mariage se fasse quand même! s'écria Mme Alengrin, prise d'un bel élan. C'est aux femmes à s'aider entre elles contre la tyrannie des hommes. Et quand nous voulons quelque chose, nous le voulons bien. Voyez Jeanne d'Arc!
On ne s'attendait guère à voir Jeanne d'Arc en cette affaire. Mais Mme Alengrin avait pour cette héroïne un culte particulier et parlait d'elle avec fréquence.
— Oui, mais comment?
Mme Alengrin réfléchissait. Elle crut enfin avoir trouvé un biais.
— Du moment que ces jeunes gens se sont entendus ensemble, comme je me plais à le croire, il leur sera facile de forcer la main à M. Diamanty. Nous les aiderons à cela.
Mme Guitton ouvrit des yeux naïfs.
— Je ne vois pas comment . . .
— C'est pourtant bien simple. Rendons le mariage presque obligatoire ... en tout bien, tout honneur, n'est-ce pas? Quand Edmée sera, pour ainsi dire, compromise, M. Diamanty n'osera plus s'opposer à une union dont toute la ville parlera déjà . . .
Mme Guitton entrevit avec joie et surprise un plan auquel elle n'avait jamais, évidemment, réfléchi
jusque-là. Elle frappa de la main le bras du fauteuil, en signe d'enthousiasme . . .
— Mais vous avez raison, chère amie! Et moi qui n'y pensais même pas! Comme j'ai bien fait de vous dire la vérité! C'est sûrement la Providence qui m'a inspiré de venir chez vous aujourd'hui . . . Quel bonheur vous allez donner à ces pauvres enfants!
Mme Alengrin souriait de contentement; le bonheur qu'elle allait répandre, elle le ressentait déjà ellemême. Et Mme Guitton, prudente, insistait sur cette bonté délicate, sur ce cœur exquis, dont le dévouement plein de tact sauverait ces deux isolés, et elle insistait d'autant plus qu'elle tenait à laisser prendre à son amie toute la responsabilité de son immixtion généreuse.
— Il est bien certain, n'est-ce pas, que M. Delville est un honnête garçon et qu'il est tout à fait décidé à ce mariage?
— Oh! chère amie, je réponds de lui comme de moi-même ... Et d'ailleurs, je vous le répète, il est amoureux fou de Mlle Diamanty.
— Eh bien, alors, c'est entendu. La noblesse du but fait certainement . . . excuser ce que le moyen peut avoir . . . d'imparfait ... Oh! seulement en se plaçant au point de vue de l'opinion du monde! Il importe donc de donner à ces jeunes gens l'occasion de se voir souvent, de se rencontrer en public . . . Il importe que leur amour se passe au grand jour, que la pression publique arrache à ce père dénaturé un consentement que son affection pour sa fille devrait suffire à . . . lui faire donner . . . Vous savez que je reçois tous les quinze jours. Amenez-moi M. Delville et Edmée. Ils se verront ainsi, ils cause-
ront, et leur amour prendra déjà un air convenable, mondain, reçu, un air presque de fiançailles . . .
Un enthousiasme fervent animait Mme Alengrin, comme la joie d'une croisade, éclairait son teint, allumait ses yeux mélancoliques, communiquait à tout son corps l'ardeur qui accompagne les nobles causes. Était-ce simplement l'altruisme qui la transfigurait ainsi? N'était-ce pas plutôt le plaisir, cher à son cœur sentimental, de se découvrir au centre d'une intrigue romanesque, formant pivot, pour ainsi dire, agençant, réglant, dirigeant, faisant mouvoir les fils invisibles qui actionnaient autrui? Et elle ne se doutait guère qu'elle était elle-même une marionnette aux mains d'une machiniste autrement habile qu'elle.
Sur le trottoir, Mme Guitton dit à son cocher:
— Maintenant, au 11 bis, boulevard Notre-Dame ...
Le fiacre, de nouveau, la cahota dans les rues montantes, entre des maisons sombres, abruptes comme des falaises. Derrière le rideau flexible de la pluie, des intérieurs éclairés de boutiques apparaissaient comme de rapides tableaux.
Le salon, où pénétra Mme Guitton, ne contenait que deux personnes et en paraissait fort attristé, tant ses immenses proportions devaient appeler une fouie. La maîtresse de maison, la baronne de Verdolay, se leva majestueusement et vint au-devant de sa visiteuse. Énorme, lente, débordante de dignité tout autant que de grasse chair, elle avait, entre des joues larges et tombantes, un nez recourbé, pareil au bec d'un perroquet et qui avait l'air de se pencher pour mordiller la cerise d'une bouche petite et très rouge. Trois mentons, qui rivalisaient d'ampleur et de
noblesse, s'appuyaient mollement sur l'extrême sommet d'une gorge endiguée à grand'peine et dont on devinait la lutte horrible et sourde contre le supplice qui lui était infligé. Derrière une table, et comme protégé par elle, se tenait un homme court, trapu et congestionné, dont la figure brutale et tannée semblait tirée verticalement par deux lourdes moustaches fauves et pendantes, qui offraient l'aspect pesant et allongé de ces moustaches pleines d'eau que l'on sort d'un bain de mer.
Mme Guitton reconnut avec étonnement M. Stagay, l'amant supposé de Mme Gimpel.
Quand Mme de Verdolay eut fini d'accueillir la nouvelle venue et qu'elle l'eut immobilisée dans un fauteuil, il se leva gauchement pour prendre congé. Sa démarche, ses gestes, son sourire indiquaient un homme peu habitué aux salons et fort gêné de s'y trouver. Mme de Verdolay le raccompagna à la porte en lui chuchotant des phrases mystérieuses auxquelles il répondait par des hochements affirmatifs de tête.
Mme Guitton, restée seule, regarda la vaste pièce de réception. Elle étalait l'encombrement d'un magasin de bric-à-brac. Un pêle-mêle assez harmonieux d'objets disparates en emplissait l'ampleur. Des faïences de Moustiers et de Marseille ocellaient les murs de leurs assiettes peintes. Des dalmatiques espagnoles de velours noir à ornements d'argent formaient l'étoffe des profonds fauteuils et du canapé. Dans une vitrine, on voyait un amoncellement de bibelots, les uns anciens, les autres modernes, l'authentique réuni avec le faux, l'art avec la pacotille. Parmi cette affiuence d'objets bizarres, un seul livre
était visible; il traînait sur un coin du canapé; Mme Guitton se pencha vers lui; c'était la Clef des songes.
Mme de Verdolay, veuve d'un gentilhomme campagnard, plus campagnard que gentilhomme, avait la manie de bibeloter; mais, moins riche que ne le laissaient supposer des dehors assez somptueux, elle ne se livrait qu'avec prudence à son goût favori. Elle suppléait à son manque de fortune par divers procédés habiles; elle faisait acheter par des hommes de paille des objets plus ou moins rares dans des châteaux ou de vieilles maisons et les revendait beaucoup mieux, comme sortant de sa collection. Ou bien, elle aidait de jeunes ménages dans leur installation, les conseillait, s'abouchait avec leurs tapissiers et, dans la majoration des notes, trouvait un certain bénéfice. Sa situation lui permettait aussi de recommander tel ou tel magasin, d'y conduire des clientes fortunées, et des cadeaux récompensaient ces services.
Mais Mme de Verdolay avait une autre corde encore à son arc. Elle faisait des mariages. Son nom et ses relations lui facilitaient la besogne. Elle plaçait à des jeunes gens généralement pauvres des vierges bien dotées, mais peu au fait du monde: orphelines, habitantes de petite ville ou de bourgade, héritières de paysan enrichi, élevées dans un couvent et désireuses d'habiter Marseille. Des prêtres et des religieux l'aidaient à ce trafic où elle trouvait son intérêt. Comment le garçon décavé à qui son zèle offrait de bonnes livres de rentes n'eût-il pas reconnu ses bons offices par le don de quelque objet de collection? La sienne s'augmentait ainsi.
Quelques mariages retentissants l'avaient posée. Elle était choyée par les mères; les unes la soignaient pour leurs fils, d'autres comptaient sur elle pour trouver un époux à leur fille, car elle s'occupait aussi d'unions plus modestes, sans grand profit et uniquement pour s'entretenir la main. Elle était si honorablement connue qu'il était bien vu d'être marié par elle. C'était un brevet de parfaite éducation, de distinction et de mondanité que l'on gagnait ainsi, sans effort, par l'achat d'une buire émaillée ou d'un couteau à ouvrir les huîtres, généralement faux, et que l'on payait avec la dot acquise.
En revenant de la porte, Mme de Verdolay enfonça sa corpulente personne dans un fauteuil béant et dit avec un sourire mielleux d'entremetteuse:
— N'êtes-vous pas étonnée de voir chez moi M. Stagay?
Mme Guitton comprit qu'il serait de bon ton de montrer de l'étonnement, et elle en étala autant qu'elle put s'en trouver.
— Je m'occupe de le marier. Je ne le dis qu'à vous, chère amie . . . Gardez-moi précieusement le secret . . .
Mme Guitton éprouva un étonnement bien sincère. Mais, cette fois, elle ne le montra pas. Amie comme elle l'était de Mme Gimpel, comment Mme de Verdolay avait-elle le cruel courage d'arracher à la pauvre femme l'homme à qui elle consacrait toute sa vie? Était-ce une vengeance? Ou simplement, cette superbe indifférence pour autrui que montrent tous ceux que ronge une passion unique?
— Et peut-on savoir qui M. Stagay va épouser?
— Certainement, c'est Jeanne Ardilouze.
Elle expliqua alors que Mlle Ardilouze était orpheline, qu'elle venait de perdre son tuteur, qu'elle se trouvait seule au monde, avec trois cent mille francs de dot, que beaucoup d'intrigants déjà la convoitaient et qu'elle tenait à lui faire épouser un honnête homme qui ferait son bonheur. Nul n'était mieux désigné pour cela que M. Stagay, qui, depuis vingt ans, avait pour maîtresse la femme d'un ami et qui lui devait sa situation, un nombre incalculable de repas pris chez elle, son mobilier et jusqu'à plusieurs douzaines de complets, offerts quand il n'était encore qu'un pauvre hère qui peine pour faire dans le fromage social un trou où se blottir.
— M. l'abbé Tacussel m'a priée de m'occuper de cette pauvre Jeanne, et, d'autre part, M. Stagay a bien voulu me confier ses chagrins. Il a quarante ans déjà, il est seul, il voudrait se créer un foyer. L'affection maternelle de Mme Gimpel certainement l'isole moins, mais enfin il faut avoir une famille ... •
— Et puis, murmura hypocritement Mme Guitton, Mme Gimpel a soixante ans. Elle ne sera pas toujours là . . . M. Stagay serait alors seul au monde.
— Comme vous le dites . . .
— Je vous félicite, chère madame . . . Mais ceci me met tout à fait à mon aise pour vous parler du .but qui m'amène aujourd'hui chez vous . . . Car j'ai justement à vous parler aussi d'un mariage . . .
Mme de Verdolay se trémoussa.
— Et lequel donc?
Mme Guitton recommença le récit qu'elle avait fait tantôt à Mme Alengrin. Mais elle insista moins sur la douleur sentimentale des jeunes gens que sur le caractère d'honorabilité des deux familles, leur
place dans la société, l'extrême convenance d'une union si bien assortie. Mme de Verdolay ne pourraitelle pas réunir quelquefois ces malheureux enfants — oh! mon Dieu, pas souvent, un jour par mois, par exemple, parmi d'autres personnes, — puis, au dernier moment, se charger des pourparlers avec le père, puisqu'elle le connaissait et qu'il avait toute confiance en elle? Au besoin, son ami l'abbé Tacussel ne voudrait-il pas prendre sur lui de faire comprendre à M Diamanty combien sa conduite têtue et intéressée était peu digne d'un père chrétien? Enfin, Mme Guitton rappela que Delville était fort riche et qu'il avait hérité des goûts artistiques de son père qui avait tenu, comme chacun sait, à assembler chez lui une belle réunion de porcelaines de Sèvres et de Saxe.
Mme de Verdolay eut une grimace furtive, un abaissement rapide et simultané des commissures des lèvres, une moue de plaisir contenu que Mme Guitton connaissait bien et qui la rassura. L'hameçon avait mordu.
Mme de Verdolay reprit très naturellement que, malgré le caractère délicat de la situation, elle tiendrait à agir pour le mieux et à aider Mme Guitton dans sa bonne œuvre, qu'il faudrait sans doute fort peu pour que M. Diamanty se repentît de son refus hâtif et inconsidéré, qu'elle croyait, quant à elle, que le mariage s'accomplirait. Elle donna sa parole de mêler à l'affaire ce bon M. Tacussel, toujours prêt à courir là où le devoir l'appelait, toujours disposé à rendre service à autrui, sans épargner son temps, ni sa peine.
Là dessus, Mme Guitton se retira, enchantée de Mme de Verdolay et d'elle-même. Le mariage de
René et d'Edmée avait désormais un endosseur. Elle s'effaçait devant l'importance matrimoniale de Mme de Verdolay, elle se tapissait dans l'ombre énorme que la baronne projetait sur la société. Cette union cessait d'être son œuvre; elle n'en tramait plus dans l'ombre les fils ténébreux et incertains. Mme de Verdolay traînait son projet au grand jour, le faisait sien, lui communiquait le vernis qu'elle possédait elle-même. Nul ne dirait que Mme Guitton avait été l'instigatrice de cette union, et l'excellente Mme Guitton avait de bonnes raisons pour souhaiter que cela ne se dise pas.
— Peut-on entrer? fit René Delville, en paraissant au seuil du petit salon où Edmée l'attendait, déjà anxieuse de voir les aiguilles de la pendule tourner dans le cadran, sans amener son ami.
Elle alla à lui, d'un seul élan, comme la flamme d'un foyer va au rameau de bois sec Elle avait aux yeux l'ardente plénitude de ceux que la vie comble d'allégresse, et une rougeur vive courut sur ses joues pâles et nacrées qui montraient la nuance délicate d'un coquillage ou d'une fleur de serre.
Il la serra contre lui en l'embrassant, jetant des caresses à ses cheveux d'un blond cendré, à ses longues paupières fines, à ses lèvres chaudes qui s'entr'ouvraient comme si elle avait couru à perdre haleine. Ils s'apaisaient et ils s'irritaient en même
temps de se sentir si loin et si près l'un de l'autre. Un fleuve d'oubli coulait autour d'eux et les isolait.
Quand ils furent assis, Edmée eut un accès de joie puérile à faire les honneurs de chez elle. Elle joua à la maîtresse de maison comme une fillette heureuse de recevoir une compagne. Et René, habitué à la voir sérieuse, grave et un peu mélancolique, s'étonnait de cette enfant inattendue, vive et gaie, qui naissait en son amie, et qui, rieuse, allait, venait, ouvrait une armoire, sortait des tasses, allumait le samovar, disposait sur les minuscules plateaux d'une tablegigogne les apprêts d'une dînette de poupées.
Revenue vers lui, elle disait:
— Si vous saviez tout ce que j'ai fait pour disposer de mon après-midi à mon aise et vous recevoir ainsi, toute seule, sans que personne ne le sache! Il n'y a que Mme Guitton qui soit au courant. C'est elle qui a invité Mlle Adine ... Au fond, elle se doute bien de quelque chose, Mlle Eyglunent, mais elle fait comme si elle ne comprenait pas . . . Elle fait tout ce que je veux, elle est si bonne! Mais il fallait aussi renvoyer les domestiques. Ce n'était pas facile! Enfin, j'y ai réussi ... Eh bien, René, que dites-vous de votre amie? Admirez comme je me compromets pour vous, moi, une jeune fille si bien élevée! C'est une honte . . .
— Vous êtes adorable! fit-il.
D'une main, il l'attira contre lui. Il lui enlaçait la taille, et comme elle se penchait, il la regarda tout au fond des yeux.
— Mon Dieu, Edmée, si tu savais comme je t'aime! On dirait que l'amour est en moi comme . . . comme un torrent, et il emporte tout, mon cœur, mon sang,
mes idées, dans sa course. Et cette course n'a qu'un but: ma petite Edmée . . . Vois-tu, il y a des moments où je crois que mon âme même, tu l'aspires, et alors, elle s'échappe de moi, elle s'évapore, elle flotte autour de toi, elle te suit comme . . . comme un brouillard invisible ... Le monde entier n'est plus rien, il n'existe pas, toi seule existes, toi seule es vivante ... Tu me dirais de jeter tout ce que je possède au néant, que je le jetterais en souriant, sans un regret . . . Dismoi que tu m'aimes . . .
— Je t'aime, répondit-elle, abandonnée, fidèle comme un écho.
— Dis-le-moi encore.
— Je t'aime!
Ils se disaient à leur tour ces mots sacrés et banaux, sublimes et vulgaires, qui sortent parfois de l'âme aussi spontanément qu'une fleur sort du bouton qui l'enferme et qui parfois la traversent comme un glaive traverse une gorge; ils redisaient ces mots qui contiennent tout le bien et tout le mal de la vie, ces mots qui ont bercé la vieille humanité comme une nourrice et qui l'ont déchirée comme un fouet, ces mots qu'ont prononcés tous les êtres, qui ont contenu pour tous l'oubli et la douleur, ces mots qui apaisent les anciennes souffrances comme un baume,, qui les font oublier, et qui créent des souffrances inoubliables, ces mots éternels et lamentables qui ont survécu à toutes les races, à toutes les croyances, à tous les cataclysmes et à toutes les religions.
Mais Edmée s'échappa des délicieux enfantillages, des puériles causeries de l'amour, pour surveiller rébullition de l'eau, chose grave! L'odeur du thé,
acre et charmante, se répandait dans le boudoir que René, longuement, considérait.
Et René eut chaud au cœur, tant la tristesse du dehors faisait plus doux la présence de son amie, l'odeur du thé, le sentiment de la protection et du repos, l'intimité de ces quatre murs, graves comme un regard d'enfant, tièdes comme la paume d'une main féminine et pleins d'Edmée comme l'âme même de Delville.
Maintenant, le samovar chantait. Edmée versa la boisson bouillante dans des tasses plus minces que des coquilles d'oeufs, et tous deux commencèrent à goûter, mêlant leur repas enfantin de caresses, de babillages amusés, avec ce bavardage particulier propre aux êtres qui se croient assez l'un à l'autre pour que chacun déverse dans l'oreille d'autrui ces mille riens qui composent notre vie et qui n'ont un sens que pour nous seuls.
Puis, comme Edmée se levait pour mettre en ordre les reliefs de la dînette, René regarda les photographies, pendues au mur, derrière lui. Il y avait là des hommes, des femmes, des enfants; presque tous lui étaient inconnus et ils offraient à sa curiosité distraite ces traits indifférents qui sont pour la vision ce que sont à l'ouïe les mots d'une langue étrangère. Et René s'en irrita obscurément, dans une sourde colère et une vaine rage de trouver dans la vie d'Edmée tant de choses qui ne le concernaient pas. Il eut jusqu'au désespoir la pensée acre et corrosive qu'il n'était pas tout dans son coeur, qu'il y côtoyait des affections de famille, des amitiés d'enfance, — qui sait même? peut-être des souvenirs de flirts. Il médita avec une mélancolie absurde sur toutes les heures
qu'elle avait passées sans lui, sur tout ce qu'il ignorait de sa vie et de sa pensée. Ce que l'on sait d'un être n'est rien auprès de ce qu'il garde caché, il y a dans la femme d'étranges hippogriffes qui sont ses pensées et de brusque fauves qui sont ses sens. L'âme a ses bas-fonds comme la chair; les uns s'appellent les rêves, les autres les désirs.
René vit en une seconde l'abîme qu'il y a entre deux êtres qui s'aiment, il s'épouvanta de ne pouvoir le mesurer, il eut le vertige au bord de ce fossé insondable, qui met entre les âmes une distance plus gigantesque que celle qui, d'Altaïr, à travers les espaces, vient à la terre.
Alors, il éprouva une souffrance aiguë qui le happa comme avec des mâchoires et le tordit comme avec des tenailles, et dans le premier sursaut de sa rancune, il s'efforça de rendre à Edmée un peu de cette douleur qu'elle lui donnait. Il lui en voulut de cette jalousie comme si elle en était responsable. De la haine se mêla à son amour; des veines de bile marbrèrent la chair rose de sa tendresse. Et dans l'élan d'animosité qui l'emportait contre son amie, peut-être un désir plus trouble, plus obscur et plus mystérieux se dissimulait-il.
— Qu'est-ce que tous ces gens-là? fit-il avec humeur.
Edmée répondit d'une voix enjouée:
— Vous ne les connaissez pas. Tenez, voici mon oncle Edouard, et puis sa femme, et puis leur fille . . .
Son doigt touchait les portraits. René l'interrompit:
— Oh! ceux-là, ça m'est égal! Qui sont ces jeunes gens?
— Presque tous des cousins à moi ... Ce grandlà, en militaire, c'est Robert Thomeret, qui est en
garnison à Tunis, voilà son frère Georges, qui nabi-te Paris, celui-ci . . .
Mais René ne quittait pas des yeux l'image du sous-officier. Il ricanait:
— Il vous faisait la cour, celui-là, hein? Edmée eut un regard ingénu.
— Celui-là? Oh! pas plus que les autres.
Cette réponse naïve exaspéra René, attisa les sarments de l'irritation secrète qui couvait en lui, s'enflammait lentement, accumulait ses brandons dans l'attente de la minute où jailliraient au dehors les langues de feu de sa colère et les volutes de fumée de son ressentiment.
Y avait-il, dans l'extrême douceur de cette atmosphère, quelque chose de trop tendre et de trop fade qui énervait Delville et le forçait à rechercher une émotion plus âpre et plus violente pour en rassasier son âme? Éprouvait-il une sorte d'humiliation à considérer la force de l'amour aussi franche, aussi spontanée chez Edmée, toute à sa joie de le recevoir seule, et souffrait-il de manquer de cet abandon et de ce laisser-aller, lui, que la première impression hostile secouait de fureur contre elle? Il répondit avec une vivacité brutale:
— Ah! ils vous faisaient la cour? C'est fort gentil! Et quel est celui que vous écoutiez le plus volontiers?
— Mais . . . personne, répliqua -t-elle, étonnée de cette animosité inattendue et dont elle ne comprenait pas les motifs.
Il haussa les épaules.
— Vous voulez me donner le change! Allons, Edmée, un bon mouvement, un peu de franchise! Il y en a bien un que vous préfériez parmi tous ces
adorateurs. Si vous ne les aviez pas écoutés avec plaisir, ils ne vous auraient pas fait la cour. Mais vous vous méfiez déjà de moi comme d'un mari . . .
— Que dites-vous, René? Personne d'entre eux ne me faisait la cour . . .
— Vous vous moquez de moi, je pense! Vous me l'avez avoué, il y a une minute, et maintenant vous le niez?
— Moi? Je ne vous ai rien avoué du tout!
Une ardeur cruelle, obscure, mystérieuse, déchaînait René contre son amie. Une sorte de fureur s'emparait de lui, aveugle comme l'ouragan et irrésistible comme la fièvre, un désir maladif et cruel d'accuser Edmée, de la tourmenter, de l'abaisser à ses yeux, de lui fouiller le cœur, de lui déchirer l'âme. Sûr, cependant, de sa puissance, en cherchaitil une preuve dans son excès même? Ou bien, comme tous les faibles, se montrait-il d'autant plus autoritaire et dur avec elle qu'il la sentait plus faible que lui et qu'il était plus soumis et plus souple avec les forts?
A cette haine presque factice s'amalgamaient peu à peu des rancunes réelles. Des potins, entendus d'une oreille distraite, revenaient à son esprit et s'y burinaient avec des traits aigus de pointe sèche. Ne lui avait-on pas dit que Mlle Diamanty flirtait volontiers avec un jeune Anglais, dans une maison où il n'allait pas? Il lui jeta ce reproche au visage, sans y croire d'abord, mais se persuadant, à mesure que ses paroles donnaient une forme à ces vapeurs de son imagination.
Edmée l'écoutait avec une stupeur grandissante, effarée qu'on pût interpréter ainsi une conversation
innocente avec un aimable indifférent. Maintenant, il s'efforçait de noircir l'amitié d'Edmée pour André Malval. Il y voyait une coquetterie indigne, malicieuse et cynique. Et devant le cri de révolte de la jeune fille, il insistait lourdement. Comment qualifier, disait-il, la complaisance qu'elle montrait à ce Malval qu'elle savait amoureux d'elle à en devenir fou? Et à force de discourir, il finissait par ne plus savoir lui-même s'il croyait ou non ce qu'il affirmait.
— Mais c'est faux tout cela! s'exclama enfin Edmée, dans un élan d'indignation. Comment pouvezvous répéter de pareilles choses? Ce monsieur avec qui vous m'accusez de flirter, je le connais à peine, je l'ai vu trois fois, il a causé avec moi très gentiment, il m'a paru moins stupide que les jeunes gens qui m'entourent, voilà tout ... Je ne pouvais pas l'envoyer promener! Et André! N'avez-vous pas honte de me soupçonner d'être coquette avec ce pauvre André? D'ailleurs, ce n'est pas vrai, il ne me fait pas la cour, il n'est pas amoureux de moi. Vous n'avez pas de cœur, René. Ce pauvre André est si malheureux! Il mourra peut-être bientôt . . . M'accuser de l'aimer, moi! Vous êtes d'une injustice . . . qui n'a pas de nom! Quand je viens de vous répéter que je vous aime, que je n'aime que vous! . . . Mais jurez-moi que vous ne croyez pas du tout ce que vous dites, que c'est pour me taquiner, pour me •chercher querelle . . .
Elle s'était levée et elle marchait vers lui. Des boucles défaites de sa. chevelure roulaient sur ses tempes transparentes, ses joues s'empourprèrent, ses yeux paraissaient plus larges, plus humides, plus
douloureux dans leur cerne bleui. René se taisait. Alors Edmée reprit à voix plus basse:
— Mon Dieu, comme je suis malheureuse! Me reprocher d'être bonne pour André, de tenir compagnie à un pauvre enfant qui va mourir! ... Ah! il aura de la veine de mourir, au moins il sera tranquille ... Il vaudrait beaucoup mieux que je meure, moi aussi, oui, beaucoup mieux . . . Pour ce que je fais sur cette terre!
Ces paroles épouvantèrent René. Il fut effrayé de son oeuvre, comme un enfant qui, poussant, par curiosité, un bouton dans une usine, déclancherait une catastrophe. Ces mots transformés en acte lui donnaient peur. L'ancien pressentiment courut à lui, pareil à un vent d'orage, la crainte qu'Edmée fût un jour malade et qu'il eût engagé sa responsabilité. Le remords, le regret, la terreur le dévastèrent.
— Il serait préférable que je meure, dit encore Edmée.
Et, retombée sur les soies pâles du divan, elle cacha, pour pleurer, sa tête dans les coussins. Ses épaules délicates, si minces que l'on voyait à travers l'étoffe le sillon qui les séparait, eurent des soubresauts rythmiques. Le bruit doux de ses sanglots à demi étouffés se mêlait au sifflement des tisons, aux pétillements des flammes mangeant les bûches.
— Edmée, fit René, en se rapprochant.
Le salon s'obscurcissait. Les ombres, projetées par le feu, dansaient sur le mur. Tout prenait dans le soir une apparence meurtrière et redoutable.
— Ma petite Edmée, ne pleurez plus, disait René, et, agenouillé sur le divan, il s'efforçait de prendre les mains de la jeune fille qu'elle crispait sur sa
figure, il luttait pour en arracher ce masque nerveux qu'elle y collait avec obstination. Edmée faisait une résistance têtue. René vainquit enfin ces doigts rebelles, et le visage réapparu lui donna je ne sais quelle joie voluptueuse. Face trempée de larmes, pâle et nacrée comme la perle! Elle donnait l'impression la plus douloureuse de souffrance et d'accablement. Une mélancolie navrée montait de ces traits estompés par la nuit, de ces boucles déroulées, de ces yeux ouverts comme un reproche, de ces lèvres qui montraient la fraîche pourpre d'une blessure. Tout l'emportement de Delville disparaissait, comme si cet emportement n'avait eu pour but que de voir ces douces larmes sourdre des paupières meurtries.
— Petite Edmée, fit-il avec tendresse, ne pleurez plus, séchez vos larmes. Ne voyez-vous pas que cela n'était qu'une plaisanterie, que je voulais seulement vous faire peur . . .
Cet attendrissement, ces sanglots, les inflexions câlines de sa propre voix, l'odeur douce, grisante et discrète qui s'élevait de ce corps abandonné de jeune fille, l'ombre qui les gagnait, tout cela lui communiquait un trouble étrange, fait de tristesse et de volupté. Il goûtait un amer plaisir dans cette situation bizarre et douloureuse. Il poursuivait une complexe jouissance dans cet air empoisonné de désespoir, comme si les petits vases singuliers, dont les figures s'animaient sur les meubles, avaient répandu autour d'eux cet arsenic intérieur et dangereux qui couvrait leur col et leur panse d'oxydations verdâtres.
Une coloration de bronze se répandait au ciel,
quelques fenêtres, frappées par les derniers rayons d'un éblouissant soleil central, semblaient, dans le crépuscule, de vieilles monnaies d'or, qu'un sortilège royal faisait ressortir sur un médaillier de ténèbres. Et une cloche voisine, espaçant ses sons nasillards et un peu ridicules, fauchait le silence, à petit bruit.
Dans l'intimité coite de la pénombre, René mit sa tête contre le cœur d'Edmée et il parla avec douceur:
— Il ne faut pas m'en vouloir, petite Edmée, j'ai été très méchant tantôt, mais je ne pensais pas ce que je disais . . . Non, je ne le pensais pas ... Ce n'était qu'une taquinerie. Je voulais vous faire enrager . . . Parce que j'étais un vilain garnement moimême, un méchant garnement que vous devriez punir, punir . . .
Elle se consolait sous ses caresses et reprenait son enjouement.
— Oui, vous êtes un vilain drôle, monsieur mon amoureux, et je ne devrais pas vous pardonner . . . Jl n'est pas permis de faire souffrir une pauvre petite Edmée comme vous venez de le faire ... Il est bien fâcheux que je n'aie pas de volonté ni de rancune pour vous obliger à payer votre mauvaise foi et votre méchanceté . . .
— Vous ne le pourriez pas, vous êtes si bonne, Edmée !
— Et c'est parce que vous le savez que vous abusez de mon inconcevable faiblesse pour vous?
Il l'embrassa de nouveau comme pour effacer avec sa bouche le mal que sa bouche avait causé.
Mais le temps féroce courut à eux pour les séparer, le temps qui se rit de nous comme un bouffon,
et qui a assisté à tant de tragédies que son cœur est mort depuis longtemps.
Rentré chez lui, René fut accablé de nouveau de réflexions funèbres. Les paroles d'Edmée l'avaient effrayé. N'avait-elle pas dit qu'elle aimerait mieux mourir? Pourquoi parlait-elle toujours de la mort? Était-ce un pressentiment? Ah! n'avait-il pas tort d'assumer une telle responsabilité?
Une sueur froide couvrit son visage. Delville se leva. Il lui semblait que ce plafond suspendu sur sa tête, ces fenêtres closes l'empêchaient de respirer.
Des niasses de nuit, accumulées dans les encoignures, menaçaient comme des gueules de bêtes. Edmée allait-elle mourir? Et comme il considérait avec plus de netteté cette perspective, il s'aperçut avec horreur, avec angoisse, qu'elle l'épouvantait moins qu'il ne croyait. La maladie d'Edmée, son agonie se peignaient à lui avec des images pleines de pitié, mais douces et voluptueuses, et cette pitié lui était accueillante, il se sentait presque attiré par la délicate souffrance qu'il imaginait, comme vers une douleur abominable et charmante. Mais ces clartés brutales semblaient venir d'ailleurs que de lui-même; quel être nouveau se révélait donc ainsi? Était-ce lui? Était-ce un autre? Cela avait l'éclat incertain et trouble d'une hallucination. Il passa ses mains sur ses tempes. Devenait-il fou?
Il sortit en hâte, égaré, inquiet. Il courut au premier théâtre venu pour trouver dans la foule, le bruit, les lumières crues, l'amusement d'un spectacle sensuel, l'oubli des sentiments indéfinissables, sournois, hideux et sarcastiques qui sommeillaient dans les ténèbres de son âme.
Vers la fin de novembre, Sunhary était parti brusquement pour faire un petit voyage. Il resta deux mois dehors et ne donna point de ses nouvelles.
Cette absence attrista beaucoup Delville qui ne savait plus que devenir aux heures où il ne voyait ni Edmée ni Mme Guitton. Il en fut réduit à assister Roger Malval dans les cafés et les tripots où ce jeune homme perdait avec rage son argent et celui de ses camarades. Mais Roger ne prêtait aucune attention aux discours de Delville qui se lamentait alors sur le départ de Sunhary, — de ce Sunhary qui l'écoutait si patiemment et qui était, par conséquent, son meilleur ami. Car Delville, d'un ami, ne considérait que les oreilles.
Enfin, au commencement de février, René trouva un petit mot du voyageur qui l'avertissait, avec sa sécheresse habituelle, qu'il l'attendrait chez lui le lendemain, de cinq à sept. A l'heure dite, plein d'affection et regorgeant de confidences, Delville courut au logis de son fidèle Achate, comme il l'appelait. Le fidèle Achate fumait une courte pipe de bruyère, sur un divan de cuir bizarrement repoussé, et que René ne connaissait pas.
— Bonjour, René, tu vas bien? fit-il, avec la même indifférence que s'il l'avait vu la veille. Mais Delville, plus expansif, entassait les questions,
les reproches et les renseignements, dans un tohubohu verbeux.
— Enfin, te voilà! Ce n'est pas trop tôt! Ma parole, tu me manquais! Et qu'est-ce que tu es devenu? Ah! tu es bien toujours le même! Partir comme ça, sans me prévenir, et puis, plus rien, pas un mot, une carte postale, rien . . Tu sais, je suis furieux contre toi . . .
— Quand je pars, c'est pour être libre, et non, par conséquent, pour m'astreindre à des obligations insupportables . . .
— Enfin, tu es comme ça, il faut bien que j'en prenne mon parti . . . L'important, c'est que tu sois de retour ... Et où es-tu allé?
— En Dalmatie.
— En Dalmatie? cria René. C'est extraordinaire! Quel besoin avais-tu d'aller en Dalmatie?
Il n'eût pas été plus étonné si Sunhary avait mis les pieds sur les rivages de la lune ou dans les canaux de Mars.
— Tu ne comprendrais jamais, répondit Georges. C'est pas de ton ressort. Inutile que je m'époumone à te l'expliquer.
Il sortit d'une armoire une bouteille longue, emmaillotée de rubans de paille, et des petits verres.
— Veux -tu du marasquin de Zara? fit-il, en faisant couler du goulot étroit une lente liqueur d'argent. J'oubliais que tu n'es même pas gourmet, ajoutat-il, avec mépris. Tu n'es qu'un amoureux, ce qui est bien peu de chose à la fois pour tout un homme. A propos, et ta grande passion?
René n'attendait que cette invitation; il déborda.
— Ah! mon cher, je suis au septième ciel! Ma
vie est délicieuse ... Tu avais bien tort de te méfier de Mme Guitton! Si tu savais ce qu'elle a fait pour moi! . . . Figure-toi qu'elle est allée trouver ses amies,, qu'elle leur a raconté mon histoire et que . . .
— Je ne vois pas très bien quel avantage tu trouves à savoir que tout le monde connaît ta petite histoire.
— Mais, mon cher, attends la suite. Toutes ces dames se sont intéressées à mon sort . . . Elles ont tant de cœur, les femmes, tu sais! Et maintenant, je peux voir chez elles Edmée à tout moment. Chaque jeudi, nous nous réunissons chez Mme Malval. Avant que Mme Guitton ait passé par là, on était toujours à nous surveiller, à nous espionner, à nous séparer . . . A présent, on nous laisse seuls des heures entières, personne ne s'inquiète de nous . . .
Sunhary jouissait égoïstement de ce récit. Il avait l'air férocement heureux de quelqu'un qui a fait des prévisions pessimistes et qui est tout heureux de voir ses hypothèses réalisées, dût le monde entier souffrir de ce qu'il a prédit. Il y a une joie orgueilleuse dans le don de prophétie, et Jérémie, comme Cassandre,, eussent été bien chagrinés, je pense, si l'avenir n'avait pas tenu leurs fatales promesses.
Rien n'est plus doux pour un prophète que le malheur qu'il a annoncé.
Delville continuait:
— Le mardi, nous nous retrouvons chez Mme Alengrin, une femme charmante, pleine de tact . . .. D'autres fois, chez Mme de Verdolay ... Et puis, nous avons souvent des rendez-vous dehors, tantôt au Jardin zoologique, tantôt au parc Borély, ou?
bien au Musée de Longchamp ou à l'aquarium d'Endoume . . .
— Et vous n'y rencontrez jamais personne . . . de connaissance?
— Oh! bien rarement! Une fois cependant, nous avons croisé Mme Yssertèze, au parc, un autre jour, Mme Bergeon . . . Mais cela n'a aucune importance! Je suis si heureux! Quand je pense que je vais l'épouser, cette Edmée, il me semble que mon cœur se fond de volupté, comme . . . comme ... je ne sais pas, moi! Je l'aime tant! Je crois souvent vivre davantage sa vie que la mienne . . .
Maintenant qu'il était lancé, rien n'eût pu arrêter Delville. Ses phrases se précipitaient. Cet amour, incapable de silence, à présent débondé, s'étalait, s'élargissait comme la crue d'un fleuve, dans une plénitude confiante. Les cris d'admiration, les souvenirs confus, les espoirs d'extase, comme des rivières fougueuses, venaient alimenter ce grand flot de bavardage qui menaçait de submerger le flegmatique auditeur.
Les yeux de Delville brillaient. Il avait le teint animé, la parole plus aisée et parfois même éloquente. De ce garçon trapu, un peu gauche et rustaud, jaillissait un adolescent plus beau qui naissait de la joie d'aimer et de l'orgueil d'être aimé.
— Mon cher, j'ai passé huit jours sans la voir. J'ai cru que je mourrais d'ennui. Elle a eu la grippe, elle a gardé la maison une semaine . . . Figure-toi que je rôdais sous ses fenêtres, le soir, en me disant: «Elle est là, derrière ces volets, et je ne peux la voir!» J'ai failli monter vingt fois et si je n'avais pas eu peur de me heurter à son père . . .
— Au fait, mais tu ne m'as encore rien dit de M. Diamanty ... Si nous en parlions un peu, veuxtu? Cela ne te fâche pas? Il ne sait rien de toutes ces manigances? . . .
— Tu penses bien! Il aurait cette fureur, s'il le savait!
— Je m'en doute un peu. Mais en somme, mon cher René, cela ne pourra pas toujours durer ainsi. Il faudra bien qu'il finisse par le savoir . . .
Deîville fit une grimace avec sa bouche et se gratta le nez, d'un air fort peu tranquille. Sunhary ricanait doucement.
— Oh! mon cher, déclara enfin René, je ne m'inquiète pas de tout cela. C'est Mme Guitton qui s'en est chargée . . . J'ai confiance en elle.
— Et tu as raison, dit Sunhary, en se levant et en venant frapper sur l'épaule de son ami. C'est une femme excellente et qui ne veut que ton bien. Tu peux te fier à elle . . .
— Alors, tu es revenu de tes préventions injustes contre Mme Guitton?
— Tout à fait, assura Sunhary, avec un accent d'ironie inimitable et que René, comme il convenait, ne remarqua point.
L'inépuisable Deîville s'était remis incontinent à célébrer Edmée sur le mode lyrique:
— Jamais, mon vieux, je n'ai trouvé Edmée aussi jolie que depuis cette grippe . . . Cela l'a affinée, pâlie. Elle a l'air plus languissant, plus étiolé encore que d'habitude. Ces yeux cernés de bleu, ce teint transparent, ces doigts minces, cette taille souple . . .
Sunhary regardait son camarade avec un mélange de curiosité moqueuse et de mépris. Il s'approcha
de lui, et, d'une voix douce, basse, insinuante, avec une fausse bonhomie:
— Cela prouve en ta faveur. Oh! je te comprends tout à fait! Tu as un si bon cœur! ... Ne te récrie pas. Je ne dis pas cela pour te flatter. Mais il faut avouer que ta sensibilité est d'une délicatesse exquise. En somme, ce que tu aimes dans Edmée, c'est sa faiblesse, son air maladif, sa langueur, cette sensation de danger qui l'entoure. Tu l'aimes, parce que tu as pitié d'elle. Tu te complais à t'attendrir sur sa fragilité et sa mélancolie. Tu te la représentes abandonnée, chancelante, et cela émeut toutes les fibres de ton âme de sensitif. Ce sont ces larmes qui t'attirent, cette voix brisée, ces gestes las . . . Rappelle-toi, Delville, que depuis que je te connais, toutes les femmes qui t'ont plu avaient cette allure . . Si bien que lorsque tu dis de quelqu'un: «La jolie femme!» on peut s'attendre à voir paraître un squelette, un manche à balai de nécropole!
L'accent de Sunhary se faisait soudain violent, âpre, dur, sarcastique.
— Mais pourquoi donc, toi, Delville, un jeune homme banal, — car, en dehors de ton amour pour Edmée, tu es banal comme une borne kilométrique, — es-tu allé t'éprendre de cette délicate rose de cimetière? Ah! mon cher, comme on a raison de déclarer que l'humanité est plus riche qu'elle le croit elle-même. Chacun se croit ordinaire, et l'on s'aperçoit un jour que ce bonhomme quelconque que l'on rencontrait sans curiosité est amoureux d'une morte, s'est ruiné pour une collection de pendules ou ne rêve que de rencontrer la Sainte Vierge! Comment admettre que toi, la médiocrité faite millionnaire, toi
qui n'as jamais rien fait de personnel, ni rien dit d'original dans toute ta carrière de désœuvré, toi qui, malgré ta fortune, as les goûts et les mœurs simples d'un petit bourgeois, tu te sois laissé envahir par cette pitié qui a tout de la cruauté, sauf la franchise! Allons, doux corrompu, avoue que les grâces maladives te séduisent, que tu aimes à faire pleurer, que tu adores prodiguer des consolations, que tu te sens plus fort et plus joyeux en face d'Edmée . . . Car, mon cher, les faibles comme toi se plaisent avec de plus faibles, parce qu'ils leur donnent l'illusion de la force.
Delville, penaud, écoutait avec honte le réquisitoire de son ami. Certains détails du portrait étaient trop exacts pour qu'il criât au mensonge, mais l'ensemble, paraissant exagéré, excitait son indignation.
