‹ L'école des vieilles femmesChapitre 15 sur 17 · FERME D'AUTRUCHES · texte numérisé non relu

FERME D'AUTRUCHES

Les vieilles, toutes prises d'amour, Frémissantes, ravies, chagrinées, égarées. Eperdues, importunes, bégayantes, embaumées, Très peu couvertes, les vieilles, pour la saison Transfuge inconsolé des natales tendresses. Leur âme en voyageant fait de longs bruits de plumes. Le Beau Voyage. — Henry Bataille.

Nous descendions le chemin du phare d'Antibes. Le sentier rocailleux, taillé marche par marche à même le granit, dévalait raide vers la houle du golfe ; des petits chênes verts et des pins maritimes le bordaient vers la droite, premier plan nécessaire au sublime panorama des Alpes. Elles s'échafaudaient en face de nous, très hautes, emplissant de la neige de leurs cimes successives le bleu profond du ciel... A

leurs pieds, les villas de Nice et toute la plage de la Rivière s'étalaient, vaporeusement blanches et grises, jusqu'à la pointe extrême de l'Italie, plutôt devinée qu'apparue dans le fond. L'apothéose hautaine de toutes ces cimes alpestres, neiges, brumes et nuées s'étageant au-dessus de la baie des Anges, nous transportait à la fois de stupeur et d'enthousiasme. Une brise plus forte nous dilatait la poitrine ; une nature plus sauvage nous enivrait de parfums plus âpres et d'un décor plus fruste ; un ciel d'un bleu violet, les moutons frissonnants d'une mer striée d'écume prêtaient au paysage méditerranéen un caractère de plage de l'Ouest, et douze petites chapelles, espacées de vingt mètres en vingt mètres, avec, dans leur ombre, des scènes de la Passion en fonte, achevaient de donner au chemin un aspect de calvaire.

— Un calvaire, en effet, nous sommes en Arrnorique. Voyez ces vagues et ce ciel bas, ces genêts et ces chênes-liège. C'est un calvaire breton.

— Oui, mais vous savez ce qui nous attend là-bas, faisait cet incorrigible de Bergues, nous désignant d'un geste la blancheur des villas de Nice, vous oubliez les joies du retour... Ferme d'autruches !

Ferme cC autruches ! Nous ne pouvions nous empêcher de rire. Le matin môme, en quittant Nice, avant la station du Var, notre attention avait été attirée par la grande affiche dénonçant l'établissement modèle où l'on élève avec succès d'ailleurs les merveilleux volatiles, les grues géantes du désert, dont l'attelage, au Jardin d'Acclimatation fait la joie des enfants, et le plumage fait l'admiration des femmes, chez la modiste. Le climat de Nice leur est propice ; non seulement l'œuf d'autruche consciencieusement couvé y éclot avec succès, mais le poussin d'autruche s'y développe à miracle et puis, devenu grand, y pond et s'y reproduit.

Ferme d'autruches ! et avec sa verve cou lumière, silhouettant d'un mot, d'une épilhète la tête chauve, les plumes extravagantes et la

démarche balancée et grotesque, en avant et croupe en l'air, des coûteux volatiles, de Bergues évoquait le troupeau des vieilles folles irréductibles dont Fabracadabrante et volontaire jeunesse prolonge ici, de février à la fin mai, un lamentable carnaval : celles qui ne peuvent plus vieillir, et, citant des noms à l'appui, de Bergues, avec l'étonnant vocabulaire dont il est familier, campait dans un extraordinaire tohubohu d'assonances des dames en baudruche à têtes de perruches, dans des irruptions de ruches, de peluches et de fanfreluches empanachées d'aigrettes et de plumes d'autruches.

Nous nous élions tordus de la boutade.

— Ferme crautruches, le titre est symbolique. Nice est leur pays.

— Vous exagérez, mon cher. Alors, ces pauvres femmes n'ont pas le droit de vieillir ?

— Si, mais pas comme ça. Elles encombrent le paysage, elles font tourner le bleu de la mer et attristent celui du ciel, et puis il y en a trop. C'est une moyenne de soixante-dix vieilles sur

cent femmes; ça devrait être le contraire, avouez-le. Place aux jeunes, que diable î

— Le fait est que l'on ne rencontre jamais de jeunes filles. Oii sont-elles ?

