‹ L'école des RobinsonsChapitre 21 sur 38 · HELENA CAMPBELL · texte numérisé non relu

HELENA CAMPBELL

sait pour une Écossaise de cœur et d'âme. Elle eût donné le pas au plus infime Sawney sur le plus important des John Bull. Sa fibre patriotique vibrait comme la corde d'une harpe, quand la voix d'un montagnard lui jetait à travers la campagne quelque national pibroch des Highlands. I

De Maistre a dit : « Il y a, en nous, deux êtres : moi et l'autre. »

Le « moi » de miss Campbell, c'était l'être sérieux, réfléchi, envisageant la vie plus au point de vue de ses devoirs que de ses droits.

L' a autre», c'était l'être romanesque, un peu enclin aux superstitions, aimant les récits merveilleux qui éclosent si naturellement dans le pays de Fingal; quelque peu parent des Lindamires, ces adorables héroïnes des romans de chevalerie, il courait les glens environnants pour entendre la « cornemuse de Strathdearne », ainsi que les Higblanders appellent le vent qui souffle à travers les allées solitaires.

Le frère Sam et le frère Sib aimaient également le a moi » et Y « autre » de miss Campbell ; mais il faut avouer, cependant, que si celui-là les charmait par sa raison, celui-ci n'était pas sans les dérouter parfois avec ses réparties inattendues, ses échappées capricieuses au milieu de l'azur, ses chevauchées subites dans le pays des rêves.

Et n'était-ce pas lui qui, à la proposition des deux frères, venait défaire une réponse*si bizarre?

« Me marier ! aurriit dit <* moi ». Épouser monsieur Ursiclos !... Nous verrons cela... nous en reparlerons!

— Jamais... tant que je n'aurai pas vu le Rayon- Vert! » avait répondu « l'autre ».

Les frères Melvill se regardaient sans comprendre, et, pendant que miss Campbell s'installait sur le grand fauteuil gothique dans l'embrasure de la fenêtre:

« Qu'entend-elle par le Rayon-Vert? demanda le frère Sam.

— Et pourquoi veut-elle voir ce rayon? » répondit le frère Sib. Pourquoi? On va le savoir.

Miss Campbell, suivie du fidèle Partridge... (Page 13.)

Voici ce que les amateurs de curiosités physiques avaient pu lire dans le Morning Post de ce jour :

« Avez-vous quelquefois observé le soleil qui se couche sur un horizon de nier? Oui! sans doute. L'avez-vous suivi jusqu'au moment où, la partie supé-

L'ARTICLE DU a MORNING POST ». 17

Le cottage 'd'Helensburgh... (Page 10.)

rieure de son disque effleurant la ligne d'eau, il va disparaître? C'est très probable. Mais avez-vous remarqué le phénomène qui se produit à l'instant précis où l'astre radieux lance son dernier rayon, si le ciel, dégagé de brumes, est alors d'une pureté parfaite? Non! peut-être. Eh bien, la première fois que vous trouverez l'occasion, — elle se présente très rarement, — de faire cette observation, ce ne sera pas, comme on pourrait le croire, un rayon rouge qui viendra frapper la rétine de" votre œil. ce sera un rayon « vert », mais d'un vert merveilleux, d'un vert qu'aucun peintre ne peut obtenir sur sa palette, d'un vert dont la nature, ni dans la teinte si variée des végétaux, ni dans la couleur

des mers les plus limpides, n'a jamais reproduit la nuance! S'il y a du vert dans le Paradis, ce ne peut être que ce vert-là, qui est, sans doute, le vrai vert de l'Espérance ! »

Tel était l'article du Morning Post, le journal que miss Campbell tenait à la main lorsqu'elle entra dans le hall. Cette note l'avait tout simplement passionnée. Aussi fut-ce d'une voix enthousiaste qu'elle lut à ses oncles les quelques lignes précitées, qui chantaient sous une forme lyrique les beautés du Rayon- Vert. -

Mais, ce que miss Campbell ne leur dit pas, c'est que précisément ce Rayftn-Vert se rapportait à une vieille légende, dont le sens intime lui avait échappé jusqu'alors, légende inexpliquée entre tant d'autres, nées au pays des Highlands, et qui affirme ceci : c'est que ce rayon a pour vertu de faire que celui qui Ta vu ne peut plus se tromper dans les choses de sentiment; c'est que son apparition détruit illusions et mensonges; c'est que celui qui a été assez heureux pour l'apercevoir une fois, voit clair dans son cœur et dans celui des autres.