— Mon cher, je ne suis pas tout de même aussi médiocre que ça . . . Et puis, qu'est-ce que tu me chantes avec ta corruption et ta cruauté? Tout cela est absurde . . .
— Dis que ce n'est pas vrai, dis-le, si tu l'oses, répliqua Sunhary.
Hélas! René se rappelait trop bien la scène de jalousie faite à Edmée dans son boudoir pour qu'il eût le loisir de nier. Il demeura coi.
Sunhary était devenu grave.
— Prends garde, Delville, sais-tu où tu vas? N'oublie pas que M. Diamanty t'a refusé la main de sa fille à cause de sa santé . . .
— Mais tu n'ignores pas quels louches trafics et quels odieux calculs se cachent sous cette fable.
Sunhary regarda son camarade avec un doux mépris. Allons! Mme Guitton était encore plus forte qu'il ne croyait! Pourtant, il s'obstina:
— Je tiens, mon cher René, à te faire souvenir de ceci. Ton silence est un aveu, et tu viens donc de mavouer que ce que tu aimes en Edmée, c'est précisément l'attrait terrible de la faiblesse et presque de la maladie. Ne me dis pas plus tard que tu la croyais en parfaite santé. Et puis, oui ou non, Edmée appartient-elle à une famille de phtisiques? oui ou non, sa mère est -elle morte de la poitrine?
— Mais, objecta René vaguement angoissé et qui se fût, comme un noyé, accroché à n'importe quelle épave pour échapper à l'inquiétude que lui communiquait son ami, le docteur Boucanier n'a-t-il pas déclaré catégoriquement qu'Edmée ne courrait aucun danger et que le mariage la renforcerait? . . .
— Mon cher, tu es libre d'agir comme bon te semble, mais au moins ne te mens pas à toi-même. Ne te dis pas qu'il n'y a aucun danger, il y en a un, et il est très grand. Seulement, Delville, si tu es un sadique (René fit un violent geste de dénégation), tu es aussi un sale bourgeois, tu aimes le risque et le danger, — mais pas pour toi, et si tu te plais à trembler, tu préfères que ce soit pour autrui que pour toi-même ... Et le pire, ajouta lentement et avec intention Sunhary, c'est que nous ne sommes pas seuls, toi et moi, à connaître ces heureuses dispositions de ta généreuse nature . . .
— Que veux-tu dire?
Sunhary allait-il parler? d'un mot, éclairer son ami? Il s'assit, alluma une cigarette:
— Rien du tout. Je plaisantais . . .
Puis, d'une voix rieuse et plus légère:
— Tu connais Fanny Guitton?
— Oui, je l'ai vue une fois ou deux, murmura René avec indifférence.
Je ne l'ai jamais remarquée.
— Tu as eu tort. Ce sera une jolie fille, fine, mince et délicate, comme tu les aimes, avec un air de sensitive froissée, des yeux douloureux et pleins de supplication, et un cou destiné au martyre . . .
— Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? . . . J'aime Edmée. Les autres femmes n'existent pas pour moi . . .
Sunhary salua respectueusement René:
— Eh bien! mon cher, je t'admire, tu es réellement très fort, très fort . . .
Delville ne comprit pas en quoi il s'était montré si remarquable, mais pensant que la cause d'une pareille admiration devait être fort flatteuse pour lui, il en conçut un secret mouvement de vanité. Puis, comme le soir assombrissait le port, il s'en alla. René parti, Sunhary ralluma sa pipe. Le ciel s'éteignait progressivement, mais les eaux étincelaient encore, comme si elles eussent contenu tout au fond d'elles-mêmes un lumineux foyer d'argent.
Après cinq minutes de réflexion, le jeune homme murmura:
— René est averti. Sa conduite sera la même, — et pourtant pire. Ce que je lui ai révélé de lui-même, maintenant mis en formule, sera plus précis et, par conséquent, augmentera sa passion. Il n'échappera pas à ma puissance. Je serai mêlé à quelques-uns de
ses actes comme l'odeur de la terre à la source qui sort du sol Son vice, devenu conscient, sera pour lui plus dangereux . . .
Et à considérer la mine satisfaite du sévère Sunhary, on eût pu conclure qu'il trouvait cela éminemment drôle.
Cette nuit-là, René Delville dormit mal. Il n'était, certes, ni analyste, ni scrupuleux, mais il vient parfois une heure où les plus légers sont contraints à réfléchir; les reproches et les menaces de son confident harcelaient son esprit. A certains êtres, le moins pesant souci est un trop lourd fardeau; ce qui leur est nécessaire, c'est une tranquillité continue, une paix quiète et molle à laquelle nulle appréhension ne les doit arracher. Sitôt qu'il souffrait quelque peu, René courait avouer sa souffrance à autrui, s'en décharger en la racontant. Aussi, quand par hasard il sortait de cette douce sérénité, son angoisse et ses remords prenaient une violence affreuse et s'attachaient comme des sangsues à sa lamentable faiblesse. Sunhary avait réveillé les inquiétudes latentes qui sommeillaient au fond de son ami et que celui-ci n'aimait pas voir renaître.
Épouvanté devant l'avenir, fort inquiet à la pensée d'une responsabilité quelconque, René se leva mal en point, n'ayant guère reposé et roulant en sa tête des réflexions qui n'avaient rien d'encourageant. Tantôt, se représentant sa situation sous le jour le plus sombre, il se jurait de fuir l'amour et
de ne point épouser Mlle Diamanty, tantôt, envisageant l'avenir comme une longue lune de miel, il se riait de sa pusillanimité et se laissait doucement attirer par lui, comme les eaux de la mer par la clarté lunaire. Bref, c'était un homme indécis; cela ne le changeait pas beaucoup. A la longue, pourtant, l'indécision elle-même lasse. A force de se répéter que le docteur Boucanier et Mme Guitton s'illusionnaient peut-être sur la santé d'Edmée, le jeune homme finit par croire qu'il devait renoncer à elle. Il prit cette résolution, la mort dans l'âme, en boutonnant ses bottines. Au fond, il n'y croyait qu'à peine, mais, comédien habile à se piper, il eût juré qu'il était sincère, et sans doute l'était-il.
Une décision aussi définitive et aussi solennelle ne pouvait demeurer secrète; il était du devoir de René d'en informer ses conseillers. Il s'habilla donc en hâte, prit une voiture pour arriver plus tôt, et se précipita chez Mme Guitton. Guidé par son instinct, il allait de suite à la personne qui le dissuaderait le mieux de sa funeste prudence, réduirait à néant les doutes et les blâmes de Sunhary et affermirait dans son cœur le souhait d'unir son destin à celui d'Edmée Diamanty.
Mme Guitton se disputait avec sa bonne quand Delville se présenta. La querelle interrompue, la vieille dame entra au salon, rouge, essoufflée, furieuse. Les cheveux dépeignés, elle tramait une robe de chambre noire, carrelée de plaques d'huile et de graisse, et des pantoufles trouées qui exhibaient le blanc sale des bas.
— Comprenez-vous cette impertinente? déclamait-elle, en agitant ses courtes mains papelardes
qui sentaient la benzine et la colle. Me répondre ainsi! On ne peut plus se faire servir!
René compatit mal à un tel ennui. Il avait bien autre chose en tête! Il s'affala dans un fauteuil et prit sa tête des mauvais jours. Après avoir recommencé le récit de ses tourments domestiques, Mme Guitton s'aperçut que le jeune homme ne l'écoutait que d'une oreille distraite et qu'il semblait soucieux.
— Venez donc dans ma chambre. Nous serons mieux pour causer . . .
Elle trouvait inutile de livrer le salon à la poussière, puisque ce n'était ni le jour ni l'heure établis pour cela. René suivit docilement Mme Guitton.
La chambre où elle l'introduisit indiquait mieux encore que le reste de la maison la gêne terrible qui la rongeait. Le mobilier primitif décimé avait dû accepter des auxiliaires qui ne lui ressemblaient pas. Le lit était de palissandre, la commode de noyer, l'armoire à glace d'acajou. Une chaise boitait, une autre manquait de dossier. L'étoffe bleue du canapé, ornée de dessins baroques, gerbes de fleurs et nids d'oiseaux bizarrement soutenus par des torches entre-croisées, avait de longues déchirures par où coulaient des vrilles de crin roulé. Des rideaux de cretonne rouge tombaient devant les fenêtres, et sur le sol, s'amoncelaient des carpettes usées et des sparteries-
— Eh bien, René, qu'est-ce qui vous arrive? demanda Mme Guitton, un peu vexée que l'arrivée intempestive de Delville Fait forcée à lui révéler le délabrement trop visible de sa demeure.
— Des ennuis, murmura l'interpellé, avec une gravité soucieuse.
Elle se mit à rire.
— Une dispute avec Edmée? Querelle d'amoureux! René prit un air de dignité offensée:
— Faites-moi Fhonneur de croire, chère madame, que je ne viendrais pas vous raser avec ces niaiserieslà . .
— Alors quoi?
— C'est la santé d'Edmée qui m'inquiète. Elle ne peut plus se remettre de son influenza. Depuis sa maladie, elle tousse ... Et vous savez, c'est une mauvaise toux. On entend quelque chose là qui ne présage rien de bon . . .
Il porta la main à sa poitrine et hocha le chef avec inquiétude.
— Et alors, madame, je suis bien forcé de me demander si je n'ai pas tort de vouloir l'épouser. Cette santé toujours chancelante peut devenir un danger réel . . . Car enfin sa mère est morte de la poitrine. La phtisie est une maladie très souvent héréditaire. (Il répétait comme une leçon les paroles de Sunhary.) Si Edmée tombait malade après son mariage, quelle responsabilité pour moi! Il serait sage, peut-être, que je renonce à l'épouser ... Au fait, nous pourrions encore être très heureux en demeurant deux amis qui vieillissent ensemble, se voient souvent . . .
Il s'attendrissait à la pensée de cet avenir qui lui apportait une vision plaisante et semblable à un chromo. Sa lâcheté naturelle se réfugiait avec joie dans ce rêve indécis qui avait tout pour le séduire.
— Mais alors, objecta Mme Guitton, vous ne
pourriez jamais vous marier, pas plus avec elle qu'avec une autre . . .
— Vous savez bien, madame, que si je n'épouse pas Edmée, je ne me marierai jamais, déclara Delville avec une simplicité éloquente.
Il y eut un silence. La pendule fauchait chaque seconde, qui tombait dans le passé, en faisant entendre un bruit sec. Une tourterelle roucoulai! quelque part sa plainte angoissée, douloureuse et continue. Sur le cours Devilliers, une automobile corna, ronfla et s'enfuit en roulant.
Mme Guitton quitta son attitude songeuse. Quels projets balançait-elle dans ces mains grasses et nues qui soupesaient, en ce moment, le gland déchiqueté d'un fauteuil? Était-ce une hésitation qui rendait ses yeux moins brillants? Ou bien, au contraire, une résolution plus tenace et plus âpre qui contractait ses sourcils gris?
— Alors c'est la maladie d'Edmée, dit-elle enfin, d'une voix sarcastique, qui vous a inspiré cette résosolution . . . prudente?
— Oui, c'est la maladie d'Edmée, et c'est aussi l'indécision d'un avenir qui peut d'un jour à l'autre. .
— Dites donc que vous ne l'aimez plus, que votre passion éternelle a duré ce que durent toutes vos passions, à vous autres hommes qui ne faites pas plus de cas d'un cœur de jeune fille que de la première cigarette que vous avez fumée . . . Vous vous êtes amouraché de la première sotte qui vous a fait les yeux doux ou peut-être même d'une cocotte! — sait-on jamais avec les jeunes gens? — et comme vous n'osez pas m'avouer que vous êtes las d'Edmée, vous m'inventez je ne sais quel conte absurde . . .
Seulement, vous auriez pu vous en apercevoir plus tôt et ne pas me fourrer dans une affaire ridicule où je ne récolterai que des ennuis . . .
René, abasourdi par cette avalanche de mots, balbutiait des paroles confuses; enfin, réunissant ses forces, il cria:
— Mais, madame, ce n'est pas ça du tout, je vous assure ... Je ne vous mens pas, je n'ai rien à cacher. Je n'ai pas cessé une heure d'aimer Mlle Diamanty...
Mme Guitton parut se radoucir:
— En ce cas, mon cher, pourquoi toutes ces simagrées? Je ne comprends pas très bien pourquoi vous refusez avec acharnement ce qui vous tenait tant à cœur naguère... Est-ce vraiment la maladie d'Edmée qui vous a bouleversé à ce point? L'influenza est très longue, cette année, et il n'est pas étonnant qu'Edmée ne soit pas encore complètement rétablie .. Quant à sa santé générale, vous vous souvenez de ce que le docteur Boucanier en a dit . . .
L'opinion de Delville avait déjà tourné. Mais il s'entêtait dans sa résolution comme un enfant gâté qui veut justement être prié de faire ce dont il a le plus envie.
— Mon Dieu, madame, le docteur Boucanier peut se tromper. Il n'est pas infaillible ... Et cette responsabilité, je vous assure . . .
— Ah ! René, quelqu'un vous a parlé. Tout ça n'est pas de vous, mon garçon.
Le jeune homme rougit jusqu'aux yeux et jura ses grands dieux qu'il n'avait parlé de son mariage à personne. Mais il avait réfléchi, et ses réflexions lui avaient montré l'avenir sous un jour nouveau.
Mme Guitton redressa toute sa petite taille auto-
ritaire et cria d'une voix aiguë, qui avait des inflexions de métal et des cinglements de fouet, une voix dure, implacable et tyrannique, habituée à commander:
— Vous oubliez une chose, René, c'est que vous n'êtes plus libre. Vous avez engagé votre parole et celle d'Edmée. Nous nous sommes mises en avant pour vous, mes amies et moi. Il fallait songer à l'avance, mon cher, que votre conscience timorée aurait des craintes et des scrupules et ne pas compromettre Mlle Diamanty comme vous l'avez fait.
A mesure que Mme Guitton lui parlait, René sentait s'imposer à lui cette volonté terrible. De toutes parts, il était pris, ligoté. Il dépendait de Mme Guitton, de ses compagnes, du monde. Ayant accepté leur concours, il s'était enchaîné à elles. Sa conduite leur appartenait; elles avaient droit à son obéissance. Toute obligation est une chaîne. Le reconnaissant Delville, entravé et mené en laisse, n'était plus que l'instrument des forces diverses qu'il avait déchaînées. Et il lui semblait voir grandir sa conseillère, tant elle prenait d'empire à ses yeux, tandis qu'elle criait:
— Vous avez voulu épouser Edmée, mon cher, vous l'épouserez!
Toute la force de réaction de René l'abandonnait en face de cette domination. Écrasé, annihilé, il écoutait le réquisitoire de Mme Guitton:
— Et d'ailleurs, René, c'est votre lâcheté habituelle qui vous porte aujourd'hui comme toujours à reculer. Vous ne reculez même pas devant un danger — non, mais seulement pour reculer. Car votre caractère, c'est de fuir!
Delville, acculé dans ses derniers retranchements, îouaillé dans toute sa vanité masculine avec une sûreté de pénétration admirable, se cabra devant ces outrages et repartit aussitôt:
— Vous avez raison, madame, il est trop tard pour reculer. D'ailleurs, je n'en avais pas l'intention. Je n'ai voulu que vous communiquer certaines inquiétudes qui m'étaient venues . . . Vous dites qu'il n'y a pas lieu de s'en préoccuper ... Je vous crois, madame, et j'épouserai Mlle Diamanty.
— Seulement, ne comptez plus sur moi pour vous y aider. Je me suis beaucoup avancée pour vous faire plaisir ... Je vois maintenant combien j'ai eu tort, Vous me faisiez pitié, Edmée et vous, vous étiez si incapables d'agir par vous-mêmes que, pour vous, j'ai trompé un homme qui me considère comme une amie et qui a confiance en moi, je me suis compromise en face de mes amies afin de vous prêter un secours plus efficace, et tout cela pour aboutir à cette renonciation inexplicable et solennelle à la main d'Edmée! Eh bien, moi aussi, je dois réfléchir. Débrouillezvous, mon cher! Épousez Mlle Diamanty ou ne l'épousez pas, cela vous regarde . . . Moi, je m'en lave les mains! Mais je ne veux pas qu'à la veille du mariage, vous veniez me déclarer que vous avez changé d'avis . . . Avec un être sans volonté comme vous, on ne peut compter sur rien ... Un jour, vous voulez une chose, le lendemain, vous n'en voulez plus . . . J'en ai assez. Et comme il est inutile que mes amies continuent à vous protéger comme elles le faisaient, je prierai Mme Malval, Mme de Verdolay et Mme Alengrin de ne plus vous recevoir ensemble, et je dirai à Mlle Eyglunent . . .
René, verdi d'angoisse, s écriait:
— Vous ne ferez pas cela!
— Je le ferai. Votre conduite d'aujourd'hui me sert de leçon. Je vous croyais plus courageux. Vos tergiversations et vos scrupules m'éclairent . . .
— Mais, madame, je n'ai jamais dit que je ne voulais pas épouser Mlle Diamanty . . .
— Comment, René, vous venez de le dire à la minute même!
Ce pauvre Delville, ahuri et terrifié, ne savait plus où donner de la tête.
— Enfin, madame Guitton, vous n'allez pas m'abandonner maintenant!
— Si.
Le cri de sa faiblesse échappa à René. Comme un naufragé, il ne voyait d'espoir que dans cette solide barrique qui roulait dans les mêmes eaux que lui et qui était sa tonne de salut. Il se livra davantage encore à sa dominatrice:
— Mais, madame, qu'est-ce que je deviendrai sans vous? Vous avez trop de cœur pour me lâcher ainsi. Où verrai-je Edmée alors?
— Il vaut mieux que vous cessiez de la voir, puisque vous ne l'épouserez pas.
— Jamais de la vie je n'ai songé à cela, je veux me marier avec elle, je n'ai jamais désiré autre chose...
— Vous avez tort. Edmée a peu de santé. Sa mère est morte poitrinaire, c'est un fait, et vous n'ignorez pas que la phtisie est héréditaire et que chez les Thomeret . .
— Le docteur Boucanier vous a assuré qu'il n1y avait pas de danger.
— Le docteur Boucanier a beau être un bon médecin, vous l'avez dit vous-même, il n'est pas infaillible.
— Madame Guitton, vous vous moquez de moi . . . René supplia encore un bon quart d'heure son
excellente amie. Il se trouva de l'éloquence pour défendre sa cause, il flatta la sournoise dame, s'efforça de l'attendrir, chercha à lui prouver qu'elle remplaçait sa mère et devait agir comme telle. Enfin, Mme Guitton, longtemps muette, ouvrit la bouche:
— Écoutez, René. Je n'entends point qu'une scène pareille se renouvelle. Je ne veux pas que plus tard, — on ne sait ce qui peut arriver, — vous puissiez me reprocher votre mariage. Je ne vous abandonnerai pas, puisque la pensée d'être réduit à vos propres forces vous épouvante à ce point, mais rappelez-vous bien cette journée, souvenez-vous que j'ai refusé de vous aider, et que vous m'avez suppliée de le faire, n'oubliez pas que je n'ai cédé à vos prières qu'avec l'assurance formelle que vous ne me reprocheriez jamais d'avoir approuvé un mariage dont vous êtes seul responsable . . .
Dans tout ce pathos, René ne vit que le consentement de Mme Guitton. Il promit avec joie tout ce qu'elle lui demandait, il s'y engagea sans même remarquer l'étrange insistance de Mme Guitton, et s'en fut, tout joyeux, entièrement balayé des soucis semés dans son cœur par Sunhary. Son bref accès d'indépendance n'avait eu qu'un résultat: le faire dépendre davantage encore de Mme Guitton et l'enchaîner à elle de liens si forts qu'il ne pourrait jamais s'en échapper.
La vente de charité des Dames patronnesses de l'œuvre des Orphelines de la Peste de 1720 réunissait, dans un brouhaha de voix et de cris, une foule grouillante, bavarde et affairée. Aux portes encombrées de palmiers, se tenaient des jeunes gens importants, dont la boutonnière ruisselait d'un flot de rubans bleus. Dans la salle centrale, les rayons de soleil, tombant par les vitres du plafond, distillaient une essence de parfums composites de toutes les odeurs d'humanité entassées là-dedans comme en un vaste alambic. Cela sentait la poussière, la sueur mêlée à la poudre de riz, l'essence de lilas blanc et de trèfle incarnat, et des émanations de fleurs passaient, par instants, comme une brise plus fraîche, venue de quelque prairie.
Au comptoir du buffet, Edmée Diamanty, Jeanne Ardilouze, Isaure Mal val et Claire Laxague offraient à boire et à manger sous la bénigne surveillance de Mlle Eyglunent et la haute direction de Mme Guitton. Mme Malval tenait plus loin, avec Mme Alengrin et quelques autres personnes, une baraque d'objets d'art, que surplombait une statue immense de Jeanne d'Arc, don de Mme Alengrin.
Cinq heures sonnèrent à une horloge voisine. Edmée commençait à s'inquiéter du retard de René, qui lui avait promis de venir. Elle laissait ses compagnes
servir la clientèle, et à tout moment son regard anxieux se tournait vers la porte.
— Voici nos amis, déclara tout à coup Mlle Laxague.
Au seuil, paraissait Delville, escorté du long et maigre Sunhary et de Roger Malval. Ils se débarrassèrent à grand' peine des nuées de petites filles que leur présence attira et s'approchèrent du buffet.
— Il ne fallait plus venir! s'écria Edmée, qui ne put dissimuler son dépit de voir René au milieu dune compagnie qui gênerait certainement leurs colloques et les forcerait à plus de réserve et de méfiance.
— Nous cherchions de l'argent, expliqua Malval, qui riait. Nous charriions des objets familiaux au Mont-de-Piété pour assembler les ronds nécessaires à l'acquisition des diverses saletés qu'on vend ici . . . J'ajouterai que l'argent étant découvert, je trouve plus délicat de le garder pour faire la noce . . . Aussi, mesdemoiselles, je compte sur vous pour m'offrir à boire.
— Même ici, tu veux te faire entretenir! s'écria Isaure avec cette liberté de langage des jeunes filles contemporaines qui ont un frère.
Le mot fut dit trop haut pour ne pas être entendu. Quelques vieilles dames scandalisées montrèrent des têtes hargneuses.
Delville invita toute la bande à goûter. On se glissa dans une petite pièce suivante, prétentieusement taxée de salon des glaces. Pendant que les jeunes filles s'asseyaient, Roger monta sur une chaise et commença à discourir:
— Mesdames et messieurs, nous sommes venus ici pour honorer de notre présence une œuvre de
charité. Savez-vous bien, mesdames et messieurs, ce que représente ce mot: une œuvre de charité? On entend ainsi la réunion de quelques femmes haineuses, jalouses et féroces qui se groupent, certains jours, pour trouver dans leur réunion des motifs de se détester davantage. Ici, tout le monde se connaît, chacun espionne autrui, c'est un marché de potins, de débinages et de rosseries: oeuvre de charité, mesdemoiselles! Aussi, dès qu'on entre, eston suivi, escorté par des yeux pleins de rage et d'animosité. Chaque comptoir trépigne de fureur si le comptoir d'en face a plus de clients que lui, chaque jeune fille est déchirée par ses pareilles. Et pour former les boutiques, on travaille toute l'année à des ouvrages pour les pauvres, on est censé habiller les mendiants alors qu'on n'habille guère que son prochain!
— Tais-toi, Roger, tout le monde t'écoute!
De fait, des groupes en train de goûter prêtaient l'oreille, avec un effarement mêlé d'indignation, au discours de l'improvisateur.
— On m'écoute? Bravo! Je vais parler plus fort. Comment? Je serais obligé de taire mon opinion sur l'œuvre? Est-ce que je n'ai pas le droit de le faire? Maman s'en occupe assez et m'en remplit assez les oreilles pour que l'heure des revendications filiales sonne enfin au beffroi de la justice sociale. Comment? Je serais condamné au silence, moi qu'on oblige à me montrer dans cette enceinte, moi qu'on y traîne par la force des baïonnettes! Ah! c'est que c'est très gai, ici! Puis-je fumer, ïsaure? non, n'est-ce pas? y a-t-il au moins des cocktails? Jamais de la vie! . . . Le couvent, quoi, le monastère! C'est épatant qu'on
ne fasse pas servir le public par des nonnes . . . C'est ça qui attirerait du monde, faudrait voir. Je soumettrai cette idée de génie à la patronne.
— Roger, supplia Isaure angoissée, reste tranquille. Roger se tut et accapara quatre chaises pour
s'étendre à son aise. René causait à voix basse avec Edmée. Sunhary poussait Claire Laxague à lui confier des historiettes scandaleuses. Malval, cessant tout à coup de mangeotter sa glace, se remit à parler:
— Et la collaboratrice n'est pas venue? (C'était sa sœur qu'il appelait ainsi chaque fois qu'elle était enceinte.)
Isaure ne répondit pas. La douce Jeanne Ardilouze interrogea :
— Qui appelez-vous la collaboratrice, Roger?
— Ça ne vous regarde pas, mon enfant. Vous êtes une trop pure Walkyrie pour que je vous explique mes inconvenances ...
Oh! fit Jeanne rougissante, qu'y a-t-il là d'inconvenant?
— Mon enfant, admirez votre candeur! Voyez, vous ne vous doutiez même pas que mes paroles fussent inconvenantes! Ah! Jeanne, vous êtes vraiment la jeune fille idéale, vous, celle dont rêvaient nos quatre ans, car nos vingt ans, croyez-le bien, rêvent tout à fait autre chose . . .
— Au fond, que pouvez-vous bien rêver, vous autres, jeunes gens? demanda Claire Laxague. Cela m'a souvent intriguée.
— Ça, mon chou, vous n'en saurez rien . . . Mais je peux vous dire, pour peu que vous y teniez, ce qui fait le fond habituel de vos méditations, petites filles, qui dégustez votre glace avec autant de gourman-
dise que si c'était un péché. Vous, Claire, vous espérez mettre la main sur un riche boyard, un imbécile somptueux qui vous épousera, vous offrira de jolies robes, ravagera la Sibérie pour vous y trouver des fourrures, et ne vous embêtera pas trop,
— et puis, vous rêvez aussi tout le reste, vous savez, ce que l'on ne dit pas, le huis-clos...
Mlle Laxague rougit. Isaure cria:
— Roger, tu nous dégoûtes!
— Vous, là-bas, la petite Jeanne, vous songez à des tas de choses mystérieuses: l'amoureux aux moustaches qui traînent par terre, le beau ténébreux, qui vous conduit sur la plage, à la suite d'une vaise mourante ... La plage, la mer, les étoiles! — «Dismoi que tu m aimeras toute ta vie!» — «Toute ma vie, c'est pas assez! Je t'aimerai pendant l'éternité ...» — «Tu crois à l'immortalité de l'âme?»
— «Si j'y crois! T'aimerais- je sans cela?» — «Nos âmes sont créées l'une pour l'autre ...» — Oh ! là là! Et ton âme-sœur? Quant à Isaure . . .
— Tais-toi, je te défends de continuer.
— Ma sœur voit passer dans ses songes un bel officier . . .
— Roger, cria Isaure, je te jette ma glace à la tête . . .
Les assistants riaient de l'allusion au lieutenant de Vittaccia, Roger continua:
— Ses moustaches sont rousses, ses yeux, bleus . . . Isaure, furieuse, se leva d'un bond et courut coller
sa main sur la bouche de son frère. On entendit les mots entrecoupés:
C'est un Napoléon . . par son pays . . .
Alors, à toute volée, de sa main fine et gantée,
ic*
Isaure gifla son frère. Tout le monde se précipita pour les séparer. Mais Roger s'enfuyait, hilare, décochant à sa sœur un dernier trait barbelé.
— On a bien raison de dire qu'il ne faut pas mettre le doigt entre l'arbre ... et les Corses.
Isaure trépignait de colère. On riait. Jeanne Ardilouze l'embrassa.
René et Edmée profitaient du tumulte général pour se serrer les mains et se chuchoter des mots à voix basse.
Mais Roger reparaissait déjà, ayant à son bras Mme Junot-Kapry, qu'il avait rencontrée à la porte du buffet. C'était une belle femme opulente et rousse, très blanche de peau. Son inconduite formait un sujet de préoccupation constante pour ses amies.
— Heureusement que j'ai trouvé M. Malval qui m'a enseigné où vous étiez! déclara Mme Junot- Kapry. Ce qu'on se rase, là dedans! Je ne savais plus à quel saint me vouer!
— Dites donc à quel diable, fit Roger.
— Oh! à quel diable, je l'ai vite su, puisque je vous ai rencontré! Vous ne vous doutez pas de la foule de prêtres qu'il y a dans cette salle. Aussi ça offre un caractère de drôlerie vraiment folichon.
— Vous êtes anticléricale, madame? demanda Sunhary.
— Oh! non. Je ne suis pas assez pieuse pour moffrir ce luxe là. Je laisse ce soin à ceux qui se disent de meilleurs catholiques que moi ... Eh! vous n'avez pas l'air de vous amuser beaucoup plus ici que là bas?
Là dessus, Roger se rassit, laissa pendre sa lèvre
inférieure, prit un air morne et stupide, des yeux éteints, et déclara d'une voix molle et bégayante:
— Que voulez-vous, madame, nous sommes la folle jeunesse!
Mme Guitton accourait, congestionnée, affairée.
— Mes chères petites, je ne voudrais pas vous ennuyer, mais le monde afflue. On a soif, et il n'y a personne pour servir ... Et puis, ajouta-t-elle, tout bas, à l'oreille d'Edmée Diamanty, on pourrait jaser...
Laissant Roger en tête-à-tête avec Mme Junot- Kapry, les jeunes filles et leurs compagnons rentrèrent dans la fournaise. On s'y pressait comme à une foire
Dans les remous de cette foule, Mme de Verdolay évoluait comme une lente, lourde et majestueuse frégate. Derrière elle, se glissait M. Stagay, plus rouge et plus gauche encore que de coutume. Mme de Verdolay arrêta au passage Jeanne Ardilouze.
— Bonjour, ma chère enfant, comment allez-vous? Pendant que la vieille dame et la jeune fille
échangeaient quelques mots, Stagay se tenait à une distance respectueuse, regardant, avec des yeux indiscrets et brutaux, la délicate figurine, toute blonde et toute menue, dans le bleu sombre d'un costume tailleur.
— Comment la trouvez-vous? fit Mme de Verdolay à l'oreille de son protégé, quand Jeanne se fut éloignée d'eux.
— Adorable, exquise, charmante . . .
Mélanie et Fernande Eyglunent poussaient (te petits cris auprès du comptoir où Mme Malval débitait de la papeterie. Mme Féline venait d'arriver avec ses enfants, une nourrice et son mari, qui était
moins un homme qu'une barbe, une barbe pleine, dorée, étalée en éventail, couvrant sa poitrine, une barbe qui avait fait la fortune et la réputation de son propriétaire, qui l'avait marié, qui était une richesse, une opinion, presque un drapeau.
Quelques dames entouraient l'abbé Tacussel qui, les mains enfoncées dans ses manches, l'air paterne et bienveillant, distillait de savantes louanges.
René, en rentrant dans le hall, demanda à Edmée où il pourrait bien mettre son chapeau.
— Venez donc au vestiaire, fit-elle.
Elle le conduisit dans un petit réduit qui avait l'air d'un magasin, tant il s'y trouvait d'objets féminins étalés et disparates, chapeaux à fleurs, boas de plumes, dépouilles de renard, ombrelles, sacs, manteaux.
— Vous êtes venu bien tard, René! C'est pour vous faire désirer? Vous vous conduisez comme une coquette! Moi qui suis une femme, j'aurais honte d'agir comme vous!
— Vous n'êtes jamais si délicieuse que quand vous m'adressez des reproches! J'ai envie de vous faire de la peine exprès pour vous mettre en colère . . .
— Ce n'est pas une excuse, dit Edmée, en faisant la moue.
— Ma chère amie, quelle excuse valable puis-je vous donner? Pensez-vous que ce soit drôle pour moi de venir ici? Je rôde comme une âme en peine, je vous regarde de loin, je peux à peine vous parler...
— Comment, mais vous ne m'avez pas quittée depuis votre arrivée?
— Jusqu'à présent, oui . . . Mais on va venir vous chercher, vous ramener de force là dedans . . .
Allons, Edmée, permettez-moi de rattraper le temps perdu . . .
Au moment où René et Mlle Diamanty entraient dans le vestiaire, une nouvelle venue se jetait dans les bras de Mme Guitton. Grande, brune, laide, maigre, cavalière, prétentieuse d'allure et de gestes masculins, de voix criarde et haute, un lorgnon d'or sur un long nez busqué, c'était Mme Yssertèze, une des plus mauvaises langues de la ville. Mariée à un vieillard impuissant et doux qu'elle n'avait jamais pu tromper, tant sa laideur et son air revêche éloi gnaient les adorateurs, elle espionnait chacun d'une surveillance haineuse et implacable. Tout ce qui avait un caractère de grâce ou de galanterie déchaî nait son animosité venimeuse. Les médisances em poisonnées et les calomnies sortaient de sa bouche comme ces crapauds que rejetaient, à chaque parole les femmes peu compatissantes aux fées.
— Débarrassez-vous donc de votre chapeau, dit Mme Guitton à son amie.
Et comme sans malice, elle l'entraîna au vestiaire. Le corridor étant coudé à peu de distance de la porte, on débouchait brusquement dans la pièce.
Edmée et René s'y trouvaient encore, lèvres jointes, quand les deux dames y entrèrent. Il y eut un peu de gêne. Mme Guitton toussa discrètement, Mme Yssertèze, railleuse, pinça la bouche. Edmée, rouge, confuse, s'enfuit en hâte. René, l'œil étincelant, tint tête fièrement à l'examen de la pimbêche, et la considéra d'un œil de défi,
Edmée exhala sa rage dans le corridor.
— Quelle déveine! Et Mme Yssertèze encore! Une vipère... demain, toute la ville le saura... Mme Guit-
ton aurait bien pu se souvenir que nous étions au vestiaire.
Delville la consolait avec maladresse, mais leur journée était gâtée. Il n'osa demeurer plus longtemps dans la salle, et Edmée, irritée, confuse, voyant partout des sourires moqueurs et des regards indignés, qui n'existaient peut-être que dans son imagination, resta seule dans la foule à faire boire des gens qu'elle haïssait, en ce moment, et à maudire sa malechance, les dames patronnesses et les orphelines de la Peste.
Mme Gimpel recevait le mardi. Son salon était un lieu composite, un terrain neutre où les divers styles, de différentes époques et des pays variés tentaient une manière de réconciliation.
Et de même, ce salon aimable et comme impersonnel recevait les coteries les plus hostiles et forçait à une fraternisation rapide des dames qui ne se voyaient que là et qui ne se reconnaissaient même plus quand elles se retrouvaient ensuite dans l'escalier. Ainsi Mme Gimpel réunissait chez elle Mme de Clairdichard, la plus sainte personne de la ville, qui ne s'occupait que de bonnes œuvres, et Mme Chironnier, que l'on appelait l'Ogresse, parce qu'elle aimait la chair fraîche et ne s'attaquait qu'aux très jeunes gens, Mme de Verdolay et Mme Junot-Kapry.
Mais le plus bel ornement de ses réceptions était sa très chère amie, Mme Dampierre.
Femme d'un distillateur, devenu conseiller municipal, Mme Dampierre avait, sous les robes qui la moulaient à merveille et ne faisaient grâce à ses rivales d'aucune de ses perfections, même des plus secrètes, un corps qui semblait sorti d'un musée. Elle portait fièrement une tête junonienne et son nez droit, ses larges prunelles bleues, son menton net, toute son attitude hautaine, condescendante et voluptueuse l'assimilaient à quelqu'une de ces patriciennes de Rome que l'amour effréné de la vie penchait avec délices vers les lèvres de la mort. Chacun de ses gestes paraissait l'offrir. Elle avait des façons d'onduler, de renverser la tête en faisant saillir sa gorge, de tordre sa taille étroite sur une croupe de sirène, qui auraient damné le vénérable Antoine, s'il avait eu la malechance de se trouver en face d'elle, au fond de son désert si fréquenté. Mais cette femme, cependant née pour l'amour, était irréprochable. Elle avait eu de nombreux flirts et des amoureux passionnés; elle n'avait jamais eu d'amant. Était-ce vertu, froideur de caractère, amour de son mari? On l'ignorait.
— Ce n'est pas une honnête femme, disait le paradoxal Sunhary. Elle ne fait pas honneur à sa signature. Elle promet et ne paye pas.
Sunhary prétendait encore que Mme Dampierre était entretenue par un syndicat de courtisanes qui gagnaient beaucoup, grâce à elle, en apaisant les convoitises charnelles qu'elle faisait naître avec une perversité à demi consciente
Ce mardi, quelques intimes sont réunis autour de
Mme Gimpel et de Mme Dampierre. Il y a Mme Bergeon, une jolie brune d'une quarantaine d'années, élancée et svelte, qui roule des yeux blancs, fait des mines et murmure des potins d'une voix angélique et flûtée. C'est la femme d'un négociant connu par une retentissante faillite, d'où les Bergeon sont sortis plus riches qu'en y entrant. La raison, tout le monde la connaît. C'est Mme Bergeon qui a payé les créanciers; on raconte que son mari la conduisait chez eux et l'attendait à leur porte; elle descendait avec les factures acquittées dans son corsage, entre ses seins encore moites de sueur. Après quoi, cette femme de tête avait trouvé à son mari une fort belle place chez un industriel. Il y est encore; elle aussi. Mme Bergeon a trois enfants; ses amies appellent le dernier: le produit industriel, et le précédent, l'enfant de la faillite, singulier rejeton dont personne au monde ne saurait se dire le père.
Il y a là aussi M. et Mme Pulverail, deux vieillards tranquilles et doux; lui est immense, voûté, sans cheveux ni barbe, avec un nez gigantesque, elle, croulante et mafflue, grosse boule graisseuse, blafarde et fagotée de robes criardes. Jeune et jolie, — mon Dieu, comme il y a longtemps de cela! — elle fut la maîtresse de ce M. Pulverail, alors l'ami intime de son premier mari, M. Guibaut. L'intrigue dura cinq ans. Un vilain jour, M. Guibaut surprit les coupables. C'était un homme faible. De stupéfaction et de saisissement, il se brûla la cervelle. Mme Guibaut et César Pulverail 9e marièrent. Un demi-siècle a passé. Couple tragique et caricatural, ils traînent dans tous les salons leur silhouette lamentable, leur ennui, leur besoin affamé de société
et de bavardage; ils sont une parodie monstrueuse de l'amour, ces débris sinistres dont tout le monde connaît le passé terrible qu'eux seuls ont oublié. Et puis, il y a là Mme de Clairdichard, avec son large visage couleur de brique surmonté d'une broussaille de cheveux argentés, montés et gonflés comme une pièce de confiserie; Mme Laxague et sa fille, en quête de leur goûter quotidien; le poète Léonard Mittre et Mme Junot-Kapry, fraîche comme une pêche et tentante comme un péché, dans une délicieuse robe.
Mme de Clairdichard raconte les visites qu'elle fait quotidiennement dans les mansardes des vieux quartiers:
— ... Dans ces trois pièces, grandes comme un mouchoir de poche, j'ai trouvé un pauvre homme couché sur un grabat et phtisique au dernier degré, sa femme atteinte d'une bronchite et trois enfants dont l'aîné a dix ans . . . et le plus jeune, le carreau. Ce sont les voisins qui les nourrissent avec ce qui leur reste. A cette vue, mon cœur s'est ému. J'ai compris combien l'Église est juste en réservant à ces malheureux une place plus belle que la nôtre au Paradis ... Et je l'ai dit à ces pauvres diables : «Ne vous plaignez pas. Songez à la grande grâce que Dieu vous fait en vous permettant d'être plus près de lui que nous. Dieu vous protège visiblement. Vous serez un jour à ses côtés et j'implore humblement une place parmi vous ... Oh! oui ... Je vous envie. Vos prières doivent plaire à Notre-Seigneur. Priez pour moi!» Mais quels affreux quartiers! Jean, mon cocher, est furieux quand je lui dis d'atteler pour m'y conduire ... Et l'hiver, quel froid dans ces man-
sardes! J'ai beau me couvrir de fourrures, je grelotte tout le temps que j'y reste . . .
— Il y a beaucoup de misère, dit Mme Gimpel de sa voix douce.
— Il y en a moins qu'on ne croit, déclare Mme Bergeon. La plupart de ces gens-là sont des fainéants, c'est rinconduite qui fait leur misère. Le fâcheux de la charité, c'est qu'elle protège l'inconduite . . .
— Ne croyez pas cela, assure Mme de Clairdichard. Notre œuvre est très sévère. Nous refusons tout secours aux couples illégitimes, — à moins qu'ils ne veuillent se marier.
— Les gens du peuple n'ont aucun sentiment de la vertu, s'écrie Mme Bergeon, qui a une grande expérience de ces questions. Toutes les filles ont des enfants avant de se marier!
— Dans certaines familles, tout le monde couche dans la même chambre, et parfois même, dans îe même lit. C'est un grouillement de troupeau . . . Comment voulez-vous qu'il n'arrive rien de fâcheux?
— Et puis, continue Mme de Clairdichard, l'éducation laïque fait beaucoup de mal. On ne laisse à ces pauvres gens ni croyance en Dieu, ni espérance en l'autre monde, ni croyance dans la morale, dans la vertu . . .
— Évidemment, ils vivent comme des bêtes, déclare Mme Bergeon, avec une moue de mépris qu'aucune langue humaine ne saurait traduire.
— Au fond, ce sont peut-être de braves gens, mais ils se lavent trop rarement, et ils sentent trop mauvais, s'écrie la vive Mme Junot-Kapry, promul-
guant ainsi l'article unique de son code: être propre et parfumé.
Le timbre tinte; on chuchote dans le corridor. C'est Mme Yssertèze; elle est suivie de Mme Chironnier, l'Ogresse, une grosse femme vulgaire, rousse, mamelue, avec une énorme bouche charnue dans une figure éraillée par endroits, blanche et rose de fard, et ailleurs semée de taches de rousseur. Elle a une robe rouge à donner une ophtalmie à un Soudanien, un chapeau vert couvert de fleurs et d'oiseaux empaillés, une ombrelle blanche, des bijoux aux oreilles, aux doigts, aux poignets, une chaîne de montre qui remue avec l'effort de sa gorge abondante, une boucle de ceinture «art nouveau», large comme un coffret, et où un soleil de rubis fixe d'un air hagard deux nymphes nues dans un paysage en argent repoussé, — une monstruosité pleine d'horreur et de mauvais goût moderne.
