‹ L'économie nouvelleChapitre 14 sur 55 · I. ERREUR DE MARX · texte numérisé non relu

I. ERREUR DE MARX

sens échappait à la majorité des Français qui ne voyaient pas exactement les anciennes charges militaires féodales, transformées en service dû au Roi, liées aux bénéfices féodaux qui demeuraient. Mais il est exact que ces survivances constituaient une gène économiqne pour le nouveau mode de production devenu possible dans les nouvelles conditions politiques de la vie française. Y avait-il là antagonisme de classe? En aucune façon. Il n'y avait qu'un phénomène de survivance d'usage, dont la disparition ne devait pas nécessairement entraîner la subtitution d'une classe à une autre.

La Révolution de 1789 est-elle une révolution « bourgeoise » ? — En fait, y a-t-il, en 1789 et depuis, substitution d'une classe à une autre? La Révolution est-elle bourgeoise?

Est-elle faite pour donner à la bourgeoisie cet empire dont parle Engels? Les socialistes le déclarent et, avec eux, des hoir mes qui "ont accepté, sans y prendre garde, l'interprétation marxiste. Mais quelle erreur ! Il n'y a pas plus d'empire bourgeois au xixe siècle, qu'il n'y avait d'empire féodal ou de domination noble avant la Révolution.

Il n'y a pas là substitution de classe ; il n'y a eu que modification de la fonction des chefs, des éternels chefs, qui président au travail et l'organisent. Aux temps féodaux, le chef a été, fréquemment, en même temps chef du travail et chef militaire; au xixe siècle, les deux fonctions sont nettement séparées, du fait que l'état politique permet qu'elles le soient. Pour les gouvernements qui se succèdent au xixe siècle, monarchie parlementaire, république, empire, ces chefs remplissent leur fonction économique, mais ils ne régnent ni ne gouvernent. Les hommes politiques, les Say, les Cousin, les Royer-Gollard, les Benjamin Constant, les Guizot, ceux dont Marx disait que la société bourgeoise les avait créés comme ses vrais interprètes, ses vrais porteparoles, ces hommes ne sont pas plus les délégués de la bourgeoisie que Jaurès, Lénine, Renaudel et Longuet n'ont été ou ne sont les délégués des classes ouvrières. Intellectuels et

Valois. Économie. o

'i\ L ÉCONOMJE NOUVELLE

hommes politiques, ils constituent ce groupe social particulier qu'ont vu naître les démocraties et qui comprend les doctrinaires, les politiciens et les aventuriers dont la profession est de conquérir le pouvoir et d'en vivre, en flattant les passions des groupes sociaux sur lesquels ils s'appuient et qu'ils exploitent.

Les luttes du XIX" siècle ne sont pas des luttes de classes; elles sont des luttes de partis. — Marx croit voir dans les mouvements politiques du xix* siècle, les signes des luttes que se livrent successivement les classes sociales : l'aristocratie financière, menée par Laffitte, triomphe aux Trois Glorieuses, la bourgeoisie industrielle s'affirme par la campagne des Banquets, la petite bourgeoisie se révèle en r8Z|8, le prolétariat s'annonce de février à juin 1848, toutes les fractions de la bourgeoisie s'unissent après juin 1848, pour former le parti de l'ordre ou grand parti bourgeois dont Louis-Napoléon Bonaparte devient le syndic. Luttes sociales, ces accidents historiques? Luttes résultant d'antagonismes de classes? Antagonismes économiques s' exprimant par des luttes politiques? C'est être singulièrement dupe de grossières apparences que d'en donner une telle interprétation. Ces luttes sont strictement politiques et résultent du jeu normal de la vie démocratique. Ces prétendues luttes de classes sont des luttes de partis démocratiques. Voilà la vérité, dont la démonstration est d'une extrême simplicité. Les partis jouant les uns contre les autres dans un régime où le pouvoir est conquis à l'aide du plus grand nombre de vo:\, séchassent les uns les autres en s'appuyant élecloralement sur la fraction la plus nombreuse du pays, l'objet étant d'exploiter l'Etat ou la fraction la plus riche du pays. Contre le parti qui gouverne en s' appuyant sur l'aristocratie financière et foncière un parti fait appel aux ressources et aux passions de la bourgeoisie industrielle ; un autre vient qui utilise la petite bourgeoisie et ainsi de suite. A chaque groupe, chaque parti promet une large satisfaction appa-

L IÏRKKU!» DE MAH\ . 35

rente de ses convoitises immédiates. Aux industriels et aux commerçants, les partis donnent la liberté du commerce et de l'industrie ; au prolétariat, les partis promettent les biens de la bourgeoisie. Nominalement, les partis font toujours triompher « le plus grand nombre ». En fait, le triomphe est celui des partis, au bénéfice momentané d'une fraction de classe sociale quelconque, toujours aux dépens de l'État.

Ainsi les luttes observées par Marx au xixe siècle sontelles de fausses luttes de classes. Ce ne sont que des luttes de clans et de partis où l'on ne voit d'intérêts de classe que lorsque les chefs de partis jugent utile de les faire surgir pour le bénéfice de leurs luttes politiques. Marx a pris des vessies pour des lanternes. Mais on conçoit que des écrivains appartenant à la bourgeoisie démocrate soient fort embarrassés pour critiquer à fond les conceptions marxistes. Us seraient obligés de faire apparaître les ressorts de la démocratie.

Il faudrait dire plus : au-dessus des partis démocratiques ou à côté d'eux, on trouve toujours une force ploutocratique. Marx rappelle, à propos de Juillet i83o, le mot de Laffitte : Maintenant le règne des banquiers va commencer. Le règne ouvert en i83o n'a jamais cessé. Depuis près de cent ans, les partis au pouvoir ont presque toujours eu partie liée avec les groupes financiers, c'est-à-dire avec ceux qui, disposant toujours de capitaux importants, sont toujours en état d'alimenter les caisses des partis. 11 ne faut même pas dire : la Finance ou la Haute Banque. Ce sont des groupes qui agissent, groupes de financiers et groupes de partis politiques, alliés ou ennemis, se faisant chanter les uns les autres, toujours unis pour piper les voix du peuple, sous le couvert d'une doctrine, quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle assure la majorité, et pour rafler l'épargne du peuple et les capitaux de la petite, de la moyenne et de la haute bourgeoisie. Ces groupes fonderaient le parti des mendigots, si ceux-ci étaient assez nombreux en France pour constituer une majorité électorale ; ils patronnent indifféremment les opportunistes et les socialistes. Briand lancé par les Péreires, le journal de Jaurès

fondé avec l'argent d'une dizaine de financiers, la propagande révolutionnaire alimentée par des banquiers, quelle lumière sur l'histoire de notre temps!

Ce n'est pas la lutte des classes qui fait notre histoire, c'est la lutte des partis, dont nous sommes tous les victimes, nobles, bourgeois et ouvriers, et avec nous, l'État, la nation, et la civilisation elle-même.

Page 1