Que Ton pardonne à une jeune Écossaise des Hautes-Terres la poétique crédulité que venait de raviver en son imagination la lecture de cet article du Morning Post.

En entendant miss Campbell, le frère Sam et le frère Sib se regardèrent avec une sorte d'ahurissement, en ouvrant de grands yeux. Jusqu'ici, ils avaient vécu sans avoir vu le Rayon-Vert, et ils s'imaginaient qu'on pouvait vivre sans le voir jamais. Il paraît que ce n'était pas l'avis d'Helena, qui prétendait subordonner l'acte le plus important de sa vie à l'observation de ce phénomène, unique entre tous.

« Ah! c'est lace qu'on appelle le Rayon- Vert? dit le frère Sam, en remuant doucement la tête.

— Oui, répondit miss Campbell.

— Celui que tu veux absolument voir? dit le frère Sib.

— Que je verrai, avec votre permission, mes oncles, et le plus tôt possible, ne vous déplaise !

— Et ensuite, quand tu l'auras vu?...

— Quand je l'aurai vu, nous pourrons parler de monsieur Arislobulus Ursiclos. »

Le frère Sam elle frère Sib, se regardant à la dérobée, sourirent d'un petit air entendu.

L'ARTICLE DU a MORNING POST ». J9

« Allons voir le Rayon-Vert, dit l'un.

— Sans perdre un instant! » ajouta l'autre.

Miss Campbell les arrêta de la main, au moment où ils allaient ouvrir a fenêtre du hall.

« Il faut attendre que le soleil se couche, dit-elle.

— Ce soir, alors... répondit le frère Sam.

— Que le soleil se couche sur le plus pur des horizons, ajouta miss Campbell.

— Eh bien, après dlner,nous irons tous les trois à la pointe de Rosenheat... dit le frère Sib.

— Ou bien nous monterons tout simplement à la tour du cottage, ajouta le frère Sam.

— A la pointe de Rosenheat, comme à la tour du cottage, répondit miss Campbell, il n'y a d'autre horizon que celui du littoral de la Clyde. Or, c'est sur la ligne de la mer et du ciel qu'il faut observer le soleil à son coucher. Donc, avis' à mes oncles d'avoir à me mettre en face de cet horizon dans le plus bref délai! »

Miss Campbell parlait si sérieusement, tout en leur adressant son plus joli sourire, que les frères Melvill ne pouvaient résister à une mise en demeure formulée e-n ces termes.

« Cela ne presse peut-être pas?... » crut cependant devoir faire observer le frère Sam.

Et le frère Sib vint à son aide en ajoutant :

« Nous aurons toujours le temps... »

Miss Campbell secoua gentiment la tête.

« Nous n'aurons pas toujours le temps, répondit-elle, et cela presse, au contraire !

— Serait-ce parce que, dans l'intérêt de monsieur Aristobulus Ursiclos... dit le frère Sam.

— Dont le bonheur, paraît-il, dépend de l'observation du Rayon- Vert... dit le frère Sib.

— C'est parce que nous sommes déjà au mois d'août, mes oncles! répondit miss Campbell, et que les brouillards ne peuvent tarder à assombrir notre ciel d'Ecosse! C'est parce qu'il convient de profiter dès belles soirées que la fin de l'été et le commencement de l'automne nous réservent encore! — Quand partons-nous? »

Il est certain que si miss Campbell voulait absolument voir, cette année, le

Rayon-Vert, il n'y avait pas de temps à perdre. Se rendre immédiatement sur quelque point du littoral écossais exposé à l'ouest, s'y installer le plus confortablement possible, venir chaque soir observer le coucher du soleil, puis guetter son dernier rayon, c'était ce qu'il y avait à faire, sans attendre même un seul jour. Peut-être alors, avec quelque chance, miss Campbell verraitelle s'accomplir son désir un peu fantaisiste, si le ciel se prêtait à l'observation du phénomène, — ce qui est rarissime, — ainsi que le disait très justement le Morning Post.

Et il avait raison, le bien informé journal!

Tout d'abord, il s'agissait donc de chercher et de choisir une portion de la côte occidentale, d'où le phénomène pût être visible. Or, pour le trouver, il fallait sortir du golfe de la Clyde.

En effet, toute cette embouchure, au large du Firth of Clyde, est hérissée d'obstacles qui limitent le champ de vue. Ce sont les Kyles de Bute, l'île d'Arran, les presqu'îles de Knapdale et de Cantyre, Jura, Islay, vaste éparpillement de roches cassées à l'époque géologique, qui font une sorte d'archipel de toute la partie occidentale du comté d'Argyle. Impossible de trouver là un segment de l'horizon de mer, sur lequel le regard puisse surprendre quelque coucher de soleil.