Il y a des embrassades, des serrements de mains. On se tasse, on pousse des fauteuils dont les pieds rayent l'étoffe rugueuse du tapis turc. On crie des questions, on s'interpelle pour s'informer de la santé des survenantes; on échange d'éblouissants aperçus sur l'état de la température. Puis Mme Yssertèze ouvre la bouche; on se tait. Quel crapaud va jaillir de cette bouche béante, de cette gueule de gargouille que l'on dirait toujours prête à vomir?
— Savez-vous la nouvelle? fait-elle de sa voix de fausset Non, on ne la sait pas. Il y a toujours tant de nouvelles!
— M. Stagay se marie . . .
Un silence. Chacun espionne du regard Mme Gimpel. Elle garde son sourire un peu las. Peut-être
a-t-elle un peu pâli, peut-être son cœur bat-il plus fort . . . Qui le dira? C'est un secret qui va à la hâte s'enfouir avec tant d'autres. «Sait-on sous quel nom se cachait Achille quand il filait avec les femmes, quelle chanson chantaient les sirènes?»
— Bah! fait Mme Junot-Kapry, que les pratiques constantes de la volupté ont adoucie et qui est moins haineuse que les autres, on l'a marié déjà si souvent . . .
— Il paraît que cette fois-ci, c'est exact. Je le tiens de source sûre. C'est Mme de Verdolay qui fait le mariage . . .
Quand Mme de Verdolay s'occupe d'une union, elle se termine toujours. Jamais une affaire entreprise par cette vaillante ouvrière n'a raté. Chacun le sait. La nouvelle ne se discute plus; elle devient un fait. Mme Gimpel se tasse sur elle-même comme une bête qui souffre.
— Et qui épouse-t-il?
— Jeanne Ardilouze.
— Il fait un beau mariage?
— Superbe. C'est une orpheline; trois cent mille francs . . .
Mme Laxague crie:
— Oui . . . Mais c'est une pimbêche. Elle est sotte, nulle, incapable de tenir un ménage, d'une ignorance de cruche, une vraie bécasse . . . Oui ... Je la connais bien, allez, c'est une amie de ma fille . . .
Claire hausse les épaules, et se tourne vers Mittre, qui lui chuchote des fadeurs prétentieuses et contournées.
— Elle n'est peut-être pas très intelligente, dit Mme Gimpel, qui essaye de se montrer belle joueuse,
mais c'est une jeune fille comme il y en a peu aujourd'hui, naïve, innocente, modeste . . .
Mme Yssertèze se cambre comme un arc que l'on tend afin d'en faire voler une flèche. On entend un sifflement haineux . . .
— Vous en êtes bien sûre?
— Savez-vous quelque chose? crie-t-on en chœur.
— Non, rien, mais il me semble que Mlle Jeanne Ardilouze est trop intime avec Edmée Diamanty pour être telle que vous la dépeignez . . .
— Je ne vois pas en quoi l'amitié de Mlle Diamanty peut être dangereuse, répond Mme Gimpel. Je la connais beaucoup, c'est une jeune fille charmante, très bien élevée . . .
— Oh! si vous le prenez sur ce ton, ma chère Laure, je ne dis plus rien.
— Mais non, mais non, fait le chœur, parlez, parlez.. .
Tous et toutes sont en attente. Les yeux brillent, les dents apparaissent entre les lèvres. Comme un troupeau d'hyènes, l'élégante assistance attend la proie que Mme Yssertèze va lui jeter.
— Oh ! je n'ai rien à dire . . . Presque rien ... Un petit fait seulement... L'autre jour, j'étais à la kermesse des Orphelines de la Peste. Mlle Diamanty était au comptoir du buffet, — j'ai tort de dire qu'elle y était, à vrai dire, elle n'y était jamais. — A ce moment, j'entrai au vestiaire . . . C'est là qu'elle se trouvait . . .
— Avec M. Delville, fait Mme Dampierre.
— Avec M. Delville. Ils étaient fort occupés à s'embrasser.
Toutes ces dames poussent de petits cris de surprise. Mais une joie hypocrite perce à travers son
indignation. Jeunesse, bien unique, trésor incomparable, n'est-ce pas au milieu de la haine que tu chemines par le monde? Ce qu'une femme pardonne le moins à une autre, c'est d'être jeune encore quand elle-même ne l'est plus.
— Bah! dit Mme Junot-Kapry. Quelle est la jeune fille qui ne s'est pas laissé embrasser dans les coins, en dehors de nous toutes, n'est-ce pas, mesdames?
L'ironie de son sourire et de sa phrase gêne un peu les auditrices. Mme Yssertèze reprend:
— Il y a baisers et baisers. Je vous assure que ces jeunes gens ne se donnaient point d'innocentes caresses.
Mme Dampierre, que son irréprochable honnêteté rend plus désireuse encore que les autres d'entendre des détails grivois, insiste pour obtenir de plus amples renseignements, que la bonne Mme Yssertèze, par pudeur, dit-elle, refuse de lui transmettre, ce qui communique à son potin un air mystérieux et pervers qui va en accentuer la légende.
On entend une sorte de déclenchement, pareil à celui qu'avant de sonner, une horloge fait retentir. Mme Pulverail chevrote d'une voix cassée:
— De mon temps, nos mères ne nous permettaient même pas de lever les yeux dans la rue. Nous nous mariions sans avoir osé regarder un jeune homme au visage . . .
— Le visage est encore cependant l'endroit où il est le plus convenable de regarder quelqu'un, murmure Mme Junot-Kapry.
— Et... on... av.. .ait d'autres... ép...ouses . quau ..jourd'hui, ajoute M. Pulverail.
Puis, d'une main qui tremble et tâtonne, il étanche la bave répandue sur son menton.
— J'avoue que la conduite d'Edmée m'étonne, dit lâchement Mme Gimpel.
— Quelle effronterie! s'exclame Mme Bergeon.
— Bah! s'ils doivent s'épouser! jette Mme Junot- Kapry,
— Je ne partage pas votre indulgence, ma chère amie, répond Mme Yssertèze avec un regard venimeux, cela n'autorise pas une telle impudeur.
— Et puis, doivent-ils s'épouser? proclame triomphalement Mme Laxague. Nous n'en savons rien. Moi, j'ai toujours pensé que ce Delville n'épouserait jamais Edmée . . . Oui. Jamais.
— Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle se compromet outrageusement avec lui. Ils se donnent rendez-vous chez tous leurs amis.
— On les rencontre tous deux ensemble dans des endroits déserts, dit Mme Bergeon.
— Il faut avouer que Mme Malval est bien imprudente de les recevoir comme elle le fait.
— Il paraît même que ce M. Delville, raconte Mme Yssertèze, va fréquemment passer l'après-midi chez Edmée, quand Mlle Eyglunent sort. On renvoie tous les domestiques . . .
— Ce n'est pas possible!
— C'est Mme Guitton qui me l'a dit . . . Oh! sans le vouloir, très innocemment. C'est moi qui l'ai amenée fort habilement à me donner ces détails . . .
— Mes compliments! Vous êtes forte!
— Mais Mlle Eyglunent, quel rôle joue-t-elle là dedans?
— Elle fait la complaisante.
— Ceux-là, crie enfin Mme Yssertèze, n'auront pas un grand travail quand ils se marieront. Le principal sera déjà accompli . . .
— Oh! fait-on en chœur.
— Allons donc, vous ne croyez pas ce que vous dites.
On proteste hypocritement; ce qu'on désire, c'est plus de preuves encore à l'appui de cette thèse. Mme Yssertèze se lève pour partir.
— Mais, mesdames, pensez-vous que ce soit pour enfiler des perles que M. René Delville et Mlle Diamanty se réunissent quand ils sont seuls et qu'ils renvoient les domestiques?
On rit. Mme Yssertèze s'en va. Elle a encore bien des visites à faire. Ne-doit-elle pas colporter le même potin chez Mme Orlippe, chez Mme Héritier, ailleurs encore?
Peu après, la société se désagrège. Chacun emporte son lambeau de réputation d'Edmée à dévorer avec soin. Edmée n'est-elle pas jeune et jolie, n'estelle pas aimée, ne va-t-elle pas épouser un des plus riches partis de la ville? On court, on se hâte vers d'autres relations, vers les oreilles où Ton versera le précieux poison. Ce soir, Mme Bergeon le dira à M. Loudéac, l'industriel qui la protège, et qui le racontera à la Bourse, en riant, devant dix amis intimes. Ce soir, Mme Junot-Kapry l'annoncera à son amant actuel, le lieutenant de Vittaccia qui, cette nuit même, le répétera à une cocotte, entre deux coupes de Champagne, et ainsi le racontar fera le tour des restaurants et cafés de nuit. Le petit jeune homme débauché par Mme Chironnier le criera à tous les échos du lycée, et la nouvelle ira de famille
en famille. Léonard Mittre en informera les ouvrières qu'il poursuit de ses assiduités, les Pulverail en feront des gorges chaudes chez les vieux rentiers du quartier de la Plaine chez qui ils jouent aux cartes. Mme de Clairdichard s'en indignera chez son beau - frère, M. d'Iffraye-Lencontre, chez les dames patronesses de toutes les œuvres de charité qui protègent les enfants, les femmes qui se conduisent bien et celles qui se conduisent mal, les jeunes filles et les vieillards. Mme Dampierre en rira avec son mari, qui le racontera à ses agents électoraux, patrons d'estaminets ou marchands de vins. Ainsi le potin courra la ville, accrochera partout son grelot de honte au nom d'Edmée Diamanty, envahira les familles, le public, liera de chaînes plus fortes Edmée et René et, à l'heure voulue, tissera son inextricable filet autour de M. Diamanty, impuissant.
Au commencement de juillet, Mme Guitton alla s'installer dans une campagne que son frère possédait à Montredon et où il ne demeurait plus depuis la mort de sa femme. Avant son départ, elle pria M. Diamanty de lui laisser sa fille pendant un mois ou deux. Retenu en ville par ses affaires, M. Diamanty ne demandait pas mieux que de permettre à Edmée de respirer, pendant l'été, un air plus pur, en attendant, comme chaque année, de l'emmener en voyage, au début de septembre. Edmée s'installa à
Montredon avec Mlle Eyglunent, et quinze jours après, on y invitait M. Delville, tout heureux d'habiter avec son amie. Ce fut pour eux une période de bonheur, pleine de ces riens charmants qui composent la vie des amoureux. Chaque heure leur apportait une joie nouvelle; de l'aube au soir, ils se cherchaient, se parlaient, s'enlaçaient, n'ayant jamais fini de se voir, de se raconter, de se caresser, de se jurer qu'ils s'aimeraient toujours et de s'embrasser pour en être plus sûrs. Les amies de Mme Guitton venant la voir avec fréquence, cet amour prenait un caractère presque officiel, et si l'on en jasait ensuite, c'était pour s'étonner que ce mariage attendu ne fût pas encore annoncé par M. Diamanty.
Mme Guitton, jouant le tout pour le tout, comptait que la rumeur publique apprendrait à M. Diamanty la désobéissance de sa fille. Il lui resterait alors à régler le dernier assaut, de tous le plus redoutable. Elle n'était pas sans inquiétudes sur l'issue de l'aventure. A tout prendre, elle eût mieux aimé que son adversaire, en apprenant l'intrigue d'Edmée, ignorât la part qu'elle-même y avait prise, et surtout la réunion, par ses soins, des deux amoureux à la campagne.
Les événements qu'elle prévoyait se trouvèrent hâtés par une circonstance qu'elle n'avait pas prévue. Mlle de Norfalk s'était trouvée fort mal dans cette famille d'Aix où Mme Guitton l'avait placée. Ces gens-là étaient des parvenus rustauds et haineux qui conservaient, dans leur rapide fortune, la brutalité qu'il avaient mise à l'acquérir, et l'animosité qui les rongeait, quand ils ne la possédaient pas encore. Ils bénirent la Providence qui leur permettait d'humi-
lier une personne mieux née qu'eux; car, sacrifiant à l'opinion au point de croire que leur argent nécessitait un titre, ils n'en gardaient pas moins contre les nobles une haine qu'ils témoignèrent abondamment à Mlle de Norfalk mise en leur puissance par sa pauvreté. L'orgueilleuse institutrice demeura peu de temps à Aix. Mais il lui restait de son déplacement malchanceux une pointe d'aigreur contre Mme Guitton. Replongée en pleine société marseillaise, elle y apprit avec étonnement que l'intrigue d'Edmée et de Delville continuait. Quand elle sut la protection occulte de Mme Guitton, elle commença à comprendre pourquoi on l'avait éloignée. Elle le démêla mieux encore lorsqu'elle sut que les deux amoureux villégiaturaient à Montredon. Elle jugea que son devoir était de prévenir M. Diamanty, dont on se jouait évidemment. Mais ce qu'elle considérait comme son devoir était surtout le désir secret de la vengeance à tirer de la dame qui l'avait aussi indignement trompée.
Une après-midi, à deux heures, elle alla trouver M. Diamanty.
Elle se souvenait que M. Diamanty faisait tous les jours sa sieste après le déjeuner et que c'était le seul moment où l'on pût mettre la main sur lui.
Au soleil de juillet, la rue de l'Arsenal sommeillait dans sa solennité austère et vide. Les fenêtres fermées des grands hôtels indiquaient que leurs propriétaires avaient gagné à la hâte, pour ne pas souffrir de la chaleur, les casinos des villes d'eaux. Des portes, repeintes à neuf, toutes luisantes de vernis, semblaient transpirer. Devant l'une d'elles, un cocher rougeaud, en bras de chemise, fumait sa pipe.
Mlle de Norfalk entra et monta l'escalier bien connu. La sonnerie du timbre électrique, qui éveilla le silence, amena un valet de chambre bâillant et les yeux bouffis de sommeil.
— M. Diamanty n'est pas chez lui.
Mlle de Norfalk s'impatienta:
— Je sais très bien qu'à ces heures-ci M. Diamanty y est toujours. Faites-lui passer ma carte.
Avec un minuscule crayon d'argent, elle écrivit sous son nom: «Affaire urgente».
Le valet revint et l'introduisit dans le grand salon de cuir, où, un soir d'automne, René Delville avait reçu l'arrêt fatal. Un demi-jour très frais filtrait entre les croisées closes; on entendait le trot d'un cheval dans la rue silencieuse et le cliquetis de ses gourmettes. Mlle de Norfalk attendit assez longtemps. La pièce déserte avait ce quelque chose de froid, de négligé, qui indique l'absence de la maîtresse de maison. La poussière avait éteint le brillant du piano. L'institutrice remarqua qu'un bouquet de roses s'était flétri sur un guéridon sans qu'on songeât à le jeter. La tristesse des appartements abandonnés flottait au-dessus des meubles ternes, lourde et poignante comme un adieu.
M. Diamanty, en veste blanche, parut. Il mit dans son accueil plus de froideur encore que de coutume. Ses mains de papier sec, qu'il frottait l'une contre l'autre, faisaient un bruit de parchemin froissé.
— Vous m'excuserez d'avoir insisté pour vous voir, monsieur. Vous conviendrez vous-même que cela en valait la peine.
— Qu'y a-t-il donc pour votre service, mademoi-
selle? dit M. Diamanty, avec une condescendance trop dédaigneusement serviable pour qu'elle ne blessât pas la vanité toujours ulcérée de la vieille fille.
— Oh! monsieur, ce n'est pas pour vous demander un service que je reviens ici. C'est plutôt pour vous en rendre un . . .
La fierté de Mlle de Norfalk heurtait celle de M. Diamanty. Il répliqua avec humeur:
— J'ignore quel est le service que vous pouvez me rendre . . .
— Si vous le saviez, je n'aurais pas eu besoin de venir.
M. Diamanty se remit à frictionner ses mains avec impatience, puis, pour s'occuper, il sortit son lorgnon et se l'assura sur le nez:
— Parlez donc, mademoiselle, se résigna-t-il à dire.
Mlle de Norfalk parla:
— Il faut d'abord, monsieur, que vous me donniez votre parole de me répondre sincèrement . . . C'est tout à fait nécessaire pour l'intelligence de ce que j'ai à vous dire. Lorsque je vous ai quitté, il y a quelques mois, vous proposiez-vous de me remplacer?
— Nullement, mademoiselle, j'étais très content de vous et de la sollicitude que vous témoigniez à Edmée. Qui a pu vous faire croire une chose pareille?
C'est bien ce que je pensais, murmura Mlle de Norfalk avec un soupir. Eh bien, monsieur, si je vous ai quitté, c'est qu'une dame de vos connaissances m'a assuré que vous cherchiez en sous-main
une autre institutrice. Vous étiez mécontent, m'a-t-on dit, que je n'aie pas mieux empêché M. Delville d'approcher Mlle Edmée . . .
— Ce n'est pas vrai, s'écria M. Diamanty, avec vivacité. Vous m'en avez averti sitôt que vous vous en êtes aperçue . . . Enfin, passons. Qui a pu vous dire cela?
— Mme Guitton.
— Mme Guitton? C'est impossible. Je ne lui ai jamais parlé de vous. Est-ce elle-même qui vous l'a dit? Non, n'est-ce pas? On vous l'a répété. Je suis persuadé que Mme Guitton, qui est une excellente amie de notre famille, est très innocente de ce tripot.
— C'est pourtant elle-même qui me l'a dit. Mais cette excellente amie de votre famille, monsieur Diamanty, la connaissez-vous bien?
La figure de M. Diamanty reprit toute sa hauteur.
— Il me semble que oui, dit-il, sèchement.
— Savez-vous qui partage la généreuse hospitalité qu'elle a offerte à Montredon à Mlle Edmée?
Un soupçon blessant et brusque traversa M. Diamanty, comme la fourmillante commotion que donne une pile électrique lorsqu'on en touche le bouton. Il n'osa pas interroger. Quand le nom de René Delville fut prononcé, M. Diamanty devint livide, il repoussa sa chaise en se levant avec une telle brutalité qu'elle alla tomber sur le tapis, et de ses lèvres contractées jaillit le premier juron qu'ait jeté sa bouche correcte d'homme du monde.
— Ce n'est pas possible, dit-il enfin. Je ne comprends rien à tout ça... Quel intérêt aurait Mme Guitton? . . . Enfin, passons . . . Mais avez-vous une
preuve de ce que vous avancez? cria M. Diamanty, presque -durement, à Mlle de Norfalk.
— Allez chez elle, vous les verrez.
— J'y suis allé plusieurs fois le dimanche, et . . .
— Mais le dimanche, on vous attend. Vous pensez bien que ce jour-là M. Delville ne se montre pas. Y êtes-vous allé un autre jour à l'improviste?
Le pauvre homme hocha la tète. Il marchait de long en large, soucieux, exaspéré, mordu dans sa chair par les dents envenimées du remords, de l'indignation.
— Tout cet hiver, reprit Mlle de Norfalk, Edmée et M. Delville n'ont pas cessé de se voir et de se rencontrer, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, parfois en promenade . . .
— Mais c'est impossible, cria pour la troisième fois le vieux père angoissé. J'ai questionné Mlle Eyglunent. Elle m'a toujours dit qu'on ne voyait jamais ce monsieur. On m'a même raconté qu'il voyageait en Italie.
— Cette demoiselle, qui vous l'a proposée? demanda Mlle de Norfalk, prise d'un soupçon subit.
En prononçant le nom de Mme Guitton, M. Diamanty s'étonna de la place que cette femme avait prise dans sa vie. Pourquoi ne s'était-il pas méfié d'elle plus tôt?
— Depuis six mois, continua Mlle de Norfalk, impitoyablement, Mme Guitton et ses amies ont pris à charge de marier votre fille avec ce monsieur Delville. Tout le monde les réunit. Une complicité universelle les protège et leur permet de se voir souvent . . .
— Mais c'est épouvantable cela! Épouvantable! Faut-il qu'elles soient folles toutes ces femmes! Elles ne peuvent pas laisser Edmée en repos? Enfin, on ne les mariera pas de force, peut-être. On voit tout de même d'étranges choses aujourd'hui . . .
Il ne songeait pas que ces étranges choses qui le désolaient et qu'il imputait aux bouleversements de cette époque troublée avaient pour gérante responsable une femme qui était presque sa contemporaine. Il s'efforçait, par un souci constant de dignité, de contenir sa fureur et son indignation. Il craignait de laisser échapper, à travers les jets de vapeur de son ressentiment, le secret des motifs qui le rendaient si absolument hostile au mariage d'Edmée. Et il voulait cacher aussi la peine que lui causait la conduite de sa fille adorée, qui le trompait depuis six mois et vivait en dehors de lui d'une existence de mensonges et de feinte.
Mlle de Norfalk s'était levée:
— Voici, monsieur, tout ce que j'avais à vous dire. Ayant eu plusieurs années la responsabilité de la conduite de Mlle Edmée, je n'ai pas cru, comme beaucoup auraient pu le croire, que le fait de l'avoir quittée me dispensait de tout devoir envers elle et envers vous.
M. Diamanty remercia Mlle de Norfalk avec un mélange de sécheresse et de gratitude émue. Elle se retira. Seul, le vieil homme s'abattit dans un fauteuil. Quels orages s'amassaient contre lui, unissaient à son horizon les menaces de leurs nuées amoncelées, de leurs flancs tout chargés de foudre? Sa loyauté s'effrayait de ces intrigues tramées autour de sa
confiance et dont il ne comprenait pas le motif. Ces femmes lui volaient sa fille, lui arrachaient sa fille bien-aimée, son seul bien, tout son cœur, et pourquoi, grand Dieu, pourquoi?
Il passa un veston noir et se rendit rue Sylvabelle, chez Delville. Il eût donné sa fortune entière pour que le valet lui répondît:
— M. Delville est ici depuis un mois, il ne s'est pas absenté . . .
Au lieu de cela, une voix grêle et tremblante qui sortait d'un colosse au torse de cuirassier lui confirma le départ du maître de maison.
— J'ai besoin de le voir de suite, dit M. Diamanty. Cela me contrarie beaucoup. Pouvez-vous me donner son adresse?
— Nous l'ignorons.
— Mais enfin, quand une lettre vient, il faut bien la faire suivre . . .
Un louis doué de qualités singulières révéla soudain au valet ce qu'il ignorait la minute d'avant. Le renseignement obtenu confirmait, hélas! ceux de Mlle de Norfalk. M. René Delville se trouvait bien chez Mme Guitton, campagne Garoutte, à Montredon.
M. Diamanty s'en alla vieilli, voûté. Tout l'édifice de sa confiance en Edmée, armature de sa vie, s'écroulait sur lui. Il avait la tenace sensation de la fin d'un monde. Où allait-il maintenant? Vers quelles tristesses? Vers quels deuils? Il était trompé par tous, et on lui volait sa fille ... Et il reprenait son morne refrain: „Mais pourquoi, Seigneur, pourquoi pourquoi?"
Edmée et Delville se promenaient dans le petit bois qui descendait vers la plage. Comme derrière les barreaux d'une cage, la maison de campagne apparaissait, non loin de là, basse et large, accroupie. Les cigales grinçaient monotonement.
Ils échangeaient en marchant ces paroles de tendresse qui semblent impersonnelles à force d'être générales. De la main, René caressait la nuque de son amie, qui sortait, blanche et nue, du calice d'un corsage clair. Puis, comme le soleil, d'un éclair rapide, en allumait le duvet d'or, 'il happa, d'une caresse brusque et goulue, cette chair tiède, laiteuse et ferme. Mais Edmée secoua la tête, et Delville s'inquiéta de la voir soucieuse:
— Qu'est-ce qu'elle a aujourd'hui, notre petite Edmée chérie, murmura-t-il d'une voix câline. Elle est triste, elle a du chagrin? Allons, petite fille, racontez bien vite votre grosse peine à votre grand ami chéri.
Elle essaya de sourire et ne répondit pas.
— Hou! Hou! Hou! Voulez-vous bien faire la risette à votre ami, petite méchante!
— Je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui, répondit enfin Edmée, je me sens dans le cœur un ennui énorme, lourd comme une pierre . . .
Et pourquoi? s'écria René, n'êtes- vous pas
heureuse? Ne suis-je pas avec vous? Que désirezvous de plus?
— Je ne désire rien de plus, mon cher ami. Et j'ignore, je vous assure, la raison de la tristesse dont je souffre aujourd'hui.
Il ne comprenait rien à ce tourment secret, et il demeurait perplexe. L'âme d'Edmée n'était que ténèbres pour lui, il jugeait chacun d'après soi-même, et puisqu'il se trouvait heureux, pourquoi son amie ne l'était-elle pas?
— On ne sait pas, certains jours, disait-elle, pourquoi on se lève avec lassitude, le cœur gros et l'âme vide. Les journées semblent un désert à franchir, on dirait que tout ce que l'on ressent est déjà usé, flétri, archi-connu et que l'on n'a que des émotions qui ont déjà servi . . .
Delville l'écoutait avec soin; il essayait de comprendre. Enfin, il déclara péremptoirement, comme quelqu'un qui trouverait une solution définitive à un problème ardu:
— Écoutez, Edmée, vous rêvez trop . . .
Elle le regarda avec un doux mépris. Ce qu'elle venait de dire était lettre morte pour l'être qu'elle aimait le plus au monde. Debout contre un arbre, tranquille et jovial, avec son front bas, ses yeux hardis et calmes, les courbes aiguisées de ses moustaches noires, il lui parut ce qu'il était, le meilleur des amoureux, mais le plus déplorable des amis. Elle le compara à André Malval, et cette comparaison, qui eût dû être funeste à Delville, le fit au contraire mieux ressortir. Une indulgence maternelle se mêlait à l'amour d'Edmée. En voyant René inférieur à l'idée qu'elle avait de lui, elle l'aima davantage,
d'une manière moins sentimentale et plus humaine, en femme et non en jeune fille.
— Mon pauvre ami, dit-elle, avec une tendresse où elle cachait le sentiment de sa supériorité sur lui, j'ai bien tort de vous raconter tout cela. Je vous attriste inutilement ...
Elle acheva sa phrase dans un sourire un peu ironique, en considérant l'air satisfait et béat que conservait Delville devant ses plaintes.
A ce moment, on sonna à la grille. La femme de chambre passa en courant.
Elle vint vers Mlle Diamanty en tenant une large enveloppe jaune. Edmée et René en reconnurent en même temps la forme et la couleur. Une fois déjà, un pareil papier avait failli dévaster l'existence du jeune homme. Qu'apportait celui-ci?
Edmée pâlissait en le déchirant. La lettre tremblait dans ses mains.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda René, en se penchant sur son épaule.
— Tenez!
Sur la grande feuille blanche, il n'y avait que peu de mots; et ces quelques signes noirs faisaient paraître cette feuille plus grande et plus blanche encore. Il lut à voix haute: «Ma chère Edmée . . . Ton séjour chez Mme Guitton a suffisamment duré. Je t'attends, ce soir, à la maison, sans faute et sans retard. Ton père: Jules Diamanty.» — Alors?
— Alors, je pars aujourd'hui.
— Ce n'est pas possible.
— Vous avez bien lu?
— C'est absurde, cria Delville. Il est insuppor-
table votre père, il ne pouvait pas nous laisser tranquilles?
— Cette lettre ne présage rien de bon, fit Edmée, en hochant la tète. Rien de bon. Père a dû être informé de votre séjour ici et alors . . .
Mme Guitton, avertie, agita ses bras courts et ses mains papelardes. En public, elle blâma la tyrannie de M. Diamanty, et en secret, elle donna à Edmée ses instructions. Mlle Eyglunent craignait que M. Diamanty fût malade. René ne songeait qu'à faire avec Edmée une dernière promenade et à goûter, une fois encore, la saveur de ses lèvres.
A quatre heures, une voitre vint chercher Mlle Diamanty et son institutrice et les ramena rue de l'Arsenal. M. Diamanty n'était pas rentré. En attendant son père, Edmée eut la satisfaction de se disputer avec la femme de chambre. Puis elle défit mélancoliquement sa malle, et chaque vêtement qu'elle en retirait lui apportait le souvenir et l'image de René Delville.
Quand elle entendit traîner dans le corridor les pas de son père, son cœur battit. Elle alla à sa rencontre, inquiète de connaître la cause de ce brusque rappel et toute prête à le câliner, si cela n'était point trop grave et pût s'effacer avec quelques caresses. Elle avait ce sourire aimable et un peu gêné des gens dont la conscience n'est pas tranquille et qui ont beaucoup à se faire pardonner.
— Bonjour, père, s'écria-t-elle, en s'elançant vers lui.
— Bonjour, bonjour, dit-il sèchement, sans l'embrasser; et il passa devant elle pour aller dans sa chambre à coucher, où elle le suivit.
— Pourquoi, demanda-t-elle, m'as-tu écrit de venir aussi rapidement? Mme Guitton . . .
La voix de M. Diamanty, toute gonflée de colère, sonna avec violence dans le silence de la maison:
— Ne me parle plus de Mme Guitton, n'est-ce pas?
— Eh bien? dit Edmée, qui essaya de ne pas comprendre et qui riait jaune, qu'est-ce que tu as contre Mme Guitton?
M. Diamanty se retourna furieusement vers sa fille.
— Tu t'imagines que je ne sais rien, n'est-ce pas? Tu me prends pour un vieil imbécile. Mais je ne suis pas encore si ramolli que ça et je vous le prouverai. Tu penses que j'ignore que tu étais chez Mme Guitton, depuis quinze jours, avec ce monsieur Delville. Ah! vous m'avez assez trompé, entre tous, mais je ne vous laisserai plus faire. Quand je pense que toi, en qui j'avais confiance, toi que je croyais franche et sincère, tu me mens depuis six mois, tu me caches tout de ta vie, tu te ligues contre moi avec des étrangers pour mieux bafouer mes cheveux blancs, ah! . . . Enfin, passons. Je sais tout et je t'avertis que je vais mettre le holà. Tu espérais aussi que j'ignorais ta conduite de cet hiver, ces rendez-vous publiquement donnés partout à ce monsieur Delville, qui est un homme déloyal et sans honneur . . .
Edmée, fatiguée, inquiète, mais décidée à la lutte, s'écria:
— Puisque vous le saviez si bien, pourquoi nous avez-vous laissé faire?
M. Diamanty demeura fort penaud, il dit enfin:
— Je ne le sais que depuis peu de temps.
La jeune fille comprit tout le parti qu'elle pouvait tirer d'une pareille réponse:
— C'est cela, vous avez écouté la première concierge venue, et c'est là-dessus que vous vous basez pour me trouver en faute. L'opinion de je ne sais qui suffit à vous faire prendre votre fille en grippe . . .
— Nieras-tu que tu viens de passer quinze jours avec ce monsieur Delville? Ah! ils sont jolis, les enfants d'aujourd'hui, ils sont gentils, les cocos!
— Je ne le nie pas.
— C'est heureux. Eh bien, ne t'avais-je pas défendu de le revoir, ce monsieur? Ne t'avais-je pas interdit...
Mais Edmée avait encore les oreilles pleines des conseils que Mme Guitton lui avait donnés. De plus, René l'avait, pendant deux semaines, nourrie des idées libératrices que ses amis lui apprenaient.
Elle entra en guerre et répliqua:
— Eh oui! vous m'avez défendu de voir René, vous m'avez interdit des tas de choses ... Je vous ai dit que je l'aimais, vous m'avez répondu que ça me passerait, je vous ai assuré que cela ne me passerait pas, vous m'avez répondu qu'il le fallait parce que ce mariage ne pouvait pas se faire, je vous ai demandé pourquoi, vous m'avez répliqué que vous aviez vos raisons pour cela et qu'il devait me suffire de savoir que cela ne vous convenait point. Eh bien, j'ai trouvé que ce n'était pas suffisant, moi . . . On répond ainsi à une enfant, non à une jeune fille de mon âge. De quel droit me défendezvous d'épouser l'homme que j'aime, de quel droit mettez-vous obstacle à ce qui doit être le bonheur de ma vie? Avez- vous quelque sujet d'en vouloir à René? Il est d'aussi bonne famille que nous, il est riche, et plus que vous, je crois. Il n'y a rien à dire contre lui, il n'est ni joueur, ni buveur, ni noceur. Son carac-
tère est excellent . . . Alors pourquoi ne voulez-vous pas que je l'épouse? Quand vous me l'avez défendu, j'ai été interdite, je me suis soumise, puis j'ai réfléchi. J'ai compris que j'avais à faire ma vie et voilà... Et j'ai revu René, et je l'aime, et je l'épouserai . . .
— Tu ne l'épouseras pas, dit M. Diamanty, comme un écho.
— C'est ce que nous verrons, cria Edmée, exaspérée. Dans six mois, je serai majeure, et alors . . . Et pourquoi ne voulez-vous pas que j'épouse René? répéta-t-elle, comme radoucie, avez-vous un autre parti à me proposer?
— Non, non, pas encore . . . Mais . . .
C'était là la réponse qu'attendait Edmée, la tête toujours pleine des conseils et des instructions de Mme Guitton.
— Vous pensez sans doute me faire attendre ainsi, d'année en année, en agitant devant mes yeux ce hochet d'un mari prochain, jusqu'au moment où je coifferai sainte Catherine ... et où je pourrai, tout à votre aise, soigner vos rhumatismes et vous faire la lecture ... Eh bien non, je me refuse à servir votre égoïsme, je suis libre et je me marierai comme je l'entends . . .
M. Diamanty était devenu blême.
— Ah! Edmée, fit-il, d'une voix toute changée, en même temps aiguë et sourde, cela est de trop ! Comment oses-tu me dire en face de telles infamies, toi, si douce, toi?... Enfin, passons! Mais ne sais-tu que le mariage pour toi . . .
Il s'arrêta comme un homme qui, cheminant, le soir, dans un chemin creux, s'aperçoit brusquement qu'il va mettre le pied sur un cadavre. Il porta sa
main à son front d'un geste de fatigue et d'angoisse, et quand il la retira, elle était toute humide de sueur. Pouvait-il parler, avouer à sa fille ce qui était l'affreux cancer de sa vie? Sa délicatesse l'en empêchait. Qui donc aurait eu le courage de dire à son enfant que pour elle le mariage était la mort? Et puis, après tout, en était-il bien sûr? Un doute subtil pénétrait en lui.
— Eh bien, cria Edmée, qui attendait la fin de la phrase, qu'est donc le mariage pour moi? . . .
— Rien, dit M. Diamanty.
Et il s'enfuit. Quand il eut fermé la porte en la faisant claquer, Edmée, sans force, tomba sur un fauteuil, — et tout en pleurant, elle répétait: «Mon Dieu, mon Dieu, que je suis halheureuse!»
Cependant, M. Diamanty, exaspéré de la conduite de sa fille, de sa résistance soudaine, des embûches et des traîtrises de la destinée, courait à la chambre de Mlle Eyglunent. Il éprouvait le besoin de faire justice immédiate de cette intrigante.
Il était si affolé qu'il ne prit point le temps de frapper et qu'il ouvrit la porte toute grande. Il entendit un cri, un fracas de chaises heurtées, la chute d'un peigne qui se brisait sur le sol. Mlle Eyglunent était en train de changer de corsage et de se recoiffer. Ses cheveux châtains, souples et assez courts, tombaient, sans les cacher, sur des épaules maigres, creusées, sous la clavicule, de salières où l'on aurait pu mettre le poing.
— Oh! monsieur, monsieur, gémissait-elle, rouge de honte et ne sachant où se cacher, n'entrez pas, n'entrez pas, je m'habille, je m'habille . . . je . . .
Elle dénicha enfin un grand manteau et s'y enfouit. Accroupie sur un siège, elle osa alors lever les yeux et considérer l'envahisseur. Il la regardait avec des yeux que la colère faisait flamboyer. Elle en eut grand'peur, ne sachant point à quelle voie de fait allait se porter cet homme d'ordinaire glacial et dont la glace était si bien fondue. Elle avait tant entendu parler d'institutrices outragées par leur maître que, sans bien démêler quelle était la nature de ces outrages, elle tremblait de peur.
— Mademoiselle Eyglunent, proclama M. Diamanty, j'ai l'honneur de vous annoncer que vous aurez à quitter ma maison dès ce soir . . .
Les yeux de la vieille fille s'élargirent de stupeur.
— Moi? Je dois m'en aller . . . Pourquoi?
— Parce que je vous chasse, je vous renvoie, je vous mets à la porte, hurla M. Diamanty, qui ne se connaissait plus.
— Aurais-je eu le malheur de vous déplaire, monsieur? hasarda la pauvre institutrice, défaite.
— Vous pensiez peut-être me ravir en faisant entre Edmée et ce M. Delville ce métier d'entremetteuse . . .
— De quoi? murmura Mlle Adine, à qui ce mot était parfaitement inconnu.
— Ah! ne faites pas la sainte-nitouche, n'est-ce pas? Voici votre mois. Ayez l'obligeance de déguerpir au plus tôt . . .
Mlle Eyglunent, offensée, se leva, et d'un ton sec:
— Je ne suis pas une domestique. Vous pouvez me renvoyer, me chasser, comme vous dites, mais non me forcer à être traitée ainsi. Gardez votre argent, monsieur. Je ne l'accepte pas. Puisque je vous ai déplu, je m'en vais, mais je refuse les gages.
Les colères de M. Diamanty n'étaient jamais bien longues. La violente éruption de celle-ci l'avait déjà dégrisé. Il était accouru chez Adine dans le premier sursaut de son indignation. Maintenant, il craignait d'être allé un peu trop loin. Et puisqu'elle refusait son traitement, il demeurait quand même son obligé. Tout cela le rendait assez honteux.
— Ma foi, mademoiselle, je crains d'avoir été trop vif, tout à l'heure. Veuillez m'excuser . . . Mais ma fille m'avait mis dans un tel état . . .
— Oh! je n'ai pas à vous excuser, dit Adine, du même ton sec qui humiliait fort M. Diamanty. Notre Divin Maître a subi d'autres outrages. Je dois vous remercier au contraire d'avoir mis ma patience et ma piété à l'épreuve et de m'avoir permis d'offrir ce sacrifice à Notre-Seigneur . . .
— Si, si, mademoiselle, j'ai été trop vif. Mais Edmée m'a traité d'une telle façon . . .
Il ne demandait qu'à la raconter et à légitimer son courroux en en montrant les excusables motifs. Il voulait tout dire à Mlle Eyglunent, qui ne voulait pas l'écouter. Elle ne lui posa pas la question qu'il espérait, et ils restèrent tout penauds, l'un en face de l'autre, lui fort gauche, elle toujours accroupie et tirant les plis de son jupon pour mieux cacher ses jambes grêles.
— Pour me montrer que vous me pardonnez, en véritable esprit chrétien, faites-moi le plaisir, mademoiselle Adine, d'accepter cet argent ... Et comme nous nous séparons un peu brusquement et que vous n'aurez peut-être pas une autre situation demain, veuillez recevoir le trimestre . . .
La vieille fille soupira:
— J'accepterai, monsieur. J'ai déjà subi bien des humiliations dans ma vie, mais j'accueillerai avec joie celle-là encore. Il faut se résigner à la volonté du Sauveur. On ne fait pas son salut sans mérite.
M. Diamanty allait se retirer. Mlle Eyglunent le rappela:
— Encore un mot, monsieur, s'il vous plaît! Vous vous êtes plaint tantôt de ma conduite. Si j'ai bien compris la cause de mon renvoi, vous m'en voulez d'avoir pour ainsi dire protégé les rendez-vous de Mlle Edmée et de M. Del . . .
— Pensez donc, mademoiselle! Est-ce la conduite d'une personne de bon sens à qui l'on confie une jeune fille afin qu'elle soit surveillée . . .
— Je ne croyais pas vous déplaire, puisque ce mariage était décidé et que vous désiriez seulement éprouver la fidélité des deux amoureux par une interdiction fictive . . .
— Qui a pu vous raconter une bourde pareille? grogna M. Diamanty, interloqué.
— Mais . . . Mme Guitton, donc!
M. Diamanty bondit, comme si quelque bête hargneuse et rampante l'avait mordu.
— Elle! Encore elle! Qu'est-ce qu'elle me veut donc? Mais pourquoi ne m'avez-vous pas consulté? On aurait pu éviter ainsi de grands malheurs! Tout cela n'est pas vrai. Je ne veux pas de ce mariage, il y va de l'avenir de ma fille, et pendant tout l'hiver, vous avez aidé, protégé précisément ce que je redoutais par-dessus tout . . .
Il s'était fait un changement terrible dans la figure de la pauvre Adine.
— Oh ! monsieur, qu'avez-vous donc pensé de moi? Alors je comprends votre indignation, je l'approuve... J'ai cru naïvement ce que me disait Mme Guitton. Pourquoi l'aurais-je soupçonnée? Ma conduite a dû vous paraître infâme... Oh! pardonnez-moi, monsieur! Je suis confuse... Moi qui croyais si bien agir! . . . Tout le monde m'a trompée, Mlle Edmée, M. Delville . . . Oh! si j'avais pu deviner tout cela! Ne me jugez pas là-dessus. J'en mourrai de honte!
Elle fit une dernière prière à M. Diamanty. Elle le supplia de ne rien ébruiter de l'affaire. Elle était terrifiée. Sa réputation sans tache, son honneur, sa dignité lui semblaient souillés, perdus. Elle quitta la maison en toute hâte sans vouloir accepter un sou, ni revoir Mlle Diamanty.
Après ce départ, M. Diamanty se mit à la recherche de sa fille. Elle s'était enfermée chez elle. Il parlementa à travers la porte. Elle était couchée, malade, disait-elle.
Il revint, morne et voûté, s'asseoir devant un repas auquel il n'eut pas la force de toucher.
Quelques jours passèrent qui furent inquiets et sombres. Edmée, d'autant plus exaltée qu'elle venait de demeurer deux semaines entières dans la compagnie constante de Delville, rongée par le chagrin de ne plus le voir, effrayée par les colères de son père, angoissée par l'appréhension de l'avenir, corn-
mença à ne plus manger et dormit mal. Elle pleurait pendant des heures. Ses yeux rougirent, et le cerne bleu qui les entourait augmenta. Elle pâlit davantage, ses joues se creusèrent, et M. Diamanty, épouvanté, se trouvait pris à l'improviste dans un dilemme redoutable; le mal qu'il craignait pouvait arriver maintenant par le célibat d'Edmée autant que par son mariage.
