LA SITUATION SE COMPLIQUE OE PLUS EN PLUS
Marchant l'un près de l'autre, se contentant de regarder, puisqu'ils ne pouvaient causer, ils étaient arrivés à un coude de la petite rivière, au-dessus de laquelle se penchaient de grands arbres , disposés comme un berceau naturel d'une rive à l'autre, lorsque, soudain, Godfrey s'arrêta.
Cette lois, c'était lui qui montrait à Carèfinotu un animal immobile, en arrêt au pied d'un arbre, et dont les deux yeux projetaient alors un éclat singulier.
« Un tigre! » s'écria-t-il.
11 ne se trompait pas. C'était bien un tigre de grande taille, arcbouté sur ses pattes de derrière, écorchant de ses griffes le tronc de l'arbre, enfin prêt à s'élancer.
En un clin d'œil, Godfrey avait laissé tomber son sac de racines. Le fusil chargé passait dans sa main droite, il l'armait, il épaulait, il ajustait, il faisait feu.
« Hurrah! hurrah! » s'écria-t-il.
Cette fois , il n'y avait pas à en douter : le tigre , frappé par la ball.e , avait fait un bond en arrière. Mais peut-être n'était-il pas mortellement blessé, peut-être allait-il revenir en avant, rendu plus furieux encore par sa blessure!...
Godfrey avait soit fusil braqué, et de son second coup menaçait toujours l'animal.
Mais avant que Godfrey n'eût pu le retenir, Carèfinotu s'était précipité vers l'endroit où avait disparu le tigre, son couteau de chasse à la main.
Godfrey lui cria de s'arrêter, de revenir!... Ce fut en vain. Le noir, décidé, même au péril de sa vie, à achever l'animal, qui n'était peut-être que blessé, ne l'entendit pas ou ne voulut pas l'entendre.
Godfrey se jeta donc sur ses traces...
Lorsqu'il arriva sur la berge, il vit Carèfinotu aux prises avec le tigre, le tenante la gorge, se débattant dans une lutte effrayante, et, enfin, le frappant au cœur d'une main vigoureuse.
Le tigre roula alors jusque dans le rio. dont les eaux, grossies par les pluies précédentes, l'emportèrent avec la vitesse d'un torrent. Le cadavre de l'animal, qui n'avait flotté qu'un instant à sa surface, fut rapidement entraîné vers la mer.
Un ours! un tigre! Il n'était plus possible de douter que l'île ne recelât de redoutables fauves !
Cependant Godfrey, après avoir rejoint Carèfinotu, s'était assuré que le noir n'avait reçu dans sa lutte que quelques éraflures sans gravité. Puis, très anxieux des . éventualités que leur réservait l'avenir, il reprit le chemin de Will-Tree.
DANS LEQUEL TARTELETT RÉPÈTE SUR TOUS LES TONS QU'IL VOUDRAIT BIEN S'EN ALLER.
Lorsque Tartelett apprit qu'il y avait dans l'île non seulement des ours, mais des tigres, ses lamentations recommencèrent de plus belle. Maintetenant il n'oserait plus sortir ! Ces fauves finiraient par ponnaître le chemin de Will-Tree! On ne serait plus en sûreté nulle part ! Aussi, ce que le professeur, dans son effroi, demandait pour le protéger, c'était des fortifications, pour le moins, oui ! des murailles en pierre, avec escarpes et contrescarpes, courtines et bastions, des remparts, enfin, qui feraient un abri sûr du groupe des séquoias. Faute de quoi, il voulait, ou tout au moins il voudrait bien s'en aller.
a Moi aussi », répondit simplement Godfrey.
En effet, les conditions dans lesquelles les hôtes de l'île Phina avaient vécu jusqu'alors n'étaient plus les mômes. Lutter contre le dénuement, lutter pour les besoins de la vie, ils y avaient réussi, grâce à d'heureuses circonstances. Contre la mauvaise saison, contre l'hiver et ses menaces, ils sauraient aussi se garder ; mais avoir à se défendre des animaux féroces, dont l'attaque était à chaque instant possible, c'était autre chose, et, en réalité, les moyens leur faisaient défaut.
La situation, ainsi compliquée, devenait donc très grave, en attendant qu'elle devînt intenable.
n Mais, se répétait sans cesse Godfrey, comment se fait-il que pendant quatre mois, nous n'ayons pas vu un seul fauve dans l'île, et pourquoi, depuis quinze jours, avons-nous eu à lutter contre un ours et un tigre?... Qu'est-ce que cela veut dire? »
Le fait pouvait être inexplicable, mais il n'était que trop réel, nous devons le reconnaître.
Godfrey, dont le sang-froid et le courage grandissaient devant les épreuves, ne se laissa pourtant pas abattre. Puisque de dangereux animaux menaçaient maintenant la petite colonie, il importait de se mettre en garde contre leurs attaques, cela sans tarder.
Mais quelles mesures prendre?
11 fut d'abord décidé que les excursions dans les bois ou au littoral seraient plus rares, qu'on ne s'en irait que bien armé au dehors, et seulement lorsque . cela serait absolument nécessaire pour les besoins de la vie matérielle.
« Nous avons été assez heureux dans ces deux rencontres, disait souvent Godfrey, mais une autre fois, nous ne nous en tirerions peut-être pas à si bon compte ! Donc, il ne faut pas s'exposer sans nécessité absolue ! »
Toutefois, il ne suffisait pas de ménageries excursions, il fallait absolument protéger Will-Tree, aussi bien. l'habitation que ses annexes, le poulailler, le parc aux animaux, etc., où les fauves ne seraient pas embarrassés de causer d'irréparables désastres.
Godfrey songea donc, sinon à fortifier Will-Tree suivant les fameux plans de Tartelett, du moins à relier entre eux les quatre ou cinq grands séquoias qui l'entouraient. S'il parvenait à établir une solide et haute palissade d'un tronc à l'autre, on pourrait y être relativement en sûreté, ou tout au moins à l'abri d'un coup de surprise.
Cela était praticable, — Godfrey s'en rendit compte après avoir bien examiné les lieux, — mais c'était véritablement un gros travail. En le réduisant autant que possible, il s'agissait encore d'élever cette palissade sur un périmètre de trois cents pieds au moins. Que l'on juge, d'après cela, la quantité d'arbres qu'il faudrait choisir, abattre, charrier, dresser, afin que la clôture fût complète.
Godfrey ne recula pas devant cette besogne. II fit part de ses projets à Tartelett, qui les approuva, en promettant un concours actif; mais, circonstance plus importante, il parvint à faire comprendre son plan à Carèfinotu, toujours prêt à lui venir en aide.
On se mit sans retard à l'ouvrage.
11 y avait près d'un coude du rio, à moins d'un mille en amont de Will-Tree, un petit bois de pins maritimes de moyenne grosseur, dont les troncs, à défaut de madriers ou de planches, sans avoir besoin d'être préala-
• Je voudrais bien m'en aller! » (Page 168.)
blement équarris, pourraient, par leur juxtaposition, former une solide enceinte palissadée.
C'est à ce bois que Godfrey et ses deux compagnons se rendirent le lendemain, 12 novembre, dès l'aube. Bien armés, ils ne s'avançaient qu ? avec une extrême prudence.
« Ça ne me va pas beaucoup, ces expéditions-là! murmurait Tartelett, que ces nouvelles épreuves aigrissaient de plus en plus. Je voudrais bien m'en aller ! »
Mais Godfrey ne prenait plus la peine de lui répondre. En cette occasion, on
En vain, fouillèrent-ils les moindres anfractuosités... (Page 174.)
ne consultait point ses goûts, on ne faisait pas même appel à son intelligence. C'était l'aide de ses bras que réclamait l'intérêt commun. Il fallait bien qu'il se résignât à ce métier de bête de somme.
Aucune mauvaise rencontre, d'ailleurs, ne signala ce parcours d'un mille, qui séparait Will-Tree du petit- bois. En vain les taillis avaient-ils été fouillés avec soin, la prairie observée d'un horizon à l'autre. Les animaux domestiques qu'on avait dû y laisser paître ne donnaient aucun signe de frayeur. Les oiseaux s'y livraient à leurs ébats, sans plus de préoccupation que d'habitude.
Les travaux commencèrent aussitôt. Godfrey voulait avec raison n'entreprendre le charriage qu'après que tous les arbres dont il avait besoin seraient abattus. On pourrait les travailler avec plus de sécurité, lorsqu'ils seraient sur place.
