‹ L'école des marisChapitre 14 sur 60 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ISABELLE, SGANARELLE

ISABELLE bas en entrant. J'ai peur que mon amant, plein de sa passion,

N'ait pas de mon avis compris l'intention;

Et j'en veux, dans les fers où je suis prisonnière,

Hasarder un qui parle avec plus de lumière.

SGANARELLE. Me voilà de retour.

ISABELLE. Hé bien?

SGANARELLE. Un plein effet

A suivi tes discours, et ton homme a son fait.

Il me voulait nier que son coeur fût malade :

Mais lorsque de ta part j'ai marqué l'ambassade,

Il est resté d'abord et muet et confus,

Et je ne pense pas qu'il y revienne plus.

ISABELLE. Ah! que me dites-vous? J'ai bien peur du contraire,

Et qu'il ne nous prépare encor plus d'une affaire.

SGANARELLE. Et sur quoi fondes-tu cette peur que tu dis?

ISABELLE. Vous n'avez pas été plutôt hors du logis,

Qu'ayant, pour prendre l'air, la tête à ma fenêtre,

J'ai vu dans ce détour un jeune homme paraître,

Qui d'abord, de la part de cet impertinent,

Est venu me donner un bonjour surprenant,

Et m'a, droit dans ma chambre, une boîte jetée

Qui renferme une lettre en poulet cachetée.

J'ai voulu sans tarder lui rejeter le tout;

Mais ses pas de la rue avaient gagné le bout,

Et je m'en sens le coeur tout gros de fâcherie.

SGANARELLE. Voyez un peu la ruse et la friponnerie! ISABELLE. Il est de mon devoir de faire promplement

Reporter boîte et lettre à ce maudit amant;

Et j'aurais pour cela besoin d'une personne...

Car d'oser à vous-même...

SGANARELLE. Au contraire, mignonne,

C'est me faire mieux voir ton amour et ta foi;

Et mon coeur avec joie accepte cet emploi ;

Tu m'obliges par là plus que je ne puis dire. ISABELLE. Tenez donc.

SGANARELLE. Bon. Voyons ce qu'il a pu l'écrire. ISABELLE. Ah ciel ! gardez-vous bien de l'ouvrir. SGANARELLE. Et pourquoi ?

ISABELLE. Lui voulez-vous donner à croire que c'est moi?

Une fille d'honneur doit toujours se défendre

De lire les billets qu'un homme lui fait rendre.

La curiosité qu'on fait lors éclater

Marque un secret plaisir de s'en ouïr conter;

Et je trouve à propos que, toute cachetée,

Celte lettre lui soit promptement reportée,

Afin que d'autant mieux il connaisse aujourd'hui

Le mépris éclatant que mon coeur fait de lui,

Que ses feux désormais perdent toute espérance

Et n'entreprennent plus pareille extravagance. SCANARELI.E. Certes, elle a raison lorsqu'elle parle ainsi.

Va, ta vertu me charme et ta prudence aussi;

Je vois que mes leçons ont germé dans ton âme,

Et tu te montres digne enfin d'être ma femme. ISABELLE. Je ne veux pas pourtant gêner votre désir.

La lettre est dans vos mains, et vous pouvez l'ouvrir. SGANARELLE. Non, je n'ai garde; hélas! tes raisons sont trop bonnes;

Et je vais m'acquitter du soin que tu me donnes,

A quatre pas de là dire ensuite deux mots,

Et revenir ici te remettre en repos.

Page 1