— Ailleurs, assurément. Sur les routes, en autos ou dans les tennis ou au jeu de golf, car on n'en rencontre pas sur les promenades.

— Et à l'Opéra, donc, je ne vois jamais qu'un jeune visage par loge, à croire qu'ici toutes les jeunes filles ont trois mères.

— Ah ! c'est que le climat conserve, songez. En somme, elles ne viennent ici que pour cela.

— Dame, vous savez comme on appelle Nice : la Sainte-Perrine de la Riviera.

Je croyais devoir intervenir :

— Que d'exagérations, messieurs. Oui, ces pauvres vieilles détonnent un peu dans le décor. Elles abusent, je l'avoue, des nuances claires dans le manteau et des fleurs de la coiffure ; elles outrepassent peut-être aussi le droit qu'on a au maquillage; et un peu plus de discrétion dans le costume et dans l'emploi du rouge serait certai-

nement préférable. Mais, songez, la lumière d'ici est terriblement crue, elle souligne férocement les tares et les fards. Toutes ces belles chéries se cosmétiquent et s'adonisent dans le clair-obscur d'une chambre d'hôtel, elles ne se doutent pas des atroces trahisons que leur préparent le bleu du large et le bleu du ciel. Tout cet attifage et tout ce mensonge se résument pourtant dans une politesse à notre égard. Elles veulent cacher leurs décrépitudes, TefFort est manqué mais le but est louable : il faut leur en savoir gré. Songez, elles veulent nous plaire.

— C'est ce que je leur reproche. Elles en ont passé l'âge.

— Oui, je l'avoue, on vieillit ici autrement qu'ailleurs. Nulle part, la vieillesse ne s'y cramponne aussi désespérément à la jeunesse; nulle part les vieilles belles ne mettent autant d'obstination à blon lir, à mesure qu'elles avancent en âge, et à retarder des ans l'irréparable... affront. Nulle part on ne rencontre autant de faces recrépies et d'yeux de poule hypnotisée chavi-

rés de langoureuse extase dans la porcelaine de teint d'émail. C'est qu'ici, messieurs, la vieillesse des femmes est particulièrement amoureuse.

— Non?

— Si. Le retour d'âge y est souverainement critique... et critiquable. Ce climat est bien coupable. Enervant au premier chef, il surexcite, et puis éteint vite les hommes ; mais il a des vibrations d'archet sur le tempérament des femmes. Il les grise et les galvanise : tant de soleil, tout ce bleu dans l'air et tant de fleurs et de parfums aussi les enivrent et les oppressent ; les plus affaissées s'y sentent tout à coup redevenir jeunes: leur féminité frémit, leurs tailles se redressent.

Henri Bataille a-t-il assez bien compris ces soixantaines tumultueuses ! Et voilà pourquoi Nice est le pays des flirts irréductibles et des mariages m extremis... Et les aventuriers le savent bien, qui viennent pêcher ici et la grosse dame et la grosse dot dans l'eau laiteuse et parfumée des bains de Jouvence. Mariages de Nice ! ^ Voulez-vous des noms?

— Non ; mais je vous dirai, moi, une histoire et qui vous prouvera combien, en ces sorles de marcliés, si formidable que soit la somme, la dupe est toujours celui qui se vend :

Vous avez tous connu, il y a vingt ans, de Bois-Redon. C'était un des plus jolis hommes de sa génération.

— Oh!

Et tout un chœur de protestations indignées.

— Oh! je sais, oui, bellâtre à souhait. Trop d'œil et trop de dents, trop de sourires surtout, trop de cheveux aussi, trop de clarté de teint, les lèvres trop rouges, ce type de beauté à claques qui fait retourner les femmes et exaspère tous les hommes. Tel qu'il était, Remy de Bois-Redon était mûr pour la vieille dame. Il la trouvait à Dieppe, oii il promenait alors les élégances d'un crédit péniblement arrosé chez trois tailleurs, mais où sa plastique impeccable, moulée dans les jerseys de soie rouge, révolutionnait la plage, à l'heure du bain. Cette plastique et ses complets de cheviote et d'homespun, de

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Bois-Redon les avait promenés, Tannée précédente, de Deauville à Trouville et d'Houlgate à Yillers, en pure perte. L'année d'avant, il avait fait sans plus de succès les plages bretonnes : Saint-Enogat, Saint-Malo et Dinard ; il y avait beau temps qu'il avait écrémé toutes les villes d'eaux des Pyrénées, et, avec ses dettes grossissantes, son crédit diminuait de jour en jour.