Carèfinotu rendit de très grands services pendant cette dure besogne. Il était devenu très habile au maniement de la hache et de la scie. Sa vigueur lui permettait même de continuer son travail, lorsque Godfrey était obligé de s'arrêter pour prendre quelques instants de repos, et que Tartelett, les mains brisées, les membres moulus, n'aurait même plus eu la force de soulever sa pochette.
Cependant, à l'infortuné professeur de danse et de maintien, transformé en bûcheron, Godfrey avait réservé la part la moins fatigante de la tâche, c'est-à-dire Félagage des petites branches. Malgré cela, lors même que Tartelett n'eut été payé qu'un demi-dollar par jour, il aurait volé les quatre cinquièmes de son salaire!
Pendant six jours, du 12 au 17 novembre, ces travaux ne discontinuèrent pas. On venait le matin dès l'aube, on emportait de quoi déjeuner, on ne rentrait à Will-Tree que pour le repas du soir. Le ciel n'était pas très beau. De gros nuages s'y accumulaient parfois. C'était un temps à grains, avec des alternatives de pluie et de soleil. Aussi, pendant les averses, les bûcherons se • garaient-ils de leur mieux sous les arbres, puis ils reprenaient leur besogne un instant interrompue.
Le 18, tous les arbres, étêtés. ébranchés,* gisaient sur le sol, prêts à être charriés à Will-Tree.
Pendant ce temps, aucun fauve n'avait apparu dans les environs du rio. C'était à se demander s'il en restait encore dans l'île; si l'ours et le tigre, mortellement frappés, n'étaient pas, — chose bien invraisemblable! — les derniers de leur espèce.
Quoi qu'il en fût, Godfrey ne voulut point abandonner son projet d'élever une solide palissade, afin d'être également à l'abri d'un coup de main des sauvages et d'un coup de patte des ours ou des tigres. D'ailleurs, le plus fort était fait, puisqu'il n'y avait plus qu'à convoyer ces bois jusqu'à l'emplacement où ils seraient mis en œuvre.
Nous disons « le plus fort était fait », bien qu'il semblât que ce charriage dût être extrêmement pénible. S'il n'en fut rien, c'est que Godfrey avait eu une idée très pratique, qui devait singulièrement alléger la tâche : c'était d'employer
le courant du rio, que la crue, occasionnée par les dernières pluies, rendait assez rapide, à transporter tous ces bois. On formerait de petits trains, et ils s'en iraient tranquillement jusqu'à la hauteur du groupe des séquoias que le ruisseau traversait obliquement. Là, le barrage formé par le petit pont les arrêterait tout naturellement. De cet endroit à Will-Tree, il resterait à peine vingt-cinq pas à franchir.
Si quelqu'un se montra particulièrement satisfait du procédé, qui allait lui permettre de relever sa qualité d'homme si malencontreusement compromise, ce fut bien le professeur Tartelett.
Dès le 18, les premiers trains flottés furent établis. Us dérivèrent sans accident jusqu'au barrage. En moins de trois jours, le 20 au soir, tout cet abatis était rendu à destination.
Le lendemain, les premiers troncs, enfoncés de deux pieds dans le sol, commençaient à se dresser, de manière à relier entre eux les principaux séquoias qui entouraient Will-Tree. Une armature de forts et flexibles branchages, les prenant par leur tête, appointie à la hache, assurait la solidité de l'ensemble.
Godfrey voyait avec une extrême satisfaction s'avancer ce travail, et il lui tardait qu'il fût fini.
« La palissade une fois achevée, disait-il à Tartelett, nous serons véritablement chez nous.
— Nous ne serons véritablement chez nous, répondit le professeur d'un ton sec, que lorsque nous serons à Montgomery Street, dans nos chambres de l'hôtel Kolderup ! »
Il n'y avait pas à discuter cette opinion.
Le 26 novembre, la palissade était aux trois quarts montée. Elle comprenait, parmi les séquoias rattachés l'un à l'autre, celui dans le tronc duquel avait été établi le poulailler, et l'intention de Godfrey était d'y construire une étable.
Encore trois ou quatre jours, l'enceinte serait achevée. Il ne s'agirait donc plus que d'y adapter une porte solide, qui assurerait définitivement la clôture de Will-Tree.
Mais le lendemain, 27 novembre, ce travail fut interrompu par suite d'une circonstance qu'il convient de rapporter avec quelques détails, car elle rentrait dans l'ordre des choses inexplicables, particulières à l'île Phina.
Vers huit heures du matin, Carèfinotu s'était hissé par le boyau intérieur
jusqu'à la fourche du séquoia, afin de fermer plus hermétiquement l'orifice par lequel le froid pouvait pénétrer avec la pluie, lorsqu'il fit entendre un cri singulier.
Godfrey, qui travaillait à la palissade, relevant la tête, aperçut le noir, dont les gestes expressifs signifiaient de venir le rejoindre sans retard.
Godfrey, pensant que Carèfinotu ne pouvait vouloir le déranger s'il n'y avait pas à cela quelque sérieux motif, prit sa lunette, s'éleva dans le boyau intérieur, passa par l'orifice, et se trouva bientôt à califourchon sur une des maîtresses branches.
Carèfinotu, dirigeant alors son bras vers l'angle arrondi que l'île Phina faisait au Nord-Est, montra une vapeur qui s'élevait dans l'air, comme un long panache.
« Encore ! » s'écria Godfrey.
Et, braquant sa lunette vers le point indiqué, il dut constater que, cette fois, il n'y avait pas d'erreur possible, que c'était bien une fumée, qu'elle devait s'échapper d'un foyer important, puisqu'on l'apercevait très distinctement à une distance de près de cinq milles.
Godfrey se tourna vers le noir.
Celui-ci exprimait sa surprise par ses regards, par ses exclamations, par Joute son attitude enfin. Certainement, il n'était pas moins stupéfait que Godfrey de cette apparition.
D'ailleurs, au large, il n'y avait pas un navire, pas une embarcation indigène ou autre, rien qui indiquât qu'un débarquement eût été récemment fait sur le littoral.
« Ah! cette fois, je saurai découvrir le feu qui produit cette fumée! » s'écria Godfrey.
Et montrant l'angle nord-est de l'île, puis la partie inférieure du séquoia, il fit à Carèfinotu le geste d'un homme qui voulait se rendre en cet endroit, sans perdre un instant.
Carèfinotu le comprit. 11 fit même mieux que le comprendre, il l'approuva d 3 la tête.
« Oui, se dit Godfrey, s'il y a là un être humain, il faut savoir qui il est, d'où il est venu ! Il faut savoir pourquoi il se cache ! Il y va de notre sécurité à tous ! »
fin moment après, Carèfinotu et lui étaient descendus au pied de Will-Tree. Puis, Godfrey, mettant Tartelett au courant de ce qu'il avait vu, de ce qu'il
allait faire, lui proposait de les accompagner tous les deux jusqu'au nord du , littoral.
Une dizaine de milles à franchir dans la journée, ce n'était pas pour tenter un homme qui regardait ses jambes comme la partie la plus précieuse de son individu, uniquement destinée à de nobles exercices. Il répondit donc qu'il préférait rester à Will-Tree.
« Soit, nous irons seuls, répondit Godfrey, mais ne nous attendez pas avant ce soir ! »
Cela dit, Carèfinotu et lui, emportant quelques provisions, afin de pouvoir déjeurfer en route, partirent, après avoir pris congé du professeur, dont l'opinion personnelle était qu'ils ne trouveraient rien et allaient se fatiguer en pure perte.
Godfrey emportait son fusil et son revolver; le noir, la hache et le couteau de chasse qui était devenu son arme favorite. Ils traversèrent le pont de planches, se retrouvèrent sur la rive droite du rio, puis, à travers la prairie, ils se dirigèrent vers le point du littoral où Ton voyait la fumée s'élever entre les roches.
C'était plus à l'Est que Fendroil où Godfrey s'était inutilement rendu, lors de sa seconde exploration.
Tout deux allaient rapidement, non sans observer si la route était sûre, si les buissons et les taillis ne cachaient pas quelque animal dont l'attaque eût été redoutable.
Ils ne firent aucune mauvaise rencontre.
A midi, après avoir mangé, sans s'être arrêtés même un instant, tous deux arrivaient au premier plan des roches qui bordaient la côte. La fumée, toujours visible, se dressait encore à moins d'un quart de mille. Il n'y avait plus qu'à suivre une direction rectiligne pour arriver au but.