Donc, pour ne point quitter l'Ecosse, il convenait d'aller plus au nord ou plus au sud, devant un espace sans bornes, et cela avant les brumeux crépuscules de l'automne.

En quel lieu on irait, peu importait à miss Campbell. Côte d'Irlande, côte de France, côte de Norvège, côte d'Espagne ou de Portugal, elle se serait indifféremment transportée là où l'astre radieux, lorsqu'il se couche, l'eût saluée de ses derniers rayons, et, que cela convînt ou non aux frères Melvill, il aurait bien fallu la suivre !

Les deux oncles se hâtèrent donc de prendre la parole, après s'être consultés du regard. Mais quel regard, et comme il était émérillonné d'une pointe de finesse diplomatique !

« Eh bien, ma chère Helena, dit le frère Sam, rien de plus aisé que de te satisfaire! Allons à Oban.

— Il est évident que nulle part on ne trouverait mieux qu'Oban, ajouta le frère Sib.

— Va pour Oban, répondit miss Campbell. Hais y a-t-il un horizon de mer a Oban?

— S'il y en a un! s'écria le frère Sam.

— Plutôt deux qu'un! s'écria le frère Sib.

— Eh bien, partons !

— Dans* trois jours, dit l'un des oncles.

— Dans deux jours, dit l'autre, qui jugea opportun de faire cette légère concession.

— Non, dès demain, répondit miss Campbell, en se levant, au moment où sonnait la cloche du dîner.

— Demain... oui... demain! ajouta le frère Sam.

— Nous voudrions y être déjà! » répliqua le frère Sib.

Ils disaient vrai. Et pourquoi cette hâte? C'est que Aristobulus Ursiclos était précisément en villégiature à Oban depuis uue quinzaine de jours. C'est que miss Campbell, qui l'ignorait, se trouverait là en présence de ce jeune homme, •choisi parmi les plus savants, et, ce dont les frères Melvill ne se doutaient guère, parmi les plus ennuyeux. C'est que, pensaient les deux malins personnages, miss Campbell, après s'être inutilement fatigué la vue à observer des couchers de soleil, renoncerait à sa fantaisie et finirait par mettre sa main dans la main de son fiancé. D'ailleurs, Helena l'eût-elle soupçonné, qu'elle fût partie quand même. La présence d'Aristobulus Ursiclos n'était point pour la gêner. .

« Bet !

— Beth!

— Bess !

— Betsey !

— Betty! »

La série de ces noms retentit à nouveau dans le hall; mais cette fois dame Bess parut et reçut ordre d'être prête, dès le lendemain, pour un départ immédiat.

Il fallait se hâter, en effet. Le baromètre, qui se trouvait au-dessus de trente pouces et trois dixièmes (7G9 mm ) ) promettait un beau temps de quelque durée. En partant le lendemain matin, on arriverait encore d'assez bonne heure à Oban pour observer le coucher du soleil.

Naturellement, pendant cette journée, dame Bess et Partridge furent des plus occupés en vue de ce départ. Les quarante-sept clefs de la femme de charge cliquetèrent dans la poche de sa jupe, comme les grelots d'une mule espagnole. Que d'armoires, que de tiroirs à ouvrir et surtout à fermer! Peut-être

le cottage d'Helensburgh resterait-il longtemps vide? Ne fallait-il pas compter avec les caprices de miss Campbell? Et s'il plaisait à cette charmante personne de courir après son Rayon-Vert? Et si ce Rayon-Vert mettait quelque coquetterie à se cacher? Et si les horizons d'Oban n'offraient pas toute la pureté nécessaire à ce genre d'observation? Et s'il fallait chercher un autre poste astronomique sur un littoral plus méridional de l'Ecosse, de l'Angleterre ou de l'Irlande, voire du continent ! On partait le lendemain, c'était convenu, mais quand reviendrait-on au coltage?Dans un mois, dans six, dans un an, dans dix ans?

« Et pourquoi cette idée de voir le Rayon-Vert? demandait dame Bess, que Partridge aidait de son mieux.

— Je ne sais, répondait Partridge, mais cela doit avoir son importance, et notre jeune maîtresse ne fait rien sans raison, vous le savez de reste, mavourneen. »

Mavourneen est une expression dont on se sert volontiers en Ecosse, — quelque chose comme l'équivalent de « ma chère » en France, et il ne déplaisait point à l'excellente femme de charge d'être appelée de ce nom par le brave Écossais.

