LES GRÈVES ET LES IDÉES
Nos doctrines sur l'action ouvrière sont connues depuis la fondation de l'Action française; exprimées par des hommes d'origines très différentes, rattachées aux déclarations du comte de Chambord, aux idées de Le Play, du colonel de la Tour du Pin, de Proudhon ou de Sorel, elles ont pour base la reconnaissance nette du droit syndical, avec les formes d'action qu'il implique. Au-dessus du droit syndical, patronal ou ouvrier, nous plaçons l'intérêt de la production. Au-dessus de l'intérêt de la production, l'intérêt national. Voilà vingt ans bientôt que ces doctrines sont exposées par ceux qui ont fondé l'Action française ou y ont adhéré. Notre attitude nous a souvent valu les critiques de quelques représentants des anciens partis conservateurs. Nous n'avons cessé d'exposer ce que nous considérons être la vérité pour l'action économique et sociale. Nous n'avons jamais voulu la subordonner aux intérêts, aux passions ou aux préjugés d'une classe ou d'une autre. Nous pouvons donc comprendre les événements de juin et de juillet 19 19 avec une entière liberté d'esprit.
En huit jours, des grèves avaient été déclenchées de tous côtés, dans presque toutes les corporations. Nous trouvionsnous devant un mouvement de nature purement économique n'ayant d'autre moteur que l'intérêt ouvrier? 11 est d'une évidence aveuglante aujourd'hui cjue, si les intérêts ouvriers ont été utilisés dans ces mouvements, la direction n'en a été nullement ouvrière. Utilisant les revendications des employés et des ouvriers dans une crise économique sans précédent, un
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parti a provoqué ou exploité des mouvements en vue d'un résultat politique. Il les a coordonnés, à l'insu de ceux qui y participaient, leur a donné l'allure de mouvements spontanés afin de faire croire aux uns et aux autres qu'ils agissaient non selon un plan élaboré en dehors d'eux, mais sous la pression des mêmes nécessités. Il s'agissait d'organiser une grève générale, sans prononcer le mot, qui eût déterminé une hostilité profonde dans tout le pays. Ainsi, pouvait-on entraîner les masses vers un objectif qu'elles ne voyaient pas. Un très petit nombre d'hommes peuvent ainsi manœuvrer une foule considérable.
Veut-on savoir comment l'on procède pour entraîner dans une action révolutionnaire des hommes qui tiennent la révolution pour le pire des maux? En 19 19, les conditions économiques étant telles qu'il n'est pas de corporations où l'on ne souffre des difficultés générales, la tactique est d'une extrême simplicité. Si l'on vise une corporation où il n'y a pas de vie syndicale, on choisit quelques hommes de la profession pour engager le mouvement ; on les gagne par le cœur ou par l'intérêt; on leur fournit un plan d'action, avec les premiers subsides. Puis, on les invite à réunir leurs camarades et l'on disparait. A la première réunion, les camarades sont en état de défiance, ils veulent bien présenter des revendications; ils veulent bien se syndiquer; mais ils se défient de la C. G. T. Les entraîneurs se gardent bien de heurter de front cette défiance, et fondent un premier groupement. Le groupement fondé, on parle doucement de la C. G. T. Résistances; mais il se trouve toujours un camarade pour dire que l'adhésion à la C. G. T. n'entraîne pas l'adhésion à la révolution, un autre déclare que, plus il y aura de non-révolutionnaires à la Confédération et plus le mouvement ouvrier sera « modéré ». Au surplus, il faut des statuts, des bureaux, des salles de réunion. Où cela se trouve-t-il, sans avances de fonds, sinon à la Bourse du Travail? Ceci dit, les propagandistes peuvent reparaître; la défiance à leur égard n'est pas tombée, mais elle est désormais impuissante. Les nouveaux
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syndiqués ne sont pas encore tiers d'adhérer à la C. G. T., mais ils sont convaincus que l'on ne peut faire grand'chose en dehors d'elle, et comme ils désirent augmenter leurs salaires, ils se laissent faire violence. S'il s'agit d'une corporation bien organisée syndicalement, il suffit d'avoir le bureau du syndicat pour entraîner tout le monde. Si le bureau du syndicat résiste, et c'est très fréquent, on crée à côté de lui un comité d'entente syndicale qui lui suscite toutes les difficultés et qui, exploitant les passions contre lui, le contraint à une action qu'il condamne. S'agit-il de faire marcher les grandes fédérations, le procédé est le même. Veut-on enfin agir sur le comité confédéral lui-même? C'est par l'action de ces groupes extra-syndicaux que l'on obtient le résultat cherché.