Ils hâtèrent donc leur marche, mais en prenant quelques précautions, afin de surprendre et de n'être point surpris.
Deux minutes après, cette fumée se dissipait, comme si le foyer en eût été subitement éteint.
Mais Godfrey avait relevé avec précision l'endroit au-dessus duquel elle avait apparu. C'était à la pointe d'un rocher de forme bizarre, une sorte de pyramide tronquée, facilement reconnaissable. Le montrant à son compagnon, il y marcha droit.
Le quart de mille fut rapidement franchi ; puis, l'arrière-plan escaladé,
Godfrey et Carèfinotu se trouvèrent sur la grève, à moins de cinquante pas eu rocher.
Ils y coururent... Personne!... Mais, cette fois, un feu à peine éteint, des charbons à demi calcinés, prouvaient clairement qu'un foyer avait été allumé à cette place.
« Il y avait quelqu'un ici! s'écria Godfrey, quelqu'un, il n'y a qu'un instant! Il faut savoir!...
Il appela... Pas de réponse!... Carèfinotu poussa un cri retentissant... Personne ne parut !
Les voilà donc explorant tous les deux les roches voisines, cherchant une caverne, une grotte, qui aurait pu servir d'abri à un naufragé, à un indigène, à un sauvage....
Ce fut en vain qu'ils fouillèrent les moindres anfractuosités du littoral. Rien n'existait d'un campement ancien ou nouveau, pasirïèrae de traces du passage d'un homme quel qu'il fût. - , ç *
« Et cependant, répétait Godfrey, ce n'était point la fumée d'une source chaude, cette fois! C'était bien celle d'un feu de bois et d'herbes, et ce feu n'a pu s'allumer seul ! »
Recherches vaines. Aussi, vers deux heures, Godfrey et Carèfinotu, aussi inquiets que déconcertés de n'avoir pu rien découvrir, reprenaient-ils le chemin de Will-Tree.
On ne s'étonnera pas que Godfrey s'en allât tout pensif. Il lui semblait que son île était maintenant sous l'empire de quelque puissance occulte. La réapparition de cette fumée, la présence des fauves, cela ne dénotait-il pas quelque complication extraordinaire?
Et ne dut-il pas être confirmé dans cette idée quand, une heure après être rentré dans la prairie, il entendit un bruit singulier, une sorte de cliquetis sec?... Carèfinotu le repoussa au moment où un serpent, roulé sous les herbes, allait s'élancer sur lui !
« Des serpents, maintenant, des serpents dans l'île, après les ours et les tigres ! » s'écria-t-il.
Oui! c'était un de ces reptiles, bien reconnaissable au bruit qu'il fit en s'enfuyant, un serpent à sonnettes, de la plus venimeuse espèce, un géant de la famille des crotales !
Carèfinotu s'était jeté entre Godfrey et le reptile, qui ne tarda pas à disparaître sous un épais taillis.
Mais le noir, l'y poursuivant, lui abattit la tête d'un coup de hache. Lorsque Godfrey le rejoignit, les deux tronçons du reptile tressautaient sur le sol ensanglanté.
Puis, d'autres serpents, non moins dangereux, se montrèrent encore, en grand nombre, sur toute cette partie de la prairie que le ruisseau séparait de Will-Tree.
Était-ce donc une invasion de reptiles qui se produisait tout à coup? L'île Phina allait-elle devenir la rivale de, cette ancienne Tenos, que ses redoutables ophidiens rendirent célèbre dans l'antiquité, et qui donna son nom à la vipère?
« Marchons! marchons! » s'écria Godfrey, en faisant signe à Carèfinotu de presser le pas.
Il était inquiet. De tristes pressentiments l'agitaient, sans qu'il pût parvenir à les maîtriser.
Sous leur influence, pressentant quelque malheur prochain, il avait hâte d'être de retour à Will-Tree.
Et ce fut bien autre chose lorsqu'il approcha de la planche jetée sur le rio.
Des cris d'effroi retentissaient sous le groupe des séquoias. On appelait au secours, aves un accent de terreur auquel il n'y avait pas à se méprendre !
« C'est Tartelett! s'écria Godfrey. Le malheureux a été attaqué!... Vite! vite!... »
Le pont franchi , vingt pas plus loin , Tartelett fut aperçu , détalant de toute la vitesse de ses jambes.
Un énorme crocodile, sorti du rio, le poursuivait, la mâchoire ouverte. Le pauvre homme, éperdu, fou d'épouvante, au lieu de se jeter à droite, à gauche, fuyait en ligne droite, risquant ainsi d'ôtre atteint!... Soudain il buta, il tomba... Il était perdu.
Godfrey s'arrêta. En présence de cet imminent danger, son sang-froid ne l'abandonna pas un instant. Il épaula son fusil, il visa le crocodile au-dessous de l'œil.
La balle, bien dirigée, foudroya le monstre, qui fit un bond de côté et retomba sans mouvement sur le sol.
Carèfinotu, s'élançant alors vers Tartelett, le releva... Tartelett en avait été quitte pour la peur! Mais quelle yeur !
Soudain il buta, il tomba... Il était perdu. (Page.175.)
Il était six heures du soir.
Un instant après, Godfrey et ses deux compagnons étaient rentrés à Will-Tree.
Quelles amères réflexions ils durent faire pendant ce repas du soir! Quelles longues heures d'insomnie se préparaient pour ces hôtes de l'île Phina, contre lesquels s'acharnait maintenant la mauvaise fortune !
Quant au professeur, dans ses angoisses, il ne trouvait à répéter que ces mots qui résumaient toute sa pensée :
« Je voudrais bien m'en aller ! »
REFLEXION SURPRENANTE DE CARÈF1NOTU. !77
Ainsi se passa tout ce triste mois... (Page 179 j
QUI SE TBRMINE PAR UNE RÉFLEXION ABSOLUMENT SURPRENANTE DU NÈGRE CARÈFINOTU.
La saison d'hiver, si dure sous ces latitudes, était enfin venue. Les premiers froids se faisaient déjà sentir, et il fallait compter avec l'extrême rigueur •de la température. Godfrey dut donc s'applaudir d'avoir établi un foyer à
intérieur. Il va sans dire que le travail de palissade avait été achevé et qu'une solide porte assurait maintenant la fermeture de l'enceinte.
Durant les six semaines qui suivirent, c'est-à-dire jusqu'à la mi-décembre, fl y eut de bien mauvais jours, pendant lesquels il n'était pas possible de s'aventurer au dehors. Ce furent, pour premier assaut, des bourrasques terribles. Elles ébranlèrent le groupe des séquoias jusque dans leurs racines, elles jonchèrent le sol de branches cassées, dont il fut fait une ample réserve pour les besoins du foyer.
Les hôtes de Will-Tree se vêtirent alors aussi chaudement qu'ils le purent; les étoffes de laine, trouvées dans la malle, furent utilisées pendant les quelques excursions nécessaires au ravitaillement ; mais le temps devint si exécrable que Ton dut se consigner.
Toute chasse fut interdite, et la neige tomba bientôt avec une telle violence, que Godfrey aurait pu se croire dans les parages inhospitaliers de l'Océan polaire.
On sait, en effet, que l'Amérique septentrionale, balayée par les vents du Nord, sans qu'aucun obstacle puisse les arrêter, est un des pays les plus froids du globe. L'hiver s'y prolonge jusqu'au delà du mois d'avril. Il faut des précautions exceptionnelles pour lutter contre lui. Cela donnait à penser que l'Ile Phina était située beaucoup plus haut en latitude que Godfrey ne l'avait supposé.
De là, nécessité d'aménager l'intérieur de Will-Tree le plus confortablement possible; mais on eut cruellement à souffrir du froid et de la pluie Les réserves de l'office étaient malheureusement insuffisantes, la chair de tortue conservée s'épuisait peu à peu; plusieurs fois, il fallut sacrifier quelques têtes du troupeau de moutons, d'agoutis ou de chèvres, dont le nombre ne s'était que peu accru depuis leur arrivée sur l'île.
Avec ces nouvelles épreuves, que de tristes pensées hantèrent l'esprit de Godfrey !
11 arriva aussi que, pendant une quinzaine de jours, il fut gravement abattu par une fièvre intense. Sans la petite pharmacie qui lui procura les drogues nécessaires à son traitement, peut-être n'eftt-il pu se rétablir. Tartelett était peu apte, d'ailleurs, à lui donner les soins convenables pendant cette maladie. Ce fut à Carèfinotu, particulièrement, qu'il dut de revenir à la santé.