La situation s'était fort modifiée depuis plusieurs mois. L'amour d'Edmée, que M. Diamanty avait considéré d'abord comme un simple enfantillage, prenait une redoutable violence. La présence est l'unique aliment de l'amour; si Edmée et René avaient cessé de se voir en octobre, sans doute le leur se fût-il éteint peu à peu, faute de combustible nécessaire. Combien d'amours naissantes qui meurent ainsi de langueur, parce que les circonstances s'opposèrent à elles! Ce qui rendait maintenant à peu près invincible la passion d'Edmée, c'était cette année de fréquentation constante.
M. Diamanty sentait sa fille lui échapper. Il l'avait crue jusqu'ici soumise; elle lui glissait entre les doigts. Et la pensée du mariage auquel il se trouvait presque acculé le révoltait. Mais ce mariage était-il aussi dangereux qu'il le croyait? Ne se frappait-il pas l'imagination? Conserver un doute sur une question aussi grave suffisait à tourmenter cet honnête homme. Quel remords s'il rendait Edmée malheureuse par excès de crainte et sans risque réel !
C'est alors que Mme Guitton et ses amies entrèrent en campagne. Notre vie, par l'effet des relations sociales, est soumise à tout le monde; des gens, que nous ne connaissons pas, qui ne nous ont jamais
vus, influencent notre destin, ces mille paroles qu'échangent sur nous les indifférents font notre réputation, et notre réputation dirige souvent notre conduite. M. Diamanty qui voulait lutter pour conserver sa fille, allait trouver autour de lui rénorme pression du monde.
Beaucoup de femmes, ayant appris les racontars de Mme Yssertèze par Mme de Clairdichard, Mme Bergeon, Mme Dampierre, Mme Chironnier ou les Pouverail, allaient partout répétant ces bruits odieux sur le compte de Mlle Diamanty. A les colporter, on les enflait encore. Et l'on disait couramment ici que Mlle Diamanty était une demi-vierge, tandis que là, on sous-entendait qu'elle était la maîtresse de M. Delville. Comme des Parques, toutes ces araignées du monde filaient la toile où s'empêtrait, au moment de la lutte, le malheureux M. Diamanty.
En même temps, les amies d'Edmée, Mme Guitton^ Mme Malval, Mme de Verdolay, Mme Gimpel,, Mme Alengrin, annonçaient publiquement son mariage. Ce potin-ci, tout sympathique, renforçait le premier qui l'était peu. Les fiançailles furent annoncées; on s'en communiqua l'avis dans les salons et dans les confiseries à l'heure du thé; on revenait des eaux ou de la campagne; la vie sociale reprenait; c'était la nouvelle autour de quoi s'aggloméraient les éléments de la conversation. On se la disait dans les cafés où Roger Malval, faisant glisser les cartes entre ses doigts, suivait avec angoisse la chute d'un roi de cœur, opulent et majestueux, ou d'une dame de pique, cambrée, menaçante et comme perfide, malgré l'offre d'une fleur de sang; on la criait dans l'hôtel meublé où Mme Laxague et Claire mangeaient au milieu
d'une bande de commis voyageurs, d'étudiants en médecine et d'employés sur le retour; on l'agrémentait de propos grivois dans les ateliers de repassage où Léonard Mittre avait des amies; elle allait du boudoir à l'office, de la salle à manger à la conciergerie, du mess des officiers à l'alcôve de la courtisane, de la coiffeuse en vogue à la couturière à la mode pour aboutir à la Bourse, potinière centrale, où les potins se centralisent afin de se mieux répandre ensuite. Là, M. Malval et M. Féline se chargèrent de la rendre plus publique encore. On commença à féliciter M. Diamanty de ce mariage. Il eut la première fois un haut-le-corps cabré et il déclara que jamais il n'avait été question d'une pareille union. La seconde fois, il répondit que la nouvelle était fausse, mais la troisième, il se contenta de dire qu'elle était prématurée. Dès lors, il fut en butte à une sorte de persécution. Edmée ne sortait plus, mais ses amies se remuaient pour elle. Par les soins de Léonard Mittre, inspiré par Mme Malval, un journal d'informations mondaines annonça l'événement; les autres gazettes le répétèrent. M. Diamanty la démentit par une lettre publique. Mais il s'épuisait dans cette lutte contre un ennemi innombrable et invisible. Ce fut alors que Mme de Verdolay lâcha sur lui l'abbé Tacussel, qui le connaissait comme il connaissait tous les membres plus ou moins importants de la société. Il se présenta un après-midi, paisible, doucereux.
M. Diamanty, qui le voyait rarement, supposa qu'il venait lui parler d'une œuvre de bienfaisance.
L'abbé Tacussel s'informa d'abord de la santé de chacun, émit quelques hypothèses sur la tempéra-
ture, puis enfonçant ses deux mains dans ses manches, commença, avec un sourire doux:
— Figurez-vous, mon cher ami, que je viens chez vous en ambassadeur . . .
M. Diamanty flaira dans l'air quelque chose de trouble et fit une grimace fugitive. Le prêtre continuait, en contemplant les larges boucles d'acier de ses souliers:
— J'ai appris qu'il y avait un projet de mariage entre Mlle Edmée et un jeune homme auquel je m'intéresse beaucoup. J'ai été bien chagrin d'apprendre que vous refusiez votre consentement à une union qui ferait le bonheur de ces deux enfants . . .
M. Diamanty ne s'attendait guère à trouver Tacussel dans le complot:
— Eh bien, monsieur l'abbé, je ne vous fais pas compliment de votre protégé. Il s'est conduit gentiment avec moi! C'est un joli coco! En novembre dernier, apprenant qu'à mon insu il courtisait ma fille, — ce qui n'était pas déjà si correct, avouez-le! — je le fais venir ici et très sérieusement, je lui explique les raisons très graves qui m'empêchent, à mon regret, de permettre ce mariage. Il me promet de renoncer à Edmée! Et j'apprends, ces jours-ci, que, non seulement il n'a pas cessé de voir ma fille, mais qu'encore il a converti à son plan, je ne sais comment, ni pourquoi, quelques dames inoccupées qui ont pris le soin de ménager à ces jeunes héros des entrevues, tantôt secrètes et tantôt publiques. Eh bien! monsieur l'abbé, vous tombez bien mal en me recommandant ce monsieur . . . Comment, vous, un prêtre, jugez-vous une pareille conduite?
— Oh! nous, vous savez, nous avons besoin de
beaucoup d'indulgence; si nous demandions trop, nous n'obtiendrions rien . . .
— Je ne demandais pas trop, moi, je pense, dit M. Diamanty. Je ne demandais à ma fille que de l'obéissance, à ce monsieur, que de la loyauté ... Je n'ai rien obtenu du tout . . .
— Que voulez-vous? fit le prêtre, ils s'aiment . . .
— Tant pis pour eux!
— Comptez-vous toujours refuser votre consentement?
— Certes, plus que jamais!
Alors, l'abbé Tacussel s'efforça de convertir M. Diamanty. Il lui dit que de grands dommages pouvaient naître de son obstination. Il lui représenta que sa fille risquait de tomber malade, il lui vanta René Delville, que seules la force de son amour et l'étourderie propre à la jeunesse, avaient conduit à des inconséquences, blâmables, certes, mais pourtant excusables; il déclara enfin qu'il fallait encourager le mariage de ces jeunes gens, parce que si René ne réussissait pas à épouser celle qu'il aimait, il finirait par vivre, comme tant d'autres, d'une vie qui offenserait l'Église, la décence et les bonnes mœurs. Il fut éloquent, habile, insinuant. Poussé à bout, M. Diamanty avoua au prêtre les véritables motifs de son refus et le doute aigu où il était de savoir s'il avait tort ou raison.
L'abbé Tacussel excellait particulièrement à dissiper de telles inquiétudes. Il parla de la Providence, il se moqua de la courte science des médecins, assurant que, puisque rien ici-bas n'arrivait sans la volonté de Dieu, le sort d'Edmée serait le même, mariée ou vieille fille. Et il ajouta que si le désir céleste
était de la prendre, il valait mieux qu'Edmée, auparavant, ait vécu d'une vie plus complète.
Ce langage était fort hardi dans la bouche d'un prêtre, mais l'abbé Tacussel se flattait d'être un ecclésiastique moderne et de concilier les exigences de l'Église avec les nécessités de l'heure présente.
Les arguments de Tacussel eurent un grand poids sur l'esprit de Diamanty demeuré très religieux. Il se félicita d'avoir vu le digne curé, qu'il ne soupçonnait pas de lui être envoyé par Mme de Verdolay.
De fait, la volonté de M. Diamanty, usée par l'attitude d'Edmée, sa santé déclinante, l'âpreté de ses paroles, battue par les bruits qui couraient la ville, la certitude que sa tille était compromise et qu'elle l'avait été sûrement par des gens qui y avaient un intérêt mystérieux, avait moins de forces pour lutter et se désagrégeait peu à peu. Il déclara finalement qu'il ne déciderait rien avant d'avoir pris l'avis du médecin d'Edmée, qui avait été également celui de Mme Diamanty.
Trois jours après la première visite de l'abbé Tacussel, Mme Guitton se présenta chez les Diamanty afin de se concerter avec Edmée qu'elle n'avait plus revue, depuis son brusque départ de Montredon.
Elle savait que dans l'après-midi M. Diamanty était à son bureau. Elle fut donc toute ahurie, au moment où elle allait sonner, de lui voir ouvrir la porte.
Elle recula devant lui. Maintenant qu'il était informé de tout, elle ne désirait, certes, point le rencontrer.
— Ah! vous voilà, madame Guitton, grommelat-il. Entrez donc! J'ai justement à vous parler.
Elle pénétra dans le salon. Il y entra derrière elle. La vue de Mme Guitton l'avait exaspéré, et brutalement, à brûle-pourpoint, il s'adressa à elle:
— Que venez-vous faire ici, madame? N'avez-vous pas encore répandu assez de désordre et de douleur dans cette maison?
Mme Guitton, assise dans un fauteuil de cuir, les pieds posés sur un tabouret, ses mains papelardes jointes sur son gros ventre, souriante et bénigne, répondit bonnement:
— Mon bon monsieur Diamanty, mais vous perdez l'esprit . . .
— Assez de comédie comme cela, madame! Ne simulez plus une affection à laquelle j'ai cru niaisement. Ah! je suis bien récompensé de la confiance que j'ai eue en vous! Vous ne l'ignoriez pourtant pas que je ne voulais à aucun prix de ce monsieur Delville pour Edmée, que je n'entendais pas la marier si jeune ... Et vous avez tout fait pour les réunir! S'il arrive quelque chose après, entendez-vous, ce sera votre faute, votre faute!
Elle haussa ses grosses épaules rondes qu'elle ne soulevait qu'avec effort:
— Et que voulez-vous qu'il arrive? Vous m'en voulez de vouloir marier votre fille malgré vous? Et après! Il faut bien que quelqu'un s'occupe de cette pauvre enfant, puisque vous ne souhaitez que la contrecarrer dans ses plus chers désirs. N'est-ce pas honteux que de misérables questions d'intérêt soient plus importantes pour vous que le destin de cette pauvre fleur?
M. Diamanty leva brusquement la tête vers son interlocutrice:
— De misérables questions d'intérêt? Que voulezvous dire? Qu'entendez- vous par là?
— Oui, oui, on vous connaît, répliqua Mme Guitton avec une feinte colère. On sait que vos affaires vont de plus en plus mal et que vous ne pouvez en dégager maintenant la fortune d'Edmée sans . . .
Il sembla à Mme Guitton que les veines de M. Diamanty se fussent mises tout à coup à charrier des glaçons tant sa figure ivoirine se couvrit d'une effrayante pâleur. D'un mouchoir, il étanchait des gouttes de sueur venues à ses tempes. Il alla à Mme Guitton, frémissant, les poings crispés d'une colère domptée à grand'peine:
— Vous croyez cela, vous qui me connaissez, vous, vous! cria-t-il.
— Pourquoi pas!
— Ainsi, c'est cela que l'on croit, que l'on dit, que Ton répète !
— C'est cela.
M. Diamanty, hagard, ahuri, sentait se resserrer autour de lui l'effroyable coalition qu'il n'avait pas devinée jusqu'ici. La force de ses adversaires l'écrasait. Cette calomnie anonyme, qui s'était attachée à ses pas, avait mis chacun contre lui, paralysé tous ses efforts. Mais quel intérêt supérieur avait ligué tous ces oisifs et tous ces inconnus, pourquoi lui volait-on sa fille?
— Qui donc a pu inventer une infamie pareille? Vous ne pouvez pas ignorer, madame Guitton, vous qui avez été l'amie de ma pauvre Caroline, que c'est la santé seule d'Edmée qui m'empêche de . . .
— On dit que c'est un prétexte, cela, puisqu'il
faut bien en donner un, fit Mme Guitton, avec un sourire finaud.
— Ah! s'écria le vieux père outragé qui, dans le sursaut de sa colère, eut une seconde de clairvoyance, c'est donc vous qui avez un intérêt à m'enlever ma fille! Vous agissez en mauvais génie, ici, madame. Pourquoi avez-vous fait sortir de chez moi Mlle de Norfalk; avec des mensonges et des ruses indignes, pourquoi avez-vous trompé Mlle Eyglunent? Vous avez menti à tous et toujours contre moi. Eh bien! en agissant ainsi, vous tuez peut-être Edmée, madame. Et c'est sur votre fille que Dieu, qui est juste, fera retomber son châtiment . . . Pour l'instant, -quittez cette maison et n'y revenez plus sous aucun prétexte, sinon je vous fais jeter dehors par les valets . . . Quant à Edmée, je vous jure bien qu'elle ne vous reverra de sa vie . . .
Mme Guitton, très rouge, un peu déconfite, s'enfuit à la hâte, plus décidée que jamais au mariage de Delville. Il se joignait maintenant à son plan un désir de revanche et de vengeance.
Elle ne reparut pas chez les Diamanty. Mais des lettres de René, apportées secrètement, informaient Edmée de ce qui se tramait dans la coulisse. Aussi s'obstina-t-elle dans son rôle de victime. M. Diamanty, désespéré de la voir maigrir, manger de moins en moins et pâlir d'insomnie et de larmes, appela le docteur Merwart. Il inspecta Edmée avec soin, lui recommanda quelques soins et prescrivit des remèdes. Le lendemain, M. Diamanty alla le trouver dans son cabinet. Il lui raconta l'affaire et lui demanda de dire catégoriquement si Edmée pouvait ou non se marier.
Ce docteur Merwart, petit, corpulent, chauve, tout rasé, avec une large figure brutale, toute en menton, soufflait comme un phoque entre chaque membre de phrase. Il marchait à grands pas dans son cabinet, les mains derrière le dos, son gros ventre gonflant un gilet blanc où pendaient des breloques.
— Mais, monsieur, comment . . . puis-je vous répondre aussi, catégoriquement ... Je vous ai toujours dit . . . que votre fille . . . agirait avec prudence ... en se manant tard . . . Elle n'a que vingt et un ans . . . Elle aurait dû se soigner . . . jusqu'à trente ... Va te faire fiche ! . . . Elles sont toutes les mêmes ... Il faut qu'elles prennent . . . des attitudes de chromo . . . Quelle imagination bestiale et sotte . . . que celle de la femme! . . . Enfin . . . Dans l'état où sont les choses, monsieur . . . vous ne pouvez différer plus longtemps. Le chagrin, le spleen, l'insomnie, l'inappétence . . . tout cela ne lui vaut rien . . . Elle n'est pas malade encore . . . mais son anémie rend possibles . . . toutes les contagions . . . Pour la sauver, vous risqueriez de la démolir . . . Mariez-moi ça au plus vite!
M. Diamanty lui demanda s'il pouvait vraiment le faire sans risque. La grosse main blanche de M. le docteur tripotait les breloques pendues à sa chaîne de montre. Il frappa du pied le tapis profond avec colère.
— Eh! cher monsieur . . . comment puis-je le promettre ! Après tout, la science ... est peut-être trop rigide . . . Qui sait si on ne s'exagère pas ces questions . . . d'hérédité? . . . Comment dire à cer-
tains êtres: ... «Un de vos ascendants est mort dans votre état, ne vous mariez jamais ...» Renforcez Edmée . . . quand elle sera mariée . . . car il ne faut pas croire . . . que tout danger soit écarté . . Et puis, dites à votre gendre . . . qu'il tâche de ne pas faire d'enfants ... à sa femme . . .
Il ajouta devant le haut-le-corps cabré de M. Diamanty:
— Ah! oui, vous ne le lui direz pas . . . vous êtes trop religieux pour ça . . . Toujours ce sacré christianisme au milieu . . . pour empêcher les gens de vivre ! . . . Comme si on se mariait pour autre chose . . . que pour prendre du plaisir! . . . N'importe, il est fâcheux qu'Edmée ... ait été aussi bête que les autres ... Il faut la marier . . .
M. Diamanty était de cet avis. De toutes parts, il lui revenait que sa fille était compromise et que si elle n'épousait pas Delville, personne ne voudrait d'elle plus tard. Impuissant à résoudre lui-même une question aussi complexe et aussi grave, M. Diamanty ne pouvait que s'en remettre à la Destinée, et lorsque l'abbé Tacussel revint à la charge, il emporta triomphalement l'adhésion tant désirée. Quelques jours après, M. Chevalier-Joly venait officiellement, comme cousin de M. Delville, demander la main de Mlle Edmée Diamanty à son père.
— Vous savez, lui répondit le vieil homme, que je ne peux plus vous la refuser.
Quand on lui mena René, il le prit à part et lui parla en ces termes:
— Monsieur, je ne vous parlerai plus de votre conduite. Vous saviez pourquoi je vous refusais Edmée, vous m'aviez donné votre parole de renoncer à ce projet, vous ne l'avez pas tenue, vous avez courtisé et compromis ma fille, à mon insu . . . Passons. Encore une fois, je ne veux plus revenir sur ce passé. Oublions-le. Vous devenez mon gendre. Mais le danger dont je vous ai menacé existe toujours. Plaise à Dieu que mes craintes soient chimériques! Je vous conjure, monsieur, non seulement d'aimer Edmée, mais de l'aimer avec intelligence. Songez sans cesse à sa santé, prenez tous les soins possibles. Vous avez à la défendre contre un ennemi terrible!
René gémit, s'accusa, assura qu'il n'avait agi que par étourderie et parce qu'un amour invincible le poussait, débita mille sottises et finit par attendrir M. Diamanty. Il montra un tel culte pour Edmée que le vieux père songea qu'après tout, sans une telle appréhension de l'avenir, il se serait félicité de cette union.
Edmée, toute heureuse, se réconcilia avec lui. Une fois son désir réalisé, elle ne lui tenait pas rancune de sa longue opposition, malgré qu'elle eût quelque raison de lui vouloir encore, ignorante comme elle l'était, du véritable motif de ces refus obstinés et successifs que M. Diamanty, poussant jusqu'au bout ses scrupules, avait fait jurer à Delville de ne jamais lui révéler.
Le repas de fiançailles fut célébré au commencement de novembre. Le mariage devait avoir lieu un mois après.
— Avez-vous appris mon mariage à André, madame? demanda Edmée à Mme Malval, après avoir écouté bien sagement les félicitations qu'elle venait de lui offrir.
— Mais oui . . . Pourquoi?
— Oh! pour rien... pour le savoir. Je vais lui dire bonjour, si vous le permettez, il est dans la serre?
— Je crois que oui. Allez, mon enfant. Vous connaissez le chemin. Je ne vous accompagne pas.
Edmée se leva, et toute fine, toute mince, dans sa robe gris fer qu'éclairait un boa de plumes blanches, léger comme un nuage et doux comme une caresse, se glissa derrière les groupes bavards et quitta le salon. Elle traversa la salle à manger, un corridor, où deux panoplies d'armes scintillantes pendaient aux côtés d'une glace à cadre de bambou, puis, comme elle longeait le billard, elle aperçut, à travers les vitres, André qui marchait dans la serre, à petits pas, l'air fatigué et morne.
— Oh! c'est bien vous, dit-il, j'en suis heureux. Vous m'avez fait peur ... La plinthe dissimulait votre corps, je n'apercevais qu'un visage immobile, et ça n'était pas rassurant. Je préfère vous rencontrer en chair et en os . . . Je commence à devenir visionnaire, Edmée, et je ne suis plus bien sûr de ce que je vois . . .
Il lui avait tendu, d'un geste négligent, une main moite et glacée. Elle lui trouva l'air plus malade. Son visage était creusé. Ses larges yeux bleus s'enfonçaient dans des cernures bistrées qui touchaient la tache hectique des pommettes. Une grosse cravate sombre, qui l'engonçait, faisait paraître plus livide son visage, comme sa jaquette collante et son gilet de velours noir étriquaient son torse élancé et maigre.
Edmée s'était à peine assise dans son rockingchair habituel que Malval scandait avec un sourire plein d'ironie méchante:
— A propos, j'allais oublier de vous faire mes compliments. Il paraît que vous vous mariez?
— Oui, dit-elle doucement, j'épouse René.
— Je vous félicite. C'est ce qu'on appelle un joli mariage, je crois. Très bien assorti. Et puis, René et vous, vous êtes faits l'un pour l'autre.
Il parlait avec une négligence affectée, debout, appuyé à une table, et le pouce et l'index de sa main gauche enfoncés dans les poches de son gilet. Edmée le connaissait trop bien pour se tromper sur l'intention impitoyablement railleuse de ces phrases. Elle répondit:
— Ne vous moquez pas de moi, André!
— Je ne me moque pas des gens qui vont devenir très riches, car vous le serez, Edmée, et c'est de cela que je vous loue.
— Me supposez-vous capable d'attacher quelque importance à l'argent et pensez-vous que je . . .
Il ne la laissa point achever:
— Mais j'espère bien que vous y attachez, au contraire, une très grande importance. Rien n'est
plus nécessaire que d'être riche. Et je ris des gens d'esprit qui sont pauvres et qui n'ont donc pas compris que la meilleure preuve d'esprit que l'on puisse donner, c'est d'avoir de la fortune . . . D'ailleurs, vous seriez la seule jeune fille au monde qui fasse fi d'un mariage pareil, et vous ne voudriez pas vous donner ainsi en spectacle par une abstention aussi scandaleuse aux usages courants. Je comprends donc très bien, qu'ayant Delville sous la main, vous ayez trouvé préférable d'avoir sa fortune que . . .
Edmée, très pâle, se leva dans sa robe de drap gris où son corps frêle parut grandir.
— Vraiment, André, je ne sais comment je dois prendre vos paroles. Vous semblez m'accuser d'avoir fait un mariage d'intrigue et d'argent, tandis que j'aime René, que je n'aime que lui et que je suis heureuse de . . .
— On me l'avait dit, murmura André, en s'asseyant avec fatigue sur un banc jonché de coussins, mais j'avais préféré ne pas le croire.
— Et pourquoi? Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? fit-elle, en venant s'installer près de lui.
Il était accroupi, tassé sur lui-même, les épaules courbées, la tète basse, les coudes appuyés aux genoux, laissant pendre des mains blanches, fines et douces qui portaient des bagues de femme. Il fixait les yeux sur une fougère qui recroquevillait, au bout de ses tiges, des crosses épiscopales. Il déclara:
— Je ne croyais pas que la camaraderie d'enfance qui vous liait à Delville pût jamais devenir de l'amour. Il est vrai que ma maladie m'a un peu éloigné de vous tous depuis assez longtemps et que je n'ai pu, par conséquent, m'apercevoir d'une chose que
tout le monde savait et dont tout le monde parlait . . . sauf moi . . . Mais les amis sont toujours les derniers informés de ce qui pourrait les intéresser.
— Mon Dieu, André, je voulais venir moi-même vous annoncer mon mariage, mais j'ai eu tant à faire que cela m'a été impossible ... Je l'ai beaucoup regretté, croyez-le bien, je pensais que vous ne m'en voudriez pas. Je vous assure que ça n'a pas été de ma faute . . .
André fut pris d'une de ces colères terribles et brusques de malade.
— Ah! ça! Edmée, vous imaginez-vous que je vous en veuille de ne pas être venue vous-même me raconter votre petite histoire, quand elle a été officielle? Ça, je m'en fiche. Mais je trouve révoltant qu'amis comme nous l'étions, vous ne m'ayez jamais ouvert la bouche de ce Delville, ni de votre amour, ni de rien ... Ah! s'écria-t-il avec désespoir et comme si Edmée n'était plus là, on a beau mettre sa confiance dans une femme, il vient toujours un moment où, quelque supérieure qu'on se l'imagine, on s'aperçoit qu'elle est fausse, menteuse, hypocrite, fourbe comme les autres, comme les autres . . . Pendant des jours et des jours, vous vous êtes cachée de moi comme d'un adversaire, comme d'un ennemi, de moi qui n'avais que vous pour amie, qui vous disais tout de ma vie, de mon âme, de ma pensée, de moi qui me serais jeté au feu, Edmée, pour vous y ramasser une épingle à chapeau, si vous me l'aviez demandé . . .
Sa voix dure s'adoucissait d'une inflexion de tendresse infiniment molle. Il se mordit les lèvres pour s'empêcher de pleurer. Ensuite, il toussa et fit un geste d'indifférence, comme s'il signifiait qu'après
tout, pour ce qui lui restait à vivre, cela lui était bien égal.
Edmée, gênée, ne savait que répondre. Les reproches d'André lui rappelaient ceux de son père. A tous deux, elle avait menti, à tous deux, elle avait dissimulé ses projets et ses sentiments, et sa loyauté en souffrait. Mais les paroles amères et injurieuses de Malval éveillèrent en elle une âme âpre, mauvaise et révoltée. Elle répliqua avec un enjouement feint:
— Permettez de vous dire, mon cher André, que si vous avez trouvé une charitable personne disposée à écouter vos petites histoires, comme vous dites, tant mieux pour vous. Je n'ai pas besoin de vous apprendre le plaisir qu'on éprouve à se raconter . . . Mais cela ne m'engageait nullement à imiter votre épanchement.
Rien ne pouvait être plus blessant à l'organisme orgueilleux, maladif et susceptible de Malval. Il se leva de nouveau:
— Ah! vous m'écoutiez par charité? Je vous remercie de me le dire. Mais je vous avoue que je vous croyais une amie plutôt qu'une garde-malade. J'aurais désiré votre affection, Edmée, je ne veux pas de votre pitié . . . Tout de même vous auriez pu m'épargner et ne pas me dire aussi crûment la vérité. Il est vrai que lorsqu'on épouse un mufle, il faut bien devenir comme lui!
— André!
Le cri d'Edmée partit comme une fusée. Elle tremblait de colère.
— Je vous défends d'insulter mon fiancé!
Le délicat, le sensible, le courtois André Malval ricanait grossièrement.
— A-t-on l'habitude de prendre la vérité pour une insulte?
Edmée cherchait à se calmer et se raisonnait tout haut:
— On ne peut pas en vouloir à un malade. Je vous pardonne, parce que vous êtes souffrant. Et je crois bien aussi que vous êtes jaloux. Je ne pouvais pourtant pas, André, me marier avec vous pour vous tenir compagnie!
— Je le sais, Edmée ... On ne se marie d'ailleurs guère avec moi. Je suis trop crevé . . . Vous me l'avez rappelé une fois de plus, avec votre délicatesse . . . acquise.
Il souligna le mot, railleur et crispé. Tous deux se regardaient avec des yeux malveillants. La figure d'Edmée s'était faite altière, boudeuse et fermée, celle d'André se renfrognait, comme prête à mordre. Quelque chose d'animal les transfigurait; cette métamorphose bestiale donnait à Edmée l'air d'une longue levrette hargneuse et sur la défensive, à André, celui d'un danois brutal et dispos à l'attaque. Ils se taisaient. Silence qui sentait la poudre ... Ah ! les intimités spirituelles et l'échange des idées, comme cela résiste mal à la vie, comme cela cède vite la place à un instinct, à une blessure d'amour-propre, à une rancune sincère, à une vanité vraie! Que restaitil, en ce moment, du vieil et doux commerce qui, si longtemps, les avait unis en les réunissant dans des admirations communes et des goûts similaires? Une haine brusque les divisait, qui semblait avoir longuement couvé comme un feu implacable et sournois sous la cendre hypocrite de leur confiance et de leur affection.
— Eh bien! non, je ne suis pas jaloux, dit enfin André. Je n'ai jamais songé à encombrer votre vie. Mais j'admirais votre sensibilité et votre intelligence . . . Delville était le dernier homme qui pût songer à vous. Il vous fallait un homme fin, délicat, intellectuel, épris d'art et de beauté . . .
— Comme vous, fit-elle, avec ironie.
— Comme moi, parfaitement. Vous avez choisi un imbécile, n'importe qui, un lourdaud qui ne vous comprendra jamais, vous froissera, vous meurtrira . . . Tant pis pour vous! Ou bien peut-être deviendrezvous pareille à lui . . . Vous êtes finie, Edmée. Vous allez avoir des enfants, vous occuper de vos nourrices, de vos bonnes, comme ma digne sœur Clémence, vous prendrez un air respectable et ridicule de matrone . . . Pouah! Quand je pense que je vous ai crue supérieure! Il n'y a pas de femme supérieure. Dites adieu à votre intelligence, Edmée. Notre esprit n'aime pas que nous lui préférions la sottise, il aime mieux lui céder la place.
— Et je vous dis adieu, à vous aussi, André. Je n'oublierai pas vos injures. Par rancune, par jalousie, vous vous plaisez à outrager et à abaisser un homme que j'aime et qui va être mon mari . . . Adieu.
Elle s'éloignait, blessée, froide, indifférente. Il la rappela:
— Edmée?
— Quoi?
— Je voudrais vous serrer la main. Je ne vous ai pas encore tout dit. Je pars la semaine prochaine pour Leysin. Je dois y rester trois ans. Mais vous savez, entre nous . . . nous ne nous reverrons jamais,
ni en ce monde, ni dans l'autre, puisque je n'y crois pas . . .
Edmée hésitait entre sa pitié et sa rancune, entre son animosité récente et son amitié ancienne. La compassion l'emporta. Elle revint vers Malval. Il lui baisa la main.
— Embrassez-moi, dit-elle.
Cela le toucha. Son orgueil, si robuste en face de l'adversité, ne résista pas à cette marque de tendresse. Il prit Edmée dans ses bras, l'embrassa et se mit brusquement à pleurer. Il laissa une minute sa tète sur l'épaule de son amie. Réconciliation mélancolique! C'est la pensée de la mort qui les pacifiait et filtrait dans leur cœur ce que la vie y déposait d'âpre, de rude, d'empoisonné. Les eaux claires de l'indulgence et de la bonté y coulaient seules, dépouillées des graviers de la haine et des sables de la jalousie.
— Si vous saviez, Edmée, je vous ai tant aimée.
— Mon pauvre ami!
— Pardonnez-moi ma brusquerie de tantôt. Je vous en ai vraiment voulu de votre dissimulation à mon égard. C'est fini maintenant. Je vous souhaite d'être heureuse, mais, là, je vous le souhaite sincèrement. Personne ne désire votre bonheur autant que moi!
— Mon pauvre ami, dit-elle encore.
Ils se serrèrent longuement la main. Edmée s'en alla.
Elle partit sans se retourner, le cœur léger, sans rancune, sans souvenir, sans tristesse, heureuse. Elle avait la cruelle indifférence des êtres qui aiment et pour qui rien n'existe de ce qui n'est pas leur amour.
André, retombé sur ses coussins, regardait vaguement devant lui. L'automne étalait derrière les vitres ses belles tapisseries opulentes, tissées de fils de pourpre et d'or, brodées en relief de feuilles cuivrées, de fleurs jaunes, de jets d'eaux bleuâtres, de grappes vineuses, de rameaux noirs. Un ciel de turquoise malade pâlissait au-dessus. Et l'éventail de rayons qui touchait ces masses de feuillages, puissantes, rouges et rongées, ces fontaines et ces bassins d'opale, ces couronnes de floraisons éclatantes et à demi fanées, ne semblaient leur donner tant de splendeur que pour mieux faire ressortir leur déchéance et leur abandon à la nuit proche, comme sur une belle femme qui agonise, les parures, les dentelles et les fards réveillent surtout l'idée de la mort qu'ils voudraient cacher.
Alors André se baissa, ramassa la petite tortue jaune et noire qui rampait à ses pieds et la lança de toutes ses forces contre le vitrage; un carreau vola en éclats, des lames de verre brisé churent sur les fougères que leur tranchant hachait, et la tortue alla rouler dans le jardin, tandis que Malval toussait du courant d'air humide et froid qui pénétrait par la brèche.
Le samedi, chez Mme Dampierre. — Un grand salon Empire, solennel, glacial, avec des fauteuils à têtes de sphinx, des canapés à dossiers raides, de
grands rideaux jaunes, à demi retombés, qui, tamisant le jour, mettent un reflet d'or sur Mme Dampierre, qui en paraît plus belle et qui dirige la conversation de très haut, avec cet air de grande dame que prennent si facilement les filles de portière quand elles deviennent riches. N'ont-elles pas, en effet, depuis l'enfance, l'habitude de recevoir et de répondre poliment, avec un visage aimable, aux questions qu'on leur pose? Il faut dire que M. Dampierre, qui a maintenant une distillerie, de vastes terres dans la Crau et une situation enviable de conseiller général représentant le parti conservateur, est fils d'une marchande des quatre saisons fort jolie et d'un jeune banquier, qui s'était épris d'elle dans sa jeunesse. Sans reconnaître son rejeton, il le protégea, le recommanda, lui prêta de l'argent et en fit ce qu'il est aujourd'hui et ce qu'il n'était pas encore quand il devint l'amant, puis le mari de la belle Léonie, qui habitait avec sa concierge de mère, dans le domaine où perchait l'ambitieux Dampierre. Ces origines sont connues et oubliées. On fit longtemps grise mine, dans le monde, au distillateur, mais on sourit au politicien, et cette situation lui ouvrit toutes les portes, comme sa femme avait longtemps ouvert la sienne.
Mme de Clairdichard, elle même, visite aujourd'hui Aime Dampierre. Elle le fait, parce que l'œuvre des Orphelines de la Peste, qu'elle dirige, a besoin d'argent et qu'elle compte sur la femme du distillateur pour lui en donner. Sa race, son honorabilité et sa charité couvrent de leur présence celle, moins flatteuse, de Mme Chironnier, couverte de bijoux hideux, et de Mme Bergeon, qui roule des yeux blancs.
M. Armand Féline, qui a besoin de M. Dampierre, a traîné sa femme, quelque peu mondaine qu'elle soit, et il étale lui-même dans un fauteuil l'étendard de sa barbe blonde, éclatante comme le plumet blanc de Henri IV et que l'on trouve toujours sur le chemin de la bassesse et du profit. Mme Laxague et sa fille attendent le thé et les petits fours. Mme Junot-Kapry est venue dans l'espoir de joindre M. Dampierre, qui n'a pas encore été son amant. Elle a des dettes sans nombre à payer, son mari refuse de les connaître, et le lieutenant de Vittaccia n'a plus le sou. Le bruit de la conversation distrait d'eux-mêmes et de leur ennui les Pulverail, accroupis sur un canapé, en leur caricature bouffonne et tragique. Mme Yssertèze a son sourire empoisonné comme un kriss malais. Sunhary, immobile et silencieux, observe chacun avec un plaisir dont rien ne paraît sur sa figure glaciale, et Léonard Mittre jette au hasard des questions imprévues et des remarques intempestives et baroques. Et toute menue dans une robe grise et rose, Mme Gimpel, un peu pâlie, un peu maigrie, écoute en souriant, se montre à tous, par orgueil, n'imaginant que trop ce que le mariage de M. Stagay et de Mlle Ardilouze doit faire dire d'elle dans la coulisse.
En ce moment, chacun proteste contre l'ignominie du gouvernement. Quelques amis, à l'occasion du voyage d'un ministre à Marseille, ont fait demander la croix de la Légion d'honneur pour M. Dampierre. Le gouvernement l'a refusée. M. Féline fulmine:
— C'est une honte! M. Dampierre est une des gloires de l'industrie provençale. Ses distilleries alimentent l'univers. L'absinthe Dampierre répand son
nom dans les pays les plus éloignés. Et M. Dampierre n'est même pas chevalier de la Légion d'honneur!
— Pour nous, daigne dire Mme de Clairdichard, le refus du gouvernement couvre de gloire M. Dampierre. Il le rapproche encore de nous, s'il est possible.
On ne sait trop quel est ce nous mystérieux. Quelle est cette foule merveilleuse dont Mme de Clairdichard est le porte-parole. Dans ce nous, englobet'elle la vieille aristocratie française, le duc d'Orléans, le comte de Chambord, Louis XIV? N'importe, ce nous touche Mme Dampierre. Elle s'incline. Ne vient-elle pas de se rapprocher de cette compagnie illustre, et cela n'en rapproche-t-il pas également sa mère qu'elle revoit en bonnet de lingerie tuyauté, affable et patoisant, le tablier de cuisine de grosse toile bleue roulé sur le ventre; son père que l'alcoolisme a emporté encore jeune, et la loge étroite, humide et sombre, pleine de canaris en cage et qui a assisté à son idylle avec M. Dampierre, alors commis de bureau?
Mais une conversation qui roule sur des gens présents offre peu d'intérêt. On s'en lasse vite pour revenir aux absents, éternel aliment de tous nos propos.
— Eh bien! dit Mme Bergeon, Edmée Diamanty se marie enfin. Qu'en dites-vous?
Il y a un petit silence. On ne se presse pas de répondre. On s'observe du coin de l'œil. En semblable occurrence, personne ne veut prononcer les premières phrases du carnage qui va commencer. On attend lâchement qu'autrui prenne la parole, pour se jeter à sa suite, ainsi qu'une meute à la curée. Comme toujours, c'est Mme Yssertèze, qui ne peut
contenir plus longtemps le fiel qui la remplit et qui jaunit son teint marbré de bile.
— Elle a assez fait ce qu'elle a pu pour cela! Il est bien juste qu'elle soit récompensée de ses efforts.
C'est le signal. Chacun se rue derrière Mme Yssertèze vers cette proie offerte à l'insatiable jalousie de tous.
— M. Delville se marie? Dites donc qu'il répare 1 crie Mme Chironnier.
— Je pense qu'on pressera la noce, ricane Mme Laxague. Il ne faut pas qu'on attende trop longtemps . . . Oui. On ne sait pas ce qui peut arriver.
— C'est un beau mariage, dit doucement Mme Gimpel.
— Pour Mlle Diamanty . . . Oui.
— Il paraît que M. Delville est très riche et qu'il a plus d'un million!
— Oh! plus d'un million! conteste la fureur envieuse de Mme Laxague.
— Quand on est riche, on fait de vous un Crésus, quand on est dans une situation modeste, on vous fait pauvre comme Job, dit Mme Yssertèze.
— Je vous assure que M. Delville est très riche, déclare Mme Dampierre. Je le tiens de source certaine.
L'opinion de Mme Dampierre a de l'autorité. Un potin, répété par elle, est un renseignement. Elle jouissait déjà de ce privilège dans la loge de sa mère. Mme de Clairdichard, Mme Bergeon, Mme Pulverail et leurs amies l'écoutent comme l'écoutaient alors les bonnes de la maison d'en face, la femme du savetier du coin et les ouvrières qui hantaient les étages supérieurs. La situation de Mme Dampierre a changé,
mais le même esprit préside aux colloques de la conciergerie et aux propos du salon; des âmes semblables se révèlent sous la différence des positions et des costumes.
— Et Edmée? demande Mme Junot-Kapry.
— Elle a cent mille francs qui lui viennent de sa mère.
— Ce n'est pas lourd! ... Et c'est pour laisser dans son commerce ces malheureux cent mille francs que M. Diamanty l'empêchait de se marier?
— Il paraît . . .
— C'est du propre!
— Enfin, il résulte de tout ceci, dit Mme Bergeon, que si Edmée Diamanty fait un beau mariage, M. Delville en fait un piteux. Cette Edmée n'a aucune santé . . .
— Elle est déjà à moitié crevée, vocifère Mme Chironnier qui a de la délicatesse dans l'esprit et de la mesure dans les expressions.
— Que voulez-vous? dit Mme Gimpel. Il fait un mariage d'inclination.
— Et elle? ricane Mme Chironnier.
— Elle? C'est une intrigante, oui, crie Mme Laxague. Une fille honnête n'agit pas comme elle l'a fait . . .
— C'est mon avis, affirme Mme Yssertèze. Et vous pouvez m'en croire, j'ai de bonnes raisons pour le savoir . . .
— Voyons, concilie l'indulgente Mme Junot-Kapry, vous ne direz point qu'Edmée n'aime pas M. Delville. Nous avons trop vu son manège pour en douter . . .
— C'est justement ce manège qui m'en fait douter . . . Oui. Quand on aime, on se cache, on y met de la discrétion.
— Il n'y a que les grues qui s'affichent ainsi . . .
— Je vous jure, reprend Mme Junot-Kapry, qu'Edmée adore son fiancé. Ça été toute une idylle. Elle a été tellement désolée du refus de son père !
— Les jeunes filles ne savent pas aimer, dit doucement Mme Gimpel. Il n'y a que les femmes qui ont de l'expérience qui soient capables d'amour. Les jeunes sont trop coquettes, elles ne pensent qu'à elles, elles ne sont bonnes qu'à se faire aimer.
— Est-il exact que ce mariage soit l'œuvre de Mme de Verdolay?
— Moyennant une bonne commission!
— Mme de Verdolay n'avait rien à y voir. Ces jeunes gens se sont toujours connus.
— Il n'en est pas moins vrai, chère madame, qu'elle a fait toutes les démarches finales . . . D'ailleurs, elle réunissait souvent chez elle Mlle Diamanty et son amoureux, et c'est son ami, l'abbé Tacussel, qui a décidé M. Diamanty à cette union dont il ne voulait pas entendre parler.
— Cela ne m'étonne pas, dit Mme de Clairdichard. Cet abbé Tacussel est un homme excellent! Toujours prêt à rendre service . . .
— A Mme de Verdolay! jette Mme Yssertèze.
Mais Mme de Clairdichard ne goûte pas la plaisanterie, quand elle s'attaque à un ecclésiastique. Elle feint de ne pas entendre.
La conversation générale se dissémine en colloques particuliers. M. Féline, traînant dans sa barbe opulente une grosse main lourdement baguée, fait des
grâces auprès de Mme Dampierre. Sa femme, n'ayant trouvé que Sunhary qui lui prêtât une oreille attentive, lui raconte les derniers bons mots de sa petite Yvonne; Léonard Mittre cherche à étonner Mme Junot-Kapry.
