QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS
Ton» droits T^naryén,
Les pages qui suivent ont été publiées, cet été, dans la Revue d'André Cheradame, L'Énergie Française. Des hommes qui appartiennent à toutes les fractions de l'opinion républicaine m^ont demandé de les réunir. Je cède à leur désir.
Ce 12 octobre 1905,
Au lendemain des écrasants désastres de la Guerre et de la Commune, la France s'était retrouvée forte de confiance en elle-même. Jusqu'en des temps tout récents, si exacerbées que fussent les passions politiques, une préoccupa-' tion, constante et vive, dominait les polémiques, — et c'était celle de placer au-dessus et en dehors de tout débat la sécurité nationale. Mettre, non en péril mais en question, par une proposition inconsidérée ou par un discours intempestif, les organismes dont la fonction est de Tassurer paraissait criminel et n'était pas toléré. La permanence et l'unanimité de ce sentiment profond, au milieu des crises, parfois graves, de notre vie intérieure impriment à distance, pour l'his-
torien, à la politique française de cette époque un caractère de continuité et de grandeur que l'apparente instabilité des gouvernements donne lieu, parfois, de méconnaître. La prédilection du pays était pour l'armée ; l'organisation de celleci fut le résultat des efforts de tous les partis sans en excepter un seul*.
Mais l'honneur est en propre au parti républicain d'avoir voulu répandre le bienfait de l'enseignement jusque dans le plus humble hameau et d'avoir conçu l'École primaire comme une pépinière de soldats.
L'éducation militaire paraissait à Paul Bert « plus importante que l'éducation civile ; car, si de l'éducation civile peut dépendre la fortune et la liberté du pays, de l'éducation militaire peut dépendre son existence et son honneur. » Au Trocadéro, sous la présidence de M. Songeon^ sénateur radical, il glorifie « le chauvin qui porte dans son cœur le culte de la Patrie ». Ailleurs il réclame des « fusils pour l'école ; oui, le fusil, le petit fusil que l'enfant apprendra à manier dès l'école, dont Tusage deviendra pour
lui CHOSE INSTINCTIVE 2 ».
1. « Le point de vue militaire, proclamait Gambetta à Cherbourg, est le premier. >^
2, Dans une de ces synthèses, nourries de faits, de documents, d'arguments et d'idées qui Jui donnent une si grande
Alors M. Buisson, — revenu pour un temps de l'internationalisme, — écrit à M. Paul Déroulède. Et que sollicite le directeur de l'Enseignement primaire? Une édition scolaire des Chants du Soldat, Son désir agréé, vingt mille exemplaires furent distribués aux maîtres par les soins du ministère de Tlnstruction publique. Jules Ferry est à la tête de ce département. Il demande aux instituteurs d' « incliner l'esprit des enfants aux choses militaires » . La Revue Pédagogique NQwi « une jeunesse saine, robuste, exercée au métier des armes » .
M. Lavisse n'admet pas qu'on enseigne l'histoire de France « avec le calme qui sied à la règle des participes », parce qu'il « s'agit de la chair de notre chair et du sang de notre sang » et que si l'écolier « ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son fusil », le professeur « aura perdu son temps* ».
place parmi les historiens contemporains, M. Georges Goyau a rappelé ces fastes de l'École primaire : on lira son étude dans la Revue des Deux-Mondes des !•' et 15 septembre 1905. 1. « C'est à l'école, affirme encore M. Lavisse, de dire aux Français ce que c'est que la France ; qu'elle le dise avec autorité, avec persuasion, avec amour. Elle mesurera son enseignement au temps et aux forces des écoliers. Pourtant elle repoussera les conseils de ceux (jui diront : « Négligez les » vieilleries. Que nous importent Mérovingiens, Carolingiens, » Capétiens môme ? Nous datons d'un siècle à peine, ('om- » mencez à notre date ». Belle méthode pour former des esprits solides et calmes que de les emprisonner dans un siècle
Les inspecteurs primaires propagent cette opinion ; l'un d'eux, M. Pizard, voit dans l'étude de l'histoire Tun des meilleurs modes « de préparer dans l'enfant d'aujourd'hui le soldat de demain ». Et un publiciste italien, M. G. Ferrero, pouvait naguère encore constater l'insistance avec laquelle était développé et entretenu, en France, dès l'école primaire le respect et le culte de nos gloires nationales*.
