‹ L'école des vieilles femmesChapitre 13 sur 17 · LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG · texte numérisé non relu

LE CALVAIRE DE PAULINE RAYBERG

— Je n'ai pas à vous faire le portrait de la duchesse de Freybourg, la petite Rayberg , comme on l'appelait avant son mariage... Délicate et blonde, vous vous rappelez ses larges prunelles couleur de violette, ce fin visage d'héroïne de Keepsake, cette souplesse de lige et l'agitation de ces mains fébriles, leur joli geste coutumier de caresser son fronton de lisser ses cheveux. Toujours surexcitée, le corps en mouvement, dévorée d'une activité un peu maladive, était-elle assez peu la fille du juif francfortois, brasseur d'affaires qu'était Joachim Rayberg ! Comment ce magot d'Outre-Rhin, vrai Kobold

(le légende avec son buste épais, ses jambes cagneuses et ses reins au ras de terre, aurait-il pu être pour quelque chose dans l'élégance et la beauté d'une telle créature ?

D'ailleurs, le mystère de la naissance de Pauline Rayberg n'en était un pour personne, tout Paris était édifié là-dessus. La liaison de la belle M"'° Rachel Rayberg et du prince de Honeck fut pendant vingt ans acceptée des salons, oii pas une maîtresse de maison ne se fut permis d'inviter l'un des amants sans l'autre ; Paris a de ces tolérances. L'adultère affiché du beau prince autrichien et de sa belle banquière vengeait Vienne et Paris des millions de Rayberg et de sa laideur agressive: ce Juif était vraiment et trop riche et trop laid. Il avait trop de chance aussi, une chance de cocu, clamaient les amis de l'homme d'affaires étrillés par ses opérations de Bourse; et tout le Faubourg était reconnaissant à la belle Juive de le tromper avec l'un des siens.

Pauline tenait de son père cette blondeur de

blé mûr, celte souplesse mouvante et cette finesse d'atlaches qui faisaient du prince un des plus beaux cavaliers d'alors. — Plus Slave qu'Autrichien, interrompait de Clarens. — Si vous voulez ! Un Murât blond : les mêmes cheveux crespelés et courts sur un front étroit, mais ces yeux verts profondément enchâssés et reculés dans l'ombre des arcades sourcilières, des yeux d'eau dormante auxquels, paraît-il, les femmes ne résistaient pas. Ah ! c'était un beau couple!... De sa mère, une israélitede Beyrouth, Pauline Rayberg avait le regard de langueur, la bouche offerte aux lèvres incessamment mordillées dans un inconscient mouvement d'impatience, ce cbarme enveloppeur qu'ont tous les Orientaux, et, en même temps, cette espèce de surexcitation fiévreuse, ce besoin d'agitation et celte inquiétude quasi maladive qui sont particulières à la race. Du reste, l'avons-nous assez connue et courtisée au polo des Acacias comme au tennis de Puteaux, aux garden-parlies de la princesse et aux réunions de Deauville !

L'avez- VOUS faite assez valser, Gamard, et nous a-t-elle assez dévalisés, Clarens, aux ventes de charité de tous les bazars ? et quel bagout, quel entrain, quel esprit, quelle étonnante demivierge, si elle n'avait pas eu tous les millions du papa Rayberg, et quelle délicieuse jeune fille au demeurant ! — De par la race du vrai père.

— Niez, après cela, les avantages des croisements : père Autrichien, mère Levantine, chrétien de Hongrie et israélite d'Orient, et cela avait produit la plus jolie pouliche parisienne.

— Grâce au cadre et au luxe de Joachim Rayberg, entendons-nous : lequel n'ignorait rien de la situation, mais en bénéficiait en bon Francfortois-sur-le-Mein ; L'adultère de sa femme lui ouvrait tous les salons, et il les écrémait en maître ; le Faubourg est une mine d'or pour les faiseurs de kracks. — A été. — Si vous voulez. Personne n'est plus bête que nous, quand il s'agit d'argent. Quant à notre moralité, inutile d'insister, n'est-ce pas? On n'eût pas reçu la femme du banquier Rayberg, on accueillait la

