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CHAPITRE XVI

Ne nous demandons pas où nous allons. Nous irons où nous voudrons. Il suffit d'avoir une idée en tête, et une forte volonté à son service, pour donner une direction aux événements. Ceci e*t vrai pour l'homme qui porte l'erreur et pour celui qui porte la vérité. Mais la volonté qui sert l'erreur conduit les peuples à la ruine et à la mort. Celle qui sert la vérité conserve la vie des nations et leur donne la prospérité. Du jour où nous possédons une doctrine vérifiée par l'expérience, une idée dont la force de réalisation a été éprouvée, si nous v joignons la volonté de réussir, nous pouvons marcher hardiment : nous n'aurons pas à nous demander où nous conduisent les événements, car c'est nous qui les engendrerons. Et nous donnerons au monde, à notre société, à notre nation, les formes que nous aurons imaginées, prévues, la figure que nous donnerons à l'avenir que nous voulons organiser. La catastrophe russe n'est pas issue des conditions politiques et sociales de l'Empire: elle était dans la tête de Lénine et des disciples de Marx. La renaissance française est dans la tête d'un certain nombre de Français qu'anime une ardente volonté de faire vivre la France et de lui restituer son rôle d'initiatrice de la civilisation.

Ceci étant connu, on peut faire sans témérité quelques anticipations :

La période de l'individualisme économique et de la démocratie politique touche à sa fin. Ces deux erreurs de l'intelli-

gence humaine sont connues aujourd'hui comme des erreurs ; il est certain que le monde moderne les rejette et va s'organiser selon les règles d'autres systèmes. Le socialisme n'a aucune chance de réussite, non parce qu'il manque d'adeptes, mais parce qu'il est d'une réalisation impossible ; l'heure de son triomphe serait celle de sa fin irrémédiable ; toutefois, il n'est pas impossible qu'il soit le régime nominal de quelques nations arriérées qui, incapables de saisir la contradiction entre les faits et les idées, accepteront ou subiront, sous le nom de dictature du prolétariat, une sorte d'autocratie intellectuelle, militaire et économique qui leur donnera de nouveaux chefs sous des noms nouveaux et qui, annulant en principe la notion d'autorité, renforcera en fait les institutions du commandement sous toutes ses formes. C'est ce que l'on voit en Russie, où la durée du régime bolcheviste ne s'explique que par le fait que les maîtres du régime reconstruisent, à leur profit, tontes les institutions du régime qu'ils ont détruit : les chefs de l'armée sont ramenés sous le nom de spécialistes militaires ; ceux de l'économie sous le nom de spécialistes de l'économie. Si ce régime dure quelques années, les spécialistes militaires ne pourront, pratiquement, être distingués des officiers de n'importe quelle armée et les spécialistes de l'économie seront des patrons tout comme ceux de n'importe quelle nation dite capitaliste, et les Soviets ressembleront singulièrement aux Conseils syndicaux ou aux Consortiums économiques des nations capitalistes. Ce n'est pas un phénomène nouveau dans l'histoire, et l'on sait assez que ce fut le mode de transformation de la Révolution française qui aboutit sans heurts, conformément à la logique des nécessités, aux institutions napoléoniennes, avec le concours des hommes qui avaient fait la révolution.

Augereau pouvait dire, au sacre de Napoléon, qu'il ne manquait rien à cette grandiose cérémonie, rien, sinon les cinq cent mille hommes qui s'étaient fait tuer pour mettre fin a tout cela. Il n'y a pas d'autre issue, pour les révolu-

tions, qu'elles soient politiques ou sociales, que la substitution de nouveaux chefs aux anciens, — ou la ruine totale. Mais cette substitution se fait sous des noms nouveaux et peut être accompagnée de formes nouvelles de commandement et d'organisation économique et sociale.

Dans les pays latins, à l'occident et au centre de l'Europe, les transformations peuvent se faire dans des conditions toutes différentes. Si les chefs actuels de l'économie prennent eux-mêmes en mains l'œuvre de transformation que nous avons à accomplir, ils demeureront chefs de l'économie nouvelle de demain. C'est d'ailleurs ce que nous voyons se produire sous nos yeux : sous la pression des nécessités, sous la pression de l'action intellectuelle qui s'exerce sur eux, les chefs d'entreprise, même ceux qui ont l'esprit complètement soumis aux doctrines de l'économie libérale, les chefs d'entreprise créent des institutions en opposition totale avec les habitudes et les doctrines de l'individualisme. De tous côtés les producteurs ouvriers et patrons se syndiquent pour établir par des contrats collectifs les conditions du travail, les prix d'achat et les prix de vente.