Mais, dans un petit coin, Mme Yssertèze, Mme Chironnier, Mme Bergeon, Mme Gimpel, les Laxague et les Pulverail continuent à parler d'Edmée Diamanty.
— Il ne manquait pas à Marseille de filles aussi jolies que celle-là, grogne Mme Laxague. Oui . . . Pourquoi épouser cette poseuse?
— Moi, si j'étais jeune homme, dit Mme Chironnier, je n'aurais pas choisi une femme aussi flirteuse. J'aurais trop peur qu'elle fasse avec les autres ce qu'elle a fait avec moi . . .
— Ah! les jeunes filles d'aujourd'hui sont drôlement élevées ... De mon temps . . .
Mme Pulverail va placer des souvenirs de sa jeunesse, mais son mari a une quinte de toux si longue, si continue qu'elle est obligée de se taire pour s'occuper de lui. La toux de M. Pulverail semble rouler dans des cavernes de glaires, elle est rauque et grasse, et l'on se demande avec effroi quels crachats grumeleux va projeter sur les auditrices le souffle de cette bouche édentée. Mais heureusement, cela demeure un secret entre son mouchoir et lui.
La conversation reprend:
— On dit aussi que Mme Guitton a fait beaucoup pour ce mariage, insinue Mme Yssertèze.
— N'en croyez rien! s'écrie Mme Gimpel.
Mme Guitton a fait au contraire tout ce qu'elle a pu pour l'empêcher.
— Elle préférait garder M. Delville pour sa fille, s'exclame Mme Bergeon.
— Oh! comment pouvez-vous dire? Une enfant si jeune! On ne pense pas encore à la marier... Mme Guitton, connaissant l'opposition de M. Diamanty, a longtemps dissuadé M. Delville. Quand elle a vu son obstination, elle a laissé courir. Mais bien que tous les deux allassent la voir, ils ne se sont jamais rencontrés chez elle. Elle me le disait encore avant-hier chez Mme Malval: «Quoi qu'il arrive, ma conscience est en repos. Je n'ai pu empêcher ce mariage. Mais je n'y ai pas aidé. Edmée et René se sont vus ici, chez Mme Alengrin, chez Mme de Verdolay, mais jamais chez moi . . .»
— Et le séjour d'Edmée à Montredon en compagnie de M. Delville? Elle n'en souffle pas mot, fit Mme Yssertèze.
— Mais, chère madame, le mariage était si bien décidé à ce moment-là, qu'on avait déjà célébré le repas de fiançailles . . .
— Allons donc! cela se passait au mois d'août!
— Tout était déjà arrangé alors, je vous l'assure. C'est Mme Guitton elle-même qui me l'a dit . . .
Mme Gimpel se lève. Sa taille fine et menue est moins raide et moins cambrée, elle se voûte un peu, comme si le poids des années s'était abattu brusquement sur elle; de près, on lui voit des rides et des paupières rougies. Mme de Clairdichard s'en va avec elle. On les entend causer dans le corridor de l'œuvre des Orphelines de la Peste.
— Eh bien? demande Mme Yssertèze. Comment Mme Gimpel a-t-elle appris le mariage de son ami? Elle ne paraît pas trop ravagée . . .
— Elle en a été très heureuse, dit froidement Mme Dampierre.
— Voyons, ma chère amie, l'affection spéciale de Mme Gimpel pour M. Stagay n'est un secret pour personne . . .
— Si vous entendez par là une affection maternelle, je suis de votre avis. Tout le reste est calomnie . . .
Mme Yssertèze a un sourire fielleux. Elle raconte alors que Mme Gimpel, incapable de vivre longtemps sans M. Stagay, est allée le retrouver à Gênes, pendant son voyage de noces, et qu'elle a terminé ce voyage avec les jeunes époux. Mme Dampierre paraît gênée, les autres assaillent de questions Mme Yssertèze, qui satisfait à toutes.
— Cette fois, c'est Mme de Verdolay qui a fait le mariage?
— Sans aucun doute.
— Cette petite Ardilouze était riche?
— Très riche. Quatre cent mille francs de dot. Pas de parents ... Un joli parti, comme vous voyez . . .
— Qu'est-ce qu'il a donné à Mme de Verdolay, le jeune époux?
— Une pendule en porcelaine de Sèvres, qui appartenait à la collection de M. Delville père, et dont René s'est débarrassé parce qu'elle est fausse.
— Et Mme de Verdolay la croit authentique?
— Évidemment. Elle s'y entend en objets d'art comme un prêtre en chiffons.
— Elle n'a pas averti Mlle Ardilouze, je pense,
de l'affection maternelle de Mme Gimpel pour son mari?
— Ah! si jamais elle l'apprend, ça sera drôle . . . Oui. Très drôle . . .
Là-dessus, Mme Laxague s'en va, en compagnie de Claire. Tout le monde rit.
— Sont-elles ridicules! fait Mme Bergeon. Vous avez vu la fureur de la mère quand on a parlé du mariage d'Edmée? Elle enrage. Déjà celui de Jeanne Ardilouze l'avait affolée. Elle est capable de tout pour se venger . . .
— Vous ne savez pas que la mère et la fille sont rivales maintenant, dit Mme Yssertèze. Il est arrivé dans leur pension bourgeoise un célibataire très bien conservé. Il a quarante-cinq ans et une jolie fortune. Toutes deux lui font la cour, l'entourent, le cajolent. Il est un peu mûr pour la fille, un peu jeune pour la mère. N'importe, elles en veulent toutes les deux. Elles sont affreusement jalouses l'une de l'autre et se font des scènes terribles. Mme Laxague crie à sa fille qu'elle est une sans-cœur de vouloir lui prendre son dernier amoureux, l'autre répond qu'elle est ridicule de chercher encore à se marier à un âge où les femmes se préparent d'ordinaire à bien mourir . . .
— Et lui? demande-t-on en chœur.
— Lui ne se décide pas. Je crois qu'au dernier moment la fille emploiera les grands moyens. La mère ne peut plus les prendre, n'est-ce pas? La mère aurait peut-être quelque petite chance, si elle restait harnachée, mais au déballage . . . Tandis que Claire a en elle de quoi faire une passion, et surtout une passion de vieux . . .
Une cloche, qui bat l'air de ses ailes de bronze, rappelle à tous que l'heure est tardive. On se lève en foule. Les mains échangent l'accord de leurs serrements hypocrites, dans des pressions où, seules, les bagues ne mentent pas, quand, à travers le gant, sournoisement, elles meurtrissent la main offerte et nue. Et chacun s'en va, heureux d'avoir vu, par le fâcheux état moral de ceux qu'il fréquente, combien il est seul à posséder une vie intègre et un caractère noble.
Dans la nef de Saint-Xavier, il y avait, ce jour-là, grande affluence. Une foule élégante, bavarde et choisie, entrait par la porte centrale, ouverte à deux battants, foulait à ses pieds le tapis rouge, qui descendait les marches jusqu'au trottoir, et roulant des chaises avec elle, formait une haie derrière laquelle se pressaient les retardataires.
Par moment, un froufrou de soie annonçait une nouvelle venue. Elle passait en souriant, murmurant des bonjours. Le bruit des chaises traînées sur les dalles ou croulant des échafaudages ne cessait point. Et chaque femme qui entrait s'efforçait de se glisser au premier rang, puisque de là seulement on peut bien voir la figure et la robe de la mariée. Seule, Mme Guitton, modeste et simple, pénétra par une des petites portes latérales et s'installa derrière une colonne. Certes, nul ne se fût douté qu'il y avait,
dans ce coin obscur, la terrible ouvrière de l'union qui se préparait, et que tout ce bonheur qu'allaient goûter Edmée et René, et que leur permettaient 1 écharpe d'un maire et la soutane d'un abbé, c'était Mme Guitton qui le leur donnait. Et cependant, rien de ce triomphe n'était visible sur le visage couperosé de la vieille dame, ni dans ses petits yeux ronds et mobiles comme ceux d'une poule intelligente. Qui aurait pu savoir les ambitieux rêves d'avenir que roulait ce front jauni et festonné par deux bandeaux lisses de cheveux gris et surmontés d'une capote noire?
Une voix criarde retentit au fond de la nef. Mme Laxague entrait, pareille à quelque fantoche ridicule et pitoyable, avec sa figure outrageusement peinte et sa robe trop claire; Claire la suivait, peinte aussi, les yeux brillants, un air de moquerie sur les lèvres. Elles allèrent rejoindre Mme Malval, qui gardait des chaises pour les amis. Isaure en avait même mis une de côté à l'intention du lieutenant de Vittaccia, dont elle guettait impatiemment la venue. Mme Féline, toujours étonnée, parlait de ses enfants à Mme Alengrin, qui avait, comme Mme Guitton, l'air discret de quelqu'un qui est pour beaucoup dans l'événement que l'on célèbre et qui ne veut pas trop le montrer pour ne pas humilier les autres.
Les trois Eyglunent parurent dans un piétinement de troupeau, noires, minces, glissantes, avec leurs têtes de belettes effarées. Elles se jetèrent vers la gauche, y virent Mme Guitton, se précipitèrent à droite. Le rang s'ouvrit pour elles. Elles s'enfouirent dans la foule où elles se tapirent comme des bêtes blotties. Puis ce fut Mlle de Norfalk, qui fonça
sur Mme Féline, comme sur la personne de l'assistance qui possédait le plus grand nombre d'enfants du sexe féminin en disponibilité.
Il y avait là encore Mme Dampierre, insolente et belle, et qui regardait chacun sous le nez, avec une impertinence que son honnêteté lui permettait de rendre particulièrement blessante; Mme Bergeon, dans le luxe d'une toilette de dentelles anciennes, que M. Loudéac venait de lui offrir; Mme Chironnier, qui montrait dans un décolletage éhonté la chair blette et jaune de sa molle poitrine tombante; Mme de Clairdichard, plus rouge que jamais sous sa grosse coiffure argentée, qui avait l'air d'une perruque; les Pulverail, étalant une fois de plus leurs vieux spectres dérisoires et tragiques, et il y avait tous les visages de la jalousie, de l'envie et de la haine, les jeunes filles sans dot qui détestaient Edmée de faire un mariage riche, les mères qui auraient voulu garder René pour leur descendante, les femmes de réputation scandaleuse qui assistent à chaque union, espérant que la vierge pâle exposée deviendra bientôt une des leurs, les vieilles femmes qui abhorrent la jeunesse d'avoir encore ce qu'elles ont perdu. Tous ces êtres venaient féliciter Edmée, lui offrir leurs vœux hypocrites, serrer sa main frêle et dévisager, sous son voile de pudeur, l'air que lui ferait l'attente du sacrifice promis.
Au bas de l'église, les hommes se groupaient. Dans son impatience tranquille, M. Malval avait déplié un journal qu'il lisait avec grand soin, M. Féline flattait sa barbe, n'ayant personne à flatter sous sa main, Sunhary, silencieux et grave, observait Mme Guitton, Léonard Mittre écrivait quelques vers
sur l'envers d'un billet de tramway; on vit passer le docteur Boucanier, lugubre comme un hôpital. Roger Malval entra, jeta sa cigarette allumée sur les dalles et commença à dire à mi-voix des obscénités qui firent pouffer de rire quelques ouvrières installées près des chaises et invitées par Mittre, qui avait des amies parmi elles.
Et ainsi tous les tiers, toutes les désœuvrées s'étaient donné rendez-vous à Saint-Xavier. Les femmes qui s'étaient occupées de ce mariage, qui y avaient trouvé une distraction à leur ennui, un sujet de rêverie pour leur âme sentimentale, un aliment à leur intérêt, un sujet de potins et de papotages, toutes celles qui depuis un an rongeaient la réputation d'Edmée, compromise moins par ce qu'elle faisait elle-même que par ce que ses amies et ses ennemies disaient d'elle, toutes celles qui avaient fait le jeu de Mme Guitton en forçant la main à M. Diamanty, toutes ces Parques bourgeoises qui filent les destinées d'autrui, étaient là, venues à la curée de leur indiscrétion, inconscientes et malicieuses, attirées comme l'est toute femme par le spectacle de l'amour, dont le mariage n'est que la préface, ou que la parodie.
Le cortège était en retard, on commençait à s'impatienter, et l'on parlait tant et si fort que le curé, un petit homme rouge et haletant, fut obligé de demander, d'une voix grasse, à cette foule chrétienne, de se taire, par égard pour le saint lieu. A peine avait-il fini de parler que Mme Yssertèze entra. Son lorgnon d'or chevauchait son nez busqué. Elle était affolée, blême, en sueur. Elle courut à Mme Dampierre et lui parla bas. Mme Dampierre
se leva avec stupeur, son visage rougit. Ses traits, ses gestes, l'accent de sa voix exprimaient la surprise et la douleur. Mme Yssertèze se penchait maintenant vers Mme Bergeon, qui fit la même mimique. On les regardait avec curiosité. Que se passait-il? Mme Bergeon et Mme Dampierre parlaient avec animation à leurs voisines, Mme Junot-Kapry et Mme Pulverail.
Bientôt, la nouvelle courut partout et répandit la stupeur. On annonçait le suicide de Mme Gimpel. Et des détails accompagnèrent ce récit. Mme Gimpel, malgré le mariage de son amant, n'avait pas renoncé à lui. M. Stagay ne sut point résister à de nouvelles avances. Bref, leurs relations avaient recommencé de plus belle. Une amie de Jeanne Stagay et de nombreuses lettres anonymes se chargèrent de l'en informer; la pauvre enfant, bouleversée, rentra chez elle, en toute hâte, à une heure où elle était toujours dehors. La bonne lui dit que Mme Gimpel causait avec M. Stagay. La jeune femme se rua vers la chambre de son mari et l'y trouva en effet avec Mme Gimpel. Leur posture ne pouvait laisser aucun doute sur le sujet de leur conversation. A la suite de l'affreuse scène qui avait suivi, Mme Gimpel, folle de honte et de douleur, était montée au quatrième étage de la maison, etr d'une chambre de bonne, s'était jetée dans la rue où on la releva expirante, sa cervelle coulant sur le sol avec le sang et sa jupe un peu relevée sur des chevilles aussi fines que celles d'une fillette . . .
Roger Malval, que sa mère avait appelé auprès d'elle par des gestes de télégraphe à bras, revint auprès de Sunhary.
— Mon cher, toi qui sais tout, je vais t'apprendre quelque chose.
— Pas la peine. J'en suis déjà informé.
— Allons donc! C'est impossible. Dis-moi ce que c'est . . .
— Le suicide de Mme Gimpel.
— C'est épatant! Comment? Tu le savais et tu ne le disais pas?
— On me l'a appris cette nuit. Mais je n'étais pas chargé de répandre la nouvelle.
On entendait au dehors un roulement de voiture. Le bedeau courut à la porte.
— Sais-tu, Georges, qui a fait ce mariage?
— Oui, c'est Mme de Verdolay.
— Elle doit faire un nez à cette heure !
— Bah! qu'est-ce que tu veux que ça lui fiche! Elle a touché le prix de sa commission.
Et Sunhary, qui, en toute occurrence, aimait à philosopher, ajouta:
— As-tu remarqué que les Marseillaises qui se tuent se jettent toujours par la fenêtre? Cela provient, sans doute, de ce que leur goût passionné de la rue les porte à y aller une fois encore et qu'elles ne savent mourir que dehors.
A ce moment, Mme de Verdolay entra. Elle ignorait encore la mort de son amie, et rayonnante, s'avançait en triomphatrice, comme s'il était écrit sur son front et sur sa poitrine que c'était elle, elle seule, qui mettait l'une dans l'autre les mains que l'on allait unir. Et il y avait, n'est-ce pas, dans l'heureuse réussite de ces unions, un motif de gloire £t de joie.
Quelques personnes, au courant des dessous du
mariage Stagay-Ardilouze, échangèrent des remarques sur son passage. Lente, lourde, pareille à une majestueuse frégate, elle se traînait dans l'allée centrale pour y trouver une place. Mme Dampierre lui en offrit une, auprès d'elle.
Le roulement des voitures augmentait toujours. Le bedeau leva sa canne à pommeau d'argent vers la voûte. Le tonnerre de l'orgue fit retentir l'église dans une harmonie si pleine et si forte qu'elle sembla élargir le vaisseau et qu'elle courba toutes les têtes sous son riche torrent de sonorités.
On se rua en piétinant jusqu'aux lisières du tapis rouge pour examiner le cortège. On vit entrer M. Diamanty, vieilli, voûté, morne, sans regard, et Edmée, si blanche, si fine, si frêle sous son voile et dans sa robe de mariée qu'elle était moins une femme qu'un fantôme. Et chacun de la dévisager, comme on a coutume de le faire en pareil cas, sans aucune espèce de respect, de décence, ou même de simple politesse. Et puis, ce fut René, un. peu lourd dans son frac, le visage en feu, l'air épanoui. Ensuite défilèrent des parents quelconques, vieilles dames blanches, messieurs en habit démodé, ayant cet air endimanché et ridicule que donne le port de la toilette à ceux qui n'en ont point l'habitude. Il y avait parmi eux M. Chevalier-Joly, un petit vieillard cambré aux yeux clignotants et aux moustaches de mousquetaire, conquérantes et argentées. Et quand le cortège eut pris place, tout le monde se précipita vers l'autel, en traînant les chaises, dans un épouvantable fracas, pour jouir de l'éloquence de l'abbé Tacussel. Entre deux enfants de chœur, le prêtre marcha vers les conjoints, les joues creuses.
l'air humble, aimable et rusé. Il disserta du mariage chrétien, assura à René et à Edmée que Dieu les destinait l'un à l'autre de toute éternité, vanta chacun, loua les deux familles de leurs intentions autant que de leurs actes et affirma aux amoureux que leurs prières avaient dû se rencontrer au pied du trône divin d'où elles retombaient sur leurs têtes en une rosée de bénédictions. Quand il eut suffisamment parlé, on joua du violon, puis de l'orgue, comme si l'immatérialité des moyens devait faire illusion sur le but de tout cet étalage. Et quand la messe fut finie, on recommença à se ruer, on piétina vers la sacristie, on s'écrasa dans le corridor pour serrer la main à M. Diamanty, plus lugubre que jamais, à René, radieux et jovial, à Edmée, nerveuse, heureuse et frissonnante. Ensuite, le cortège reformé, contournant l'autel, déboucha de nouveau dans l'église, et alors toute cette foule, élégante et chrétienne monta sur des chaises pour ne rien perdre du spectacle, cependant que pénétrant par la porte de la rue, une autre foule, celle-là commune et vulgaire, ouvrières en cheveux, commères du quartier, bonnes chargées de paniers, trottins, se bousculait également, montrant, sous la différence de robes, de castes et d'éducation, la même curiosité imbécile et inconvenante, le même désir bas d'examiner la vierge encore affichée publiquement de sa virginité et de se représenter ce que cette virginité avait de légalement et de religieusement chancelant.
Après quoi, chacun s'en fut, enchanté de s'être montré à cette réunion, d'avoir fait partie aux yeux de tous d'une société, qui était la meilleure, de
montrer par l'état de ses relations que l'on n'ignorait pas où sont le bon ton et la civilité.
Et le supplice de l'exhibition continua pour les nouveaux époux. Ils présidèrent aux repas de noces où il leur fallut boire sans soif et manger sans faim, écouter des toasts idiots, cependant que les glaces roses et vertes fondaient dans les assiettes et même assister encore à un début de réception où des petites filles dansèrent autour d'Edmée et où des jeunes gens se moquèrent de René, assez stupide pour se marier, disaient-ils, à son âge et avec sa fortune!
Enfin ils purent se faufiler hors de la salle et s'enfuir en cachette comme des coupables, comme des condamnés!
... Ils s'en allèrent vers des cieux plus éclatants, vers une tiédeur plus molle et parfumée, vers ces plages bien aimées où les forêts de roses s'écroulent lourdement dans l'écume des vagues. Le train essoufflé et rapide les entraîna dans ces terres dorées où l'imagination de l'homme, toujours si prompte à s'aveugler, fait flotter, comme une espérance indécise, la croyance au bonheur.
Sans cesse inassouvis et toujours adorants, René et Edmée traversèrent les campagnes et les villes, tout un monde magique qui se créa spontanément pour eux, comme il se crée pour tous les amants. Ils
marchèrent dans cette extase intérieure qui fait de chaque chose rencontrée, si méprisable et si ordinaire soit-elle, une merveille aussi finie qu'un objet d'art. Appuyés l'un sur l'autre, sans crainte et sans appréhension, ils regardaient passer la vie fugitive, comme si eux seuls ne devaient point changer dans ce torrent perpétuel de formes mouvantes. A Milan, à Venise, à Florence, à Parme, à Sienne, à Rome, ce fut encore eux-mêmes qu'ils retrouvèrent. Tout les ramenait à leur amour, comme si ces prodigieux trésors amassés par la nature, les hommes et le temps, ces magnifiques dépouilles de l'histoire et de l'art, n'avaient été créées que pour servir de tremplin à leur tendresse. La longue impatience de leur désir, les angoisses qui avaient traversé leur idylle, le demi-mystère qui l'avait entourée, mille circonstances délicieuses devaient contribuer à rendre unique pour leur souvenir ce voyage de noces où le mariage n'était encore que la passion.
Les chambres d'hôtel et les auberges des grandes routes abritèrent leur abandon. Tout entiers l'un à l'autre, ils ne se lassaient point de se voir, de se toucher, de se parler. Le son de leurs voix leur causait un ravissement infini, ils avaient des battements de cœur rien qu'à se serrer les mains, et certains soirs, ils s'étreignaient avec une fureur sacrée, comme si leurs corps les gênaient, comme s'ils désiraient que rien au monde ne réussît à les disjoindre.
Parfois, leur tendresse se faisait puérile, et des plaisanteries enfantines les rajeunissaient. Leur joie était si forte qu'elle rayonnait même sur les ennuis
inévitables des déplacements, qui devenaient pour eux une source de gamineries et de rires.
Étant amoureux d'Edmée depuis son enfance, René n'avait jamais connu avec une autre femme ces ivresses et ces transports, et aucun souvenir identique ne venait déflorer ce que ces sensations avaient de délicieux et d'émouvant. Par une chance unique, il apportait à l'amour une sensibilité presque aussi vierge que sa femme, et bien que d'une nervosité moins fine et d'une intelligence moins déliée, il goûtait avec elle des émotions semblables.
Quelquefois, pourtant, devant un paysage ou un tableau, malgré son exaltation et son aveuglement, Edmée avait l'intuition subite que son mari n'éprouvait pas le même plaisir qu'elle. Le plus souvent, les paroles d'admiration que René croyait nécessaire de prononcer, ne correspondaient guère au sentiment intime de sa femme; elles avaient quelque chose de factice qui choquait le goût sûr d'Edmée. Mais ces légères rides, qui passaient sur la tranquillité de son âme, ne l'effleuraient qu'à peine, et ne lui donnaient ni trouble, ni déception.
Ils aimaient surtout, seuls dans un wagon, à voir tomber la nuit. Les terres couraient sous leurs yeux, les teintes chaudes du ciel se ternissaient lentement, l'or devenait pâle, le rouge, rose, le bleu, plus bleu. Ils avaient en même temps la sensation exquise du repos et celle de la fuite, de l'intimité confortable et de l'imprévu. Cette boîte roulante, qui les emportait, les protégeait comme une maison et les menait dans l'inconnu. Serrés l'un contre l'autre, ils regardaient grandir la nuit, le monde s'imprégner
d'ombre, comme si la glèbe et les arbres massifs eussent été d'une matière spongieuse qui se gonflât de ténèbres absorbées. Des lumières s'allumaient, tremblantes; des collines passaient, avec leur grande épaule d'ombre, qui se levait sur l'horizon; des myriades d'étoiles fourmillaient au ciel ou clignotaient au ras des plaines; et les deux amants, se prenant la main, sentaient descendre en eux, dans la douceur et le mystère du crépuscule, une allégresse réservée et presque majestueuse, une tendresse solennelle et pénétrante, une joie si pensive et si pure qu'elle avait la gravité et la noblesse pudique de la mélancolie.
La nuit, abandonnés aux bras l'un de l'autre, à demi évanouis dans cette molle langueur et cette fatigue exténuée qui suivent les transports de la passion, ils revoyaient confusément passer les images caressantes de leur voyage; tant de villes, de paysages, de monuments, de figures, écrasaient avec fièvre leur imagination. Alors, ils éprouvaient le désir de se reposer enfin, de retrouver leur tranquille demeure, les douces habitudes du ménage, les amusements d'une installation. René, surtout, était las de courir les routes; comme la plupart des médiocres, il était tout en habitudes et l'homme d'un seul endroit; la vie nomade scandalisait en lui le bourgeois et le provincial. Le premier, il parla du retour. La nerveuse Edmée, qui eût préféré errer encore, craignit de déplaire à son mari en montrant un goût différent du sien. Ils renoncèrent à Naples où ils comptaient passer quelques jours, et ils remontèrent rapidement vers le nord de l'Italie, ne s'arrêtant dans les villes que pour s'y reposer.
A minuit, à Gênes, près de la gare, attendant le train, ils se promenèrent sur cette place où l'on voit se lever la statue de Christophe Colomb. La pleine lune épanchait ses cheveux de lumière que semblaient peigner avec une douceur féminine les dents fines des branches de palmiers. Quelques heures après, les amoureux seraient en France. Ils eurent la sensation aiguë qu'en finissant, leur voyage de noces terminait la plus heureuse période de leur vie, et une sourde appréhension de l'avenir lancina leur cœur trop plein.
Le lendemain, ils rentraient à Marseille. Ils revirent leur maison avec plaisir. Ils trouvèrent à s'installer mille agréments sans cesse nouveaux. Mais déjà, à leur insu, leur amour se classait, devenait moins violent et plus habituel. Dans un décor si connu, parmi tant de visages qui leur rappelaient leur histoire, il n'avait plus cette saveur admirable d'une révélation. Il cessait d'être l'amour, pour devenir l'affection, ce quelque chose de doux, de paisible, d'égal et de coutumier qui lui succède, comme la pluie succède à l'orage.
Quelques mois après son mariage, on apprit qu'Edmée était enceinte. Ce fut une grande joie pour les jeunes mariés, mais quand on annonça cette nouvelle à M. Diamanty, une ombre passa sur son visage, brusque, rapide, aiguë, comme l'ombre prompte d'un coup de faux passe au-dessus des herbes qu'elle va trancher.
Les premiers mois de la grossesse d'Edmée furent pénibles. Aucune des fatigues qui accompagnent cet état ne lui fut épargnée. Elle passa de mélancoliques journées, couchée sur sa chaise longue, alanguie et rêveuse, les yeux fixés sur un avenir riant et indéfini. Son mari ne la quittait point. Assis à ses côtés, il causait avec elle ou lui lisait les livres qu'elle aimait et qu'il ne comprenait guère, et, comme sa voix était atone et sans émotion, Edmée l'interrrompait vite, avec un peu d'énervement de le voir si loin d'elle et de ce qui la troublait. Il ne savait que lui répéter des souvenirs de leur voyage de noces dont parfois elle riait, mais qui parfois aussi l'ennuyaient terriblement. Mon Dieu, c'était le plus attentionné des maris, mais la maladie affinait Edmée encore, et René lui paraissait souvent bien lourd et bien difficile à traîner jusqu'à elle! Elle n'en souffrait pas, parce qu'elle l'aimait, et elle faisait cette constatation sans amertume, sans chagrin. A peine était-ce une légère désillusion, qui froissait la peau de son âme, mais ne pénétrait pas plus avant . . .
Delville, dans son égoïsme tranquille, jouissait de la présence d'Edmée. Il l'avait toujours aimée faible et maladive; il y avait en lui l'étoffe d'un gardernalade. Il soignait sa femme avec intelligence, et c'était même la seule occupation où il mît la sienne, qui n'était pas vaste. A la voir lasse, chancelante,
débile, son amour s'exaltait. Était-ce une inconsciente perversité qui l'attirait une fois de plus vers la langueur et l'accablement? Ou plutôt, comme tous les faibles, ne se réjouissait-il pas, sans le savoir, de se sentir un peu de force à voir combien sa femme en avait moins que lui? Lâche et imprévoyant, il regardait sans angoisse ce joli visage grossi, maculé de taches jaunâtres, et cette taille moins fine et moins souple . . .
Tous les soirs, M. Diamanty montait chez sa fille, en revenant de la Bourse. Il se forçait à sourire quand il entrait dans la chambre, mais ce sourire dissimulait mal son inquiétude. Il voulait montrer de la bienveillance à son gendre, mais il ne pouvait paraître heureux de le rencontrer, et les rapports des deux hommes étaient empreints d'une telle froideur qu'ils ne restaient guère en présence. Chacun d'eux cédait bien vite la place à l'autre.
Mme Malval et Mme Féline venaient souvent faire visite à la jeune femme. Elles lui donnaient mille conseils, la cajolaient, la gâtaient; elles l'aidaient à confectionner ces menus objets de la layette enfantine qui amusent l'imagination des femmes autant qu'elles occupent leurs doigts. Et elles riaient toutes trois quand, en soulevant le flot nuageux des robes longues, elles croyaient déjà y voir frétiller les formes mignonnes de l'attendu.
Et puis, un soir, les douleurs prirent brusquement Edmée Delville. On les attendait plus tard. Il y eut de l'affolement par toute la maison, dans la hâte où l'on fut de chercher le médecin. René entendit, avec terreur, ce qu'il ignorait encore, ce grand cri de la délivrance, ce hurlement des accouchées qui semble
poussé dans un râle. Il parut un nouvel être sur la terre, une petite fille de cire, vagissante et faible, qui semblait déjà porter avec elle la redoutable hérédité de sa famille.
Triste et menaçante naissance! La mère, épuisée par la souffrance et le sang répandu, ne s'intéressa guère à cette misérable enfant, qui criait vers la vie, en crispant des poings imperceptibles. Et vers Edmée, vers ce pâle visage renversé sur le pâle oreiller, tous les visages se penchaient avec inquiétude, et le vieux docteur Merwart ne quittait la pièce qu'avec des hochements de tête peu rassurés.
Et dès lors, il y eut, dans la maison de René, une vérité sensible et présente que chacun prit à tâche de cacher et d'étouffer, il y eut un secret pénible et douloureux qui pesait sur le cœur de tous. On ne pénétrait dans la chambre d'Edmée qu'avec de l'entrain dans la démarche, qu'avec de la gaieté dans les yeux, — comme si ces yeux voyaient justement le contraire de ce teint flétri, décoloré, allumé de feu aux pommettes, de ces lèvres blêmies, de ces yeux tantôt éteints et tantôt fiévreux. On n'échangeait autour de ce lit que des propos légers, riants, futiles; on n'y voyait de la vie que ce qu'elle a de frivole, de gracieux et de durable. Mais quels changements brusques quand la portière retombait et qu'on se retrouvait dans le corridor! Quelles paroles inquiètes chuchotées à voix basse, quels serrements de mains furtifs! C'était toujours le même secret, qui se communiquait des uns aux autres, avec les étreintes nerveuses des doigts unis, avec l'échange des regards effrayés. On entre-bâillait les volets de la chambre, comme si le grand jour brutal du dehors l'eût crié;
on ne portait jamais de fleurs à Edmée, comme si les fleurs elles-mêmes l'eussent appris et fussent prêtes à le répéter mystérieusement.
Et chaque jour, le vieux docteur Merwart penchait vers la malade sa figure austère et rude de prêtre laïque; chaque jour, il la félicitait de son retour lent, mais toujours plus certain, à la santé, et chaque jour, il hochait la tête en gagnant la porte, et il murmurait: «Cela ne va pas, cela ne va pas!» quand René le suppliait de lui avouer la vérité, cette vérité terrible que chacun taisait et qu'il voulait savoir, coûte que coûte, disait-il, et qu'il savait pourtant, que tout le monde ne savait que trop, et que l'on cachait de son mieux avec épouvante, comme si la cacher pouvait l'anéantir. Ah! comme il embrassait Edmée quand il revenait vers elle, comme il la serrait dans ses bras, d'un mouvement qui voulait la retenir! Et parfois, il quittait la chambre en courant, pour dissimuler qu'il pleurait. D'autres fois, Edmée lui demandait:
— Et le docteur, que t'a-t-il dit?
— Mais il est très content de toi, ma chère, très content, le docteur ... 11 dit que tu vas de mieux en mieux . . . Bientôt nous pourrons partir!
Sitôt qu'elle serait guérie, ils devaient aller en Italie, dont le ciel la rétablirait tout à fait. Et tous les soirs, ils causaient de ce voyage. Les malades ont souvent un chapelet entre leurs doigts; celui que récitait Edmée filait entre ses lèvres le nom des villes italiennes: Gênes, Parme, Venise, Palerme . . . Syllabes claires et transparentes où il y a des horizons bleus, des cieux légers, des bois de roses, des campaniles aux angélus d'argent. Florence, Sienne, îles Borromées, Syracuse . . . C'étaient des «Pater» pieux et
reconnaissants, des salutations ainsi conçues: «Je vous salue, Beauté, pleine de grâce, notre cœur est avec vous . . .» Plus que les bien portants encore, les malades ont besoin de s'entourer d'élégance, de charme, de splendeur.
Mais, parfois, Edmée souriait d'un air ambigu, et il y avait alors de longs silences. Et les heures vinrent et partirent; elles venaient légères, fines, dansantes, elles partaient graves, soucieuses, plus lourdes, car chacune emportait un peu de confiance, un peu d'espoir, un peu de santé. Edmée aimait à les passer dans le silence, regardant dans l'espace illimité de sa pensée un point dont elle ne parlait pas. Le matin, on lui apportait sa fille, la petite Marie. La nourrice déposait près d'elle un amoncellement de dentelles au milieu desquelles un peu de chair rose bougeait. Elle s'en amusait quelques minutes; mais elle cessait vite de jouer, ses mains retombaient, lasses, ouvertes, détendues. Non, cette enfant elle-même ne la rattachait pas à la terre. Et elle souriait de nouveau, de son sourire épuisé, si fatigué qu'on avait peur que ce fût le dernier.
La nourrice partie, René venait s'asseoir auprès de sa femme. Et d'une voix qui semblait réciter une leçon, il recommençait ses récits de voyage, d'amour, de bonheur. Pensait-on à autre chose? Il n'était question que de cela. Y avait-il une malade dans la maison? Non pas, non pas! Où donc une malade? Et le même secret étouffait tout le monde.
Un soir, Edmée appela son mari. Il s'approcha. La fenêtre était presque close, comme si le jour réservé à Mme Delville était mesuré exactement et comme si on prolongeait sa vie en économisant la lumière.
— Ouvre donc la croisée, René, dit-elle.
Il écarta les volets; elle vit un ciel clair, rose et frais, duveteux et velouté, comme la peau d'une pêche. Les cimes vertes du jardin tremblaient à l'air plus vif du crépuscule, qui éventait délicieusement le visage exténué de l'après-midi. La brise portait avec elle une sorte de calme bénin. Et le soir, en effaçant le jour, posait sur son front de roi dépossédé, comme pour le consoler de sa déchéance, de petites couronnes de roses.
Les fenêtres de la maison d'en face étaient ouvertes. On voyait des gens aller et venir de pièce en pièce. Un bruit de meubles remués et de vaisselles choquées montait dans le silence.
— Dans toutes ces maisons, des êtres sont morts, murmura rêveusement Edmée. Je n'y avais jamais pensé jusqu'ici ... Il y a eu peut-être une mort dans chacune de ces maisons . . . dans chacune de ces chambres !
— A quoi vas-tu penser là? murmura René, avec inquiétude.
— Pourquoi ne pas y penser? Je suis bien malade, va, comme maman . . .
René s'agitait.
— Mais c'est absurde, ce que tu dis là, c'est idiot. Tu vas beaucoup mieux, tu . . .
Edmée hochait la tète:
— A quoi bon mentir, mon pauvre mari? Je regarde tout. Bientôt, je ne verrai plus rien ... Ah! comme on aime la vie quand elle vous échappe! Comme je voudrais être sûre de contempler longtemps encore ce ciel-là, si doux, si profond, et ces arbres qui font un écran devant les maisons. Ils sont
un peu jaunes déjà, nous sommes en septembre . . . Depuis que je les regarde, ils sont devenus mes amis. Ils représentent la vie pour moi, et je consentirais à rester couchée tout le reste de mes jours pour continuer à les voir ainsi . . . Sens-tu la bonne odeur de terre qui monte du jardin? On emménage en face. Des gens vont venir des eaux, de la campagne. Ils rentrent chez eux, ils vont recommencer leur existence de visites, de fêtes, de sorties . . . Moi, je pars.
René n'avait pas la force de protester. Des larmes se tenaient accroupies dans sa gorge. S'il avait ouvert la bouche, elles auraient sauté au dehors.
Le vent du soir était entré dans la chambre, il allait de-ci de-là, hésitant, joueur, espiègle comme un enfant, il touchait une feuille de papier, agitait les franges d'un rideau et s'amusait à balancer, longuement, une écharpe de dentelles blanches, nouée au dossier d'une chaise.
— Je crois que je mourrai facilement, dit encore Edmée. On meurt plus aisément quand on est jeune. La vie est une habitude, plus on y est accoutumé, plus on s'y attache . . . André me le disait un jour . . . A propos, as-tu des nouvelles d'André? Va-t-il mieux? ... Et puis, moi, René, vois-tu, je suis si lasse!
Delville ne répondait rien. Il sortit brusquement, et comme si elle avait compris la raison de ce départ subit, Edmée ne le rappela pas.
Le lendemain, elle faisait de nouveau des projets d'avenir . . .
Puis, il y eut une légère amélioration dans l'état de la malade. On fit une consultation à laquelle .assistèrent M. Merwart, Boucanier et le docteur Bar-
nier, un vieux médecin jovial et bonhomme, qui, tout en parlant, avait la manie de se frotter les mains avec un mouchoir de soie blanche. Ces trois hommes décidèrent de profiter de ce mieux pour envoyer Mme Delville à Davos. Elle s'y rétablirait peut-être, et c'était là sa seule chance de salut.
Elle partit, couchée sur un matelas. Le voyage la fatigua horriblement. Elle dut passer trois jours à l'hôtel, à Lyon, trop faible pour être rembarquée. René s'affolait. Un docteur appelé déclara qu'elle aurait beaucoup de peine à joindre Davos.
Edmée, enroulée de couvertures, fut étendue de nouveau sur son matelas. Un omnibus la cahota dans les rues. Des hommes prirent le brancard et s'engouffrèrent dans la gare. Comme ils arrivaient sur le quai où le train chauffait, elle appela: «René, René!» Il courut à elle:
— Oh! je me sens mal, j'étouffe, j'étouffe ... Oh! René, René . . .
Le cri s'étrangla dans sa gorge. Un flot de sang sortit de sa bouche, elle râlait. René hurlait:
— Vite, un docteur, un docteur! Vous ne voyez donc pas qu'elle va mourir . . .
Il ouvrait sa valise, avec des mouvements incoordonnés de fou, pour y prendre des flacons et des remèdes, ses mains maladroites s'empêtraient dans les lanières de cuir. Il trépignait d'impatience.
On courait de droite et de gauche, on appelait. Les mains d'Edmée se crispaient sur sa couverture, le sang cessa de couler, elle eut encore un râle. Ses paupières battirent . . . Elle s'immobilisait. Un médecin qui voyageait, enfin découvert dans un wagon,
s'approcha en toute hâte. Il prit le poignet d'Edmée . . .
— C'est fini, monsieur, c'est fini . . .
René poussa une clameur rauque, une clameur de bête sauvage blessée. Il tomba sur le corps de sa femme en sanglotant, il cachait sa tête dans la couverture souillée de sang, il serrait entre ses bras ce corps défait . . .
Des gens regardaient ce groupe, tète nue. D'autres, qui passaient, poussaient les premiers pour voir. Le bruit des chariots de fer ne cessait pas, les trains sifflaient, on ouvrait, on fermait des portières, des voyageurs en retard couraient le long du quai. Les baies immenses étaient ouvertes sur l'infini, les locomotives essoufflées faisaient leur bruit de respiration géante . . . Mon Dieu, ce n'était qu'un départ parmi tant de départs, un adieu de plus parmi tant d'adieux! Et le tumulte du monde indifférent ne s'arrêtait point, comme il paraît le faire dans une maison mortuaire où tout se tait. Ici, rien ne cessait, et la vie brutale bousculait la mort au passage.
Cependant des hommes arrivèrent qui séparèrent René du cadavre de sa femme. On lui demanda s'il ne connaissait personne à Lyon. Il donna le nom et l'adresse d'un de ses cousins, qu'il avait vu trois fois. Il vint en hâte et se chargea de toutes les démarches. C'était un gros jeune homme blond, obligeant et serviable.
Le corps d'Edmée fut enfermé dans une salle. On entraîna René. Il n'eut pas même la consolation de veiller près de son lit, de demeurer auprès d'elle et de la regarder avidement, pendant des heures et des heures, pour enfermer en lui son image. Il dut la
laisser passer la nuit, toute seule, toute seule, dans cette immense gare bruyante, odieuse et rude, où le fracas des trains, les bruits du mouvement et de la marche ne respectaient pas son sommeil.
Le cousin de René lui donna du chloral pour le faire dormir; il dormit d'un épouvantable sommeil, lourd et assommé, où il cuvait l'horrible vin de sa souffrance. Le lendemain, M. Diamanty, prévenu par une dépêche, arriva. Il monta directement chez son gendre et frappa à la porte de la chambre. Comme nul ne répondait, il entra. René, à demi habillé, était immobile sur une chaise, ivre d'une stupeur inerte et douloureuse. La pièce sentait la fièvre. Le veston, qui traînait sur le lit défait, portait des maculatures de sang.
Delville leva la tète et vit son beau-père. Alors il se rappela tout, son obstination à épouser Edmée, le refus de M. Diamanty, les motifs de ce refus, leurs rendez-vous secrets, la complicité mondaine. Quelque chose d'épouvantable l'accabla, qui était la honte et le sentiment d'un crime. Debout devant son beaupère, il n'osait pas le regarder, et tandis qu'il se tenait ainsi, muet, inerte, de grosses larmes coulaient sur ses joues bouffies de fatigue et d'angoisse.
— Mon pauvre René! dit M. Diamanty, en ouvrant ses bras.
Delville s'y jeta en sanglotant.
— Pardon, mon père !
