‹ L'école des marisChapitre 26 sur 60 · ACTE II , SCENE XIV · texte numérisé non relu

ACTE II , SCENE XIV

SGANARELLE. Pauvre garçon 1 sa douleur est extrême.

Venez, embrassez-moi, c'est un autre elle-mc'me.

Et qui, pour un dessein dont je"l'ai fort blâmée,

M'a demandé ma chambre, où je l'ai renfermée. SGANARELLE. Comment?

ISABELLE. L'eût-on pu croire? Elle aime cet amtnt

Que nous avons banni.

SGANARELLE. Valère?

ISABELLE. Éperdument,

C'est un transport si grand, qu'il n'en est point de même;

Et vous pouvez juger de sa puissance extrême,

Puisque seule, à cette heure, elle est venue ici

. Me découvrir à moi son amoureux souci,

Me dire absolument qu'elle perdra la vie

Si son âme n'obtient l'effet de son envie.

Que depuis plus d'un an d'assez vives ardeurs

Dans un secret commerce entretenaient leurs coeurs ;

Et que même ils s'étaient, leur flamme étant nouvelle,

Donné de s'épouser une foi mutuelle...

SGANARELLE. La vilaine !

ISABELLE. Qu'ayant appris le désespoir

Où j'ai précipité celui qu'elle aime à voir,

Elle vient me prier de souffrir que sa flamme

Puisse rompre un départ qui lui percerait l'âme ;

Entretenir ce soir cet amant sous mon nom

Par la petite rue où ma chambre répond ;

Lui peindre, d'une voix qui contrefait la mienne,

Quelques doux sentiments dont l'appât le retienne,

Et ménager enfin pour elle adroitement

Ce que pour moi l'on sait qu'il a d'attachement. SGANARELLE. Et tu trouves cela...

ISABELLE. Moi, j'en suis courroucée.

Quoi! ma soeur, ai-je dit, êtes-vous insensée?

Ne rougissez-vous point d'avoir pris tant d'amour

Pour ces sortes de gens qui changent chaque jour,

D'oublier votre sexe, et tromper l'espérance

D'un homme dont le ciel vous donnait l'alliance?

SGANARELLE. II le mérite bien; et j'en suis fort ravi.

ISABELLE. Enfin de cent raisons mon dépit s'est servi

Pour lui bien reprocher des bassesses si grandes,

Et pouvoir cette nuit rejeter ses demandes :

Mais elle m'a fait voir de si pressants désirs,

A tant versé de pleurs, tant poussé de soupirs,

Tant dit qu'au désespoir je porterais son âme

Si je lui refusais ce qu'exige sa flamme,

Qu'à céder malgré moi mon coeur s'est vu réduit;

Et, pour justifier cette intrigue de nuit,

Où me faisait du sang relâcher la tendresse,

J'allais faire avec moi venir coucher Lucrèce,

Dont vous me vantez tant les vertus chaque jour :

Mais vous m'avez surprise avec ce prompt retour.

SGANARELLE. Non, non, je ne veux point chez moi tout ce mystère.

J'y pourrais consentir à l'égard de mon frère :

Mais on peut être vu de quelqu'un du dehors;

Et celle que je dois honorer de mon corps

Non-seulement doit être et pudique et bien née,

Il ne faut pas que même elle soit soupçonnée.

Allons chasser l'infâme; et de sa passion...

ISABELLE. Ah ! vous lui donneriez trop de confusion ;

Et c'est avec raison qu'elle pourrait se plaindre

Du peu de retenue où j'ai su me contraindre :

Puisque de son dessein je dois me départir,

Attendez que du moins je la fasse sortir.

SGANARELLE. Hé bien ! fais.

ISABELLE. Mais surtout cachez-vous, je vous prie,

Et, sans lui dire rien, daignez voir sa sortie.

SGANARELLE. Oui, pour l'amour de toi je retiens mes transports :

Mais, dès le même instant qu'elle sera dehors,

Je veux, sans différer, aller trouver mon frère :

J'aurai joie à courir lui dire cette affaire.

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