. « Partridge, répondit-elle, je crois comme vous que cette fantaisie de miss Campbell, dont on ne se doutait guère, pourrait bien cacher quelque pensée secrète.

— Laquelle?

— Eh ! qui sait ? sinon un refus, du moins un ajournement aux projets de ses oncles !

— En vérité, reprit Partridge, je ne sais pourquoi messieurs Melvill se sont si fort entichés de ce monsieur Ursiclos! Est-ce bien le mari qui convient à notre demoiselle?

— Soyez certain, Partridge. répliqua dame Bess, que s'il ne lui convient qu'à demi, elle ne l'épousera pas du tout. Elle dira un joli non à ses oncles, en leur mettant un baiser sur chaque joue, et ses oncles seront tout surpris d'avoir pu penser un instant à ce prétendu, dont les prétentions ne me vont guère !

— Ni à moi, mavourneen !

— Voyez-vous, Partridge, le cœur de miss Campbell est comme ce tiroir, bien fermé sous sa serrure de sûreté. Elle seule en a la clef, et pour l'ouvrir, il faut qu'elle la donne...

— Ou qu'on la lui prenne ! ajouta Partridge en souriant d'un ton approbatif.

— On ne la lui prendra pas, à moins qu'elle ne veuille la laisser prendre ! répondit dame Bess, et que le vent emporte nia coiffe sur la pointe du clocher de Saint-Mungo, si jamais notre jeune demoiselle épouse ce monsieur Ursiclos !

— Un Méridional! s'écria Partridge, un Southern, qui, s'il est né en Ecosse, a toujours vécu au sud de la Tweed ! »

Dame Bess secoua la tète. Ces deux Highlanders s'entendaient bien. C'est à peine si, pour eux, les Basses-Terres faisaient partie de leur vieille Calédonie, en dépit de tous les traités de l'Union. Allons, décidément, ils n'étaient point partisans du mariage projeté. Ils espéraient mieux pour miss Campbell. Si les convenances s'y trouvaient, les convenances ne semblaient pas leur suffire.

c Ah! Partridge, reprit dame Bess, les vieux usages des montagnards étaient encore les meilleurs, et, avec la coutume de nos anciens clans, je pense que les mariages assuraient plus de bonheur jadis qu'ils n'en donnent aujourd'hui!

— Vous n'avez jamais rien dit de plus vrai, mavourneen ! répondit gravement Partridge. Alors, on cherchait un peu plus du côté du cœur, et beaucoup moins du côté de la bourse! L'argent, c'est bien, sans doute, mais l'affection, c'est mieux!

— Oui, Partridge, et, par-dessus tout, on voulait se bien connaître avant de s'épouser! Vous rappelez-vous ce qui se passait à la foire de Saint- Olla, à Kirkwall? Pendant tout le temps qu'elle durait, depuis le commencement du mois d'août, les jeunes gens s'associaient par couples, et ces couples, on les appelait « frère et sœur du premier août! » Frère et sœur, cela ne vous prépare-t-il pas tout doucement à devenir mari et femme? Et tenez, nous voici précisément au jour où s'ouvrait autrefois la foire de Saint-Olla, que Dieu ramène!

— Puisse-t-il vous entendre ! répondit Partridge. Monsieur Sam et monsieur Sib, eux-mêmes, s'ils eussent été associés à quelque gentille Écossaise, n'auraient point échappé au sort commun, et miss Campbell compterait maintenant deux tantes de plus dans la famille !

— J'en conviens, Partridge, répondit dame Bess, mais essayez d'associer aujourd'hui miss Campbell avec monsieur Ursiclos, et que la Clyde remonte

Voyez-vous, Partridge... (Page 22.)

d'Helensburgh à Glasgow, si leur association n'est pas rompue dans la huitaine! »

Sans insister sur les inconvénients que pouvait offrir cette familiarité, autorisée par les usages de Kirkwall, qui ont disparu d'ailleurs, il faut se borner à dire que les faits auraient peut-être donné raison à dame Bess. Mais, enfin, miss Campbell et Aristobulus Ursiclos n'étaient point frère et sœur du premier août, et si leur mariage se faisait jamais, les fiancés n'auraient pas été à môme de se connaître, comme s'ils eussent passé par les épreuves de la foire deSainl-OUa!

Glasgow, Broomielaw Bridge. (Page 27.)

Quoi qu'il en soit, les foires sont instituées pour les affaires, non pour les mariages. Il faut donc laisser à leurs regrets dame Bess et Partridge, qui, tout en causant, ne perdaient pas une minute.