Mais quels souvenirs et aussi quels regrets ! C'est qu'il ne pouvait accuser
que lui d'une situation dont il ne voyait môme plus la fin ! Que de fois, dans son délire, il appela Phina, qu'il ne comptait plus jamais revoir, son oncle Will, dont il se voyait séparé pour toujours I Ah ! il fallait en rabattre de cette existence des Robinsons, dont son imagination d'enfant s'était fait un idéal ! Maintenant, il se voyait aux prises avec la réalité! Il ne pouvait même plus espérer de jamais rentrer au foyer domestique !
Ainsi se passa tout ce triste mois de décembre, à la fin duquel Godfrey commença seulement à recouvrer quelques forces.
Quant à Tartelett, par grâce spéciale, sans doute, il s'était toujours bien porté. Mais que de lamentations incessantes, que de jérémiades sans fin ! Telle que la grotte de Calypso, après le départ d'Ulysse, Will-Tree a ne résonnait plus de son chant », — celui de sa pochette, bien entendu, dont le froid raccornissait les cordes !
Il faut dire, aussi, que Tune des plus graves préoccupations de Godfrey, c'était, en même temps que l'apparition des animaux dangereux, la crainte de voir les sauvages revenir en grand nombre à l'île Phina, dont la situation leur, était connue. Contre une telle agressio i, l'enceinte palissadée n'aurait été qu'une insuffisante barrière.
Tout bien examiné, le refuge offert par les hautes branches du séquoia parut encore ce qu'il y avait de plus sûr, et on s'occupa d'en rendre l'accès moins difficile. Il serait toujours aisé de défendre l'étroit orifice par lequel il fallait déboucher pour «arriver au sommet du tronc.
Ce fut avec l'aide de Carèfinotu que Godfrey parvint à établir des saillies régulièrement espacées d'une paroi à l'autre, comme les marches d'une échelle, et qui, reliées par une longue corde végétale, permettaient de monter plus rapidement à l'intérieur.
. « Eh bien, dit en souriant Godfrey, lorsque ce travail fut fini, cela nous fait une maison de ville en bas, et une maison de campagne en haut !
— J'aimerais mieux une cave, pourvu qu'elle fût dans Montgomery Street! b répondit Tariclett.
Noël arriva, ce « Christmas » tant fêté dans tous les États-Unis d'Amérique ! Puis, ce fut ce premier jour de l'an, plein des souvenirs d'enfance, qui, pluvieux, neigeux, froid, sombre, commença la nouvelle année sous les plus fâcheux auspices !
Il y avait alors six mois que les naufragés du Dream étaient sans communication avec le reste du monde.
Le début de cette année ne fut pas très heureux. Il devait donner à penser que Godfrey et ses compagnons seraient soumis à des épreuves encore plus cruelles.
La neige ne cessa de tomber jusqu'au 18 janvier. Il avait fallu laisser le troupeau aller pâturer au dehors, afin de pourvoir comme il le pourrait à sa nourriture.
A la fin du jour, une nuit très humide, très froide, enveloppait l'île tout entière, et le sombre dessous des séquoias était plongé dans une profonde obscurité.
Godfrey, Carètinotu, étendus sur leur couchette à l'intérieur de Will-Tree, essayaient en vain de dormir. Godfrey, à la lumière indécise d'une résine, feuilletait quelques pages de la Bible.
Vers dix heures, un bruit lointain, qui se rapprochait peu à peu, se fit entendre dans la partie nord de l'île.
Il n'y avait pas à s'y tromper. C'étaient des fauves qui rôdaient aux environs, et, circonstance plus effrayante, les hurlements du tigre et de la hyène, les rugissements de la panthère et du lion, se confondaient, cette fois, dans un formidable concert.
Godfrey, Tartelett et le noir s'étaient soudain relevés, en proie à une indicible angoisse. Si, devant cette inexplicable invasion d'animaux féroces, Carèfinotu partageait l'épouvante de ses compagnons, il faut constater, en outre, que sa stupéfaction égalait au moins son effroi.
Pendant deux mortelles heures, tous trois furent tenus en alerte. Les hurlements éclataient, par instants, à peu de distance ; puis ils cessaient tout à coup, comme si la bande des fauves, ne connaissant pas le pays qu'elle parcourait, s'en fût allée au hasard. Peut-être, alors, Will-Tree échapperait-il à une agression !
« N'importe, pensait Godfrey, si nous ne parvenons pas à détruire ces animaux jusqu'au dernier, il n'y aura plus aucune sécurité pour nous dans nie!))
Peu après minuit, les rugissements reprirent avec plus de force, à une distance moindre. Impossible de douter que la troupe hurlante ne se rapprochât de Will-Tree.
Oui! ce n'était que trop certain! Et, cependant, ces animaux féroces, d'où venaient-ils ? Ils ne pouvaient avoir récemment débarqué sur l'île Phina ! Il fallait donc qu'ils y fussent antérieurement à l'arrivée de Godfrey ! Mais, alors,
comment toute cette bande avait-elle pu si bien se cacher, que, pendant ses excursions et ses chasses, aussi bien à travers les bois du centre que dans les parties les plus reculées du sud de File, Godfrey n'en eût jamais trouvé aucune trace! Où était donc la mystérieuse tanière qui venait de vomir ces lions, ces hyènes, ces panthères, ces tigres? Entre toutes les choses inexpliquées jusqu'ici, celle-ci n'était- elle pas, vraiment, la plus inexplicable ?
Carèfinotu ne pouvait en croire ce qu'il entendait. On Ta dit, c'était même chez lui de la stupéfaction poussée à la dernière limite. A la flamme du foyer qui éclairait l'intérieur de Will-Tree, on aurait pu observer sur son masque noir la plus étrange des grimaces.
Tartelett, lui, gémissait, se lamentait, grognait, dans son coin. Il voulait interroger Godfrey sur tout cela; mais celui-ci n'élait ni en mesure, ni en humeur de lui répondre. Il avait le pressentiment d'un très grand danger, il cherchait les moyens de s'y soustraire.
Une ou deux fois, Carèfinotu et lui s'avancèrent jusqu'au milieu de l'enceinte. Ils voulaient s'assurer si la porte de l'enceinte était solidement assujettie en dedans.
Tout à coup, une avalanche, d'animaux déroula avec grand bruit du côté de Will-Tree.
Ce n'était encore que le troupeau des chèvres, des moutons, des agoutis. Pris d'épouvante, en entendant les -hurlements des fauves, en sentant leur approche, ces bêtes affolées avaient fui le pâturage et venaient s'abriter derrière la palissade.
« Il faut leur ouvrir! » s'écria Godfrey
Carèfinotu remuait la tête de haut en bas. Il n'avait pas besoin de parler la même langue que Godfrey pour le comprendre!
La porte fut ouverte, et tout le troupeau épouvanté se précipita dans l'enceinte.
Mais à cet instant, à travers l'entrée libre, apparut une sorte de flamboiement d'yeux, au milieu de cette obscurité que le couvert des séquoias rendait plus épaisse encore.
Il n'était plus temps de refermer l'enceinte !
Se jeter sur Godfrey, l'entraîner malgré lui, le pousser dans l'habitation, dont il retira brusquement la porte, cela fut fait par Carèfinotu dans la durée d'un éclair.
De nouveaux rugissements indiquèrent que trpis ou quatre fauves venaient de franchir la palissade.
Alors, à ces rugissements horribles se mêla tout un concert de bêlements et de grognements d'épouvante. Le troupeau domestique, pris là comme dans un piège, était livré, et à la griffe des assaillants.
Godfrey et Carèfinotu. qui s'étaient hissés jusqu'aux deux petites fenêtres percées dans l'écorce du séquoia, essayaient de voir ce qui se passait au milieu de l'ombre.
Évidemment, les fauves, — tigres ou lions, panthères ou hyènes, on ne pouvait le savoir encore, — s'étaient jetés sur le troupeau et commençaient leur carnage.
A ce moment, Tartelett, dans un accès d'effroi aveugle, de terreur irraisonnée, saisissant l'un des fusils, voulut tirer par l'embrasure d'une des fenêtres, à tout hasard !
Godfrey l'arrêta.