maîtresse du prince de Honeck. Quant à la petite Pauline, elle était des nôtres, cette enfant, et les douairières l'avaient adoptée. Oh ! les yeux des duchesses en regardant passer les cinq millions de dot promenés dans ses robes à la vierge et sous ses bandeaux blonds. Oh ! la mère et la fille connurent, boulevard des Invalides et rue de Yarennes, des accueils, que dis-je? des ovations ignorées des Altesses : la petite avait l'auréole et la double auréole ; la race et la fortune, le sang et les millions!... et nul doute qu'elle n'eût fait le beau mariage, cette jolie Pauline Rayberg, mariage d'ambition, de nom, et même d'amour, si elle n'eût perdu sa mère. Pauline perdait tout à la mort de M™^ Rayberg. Elle restait seule, sans aucune défense, aux mains d'un père légal, c'est-à-dire d'un étranger qui ne pouvait l'aimer et qui ne l'aimait pas, gage vivant d'une faute dont l'homme d'argent avait dévoré. l'affront en vue d'en tirer bénéfice. Dans cette intruse, implantée chez lui par l'adultère, l'homme aux millions ne voyait qu'un moyen de

forcer les clubs, les clubs jusqu'ici demeurés clos, et dont un gendre de son choix entrebâillerait pour lui les portes. Par la chambre à coucher de sa femme il était entré dans les salons; par celle de sa fille il entrerait dans les cercles; Rayberg est un homme d'alcôve et de comptoir. Gela vous explique le choix de Freybourg, un véritable enfant sans consistance et sans expérience, un nouveau débarqué dans la vie, mais le mieux apparenté, peut-être, de toute la France et de la Belgique, un gosse qui, à vingttrois ans, avait trouvé le moyen de manger deux cent mille francs avec Marpha Baudierre, une carcasse d'un demi-siècle, avait failli se compromettre aux courses dans des tripotages d'écurie et traînait en province les conséquences d'un conseil judiciaire, réduit à ne venir passer à

Paris que trois mois de printemps C'est ce

mari que Rayberg donnait à sa fille, à croire qu'il l'avait choisi par vengeance, pour se revancher de l'adultère de la morte et des vingt ans de liaison subie.

Freybourg- épousait cette adorable Pauline sans entraînement et sans amour, pour les cinq millions de sa dot, les espérances de l'hérilage, et sa liberté enfin reconquise. Sa petite Rayberg elle, épousait pour les joies de la corbeille et le plaisir de devenir duchesse... et Rayberg n'entrait même pas au Jockey. Sacrifice inutile, dernier atout joué en pure perte ! C'est vous dire les bons sentiments dont était animé ce beau-père d'Israël vis-à-vis du jeune ménage. On Tavait roulé deux fois... Mais eux!

Deux gosses, en vérité, ce mari de vingt-trois ans et cette jeune femme de dix-huit, tous les deux pressés de vivre et de jouir vite, bousculés à travers l'existence par une fièvre de vanité et de sensations, désireux d'étonner le monde par leur luxe et l'innovation de leurs fantaisies, impatients d'emplir Paris du spectacle de leur faste, du bruit de leurs fêtes et du gaspillage de leurs millions ; lui, tout à ses écuries, à ses attelages, à ses autos dernier modèle, à ses cochers et à ses lads; elle, toute enivrée de l'écho de ses succès,

des entrefilets des reporters mondains, et, dans un tourbillon de toupie, vire-vol tant du couturier au modiste à la mode avec des rêveries de vie en yacht et des velléités de voyage de souveraine en exil, une furie du déplacement qu'elle tenait de son père de Honeck, alliée par lui aux Wittelsbach. La faute de sa mère en avait mis dans ses veines un peu du sang- et de la folie. Un gommeux de vingt-trois ans, une aventureuse de dix-huit, tous deux gâtés, énervés par le luxe et les précoces millions, tel était le jeune couple. Quelle proie pour Tépervier de race qu'était notre Pietaposa !

Cette fois il eut tout pour lui, Tinexpérience de deux innocents et la splendeur du cadre, la complicité de Venise, où il apparut pour la première fois à la jeune duchesse de Freybourg.

Freybourg est assez joli homme, mais si fade ! Pouvait-il lutter avec ce type d'aventurier de la Renaissance, qu'était et qu'est encore l'homme rencontré ce soir.