Le départ était décidé. Le lieu de villégiature avait été choisi. Dans les journaux du high-life, à la rubrique « déplacements et villégiature » , les deux frères Helvill et miss Campbell allaient figurer, dès le lendemain, pour la station balnéaire d'Oban. Hais comment s'opérerait ce déplacement? C'était la question à résoudre.

Deux voies différentes permettent de se rendre à celte petite ville, qui est

située sur le détroit de Mull, à quelque cent milles dans le nord-ouest de Glasgow.

La première est une route terrestre. On se rend à Bowling, puis, par Dumbarton et la rive droite de laLeven, on touche à Balloch, extrémité du Lomond; on traverse le plus beau des lacs d'Ecosse, avec sa trentaine d'îles, entre ses rives historiques, emplies du souvenir des Mac-Gregor et des Mac-Farlane, en plein pays de Rob-Roy et de Robert Bruce; on arrive à Dalmaly; de là, par une route qui circule au flanc des montagnes, le plus souvent à mi-côte, dominant des torrents ou des fiords, à travers ces premiers ressauts de la chaîne des Grampians, au milieu des glens couverts de bruyères, accidentés de sapins, de chênes, de mélèzes et de bouleaux, le touriste émerveillé descend sur Oban, dont le littoral n'a rien à envier aux plus pittoresques de tout l'Atlantique.

C'est là une excursion charmante, que tout voyageur en Ecosse a faite ou doit faire ; mais d'horizon de mer, il n'y en a point sur ce parcours. Aussi les frères Melvill, qui proposèrent à miss Campbell de la prendre, en furent-ils pour leur proposition.

La seconde route est à la fois fluviale et maritime. Descendre la Clydc jusqu'au golfe auquel elle a donné son nom, naviguer entre les îles et les îlots, qui font de ce capricieux archipel comme une énorme main de squelette, appliquée sur cette portion de l'Océan, puis remonter par la droite de cette main jusqu'au port d' Oban, c'était là de quoi tenter miss Campbell, pour qui l'adorable pays du lac Lomond et du lac Katrine n'avait plus de secret. D'ailleurs, à travers l'entre-deux des îles, au lointain des détroits et des golfes, il y avait des échappées de vue vers l'ouest; le périmètre s'y accusait par une ligne d'eau. Eh bien, au coucher du soleil, pendant la dernière heure de cette traversée, si aucune brume ne voilait l'horizon, serait-il donc impossible d'apercevoir ce Rayon- Vert, dont la projection dure à peine un cinquième de seconde?

« Vous comprenez, oncle Sam, dit miss Campbell, vous comprenez, oncle Sib, il ne faut qu'un instant! Donc, si j'ai vu ce que je veux voir, le voyage est fini, et il est inutile d'aller s'installer à Oban. »

Voilà précisément ce qui ne faisait pas l'affaire des frères Melvill. Ils voulaient s'installer quelque temps à Oban, — on sait pourquoi, — et ne tenaient point à ce qu'une trop prompte apparition du phénomène dérangeât leurs projets.

Néanmoins, comme miss Campbell avait voix prépondérante au chapitre et qu'elle vota pour la route maritime, celle-ci fut choisie de préférence à la route terrestre.

« Au diable ce Rayon- Vert! dit le frère Sam, lorsque Helena eut quitté le hall.

— Et ceux qui l'ont imaginé! » répondit le frère Sib.

Le lendemain, 2 août, à la première heure, miss Campbell, accompagnée des frères Melvill, suivie de Partridge et de dame Bess, montait dans le train à la station du railway d'Helensburgh. Il fallait aller prendre à Glasgow le bateau à vapeur qui, dans son service quotidien de la métropole à Oban, ne fait point escale à ce point de la côte. *

A sept heures, le train déposait les cinq voyageurs à la gare d'arrivée de Glasgow, et une voiture les conduisait à Broomielaw Bridge.

Là, le steamer Columbia attendait ses passagers; de ses deux cheminées s'échappait une fumée noire, qui se mêlait aux brumes encore épaisses de la Clyde; niais toutes ces vapeurs matinales commençaient à se résoudre, et le disque plombé du soleil se nuançait déjà de quelques teintes d'or. C'était le début d'une belle journée.

Miss Campbell et ses compagnons, après que leurs bagages eurent été mis à bord, s'embarquèrent aussitôt.

En ce moment, la cloche envoyait aux retardataires son troisième et dernier appel. Puis, le mécanicien balança sa machine, les palettes des roues, mues en avant, en arrière, soulevèrent de gros bouillons jaunâtres, un long coup de sifflet retentit, les amarres furent larguées, et le Columbia prit rapidement le fil du courant.