« Non ! dit-il. Au milieu de cette obscurité il y a trop de chance pour que ce soient des coups perdus. Il ne faut pas gaspiller inutilement nos munitions! Attendons le jour ! »
Il avait raison. Les balles auraient aussi bien atteint les animaux domestiques que les animaux sauvages, — plus sûrement même , puisque ceux-là étaient en plus grand nombre. Les sauver, c'était maintenant impossible. Eux sacrifiés, peut-être les fauves, repus, auraient-ils quitté l'enceinte avant le lever du soleil. On verrait alors comment il conviendrait d'agir pour se garder contre une agression nouvelle.
Mieux valait aussi, pendant cette nuit si noire, et tant qu'on le pouvait, ne pas révéler à ces animaux la présence d'êtres humains qu'ils pourraient bien préférer à des bêtes. Peut-être éviterait-on ainsi une attaque directe contre Will-Tree.
Comme Tartelett était incapable de comprendre ni un raisonnement de ce genre, ni aucun autre, Godfrey se contenta de lui retirer son arme. Le professeur vint alors se jeter sur sa couchette, en maudissant les voyages, les voyageurs, les maniaques, qui ne peuvent pas demeurer tranquillement au foyer domestique !
Ses deux compagnons s'étaient remis en observation aux fenêtres. De là, ils assistaient, sans pouvoir intervenir, à cet horrible massacre qui s'opérait dans l'ombre. Les cris des moutons et des chèvres diminuaient peu à peu, soit que
regorgement de ces animaux fût consommé, soit que la plupart se fussent échappés au dehors, où les attendait une mort non moins sûre. Ce serait là une perte irréparable pour la petite colonie ; mais Godfrey n'en était plus à se préoccuper de l'avenir. Le présent était assez inquiétant pour absorber toutes ses pensées.
Il n'y avait rien à faire, rien à tenter pour empêcher cette œuvre de destruction.
Il devait être onze heures du soir, lorsque les cris de rage cessèrent un instant.
.Godfrey et CarèfinotQ regardaient toujours : il leur semblait voir encore passer de grandes ombres dans l'enceinte, tandis qu'un nouveau bruit de pas arrivait à leur oreille.
Évidemment, certains fauves attardés, attirés par ces odeurs de sang qui imprégnaient l'air, flairaient des émanations particulières autour de Will-Tree. Ils allaient et venaient, ils tournaient autour de l'arbre en faisant entendre un sourd rauquement de colère. Quelques-unes de ces ombres bondissaient sur le sol, comme d'énormes chats. Le troupeau égorgé n'avait pas «suffi à contenter leur rage.
Ni Godfrey ni ses compagnons ne bougeaient. En gardant une immobilité complète, peut-être pourraient-ils éviter une agression directe.
Un coup malencontreux révéla soudain leur présence et les exposa à de plus grands dangers.
Tartelett, en proie à une véritable hallucination, s'était levé. Il avait saisi un revolver, et, cette fois, avant que Godfrey et Carèfinotu eussent pu l'en empêcher, ne sachant plus ce qu'il faisait, croyant peut-être apercevoir un tigre se dresser devant lui, il avait tiré!... La balle venait de traverser la porte de Will-Tree.
« Malheureux ! » s'écria Godfrey, en se jetant sur Tartelett, à qui le noir arrachait son arme.
11 était trop tard. L'éveil donné, des rugissements plus violents éclatèrent au dehors. On entendit de formidables griffes racler l'écorce du séquoia. De terribles secousses ébranlèrent la porte, qui était trop faible pour résister à cet assaut.
« Défendons-nous ! » s'écria Godfrey.
Et son fusil à la main, sa cartouchière à la ceinture, il reprit son poste à l'une des fenêtres.
Tout le troupeau épouvanté. .(Page 181.)
A sa grande surprise, Carèfinotu avait faitcomriie lui! Oui! le noir, saisissant le second fusil, — une arme qu'il n'avait jamais maniée cependant, — emplissait ses poches de cartouches et venait de prendre place à la seconde frnôtre.
Alors les coups de feu commencèrent à retentir à travers ces embrasures. A réclair de la poudre, Godfrey d'un côté, Carèfinotu de l'autre, pouvaient ,voir à quels ennemis ils avaient affaire.
Là, dans l'enceinte, hurlant de rage, rugissant sous les détonations, roulant sous les balles qui en frappèrent quelques-uns, bondissaient des lions, des
Alors le coup partait et portait... (Page 18G.)
tigres, des hyènes, des panthères, — pour le moins une vingtaine de ces féroces animaux ! A leurs rugissements, qui retentissaient au loin, d'autres fauves allaient sans doute répondre en accourant. Déjà même on pouvait entendre des hurlements plus éloignés, qui se rapprochaient aux alentours de Will- Tree. C'était à croire que toute une ménagerie de fauves s'était soudainement vidée dans Tile!
Cependant, sans se préoccuper de Tarteletl, qui ne pouvait leur être bon à rien, GodfreyetCarèfinotu, gardant tout leur sang-froid, cherchaient à ne tirer qu'à coup sûr. Ne voulant pas perdre une cartouche, ils attendaient que quelque
ombre passât. Alors le coup partait et portait, car aussitôt un hurlement de douleur prouvait que l'animal avait été atteint.
Au bout d'un quart d'heure, il y eut comme un répit. Les fauves se lassaientils donc d'une attaque qui avait coûté la vie à plusieurs d'entre eux, ou bien attendaient-ils le jour pour recommencer leur agression dans des conditions plus favorables?
Quoi qu'il en fût, ni Godfrey ni Carèfinotu n'avaient voulu quitter leur poste. Le noir ne s'était pas servi de son fusil avec moins d'habileté que Godfrey. Si ce n'avait été là qu'un instinct d'imitation, il faut convenir qu'il était surprenant.
Vers deux heures du matin, il y eut une nouvelle alerte, — celle-là plus chaude que les autres. Le danger était imminent, la position à l'intérieur de Will-Tree allait devenir intenable.
En effet, des ni&issements nouveaux éclatèrent au pied du séquoia. Ni Godfrey, ni Carèfinotu, à cause de la disposition des fenêtres, percées latéralement, ne pouvaient entrevoir les assaillants, ni, par conséquent, tirer avec chanoe de les frapper.
Maintenant, c'était la porte que ces bêtes attaquaient, et il n'était que trop certain qu'elle sauterait sous leur poussée ou céderait à leurs griffes.
Godfrey et le noir étaient redescendus sur le sol. La porte s'ébranlait déjà sous les coups du dehors.... On sentait une haleine chaude passer à travers les fentes de l'écorce.
Godfrey et Carèfinotu essayèrent de consolider cette porte en l'étayant avec les pieux qui servaient à maintenir leurs couchettes, mais cela ne .pouvait suffire.
Il était évident qu'elle serait enfoncée avant peu, car les fauves s'y acharnaient avec rage, — surtout depuis que les coups de fusil ne pouvaient plus les atteindre.
Godfrey était donc réduit à l'impuissance. Si ses compagnons et lui étaient encore à l'intérieur de Will-Tree au moment où les assaillants s'y précipiteraient, leurs armes seraient insuffisantes à les défendre.
Godfrey avait croisé les bras. Il voyait les ais de la porte se disjoindre peu à peu!... Il ne pouvait rien. Dans un moment de défaillance, il passa la main sur son front, comme désespéré. Mais, reprenant presque aussitôt possession de lui-même :
c En haut, dit-il, en haut !... tous ! »
Et il montrait l'étroit boyau qui aboutissait à la fourche par l'intérieur de Will-Tree.
Carèfinotu et lui, emportant les fusils, les revolvers, s'approvisionnèrent cb cartouches.
Il s'agissait, maintenant, d'obliger Tartelett à les suivre jusque dans ces hauteurs, où il n'avait jamais voulu s'aventurer.
Tartelett n'était plus là. Il avait pris les devants, pendant que ses compagnons faisaient le coup de feu.
« En haut! » répéta Godfrey.
C'était une dernière retraite, où Ton serait certainement à l'abri des fauves. En tout cas, si l'un d'eux, tigre ou parçthère, tentait de s'élever jusque dans la ramure du séquoia, il serait aisé de défendre l'orifice par lequel il lui faudrait passer.
Godfrey et Carèfinotu n'étaient pas à une hauteur de trente pieds, que des hurlements éclatèrent à l'intérieur de Will-Tree.
Quelques instants de plus, ils auraient été surpris. La porte venait de sauter en dedan3.