Jamais il ne l'avait appelé ainsi de ce nom que lui donnait Edmée. Le mot touchaM.Diamanty.il se laissa tomber dans un fauteuil, et d'une voix blanche, cassée, amortie, qui sonnait à l'oreille comme le timbre d'un piano usé dont chaque marteau a perdu son feutre:
— On ne peut rien contre la fatalité, rien, rien . . . Nous sommes des Twliimn
Sa douleur était moins violente que ne l'aurait cru
René. Sa force de souffrir semblait usée. Ce n'était plus un homme, un être coordonné, l'union d'une volonté, d'un coeur et d'un esprit; la mort d'Edmée le finissait. Ce petit vieillard à barbe blanche
g . d'ivoire, à regard terne et lent, devenait une dépouille d'humanité, un mannequin que ne re^ » saient plus que les ficelles des habitudes.
On cloua Edmée dans la bière, on l'enferma dans un wagon; et les deux hommes revinrent à Marseille.
Ah! le long, le dur, l'horrible voyage! A doq ressaut du train, ils croyaient entendre remu lui, là-bas, tout près, dans son wagon désert, ce cercueil errant, et sans repos. Par moment, ils pleus > m regardaient muettemer.
es yeux rouges de larm;>
— Tout cela, je l'ai fait jadis, il y a bien long- :er;^s. avec ma femme, dit une fois M. Diama:
Il passa sur ses tempes sa main de parchemin, sèche et livide, et l'en retira humide de sueur.
Ils prirent une voiture et revinrent chez eux, laissant encore une fois Edmee abandonnée dans la gare. Le lendemain, ils repartirent pour l'enterrement.
Le ciel était bas, gris et pluvieux. Des gouttes d'eau tombaient de seconde en seconde, lentes, rares,
-.me à regret. Des rafales de vent passaient, furieuses; éOs se jouaient le jour et semblaient le déchirer. C'était un de ces matins pénibles d octobre, où il semble que la vie va se dissoudre, se décomposer, s'anéantir dans la brume, l'ombre et le désespoir.
Derrière la gare, le wagon mortuaire était seul, au fond d'un hangar. Le cercueil, posé de biais sur le plancher de bois sortait à demi de la porte, sous le drap mortuaire, qui laissait voir, par un pan soulevé, le chêne clair de la bière et les poignées de métal. Ces poignées lui donnaient aux yeux de René quelque chose de pratique et d'utilitaire, un aspect d'objet qui l'exaspérait.
Des files de gens venaient serrer la main à Delville et à M. Diamanty, et d'autres causaient devant le hangar. On entendait le bruit tranquille de leurs conversations. Un troupeau de moutons, qui passa sur la chaussée, fit le bruit d'une averse. Des vaches enfermées meuglèrent. Chaque bruit affectait horriblement René, il lui tordait les nerfs et retentissait en lui comme dans une caverne. Il regardait, stupidement, sans voir, il avait comme un trou au fond de luimême, il ne savait rien, il ne comprenait rien. Abruti par la douleur, les émotions, les voyages, l'insomnie, il se sentait envahi d'un accablement horrible et morne. Pourquoi était-il là? Que suivait-il? Était-il possible que ce fût Edmée? Allons donc! Quelle folie! Il la trouverait à sa porte, en rentrant, accourue au bruit de sa venue. Elle l'accueillerait comme elle faisait toujours, en battant des mains . . . Non, Edmée était morte. Il ne la reverrait plus, jamais, jamais, jamais! Il lui parut tout à coup qu'il n'avait pas jusqu'ici compris ce mot, ce mot effroyable d'abîme. Jamais! mais c'était impossible. Cette absence durerait longtemps, longtemps, mais elle aurait une fin, René retrouverait Edmée quelque jour. Et pourtant, non! C'était fini pour jamais. De toutes parts, il se heurtait à ce mot, implacable, éternel, qui lui
broyait le cœur comme avec une pierre. Et il marchait à petits pas derrière le corbillard. Il butait à chaque pavé, et Sunhary, qui lui avait pris le bras, le soutenait et le conduisait, avec l'amitié d'un frère aîné et l'autorité d'un père. Ce fut lui qui le poussa en voiture, lui qui l'en fit descendre, au seuil du cimetière. Une grosse cloche sonnait, elle martela les tempes de René, et il plissa ses sourcils dans une grimace douloureuse, tant elle lui faisait mal. Il se remit à marcher. Les tombes, les chapelles, les colonnes brisées, les statues luisaient paiement sous ce ciel gris. A quelques pas de lui, une croix de violettes artificielles, pendue à la funéraire voiture, oscillait lentement, du même mouvement qui faisait tressaillir les couronnes de perles et les plumets blancs et noirs, plantés aux quatre coins du véhicule et dont le duvet se rebroussait à la brise, comme celui des moineaux, les jours d'hiver. Et des idées absurdes et bizarres naissaient en lui. A force de marcher, ne finirait-il point par atteindre cette croix qui fuyait toujours devant ses pas? Sunhary lui saisit le bras. Ils arrivaient devant le dépositoire. On allait y abandonner le corps d'Edmée, en attendant qu'on lui construisît un tombeau, les Diamanty, d'origine parisienne, ayant le leur au Père-Lachaise et les Delville reposant dans le tiède cimetière d'Antibes.
Il y avait devant René un caveau ouvert. Cela bâillait comme une gueule, cela était couvert de lierres tortueux et rampants et surmonté d'une croix noire; il venait de cette chose béante un souffle humide et froid et une senteur de moisissure. Le cercueil fut posé sur des tréteaux, entre les battants écartés d'une grille où pendaient des couronnes d'immortelles. Un
prêtre gémit des paroles latines. Des gouttes de pluie tintaient sur les feuilles. Un des fossoyeurs essuyait, machinalement, avec sa manche, son chapeau souillé d'argile. Il y eut un silence soudain, puis un bruit sourd et traînant de souliers ferrés piétinant le sol. Des hommes soulevèrent la bière, elle oscilla sur leurs épaules, ils avaient leurs oreilles tout contre ce chêne luisant et semblaient ausculter ce qu'il enfermait. Ils descendirent une marche. René trébucha en les suivant. Il se trouva sur un plancher de bois, sous une voûte arrondie, où se répandait une atmosphère glaciale, qui touchait les épaules, comme avec un linge trempé, dans une effroyable odeur de plâtre frais et de décomposition. A droite, à gauche, dans les murs, se rangeaient des cases verticales, occupées, pour la plupart, par des cercueils, dont la poignée dépassait l'alignement. D'un côté, une planche manquait, et on discernait vaguement, dans l'ombre, que cette sorte d'armoire à morts se prolongeait en bas, vers l'intérieur de la terre. Les porteurs enfoncèrent leur fardeau dans une des rares places vides avec tant de brusquerie que René faillit leur crier: «Prenez garde, vous allez lui faire mal!» Un maçon, accroupi, gâchait, dans un mortier, un plâtre noirâtre, qui avait la teinte de ces vases pestilentielles que l'on découvre en remuant le fond d'un marais. On attendait. Quand sa préparation fut finie, le maçon mura la caisse oblongue. D'un revers de main artiste, il plaquait cette sorte de boue entre les jointures. Des larmes quittaient la couche presque liquide et glissaient lentement. Quelques unes faisaient «floc!» en tombant. Il raflait les autres avec sa truelle, et les rejetait entre les interstices, toujours avec ce geste habile de quelle
qu'un qui résout une difficulté de son art. Il ne se pressait pas, travaillait tout à son aise, en soignant ses effets. Chaque coup de truelle retentissait comme un soufflet, et ce bruit était en même temps visqueux et mou. Ensuite, il aplatit l'enduit, le lissa, ramassa ses instruments . . . Maintenant, rien ne distinguait plus ce tiroir des autres: même uniformité, même aspect hideusement anonyme ... Et il n'y aurait jamais plus au monde d'Edmée . . .
René ne bougeait plus. Cette dernière cérémonie, plus affreuse et plus sinistre encore que la mise en terre, achevait de briser ses nerfs. Qu'attendait-il encore? On prit son bras, il se laissa conduire. Il se remit à marcher distraitement. Il ne pouvait plus pleurer. Il avait l'impression pénible de n'être qu'une carcasse pleine de son, une dérisoire et lamentable poupée humaine qui faisait des mouvements d'automate. M. Diamanty s'arrêta au coin d'une allée, il s'arrêta, on lui prit la main, il ne la retira pas, des gens se la passaient les uns aux autres, on s'inclinait devant lui, avec des figures pénétrées de tristesse. Lorsque tous eurent défilé, il repartit. Il voulut revenir chez lui, seul, avec l'ombre de sa femme . . .
Il entra dans la chambre d'Edmée. Elle était encore dans le désordre où le départ précipité l'avait laissée. L'écharpe blanche, que le vent balançait le seul jour où Mme Delville avait parlé de mourir, pendait à la même chaise. Tous les objets de la jeune femme étaient là encore, semblant l'attendre. Des gants fauves, roulés en boule, gisaient sur la cheminée, il y avait un éventail, des mouchoirs, des flacons, des peignes . . . René ouvrit une pièce noire; des
corsages, des jupes, des manteaux y pendaient confusément, les robes d'Edmée vivaient encore . . . Alors René se laissa tomber sur un prie-Dieu et pleura comme pleure un enfant, longuement, affreusement, devant sa vie vidée, sa vie inutile, sa vie morte!
Mme Guitton quittait la maison de Mme Alengrin; il avait plu dans l'après-midi; la rue sentait déjà l'automne; une humidité pénétrante montait de la chaussée boueuse. Maintenant, un vent plus frais chassait les grands nuages gris et découvrait des pans de ciel bleu. Mme Guitton serra son manteau autour d'elle et descendit la rue Montaux. En tournant le coin de la Préfecture, elle se trouva nez à nez avec Mme Yssertèze. La longue dame maigre poussa un cri, et tout en pressant la main de son amie, elle la questionnait, avec un accent pathétique:
— Vous ne savez pas l'affreux malheur?
Les yeux d'Êlodie Guitton s'écarquillèrent; elle entr'ouvrit la bouche.
— Mais non! Quoi donc! Qu'y a-t-il?
— Cette pauvre Edmée Delville qui vient de mourir!
Il y eut dans les prunelles de Mme Guitton un épouvantable éclair, un éclair si violent, qu'elle baissa les paupières pour le dissimuler. Et ce fut une voix fêlée par l'angoisse, une voix assourdie et larmoyante, vraiment émue, qui s'exclamait:
— Oh! madame, que me dites-vous? Quel affreux malheur! Ce pauvre René! Mais c'est désolant!
— Vous ne la saviez pas malade? interrogea Mme Yssertèze, dont les yeux myopes, derrière leur binocle d'or, scrutaient curieusement ceux de son interlocutrice.
— Mais non. Du moins, pas à ce point-là ... Je sortais justement de chez Mme Alengrin, qui venait de m'apprendre que la santé d'Edmée était chancelante et qu'on avait dû la mener en voyage . . . Mais jamais, au grand jamais, je ne me serais attendue à un dénouement aussi prompt . . .
— Cette maladie a été cachée avec un grand soin. Les intimes seuls étaient au courant ... Au fond, je crois que dès le début, on savait que Mme Delville ne s'en relèverait pas. Mais personne ne le disait, aussi cette nouvelle étonne-t-elle tout le monde. En somme, elle meurt comme sa mère, au même âge et de la même manière. Ah! son père aurait dû tenir bon et s'opposer de toutes ses forces à ce mariage!
— Que voulez-vous? M. Diamanty était faible, et puis on l'a entrepris de tous les côtés . . . Jusqu'à l'abbé Tacussel qui s'en est mêlé . . .
— C'est une lourde responsabilité qu'ont assumée ceux qui se sont occupés de ce mariage. Comment se fait-il que vous n'ayez pas été mieux informée de la santé de cette pauvre jeune femme? Je vous croyais du dernier bien avec les Diamanty et M. Delville?
— Oh! j'avais beaucoup connu René et Edmée, quand ils étaient enfants . . . Mais depuis longtemps déjà, je les voyais beaucoup moins. Au moment de leur mariage, j'ai eu des difficultés avec M. Diamanty et nous sommes restés en froid ... Au retour
de leur voyage de noces, les nouveaux mariés étaient venus me faire une visite, et puis, ils s'en étaient tenus là . . . Ce n'était pas à moi, n'est-ce pas? à leur faire des avances.
— Sûrement. Mais en somme ils n'ont pas été fort aimables avec vous, d'autant plus que vous leur aviez été, je crois, d'un grand secours au moment de leur mariage . . .
— Que me chantez-vous là? répliqua prudemment Mme Guitton, qui jugea que moins que jamais c'était le moment de laisser s'accréditer de funestes légendes. Les difficultés que j'ai eues avec eux sont venues justement de l'opposition que j'ai faite à ce projet que je désapprouvais. Je me suis disputée avec M. Diamanty à ce sujet, et René m'en a toujours voulu des conseils que je lui ai donnés alors. J'ai très vivement blâmé la conduite de M. Diamanty qui, après avoir résisté si longtemps, a consenti tout à coup sans que Ton comprenne pourquoi. Il est vrai que ce que Mme de Verdolay patronne ne se refuse pas.
— Et cette pauvre Edmée a payé pour tous! Ce que c'est que de nous tout de même ! C'est affreux de mourir à cet âge!
— On a bien raison de dire que ceux qui restent sont plus à plaindre que ceux qui partent. Ce pauvre M. Diamanty! Perdre sa fille comme il a déjà perdu sa femme!
Et ce malheureux petit être qu'elle laisse et qui ignore encore son malheur!
— Que voulez- vous? c'est la vie!
Sur cette considération finale, riche de cette philosophie que l'on apporte si stoïquement à réfléchir
sur les calamités qui ne touchent qu'autrui, les deux amies se quittèrent.
Mme Guitton se remit à marcher. Mais, qui l'eût alors observée eût remarqué, dans sa démarche, plus d'ampleur et de décision. Il y avait dans son allure comme une affirmation d'orgueil, comme un sentiment de triomphe.
Elle descendait la rue Saint-Ferréol.
En passant devant les magasins, elle regardait les étoffes, les dentelles, les bijoux, les argenteries, tout ce qui brille, ce qui attire l'œil des femmes, ce qui trouble, ce qui fascine. Et Mme Guitton considérait cela d'une manière, eût-on dit moins lointaine et moins platonique. Sa fille, un jour, ne jouirait-elle pas de ces soieries, de ces points de Venise, de ces pierreries, de ces vaisselles plates? Mme Guitton n'aimait pas le luxe pour lui-même, mais elle le vénérait comme symbole de la puissance. Tout cela, c'était le signe extérieur de la richesse, c'était ce que l'on désire, ce que l'on admire, ce que l'on envie, ce qui gonfle de vanité et d'insolence la figure des possesseurs, ce qui creuse de jalousie et de haine les joues de ceux qui en sont privés, c'était ce qui établit par le monde, ce qui vous fait révérer, choyer, caresser, aduler, respecter, ce qui rend la vie pleine, considérable et joyeuse, la dernière aristocratie et la dernière religion d'un monde aux artères gorgées d'or.
Et le même mot revenait sans cesse à la pensée de Mme Guitton.
— Un jour, peut-être, un jour . . .
Sur la Cannebière, elle monta dans un tramway.
Les nuages gris et bas, qui pavaient le ciel, réverbéraient la lumière abondante et mûrie que le soleil jaunissant répandait. Un flamboiement de cuivre allait d'un horizon à l'autre et, de colline en colline, faisait le tour de la ville, comme un cercle de métal bouillant. Des nuées immenses s'allumaient comme des torches, et l'eau du Vieux-Port reflétait ces pierreries en fusion, ces flammes gigantesques et ces torrents de lave qui la remplissaient et pesaient sur elle comme une huile épaisse et brillante. Les coques des vaisseaux, toutes noires, et les mats se levaient, pareils à des tronçons carbonisés, à des vestiges d'incendie, entre ces eaux étincelantes et ce ciel aveuglant. Et tout cet éclat fabuleux remontait du côté de l'orient, versait sur les rues une splendeur fauve, donnait aux façades des tons d'orange, se répercutait aux lettres gigantesques des enseignes, aux fils électriques, aux dorures neuves des poteaux de fonte, aux vitres frappées d'un foyer incandescent, aux plaques de fer des tramways, aux harnachements des bêtes, aux coulées des ruisseaux, pour envelopper tout Marseille d'une couronne de brasiers et élargir, au-dessus des choses, un formidable éventail de lumière !
Le monde entier était couleur de l'or.
Éblouie, fascinée, ahurie, Mme Guitton se laissait entraîner par la vitesse du véhicule électrique. Il lui semblait qu'elle courait à l'avenir, que des murailles se rompaient devant elle, qui la séparaient de son désir, des pays triomphaux où l'entraînaient sa vanité, ses caprices et sa volonté implacable. Et c'était une ivresse qui la gagnait. La fermentation de ses pensées était telle qu'elle ne lui permettait plus de
distinguer le réel de l'imaginaire et qu'elle croyait déjà posséder dans sa main ce que le futur tenait encore bien fermé dans la sienne . . .
Devant les Réformés, la vieille dame descendit. Elle se signa en passant devant l'église toute blanche, monumentale et fine, accroupie dans les eaux jaunes du soir, comme un flot madréporique. Peut-être remercia-t-elle le ciel de sa sollicitude . . .
Fanny allait sortir. Un rouleau sous le bras, elle attendait la bonne qui devait la conduire à sa leçon de chant. En la voyant, Mme Guitton s'attendrit. Elle la serra avec effusion contre sa poitrine abondante et l'embrassa à plusieurs reprises. Elle avait ainsi parfois des accès de tendresse sentimentale et passionnée où s'épanchait son exubérance méridionale, comme si elle n'avait qu'une maternité intermittente.
— Ma Fanny chérie! Ma jolie petite Fanny adorée! Elle se recula, la contempla toute, des pieds à la
tète, minutieusement attentive.
— Pourquoi as-tu ta vilaine robe?
— Mais, maman, c'est toi qui m'as dit de la mettre pour économiser les neuves . . .
— Oh! c'est vrai, chérie! J'oubliais que tu n'en as que trois! Pauvre Fanny chérie qui n'a que trois robes! Va, un jour, tu en auras tant que tu en voudras, des robes, et les plus belles que tu puisses désirer. Qui sait? Tu seras peut-être riche, un jour . . .
Elle répétait avec exaltation:
— Ta mère te fera riche, Fanny, ta mère te fera riche !
La jeune fille écoutait sa mère, avec un peu d'étonnement. Mme Guitton se tut. La domestique
paraissait dans l'encadrement d'une porte, toute vêtue de noir, humble, laide et sournoise. Fanny embrassa Mme Guitton et descendit. La vieille dame, penchée sur la rampe, la regardait s'éloigner le long de l'escalier en colimaçon. Elle se fit un portevoix de sa main pour crier:
— N'oublie pas de mettre ton collet en sortant. Il fera humide, ce soir . . .
Et avec une inquiétude subite dans la voix, elle ajouta:
— Soigne-toi bien. Fais attention de ne pas prendre froid. Ne parle pas en chemin ... Tu es si imprudente! Ne va pas te rendre malade, maintenant!
Et les années suivirent les années . . .
Il y eut d'abord, dans l'existence de René Delville, un tel gouffre d'épouvante qu'il s'enfuit à la hâte, recru de douleur, harcelé par tant de souvenirs implacables qui le chassaient de partout comme des chiens. De toutes les choses qui avaient entouré Edmée montait une buée de larmes, qui déformait les images mêmes de la vie. Il s'enferma dans un village des Alpes avec sa fillette et deux bonnes. Montagnes âpres et qui enferment l'homme dans un puits, dont l'unique issue possible s'ouvre du côté du ciel, chemins dont nulle grâce ne pare la robuste aridité, villages qui se serrent comme un poing fermé, au flanc d'une pente abrupte, torrents glacés et dont le grondement perpétuel asservit l'âme sans la fatiguer;
ce qu'il fallait à Delville désarçonné, c'était une telle orgie de désolation . . , Aux désespérés, les larmes mêmes paraissent trop douces; l'horrible seul leur semble à la taille de leur universel dégoût. Il y a dans les cimetières, pourris de fleurs, chargés de trop de parfums, alanguis à la première brise qui passe, une fade et molle élégie, qui, sans être plaisante, ne manque pas cependant d'un certain attrait délicat. Des roches où rien n'attire l'œil, un ciel indifférent, quelques maisons sales et pauvres, telle fut la rude enveloppe que Delville donna à sa douleur. Il vécut ainsi trois mois. Rien ne l'arrachait à la songerie solitaire où il se dévorait le cœur. Pendant des heures, il réfléchissait, au fond d'une petite pièce mal meublée et sombre, à l'amertume de son destin; d'autres fois, il courait la montagne, sans but, sans désir, sans curiosité. Sous ses yeux, la nature devenait pareille à une toile transparente et à peine peinte, au delà de laquelle il revoyait Edmée, leurs rencontres, leurs causeries, leur mariage, toutes ces heures d'amour aux figures divines qui avaient fait de sa vie une couronne de fleurs avant qu'elle devînt pour lui une couronne d'épines.
Un soir, au moment de se coucher, la petite Marie eut un accès de toux, si anormal et si grave qu'il inquiéta René. On courut chercher un docteur à la ville voisine. Il fallait trois heures pour y aller et quatre pour en revenir. Il pleuvait à torrents.
Delville, affolé, penché sur le lit d'où montait un souffle étranglé et rauque, maudissait son ignorance et ne savait que tenter pour soulager la malade. Déjà, il se la représentait morte, et par sa faute. Dans cette nuit lugubre et bruyante, perdu au fond
d'un hameau, attendant avec une impatience angoissée un docteur qui peut-être arriverait trop tard, René se trouvait dans une situation à faire trembler de plus courageux que lui. Son habituelle faiblesse devenait ici lamentable. Le poids et le prix que chaque moment avait révélaient à son égoïsme la vanité de ses tristesses. Plus que jamais désemparé, du moins découvrait-il, à la blême lueur d'une bougie qui se consumait en grésillant, la base où sa vie pouvait se reconstruire.
Quand le médecin arriva, Marie était déjà mieux. Il acheva de rassurer son père, en affirmant que l'enfant n'avait eu qu'une crise de faux croup. Il ajouta cependant qu'il était fort imprudent de demeurer, avec une fillette de cet âge, dans un pays aussi peu confortable et où les secours tardaient tant à arriver. Il renvoya René Delville à Marseille.
Mais cette maladie avait créé une crise heureuse dans l'existence du veuf. Au long de ces heures d'angoisse, il avait compris à quel point l'amour de sa fille était entré dans son cœur. Il savait maintenant qu'il n'était pas mort au monde; un lien l'y retenait, et le plus ferme de tous, celui qui rattache les générations futures aux générations présentes. Il se dévoua donc à Marie. Alors il se heurta douloureusement à son inexpérience de la vie pratique. Il ignorait tout des soins à donner à une enfant et de la direction à imposer à un intérieur. La fillette, par des fatigues continuelles, indiquait trop bien qu'elle se ressentait du trouble de la maison; celle-ci allait à vau-l'eau, le gaspillage augmentait, rien n'était tenu proprement. M. Glatte, le valet de chambre, dirigeait lui-même un désordre où il trouvait son compte, et
le malheureux René, débordé et impuissant, voyait davantage, mais pour d'autres raisons, combien était pénible l'absence d'une femme.
Un soir, on sonna, et aussitôt après, le sévère M. Glatte introduisait Mme Guitton. René eut, en la voyant, un réel élan d'amitié. Il se jeta dans ses bras en pleurant. C'était une amie d'Edmée, c'était la femme qui avait pris soin de son enfance, c'était tout son passé qui revenait à lui. Mme Guitton lui reprocha doucement de n'avoir plus reparu chez elle. Elle lui rappela que, si ses dissentiments avec M.Diamanty l'avaient tenue éloignée du jeune ménage, elle en avait vivement souffert et qu'elle avait été désespérée, à la mort de la jeune femme, de n'avoir pu entourer René, comme elle l'aurait voulu faire, de son affection toujours chaude et toujours fidèle. Elle eut des paroles si justes, si pleines de tact, si noblement émues que Delville sanglota.
— Ah! madame, s'écria-t-il, je vous assure que ce n'est point par négligence ou par oubli que je ne suis pas allé chez vous ... J'y ai pensé bien souvent, et puis, je n'ai pas osé. Je suis devenu si sauvage! Maintenant, j'éprouve une sorte de honte et de frayeur à me retrouver en société. Je ne sais que me terrer dans un coin et rester en face de moi-même, à me nourrir de ma douleur, à . . . comment dirai-je? à chercher en elle mes consolations ... Il me semble que je serais coupable vis-à-vis d'Edmée de demander des distractions hors de son souvenir . . .
Mme Guitton parla longuement. Elle expliqua à René que sa présence lui serait fréquemment nécessaire pour tant de soins à donner à Marie! Elle le supplia de venir la voir souvent, très souvent, et de
lui mener sa fille. Fanny l'adorerait; elle aimait tant les enfants!
Un après-midi, où il ne savait que devenir, René retourna donc cours Devilliers. Mme Guitton l'accueillit avec tant de chaleur et de cordialité qu'il y revint avec plaisir. Il n'était pas fâché de trouver une maison où il pût gémir à son aise. Mme Guitton lui parlait longuement du passé et de l'enfance de sa femme. Fanny ne paraissait jamais durant ces visites. Un soir, par un vague sentiment de curiosité, mêlé à un instinct de politesse, René demanda à la voir. Mme Guitton eut un sourire un peu ambigu.
Quand Fanny se présenta, Delville eut une sorte de saisissement. La petite fille dégingandée et maigre de naguère était devenue une grande et belle jeune fille. Fine, mince, avec son teint éclatant et pâle, ses grands yeux bleus, d'une douceur languissante, elle lui rappela Edmée. Il sourit tristement de cette idée. Allait-il la revoir partout maintenant, cette morte inoubliable? Il est vrai que Fanny Guitton avait, comme Edmée, un certain air délicat et un peu souffrant, un regard à la fois douloureux et résigné, et une lassitude de démarche et de gestes pleine d'humble mélancolie et de charme secret. Par un hasard singulier, elle se coiffait à la façon de Mme Delville, d'une façon auréolée et bouffante. Et puis, elle portait une robe de drap, d'un gris doux, un peu démodée, assez semblable à celles qu'affectionnait Edmée qui haïssait les couleurs criardes et n'aimait que les nuances cendrées, les beige, les vert sombre, les bleu de Prusse.
Fanny Guitton plut beaucoup à René. La souffrace l'avait affiné, et depuis son malheur, il était
devenu très sensible au son de la voix, aux mouvements, aux attitudes. Un rien le choquait et l'énervait, un rire un peu bruyant, un terme vulgaire, un geste trop brusque. Fanny fut parfaite; elle parlait avec douceur et réserve, et, très simple, révélait, dans toute sa manière d'être, une âme pudique, réticente et délicate.
Ce fut dans la détresse de Delville un foyer clair, tranquille, reposé, où il satisfaisait son goût d'une société féminine. Chez les Guitton, il se sentait aimé, entouré, cajolé; il s'habitua à y revenir souvent. Cela l'aidait à vivre. Souvent, Mme Guitton arrivait chez lui le matin; elle surveillait la toilette de Marie, donnait des ordres, inspectait la maison; ce fut elle qui soigna l'enfant, pendant une assez longue maladie; elle la prit auprès d'elle lorsqu'on la sevra. Débarrassé des soucis qui lui étaient le plus particulièrement pénibles, René chercha des distractions. Il revit quelques amis, et surtout Georges Sunhary, qui se montra aussi disposé que par le passé à l'entendre geindre, et très cordialement affectueux.
Et ainsi vint une nouvelle année . . .
La douleur âpre et tenaillante des premiers jours était devenue une tristesse lente, continue et implacable. Rien n'en arrachait complètement Delville. On l'en détachait un moment, il y retombait aussitôt après. Il allait souvent au cimetière. Ce vaste champ de pierres et d'arbres était pour lui la demeure d'Edmée. Il la sentait partout, flottante, éparse, universelle. Il lui semblait que ses cheveux, mêlés de cendre, voletaient avec la brise légère et lui caressaient le visage, que son corps souple se cambrait dans l'élancement des magnolias, aux feuilles métalliques, qu'elle
donnait aux fleurs leurs parfums, à l'herbe sa splendeur lustrée. Agenouillé devant sa tombe, il lui parlait tout bas, selon son cœur. Et au retour, il prenait une voiture pour revoir plus vite Marie. Sa fille! La seule chose qui lui restât d'Edmée, une statuette de cire rose encore informe et où il attendait chaque jour une révélation espérée, l'apparition d'une ressemblance maternelle!
Il la menait souvent chez les Guitton. Fanny s'était passionnée pour elle. Elle l'amusait pendant des heures et lui parlait longuement. Elle lui enseigna à dire «maman» et cette attention toucha René jusqu'aux larmes. L'enfant n'était jamais aussi heureuse que lorsque Mlle Guitton la pressait dans ses bras. Elle riait de plaisir. Elle sut prononcer: «Anny» avant d'apprendre «papa».
Bientôt, René passa toutes ses soirées dans la salle à manger de Mme Guitton. Il arrivait vers cinq heures, prenait le thé et restait, jusqu'au repas, morne et lâche. Quelquefois, quand Mme Guitton sortait, il restait avec Fanny. Ils causaient de la petite. Souvent, la jeune fille se mettait au piano. René lui demandait les morceaux qu'Edmée jouait autrefois. Il les écoutait religieusement, croyant voir revenir, dans les ombres du soir, cette ombre amie, partie si vite et qui avait emporté avec elle, on ne sait où, un grand morceau saignant de son cœur.
Et aux feuilles tendres du printemps succédèrent celles de l'été, plus vertes, plus larges, plus puissantes, puis celles de l'automne tombèrent, brûlées et rousses, comblant les allées d'un charnier végétal. L'hiver fut visible derrière la grille ajourée des-
branches nues; les pluies tintèrent aux vitres, avec tous leurs doigts d'eau, il neigea . . . Et il vint une troisième année, mystérieuse . . .
Cependant la vie accomplissait en René son œuvre secrète d'allégement et d'oubli. Il se sentait refoulé hors de son passé, chassé de ses souvenirs. Son âme et son être ne s'entendaient plus. L'une voulait s'obstiner aux mirages d'un bonheur évanoui, l'autre, de toutes ses forces renouvelées, aspirait à l'avenir. Et cédant peu à peu à l'influence dissolvante des jours, René s'indignait contre lui-même. Hélas! que pouvait-il opposer au poids formidable du temps entre les mains de qui l'homme n'est qu'une molle argile qu'il moule et déforme à son gré? Déjà, il avait une peine infinie à se représenter les traits de la morte. Puis son image s'effaça à ses yeux. Il distinguait à peine, dans une buée, un ovale vaporeux, des yeux sans regard; il conserva plus longtemps la silhouette de son corps, enfin elle disparut à son tour . . .
Et il vint un nouvel avril. Comme sa vie solitaire était lourde à René Delville! Un ennui sans fin le chassait de sa maison, l'expulsait des rues, le rejetait incessamment loin des amis qu'il visitait. Il ne pouvait se fixer nulle part. Une ardente frénésie le prenait, par ces soirs tièdes où la vie se fait plus accueillante et plus douce, où, dans les rues gaies, les promeneuses passent en robes claires, où les premières verdures nuancent l'air. Des odeurs caressantes glissent de groupe en groupe. Le ciel prend les tons roses et duveteux d'une chair. Des nuages voluptueux déplient leurs linges blancs. L'eau frissonnante rit au crépuscule de tous ses yeux d'or. Une sensualité délicate amollit les formes, courbe les
lignes, alourdit les parfums, fait plus pénétrantes et plus douces ces émotions, qui montent des sens et languissamment étreignent le cœur comme une souffrance et comme un plaisir.
Alors René marchait par la ville, l'âme inquiète, le corps troublé. Tout était tentation et désir. Et de tant de femmes qui passaient montaient un parfum enveloppant, une griserie amère et charmante, un trouble lourd, analogue à celui qu'exhalent les fleurs des étangs décomposés. La nuit tombait, les becs de gaz ouvraient leurs prunelles d'or sous leurs paupières de verre, l'ombre se faisait plus fraîche, on s'asseyait aux tables des cafés, et pour René, angoissé et frémissant, les femmes couvraient le monde !
Il en suivit. Tristes amours qui le dégoûtèrent de lui-même et le rejetèrent dans sa pénible solitude. Non, ce n'était pas cela qu'il cherchait! Et cependant, la brise ailée et légère comme une main qui frôle et caresse sans se poser, les chairs nues des roses ouvertes dans les paniers, les jardins onduleux, mouillés et palpitants, le mouvement de la mer, dont les eaux montaient et s'abaissaient comme des reins rythmiques, les collines, qui enveloppaient la ville de leurs gorges bleuâtres, tout rappelait à René l'éternelle séduction et l'inévitable magie féminines. Et quand il quittait la rue pour rentrer chez lui, il lui semblait pénétrer dans un sépulcre. Chaque jour, la vie lui paraissait plus lourde, plus triste, plus affreuse, une brume d'écœurement et d'ennui s'agglomérait autour de son cœur, et pourtant, il y avait dans ce brouillard une lumière, vacillante, encore biea faible et bien indistincte, mais cette lumière, c'était René qui n'osait pas tourner les yeux vers elle.
Georges Sunhary s'arrêta au coin de la Cannebière, sur le bord d'un trottoir. Une bonne odeur marine montait des éventaires où les huîtres, les moules et les clovisses s'entassaient sur des couches d'algues ruisselantes. Des citrons, posés de loin en loin, frappaient les yeux de leurs tons étincelants, qui semblaient sonores, comme un appel de trompettes.
Le petit vapeur, qui fait le service du Pharo, poussait de minute en minute son cri strident. Sunhary prit place à bord.
Comme il faisait le tour de la passerelle, un jeune homme vint à sa rencontre. Il avait une figure grasse et rose, mais ses yeux durs et les mèches retombantes de ses boucles n'avaient pas changé. Un plaid écossais chargeait ses épaules.
— Tiens, Malval, fit Sunhary, en lui serrant la main, comment allez-vous? Je ne vous reconnaissais pas. Vous avez terriblement engraissé, mon garçon.
Malval souriait.
— Eh! oui, mon vieux. Je me suis remplumé. Trois hivers de glace, de solitude et de repos, trois hivers sans ouvrir un volume. Ça m'a guéri ... Je suis très content de vous voir. Parole d'honneur! Depuis que je suis arrivé, je n'ai pas rencontré une figure sympathique, tous ces gens d'ici me dégoûtent . . .
Ils s'assirent à l'avant du vapeur.
— Oui, reprit André Malval, je vais tout à fait bien maintenant, je suis guéri! Ah! j'ai bien cru y rester! . . . J'étais mourant et je respire encore l'air de la terre, et ma pauvre Edmée dort déjà au fond du tombeau.
Sa voix se faisait amère, émue et grave. Sunhary surveillait trop ses connaissances pour avoir ignoré l'amour de Malval pour Mlle Diamanty. Il posa des questions apitoyées.
— Ah! mon cher, fit André, quand je pense à notre dernière entrevue ! Figurez-vous que nous nous étions un peu disputés, ce jour-là... Oh! pas sérieusement. J'avais reproché à Edmée de ne jamais m'avoir dit un mot de sa passion pour ce Delville. Je n'en savais rien, moi, vous comprenez, confiné comme je l'étais . . . Quand nous nous sommes quittés, je lui ait dit: «C'est la dernière fois que nous nous voyons . . .» Je ne croyais pas si bien dire !
La machine haletait. Sunhary et Malval, réunis un instant parmi des inconnus, dans l'illusion d'un voyage, éprouvaient l'un pour l'autre une sympathie loyale et vive. Sunhary comprit que Malval, étouffé par un trop lourd silence, ne demandait qu'à parler, qu'à dégorger toute sa peine. Il sut interroger le jeune homme, avec tact et avec discrétion. D'ailleurs, Sunhary avait dans tout son air réticent, froid et réservé, quelque chose qui inspirait confiance.
— Oui, dit André Malval, Edmée est morte, c'est ainsi. Mais ce qu'il y a de plus horrible, c'est qu'on pouvait la sauver et qu'on n'en a rien fait. Depuis mon retour, j'ai appris bien des choses que je n'avais jamais soupçonnées. Car enfin, on savait bien qu'elle n'avait pas de santé, que sa mère était morte de la
poitrine. Je ne comprenais pas comment son père l'avait laissé marier aussi facilement. Eh bien, ce pauvre M. Diamanty a eu absolument la main forcée, on a rendu ce mariage inévitable, tout le monde a travaillé à ce beau résultat. Ma mère même y a contribué. Mais pourquoi y tenait-on tant? Dans quel but a-t-on fait ce mic-mac épouvantable? Je n'ai pas pu le comprendre. Vous le savez, vous, Sunhary?
Georges fit un geste d'ignorance.
— Les événements douloureux, les catastrophes qu'amène la fatalité, continua Malval, nous écrasent, nous ne pouvons pas nous révolter contre eux. Il n'en est pas de même, lorsqu'ils arrivent par l'intervention de nos semblables. Pourquoi dans cette société, où nous avons le malheur de vivre, chacun n'est-il préoccupé que de s'immiscer dans les affaires d'autrui? Pourquoi tant de gens se mêlentils de faire des mariages? A quelles louches besognes d'entremetteuses se livrent-elles, toutes ces femmes soi-disant honnêtes, toutes ces désœuvrées, qui ne peuvent vivre sans respirer autour d'elles l'odeur moite des chairs unies et le relent chaud du sang versé? Dès qu'on voit quelque part un jeune homme et une jeune fille, elles accourent, toutes ces bourgeoises, attirées par une curiosité honteuse, par l'obscénité du viol, par je ne sais quoi encore! Il faut qu'elles fassent des mariages! Elles ignorent tout de deux êtres, leur passé, leurs caractères, leurs habitudes, elles ne savent pas s'ils ont en eux de quoi faire deux époux qui s'aimeront ou deux ennemis qui se combattront. Elles ne cherchent pas les parités de goût, les ressemblances d'esprit, les affinités de tempérament, non, elles ne cherchent que deux proies
à leur monstrueuse manie! Que leur importe que ces êtres que l'on enchaîne par des liens qu'ils ne pourront jamais briser, — puisque nous vivons dans une société chrétienne, — que ces êtres que l'on réduit encore en esclavage, — aujourd'hui où l'esclavage est supprimé des pays barbares, — que ces êtres se haïssent, se torturent, s'injurient, se trompent ou se battent, que leur importe qu'ils présentent à leurs enfants le douloureux et honteux spectacle de leurs querelles, de leurs divisions et de leur haine! Ah! qu'importe aux tiers tout cela! Ils ont satisfait leur plaisir, ils se soucient bien du reste! Est-ce que cela ne vous indigne pas de songer que tant d'êtres sont là dans l'ombre, prêts à nous voler notre liberté, notre bonheur, que toutes ces femmes nous guettent?
— Mais, mon cher, objecta Sunhary, nous pouvons toujours leur échapper. Dans le cas présent, le pire était que Delville et Mlle Diamanty tenaient à s'épouser.
— Il fallait les séparer, chacun les a réunis, ma mère, cette stupide Mme Alengrin, Mme de Verdolay, ma sœur même. Et puis, je ne parle pas que d'Edmée. Qui a fait marier Jeanne Ardilouze avec M. Stagay? C'est encore Mme de Verdolay. Oui, elle a osé unir cette pauvre fillette naïve, ignorante et simple, avec cet homme qu'elle savait l'amant d'une femme âgée et quand elle ne pouvait ignorer que jamais cette femme ne se détacherait de lui. Ce beau coup a fait trois victimes, cette malheureuse et douce Mme Gimpel, Mme Stagay et Stagay lui-même, car enfin, croyez-vous qu'il soit gai, cet intérieur, avec ce cadavre au milieu? . . . Mais aucun de ces êtres
singuliers ne semble se douter de la responsabilité terrible qu'il assume.
— Que voulez-vous, mon cher? Le mariage de proposition est fâcheux, mais il est nécessaire, il est le résultat de nos mœurs. Sans lui, les trois quarts des gens ne se marieraient pas.
— Si, ils se marieraient, mais avec ceux qu'ils choisiraient eux-mêmes, et sans le secours de tant de gens. Et puis, si nos mœurs sont absurdes, eh bien, il faut le changer! Mais ne voyez- vous pas que le mariage de proposition est par excellence la plaie de notre société bourgeoise, de notre société odieuse et grotesque, où nul ne vit en soi et pour soi, où chacun surveille autrui, le juge, le force à agir, met la main sur sa destinée. Et pourquoi font-elles tant de mariages, ces femmes sottes et inoccupées? Elles disent que c'est dans l'intérêt des conjoints, pour leur bien, pour Dieu, pour la morale, pour la patrie, pour la repopulation... Tarare! Fariboles! Les unes, comme Mme de Verdolay, agissent ainsi afin d'obtenir quelques cadeaux ou pour augmenter leur réputation mondaine, les autres sont poussées par la curiosité, par la vanité de se dire: «J'en étais! C'est moi qui ai fait cela!» D'autres satisfont leur besoin de domination et de tyrannie, leur sentimentalité niaise, leur imagination en même temps romanesque et corrompue, ou bien y trouvent seulement une occupation à leur ennui, une occasion de potins et de tripots.
L'animation de ses paroles colorait le visage rose d'André Malval. Il paraissait ardent et forcené. La fureur et l'indignation de sa pensée s'épanchaient en paroles fiévreuses, révoltées et colériques. Et de son
poing fermé, il menaçait l'horizon, comme s'il y apercevait la masse énorme de Mme de Verdolay ou le bilieux visage de Mme Alengrin.
— Vous avez beau chercher, répondit Malval, à une objection de Sunhary, vous aurez de la peine à trouver beaucoup de mariages qui n'aient pas eu à leur origine la présence de quelque tiers. Pour se marier, il faut un parrain comme pour être baptisé. Dans la naissance d'une union, vous découvrirez toujours une vieille dame, une femme délaissée de son mari, une veuve, une vieille fille, une religieuse, un moine ou un prêtre, tous les êtres enfin que leur chasteté obligatoire rend plus sensibles que les autres aux phénomènes amoureux! Et puis, il y a un moyen encore pour acculer les gens au mariage, c'est de déverser sur eux tant de calomnies, d'infamies et de potins, qu'ils en soient tout à fait compromis et obligés, par égard pour l'opinion, de faire ce qu'elle demande. Si vous saviez quelle réputation avait cette pauvre Edmée avant de se marier!
— Je le sais, dit Sunhary.
— Moi, toutes ces intrigues me dégoûtent, s'écria Malval. Je n'en puis plus. Je suis habitué au silence, à la solitude, à la contemplation des sommets. Je m'en irai, dès que ce me sera possible. J'avais besoin de dire tout cela, Sunhary, ça m'étranglait, j'avais besoin de le vomir!