Dans le Royaume-Uni, les touristes auraient mauvaise grâce à se plaindre.

Ce sont de magnifiques bâtiments que les compagnies de transport mettent partout à leur disposition. Il n'est si mince cours d'eau, si petit lac, si infime golfe, qui ne soit sillonné chaque jour d'élégants bateaux à vapeur. Rien d'étonnant, donc, â ce que la Glyde soit des plus favorisées sous ce rapport. Aussi, le long de Broomielaw Street, aux cales du Steam-boat Quay, les steamers, leurs tambours peints des plus vives couleurs, où l'or le dispute au cinabre, stationnent-ils en grand nombre, -toujours fumant, prêts à partir en toutes directions.

Le Columbia ne faisait. point exception à la règle. Très long, très effilé de l'avant, très fin dans ses lignes d'eau, pourvu d'une machine puissante actionnant des roues d'un large diamètre, c'était un bateau de grande marche. A l'intérieur, tout le comfort possible dans ses salons et ses salles à manger; sur le pont, un vaste spardeck, abrité d'une tente aux légers lambrequins, avec des bancs et des sièges aux coussins moelleux, — véritable terrasse, entourée d'une élégante rambarde, sur laquelle les passagers se trouvaient en belle vue et en bon air.

Les voyageurs ne manquaient pas. Ils venaient un peu de partout, aussi bien de l'Ecosse que de l'Angleterre. Ce mois d'août est par excellence le mois des excursions. Entre toutes, celles de la Clyde et des Hébrides sont particulièrement recherchées. Il y avait là de ces familles au grand complet, dont l'union avait été généreusement bénie du ciel ; des jeunes filles très gaies, des jeunes gens plus calmes, des enfants habitués déjà aux surprises du tourisme ; puis, des pasteurs, toujours fort nombreux à bord des steamers, le haut chapeau de soie sur la tête, la longue redingote noire à collet droit, le liséré de la cravate blanche au châle du gilet; puis, plusieurs fermiers, coiffés de la toque écossaise, et rappelant par leurs allures un peu lourdes les anciens « Bonnet-lairds » d'il y a quelque soixante ans; enfin, une demi-douzaine d'étrangers, de ces Allemands qui ne perdent rien de leur poids, même au dehors de l'Allemagne, et deux ou trois de ces Français que n'abandonne jamais leur amabilité géniale, môme hors de France.

Si miss Campbell eût ressemblé à la plupart de ses compatriotes, qui s'asseyent en quelque coin, dès qu'elles sont embarquées, et ne bougent de tout le voyage, elle n'aurait vu des rives de la Clyde que ce qui serait passé devant ses yeux, sans même remuer la tête. Mais elle aimait à aller, à venir, tantôt à l'arrière du steamer, tantôt à l'avant, regardant les villes, bourgs, villages, hameaux, dont ces rives sont incessamment semées D'où cette conséquence,

que le frère Sam et le frère Sib, qui raccompagnaient, lui répondant, approuvant ses observations, confirmant ses remarques, ne devaient pas prendre une heure de repos entre Glasgow et Oban. D'ailleurs, ils ne songeaient point à s'en plaindre, cela rentrait dans leur fonction de gardes-ducorps, et ils suivaient d'instinct, en échangeant quelques bonnes prises, qui les maintenaient en belle humeur.

Dame Bess et Partridge, ayant pris place à la partie antérieure du spardeck, causaient amicalement du temps passé, des usages perdus, des vieux clans en désorganisation. Où étaient ces siècles d'autrefois à jamais regrettables? A cette époque, les purs horizons de la Clyde ne disparaissaient pas derrière l'expectoration carbonifère des usines, ses rives ne retentissaient pas du coup sourd des marteaux-pilons, ses eaux calmes ne se troublaient jamais sous l'effort de quelques milliers de chevaux-vapeur!

« Ce temps reviendra, et peut-être plus tôt qu'on ne le pense! dit dame Bess d'un ton convaincu.

— Je l'espère, répondit gravement Partridge, et avec lui nous reverrons les vieilles coutumes de nos ancêtres ! »

Cependant les bords de la Clyde se déplaçaient rapidement de Pavant à l'arrière du Columbia, comme les sites d'un panorama mouvant. A droite, se montrèrent le village de Patrick, sur l'embouchure du Kelvin, et les vastes docks, destinés à la construction des navires en fer, qui font vis-à-vis à ceux de Govaa, situés sur la rive opposée. Que de bruits de ferraille, que de volutes de fumée et de vapeur, si déplaisants aux oreilles et aux yeux de Partridge et de sa compagne !