Tous deux se hâtèrent de monter et atteignirent enfin l'orifice supérieur du tronc.
Un cri d'épouvante les accueillit. C'était Tartelett, qui avait cru voir apparaître une panthère ou un tigre ! L'infortuné professeur était cramponné à une branche, avec l'effroyable peur de tomber.
Carèfinotu alla à lui, le força à s'accoter dans une fourche secondaire, où il l'attacha solidement avec sa ceinture.
Puis, tandis que Godfrey allait se poster à un endroit d'où il commandait l'orifice, Carèfinotu chercha une autre place, de manière à pouvoir croiser son feu avec le sien.
Et on attendit.
Dans ces conditions, il y avait vraiment des chances pour que les assiégés fussent à l'abri de toute atteinte.
Cependant Godfrey cherchait à voir ce qui se passait au-dessous de lui, mais la nuit était encore trop profonde. Alors il cherchait à entendre, et les rugissements, qui montaient sans cesse, indiquaient bien que les assaillants ne songeaient point à abandonner la place.
Tout à coup, vers quatre heures du matin, une grande lueur se fit au bas de l'arbre. Bientôt elle filtra à travers les fenêtres et la porte. En même temps,
une acre fumée, s'épanchant par l'orifice supérieur, se perdit dans les hautes branches.
« Qu'est-ce donc encore? » s'écria Godfrey.
Ce n'était que trop explicable. Les fauves, en ravageant tout à l'intérieur de Will-Tree, avaient dispersé les charbons du foyer. Le feu s'était aussitôt communiqué aux objets que renfermait la chambre. La flamme avait atteint Técorce que sa sécheresse rendait très combustible. Le gigantesque se]uoia brûlait par sa base.
La situation devenait donc encore plus terrible qu'elle nel'avait été jusque-là.
En ce moment, à la lueur de l'incendie, qui éclairait violemment les dessous du groupe des arbres, on pouvait apercevoir les fauves bondir au pied de Will-Tree.
Presque au même irtstant, une effroyable explosion se produisit. Le séquoia, effroyablement secoue, trembla depuis ses racines jusqu'aux extrêmes branches de sa cime.
C'était la réserve de poudre qui venait de sauter à l'intérieur de Will-Tree/ et l'air, violemment chassé, fit irruption par l'orifice, comme les gaz expulsés d'une bouche à feu.
Godfrey et Carèfmotu faillirent être arrachés de leur poste. Très certainement, si Tartelett n'eût pas été attaché solidement, il aurait été précipité sur le sol. '
Les fauves, épouvantés par Texplosion, plus ou moins blessés, venaient de prendre la fuite.
Mais, en même temps, l'incendie, alimenté par cette subite combustion da la poudre, prit une extension plus considérable. 11 s'awvait en montant au dedans de l'énorme tronecomme dans une cheminée d'appel. De ces larges flammes, qui léchaient les parois intérieures, les plus hautes se propagèrent bientôt jusqu'à la fourche, au milieu des crépitements du bois mort, semblables à des coups de revolver. Une immense lueur éclairait, non seulement le groupe des arbres géants, mais aussi tout le littoral depuis Flag-Point jusqu'au cap sud de Dream-Bay.
Bientôt l'incendie eut gagné les premières branches du séquoia, menaçant d'atteindre l'endroit où s'étaient réfugiés Godfrey et ses deux compagnons. Allaient-ils donc être dévorés par ce feu qu'ils ne pouvaient combattre, ou n'auraient-ils plus que la ressource de se précipiter du haut de cet arbre pour échapper aux flammes ?
Dans tous les cas, c'était la mort!
Godfrey cherchait encore s'il y avait quelque moyen de s'y soustraire. Il n'en voyait pas ! Déjà les basses branches étaient en feu, et une épaisse fumée troublait les premières lueurs du jour, qui commençait à se lever dans l'Est.
En cet instant, un horrible fracas de déchirement se produisit. Le séquoia, maintenant brûlé jusque, dans ses racines, craquait violemment, il s'inclinait, il s'abattait...
Mais, en s'abattant, le tronc rencontra ceux des arbres qui l'avoisinaient ; leurs puissantes branches s'entremêlèrent aux siennes, et il resta ainsi, obliquement couché, ne faisant pas un angle de plus de quarante-cinq degrés avec le sol.
Au moment où le séquoia s'abattait, Godfrey et ses compagnons se crurent perdus!...
« Dix-neuf janvier! » s'écria alors une voix, que Godfrey, stupéfait, reconnut cependant!...
C'était Çarèfinotuf... oui, Carèfinotu, qui venait de prononcer ces mots, et dans cette langue anglaise qu'il semblait jusqu'ici n'avoir pu ni parler ni comprendre !
« Tu dis?... s'écria Godfrey, qui s'était laissé glisser jusqu'à lui à travers le tranchage.
— Je dis. répondit Carèfinotu, que c'est aujourd'hui que votre oncle Will doit arriver, et que, s'il ne vient pas, nous sommes fichus! »
LEQUEL CONCLUT EN EXPLIQUANT TOUT CE QUI AVAIT PARU ÉThE ABSOLUMENT INEXPLICABLE JUSQU'ICI.
A ce moment, et avant que Godfrey eût pu répondre, des coups de fusil éclataient à peu de distance de Will Tree.
En même temps, une de ces pluies d'orage, qui sont de véritables cataractes,
venait à propos verser ses torrentielles averses au moment où, dévorant les premières branches, les flammes menaçaient de se communiquer aux arbres sur lesquels s'appuyait Will-Trce.
Que devait penser Godfrey de cettç série d'inexplicables incidents : Carèfînotu parlant l'anglais comme un Anglais de Londres, l'appelant par son nom, annonçant la prochaine arrivée de l'oncle Will, puis ces détonations d'armes à feu qui venaient d'éclater soudain ?
Il se demanda s'il devenait fou, mais il n'eut que le temps de se poser ces questions insolubles.
En cet instant, — c'était cinq minutes à peine après les premiers coups de fusil, — une troupe de marins apparaissait en se glissant sous le couvert des arbres.
Godfrey et Carèfinotu se laissaient aussitôt glisser le long du tronc, dont les parois intérieures brûlaient encore.
Mais, au moment où Godfrey touchait le sol, il s'entendit interpeller, et par deux voix que, même dans son trouble, il lui eût été impossible de ne pas reconnaître.
« Neveu Godfrey, j'ai l'honneur de te saluer!
— Godfrey ! cher Godfrey !
— Oncle Will!... Phina!... Vous!... » s'écria Godfrey confondu.
Trois secondes après, il était dans les bras de l'un, et il serrait l'autre dans les siens.
En même temps, deux matelots, sur Tordre du capitaine Turcotte, qui commandait la petite troupe, grimpaient le long du séquoia pour délivrer Tartelett, et le « cueillaient » avec tous les égards dus à sa personne.
Et alors, les demandes, les réponses, les explications de s'échanger coup sur coup.
« Oncle Will, vous?
— Oui! nous !
— Et comment avez-vous pu découvrir l'île Phina?
— L'île Phina ! répondit William W. Kolderup. Tu veux dire l'île Spencer ! Eh! ce n'était pas difficile, il y a six mois que je l'ai achetée !
— L'île Spencer!...
— A laquelle tu avais donc donné mon nom, cher Godfrey? dit la jeune fille.
— Ce nouveau nom me. va, et nous le lui conserverons, répondit l'oncle, mais jusqu'ici et pour les géographes, c'est encore l'île Spencer, qui n'est qu'à
QUI EXPLIQUE CE QUI AVAIT PARU INEXPLICABLE. i9i
trois jours de San Francisco, et sur laquelle j'ai cru utile de l'envoyer faire ton apprentissage de Robinson !
— Oh! mon oncle! oncle Will! que dites-vous là? s'écria Godfrey. Hélas! si vous dites vrai, je ne puis pas vous répondre que je ne l'avais point mérité ! Mais alors, oncle Will, ce naufrage du Dream?...
— Faux! répliqua William W. Kolderup, qui ne s'était jamais vu de si belle humeur. Le Dream s'est tranquillement enfoncé suivant les instructions que j'avais données à Turcotte, en remplissant d'eau ses « waterballast ». Tu tes dit qu'il sombrait pour tout de bon; mais lorsque le capitaine a vu que Tartelett et toi, vous alliez tranquillement à la côte, il a fait machine en arrière! Trois jours plus tard, il rentrait à San Francisco, et c'est lui qui nous a ramenés aujourd'hui à l'île Spencer à la date convenue !