Il se décidait pour les plages dites anglaises, Dieppe et Boulogne, où l'élément d'Outre-Manche abonde. Il y rencontrait mistress Burton, veuve dix fois millionnaire de master Edward Burton,- Burton, Evett and C°, courtiers et correspondants de la Compagnie des Indes dans la Cité.

Mistress Burton avait cinquante ans, et, protestante austère, combinait assez bizarrement la pratique de la Bible avec le goût des sports et celui des chiffons. Lectrice assidue de Tennyson, de Shelley et de Gabriel Dante Rosetti, c'était une fervente de la poésie nationale, en même temps que de la beauté athlétique. Master Bur-

ton avait été un homme superbe, il avait donné quatre enfants à sa veuve. Tous, d'ailleurs, mariés et établis, à l'exception de Réginald, officier à Bombay, avaient déjà rendu Mistress Burton grand'mère. Toute ornée qu'elle fût déjà de petits-enfants, cette jeune aïeule n'en avait pas moins le culte du muscle et de la poésie élégiaque : puritaine, méthodique, sentimentale et sensuelle, elle était la proie indiquée pour les opérations stratégiques de Bois-Redon.

Il avait trente ans, l'Anglaise en avait cinquante.

Quand il se fut aperçu qu'elle louchait sur ses biceps, au jeu du golf et du tennis, et qu'à l'heure du bain elle suivait d'un œil intéressé les performances de ses reins soulignés par le maillot, il descendait à son hôtel. Bois-Redon n'eût pas été l'homme de proie qu'il était si, au bout d'un mois, la vieille dame n'eût été absolument folle. Bois-Redon rappelait à Mistress Burton, traits pour traits, son fils Réginald, celui qui était aux Indes. Notre aventurier

était trop rompu aux jeux de l'amour et du hasard pour s'illusionner sur cette sorte de ressemblance.

La scène des adieux fut idyllique : on se jura de se revoir.

La dame n'eût été ni de son âge, ni de sa nation, si elle n'eût été épistolaire. Une correspondance s'établit; la lettre est le grand triomphe des allumeurs et des allumeuses professionnels : de Bois-Redon y excellait.

De Bois-Redon manœuvrait si bien, qu'au mois de janvier Mistress Burton le rejoignait à Nice. Notre espèce comptait sur le climat pour achever la vieille dame. Ses prévisions ne le trompaient pas. Fin mars, la quinquagénaire, montée à cran, offrait sa main à Bois-Redon, qui l'acceptait; mais le mariage n'allait pas sans encombre. Les enfants no se souciaient pas de voir la moitié de la fortune filer entre les doigts du cavalier. Avertis à temps, les fils et les filles, les belles-filles et les gendres débarquaient en Riviera. cueillaient Tamoureuse et la ramenaient

de force à Londres : la dame était séquestrée, séparée de son soupirant. Bois-Redon ne perdait pas la carte ; il gagnait l'Angleterre, forçait la porte de sa fiancée et y mimait un émouvant suicide : le suicide à grand orchestre n'est pas Fexclusif apanage des courtisanes.

Le truc était trop grossier pour ne pas réussir, la dame se prenait à ce coup de pistolet adroitement tiré dans l'épaule. Elle allait s'installer au chevet du blessé et de là on partait cacher bonheur et convalescence dans la forêt de Fontainebleau.

Un duel avec son fils Réginald, l'officier des Indes revenu en toute hâte, n'empêchait pas la pauvre femme de courir à sa perte, et pourtant de Bois-Redon avait blessé l'officier. Le mariage eut lieu. Une fois de plus, l'amour avait débouté les intérêts de famille.

Yous avez rencontré comme moi le ménage de Bois-Redon.