Mais tout ce fracas industriel, tout ce brouillard de charbon, allait cesser peu à peu. A la place des chantiers, des cales couvertes, des Hautes cheminées de fabriques, de ces gigantesques échafaudages de fer, qui ressemblent aux cages d'une ménagerie de mastodontes, apparurent de coquettes habitations, des cottages enfouis sous les arbres, des villas du type anglo-saxon, dispersées sur les collines vertes. C'était comme une succession ininterrompue de maisons de campagne et de châteaux, qui se déroulait d'une cité à l'autre.

Après l'ancien bourg royal de Renfrew, situé sur la gauche du fleuve, les collines boisées de Kilpatrick se profilèrent, à droite, au-dessus du village de ce* nom, devant lequel un Irlandais ne peut passer sans se découvrir : là est né saint Patrice, le protecteur de l'Irlande.

La Clyde, de fleuve quelle avait été jusqu'alors, commençait à devenir un véritable bras de mer. Dame Bess et Partridge saluèrent les ruines de Dunglas- Gastle, qui rappellent quelques vieux souvenirs de l'histoire d'Ecosse; mais leurs yeux se détournèrent de l'obélisque, élevé en l'honneur de Harry Bell, l'inventeur du premier bateau mécanique, dont les roues troublèrent ces eaux paisibles.

Quelques milles plus loin, les touristes, leur Murray à la main, contemplaient le château de Dumbarton, qui se dresse à plus de cinq cents pieds sur son rocher basaltique. Des deux cônes de' son sommet, le plus élevé porte encore le nom de « Trône de Wallace », l'un des héros des luttes de l'indépendance.

A ce moment, un gentleman, du haut de la passerelle, — sans que personne l'en eût prié, mais aussi sans que personne songeât à le trouver mauvais, — crut devoir faire une petite conférence historique pour l'instruction de ses compagnons de voyage. Une demi-heure après, il n'était plus permis à un seul passager du Columbia, à moins d'être sourd, d'ignorer que, très probablement, les Romains avaient fortifié Dumbarton; que ce rocher historique se transforma en-forteresse royale au commencement de treizième siècle; que, sous le bénéfice du pacte de l'Union, il compte parmi les quatre places du royaume d'Ecosse qui ne peuvent être démantelées; que, de ce port, Marie Stuart, en 1548, partit pour la France, dont son mariage avec François II allait la faire a reine d'un jour »; que là, enfin, Napoléon avait du être renfermé, en 1815, avant que le ministère Castlereagh n'eût résolu de l'emprisonner à Sainte-Hélène.

e Voilà qui est fort instructif, dit le frère Sam.

— Instructif et intéressant, répondit le frère Sib. Ce gentleman mérite tous nos éloges ! »

Et, de fait, les deux oncles n'avaient pas cru devoir perdre un seul mot de la conférence. Aussi accordèrent-ils quelques marques de satisfaction au professeur improvisé.

Miss Campbell, absorbée dans ses réflexions, n'avait rien entendu de celte leçon d'histoire courante. Cela, en ce moment du moins, n'était point pour l'intéresser. Elle ne donna même pas un regard, sur la droite du fleuve, aux ruines du château de Cardross, où mourut Robert Bruce. Un horizon de mer, voilà ce que cherchaient vainement ses yeux; mais ils ne pouvaient I «apercevoir avant que le Columbia se fût dégagé de cette succession de rives.

de promontoires et de coteaux qui limitent le golfe de Clyde. D'ailleurs, le steamer passait alors devant la bourgade d'Helensburgh. Port-Glasgow, les restes du château de Newark, la presqu'île de Rosenheat, c'était ce que la jeune châtelaine voyah chaque jour des fenêtres de son cottage. Aussi se demandait-elle si le steamer ne naviguait pas sur les capricieux cours d'eau du parc.

Et plus loin, pourquoi sa pensée aurait-elle été se perdre au milieu des centaines de navires qui se pressaient dans les bassins de Greenock, à l'embouchure du fleuve? Que lui importait que l'immortel Watt fût né dans cette ville de quarante mille habitants, qui est comme l'antichambre industrielle et commerciale de Glasgow? Pourquoi, trois milles au delà, eût-elle arrêté ses regards sur le village de Gourock à gauche, sur le village de Dunoon adroite, sur les fiords dentelés et sinueux, qui mordent si profondément les cordons littoraux du comté d'Argyle, échancré comme une côte de Norvège?