— Ainsi personne de l'équipage n'a péri dans le naufrage? demanda Godfrey
— Personne... si ce n'est ce malheureux Chinois, qui s'était caché à bord et qu'on n'a pas retrouvé I
— Mais cette pirogue, ?..
— Fausse, la pirogue que j'avais fait fabriquer !
— Mais ces sauvages?...
— Faux, les sauvages, que tes coups de fusil n'ont heureusement pas atteints !
— Mais Carèfinotu ?...
— Faux, Carèfinotu, ou plutôt c'est mon fidèle Jup Brass, qui a merveilleusement joué son rôle de Vendredi, à ce que je vois!
— Oui ! répondit Godfrey, et il m'a sauvé deux fois la vie dans une rencontre avec un ours et un tigre. . .
— Faux, l'ours! Faux, le tigre! s'écria William W. Kolderup en riant de plus belle. Empaillés tous les deux, et débarqués, sans que tu l'aies vu, avec Jup Brass et ses compagnons !
— Mais ils remuaient la tête et les pattes!...
— Au moyen d'un ressort que Jup Brass allait remonter pendant la nuit, quelques heures avant les rencontres qu'il te préparait !
— Quoi! tout cela?... répétait Godfrey, un peu honteux de s'être laissé prendre à ces supercheries.
— Oui ! çà allait trop bien dans ton île, mon neveu, et il fallait te donner des émotions !
La situation devenait plus terrible... (Page 188.)
— Alors, répondit Godfrey, qui prit le parti de rire, si vous vouliez nous éprouver de la sorte, oncle Will, pourquoi avoir envoyé une malle qui contenait tous les objets dont nous avions tant besoin ?
— Une malle ? répondit William W. Kolderup. Quelle malle ? Je ne t'ai jamais envoyé de malle ! Est-ce que, par hasard?... »
Et, ce disant, l'oncle se retourna vers Phina, qui baissait les yeux en détournant la tête.
« Ah ! vraiment !... Une malle, mais alors il a fallu que Phina ait eu pour «omplice .. »
« Oncle WiU!... Phina!... » (Page 190.)
Et l'oncle Will se tourna vers le capitaine Turcotte, qui partit d'un gros rire.
« Que vouliez-vous, monsieur Kolderup, répondit-il, je peux bien quelquefois vous résister à vous... mais à miss Phina... c'est trop difficile!... et, il y a quatre mois, pendant que vous m'aviez envoyé surveiller l'île, j'ai mis mon canot à la mer avec la susdite malle...
— Chère Phina, ma chère Phina ! dit Godfrey en tendant la main à la jeune fille.
— Turcotte, vous m'aviez pourtant promis le secret! » répondit Phina en rougissant!
Et l'oncle William W. Kolderup, secouant sa grosse tête, voulut en vain cacher qu'il était très ému.
Mais siGodfrey n'avait pu retenir un sourire de bonne humeur, en entendant les explications que lui donnait l'oncle Will, le professeur Tartelett ne riait pas, lui ! llétait très mortifié de ce qu'il apprenait, lui ! Avoir été l'objet d'une pareille mystification, lui, professeur de danse et de maintien! Aussi, s'avançant avec beaucoup de dignité :
« Monsieur William Kolderup, dit-il, ne soutiendra pas, je pense, que 1 énorme crocodile dont j'ai failli être la malheureuse victime était en carton et à ressort ?
— Un crocodile ? répondit l'oncle.
— Oui, monsieur Kolderup, répondit alors Carèfinotu, auquel il convient de restituer son vrai nom de Jup Brass, oui, un véritable crocrodile, qui s'est jeté sur monsieur Tartelett, et cependant, je n'en avais point apporté dans ma collection I »
Godfrey raconta alors ce qui s'était passé depuis quelque temps, l'apparition subite des fauves en grand nombre, de vrais lions, de vrais tigres, de vraies panthères, puis l'envahissement de vrais serpents, dont, pendant quatre mois, on n'avait pas aperçu un seul échantillon dans l'île !
William W. Kolderup, déconcerté à son tour, ne comprit rien à tout cela. L'île Spencer, — cela était connu depuis longtemps, — n'était hantée par aucun fauve, et ne devait pas renfermer un seul animal nuisible, aux termes mêmes de l'acte de vente.
Il ne comprit pas davantage ce que Godfrey lui raconta de toutes les tentatives qu'il avait faites, à propos d'une fumée qui s'était montrée plusieurs fois en divers points de l'île. Aussi se montra-t-il très intrigué devant des révélations qui lui donnaient à penser que tout ne s'était pas passé d'après ses instructions, selon le programme que seul il avait été en droit de faire.
Quanta Tartelett, ce n'était pas un homme auquel on pût en conter. A part lui, il ne voulut rien admettre, ni du faux naufrage, ni des faux sauvages, ni des faux animaux, et, surtout, il ne voulut pas renoncer à la gloire qu'il avait acquise, en abattant de son premier coup de fusil le chef d'une tribu polynésienne, — un des serviteurs de Phôtel Kolderup, qui, d'ailleurs, se portait aussi bien que lui !
Tout était dit, tout était expliqué, sauf la grave question des véritables fauves et de la fumée inconnue. Cela faillit même rendre l'oncle Will très rêveur.
Mais, en homme pratique, il ajourna, par un effort de volonté, la solution de ces problèmes, et s'adressant à son neveu :
« Godfrey, dit-il, tu as toujours tant aimé les îles, que je suis sûr de t'êtrc agréable et de combler tes vœux en t' annonçant que celle-ci est à toi, à toi seul ! Je t'en fais cadeau! Tu peux t'en donner, de ton île, tant que tu voudras ! Je ne songe pas à te la faire quitter de force et n'entends point t'en détacher! Sois donc un Robinson toute ta vie, si le cœur t'en dit...
— Moi ! répondit Godfrey, moi ! toute ma vie ! » Phina, s' avançant à son tour :
« Godfrey, demanda-t-elle, veux-tu en effet pester sur ton île ?
— Plutôt mourir! » s'écria-t-il, en se redressant dans un élan dont la franchise n'était pas douteuse.
Mais se ravisant aussitôt :
a Eh bien, oui, reprit-il en s'emparant de.la main de la jeune fille, oui, j'y veux rester, mais à trois conditions : la première, c'est que tu y resteras avee moi, chère Phina ; la deuxième, c'est que l'oncle Will s'engagera à y demeurer avec nous, et la troisième, c'est que l'aumônier du Dream viendra nous y marier aujourd'hui même !
— Il n'y a pas d'aumônîer sur le Dream, Godfrey ! répondit l'oncle Will, tu le sais bien, mais je pense qu'il y en a encore à San Francisco, et que là nous trouverons plus d'un digne pasteur qui consente à nous rendre ce petit service ! Je crois donc répondre à ta pensée en te disant que, dès demain, nous reprendrons la mer ! »
Alors Phina et Poncle Will voulurent que Godfrey leur fit les honneurs de son île. Le voilà donc les promenant sous le groupe des séquoias, le long du rio, jusqu'au petit pont.
Hélas ! de la demeure de Will-Tree, il ne restait plus rien! L'incendie avait tout dévoré de cette habitation aménagée à la base de l'arbre! Sans l'arrivée de William W. Kolderup, aux approches de l'hiver, leur petit matériel détruit, de véritables bêtes féroces courant l'île, nos Robinsons eussent été bien à plaindre !
1 a Oncle Will, dit alors Godfrey, si j'avais donné à cette île le nom de Phina, laissez-moi ajouter que l'arbre dans lequel nous demeurions s'appelait Will- Tree!
— Eh bien, répondit l'oncle, nous en emporterons de la graine pour en semer dans mon jardin de Frisco ! »
Pendant cette promenade, on aperçut au loin quelques fauves, mais ils n'osèrent pas s'attaquer à la troupe nombreuse et bien armée des matelots du Dream. Toutefois, leur présence n'en était pas moins un fait absolument inconpréhensible.
Puis, on revint à bord, non sans que Tartelett eût demandé la permission d'emporter « son crocodile » comme pièce à l'appui , — permission qui lui fut accordée.
Le soir, tout le monde étant réuni dans le carré du Dream, on fêtait par un joyeux repas la fin des épreuves de Godfrey-Morgan et ses fiançailles avec Phina Hollaney.