M. Jean Macé, tout larvé qu'il fût de cosmopolitisme, cède à la pression ambiante : la Ligue de r Enseignement qu'il a fondée et qu'il dirige
de luttes ardentes où tout besoin veut être satisfait et toute haine assouvie sur l'heure!... Ne pas enseigner le passé, mais il y a dans le passé une poésie dont nous avons besoin pour vivre!... Il faut verser dans l'âme du paysan la poésie de l'histoire. Contons-lui les Gaulois et les druides, Roland et Godefroy de Bouillon, Jeanne d'Arc et le Grand Ferré, et tous ces héros de l'ancienne France, avant de lui parler des héros de la France nouvelle... Faisons pénétrer dans son esprit cette idée juste que les choses d'autrefois ont eu leur raison d'être ; qu'il y a des légitimités successives au cours de la vie d'un grand peuple; et qu'on peut aimer toute la France sans manquer à ses obligations envers la République. » [Discours sur V Enseignement historique.) Dans les Questions cT Enseignement national, je lis encore : « Ou il faut nier absolument l'existence d une force morale, la puissance des idées et des sentiments sur les âmes et par conséquent sur l'activité des hommes, ou bien il faut admettre que l'on ajoute à l'énergie nationale quand on donne à un peuple la conscience de sa valeur, l'orgueil de son histoire. »
1. M. Ferrero ajoutait, non sans acrimonie : « C'est même peut-être là tout ce qu'on enseigne de vivant » . La calomnie vaut d'être relevée.
prend cette devise : Pour la Patrie, Par le Livre et Par l'Epée. En 1886, F Association des Anciens Elèves de l'Ecole Normale de la Seine donne son adhésion à la Ligue des Patriotes. Elle repousse, — presque comme un outrage, — l'invitation qu'elle reçoit d'un Hollandais de s'affilier à la Société française de la Paix par r Education : « Les instituteurs français, répondelle, n'ont pas à prévoir l'éducation qui conviendra aux générations des siècles futurs, mais ont pour mission d'élever les jeunes générations actuelles et de leur inspirer l'amour de leurs devoirs, au premier rang desquels se placent les devoirs envers la France; elle estime que les propositions de M. Molkenboer sont contraires aux principes supérieurs de la morale, à l'honneur et aux intérêts de la France. »
« Il y a quinze ans, c'était vraiment, témoigne M. Devinât, Directeur de TÉcole normale d'Auteuil, Tâme de la France qui était dans l'École ». L'aurait-elle donc aujourd'hui quitté?
L'antipatriotisme à l'École, qu'on nous le montre!
La Lanterne, du 20 juin 1905.
Dès 1900 la propagande antimilitariste a entrepris méthodiquement la conquête de l'école primaire. Un congrès de professeurs et d'instituteurs décidait, il y a trois ans, la suppression de toute l'imagerie de la guerre. « L'histoire-bataille », — ainsi s'expriment ces messieurs, — était solennellement proscrite. A en croire la Société d'éducation pacifique, « elle déflore le jugement et l'imagination des enfants. » A cette opinion se rangent en 1903 vingt-neuf amicales d'instituteurs. Pour M. Meurgier, délégué au Conseil supérieur de l'Instruction publique, « elle constitue un non-sens, un crime ». — « L'heure se rapproche, déclare le secrétaire de l'Amicale de la Seine-Inférieure, oii Ton ne vénérera plus
comme des grands hommes ceux issus de la fumée des batailles. » Cette année le Congrès général des Amicales de France et d'Algérie prononce que « l'histoire des collectivités doit prendre 'Sans renseignement la place des individus ».
De nos pénibles douleurs nous avions fait de réconfortantes chansons. Tous les petits garçons savaient le Clairon, le Vieux Sergent et les Cuirassiers de Reischoffen. Officiellement chargé d'écrire des refrains pour nos écoles, M. Maurice Bouchor, — que la grâce pacifiste n'avait pas encore touché, — rendait celui-ci populaire :
Où t'en vas-tu, soldat de France»
Tout équipé, prêt au combat?
Plein de courage et d'espérance, Où t'en vas-tu, petit soldat?
— C'est comme il plaît à la Patrie :
Je n'ai qu'à suivre les tambours.
Marchons toujours...
Assez de ces évocations belliqueuses! Des pastorales remplacent depuis cinq ans, aux distributions de prix, les vieux morceaux. Mais, déjà, les bergers, les moutons, les petits oiseaux sont surannés. La Revue de l' Enseignement pinmaire insère, à la demande d'un grand nombre de ses lecteurs », V Internationale^ paroles et mu-
sique *. Dès le mois d'août des pensionnaires de l'Ecole normale de la Seine la chantent en Alsace. Un an plus tard elle est entonnée, au Bois de Boulogne, par une cinquantaine de candidats admissibles à cette école.
L('S élèves n'ont pas tardé à l'apprendre des maîtres. L'un des dimanches de cet été, M. Latapie se promenait aux environs de Chaville. Une centaine d'enfants appartenant à une école communale de Paris emplissaient le bois de leurs cris joyeux. Les paniers vides, portés au bras, attestaient qu'ils venaient de déjeuner sur l'herbe. Une douzaine d'instituteurs surveillaient paternellement la bande. Et c'était un spectacle charmant de voir ces gamins, anémiés et pâles, se griser d'air et de joie.
Soudain, au fond d'une allée, apparaît un officier de dragons à cheval. Vite les instituteurs rassemblent leur petit monde, et, à dix pas du cavaher, tous se mettent à lui faire entendre Vinternationale,
« Il fallait voir, écrit M. Latapie, lamine gouailleuse de ces enfants lançant le couplet sur les généraux pour qui l'on gardera la meilleure balle, et l'amère haine aux yeux de ces institu-