Non! miss Campbell cherchait impatiemment des yeux la tour en ruines de Leven. S'attendait-elle à y voir apparaître quelque lutin? Pas le moins du monde; mais elle voulait être la première à signaler le phare de Clock, qui éclaire la sortie du Firth of Clyde.

Le phare apparut enfin, comme une gigantesque lampe, au tournant de la rive.

« Clock, oncle Sam, dit-elle, Clock, Clock!

— Oui, Clock! répondit le frère Sam, avec la précision d'un écho des Highlands.

— La mer, oncle Sib !

— La mer, en effet, répondit le frère Sib.

— Que cela est beau ! » répétèrent les deux oncles.

On aurait pu croire qu'ils la voyaient pour la première fois !

Il n'y avait pas d'erreur possible : à l'ouvert du golfe, c'était bien un horizon de mer.

Cependant le soleil n'avait pas encore dépassé le milieu de sa course diurne. Sous le cinquante-sixième parallèle, sept heures, au moins, devaient donc s'écouler avant qu'il ne disparût sous les flols, — sept heures d'impatience pour miss Campbell! D'ailleurs cet horizon se dessinait dans le sudouest, c'est-à-dire sur un segment d'arc que l'astre radieux n'effleure qu'à l'époque du solstice d'hiver. Ce n'était donc pas là qu'il fallait chercher l'apparition du phénomène; ce serait plus à l'ouest, et même un peu au nord,

Château de Dumbarton... (Page 30.)

puisque les premiers jours du mois d'août précèdent de six semaines Féquinoxe de septembre.

Hais peu importait. C'était la mer, qui se développait maintenant devant le regard de miss Campbell. A travers Tentre-deux des îles Cumbray, au delà de la grande île de Bute, dont le profil s'adoucissait d'une estompe légère, au delà des petites crêtes d'Aisla-Craig et des montagnes d'Arran, la ligne du ciel et do l'eau se traçait, au large, avec la netteté d'un trait fait au tire-ligne.

Miss Campbell l'observait, tout entière à sa pensée, sans prononcer une parole. Debout sur la passerelle, immobile, le soleil 4ui faisait à ses pieds

Le dôtrolt des Kylcs of Buie. (rage 3i.)

une ombre très raccourcie. Elle semblait mesurer la longueur de l'arc, qui le séparait encore du point où son disque éclatant irait se trempgr dans les eaux de l'archipel hébridique... Pourvu qu'à ce moment le ciel, si pur alors, ne fût pas obscurci de vapeurs crépusculaires !

Une voix tira la jeune rêveuse de sa rêverie.

« Il est l'heure, dit le frère Sib.

— L'heure ? quelle heure, mes oncles ?

— L'heure du déjeuner, dit le frère Sam.

— Allons déjeuner I » répondit miss Campbell.

d'un bateau a l'autre.

Après le repas, demi-froid, demi-chaud, — un excellent déjeunera la mode anglaise, qui fut servi dans le « dining-room » du Columbia, — miss Campbell et les frères Melvill remontèrent sur Je pont.

Helena ne put retenir un cri de désappointement, lorsqu'elle eut repris sa place sur le spardeck.

a Et mon horizon ! » dit-elle.

Il faut bien en convenir, son horizon n'était plus là. Il avait disparu depuis quelques minutes. Le steamer, cap au nord, remontait en ce moment le long détroit des Kyles of Bute.

« C'est mal, cela, oncle Sam ! dit miss Campbell, avec une petite moue de reproche.

— Mais, ma chère fille...

— Je m'en souviendrai, oncle Sib ! »

Les deux frères ne savaient que répondre, et pourtant, on ne pouvait s'en prendre à eux si le Columbia, après avoir modifié sa direction, pointait alors dans le nord-ouest.

En effet, il y a deux routes très différentes pour aller de Glasgow à Oban par mer.

L'une, — celle que n'avait pas suivie le Columbia, — est la plus longue. Après avoir fait escale à Rothesay, le chef lieu de l'île de Bute, dominée par son vieux château du onzième siècle, encadrée à l'ouest de hauts glens qui la défendent des mauvais vents du large, le steamer peut continuer à descendre le golfe de Clyde, puis longer le littoral est de l'île, passer en vue de la grande et de la petite Cumbray, et s'avancer en cette direction jusqu'à la partie méridionale de l'île d'Arran, qui appartient presque tout entière au duG d'Hamillon, depuis la base de ses roches jusqu'à la cime du Goatfell, à près de huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Alors le timonier donne un coup de barre, la

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