Le lendemain, 20 janvier, le Dream, appareillait sous le commandement du capitaine Turcotte. A huit heures du matin, Godfrey, non sans quelque émotion, voyait à l'horizon de l'Ouest s'effacer, comme une ombre, cette île sur laquelle il venait de faire cinq mois d'une école dont il ne devait jamais oublier les leçons.
La traversée se fit rapidement, par une mer magnifique, avec un vent favorable qui permit d'établir les goélettes du Dream. Ah! il allait droit à son but, cette fois ! Il ne cherchait plus à tromper personne ! Il ne faisait pas des détours sans nombre, comme au premier voyage! Il ne reperdait pas pendant la nuit ce qu'il avait gagné pendant le jour!
Aussi, le 23 janvier, à midi, après être entré parla Porte d'or, dans la vaste baie de San Francisco, venait-il tranquillement se ranger au warf de Merchant-Street.
Et que vit-on alors ?
On vit sortir du fond de la cale un homme qui, après avoir atteint le Dream à la nage, pendant la nuit de son mouillage à l'île Phina, avait réussi à s'y cacher une seconde fois !
Et quel était cet homme ?
C'était le Chinois Seng-Vou, qui venait de faire le voyage du retour comme il avait fait celui de l'aller!
Seng-Vou s'avança vers William W. Kolderup.
« Que monsieur Kolderup me pardonne, dit-il très poliment. Lorsque j'avais pris passage à bord du Dream, je croyais qu'il allait directement à Shangaï, où je voulais me rapatrier; mais, du moment qu'il revient à San Francisco, je débarque! »
Tous, stupéfaits devant cette apparition, ne savaient que répondre à l'intrus qui les regardait en souriant.
« Mais, dit enfin William W. Kolderup, tu n'es pas resté depuis six mois à fond de cale, je suppose ?
— Non! répondit Seng-Vou.
— Où étais-tu donc caché?
— Dans l'île !
— Toi? s'écria Godfrey.
-*Moi!
— Alors ces fumées?...
— 11 fallait bien faire du feu !
— Et tu ne cherchais pas à te rapprocher de nous , à partager la vie commune ?
— Un Chinois aime à vivre seul, répondit tranquillement Seng-Vou. Il se suffit à lui-même et n'a besoin de personne! »
Et là-dessus, l'original, saluant William W. Kolderup, débarqua et disparut.
« Voilà de quel bois sont faits les vrais Robinsons! s'écria l'oncle Will. Regarde celui-là, et vois si tu lui ressembles! C'est égal, la race anglosaxonne aura du mal à absorber des gens de cet acabit !
— Bon ! dit alors Godfrey, les fumées sont expliquées par la présence de Seng-Vou, mais les fauves?....
— Et mon crocodile! ajouta Tartelett. J'entends que l'on m'explique mon crocodile!»
L'oncle William W. Kolderup, très embarrassé, se sentant à son tour et pour sa part mystifié sur ce point, passa sa main sur son front comme pour en chasser un nuage.
« Nous saurons cela plus tard, dit-il. Tout finit par se découvrir à qui sait chercher! »
Quelques jours après, on célébrait en grande pompe le mariage du neveu et de la pupille de William W. Kolderup. Si les deux jeunes fiancés furent choyés et fêtés par tous les amis du richissime négociant, nous le laissons à penser.
Dans cette cérémonie, Tartelett fut parfait de tenue, de distinction, de « comme il faut », et l'élève fit également honneur au célèbre professeur de danse et de maintien.
Cependant, Tartelett avait une idée. Ne pouvant faire monter son crocodile en épingle, — il le regrettait, — il résolut de le faire tout simplement
empailler. De cette façon, ranimai, bien préparé, les mâchoires entrouvertes, les pattes étendues, suspendu au plafond, ferait le plus bel ornement de sa chambre.
Le crocodile fut donc envoyé chez un célèbre empailleur, qui le rapporta à l'hôtel quelques jours après.
Tous, alors, de venir admirer le« monstre », auquel Tartelett avait failli servir de pâture !
« Vous savez, monsieur Kolderup, d'où venait cet animal ? dit le célèbre empailleur en présentant sa note.
— Non ! répondit l'oncle Will.
— Cependant il avait une étiquette collée sous sa carapace.
— Une étiquette ! s'écria Godfrey.
— La voici, » répondit le célèbre empailleur.
Et il montra un morceau de cuir, sur lequel ces mots étaient écrits en encre indélébile :
Envoi de Hagenbeck, de Hambourg, à J.-R. Taskinar, de Stockton.
Lorsque William W. Kolderup eut lu ces mots, un formidable éclat de rire lui échappa.
Il avait tout compris.
C'était son adversaire J.-R. Taskinar, son compétiteur évincé, qui, pour se venger, après avoir acheté toute une cargaison de fauves, reptiles et autres animaux malfaisants, au fournisseur bien connu des ménageries des Deux- Mondes, l'avait nuitamment débarquée en plusieurs voyages sur l'île Spencer. Cela lui avait coûté cher, sans doute, mais il avait réussi à infester la propriété de son rival, comme le firent les Anglais pour la Martinique, si l'on en doit croire la légende, avant de la rendre ;\ la France !
Il n'y avait plus rien d'inexpliqué, désormais, dans les faits mémorables de l'île Phina.
« Bien joué ! s'écria William W. Kolderup. Je n'aurais pas mieux fait que ce vieux coquin de Taskinar !
— Mais, avec ces terribles hôtes, dit Phina, maintenant, l'ile Spencer....
— L'île Phina... répondit Godfrey.
— L'ile Phina, reprit en souriant la jeune femme, est absolument inhabitable !
— Bah ! répondit l'oncle Will, on attendra pour l'habiter que le dernier lion y ait dévoré le dernier tigre !
— Et alors, chère Phina, demanda Godfrey, tu ne craindras pas d'y venir passer une saison avec moi?
— Avec toi, mon cher mari, je ne craindrais rien, nulle part ! répondit Phina, et puisque en somme tu n'as pas fait ton voyage autour du monde...
— Nous le ferons ensemble! s'écria Godfrey, et si la mauvaise chance doit jamais faire de moi un vrai Robinson...
— Tu auras du moins près de toi la plus dévouée des Robinsonnes ! »
TABLE DES MATIÈRES
I. Où le lecteur trouvera, s'il le veut, l'occasion d'acheter une Ile de l'océan Paci-
fique 1
II. Comment William W. Kolderup de San-Francisco fut aux prises avec J.-R. Tas-
kinar, de Stockton 7
III. Où la conversation de Phina Hollaney et de Godfrey Morgan est accompagnée
au piano 18
IV. Dans lequel T. Artelett, dit Tartelett, est correctement présenté au lecteur. . . 26
V. Dans lequel on se prépare à partir et à la fin duquel on part pour tout de bon. . 31 YI. Dans lequel le lecteur est appelé à faire connaissance avec un nouveau personnage '. 39
VII. Dans lequel on verra que William W. Kolderup n'a peut-être pas eu tort de
faire assurer son navire % 46
VIII. Qui conduit Godfrey à de chagrines réflexions sur la manie des voyages .... 58
IX. Où il est démontré que tout n'est pas rose dans le métier de Robinson 67
X. Où Godfrey fait ce que tout autre naufragé eût fait en pareille circonstance . . 77
XI. Dans lequel la question du logement est résolue autant qu'elle peut l'être ... 86
XII. Qui se termine juste à point par un superbe et heureux coup de foudre. ... 94
XIII. Où Godfrey voit encore s'élever une légère fumée sur un autre point de nie. . 104
XIV. Dans lequel Godfrey trouve une épave à laquelle son compagnon et lui font bon
accueil 114
XV. Où il arrive ce qui arrive au moins une fois dans la vie de tout Robinson vrai
ou imaginaire 122
XVI. Dans lequel se produit un incident qui ne saurait surprendre le lecteur .... 131
XVII. Dans lequel le fusil du professeur Tartelett fait merveille 139
XVIII. Qui traite de l'éducation morale et physique d'un simple indigène du Pacifique. 148
202 TABLE DES MATIÈRES
XIX. Dans lequel la situation déjà gravement compromise se complique de plus eu
plus . 157
XX. Dans lequel Tartelett répète sur tous les tons qu'il voudrait bien s'en aller. . 166
XXI. Qui se termine par une réflexion absolument surprenante du nègre Carèfinotu. 177
XXII. Lequel conclut en expliquant tout ce qui avait paru absolument inexplicable
jusqu'ici 189