— Que voulez- vous, Malval? Il y a là dedans ce qu'il y a dans toute chose humaine, beaucoup de mal et un peu de bien.
— Ah! mon cher, ne me dites pas qu'il puisse en sortir un peu de bien!
— Qui sait?
— Mais, vous, Sunhary, vous qui étiez présent à ces intrigues, qui, peut-être même, les avez soupçonnées, dites-moi pourquoi Mme Guitton a tant travaillé au mariage d'Edmée . . . Qu'en pensez-vous?
Sunhary eut un sourire énigmatique, et tandis que le petit vapeur abordait:
— Je n'y comprends rien, Malval, rien du tout. Mais qui sait? L'avenir peut-être nous le dira!
Le jour où Fanny avait atteint ses dix-huit ans, sa mère lui fit don d'un petit bureau dont elle lui laissa la clef, pour lui apprendre, dit-elle, à avoir de l'ordre et à enfermer ses affaires. Rien ne satisfait une jeune fille autant que la possession d'un de ces coins personnels, tiroir ou coffret, où il lui est possible de clore ses secrets, d'entasser loin des yeux curieux les objets, les paperasses et les souvenirs, qui sont comme les bibelots de sa petite âme vaniteuse, importante et sentimentale. Cela devient à la fois un herbier, une lingerie et une salle d'archives, tant il s'y amoncelle de fleurs desséchées, de mouchoirs roulés et de gants salis, de programmes de fêtes, de lettres et de billets.
Mme Guitton trouva bientôt que sa fille avait beaucoup trop d'ordre; plus rien ne traînait, et moins encore que le reste, la petite clef qu'elle n'aurait point été fâchée de découvrir pour savoir à quoi s'en tenir sur les mystères de sa fille dont, au surplus, les allures commençaient à l'intriguer.
Fanny, assez rêveuse de son naturel, montrait depuis six mois des dispositions toutes particulières à la songerie mélancolique. Parfois, elle avait des accès de gaieté, dont l'ardeur désordonnée choquait comme une fausse note. D'autres fois, elle se mettait à table, les yeux encore rougis de larmes versées. La nuit, le filet de lumière, qui passait sous sa porte, révélait une veillée tardive, sous la lueur de la lampe. Le visage de Fanny pâlit; la cernure de ses paupières semblait marquer, par son étiage bleuâtre, les progrès de l'idée qui la tracassait. Mme Guitton surveillait ces changements sans y faire la moindre allusion. Une nuit, elle se leva, en chemise, et vint coller son oreille à la porte de sa fille. Elle entendit le murmure d'une voix, qui semblait lire, puis des soupirs, un froissement de papier et enfin le bruit de la clef craquant dans la serrure du fameux bureau. Le froid des malons gagnait les pieds nus de la vieille dame. Elle regagna son lit bien décidée à éclaircir le secret insignifiant sans doute et peut-être assez niais, qui troublait l'âme encore enfantine de Fanny. Elle fureta dans tous les coins sans y dénicher le petit être de métal, qui ferait le jour dans la pénombre de cette situation. Elle finit par s'aviser que Fanny le gardait toujours sur elle, dans une poche de sa jupe.
Un jour, au moment de sortir, elle fit à sa fille une scène furieuse sur une tache qui souillait sa robe et qu'elle-même avait pris la peine d'y déposer, la veille. Elle poursuivit Fanny dans sa chambre et l'obligea à changer de vêtement sous ses yeux; la jeune fille n'osa pas sortir la mignonne clef qu'elle croyait si bien cachée. Là-dessus, on s'en alla, et Mme Guitton, laissant Fanny chez une de ses amies, revint
chez elle, et mit le nez dans les paperasses de mademoiselle sa fille. Elle y découvrit ce qu'elle soupçonnait fort d'y être: toute une correspondance amoureuse entre Fanny et un certain Clément Dassier, blanc-bec qu'elle voyait fréquemment chez les Malval. Le ton un peu puéril des lettres fit sourire Mme Guitton, mais les projets de mariage, qui revenaient dans chaque missive, l'exaspérèrent. Elle enferma le paquet dans son bureau, ainsi que quelques volumes de vers et quelques romans prêtés par ce Dassier, et ressortit pour chercher Fanny.
Le soir, quand la bonne eut servi le tilleul et qu'elle eut quitté la salle à manger, Mme Guitton, qui lisait un journal financier, tourna brusquement la tètQ vers* la jeune fille, occupée à broder une bande de pantalon.
— Ah çà, qu'est-ce donc que cette correspondance que j'ai trouvée dans ton secrétaire?
Fanny devint aussi rouge que si elle était nue; elle ne s'était point aperçue encore de la disparition de ses papiers et, ne comprenant rien à cette question, demeurait interdite et ahurie. Elle bredouilla enfin:
— Mais, maman, je ne sais pas ce que tu veux dire ...
— Ta! ta! ta! cria Mme Guitton, fais la saintenitouche maintenant. Je te parle des lettres de Clément Dassier . . .
La bande de calicot à demi ajourée tomba des mains de Fanny, avec son morceau de toile cirée.
— Tu ne réponds pas, grommela Mme Guitton. Tu as raison. Ah! tu ne t'attendais pas à cela! Les voilà, les jeunes filles d'aujourdhui! Quand je pense
à l'éducation que je t'ai donnée! ... Ah! mais, ça ne se passera pas comme ça, c'est moi qui te le dis! La frénésie de sa colère amenait dans la bouche de Mme Guitton des paroles furieuses et confuses qu'elle jetait au hasard et qui la soulageaient, au fur et à mesure que d'autres arguments se présentaient à son esprit et renouvelaient son irritation. Fanny tremblait d'épouvante, car elle savait sa mère violemment tyrannique et de main fort leste.
— Avec tout ce que j'ai fait pour toi! Tu n'es qu'une malicieuse, une dévergondée! Tu n'as ni sens moral, ni respect des convenances, ni amour pour ta mère ... Ah! ça valait bien la peine que je me saigne aux quatre veines pour te faire élever. Tu es une hypocrite, une fourbe, une menteuse. Quand je pense que depuis six mois, tu me caches cette intrigue imbécile, moi qui avais confiance en toi, moi qui te laissais libre d'aller où tu voulais, de passer des après-midi entières chez tes amies. Ah! mais c'est fini maintenant! . . . Comment! le premier freluquet venu veut te faire la cour, et tu es amoureuse de lui! . . . Dès demain, tu vas me renvoyer ce ramas de sottises à ce monsieur, et je lui écrirai, moi, et avec de la bonne encre, je t'assure. Et il me renverra tes lettres, et il cessera de s'occuper de toi, autrement, je me plaindrai à sa famille . . .
— Vous ne ferez pas cela, maman, murmura Fanny.
— Ah! non? Je me gênerai, peut-être ... Tu verras ça . . .
— D'abord, quand même vous lui diriez de ne plus s'occuper de moi à Clément, il ne vous écouterait pas, il m'aime et il veut m'épouser, et moi aussi, je l'aime, et . . .
Fanny se révoltait, Fanny répondait à sa mère. Mme Guitton n'en croyait pas ses oreilles. Elle ne se souvenait plus du tout des conseils qu'elle donnait à Edmée Diamanty, quand son père s'opposait à son mariage. La nouvelle attitude de Fanny l'indignait. Elle éclata:
— Toi, épouser Clément Dassier! Pécore, va! Jamais, entends-tu, au grand jamais, je ne permettrai ce mariage! Un garçon sans le sou, qui a deux ans de plus que toi, dont la famille est criblée de dettes, des esbrouîîeurs, sortis on ne sait d'où, des rastaquouères ruinés! Ce mariage ne se fera jamais! Et d'ailleurs, inutile de tant discuter, je connais le mari que je te destine, c'est René Delville!
Fanny ouvrit des yeux grands comme des soucoupes, et toute stupéfaite, objecta:
— Mais il est veuf!
— Et puis après? En voilà une raison! Que tu es bête, ma pauvre fille!
— D'abord, je n'en veux pas, j'aime Clément, et je lui ai donné ma parole . . .
— Ta parole, ricana Mme Guitton. Est-ce qu'on a une parole à ton âge !
Elle revint brusquement à la douceur, par une transition sans nuances:
— Écoute, ma fille, tu ne sais rien de la vie. Comme toutes les fillettes, tu t'es éprise du premier godelureau qui a fait attention à toi. Ce n'est pas à dixhuit ans que l'on peut comprendre ce que c'est que l'amour et savoir qui on aime. Quand tu n'auras plus vu ton Clément Dassier pendant huit jours, tu n'y penseras plus . . .
— Mais, maman . . .
— Laisse-moi parler. La vie n'a rien de romanesque, tu auras le bonheur d'avoir un mari qui te connaît et que tu connais depuis longtemps, René est riche, il est d'une vieille famille bourgeoise que tout le monde respecte, c'est un garçon sérieux, posé, au lieu que ton Clément Dassier est un petit coureur . . .
— Je t'assure . . .
— Eh! n'interromps pas ta mère tout le temps! Je ne peux pas placer un mot . . .
— Mais enfin, cria Fanny, pour se faire entendre, est-ce qu'il a demandé ma main, ton René!
— Non, répondit Mme Guitton, un peu gênée! Mais je ne suis pas une bête. Ce n'est pas pour mes beaux yeux qu'il est toujours ici. Je le vois venir. Il t'aime beaucoup et un de ces quatre matins . . .
Alors Fanny fut reprise d'un nouvel élan d'indignation:
— Eh bien, moi, je ne veux pas l'épouser, ce René. Je ne veux pas épouser un veuf . . . D'abord, j'aurais bien trop peur. Et puis, je n'aimerai jamais que Clément, et si tu ne veux pas que je l'épouse avant, j'attendrai d'avoir vingt et un ans, alors je serai libre et tu ne pourras plus m'empêcher . . .
— Tiens!
Mme Guitton, outrée de colère, exaspérée de cette résistance inattendue, venait de décocher à sa fille une telle gifle que celle-ci en était tombée contre le dossier du canapé, meurtrie, écrasée, sanglotante. Debout maintenant, Mme Guitton vociférait:
— Tu épouseras René, tu m'entends, et il ne sera plus question de cet imbécile. Ah! ça me servira de leçon, je te le promets, ça m'apprendra à te laisse*
aller et venir, voir tes amies et recevoir qui tu veux. Tu as mangé ton pain blanc le premier, ma petite, c'est moi qui te le dis. Oh! tu peux pleurer, si ça t'amuse! Dès demain, je lui écrirai à ce petit crétin et ne cherche pas à le revoir, autrement, je t'enferme dans un couvent jusqu'à ta majorité . . . Non, je voudrais bien voir ça qu'une mère ne puisse pas faire ce qu'elle veut d'une enfant de dix-huit ans! Tu es encore en âge d'être giflée, tu sais. Tu t'imagines peutêtre que j'ai fait tout ce que j'ai fait pour que le caprice d'une petite bécasse gâche tous mes projets? Il y a longtemps que je marche vers ce but, je . . .
Où allait-elle? Qu'allait-elle dire? Elle s'arrêta, effrayée. Dans ce flux inconsidéré de paroles, n'en laisserait-elle point échapper de terriblement dangereuses? . . . Mais Fanny n'entendait point. Elle pleurait à chaudes larmes, tenant d'une main sa joue gonflée, rouge et brûlante, dont elle sentait la douloureuse cuisson.
Désormais, sa vie fut tout autre. Autant elle était libre, tranquille, autant elle fut surveillée, tourmentée. Un perpétuel espionnage lui rendit odieuse l'existence. C'était une enquête sans fin. Sa mère ne lui laissait pas un moment de repos. Quand elle était seule dans sa chambre, Mme Guitton venait lui tenir compagnie. Aucun livre ne lui était permis, aucune correspondance tolérée. Chaque lettre lui parvenait décachetée. Mme Guitton, avec un art parfait, sut faire le vide autour de Fanny. Par des allusions désagréables, des pointes amères, parfois même des scènes brutales, elle éloigna les amies de sa fille. Elle ne l'autorisa plus comme naguère à passer des après-midi chez elles. Bientôt,
Fanny se trouva seule, abandonnée de tous, sans force, en larmes.
Mme Guitton atteignait son but. Fanny refoulée, acculée à elle-même, sans nouvelles de Clément Dassier et s'en croyant lâchement abandonnée, n'avait de ressource qu'auprès de René. Elle le voyait uniquement et fréquemment. Par habitude polie, René s'occupait d'elle. D'autre part, elle le considérait déjà comme un amoureux et peut-être comme un mari. Il lui était à peu près impossible de ne pas déverser sur lui, à la longue, tout ce qu'elle avait de tendresse disponible et, en ce moment, inoccupée. L'amour, à dix-huit ans, résiste mal à l'absence. Et Fanny, opprimée, isolée, se précipitait logiquement vers la seule consolation possible, comme une eau tumultueuse et que l'on endigue se jette avec furie vers la seule issue qui lui soit ménagée.
Un soir, Delville se présenta avant le retour de Mme Guitton. On l'introduisit, comme d'habitude, dans la salle à manger. Fanny y pleurait,toute seule. Il s'arrêta, hésitant, son chapeau à la main. Elle se leva, confuse, essuyant à la hâte ses yeux rougis.
— Je vous demande pardon, monsieur René, balbutia-t-elle, je ne vous avais pas entendu entrer . . .
— Mais vous pleurez, Fanny, dit-il, vous pleurez. . . Que vous arrive-t-il? Allons, confiez-moi vos gros chagrins. Je suis votre vieil ami.
Il lui parlait avec cet air grave et sérieux, sans moquerie et sans négligence, qui touche tant les jeunes filles. Elles se sentit attirée vers lui, d'un grand élan de confiance, et, prise d'une idée subite, le pria d'intercéder pour elle auprès de sa mère dont elle se plaignit abondamment. Elle ne savait, disait-elle,
quelle mouche l'avait piquée, mais elle subissait une tyrannie si affreuse qu'elle ne se sentait pas le courage de la supporter plus longtemps et qu'elle ne savait pas comment tout cela finirait. Au récit de ses propres malheurs, elle se remit à sangloter.
René, rapproché d'elle, l'avait prise dans ses bras, et goûtait, dans cet abandon d'un corps de femme, tout ce que cette sensation avait pour lui d'enivrant, de douloureux et d'oublié. Et il savourait de nouveau, avec un égoïsme apitoyé, la tendresse déchirante qu'il ressentait à voir souffrir, à consoler et à sympathiser avec la souffrance d'autrui. Tout cela, Edmée le lui avait donné bien souvent, mais ni sa maladie, ni sa mort ne l'avaient encore assouvi de larmes, et il venait de nouveau, infatigablement, chercher une émotion trouble et composite dans les détresses enfantines de Fanny.
En elle, il retrouvait un peu d'Edmée, quelque chose de sa pâleur, de sa grâce, de sa langueur, de sa fatigue. Chacun de nous, ici-bas, aime, non point une femme unique, mais un type idéal et s'éprend successivement de toutes celles qui s'en approchent.
Et René ne se doutait pas de la science avec laquelle la prévoyante et perspicace Mme Guitton avait préparé cette ressemblance, comprimant la gaieté de sa fille, développant cette tristesse et cette nonchalance, lui enseignant certain ton de voix, certains gestes et certaines démarches, et, d'ailleurs, il n'eût jamais osé croire que cette vieille dame affectueuse et dévouée espérait, par sa dureté envers sa fille et son despotisme insensé, provoquer les confidences de Fanny, afin qu'il retrouvât, par elle, cet attendrissement presque cruel qui, à cette heure, lui noyait délicieusement le cœur.
Fanny était à demi consolée quand sa mère rentra. René prit à part Mme Guitton et lui transmit les vœux de sa fille.
— Mon cher René, répondit-elle, je vous assure que j'ai des motifs sérieux d'en vouloir à Fanny, et que je n'agis pas ainsi pour la contrarier. Mais puisque vous voulez bien intercéder pour elle, j'userai de moins de sévérité.
René remerciait avec effusion. Mme Guitton leva la tète, et, avec un regard calme, lent, assuré, qui semblait prendre possession de Delville, elle ajouta:
— Je fais cela parce que c'est vous, mon cher René, je sais que vous vous intéressez à cette enfant
Quand il ne passait pas la soirée chez Mme Guitton, René Delville allait trouver, vers cinq heures, Georges Sunhary. Son ami était toujours prêt à l'entendre et à lui offrir du thé, du kummel et des cigarettes. Enfoui dans un large fauteuil de cuir, René aimait alors à parler de sa femme et à évoquer des souvenirs, qui se détruisaient peu à peu.
— Ah! mon vieux Georges, s'écria-t-il un jour, en prenant place devant la fenêtre ouverte, te souviens-tu de tant d'heures que j'ai passées ici à te parler de ma pauvre Edmée? La vie est infiniment triste. Ah! si j'avais pu prévoir tout ce qui est arrivé! C'est toujours la même histoire: si jeunesse savait, si vieillesse pouvait!
Sunhary fumait flegmatiquement. Un éclair de
malice, à peine visible, traversa ses prunelles ternes et grises.
— Oui, la vie n'est pas gaie. Je songe parfois, en effet, que le sort de ta femme s'est souvent débattu ici même.
René sursauta.
— Comment? Débattu?
Sunhary continua d'une voix lente, précautionneuse, comme s'il avait peur d'en trop dire:
— Mon Dieu, que de fois, en causant, tu m'as confié tes hésitations. Moi-même, plusieurs fois, *je t'ai conseillé ... de renoncer ... à ce mariage. Edmée avait si peu de santé!
Le visage de Delville se rembrunissait. Sa main brune, posée sur l'appui du fauteuil, y sautillait de manière nerveuse. Le jeune homme se leva, et d'un air ennuyé, se promena de long en large dans le salon de son ami. Il répondit enfin, presque bas et comme s'il se parlait à lui-même:
— Oui, c'est vrai. Elle n'avait pas une très forte santé! Mais qui aurait jamais pu penser qu'elle s'en allât ainsi et si vite! Je pensais que le mariage la rétablirait, la renforcerait ... On me l'avait dit . . .
— Oui, insinua doucement Sunhary . . . Boucanier!
— A propos, fit René, qui essayait de secouer les idées funèbres qui flottaient autour de lui, que devient-il, ce brave homme?
— C'est toujours un brave homme, répondit Georges, glacial. Je vais même te raconter sa dernière bonne action. Une jeune veuve que je connais, mais dont je te tairai le nom, venait de prendre un amant et craignait d'en avoir une progéniture. Elle alla trouver notre Boucanier et lui soumit son cas.
Boucanier Ta immédiatement opérée, et voilà la jeune femme sans souci . . .
— Mais c'est une honte!
— Attends la fin. La note payée, Boucanier s'en va chez sa cliente et la menace de tout raconter à sa famille si elle ne le prend pas aussi comme amant. La jeune femme terrorisée n'ose rien dire, elle accepte, et maintenant elle vit dans l'épouvante que son premier amant apprenne l'existence du second . . .
— Allons donc! Boucanier est incapable d'infamies pareilles!
— Mais, mon cher, je ne pousse point l'audace jusqu'à dire qu'il en soit capable, je me contente de te dire qu'il l'a fait.
— Eh bien, alors, c'est une crapule, ton Boucanier!
— Devenir une crapule, murmura rêveusement Sunhary, est un accident qui arrive assez fréquemment aux honnêtes gens. J'ajouterai que la réciproque n'est pas juste.
— Et les Malval? Tu les vois toujours? Moi, il y a des siècles que je n'ai plus mis les pieds chez eux.
— Je suis assez fidèle à leurs jeudis. Tu n'ignores pas qu'Isaure va épouser le lieutenant Vittaccia. Elle l'a poursuivi assez longtemps. Il s'est même passé à ce sujet un fait fort drôle. Un beau matin, M. Malval s'avisa de surveiller sa fille. Son assiduité auprès de Vittaccia lui saute aux yeux, il en croit le lieutenant responsable, court chez lui et lui dit: «Monsieur, la conduite que vous avez vis-à-vis de ma fille me déplaît infiniment. — Monsieur, lui répond l'autre, vous devriez bien le dire à Mlle Isaure, car sa conduite vis-à-vis de moi ne me plaît pas
davantage, elle me compromet ...» Du coup, le père Malval est abasourdi. Il fait ses excuses au lieutenant ... De fait, ce pauvre Vittaccia ne pouvait plus faire un pas sans rencontrer Isaure Malval. Elle l'a poursuivi jusqu'aux grandes manœuvres.
— Mais alors, pourquoi l'épouse-t-il?
— Je pense, dit paisiblement Sunhary, que c'est pour s'en débarrasser. Et puis, sans doute, M. Malval a constitué à sa fille une dot qui la fera plus légère à l'esprit de Vittaccia.
— Ah! murmura René, qui commençait à ne plus écouter son ami, je pense bien souvent à toutes les bonnes après-midi que nous avons passées là! Un jour, Mlle de Norfalk, qui nous surveillait, faillit nous découvrir, Edmée et moi, cachés au fond d'un bosquet. Jai dû m'enfuir par une issue dérobée . . . Comme c'est loin, tout ça! Comme nous étions gais alors! Dire que j'ai tant détesté cette Mlle de Norfalk! Je ne comprends plus maintenant la haine que j'avais pour elle, je me souviens d'elle avec sympathie. Après tout, c'était l'institutrice d'Edmée!
Il y eut un silence. René reprit:
— Eh bien, mon cher, que tu le croies ou non, je n'ai pas encore pu m'habituer à la mort de ma femme. Il y a trois ans qu'elle est partie, et pourtant, quand j'entre chez moi, il me semble toujours que je vais la retrouver, qu'elle va venir à ma rencontre, m'embrasser . . . C'est dur, quelquefois, de regagner sa maison, aussi je reste dehors le plus longtemps possible, je vais n'importe où . . .
— Tu vas voir tes amis . . .
— Oui, continua René, avec une naïveté étourdie, je vais chez mes amis ou bien chez Mme Guitton . . .
— Tiens, au fait, dit Georges, je ne pensais pas à te demander des nouvelles de Mme Guitton. Comment va-t-elle, la chère femme?
— Mais toujours bien, Dieu merci... Ah! elle m'a été d'un grand secours dans mon malheur! Sans elle, je ne sais pas ce que je serais devenu. Elle a un cœur comme on n'en trouve pas souvent!
— Elle aura passé sa vie en faisant le bien! René regarda Sunhary, un peu interloqué par
l'accent gouailleur de sa phrase et par le geste bouffon dont il l'accompagna, — puis passa outre sans chercher à mieux comprendre.
— Oui, c'est la femme dévouée par excellence. Je finis par être chez elle plus souvent que chez moi. Pour Marie, elle est une véritable grand'mère, et Marie avait bien besoin d'elle, car c'est délicat, ces enfants, cela demande tant de soins de toutes sortes, et moi, tu comprends, je n'y entends rien . . .
Et René, accablé par une tristesse qui venait de partout en même temps, comme l'ombre du soir, parla de nouveau:
— Vois-tu, mon vieux, je me sens affreusement désemparé, vidé, fini. Il me semble que ma vie est fermée et que rien n'y arrivera plus. Mais le plus horrible, ce sont toutes ces questions d'intérieur, les maladies de Marie à prévenir, les rhumes à soigner, les domestiques à surveiller. Jean a l'air de me seconder, je croirais plutôt qu'il augmente le grabuge et qu'il en profite. Tout cela m'use et me dégoûte! Je passe tout mon temps à lutter contre ces soucis dérisoires qui m'irritent, me lassent et me rongent !
Alors Georges se tourna vers son ami:
— Sais-tu, René, tu devrais te remarier.
La figure de Delville s'illumina, l'espace d'un éclair, d'une sorte de lumière joyeuse et reconnaissante. Mais il eut aussitôt après un rire gêné et contraint.
— Me remarier? Y penses-tu, mon cher?
— Si, si, mon cher, j'y pense, répliqua Georges. Il faut se faire une raison. Je comprends que tu n'y tiennes pas, mais tu seras obligé d'en venir là, à cause de ta fille. Comme tu le disais tantôt, un homme ne peut pas songer à tout. Bientôt, tu seras obligé de te consacrer à l'éducation de cette gosse, comment vas-tu faire? Tu ne pourras pas la laisser toujours aux mains des bonnes!
A mesure que Sunhary parlait, Delville se rassérénait. Georges savait si bien que son ami ne demandait qu'une chose: qu'on lui conseillât ce qu'en son for intérieur, il était déjà tout décidé à faire.
— Tu as peut-être raison, murmura-t-il, hypocritement. Mais ce n'est pas commode de se marier aujourd'hui. Où trouver la jeune fille qu'il me faudrait?
— Bah! avec ta fortune, tu ne seras pas en peine pour la découvrir.
— Tu oublies, mon cher, que je suis veuf et que j'ai une enfant. Bien des familles me refuseraient . . . Et puis, avec le souvenir d'Edmée que je garde dans l'âme, comment m'habituerai-je à une autre femme? Tout d'elle me déplaira et me choquera . . .
— Il en faudrait une que tu connaisses depuis longtemps.
— Depuis mon malheur, répondit évasivement René, je n'ai plus aucune relation dans le monde . . . Non, vois-tu, Georges, c'est trop difficile pour moi.
Il n'y faut pas songer. Pense un peu, si je tombais sur une femme qui n'aime pas ma petite, qui la fasse souffrir . . .
Ils jouaient tous deux la comédie. Sunhary n'ignorait rien des projets et des pensées de son ami; Delville, par un caprice timide et un peu puéril, voulait que Georges lui nommât celle à laquelle il songeait déjà. Il voulait dissimuler, derrière le conseil d'autrui, l'importance de sa décision et la responsabilité de son choix. Voyant qu'il était nécessaire de mettre les points sur les i, Sunhary dit enfin:
— Pourquoi n'épouserais-tu pas Fanny Guitton? Cette fois, René rougit violemment. Il objecta
l'âge de Mlle Guitton, mais d'une voix plus grave, et déjà toute troublée de prononcer le nom de celle qui lui tenait plus au cœur qu'il n'osait se l'avouer.
— Tu n'as pas besoin de te marier de suite, tu pourras attendre qu'elle soit plus âgée. En somme, Fanny connaît déjà ta fille, et ta fille est habituée à elle . . .
— Marie lui est déjà très attachée, avoua René, avec feu.
— Tu vois bien!
Mais Delville faisait mine d'hésiter encore; quoi, s'imaginait-on, par hasard, qu'il allait aussi promptement se décider à quelque chose qu'il appelait de tous ses vœux? C'aurait été ne point connaître son Delville.
— Alors, dit-il, tu me conseilles de me marier, mais là, sincèrement, en ami?
— Eh! oui, mon cher, je te le conseille. Que veuxtu? Tu ne peux pas toujours pleurer. La vie est plus forte que tout. Certes, nul n'a plus que toi aimé
sa femme, tu la regrettes encore, tu la regretteras toujours. Est-ce une raison pour agir comme si ta vie était finie?
— A ma place, objecta doucement René, épouserais-tu Fanny?
— Certainement, et d'autant que si j'étais à ta place, je serais toi-même, — et, en ce cas, je serais amoureux d'elle — comme tu l'es.
Delville sursauta et rougit.
— Jamais de la vie!
— A quoi bon nier? Je te dis que tu es amoureux de Fanny. Peut-être ne te l'avoues-tu pas encore. En ce cas, je t'aiderai à connaître la vérité. Car je sais fort bien à quoi m'en tenir, et depuis assez longtemps déjà . . .
L'autre se défendait plus mollement.
— Mon Dieu, je ne suis pas amoureux d'elle, comme tu le dis. Du moins, je ne le crois pas, mais je m'intéresse à cette enfant, et j'ai déjà pensé à cette union. Mais c'est si délicat pour un veuf de se remarier!
Il expliqua ses raisons. Il souffrait d'une trahison possible envers sa femme, il craignait l'opinion publique, et il ne disait pas que, par une superstition enfantine, il avait peur que son ancienne épouse se vengeât sur la nouvelle.
Sunhary l'écoutait en souriant, jugeant inutile d'user son éloquence à vaincre des scrupules auxquels René ne tenait plus que pour avoir le plaisir de se faire forcer la main. Voyant que son ami ne se décidait pas à lui donner ce plaisir, Delville avoua enfin:
— Il est certain que Fanny est bien la femme qu'il
me faudrait, douce, paisible, pas mondaine, aimant les enfants, dévouée . . .
— Et puis, mon cher, je te l'ai dit jadis, — et tu ne m'as pas compris alors, — Fanny a tout à fait le genre de beauté qui te séduit, elle est fine, pâle, languissante, elle a cet air meurtri qui attire la pitié, elle semble maladive et mélancolique, on aimerait en même temps à la faire souffrir et à la consoler. Ah! mon vieux, il y a bien longtemps que je savais que tu épouserais Fanny!
Et là-dessus, Sunhary éclata d'un rire nerveux et sec qui en disait long.
— Comment, c'est toi, Philippe ! s'écria Mme Guitton en entrant dans le salon où son frère, Me Garoutte, l'attendait. Tu t'es donc souvenu de mon jour?
Le vieux notaire leva sa tête blanche et funèbre et montra, par son naïf étonnement, qu'il ne se rappelait même pas que sa sœur eût des heures spéciales de réception.
— Non, Élodie, je ne songeais point à cela, et d'ailleurs, entre nous, les cérémonies sont superflues, et je viens te voir en frère, non en visiteur.
Que ce fût en frère ou en visiteur, Me Garoutte mettait rarement les pieds chez sa sœur, et celle-ci se demandait anxieusement la raison secrète de la démarche inattendue du notaire. Elle prit place en face de lui. Il ôtait minutieusement ses gants noirs
et les posa sur ses genoux où il les lissa un moment pour en effacer les plis. Ceci fait, il reprit gravement son chapeau haut de forme et sa canne à béquille d'argent qu'il avait déposés sur une chaise.
— Débarrasse-toi donc! dit Mme Guitton.
11 refusa. Il conservait, même dans la plus stricte intimité, cet air de solennité digne et de grandeur gênée.
— J'ai entendu par la ville, commença-t-il, certains bruits qui m'ont ému dans mon affection pour toi et dont je tiens à te faire part. Je crois qu'entre frère et sœur on se doit la vérité, et je m'en serais voulu de te laisser ignorer les conclusions auxquelles le public se livre, en ne considérant, j'en suis bien sûr, que les plus trompeuses des apparences.
Il parlait lentement, dogmatiquement, sans lever les yeux, ni remuer. Inébranlable et comme ankylosé, il avait quelque chose d'un automate qui réciterait un boniment. Aucune chaleur ne passait jamais dans ses regards sans vie, ni dans sa voix caverneuse et basse.
Mme Guitton, vive et brusque, cria:
— Ah ça! Philippe, qu'est-ce que c'est que toutes ces simagrées? Qu'est-ce que tu me chantes avec tes conclusions?
Me Garoutte daigna sourire, c'est-à-dire que deux rides se creusèrent aux coins de ses lèvres et qu'un peu d'émail jaune parut entre elles.
— Toujours la même, Êlodie, toujours impatiente et pétulante! Eh bien, je viendrai donc au fait de suite. Voici. On t'accuse un peu partout d'attirer chez toi M. René Delville dans le but de lui faire épouser ta fille.
— Je ne vois pas ce que ces conclusions ont de si terrible, dit Mme Guitton, avec un peu d'humeur. Il est impossible d'empêcher les imbéciles de parler de vous. Qu'est-ce que ça peut me faire?
— Si tu ne comprends pas, ma chère Élodie, l'importance de pareils racontars, je vais te la souligner. Tu as été trop mêlée au mariage de M. René Delville avec Mlle Diamanty pour laisser s'accréditer de pareils soupçons.
— Si René Delville se plaît à venir chez moi, je ne vais pas le lui défendre pour faire plaisir à une demi-douzaine de crétins . . .
Me Garoutte parut fort étonné du parti-pris que montrait sa sœur à ne pas écouter ses sages avis. Il en conclut que ce mariage était plus avancé qu'il ne l'avait cru, et cela le vexa doublement, d'abord parce qu'on lui avait laissé ignorer un projet qui regardait une partie de sa famille, et ensuite, à cause de la réputation d'intrigante que cela risquait de donner à sa sœur, la petite fortune qu'il savait entre les mains d'Élodie ne pouvant entrer en ligne de compte avec les importants capitaux de René.
— Ma chère amie, dit-il, d'une voix plus sourde, le souci de notre renommée nous oblige à faire un certain cas de ce que tu appelles un peu légèrement l'opinion d'une demi-douzaine de crétins . . .
Mme Guitton méditait. Assise dans un large fauteuil, elle considérait son frère, qui ne voyait pas l'expression de haine venimeuse amassée dans ces petits yeux ronds et vifs. Il continuait gravement, pesamment à parler de la respectabilité. Ce mot lui emplissait la bouche et communiquait à tout son
être une raideur nouvelle, quelque chose de plus compassé et de plus dogmatique encore.
Me Garoutte était un de ces hommes qui n'ont jamais pris conseil que d'autrui. Il n'avait pas vécu pour lui-même, mais pour incarner l'espèce de pantin social qu'on lui demandait d'être. Il avait poussé jusqu'à la nullité absolue l'anonymat que l'on réclame d'un notaire. Jamais en quittant son étude, il n'avait cessé de l'être pour devenir un homme. Son emploi à lui seul constituait toute sa personnalité. Aussi était-il universellement respecté et admiré. Et il y avait vraiment de quoi. Me Garoutte réalisait ce rêve d'être absolument dénué de la plus inoffensive originalité, il était sec comme un parchemin, implacable comme un testament, ennuyeux comme un contrat de mariage. Il n'avait pas fait un acte, ni prononcé une parole qu'un autre notaire semblable à lui n'eût pu accomplir ou proférer à sa place. Qui voyait Me Garoutte toujours vêtu de noir, solennel et funèbre, avec son chapeau haut de forme et sa canne à béquille d'argent, ne voyait pas un individu, mais le Notariat tout entier.
A mesure que Me Garoutte étalait devant Mme Guitton les principes qui devaient présider à toute espèce de conduite, il lui venait du fond de son âme violente un mépris haineux et sourd pour le mannequin que son frère figurait. Elle s'empourpra brusquement et l'interrompit:
— Écoute, Philippe, nous ne sommes pas ici pour nous faire mutuellement de la morale. Je te remercie de ta bonne intention, mais je n'ai pas celle de rien changer à ma manière d'agir. M. Delville se plaît à venir ici, je ne l'en empêcherai pas.
M0 Garoutte parut vexé et se rembrunit visiblement.
— Tu as tort, tu as tout à fait tort, je t'assure que dans ton intérêt . . .
En face de cette obstination, Mme Guitton éclata:
— Ne me parle donc pas toujours de mon intérêt, Philippe, mon intérêt, nul ne le connaît aussi bien que moi. Pendant des années et des années, tu as vécu de ton côté, ne t'inquiétant pas plus de moi que si je n'existais pas. Tu sors maintenant de ton indifférence, parce que tu as peur que la mauvaise réputation que l'on me fait, selon toi, rejaillisse sur toi-même et que tu perdes deux ou trois clients!
Cette sortie furieuse gêna Me Garoutte; il lissa doucement les poils de son haut-de-forme, geste qui indiquait chez lui une grande inquiétude.
— Même en ce cas, articula-t-il, il serait légitime que tu tiennes compte de mes paroles, puisqu'elles peuvent nuire à d'autres qu'à toi-même . . .
— Pourquoi veux-tu que je me soucie de toi, cria Mme Guitton, t'es-tu jamais soucié de moi? Tu as fait ta vie, j'ai fait la mienne. Qu'ont-elles désormais de commun? De quel droit viens-tu me demander de modifier ma conduite? Tant pis pour toi si elle te gêne! Je n'ai pas à m'en occuper. Tu as vieilli dans ton égoïsme, laisse-moi tranquille! M'as-tu jamais demandé, toi qui gagnes quatre-vingt mille francs par an et qui n'as ni enfants ni femme, si j'étais à mon aise et si je n'avais besoin de rien?
Me Garoutte fit la mine d'un homme qui a trouvé une arête dans un poisson et qui la sent en travers de son gosier.
— Mais, ma chère Élodie, hasarda-t-il, cela n'a
rien à voir avec ce qui nous occupe. Je savais que les affaires de ton mari t'avaient laissé de quoi vivre, — du moins, je le croyais. Je n'étais pas en mesure de connaître exactement tes ressources.
Mme Guitton, à la mort de son mari, avait conservé le notaire des Guitton, Me Lacreu; elle ne tenait pas à mettre son frère au courant de ses trafics d'argent; c'était là un des pires griefs de Me Garoutte contre elle, et malgré le temps écoulé, il ne le lui pardonnait pas.
Mme Guitton allait maintenant comme une jument emballée, elle s'était retenue pendant un bon moment, mais les paroles de son frère l'exaspéraient, elle prenait le mors aux dents et chargeait à fond de train dans la prudence fraternelle.
— Sais-tu une chose, Philippe? dit-elle, en donnant toute sa voix. Si dans trois mois René n'a pas épousé Fanny, nous n'avons plus qu'à nous asphyxier. Consulte mes fournisseurs. Il y a près d'un an que je n'ai pas payé une note, pas même celle du boulanger. Je vis sur mon crédit. Je dois tout, tout, le pain que je mange, le vin que je bois, l'appartement où je suis . . . Vas-tu me dire encore que je dois renoncer à ce mariage?
Me Garoutte avait les yeux tellement ronds et écarquillés qu'on l'eût pris pour la figure d'une baraque de massacre. Il assistait à la chose la plus fabuleuse que pût enregistrer son intelligence de capitaliste et de notaire: la dispersion d'un capital. Quand il eut recouvré la parole, il bêla:
— Mais . . . c'est fou . . . c'est absolument fou . . . c'est tout à fait incroyable . . . L'avenir de ta fille !
Mme Guitton était toujours lancée; elle continua en gesticulant:
— Mes rentes ne me suffisaient pas pour vivre comme j'entendais le faire. Travailler? Il n'y fallait pas songer. A quoi donc eussé-je été bonne? J'ai tout mangé pour ne pas quitter le monde où j'avais une place, pour garder une façade. C'était ma seule chance que Fanny fît un mariage riche. J'ai tout sacrifié à ce but. Je réussis. Que me reproches-tu? N'ai-je pas bien conduit ma barque? La réussite couronne l'œuvre. En ne dépensant que mes rentes, je n'aurais jamais pu vivre à Marseille où la vie est si chère. Il m'aurait fallu quitter mes relations, me retirer à Roquevaire ou à Aubagne. Fanny n'aurait jamais pu s'y marier.
Me Garoutte, ahuri, regardait son chapeau et, avec distraction, lissait son poil rebroussé et comme redressé d'horreur.
— Je suis tellement épouvanté que je ne sais que répondre ... Tu as agi comme une folle ! Tout risquer sur une chance hypothétique! Manger son capital! Et si tu n'avais pas réussi?
— Je devais réussir, dit simplement Mme Guitton, il le fallait, c'était une question de vie ou de mort . . .
— Mais, demanda le notaire, après un moment de réflexion, il y a donc longtemps que tu as commencé à entamer ton capital?
— Peu après la mort de mon pauvre mari.
— Et lorsque M. Delville a épousé la fille de Diamanty, te restait-il beaucoup d'argent?
— Je pouvais encore durer quelques années . . .
Me Garoutte leva sa tête blanche, ses yeux mornes eurent une flamme vacillante, Mme Guitton soutint
ce regard avec audace, il y eut une minute atroce d'angoisse.
— Et c'est toi qui as tout fait pour que ce mariage réussisse, cria tout à coup Me Garoutte, tu y as poussé René, tu as aidé la jeune fille, c'est toi qui faisais agir l'abbé Tacussel, Mme de Verdolay . . . On me l'a dit, je ne le croyais pas. Et tu ne pouvais pas ignorer que cette Edmée était poitrinaire . . . Tu . . .
Me Garoutte s'arrêta brusquement, il changea de couleur, il eut un mouvement de recul comme un homme qui, dans un bois, s'aperçoit qu'il allait mettre le pied sur une vipère endormie.
Cette fois, Mme Guitton courbait la tête; le regard vitreux de son frère lui faisait l'effet d'un glaçon, et elle croyait le sentir couler au long de son dos, entre ses larges omoplates. Elle vit soudain le notaire, comme frappé de panique, se lever, et se jeter vers la porte.
— Misérable, murmura-t-il, misérable!
Il laissa tomber sa canne à béquille d'argent et se baissa pour la ramasser. Son chapeau cogna un fauteuil et se hérissa tout entier.
— Je ne te reverrai plus de ma vie, balbutiait le vieil homme, haletant. Adieu. Adieu ... Ne viens pas chez moi, ne me demande rien . . . J'ai honte de toi . . .
Mme Guitton ricanait. Elle s'interposa entre la porte et son frère, pour l'empêcher de sortir.
— Non, dit-elle, tu ne t'en iras pas ainsi, j'ai encore quelques mots à te dire. Tu n'auras pas honte de moi, tu me reverras encore. Tu me ressembles trop pour me renier. Nous sommes des bourgeois,
tous deux, mon frère. Et qui me condamnera te condamnerait. Tu aimes paraître et tu aimes posséder. Moi aussi. Sais-tu de quoi tu aurais été capable si, comme moi, tu n'avais pu ni paraître, ni posséder? Tu es mon frère, Philippe, et tu me reverras volontiers parce que j'ai réussi. René est faible, je le domine, j'en fais ce que je veux, sa fortune sera la mienne. Je serai riche, je recevrai et tu viendras chez moi parce que les millions de René rejailliront sur toute la famille. Tu as honte de moi, dis-tu? Ah! Ah! Ah! tu veux rire! Ou bien tu te connais mal. Tu seras fier de ta sœur. Comme moi, tu es vil, comme moi, tu es bas, médiocre, mais tu as réussi et j'ai réussi, et le monde me saluera comme il te salue. On potine sur moi? On raconte que j'ai marié René et Edmée? Ça n'a pas d'importance! Dans un an, on n'y pensera plus, on me respectera. Tu peux cacher à tous tes sentiments intimes, pas à moi. Et d'ailleurs, n'es-tu pas un peu mon complice? Tu connaissais en somme mes revenus. Tu savais bien qu'ils ne me permettaient jamais de mener un pareil train de maison. Tu ne, m'as jamais demandé comment je m'en tirais, de peur que je te réclame un liard. Si j'ai fait quelque chose de mal, ce qui n'est pas vrai, tu es donc un peu mon complice.
— Tais-toi, balbutia M8 Garoutte, tu n'as rien fait de mal, qui te parle de ça? Je ne soupçonne rien, je ne comprends rien à tout ce pathos. De quoi serais-je le complice?