Depuis quinze ans qu'ils promènent leur ennui de villes d'eaux en villes d'eaux et, comme

tous les déclassés, attristent les capitales de l'Europe du trimbalage de leur luxe, c'est de Bois-Redon, qui apparaît le vaincu dans cette union obtenue de prime abord, telle une victoire.

Lui, le fringant casseur de cœurs, n'est plus qu'un quadragénaire épaissi.

Presque voûté, bedonnant et bouffi d'une mauvaise graisse, il promène un visage empâté de bajoues et d'anciens beaux yeux tout capotes de poches, et cela à côté des perruques blondes et de remaillage éclatant de madame, en vérité plus jeune que lui.

L'écœurement d'une existence salariée et surveillée d'homme de joie, asservi au devoir d'époux, a singulièrement vieilli ce joli homme. En vérité, c'est elle qui paraîtra maintenant la jeune femme; la lassitude et l'ennui ont comblé la différence d'âge qu'il y avait entre eux.

C'est que, férocement jalouse de son jeune mari et probablement avertie par toutes les lettres anonymes, la vieille Anglaise ne lui donne aucun argent de poche. C'est elle qui

paie le tailleur, le chemisier, le joaillier et tous les fournisseurs, elle qui règle l'écurie, la livrée et les notes d'hôtels; et cet homme, qu'on rencontre bagué comme un Asiatique, engoncé de fourrures rares et cravaté, vêtu, linge comme un rasta, n'a pas parfois vingt francs dans sa poche. Il a eu beau s'emporter, tempêter, rien n'y a fait, et comme il se sait sur le testament de sa vieille, le pauvre homme a dû filer doux. Il se contente d'accuser de lenteur la mort libératrice, et en attendant promène les chiens de madame et l'accompagne en voiture, dans les batailles de fleurs, et, le soir, en première loge au théâtre, elle diamantée, presque jeune sous ses cheveux blonds d'or et ses crèmes de beauté ; lui, morne, ventripotent, avachi, congestionné de nourriture et d'alcool.

L'autre été, cependant, cet entretenu eut une révolte. C'était à Saint-Gervais, la station de Savoie chère aux arthritiques, M™^ de Bois- Redon y allait pour sa santé, mais y avait entraîné son mari. L'endroit est plutôt lugubre :

pas de Casino, un torrent dans une gorge et de hautes montagnes, mais les eaux les plus efficaces. Le couple était au Grand-Hôtel, occupait un grand appartement au premier, donnant sur le torrent. Madame y trompait l'ennui des heures en changeant de robes trois fois par jour, et Monsieur en variant son jeu de complets, de cravates et de bagues; mais, comme il faut bien animer la monotonie des jours, Madame trouvait le moyen de faire des scènes à Monsieur. Elle le voyait toujours causant avec une des baigneuses, une assez jolie fille attachée aux douches. Les scènes avaient eu lieu dans la chambre de Madame. Durant l'une d'elles, à bout de récriminations, M"'® de Bois-Redon allait jusqu'à reprocher à son mari sa déchéance physique :

— Mais vous n'êtes même plus joli garçon, lui disait-elle ; ce que vous avez vieilli en dix ans 1 J'en ai fait un marché de dupe en vous épousant !

— Et moi donc! Vieilli en dix ans, je vous crois ! Avec le service que je fais, un autre serait

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mort à la peine. Vieilli! mais vous ne vous êtes donc pas regardée? Comment seriez-vous sans vos fards, votre rouge, votre blanc et vos perruques, et jusqu'à vos dents, qui baignent toutes les nuits dans un verre ? Ah ! vieilli ! Vous me trouvez vieilli ! Eh bien I j'en ai assez, moi, de promènera mon bras une fée Carabosse, d'escorter le carême-prenant que vous êtes et d'ameuter, quand je sors avec vous, les villes et les campagnes sur vos toilettes de cirque ! )>

Et, dans un mouvement de rage, empoignant les pots de fard, les poudres, les flacons et tout le jeu des perruques, il précipitait tout par la fenêtre. Le torrent les emportait dans un tourbillon d'écume. La pauvre femme était demeurée ûgée : c'était toute sa jeunesse, tout son physique qui s'en allait. M"'*' de Bois-Redon est chauve comme un œuf. A Saint-Gervais ni grands coiffeurs, ni Instituts de beauté. On dut télégraphier à Paris. M'"* de Bois-Redon garda la chambre pendant dix jours, terrassée par une affreuse grippe. Enveloppée de châles et de mantilles, à

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peine si le médecin découvrait son profil dans le clair-obscur de la chambre aux persiennes soigneusement closes. Monsieur n'y gagnait même pas huit jours de liberté. Il devait rester calfeutré auprès de la malade et lui tenir compagnie.