Car il faut bien s'en rendre compte: les mouvements observés depuis la fin de 191 8 n'ont pas été conçus par cette entité que l'on nomme la C. G. T., ni par les hommes les plus connus comme « meneurs » ouvriers. La grande majorité des hommes qui participent à la vie syndicale confédérale sont hostiles au mouvement révolutionnaire immédiat. Ils y sont entraînés par une infime minorité, mais par une minorité agissante et qui, utilisant dans la troupe ouvrière les intérêts immédiats, utilise chez les chefs les idées et les doctrines.
L'or étranger, l'or bolchevisle, l'or de la finance facilite cette action et en décuple la force. Mais l'or ne crée pas, il ne permet que de multiplier et d'accélérer les mouvements. L'or n'explique pas l'ardeur de la minorité ni la passivité de la majorité. La vérité, la grande vérité, c'est que la minorité avec ou sans or, exploite l'idée pure contre une majorité qui e^t obligée de ne regarder sa conscience des réalités que comme une faiblesse humaine, opportuniste, devant l'idée. L'idée, c'est le marxisme, répandu à fortes ou faibles doses dans les groupements syndicalistes. Si les chefs syndicalistes cèdent devant des hommes qui ont peu ou point d'autorité syndicale, c'est parce qu'ils sont tout autant qu'eux pénétrés de marxisme, et qu'ils se trouvent ainsi sans défense contre
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ceux qui les accusent de tiédeur dans la foi. Ce n'est pas, comme on le dit trop souvent, le jeu de la surenchère : c'est le rappel aux principes, c'est le rappel à la doctrine qui joue. La plupart des chefs syndicalistes ont vu depuis longtemps que l'application de la doctrine déterminerait une catastrophe; mais ils ne l'ont pas abandonnée; ils ont conçu qu'ils laisseraient leurs successeurs se débrouiller dans les difficultés d'application. Il est aisé à leurs adversaires de faire pression sur eux, rien qu'en les dénonçant comme de simples opportunistes.
C'est dans ce prestige des idées qu'il faut chercher l'explication de l'absurdité extraordinaire des événements ouvriers, où l'on vit tant d'hommes entraînés, contre leurs intérêts, contre leur volonté, vers une fin qui leur fait horreur. Que l'intérêt allemand exploite cela, et qu'il provoque l'explosion au moment utile pour lui, c'est un jeu facile, avec le concours de quelques complices bien placés et bien camouflés en humanitaires. Et l'Allemagne est bien outillée pour exploiter une idée qui est née chez elle et qui est représentée aujourd'hui dans son gouvernement. Mais la force et la violence que l'on veut déchaîner résident dans les idées. Il ne faut pas compter sur le « robuste bon sens » des Français pour réagir contre l'idée marxiste; ce « robuste bon sens », dans le trouble de la vie économique d'après-guerre, fonctionne au profit du marxisme chez tous ceux qui ont été touchés par la propagande socialiste. En l'absence, chez un grand nombre d'ouvriers français, d'une idée qui s'oppose nettement au marxisme, c'est d'ailleurs que viendra le salut. C'est le cœur, c'est le sang français qui rendra au pays le sens de sa destinée, mais non sans obéir aux raisons qui sont enseignées depuis vingt ans par les hommes que rénovent la pensée pure et la science politique. Et nous ne devrons pas oublier, quand la crise décroîtra, qu'il est périlleux de confier la fortune d'un peuple aux coups du cœur. Si l'on veut que le cœur français demeure sain, donnons à l'esprit sa nourriture. A ridée, il faut opposer l'idée.