Et ce furent, clans la splendeur d'apothéose dont les fêtes organisées pour le départ du Kaiser emplirent huit jours Venise ressuscitée, les étapes savantes du flirt le plus habile et le plus passionné ; et quand Pietaposa rentrait à Paris, ramené par le jeune couplé, il était officiellement l'amant de la duchesse. Elle était allée si naturellement, si violemment à cet amour, qu'elle ne prenait même pas la peine de s'en cacher. Elle affichait cette liaison comme un triomphe, épanouie de toute son àme et de toute sa chair par la première joie qu'elle eût peut-être ressentie. De la jolie poupée enfiévrée et mondaine, qu'était la petite Pauline Rayberg, ce ruffian d'Italie avait fait une femme. Une fois éveillée, la fille de Honeck et de Rachel Rayberg se rua à sa perte avec toute la violence d'une hérédité tumultueuse. Une terrible aventureuse se déchaîna en elle au contact de l'aventurier, et ce furent, dans le vertige d'une àme éperdument désorbitée,les chutes rapides, saccadées et irréparables d'une course à l'abîme.

Le jeune duc, tout à de nouvelles maîtresses procurées, disait-on, par Pietaposa laissait faire et fermait les yeux. Quant à Rayberg, amusé du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée du prince à Paris d'une phrase demeurée fameuse : A une fcte à Thôtel de la rue de Varennes, comme le Pietaposa dans insupportable éclat de son physique d'homme trop aimé promenait par les salons sa grâce et son impertinence italiennes, à une qVjestion posée au vieux banquier sur le pourquoi de la présence de cet intrus chez les Freybourg : « Le Napolitain ! ripostait Rayberg, il est ici pour ma fille, à moins que ce ne soit pour mon gendre. Ce sont eux qui Font ramené. »

Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard celui de sa conduite. Quand la duchesse de Freybourg exploitée et ruinée par son amant, entraînée par lui dans les pires aventures, initiée à toutes les fantaisies qui compromettent l'intelligence et la santé, harcelée de chantages, traquée par les usuriers, menacée même par la

police, abrutie de morphine etd'éther. désavouée par son mari et reniée par son monde, mais toujours avec le Pietaposa dans le sang et dans le cœur, quand la petite Pauline Rayberg, à bout de sommes extorquées, perdue de réputation et de dettes, vint se jeter aux genoux de son père et le supplier de la sauver, le vieil homme d'argent fut sans pitié pour la fille de Honeck. Il vengea du coup et la faute de sa femme et le long adultère imposé. Il refusa à la misérable jeune femme les derniers deux cent mille francs dont elle avait besoin, et, de guerre lasse, chassée de son hôtel, la vente de son mobilier et de ses bijoux affichée, elle se réfugia dans un meublé, demanda l'argent de son voyage à des prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances du Mont-de-Piété ayant trouvé les cent louis nécessaires pour une dernière quinzaine à vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme de chambre. Pendant huit jours, elle y tenta la chance à Monte-Carlo et, après des hauts et des bas, le trente et quarante l'ayant aussi trahie,

un beau soir, elle doublait, triplait la dose de digitaline ou de chloral et on la trouvait morte, un matin, dans un logging- de la rue Pastorelli, enfin évadée, délivrée de son infamie et de celle des siens.

Le duc, alors à Londres pour un emprunt à tenter auprès des usuriers delà Cite, fut, paraîtil, le seul qui la pleura. En dix-huit mois le Pietàposa avait coûté près de deux millions au jeune couple, les trois autres avaient fondu dans une folie de luxe et d'extravagance, émiettés comme des jouets entre les mains d'enfants abandonnés à eux-mêmes. D'odieuses manœuvres auraient hâté le détraquement moral et cérébral de la duchesse. Pour la mieux domestiquer l'Italien aurait conduit sa maîtresse un peu plus loin qu'à Cythère et, quand la belle créature, que nous avons vue avec lui ce soir, aurait été mêlée à toutes ces ignominies, cela ne m'étonnerait qu'à moitié.

Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline Uayberg ! Celle-là est morte victime de son édu-

cation, de son mariage, de sa naissance même ; pis, de nous tous et de la société. Elle a surtout expié la faute de ses ascendants et son véritable bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a été qu'un incident! — Un accident surtout! — Mais tragique et définitif, parce qu'arrivé sur un terrain préparé : le dernier exploit du prince Luidgi Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg. — Et le vieux Rayberg, dans tout ceci? — 11 entretient des demi-castors et fait parfois la partie du prince au Cercle. — Pietaposa, Rayberg. Entre les deux, j'aime encore mieux l'aventu-

rier

LE TESTAMExNT

M. BoiTusset était mort et Tétiquette d'un deuil de cour emplissait toute la demeure, imposé aux communs comme à l'office par la douleur un peu théâtrale de Madame.

Mme Borrusset avait ving-neuf ans de plus que son mari : son veuvage était de ceux qui ne se consolent pas [qui ne se consolent plus)^ pensait in petto M. Ernest, le valet de chambre du défunt ; car Mme Borrusset était déjà veuve d'un premier mari, quand elle avait recule coup de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset, qu'elle pleurait si désespérément aujourd'hui.

C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie et la mise en bière d'une grande passion

qui avait bouleversé et animé toute une vie, illuminé et rajeuni les vingt dernières années d'une imprévue vieillesse. Aussi la grande peine de la veuve avait-elle tendu tous les murs du château de noir. Le grand hall d'entrée avait été converti en chapelle ardente; la châtelaine avait réquisitionné tous les accessoires funéraires de l'église du pays. Un curé de campagne ne résiste pas à Fautorité d'une ouaille aussi millionnaire que l'était Mme Borrusset ; et autour du catafalque dressé au pied de Tescalier d'honneur, cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu le pas alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne était de renouveler les cierges d'heure en heure et qu'il y eut au moms toujours dix personnes à genoux devant le cercueil. La livrée observait les ordres : la douleur et la vanité ne mesurent pas les pourboires.

Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués à venir honorer et saluer le défunt.

Madame avait su inspirer un tel respect à tous ces pauvres gens. Madame était née Russe

et elle était princesse, quand elle avait distingué Hector- Armand-Jean Borrusset.Sa nationalité, son titre et les vingt millions, auxquels on estimait sa fortune, pesaient étrangement sur ces campagnes vassales ; ces pauvres Bretons bretonnant, dans leur imagination balbutiante, la confondaient peu ou prou avec Notre-Dame d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme, qui à soixante ans avait su inspirer une passion à un homme de trente, les stupéfiait ; il y avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à leur idée, la châtelaine de Port-Baniou était un personnage de légende. Aussi pour complaire à Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la lande et le verger ; et la neige rose des pommiers. For violent des genêts et la pourpre violacée des violiers processionnaient depuis l'aube à travers la campagne, portés à bout de bras comme des cierges, et tout ce pèlerinage fleuri mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et bouleversé de nuées delà vieille Armorique, une gaîté lumineuse de Fête-Dieu.

Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset regardait les sentiers du pays s'animer et marcher tout en fleurs vers les grilles de Port- Baniou. et sa vanité de veuve était satisfaite.

C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur illuminé d'une chapelle ardente, que lui était apparu pour la première fois M. Borrusset. Le prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de cela vingt ans, et dans Thôtel de la rue de Yarenne, revêtu des tentures à larmes d'argent qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la princesse Atthianefï veillait, au milieu des serviteurs, le prince qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre un jeune homme vêtu de noir s'activait, gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial des funérailles : M. Hector-Armand-Jean Borrusset, employé aux pompes funèbres.

De forte prestance, la peau très blanche, la moustache longue et les yeux câlins, M. Borrusset était alors dans toute la fleur de ses vingtneuf ans ; la princesse en avait près de soixante.

Fragilité d'un cœur qu'on eût pu croire endurci par la vie^ et sourde ardeur, d'un tempérament qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais : l'employé aux pompes funèbres déchaînait chez la veuve une folle, une effrénée passion. Ce fut le coup de foudre; et quand, trois semaines après, M. Borrusset se présentait à Thôtel pour le règlement des funérailles, c'est la princesse qui le recevait et là, dans le petit salon encore rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on lui fit, la main qu'on lui tendit, et les yeux, caresse et prière, qu'on ne pouvait plus détacher des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue des ravages opérés par son physique dans le cœur de la veuve. M. Borrusset était Angevin, c'està-dire intuitif, madré et patient; il n'avait aucune fortune, gagnait environ cinq cents francs par mois, avait de grands besoins et envisageait l'avenir avec une certaine terreur. Il jugeait la situation, il baisait respectueusement la main qu'on lui tendait et veloutait d'une œillade la douceur déjà prenante de son regard.