Ses mains, ridées de grosses veines saillantes et tendues comme des cordes, battaient l'air, avec l'incohérence des gestes d'un noyé. Posé sur un fauteuil de velours rouge, le chapeau de soie se hérissait tout
à son aise, et la canne, appuyée contre lui, semblait incapable de rendre encore le moindre service.
— Si tu refuses de me voir, tout le monde me jettera la pierre. On sera heureux de savoir que ma famille m'abandonne. Prends garde, si tu me lâches maintenant, je te lâcherai à mon tour quand je serai forte et en mesure de te faire le plus de mal possible; ce me sera facile, Philippe, je vais être millionnaire, je serai une puissance. Tiens-toi bien!
Elle parlait dans une ivresse lucide. Le sentiment de son triomphe la grisait. Et cette volonté implacable, acharnée, minutieuse s'imposait à Me Garoutte comme elle s'était imposée bien souvent à René. Le vieux notaire perdait devant elle le sentiment de son importance, il se sentait écrasé, annihilé par l'énergie féroce et patiente de cette petite femme ronde et grosse, aux yeux vifs et mobiles, au menton saillant, à la poitrine énorme, aux gestes nets et brusques.
Il dit enfin:
— Es-tu bien sûre que ce mariage se fasse? Mme Guitton souriait.
— René m'a demandé déjà la main de ma fille; son tuteur, M. Chevalier-Joly, viendra faire la demande officielle la semaine prochaine.
L'affaire était sûre; il n'y avait pas moyen d'en douter. Un coin d'émail jaune reparut entre les lèvres sèches de Me Garoutte, tandis qu'il s'inclinait lâchement devant sa sœur:
— Ma chère Élodie, déclara-t-il, je veux être le premier à te complimenter du mariage de ma nièce et à former des vœux pour le bonheur de cette chère enfant . . . C'est à moi n'est-ce pas, à la conduire à
l'autel, je pense que tu ne confieras cet honneur à nul autre?
— Mais c'est entendu, mon cher Philippe, je n'aurais jamais parlé de ça à un étranger avant de te le demander . . .
Et là-dessus, avant de se séparer, le frère et la sœur, affectueusement, s'embrassèrent.
Mme Guitton poussa une légère exclamation d'étonnement quand la bonne lui présenta la carte de Georges Sunhary.
— C'est bien, fit-elle, dites que j'y vais.
La veille même de ce jour, M. Chevalier- Joly était venu lui demander la main de sa fille pour son petitcousin, René Delville, et dans la conversation qui avait suivi, Mme Guitton avait appris de son futur gendre que l'un de ses témoins serait ce Georges Sunhary qu'elle connaissait pour l'avoir toujours vu, silencieux et indifférent, chez toutes ses amies, et dont c'était la première visite.
Sunhary, flegmatique, sanglé dans une redingote, attendait, assis près de la fenêtre. Les sièges, emmaillotés de housses, donnaient au salon l'aspect d'un hôpital pour meubles, où l'on panserait de linges les blessures des fauteuils et des canapés. Du plafond, pendait un sac de toile grise, qui laissait deviner les arêtes d'un lustre.
Le visiteur s'inclina gravement devant Mme Guitton, qui l'invita à s'asseoir. Il prit place sur une chaise rembourée, croisa ses longues jambes et commença d'une voix où ses intimes auraient trouvé, sans doute, une intention de gouaillerie.
— J'ai tenu à venir, madame, vous féliciter moimême du mariage de mademoiselle votre fille avec notre cher René. Comme témoin de René, il importait que je me mette en relations avec vous et que je vous assure de mon dévouement et de mon respect . . .
— Vous êtes trop aimable, monsieur.
Mme Guitton supposait bien que la visite du témoin de Delville avait tout de même un autre but, et elle attendait, vaguement étonnée.
Sunhary tira ses manchettes et continua, d'un ton plus gouailleur encore:
— C'est sincèrement que je vous félicite, madame. Vous pensez bien que comme ami intime de René, je connais mieux que personne son caractère ... Je vous assure que votre choix, madame, est excellent; votre fille sera heureuse, très heureuse. René a un cœur excellent, vous savez mieux que personne combien il a regretté sa première femme; c'est une sécurité, cela, pour une jeune fille!
René parlait fréquemment de son ami comme d'un homme merveilleusement intelligent. Mme Guitton pensa que l'affection qu'il avait pour Sunhary troublait sans doute le jugement de René et que ce monsieur, que l'on disait si fort, était privé de toute espèce de tact.
— Ce que vous me dites me fait beaucoup de plaisir, mais ne m'étonne pas outre mesure. Je connais très bien le caractère de M. Delville . . .
Elle prononça cette phrase sèchement, et avec l'air de dire à son visiteur que si c'était là le motif de sa visite, elle avait assez duré. Le croyant naïf et maladroit, elle se serait volontiers montrée plus désagréable encore, si elle n'avait pas craint de s'aliéner trop vite un garçon qui semblait avoir de l'influence sur René. D'ailleurs, Sunhary répliquait du tac au tac:
— Oh! je n'ignore pas en quelle estime vous tenez René! Il vous aime beaucoup, lui aussi. Il vous considère presque comme sa mère. Vous avez été si bonne pour lui!
Mme Guitton s'attendrit.
— Mais je l'aime aussi comme un enfant, ce bon René, je vous assure . . . J'étais la meilleure amie de sa mère, je l'ai vu naître! Quand il n'était pas plus haut que ça, il m'avait baptisé «Maton». Vous comprenez, Mme Guitton, c'était beaucoup trop long pour lui! Pendant toute sa jeunesse, il passait chez moi ses jours de congé. Il a toujours connu Fanny!
— Et c'est ce qui lui a permis de l'apprécier comme elle le mérite et de faire un de ces mariages, si rares aujourd'hui, qui font honneur à chacun des deux contractants. Évidemment, la grande fortune de Delville lui facilite le désintéressement, mais, moins riche, il eût été aussi désintéressé. La générosité est dans sa nature! Il a d'ailleurs toutes les qualités que l'on aime à rencontrer chez un homme: il est loyal, serviable, simple et bon.
Mme Guitton ne répondit pas. Elle jugeait Sunhary de plus en plus insignifiant et qu'il était fort inutile de se gêner pour un si piètre sire. C'était certainement très aimable à lui de dire tant de bien d'un ami, sans crainte d'être montré du doigt, mais
justement, ce qui aurait dû accroître sa considération pour son visiteur n'augmentait guère que son mépris. Elle avait à sortir, et elle supposait qu'en demeurant taciturne, elle ferait comprendre à cet importun Sunhary qu'il ne lui restait plus qu'à prendre la porte. Elle ignorait que l'ami de René Delville avait des moyens catégoriques pour contraindre à parler les plus obstinés au silence. Il ajouta avec une parfaite négligence :
— Il a encore une qualité qui devient de plus en plus rare de nos jours et que l'on est tout heureux de retrouver: il est reconnaissant, il n'oublie rien de ce qu'on a fait pour lui. C'est ainsi, madame, que dans l'affection qu'il a pour vous, il entre beaucoup de reconnaisance pour l'aide que vous lui avez apportée, quand il a voulu épouser Mlle Diamanty.
Mme Guitton eut un mouvement cabré où il entrait de la surprise et de l'indignation. Elle prit une physionomie particulièrement glaciale pour répondre:
— Je ne sais, monsieur, ce que vous voulez dire. Je ne comprends pas à quoi vous faites allusion.
Elle comptait que ces paroles sèches indiqueraient à cet insupportable Sunhary qu'il faisait fausse route et qu'il serait indiscret d'insister davantage sur une question peu délicate dans les circonstances présentes.
Mais Sunhary insista. Il prit un air faussement naïf et doucereusement bonhomme, qui pouvait faire illusion, quand on ne le connaissait pas beaucoup.
— Mon Dieu, madame, je suis navré de vous donner un démenti, mais peut-être avez-vous oublié que lorsque M. Diamanty refusa sa fille à René, ce fut à vous qu'il courut raconter son malheur. Vous
promîtes alors de lui faire épouser cette jeune fille. «J'en fais mon affaire», avez-vous déclaré textuellement.
Mme Guitton se sentit mal à son aise, les yeux de Sunhary la troublaient. Aigus et froids, pareils à des lames d'acier, il lui semblait qu'ils entraient en elle, qu'ils la dépouillaient de ses vêtements d'hypocrisie et de mensonge, et qu'ils la mettaient nue, tremblante, énorme, hideuse, sous des regards fureteurs, inquiets ou perspicaces. Déjà, l'impitoyable visiteur lui paraissait moins naïf et moins maladroit, une force s'imposait à elle, une force implacable et qu'elle ne soupçonnait pas, et cet homme maigre, sec, glabre, aux mèches plates, aux gestes rares, aux prunelles de diplomate, indifférentes et qui ne reflétaient rien de l'émotion, prenait à sa vue quelque chose de tortionnaire et de démoniaque, l'allure presque d'un Satan en redingote et en grosse cravate noire, allongeant, sur le tapis, des pieds cambrés et fins, dont les souliers vernis fuselaient sans doute le double sabot. Et Mme Guitton commençait à avoir peur; peut-être, jour à jour, René avait-il eu la sottise de tout raconter à son ami, et maintenant voici que sa conduite habile, prudente et sinueuse avait trouvé un témoin caché et perspicace, presque un juge. Elle s'obstina pourtant à nier.
— J'ignore, monsieur, de qui vous tenez vos renseignements. J'ai si peu dit cela à René que je l'ai dissuadé de toutes mes forces de ce mariage qui devait si mal tourner . . .
— C'est vrai, mais vous avez cédé, madame, devant l'obstination de votre futur gendre, qui vous assurait qu'il ne se marierait jamais s'il n'épousait
pas Mlle Diamanty. Devant un pareil entêtement, que pouviez- vous faire? Sinon l'aider? D'ailleurs, vous n'avez commencé à travailler pour René que lorsque votre conscience scrupuleuse (il ricana en prononçant ces mots), eut été bien persuadée qu'elle ne risquait rien à s'aventurer là dedans . . . Vous consultâtes pour cela le docteur Boucanier qui vous assura que la santé de cette pauvre petite Edmée ne courait aucun danger dans le mariage . . .
Mme Guitton avait pâli. Le calme ironique de Sunhary la glaçait et l'épouvantait. Elle ignorait où il voulait en venir, mais ce qu'elle redoutait lui paraissait se réaliser point par point. L'enchaînement mystérieux de ses actes, dont elle connaissait seule la suite, quelqu'un l'avait reconstitué. Comment cela? Delville lui-même ne savait que peu de chose. Quel hasard ou quelle prodigieuse déduction avaient mis un étranger en possession de cette cleî secrète qui ouvre les âmes et révèle le sens des gestes, des paroles et des pensées? Elle lutta cependant encore et voulut pénétrer au moins jusqu'à quel point Sunhary avait démêlé les dessous du premier mariage de René . .
— Pour vous croire bien renseigné, monsieur, vous l'êtes fort peu. Vous ignorez donc que le véritable facteur du mariage que vous me reprochez d'avoir aidé a été Mme de Verdolay . . .
— Non, je ne l'ignore pas. Mme de Verdolay, par l'entremise de ce bon abbé Tacussel, a réussi à vaincre les derniers scrupules de M. Diamanty. Edmée et Delville se rencontraient fréquemment chez Mme de Verdolay, et il était tout naturel qu'elle s'occupât d'eux. Ils se voyaient aussi chez
Mme Alengrin, chez Mme Malval. Il n'y a que chez vous, madame Guitton, qu'ils ne se rencontraient jamais. Oh! les apparences étaient bien gardées! Mais c'est vous qui aviez prié Mme de Verdolay, Mme Alengrin et Mme Malval d'inviter aussi souvent les deux amoureux, comme c'est vous qui avez placé chez M. Diamanty Mlle Eyglunent, pour faciliter leurs entrevues continuelles et les cacher au père d'Edmée . . .
A mesure qu'il parlait, la voix de Sunhary d'abord basse, insinuante, gouailleuse, flegmatique, s'élevait, devenait sèche, cinglante, incisive. Elle prenait du mordant et de l'autorité. Et Mme Guitton, terrorisée, n'osait interrompre son terrible interlocuteur qui,, de très haut maintenant, laissait tomber sur elle, comme des gouttes d'eau glacée, ses paroles âpres et dures. A travers le dédale de ses intrigues, elle ignorait elle-même ce qu'il y avait eu de licite ou de répréhensible dans ses actes, et la peur vague qu'elle conservait sous son calme de ce passé trouble, lui exagérait les phrases de Sunhary, au point qu'elle ne pensait pas qu'il n'y avait eu, en somme, au milieu de tant de démarches, rien qui fût visiblement coupable et qu'elle pouvait, sans trop de risques, laisser croire qu'elle n'avait pas été étrangère au premier mariage de son gendre.
Elle se ressaisit un peu et murmura:
— Monsieur, je ne vois pas où vous voulez en venir. Quand bien même j'aurais . . . aidé ce mariage,, qu'est-ce que cela vous fait?
— Moi, rien du tout, mais je suis très curieux de ma nature. Dites-moi donc, madame, si en protégeant sa misérable idylle, vous saviez que cela dût tuer
Edmée . . . Vous jouiez gros jeu, après tout. Si les prévisions scientifiques s'étaient trompées, si les lois de l'hérédité avaient failli, si Edmée avait vécu, hein, qu'auriez-vous fait alors, ma pauvre madame Guitton?
Il éclatait de rire. Debout, redressant sa stature maigre et fière, il considérait avec mépris la vieille dame. Quelque chose de froid, de coupant et de redoutable se dégageait de lui; il y avait, en cet homme indifférent et flegmatique, une haine tenace, la haine du mensonge, de la rapacité et de l'hypocrisie. Son intolérable regard mettait au grand jour les intentions secrètes, les plans dissimulés et les intrigues méthodiquement ourdies de Mme Guitton. Elle tremblait à son tour devant lui, comme René Delville et Me Garoutte avaient tremblé devant elle. Avec effort, en s'appuyant des deux mains aux accoudoirs du fauteuil, elle se leva. Elle murmurait:
— Je ne sais pas ... Je ne comprends pas . . . Cher monsieur . . .
Elle s'aplatissait, s'humiliait, se faisait douce. Sunhary continua:
— J'aurais voulu savoir si, en mariant René et Edmée, vous étiez bien sûre de donner un époux à votre fille . . .
Mme Guitton ranima, rappela, groupa toute son énergie, pour balbutier d'une voix défaillante:
— Ah ça ! monsieur ... me croyez-vous donc . . . capable de commettre un crime?
Sunhary pirouetta sur un talon.
— Un crime? Oh! quel vilain mot! Qu'allez-vous chercher là? Je suppose simplement que vous avez aidé votre chance, et j'en ai pour vous une grande
considération; j'admire infiniment votre conduite. Vous avez construit tout cela avec une logique remarquable.
Il raillait de nouveau. Mme Guitton voulait protester. Qu'eût-elle dit? Son silence, ses balbutiements, ses gestes courts et maladroits étaient un aveu. Les phrases par lesquelles elle eût tout nié, protesté de son honneur, de son désintéressement, expiraient sur ses lèvres. Mais d'ailleurs, à quoi eussent-elles servi? Elle put dire enfin quelques mots:
— Avez- vous parlé de ... ça à ... à René?
— Jamais de la vie! Pour qui me prenez- vous? Je tenais seulement à vous prévenir, afin que vous sachiez ceci: j'entends que René soit heureux. Vous avez voulu ce mariage; il se fait. Vous désiriez la fortune de mon ami; vous l'avez. Mais vous considérez René comme un enfant, et, dans un sens, vous avez raison. Vous serez en tiers dans ce ménage, prenez garde, vous n'y serez point seule. C'est moi qui veillerai sur les intérêts moraux d'un être que j'aime, après tout, autant qu'il m'est possible d'aimer quelqu'un. Si René est malheureux par votre faute, si vous le tyrannisez, vous me retrouverez en face de vous. Et surtout, n'essayez pas de le détacher de moi, vous n'y réussiriez point.
Et là-dessus, Sunhary salua gravement et laissa Mme Guitton effondrée et ahurie, mais satisfaite, au fond, d'en être quitte à si bon marché. Elle avait craint que ce Sunhary ne réussît, par ses machinations diaboliques, à faire rompre, au dernier moment, ce mariage, vers lequel elle marchait depuis si longtemps. Tandis qu'elle reprenait haleine, Georges
Sunhary rôdait par la ville, et tout en marchant, il se disait:
— Elle a passé un sale quart d'heure, la vieille dame! C'est bien fait. Ce sera ma seule vengeance. Pauvre petite Edmée, tout de même! N'importe, il y a un vrai plaisir à ne pas passer pour un imbécile!
Le 2 novembre de cette année-là, le soleil dissipa de bonne heure les crêpes noirs, qui s'étiraient dans le ciel. Il répandit une lueur tiède et douce et infusa à l'atmosphère transparente et laiteuse un sang doré qui la fit resplendir. Des vapeurs ambrées s'élevèrent lentement du sol et se dissolvèrent au milieu des rayons. La brume, reculant peu à peu, découvrit toute chose comme si elle révélait en chacune un monde inconnu.
M. Diamanty tourna à droite une allée qu'il connaissait bien et que décorait, à l'angle, un cyprès sombre et haut comme un chandelier de bronze noirci. Les années avaient pesé sur le vieil homme solitaire. Leur main lourde l'avait courbé vers le sol Sa tête, plus blanche, tremblait; il s'appuyait sur une canne et, par moments, toussait. Le catarrhe et les rhumatismes tracassaient sa vieillesse caduque. Sa jambe gauche raidie ralentissait sa marche.
Il y avait, au coin d'un sentier, une chapelle gothique, toute neuve, blanche, mince, qui ressemblait, en son raccourci minuscule, à une église en
miniature, et ne faisait point trop penser à la chose terriblement dure, lourde et pétrée qu'elle était réellement. Là, M. Diamanty s'arrêta, étonné. Devant la porte de fer grillagé, entre les marches et le seuil, gisait un grand amas de fleurs qu'il n'avait pas encore donné l'ordre d'y mettre.
— Qui donc, se demanda M. Diamanty, a porté tous ces bouquets?
Ce ne pouvait être que son gendre. Les deux années précédentes, il n'avait déposé aucune fleur sur la tombe de sa femme, moins par oubli que par terreur superstitieuse. Mais M. Diamanty ne lui pardonnait ni sa lâcheté, ni une négligence aussi coupable . . .
— Allons, se dit-il, je vais le mépriser un peu moins.
Son chapeau à la main, il se tenait au haut de l'escalier, hésitant à descendre. Ses lèvres murmuraient gauchement des prières habituelles, puis oubliées et réapprises maintenant. Son chagrin le refoulait dans la religion. Seul au monde, écrasé, que lui restait-il à faire? La consolatrice de tant de douleurs accueillait à présent la sienne; elle lui mettait, au fond de l'impasse noire où il végétait, une faible lueur de veilleuse, une blancheur phosphorescente d'issue.
Il entra dans la chapelle, son cœur se serra, des larmes piquèrent ses yeux, et il voyait Edmée, telle qu'elle était jadis, avec ses grands yeux cernés, sa bouche onduleuse, son teint clair. Ses cheveux d'un blond cendré lui battaient les épaules, elle souriait, et il y avait en elle quelque chose de doux comme
une caresse, de mélancolique comme le clair de lune et d'inquiétant comme la nuit . . .
Plus las, plus voûté, M. Diamanty montait les quelques marches de l'escalier, lorsqu'il vit, planté sur le sol, un jeune homme, vêtu de noir, nu-tête, qui regardait le tombeau avec un si fixe regard de ses yeux durs que, par une intuition soudaine, M. Diamanty songea qu'il était peut-être le secret dédicataire des chrysanthèmes.
L'inconnu s'effaça devant lui et le salua. Ses cheveux bruns lui tombaient sur les tempes en boucles roulées sur elles-mêmes. Il semblait méditatif et soucieux.
M. Diamanty se souvint vaguement d'avoir vu cette figure-là quelque part, et en même temps, il éprouva une vive curiosité de savoir s'il avait deviné. Il s'approcha du jeune homme.
— Je vous demande pardon, monsieur, dit-il, avec cette courtoisie qui ne l'avait jamais abandonné, de vous aborder ainsi. Cela n'est peut-être pas très correct . . . Enfin, passons. Peut-être, connaissez-vous la personne qui a ainsi fleuri le tombeau de ma fille.
Si M. Diamanty s'était trompé dans ses prévisions, il aurait certainement passé pour un fou. L'inconnu sourit à peine.
— C'est moi, monsieur, dit-il, simplement.
— Ah! merci, s'écria le vieillard, en serrant la main de son interlocuteur, avec une émotion visible. Vous ne pouvez pas vous douter du bien et du mal que cela me fait à la fois. Vous ne l'avez pas oubliée, vous! Merci, merci... Je ne vous reconnais pas, monsieur, je sais que je vous ai vu, mais je ne peux
mettre un nom sur votre physionomie . . . Ma vue a tellement baissé!
— Je suis André Malval, cher monsieur.
M. Diamanty le regarda avec plus d'attention. II retrouvait maintenant dans le visage du jeune homme les traits de l'enfant qu'il avait connu. Edmée lui parlait souvent de ce Malval comme d'un garçon très intelligent et qu'elle voyait toujours avec plaisir. Son souvenir devint plus précis.
— Mais rfavez-vous pas été longtemps malade?
— Oui, je suis guéri maintenant, je vais tout à fait bien.
Le visage de M. Diamanty eut une contraction douloureuse; n'était-il pas injuste que cet André Malval se fût guéri, tandis que sa fille était morte? Il eut peur que le jeune homme eût vu passer sur son visage l'ombre de sa pensée féroce et s'écria:
— Monsieur André, ne voulez-vous point faire quelques pas avec moi? Je suis si seul à présent! C'est une charité que de causer un moment avec le vieux bonhomme que je suis. Il me semble que je vous ai toujours connu . . . Pensez donc, jeune homme, je croyais être le seul à conserver le souvenir d'Edmée, et voici que je vous rencontre devant son tombeau . . .
M. Diamanty, cet homme froid et réservé, ne pouvait plus contenir son émotion; elle montait en lui comme une lame grosse de toute l'eau qu'elle va faire jaillir. Il eut un besoin brusque, violent, irréfléchi, de témoigner toute sa sympathie à cet adolescent, qui avait connu Edmée, de le prendre dans ses bras, de le serrer contre son cœur. Il y avait tant d'années qu'il ne s'épanchait plus! Il s'accrochait à cet André
Malval comme un noyé à une épave, il donnait le bras à cet inconnu comme à un ami; hélas! n'était-ce pas à la vie, à la vie terrible et toujours prenante, qu'il s'agrippait ainsi de toutes ses forces, sans le savoir?
— Edmée me parlait souvent de vous, monsieur Malval, vous la voyiez souvent?
— Oui, j'étais malade alors. Edmée venait me tenir compagnie. Quelles bonnes après-midi nous avons passées ensemble! Nous lisions et nous causions. Je rie les oublierai jamais!
— Merci, monsieur André, merci, s'écria M. Diamanty, comme si Malval, en se souvenant de sa fille, lui eût rendu un service personnel. Ah! ajouta-t-il, avec un éclat de colère, vous êtes ici, vous, mais son mari n'y a plus mis les pieds, au cimetière!
— Le voyez-vous quelquefois? demanda timidement André.
— Jamais, jamais, sauf le jour de l'An où il me mène sa fille . . .
— Pourtant, votre petite-fille aurait été une consolation pour vous.
— C'est moi qui ai refusé de la voir, dit M. Diamanty. A quoi bon? Je ne peux plus être consolé! A mon âge, jeune homme, on ne cherche ni consolation, ni oubli. Et puis, pourquoi s'attacher encore? Cette enfant mourra jeune sans doute, comme sa mère, comme sa grand'mère. S'attacher à elle, l'aimer? Pour assister peut-être une fois encore à cette effroyable tragédie? Ah! non!
Ils allaient par de petits chemins qui serpentaient, entre des touffes d'herbes jaunies, des saules et des
cyprès. Et le soleil jaune et pâle versait une tiède indifférence sur ce charnier invisible et présent.
M. Diamanty radotait un peu; il en revenait toujours à la fidélité de Malval, au culte de la morte et à la négligence de Delville.
— Et pourtant, Malval, vous n'étiez qu'un ami.
— L'amitié est le plus durable des sentiments, cher monsieur, et entre homme et femme, elle est particulièrement vivace. Il y a en elle de l'amour et de la tendresse dans ce que l'un et l'autre ont de plus pur, et aucune rancœur n'empoisonne les regrets et les souvenirs qu'elle laisse.
Ils marchaient toujours côte à côte. Étranges compagnons! Ignorants l'un de l'autre quelques heures avant, réunis par le hasard, ils allaient maintenant dans l'humidité des sentiers mousseux, tout entiers au souvenir d'un passé déchirant. Ils se sépareraient tantôt pour ne plus se revoir peut-être, mais pour l'instant, ils étaient prêts à se confier leurs pensées les plus intimes.
Le champ des morts, infécond et bruissant, descendait en pentes douces. On apercevait, au delà des branches déchiquetées, de longues étendues de ville bleue. Les fumées couraient vers la mer, tournoyantes et rapides, à gros bouillons. Anneau par anneau, elles se déroulaient hors des minces cheminées d'usines, rouges et noires.
Le vieillard et le jeune homme revinrent sur leurs pas.
M. Diamanty parlait de l'enfance d'Edmée, racontait des anecdotes, les bons mots qu'elle avait dits à cinq ans. André le trouvait maintenant un peu ennuyeux.
— Ah! mon cher ami, conclut le vieillard, si vous saviez quel bien ça me fait de parler un peu d'elle! Il y a si longtemps que je n'en ai soufflé mot à âme qui vive!
Puis, soudain, prudemment, précautionneusement, il demanda:
— Avez-vous entendu parler d'un projet de mariage de mon gendre?
Malval fit oui, de la tète.
— Avec Mlle Guitton?
— Je puis même vous assurer que c'est une chose entendue. M. Chevalier-Joly a fait la demande, il y a peu de jours. Ils se marieront dans les premiers jours de janvier.
— Ah! dit M. Diamanty, profondément blessé! Et il ajouta tout bas: «Ma pauvre Edmée!»
— Est-ce que Mme Guitton n'avait pas eu une grande influence dans le mariage de René avec votre fille?
— Hélas, oui. C'est elle qui a tout fait! Sans elle, j'aurais convaincu Edmée... et elle vivrait encore!
— Mme Guitton avait peut-être un plan . . .
M. Diamanty tressaillit. Les deux hommes se regardèrent. Le vieillard s'arrêta et mit sa main sur le poignet de Malval.
— Il ne faut pas avoir une pensée semblable, non, André, ce serait trop horrible!
Ils se dirigeaient vers la sortie. Ni l'un ni l'autre ne parlaient.
Au seuil, André Malval serra la main de M. Dia manty.
— Adieu, monsieur, je repars pour la Suisse dans huit jours.
— Mon cher enfant, je vous souhaite d'être heureux, vous en êtes digne . . .
Il hésita un moment, puis laissa tomber:
— Adieu, André.
Le jeune homme s'en alla. M. Diamanty, resté seul, eut un serrement de cœur. Cet homme, dont tout s'était arraché, éprouva une douloureuse émotion à voir disparaître cet étranger. Mais cet étranger conservait pieusement le souvenir d'Edmée, il la portait vivante en lui, et en le quittant, n'était-ce pas un peu d'Edmée que M. Diamanty se séparait encore?
C'est de nouveau, dans la nef flamboyante de Saint-Xavier, la solennité et la pompe de ce qu'on appelle, dans l'argot mondain, «un beau mariage». Les larges voitures encombrent la rue, où cornent perpétuellement les trompes bruyantes des tramways. Les cochers, descendus de leurs sièges, fraternisent et causent, attroupant l'attention d'une foule de badauds, qui s'en va examiner curieusement les deux puissants chevaux du coupé nuptial, ornés au front d'une cocarde blanche et de fleurs d'oranger, qui sont pour eux la plus amère des ironies. Sur le tapis rouge qui, du seuil de l'église, descend jusqu'au trottoir, on voit des marques poussiéreuses de pieds, aussi distinctes que l'empreinte de Vendredi sur le
sable de l'île déserte. Quand on ouvre une porte, des bouffées de musique s'échappent au dehors.
Au fond de l'église, les buissons de cierges font une herse d'or. Il y a des forêts de palmiers. L'encens fume. L'orgue s'ébranle, comme une lourde machine que l'on met en marche, et de crescendo en crescendo, monte vers une glorieuse explosion. Sur des chevelures multicolores, sur des nuques penchées, les chapeaux des femmes étalent leurs oiseaux, leurs fleurs, leurs fruits, leurs feuilles, comme s'ils devaient servir à des études comparées de zoologie ou de botanique. On entend un long grincement de chaises remuées, des accès de toux, puis un silence progressif.
L'abbé Tacussel parle.
Il a béni l'union de René Delville avec Edmée Diamanty, il bénit la seconde, et il bénira de même la troisième, si René redevient veuf et se remarie. Les mêmes termes latins et français reparaissent, encadrés de longues phrases, qui ont l'air de ramper et qu'accompagnent des gestes onctueux et lents. Les joues de l'abbé se creusent. Il savoure lui-même les éloges qu'il adresse aux deux familles. Il évoque la grande figure de Tobie. Ses mains planent. René écoute d'un air distrait, il a déjà entendu cela, mais Fanny est toute émue, elle a les yeux mouillés, et Mme Guitton tamponne les siens.
L'abbé Tacussel remonte vers l'autel. L'orgue ronfle de nouveau. La messe commence. On croirait difficilement que quatre ans ont passé, tant cette nouvelle cérémonie est identique à la première. La même assistance y figure, aussi curieuse que jadis, bien qu'elle ait eu le loisir d'assister depuis à des centaines de mariages. Cette vieille dame hideuse et
peinturlurée, qui manie là-bas un livre de messe monumental, c'est l'éternelle Mme Laxague. Elle est seule maintenant, elle ne voit plus sa fille. L'ancien ami de table d'hôte, qu'elles poursuivaient toutes deux de leurs assiduités, s'est décidé à faire quelque chose pour Claire. Il n'est pas allé jusqu'à l'épouser, il se contente de l'entretenir. Et Mme Laxague, privée de cette enfant éhontée, va clabauder contre elle dans les salons, plainte entourée et consolée par des dames très grosses, très vieilles, qui ressemblent aux Pyramides et qui, à elles toutes, ont peut-être bien quarante siècles. Voici Mme Malval, inquiète et bavarde; on vient de lui apprendre que la dot de Mlle Fanny consistait en un capital fort respectable de dettes, et cela lui fait un vrai plaisir de le savoir. Il y a, à ses côtés, Mme Armand Féline, enceinte pour la huitième fois et plus ahurie que jamais, comme si elle n'avait pas encore bien compris à la suite de quels actes mystérieux elle se trouve amenée, un beau jour, à déposer sur le monde, qui s'en passerait facilement, un petit Félineau. Mlle de Norfalk, toujours couperosée, mais effroyablement distinguée, et qui a enfin mis la main sur les enfants de Clémence, leur adresse, dans toutes les langues, de sévères admonestations sur leur façon d'être sincères, naturels et gais. Mme de Vittaccia, un peu plus loin, inattentive à la cérémonie, espionne son mari, maintenant capitaine, et qui se trouve, à son gré, beaucoup trop voisin de Mme Junot-Kapry, en deuil de sa belle-mère, et qui est plus ensorcelante que jamais dans le noir de son vêtement. Les demoiselles Eyglunent, réconciliées depuis longtemps avec Mme Guitton, à qui elles n'ont pas osé battre froid plus d'un trimestre, se répandent
de droite et de gauche, se multiplient. On les voit dans tous les groupes, glissant un mot, un renseignement, une question. On ne croirait jamais qu'il n'y en a que trois, et qui n'ont tout de même pas le don d'ubiquité. Mme de Clairdichard, avec son air de vieille fée, prie à tour de bras, comme un moulin de temple bouddhiste, et honore de son voisinage immédiat Mme Dampierre, qui se cambre derrière la famille des nouveaux mariés, fière de son mari député depuis quelques mois et presque réactionnaire. Mme Alengrin, jaune comme une lettre d'amour abandonnée au fond d'un tiroir, essuyé d'une main gantée ses sourcils rares et s'attendrit sur l'union sentimentale de ces jeunes êtres.
Mme Yssertèze ricane; elle a appris, — par qui donc? le diable seul le sait! — la légère intrigue de la mariée avec Clément Dassier; elle donne à cette anecdote une importance ridiculement exagérée et la raconte, avec force détails apocryphes, à qui veut l'entendre. Mme Bergeon, fanée et blêmie, l'écoute d'une oreille distraite. Mme Chironnier hausse ses pesantes épaules, elle connaît l'histoire mieux que personne, car c'est elle qui console le jeune Dassier des abondants trésors de sa chair mamelue. Et puis on voit M. Pulverail, ruine hideuse et croulante, qui s'étaye à une des colonnes de l'église; il est seul maintenant, sa femme est morte, il traîne partout son catarrhe, et ce vieillard tremblant et désœuvré, aux joues tombantes, au front scarifié de rides, aux yeux doublés de poches, fréquente plus que jamais le monde, dont le vain tumulte apaise momentanément son incurable ennui. Dans un coin, timide, effacée, se dissimule Mme Stagay, si pâle, si indécise qu'on
la dirait toujours poursuivie par l'ombre tragique de Mme Gimpel. Près des portes, les hommes chuchotent. On entend craquer les souliers vernis. Le docteur Boucanier est présent, il tient à montrer à Mme Guitton sa reconnaissance du succès qu'elle lui a fait dans la ville, en remerciement d'un petit service qu'il lui avait rendu jadis. M. Malval, à son habitude, a les poches pleines de journaux dont les bords dépassent; on le sent impatient d'en reprendre la lecture, et il trépigne, trouvant la cérémonie bien longue. M. Stagay, rouge et court, s'embusque dans un coin, la tète basse et combative, dans l'attitude hargneuse d'un sanglier forcé et qui fait face à une meute; depuis la mort de sa cousine, il se croit sans cesse entouré d'ennemis, insaisissables et acharnés, qui fouillent et rongent sa vie sans relâche. Roger Malval bâille, il a une tëtQ verdâtre et usée, passée au laminoir des nuits de jeu et des nuits de noces; criblé de dettes, il travaille à renouer son intimité avec Delville, dont la poche était toujours pleine de louis aisément accessibles. Léonard Mittre lui-même est là, il se balance, se dandine, fait des grâces et communique des remarques intempestives et saugrenues à son voisin, Clément Dassier, le seul être au monde qui admire Mittre et que son chagrin a rejeté vers la poésie, où son inaptitude totale à trouver même des assonances lui montre un grand homme dans Léonard Mittre dont les versiculets ont au moins des rimes. Mais, ce jour-là, Dassier n'écoute guère son maître et ami. Sous ses cheveux châtains, un peu longs et très plats, sa mince figure puérile, tachée de taches de rousseur, se crispe d'angoisse et de colère impuissante. Ses paupières, fripées par les
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soins de Mme Chironnier, ont peine à retenir deux larmes, deux grosses larmes uniques et parallèles, qui sont la mesure exacte de sa souffrance. Il les essuie furtivement du doigt. Dans tout être, se répand une tristesse lâche et veule qu'il prend pour une grande douleur et dont il est très fier. Fanny, qu'il a rencontrée chez les Malval quelques jours avant, l'a tant supplié de venir à son mariage, qu'il n'a pas osé refuser, mais il rage, et il se demande s'il ira ou non à la sacristie . . .
La cérémonie se déroule en soir ordre prévu; la messe s'achève. La nouvelle Mme René Delville suit son mari expérimenté, qui l'entraîne vers l'autel de la Vierge; elle y fait hommage de son bouquet qu'elle laisse, en guise de P. P. C. . . . Où vont-ils tous ces frais bouquets de jeunes filles à la veille de métamorphoses organiques, où vont-ils tous ces bouquets blancs, ingénus et purs, qu'on abandonne sur les autels comme les épaves de tout un naufrage de candeur? Les sacristains seuls le savent, mais c'est un secret qu'ils ne disent pas.
On se bouscule maintenant dans le couloir de la sacristie, on s'écrase, on se cogne contre les murailles, on piétine des robes. On se faufile entre des cabines, qui servent de confessionnaux. Puis, au bout du corridor, Fanny Delville accueille la foule, toute rougissante et intimidée, René rayonne. A quatre pas, derrière lui, Sunhary sourit et examine les visages qui passent. Il lit ce qui y est écrit en caractères nets, mais visibles pour lui seul. Plus loin, M. Chevalier- Joly grimace des sourires, d'un visage jauni et ramassé, comme celui de ces magots japonais que l'on monte en manche de canne; Me Garoutte, en habit.
a l'air de conduire un deuil. Et les gens défilent, saccadés, rapides, comme dans un cinématographe; chacun se presse, avec ses tics et son ridicule. Sunhary a bien envie de rire, jamais l'humanité ne lui a paru aussi bouffonne. Mme Malval pose trois questions à la hâte et s'esquive, elle a sur les talons les Eyglunent qui dansent sur place et crient comme trois mouettes; Mme Féline ouvre ses yeux ahuris devant Fanny et a l'air de se demander si tous les gens mariés ont des gestes semblables à celui par lequel son mari, chaque année, la gratifie d'un avorton nouveau; la barbe d'Armand Féline flambe comme un orage rouge d'où jaillit une pluie de paroles. Il s'attarde, le reste du troupeau affamé et qui entend sonner partout l'heure des repas, le pousse et l'emporte.
A d'autres, à d'autres! Vite, il faut manger! Mme Laxague minaude. Mme Yssertèze ricane, Mme Chironnier serre la jeune femme contre ses seins énormes, cuirassés de joyaux sauvages, Mme Bergeon fait la moue, Mme Alengrin pleure d'attendrissement, elle n'a pas le temps, le flot court sur elle, l'arrache aux bras de Mme Guitton, la refoule vers la porte de sortie. Mme de Vittaccia file au galop, suivie de son mari dont les éperons sonnent. Mme Junot-Kapry donne à Delville une poignée de main trop affectueuse, trop insistante et comme receleuse de promesses sensuelles. A-t-elle envie de mordre aussi, de ses jolies quenottes blanches, dans la grosse fortune du nouveau mari? Mme Stagay fuit, M. Stagay la pourchasse, la tête en avant. Une dernière bousculade amène le docteur Boucanier, la bouche en cœur et qui distille des louanges pois-
seuses, M. Mal val, son fils, Clément Dassier qui bafouille, Mittre qui balance ses bras comme pour réciter un épithalame, M. Pulverail qui titube et manque s'écrouler sur Mme de Clairdichard, qui chevrote et grince comme une porte mal huilée, et sur la belle Mme Dampierre. Et Sunhary enrage de revoir cette foule. Les voici, toutes ces faces qui se pressaient au mariage d'Edmée, les voici, tous ces êtres qui sont entrés brutalement dans la vie d'Edmée, qui y ont porté leur fatalité inconsciente et dont les jours de la jeune femme ont dépendu! Et tandis que les derniers complimenteurs arrivent, Sunhary médite.
Ah! se dit-il, si André Malval était ici, comme il s'indignerait et comme il aurait raison de s'indigner contre tous ceux qui s'entremettent et qui sont les agents néfastes de la Fatalité! Et pourtant, non, songe-t-il, après un moment de réflexion plus aiguë, il ne s'agit pas, comme l'a dit Spinoza, de s'indigner, ni de s'étonner, mais de comprendre. La vision de Malval est passionnée, donc courte et fausse. Malval a tort. Les tiers sont indispensables. Et de qui donc est-ce la faute? Notre monde est si compact, si plein, que chacun de nous dépend de tous les autres, que nos influences sont infinies, que chacune de nos actions, chacune de nos pensées même ont des retentissements lointains et des échos inattendus. L'homme n'est point isolé et libre dans le vaste monde, il communique avec tous, et tous le dirigent. Il n'y a pas de faits uniques, sans motifs et sans conséquences. Les êtres sont des marionnettes que des fils secrets relient entre elles. Dès que l'un fait un geste, les autres bougent. L'histoire humaine, c'est l'histoire des tiers. Et que je ne me vante pas de ne pas en faire
partie! Que l'on ne me dise pas que l'apathie la plus absolue puisse nous faire échapper à la loi commune! J'ai ma part de responsabilité, moi aussi, dans la mort d'Edmée! Les uns l'ont par leurs actes volontaires ou inconscients, les autres par leurs bavardages, leurs potins, la légende malveillante qu'ils créèrent autour de Mlle Diamanty, moi je l'ai par mon refus d'agir et par mon silence. Introduit par le hasard dans une action qui se tramait et dont seul au monde j'ai compris le sens et les conséquences, j'eusse pu l'empêcher. Si j'avais averti à temps M. Diamanty, peut-être ne serait-il rien arrivé . . . Ma curiosité, ma vanité de prophète, mon indolence, ma peur de me mettre au milieu m'ont empêché de le faire et m'ont jeté en pleine responsabilité. Moi aussi, je suis un tiers. Dans cette réunion innocemment coupable, j'ai ma place. Rien ne se règle que par les tiers. Les relations des êtres entre eux sont complexes et si singulières que les intéressés partagent en toute chose leur destin avec ceux qui en sont désintéressés, et que ceux qui n'ont rien à voir dans un événement y ont autant de part que ceux pour qui c'est une question de vie ou de mort! Et d'ailleurs, les hommes que j'appelle des responsables, en quoi sont-ils responsables de cette responsabilité? Ils obéissent à des causes qu'ils ignorent et qu'ils subissent, à des lois qui leur sont inconnues et dont ils sont les jouets dociles. Puisque tout les détermine, à leur tour, ils déterminent autrui. Tout cela est l'amusement d'une divinité ironique, ou, peut-être, le jeu de l'inconscient.
Maintenant Me Garoutte, M. Chevalier-Joly entouraient Mme Guitton et la félicitaient; René causait avec Fanny, tous les autres parents s'inclinaient avec
respect devant la vieille dame, très bas, humblement et lâchement, chacun lui souriait, puisque, enfin, elle était riche, et elle, glorieuse, rayonnante et cramoisie, la bienveillance aux lèvres, accueillait, comme une reine, en même temps affable et hautaine, cette cour empressée et servile, et, le cœur gonflé de joie, remerciait la Providence de lui avoir donné ce jour de triomphe qui avait été le rêve secret, douloureux et tenaillant de toute sa vie!
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