Le dixième jour, Loisel débarquait à Saint- Gervais avec deux caisses remplies de postiches et de parfumeries, tout un attirail de beauté nouvelle, et M""" de Bois-Redon revenait à la santé.

COLLOQUE SENTLMENTAL

Le scandale venait d'éclater et défrayait toutes les conversations des cafés et des tables d'hôte; de la buvette, où le potin avait pris naissance, l'histoire avait gagné les Thermes et les Quinconces où des groupes de baigneurs alanguis font cercle à la musique de dix heures. Des petites pensions bourgeoises à huit francs par jour il était maintenant monté jusqu'aux grands hôtels et faisait sourire, entre deux levées, les gros joueurs du Casino.

La princesse DostéwianofP, installée comme l'année précédente à la villa des Cyclamens, à mi-flanc de la montagne, avait été surprise et, qui mieux est, entendue suppliant le précepteur

de ses fils et le requérant d'amour... A cinquante ans passés, une femme réputée jusqu'alors irréprochable! Plus de trente ans de vertu s'eflondraient dans un coup de sens irraisonné pour un bellâtre de normalien trop heureux d'avoir trouvé chez la princesse les douze mille francs d'une chaire encore à venir ! C'était bête comme un accident. Qui aurait jamais pu s'attendre à cet éclat de la part d'une femme si froide et si hautaine? La princesse Dostéwianotï était d'origine autrichienne et d'une famille d'où d'ordinaire on ne se mésallie pas. La chose réjouissait les mufles et consternait la noblesse essaimée, cet été-là, au hasard des hôtels.

La princesse DostéwlanoA"!... et de Gisors, qui avait surpris le colloque, avait donné des détails. Le hasard avait voulu que, l'avant-veille au lieu d'aller au Casino, il se fût attardé sous les gros sapins du parc. La féerie nocturne du paysage l'avait retenu loin des tables du baccara. C'est bien le moins qu'un soir sur trente on assiste à un lever de lune sur les glaciers. Le

givre et la nacre du clair de lune de l'avant-veille étaient si particulièrement fluides qu'ils en éclairaient toute la forêt; les fûts de sapins ébrancliés très haut, pareils à des piliers de cathédrale, descendaient le flanc de la montagne, précédés, chacun, d'une grande ombre découpée nette dans la clarté ; et, les yeux aux crêtes des glaciers comme chavirés dans la transparence du ciel, de Gisors se plaisait à se retenir d'une crispation d'orteil encore plus que du bout de sa canne ferrée sur un sol glissant et tout feutré d'aiguilles de pin. Le bruit de deux voix, mieux, le bruit d'une querelle lui avait fait dresser l'oreille.

Un couple se disputait. La femme implorait; sa voix sanglotait, suppliante. Celle de l'homme, au contraire, était dure, cinglante, et chacune de ses ripostes sifflait, incisive comme mordue d'un coup de dent; et la femme, à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer son amour. Elle ne lui demandait rien, rien que sa présence, le réconfort de sa chère présence

et la consolation de le sentir près crelle. Elle ne lui demandait pas autre chose, et, avec des larmes dans la voix, elle le suppliait de ne pas partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui retirer la caresse de sa voix et la clarté de ses yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la remuait toute et l'avait prise dès le premier jour. Elle ne pouvait plus se passer de l'entendre, cette voix chaude et un peu sombrée, dont le charme était justement dans ces brisements imprévus, ces altérations émues dont le déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle assez longtemps grisée, pendant les longues heures des leçons qu'il donnait à ses lils. Des mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait aux progrès des deux princes, et puis, un jour, il avait bien fallu qu'elle se rendît compte de la vérité, de Tatroce et délicieuse vérité.

Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il était là, lui! C'était de sa voix qu'elle venait se griser comme d'une incantation captivante et

lointaine ! Des mois et des mois elle l'avait voluptueusement sentie pénétrer et couler comme un philtre en elle, mais il connaissait bien son pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice. Pourquoi lui avait-il offert de lui faire la lecture et de l'initier à ses poètes, à ses auteurs préférés ? Il avait lu son émoi dans ses yeux et avait été au-devant de son désir.

L'homme, les bras croisés et la tête un peu basse, se contentait de répondre :

— Yous êtes folle ! A votre âge, vous n'y songez pas, et vos enfants et votre mari !

— Je divorcerai, hurlait la misérable femme. El, comme ils traversaient un rai de lune,

Gisors, qui s'était rapproché en étouffant son pas, avait reconnu le couple.

C'était la princesse DostéwianofF et M. Didier Bonneau, le précepteur des jeunes princes.

Tableau ! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer la scène.

La princesse, comme une folle, s'était tout à coup jetée sur le précepteur, lui avait saisi la

tête entre ses mains, et, la tenant renversée sous la lune :

— C'est comme tes yeux! Tu crois que je me passerai maintenant de tes yeux, après avoir bu leur poison? car il y a un poison clans tes prunelles. As-tu assez joué avec moi de leur eau bleue et de la caresse de leurs cils noirs?... Tes yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes, et, borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres femmes. Borgne, je t'aurai tout à moi et je te tiendrai tout entre mes mains, comme tu tiens mon cœur entre les tiennes; tes mains souples, fines et molles, tes mains nerveuses et si dures pourtant; tes mains d'abandon, quand tu consens, et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise et de rapine; tes mains prenantes et tes mains fugaces; tes mains de pirate et de courtisane et tes mains aussi d'oiseleur. »

Et, s'étant brusquement baissée jusqu'aux mains du jeune homme, la princesse les avait couvertes de baisers.

L'homme, brusquement cabré au contact des

lo.

lèvres dévorantes, avait repoussé la femme. Il l'injuriait maintenant :

— Mais, vous êtes vieille, regardez-vous dans une glace! Comment voulez -vous que je vous aime? Comment osez-vous espérer que moi?... Mais j'ai vingt-cinq ans.

— Non, vingt-sept, vingt-sept! tu me Tas dit, clamait la malheureuse disputant désespérément son bonheur.

— Mais vous en avez cinquante, plus de cinquante... Vous pourriez être ma mère... Et puis, vos enfants, votre mari... Tout cela me dégoûte, me répugne... Je ne suis pas chez vous. En somme, je suis chez le prince.

— Tu seras chez moi quand tu voudras, dis un mot, Didier, je quittela villa, j'en loue une autre. Nous irons où tu voudras. Dis un mot, mais dis-le... Yeux-tu que nous allions à Venise, à Florence? Je connais toutes ces villes; il y a des musses, des palais, des paysages admirables; tu dois désirer les connaître, tu ne les as jamais vus... Oh! les voir avec toi! Je t'en ferai les honneurs.

— Si VOUS aviez seulement vingt ans de moins, ricanait l'homme goguenard.

— Ah! Didier, avec une jeune femme tu partirais demain!... Mais jeune, je le deviendrais pour toi... A force de volonté et d'amour... Il y a des soirs où je suis belle, et je lis parfois encore des désirs dans les yeux.

— Oui, quand vous avez tous vos diamants... et toutes vos perles, comme l'autre soir.

— Ah! Didier!

— Il n'y a pas de Didier. Vous êtes finie comme femme. Vous n'avez plus qu'à vous occuper de vos enfants. Aimez vos fils, madame. Que diable! vous avez Tâge d'une mère, même d'une grand'mère. Songez!... plus de cinquante!

— Butor, manant, ignoble individu qui insultez une femme.

— C'est cela, injuriez-moi maintenant, parce que je ne consens pas à vos salauderies. Reprochez-moi de ne pas vouloir tromper votre mari, de me refuser à abuser de l'hospitalité donnée, à salir votre toit et le nom de vos enfants !