Un mois après, la princesse AtthianefT attachait M. Borrusset à sa personne comme secrétaire. Un an ne s'était pas écoulé qu'elle l'épousait. Elle reconnaissait à ce jeune mari un apport de cinq millions.

La colonie russe n'acceptait pas ce mariage, la famille encore moins ; de Saint-Pétersbourg-, on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût plus à revenir en Russie, et alors commença pour le jeune ménage la vie nomade et d'éternelle errance de villes d'eaux en villes d'eaux et de plages en plages, qui est l'existence de tous les déclassés, des courtisanes cosmopolites et des Altesses en déplacement. On les vit successivement à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme, à Naples. Alger les posséda au printemps ; Venise en automne ; Saint-Moritz les hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué, l'air des montagnes était devenu nécessaire à ses bronches), et puis on les revit à Séville, à Grenade, à Cadix pour les retrouver une autre année à Tunis. Partout ils traînèrent leur

bonheur, un bonheur si avide de changements et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui; et partout la même stupeur les accueillait dans les gares comme dans les hôtels, et dans toutes les langues du monde les mêmes réflexions effarées de voir la vieillesse de cette épouse aux allures de mère escorter, nuit et jour, sans la lâcher d'une minute, la langueur excédée de ce jeune mari.

Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie quasi-céleste, presque rajeunie au contact de ce jeune amour, persuadée dans son inconscient égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant à des parures, à des coifïures et à des bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté des nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude avait duré vingt ans.

D'abord très jalouse dans les premières années de son mariage, l'ex-princesse Atthianeff avait dû se rendre compte que M. Borrusset ne la tcompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance lui assura par testament l'usufruit de

toute sa fortune, car elle finirait bien par mourir un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que lui. Alors elle lui rendrait sa liberté, à ce cher Hector, mais elle comptait bien le faire le plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes les prévisions, c'est lui qui partait le premier... Qu'allait-elle devenir, seule avec les fantômes du passé, dans cette vaste demeure encore pleine de lui ?

Les fermiers et les paysans continuaient à s'entasser devant les marches du perron; un incessant défilé processionnait par les allées du parc. Mme Borrusset quittait machinalement la fenêtre, où elle se tenait, le front appuyé à la vitre; et de sa chambre passait dans celle de son mari. Une odeur de cire et de roses fanées persistait dans la pièce, agravée d'un relent de phénol et d'une autre odeur encore ; les trois fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière leurs persiennes closes. Celte atmosphère acre et fade prenait la princesse à la gorge ; elle

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allait à une des persiennes et la poussait. Un flot de jour pénétrait dans la chambre, un secrétaire Empire en acajou ronçeux s'en éclairait dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand- Jean rangeait tous ses papiers... Les papiers d'un mort, c'est encore un peu de sa vie, et, inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des contacts et de respirer des pensées et sans curiosité aucune, la princesse prenait sur le marbre du secrétaire un trousseau de clefs et, ouvrant la tablette, elle fouillait maintenant les tiroirs.

« Ceci est mon testament... » Mme Borrusset retournait curieusement entre ses mains une grande enveloppe de parchemin, allourdie de quatre sceaux de cire rouge.

(( Ceci est mon testament... » Le défunt avait donc songé qu'il pouvait mourir avant elle. Il avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait songé à sa veuve. L'humidité d'une larme rafraîchissait ses paupières.

