‹ L'école (volume 2)Chapitre 24 sur 42 · LE DISCOURS DU TRÔNE · texte numérisé non relu

LE DISCOURS DU TRÔNE

Tous les ans, les empereurs, les rois et les présidents de République rendent compte à leurs concitoyens, ou à leurs sujets, s’ils n’ont que des sujets, de la situation de leurs Etats respectifs. Le pays est calme, les finances sont en voie de prospérité, les relations avec les puissances sont amicales. Voilà ce qu’ils disent, en faisant les variantes nécessaires, suivant que l’année a été bonne, excellente ou mauvaise.

Ils ne disent pas : Nous avons encore 10,119 communes qui ne sônt pas propriétaires de leur maison

d’école; nous en avons 1,895 qui sont obligées d’en-

voyer leurs enfants à l'école de la commune voisine; 19,312 qui n’ont pas d’écoles de filles et 1,018 qui n’ont ni écoles de garçons ni écoles de filles; 1,018 communes « où les moyens d’instruction font complètement défaut *. »

Ils ne disent pas :

Nous avons 6,200 instituteurs brevetés et 2,120 instituteurs auxiliaires, dont le traitement ne s’élève pas à 600 fr.; 11,000 dont le traitement varie de 600 à 700 fr. ; 4,756 institutrices qui reçoivent, en tout, de 340 à 400 francs Nous ne pouvons donner aujourd'hui aux maîtres ou maîtresses d’école qui ont soixante ans d’âge, et qui ont fait la classe pendant trente ans, Qu’une pension de retraite dont le maximum est 60 fr.; — moins de quatre sous par jour 3 .

Ils ne disent pas : Surplus de 5 millions d’enfants qui devraient fréquenter les écoles, 884,887 n’y sont pas même inscrits, et ne font pas le simulacre d'un effort pour acquérir de l’instruction. Des 3,133,540 enfants inscrits, la moitié se fait inscrire par manière d’acquit, passe trois ou quatre semaines sur les bancs de l’école, et disparait aux premiers jours du printemps pour revenir tout aussi ignorants l’année d’après. Le grand nombre, parmi les plus

• Expose de la situation de l'Empire , nov. 1863, p. 68. 818 seulement, d’après le Rapport du 6 mars 1865.

2 Erposc, etc., p. 70.

* Expose’ , etc., p. 67.

l’instruction obligatoire

assidus, n’arrive qu’à une instruction dérisoire, lit trop difficilement pour lire avec plaisir, ne touche plus un livre après être sorti de l’école, et se trouve au bout de trois ans aussi complètement illettré que s'il n’avait jamais tenu un alphabet entre ses mains.

Ils ne disent pas que les préfets qui fixent pour chaque école le nombre des élèves gratuits sont obligés de tenir compte de l'indigence du maître autant que de celle des élèves ; qu’ils accordent la gratuité d’une main avare, tandis que la loi et la raison veulent quelle soit prodiguée à tous ceux qui la demandent.

Ils ne disent pas que les cabarets s’emplissent tous les soirs et tous les jours fériés de gens qui, ne sachant pas lire, ne peuvent demander une distraction à l’étude ou un plaisir à l’imagination.

Ils ne disent pas que, dans nos campagnes, il n’y a pas 1 homme sur 10 ou 1 femme sur 20, parmi les personnes de trente à soixante ans, qui ouvre de temps en temps un livre pour y apprendre quelque chose ou prenne volontiers la plume pour écrire une lettre ou faire un calcul *. Ils ne disent pas que sur 100 mariés il y en a 37,56 qui déclarent ne pas savoir signer, qu’un grand nombre parmi •ceux qui signent, ne savent que tracer leur nom ;

1 Expression de M. Michel Chevalier, Rapport sur l'Exposition universelle.

l’école

que d’autres, écrivant passablement, ne lisent que - la lettre moulée, la lisent en l’épelant, et l’épellent sans la comprendre ?

Ils ne disent pas que, dans le pays qui se regarde comme le plus éclairé du monde, qui depuis trois siècles se croit à la tête de la civilisation, qui depuis trois quarts de siècle a proclamé le principe du suffrage universel et par conséquent l’avénement de la démocratie, sur 100 jeunes gens qui avaient vingt ans en 1862, 27 ne savaient ni lire ni écrire

S’ils disaient cela, au lieu de crier : Vivat ! et Féliciter ! comme c’est le devoir d’un peuple bien appris, après que le souverain, ou le représentant du souverain, a parlé,

Tout homme de cœur, tout bon patriote déclarerait qu’il faut laisser là les guerres même utiles, les travaux même nécessaires, les œuvres d’art, même glorieuses,

Et faire en sorte, à force de zèle et de sacrifices, que tous les enfants apprennent à lire,

Et qu’ après l’avoir appris, ils ne l’oublient plus»

1 Séance des cinq Académies de l’Inttilul, 16 août 1864. Discours du général A. Morin, p. 12.

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