— Mais, lu m'as fait la cour, misérable! Pourquoi m'as-tu fait la cour? Mais tes regards, tes intonations de voix, quand tu lisais î Tes yeux clairs que tu posais tout à coup sur les miens; tes yeux donl je sentais la brûlure et le froid errer sur mes épaules! Tu ne nieras pas ton manège. C'est toi qui as commencé!

L' homme avait un long éclat de rire.

— C'est moi qui ai commencé ! Elle est bien bonne!

Et après un silence :

— Mais, rappelez-vous. Vous rôdiez comme une chienne autour de moi. Vous Tavez dit vousmême. Vous veniez assister aux leçons de vos fils pour entendre ma voix.

— Alors il fallait m'éviter, me congédier, ne pas m'encourager.

— Vous m'auriez renvoyé, j'avais besoin de vivre. Ma place auprès de vos fils, c'étaient mille francs par mois.

— Mais, je t'en aurais donné le double, le triple.

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— Pour être votre amant. Je ne mange pas de ce pain-là.

— Je divorcerai, je te l'ai dit.

— Et, moi, je vous le répète. Vous êtes trop vieille.

— Mais je suis riche.

— Pas tant que cela!

— ïu dis ?

Et la voix de la femme était devenue rauque.

— Et puis j'en aime une autre. Cela, vous le savez bien. Elle est jeune, elle; elle est blonde et vous êtes brune; elle a des yeux frais comme des yeux d'enfant, et les vôtres sont éraillés de luxure. Elle est souple, mince, et vous êtes déformée; enfin, elle a vingt ans et vous en avez cinquante.

— Tu mens. Si lu aimais, tu aurais pitié. C'est parce que tu n'as pas d'amour, que lu es si féroce. Tu as dit le mot : je ne suis pas assez riche pour toi. Vous êtes un malin, monsieur Bonneau, vous. Mais vous êtes aussi un infâme. Vous savez que c'est le

prince qui a la fortune. Divorcée, il me resterait à peine deux millions, et mes fils à ma mort reprendraient les deux tiers et, six cent mille francs, c'est un bien petit gâteau pour des dents comme les vôtres. Monsieur Bonneau, vous êtes un goujat!

Et la main de la femme s'abattait sur la joue de l'homme. Le bruit en réveillait l'écho sous les sapins; une série de gifles retentissait dans la montagne. La princesse s'était arrêtée court. Un éclat de rire mal étouffé de Gisors l'avait avertie. Quelqu'un la suivait.

— Yotre bras, monsieur Bonneau, disait-elle au précepteur demeuré ahuri auprès d'elle, ce sol est d'un glissant. Nous rentrons, n'est-ce pas. Quelle belle soirée !

Le couple s'éloignait, remontait par le bois à la villa.

C'est cette scène que mimait et détaillait à miracle le petit André de Gisors, Fly pour les dames, et il y mettait un tel accent, il y apportait une conviction si profonde et une si entraînante

humeur, que c'était une joie et une aubaine que d'assister aux grimaces de Fly, jouant les colloques tragiques de la princesse DostéwianofT et de M. Bonneau, le précepteur.

On se faisait une fête de l'avoir à dîner en cabinet particulier au cabaret, pour lui faire détailler la scène. Fly voyait pleuvoir les invitations.

Il opérait ce soir-là devant la marquise de Croix-Nymene et la petite baronne de Mondrecourt, les deux élégantes de la saison. C'est le comte Germont, Germont Champagne, qui avait promis Fly et ses imitations à ses dames. Les deux jeunes femmes se mouraient d'entendre Fly dans son boniment. On ne devait être que quatre seulement, mais Germont n'avait pu se défendre d'amener Lili Mangetout des Malhurins et du Grand-Guignol, que désiraient connaître ces dames, et Lili Mangetout avait amené le gros Danval, son amant. Elle ne sortait pas sans lui. Fly venait d'achever sa séance dans un tonnerre d'applaudissements.

— Quel dommage que la princesse n'ait pas de fille ! concluait le gros Danval, le Bonneau l'épouserait et cela arrangerait tout. Les vrais mariages d'amour ne se font pas autrement.

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