LES PRODUCTEURS DEVANT L'IMPÉRIALISME ÉCONOMIQUE
Quel sens les socialistes ont-ils voulu donner aux manifestations du i" mai 1919? On distingue que, au-dessus des manifestations des travailleurs, ils ont voulu affirmer leur volonté de s opposer aux impérialismes, considérés comme causes de guerre. Mais, fait curieux, ils n'ont dénoncé que les impérialismes territoriaux, et n'ont pas paru voir que, sous leurs yeux, naissent et grandissent de redoutables impérialismes qui ne sont pas territoriaux, qui sont économiques, qui répandent dans le monde de nouvelles causes de conflits et qui, au surplus, constituent une grave menace pour les producteurs de quelques pays de la vieille Europe.
Les socialistes qui devraient être les premiers à saisir les nouvelles réalités économiques, sont
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aveugles devant cette grande manifestation du monde moderne. Ils voient le capitalisme où il n'est pas; ils ne le voient pas où il est. Que la France, qui doit rendre à ses travailleurs le pain volé par les Allemands, veuille s'assurer du côté de la Sarre une légitime compensation à ses pertes, ils crient au scandale; que l'Italie veuille arranger ses frontières et ses positions sur une côte où elle n'est pas sans droits historiques, ils s'indignent. Mais que des groupes de puissants capitalistes se servent de l'idéalisme pour soumettre d'innombrables populations au dur joug de l'impérialisme économique, et les voici sans voix. Ils ont des yeux, et ils ne voient pas.
Apportons quelques vues à ceux d'entre eux qui liront ces lignes. Depuis la guerre, les nations à intérêts généraux ou à intérêts particuliers sont divisées en deux groupes : les unes ont leur industrie appauvrie ou ruinée par la guerre ou la révolution, et leur intérêt est de se donner de sérieuses garanties territoriales afin que leurs producteurs puissent, en toute sécurité, reconstituer leur industrie ; les autres ont leur matériel industriel intact, sont prêtes à fabriquer pour les besoins du monde entier, et leur intérêt est de s'ouvrir partout de grands marchés pour les produits manufacturés. Celles-ci ont une tendance
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marquée à l'impérialisme économique. Plus exactement, chez elles, des consortiums de financiers et d'industriels ont depuis longtemps compris tout l'intérêt que présentent de grandes combinaisons financières qui aboutiraient à des emprunts et à des fournitures de matériel agricole et de matériel roulant à des peuples dont l'industrie est ruinée ou naissait à peine avant la guerre.
Exemple : la Russie. Son industrie et ses transports sont désorganisés et ses ressources agricoles ne pourront plus être exploitées maintenant qu'avec l'aide et sous la direction du capitalisme étranger. Voilà un pays bien préparé pour subir l'impérialisme économique^ aussi bien avec le « gouvernement » bolcheviste qu'avec un gouvernement national.
La nationalisation des terres russes apparaît comme la préface d'une énorme opération financière qui fera travailler le paysan russe pour quelques banquiers d'Allemagne ou d'Amérique.
Veuillez, en effet, vous rendre compte que, là-bas, on a donné aux paysans toute la terre, c'est-à-dire beaucoup plus qu'ils n'en peuvent cultiver avec leurs bras et avec les pauvres instruments qu'ils possèdent. Pour cultiver cette terre dont ils n'ont d'ailleurs, selon les « lois »
bolchevistes, que la jouissance, il leur faut des machines. Or, ils n ont ni machines, ni capitaux pour en acheter. Lorsque vous savez ces petits faits, tout s éclaire.
Si les bolchevistes conservent le pouvoir, l'afTaire est d'une extrême simpUcité. Les bolchevistes ont fait un monopole d'Etat du commerce des machines agricoles, des semences, des blés, à l'intérieur comme à l'extérieur. Vous comprenez maintenant pourquoi de grands capitalistes d'Allemagne et d'Amérique ont été pleins de ménagements pour le « gouvernement » de Lénine. Les puissances d'argent que le Times dénonçait au printemps de 1919, sont prêtes à avancer, à un « Etat « bolcheviste bien appuyé «ur les baïonnettes iettones et chinoises, les sommes nécessaires pour acheter les machines agricoles dont le paysan russe a besoin. Il est vrai que le placement n'est pas de toute sécurité, mais il n'est pas impossible de prendre des garanties. Avec le temps, on ferait de l'Etat bolcheviste russe un organe qui percevrait un fameux impôt sur la production russe pour le compte de quelques grands manieurs d'argent de l'ancien et du nouveau monde.
Si un gouvernement national reprend le pouvoir en Russie, la situation ne sera guère plus
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brillante pour le paysan russe. Les puissances d'argent y trouveront leur compte, plus rapidement, plus sûrement, mais heureusement pendant un temps moins long. Tout gouvernement national qui rassemblera les terres russes sera obligé de consacrer le paysan russe, non dans la jouissance, mais dans la propriété de la terre. Mais la mesure, préparée dès le printemps de 1919 par l'amiral Koltchak, ne donnera au paysan ni capitaux, ni machines. Les capitalistes des deux mondes seront là pour les leur fournir non sans un honnête bénéfice.
Dans les deux cas, l'agriculture russe travaillera pour les Rois de l'Or. Dans la seconde hypothèse, elle aura l'espoir de pouvoir se libérer. Mais, pendant de longues années, elle paiera un lourd tribut à la finance et à l'industrie étrangères. Pense- t-on que cela contribue à la pacification du monde ? Quand les Russes seront en état de faire le compte des millions, des dizaines et des centaines de millions qu'ils devront payer à l'étranger, quand ils verront la sujétion où ils seront devant les Maîtres de l'Or et du Ker, de Hambourg, de Francfort ou d'autres lieux, croyez-vous qu'il ne se trouvera pas parmi eux quelque nouveau chef de la Moscovie pour refuser le tribut et prendre les armes pour se libérer.^
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Autre exemple, que nous tirons d'un pays moins lointain. Que Fiume appartienne à l'Italie ou au royaume des Serbes, des Slovènes et des Croates, oii est le Droit, oii est la Justice, nous n'en déciderons pas, n'ayant pas qualité de juge des nations. Mais nous pouvons voir que, dans le premier cas, Fiume serait exploitée et mise en valeur par des producteurs européens, hors de la sujétion de l'or étranger; que, dans le second, Fiume risque fort de devenir la porte par laquelle de gros intérêts financiers étrangers, armant, organisant et contrôlant le port, pénétreraient dans le pays sans industrie des Croates pour en faire la conquête économique. La pacification du monde y gagnerait-elle quelque chose? Nous en doutons. De tous les pouvoirs, celui de l'or est le plus dur et le moins humain. Si les Croates en font l'expérience, ils ne tarderont pas à désirer d'en secouer le joug. Voilà qui ne serait pas fait pour consolider la paix dans la Société des Nations.
Nous donnons ces considérations en nous plaçant au point de vue des producteurs euro, péens. Que nous soyons ouvriers ou chefs d'industrie, nous avons le plus grand intérêt à travailler sous la protection d'un gouvernement national plutôt que sous le contrôle de quelque