D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe :

« Je, soussigné, lègue toute ma fortune à... » Et la pâleur de la vieille femme devenait verte, le parchemin tremblait violemment entre ses doigts, des injures et des blasphèmes montaient confusément à ses lèvres. Elle les mâchait plus qu'elle ne les balbutiait entre ses gencives molles. La princesse Atthianefî n'en croyait pas ses pauvres yeux. Le défunt la déshéritait. Cette fortune qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui avait reconnus en apport et qui en étaient devenus sept par d'habiles placements et à force d'économies, son cher Hector les laissait à une demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et Mme Borrusset cherchait vainement à placer un visage sur ce nom. Il ne lui était pas inconnu pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard au défunt? Sa maîtresse sans doute; et tout à coup la princesse Atthianefî avait un sourd rugissement : elle se souvenait. Celte demoiselle Cécile Hérard était une demoiselle de compagnie, assez habile musicienne, qu'elle avait prise à son service, cinq ans après son

mariage, et qui avait fait avec eux le voyage de Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce. Elle l'avait attachée à sa personne à cause de ses talents de cithariste ; Mlle Cécile Plérard animait un peu la solitude des soirées d'hôtels à l'étranger; elle n'était demeurée que six mois auprès d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui avait exigé son renvoi. Cette musique acidulée l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et la résignation de ses yeux de victime avaient aussi le don de l'excéder, il le disait du moins. Mme Borrusset avait dû souvent défendre la demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait sa fortune.

Traversée d'une affreuse lueur, la princesse bouleversait le secrétaire, violentait les tiroirs, forçait les serrures et, saccageant et dévastant le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière, y découvrait enfin les paquets de lettres qu'elle soupçonnait.

Elles étaient là précieusement classées date par date, année par année. Il y en avait quinze

paquets, il y avait quinze ans que cela durait. Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée, les lettres étaient explicites. Il n'y avait pas à s'y méprendre ; la princesse les lisait au hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis les premières, émues et reconnaissantes, vibrantes de la passion partagée et pleines de remerciements pour la rente servie, criaient et proclamaient la faute; et puis c'était la naissance du premier enfant, les détails de Faccouchement clandestin, et puis la naissance du second (car il avait deux enfants, le misérable, deux enfants de cette gourgandine! Et ces enfants vivaient, un fils et une fille, Hector et Jeanne), et alors la correspondance devenait celle d'une femme mariée, d'une bonne bourgeoise s'informant des progrès et de la santé des enfants, la sollicitude d'un père et d'un mari ; et dans toutes ses lettres l'amante plaignait son complice de l'horrible servage qu'il subissait auprès de sa vieille. Dans toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas

de Mme Borrusset. Avait-elle assez encombré leur existence, et avec quelle s,auvage ardeur on avait souhaité lavoir mourir? L'avaient-ils assez poussée de leurs vœux dans la tombe, depuis quinze ans qu'elle gênait de sa présence leurs salauderies de mari adultère et de fille entretenue... ^^ Quand la vieille sera morte^ quand ton cramponne sera plus là», telles étaient les phrases qui revenaient toujours comme un leitmotiv dans ces lettres.

Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie et leur duplicité eussent été ainsi punies. C'était elle qui survivait, et, avec un ricanement féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament et faisait le geste de le déchirer. Une note écrite en bas, au-dessous de la signature, arrêtait son geste : « Le double de ce testament a été déposé chez ÂP Aiiburtin, notaire^ rue de VRomme-à-la-Tête-Coupée , à Vannes. » AI. Borrusset avait prévu les fureurs de sa veuve.

Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un cri de rage, puis, ouvrant la porte de la chambre, elle se précipitait dans le vestibule et

descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux fixes, les vingt degrés de l'escalier.

Le catafalque se dressait au pied^ dans une splendeur de draperies larmées d'argent, parmi une illumination de cierges; des amoncellements de fleurs, des efîeuillements de pétales et tout un échafaudage de couronnes allumaient dans le clair-obscur des clartés neigeuses, et c'étaient tout autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis d'encensoirs, un égouttement de goupillons, et des marmottements de valets en prières.

La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil. Elle renversait les flambeaux, éteignait les lumières, bousculait les couronnes, piétinait les fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis soudain debout :

— Hors d'ici, allez-vous-en 1 Qu'on le laisse seul, seul avec moi, seule avec lui ! Partez, éteignez tout, emportez le crucifix, emportez l'eau bénite et au fumier les fleurs ! Allez-vous-en, vous dis-je ! qu'il reste seul comme un lépreux et qu'on l'enlerre comme un chien !

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