Mais il y a hésitation sur le mode de généralisation du système syndical: sera-t-il, selon une image que Maurras donnait à l'auteur de ce livre il y a dix ans, sera-t-il horizontal ou vertical? En d'autres termes, la généralisation syndicale divisera-t-c\le les nations en deux groupes opposés, patrons et ouvriers, réunis en deux vastes confédérations, ou orgnnisera-t-Ki\\c les nations en groupes économiques, chaque groupe réunissant les chefs d'entreprise et les ouvriers unis dans leurs syndicats respectifs, et subordonnés au conseil de patrons et d'ouvriers qui contrôlera le groupe tout entier ? Question capitale : selon la réponse que nous donnerons, nous irons à la vie ou à la mort.

Je supplie ceux qui liront ce livre d'arrêter leur méditation en cet endroit : nous sommes ici au lieu où notre avenir est engagé tout.entier.

Ou nous nous diviserons en classes et nous allons sûre-

ment, mécaniquement, à la guerre civile, à la ruine, suivie de la lente et dure construction du seul régime qui puisse assurer notre vie ;

Ou nous nous organiserons en groupes économiques, et nous serons en mesure de donner à notre pays ta plus large prospérité que les nations modernes puissent connaître. Nous accomplirons une l'évolution économique profonde non seulement sans dégâts, mais avec profits constants et progressifs.

Si nous nous trouvions dans la situation intellectuelle et politique où la France était il y a trente ans, c'est-à-dire sous la contrainte de l'étroit conservatisme politique et social qui défendait les formes inertes que l'on croyait alors être l'Ordre, je crois que la seule anticipation de l'avenir que nous pourrions faire serait la prévision de la plus sotte et de la plus inutile des révolutions.

Dans l'état intellectuel où se trouve la France aujourd'hui, après les vingt années d'enseignement et de propagande de Maurras et de tout le groupe de l'Action française, il est possible de faire des anticipations d'un tout autre caractère.

Il est connu d'un nombre considérable de Français actifs, ardents et voulant organiser leur pays, que la division en classes est, chez les patrons et chez les ouvriers, le résultat d'une grande erreur intellectuelle.

Un nombre croissant de Français prennent conscience de ce fait capital que la solidarité des intérêts économiques s'élend non aux classes, mais à tous les membres d'un même groupement économique, et que notre organisation syndicale doit être conforme aux indications données par la conscience de ce fait.

En d'autres termes, et pour faciliter l'intelligence de ce fait:

Dans le régime de la petite industrie, soumis à l'ancienne organisation corporative, la solidarité entre patrons et ouvriers intéressait immédiatement chaque entreprise, et les divergences ou les oppositions d'intérêts se manifestaient à l'intérieur de chaque entreprise où elles pouvaient être réso-

lues par des accords d'homme à homme et selon les usages corporatifs ;

Dans le régime de la grande industrie, soumis à la libre concurrence, la solidarité entre patrons et ouvriers a presque complètement disparu. Les divergences ou oppositions d'intérêts ne pouvaient être résolues que par un abus de force — ou d'inertie — des ouvriers ;

Dans le régime de la grande industrie, construit en dehors des données de l'individualisme, on constate préalablement que :

Que l'on en ait conscience ou non, il y a une solidarité de fait entre tous les membres d'un même groupement : économique, devant un autre groupement : les patrons et ouvriers du groupe de la Métallurgie, comme ceux du groupe de la Viticulture et de tous autres, ont un intérêt commun, à savoir que la Métallurgie, la Viticulture, etc., soient prospères, et que leurs intérêts généraux ne soient pas sacrifiés à ceux d'un autre groupe; patrons et ouvriers sont les uns et les autres solidaires de leur groupe économique, parce qu'ils ne peuvent aisément changer de métier, soit à cause du lieu qu'ils habitent, soit à cause de leur outillage, pour les patrons ; de leur formation professionnelle, pour les ouvriers. La solidarité est corporative : elle n'est plus propre à une entreprise ; l'ouvrier peut passer sans dommage ni pertes d'une entreprise à une autre; si la corporation déchoit, il est obligé de changer de métier et subit une perte passagère ou durable.

A l'intérieur de chaque groupe économique se produisent les antagonismes entre groupements vendeurs et groupements acheteurs; il s'agit là d'antagonismes normaux et nécessaires : l'intérêt des producteurs-viticulteurs est de vendre au plus haut prix aux négociants en vins; l'intérêt de ceux-ci est d'acheter au plus bas prix et de revendre au plus haut prix aux détaillants. Les antagonismes se résolvent par des accords qui limitent les prétentions de chacun. A cet échelon, il y a solidarité entre les patrons et ouvriers d'un même grou-

pemcnt de producteurs, de revendeurs ou de détaillants. Si les producteurs viticulteurs tirent un bon prix de leur production, il y a chance pour que les ouvriers obtiennent de hauts salaires.

Enfin, à l'intérieur de chaque groupement élémentaire, il y a antagonisme entre les différents facteurs du travail : capitalistes, chefs d'entreprise, techniciens, ouvriers. Les uns et les autres tentent de tirer le meilleur parti de leur collaboration. Cela s'appelle, en français vulgaire, tirer la couverture à soi. Quand, dans ce jeu, n'interviennent pas les forces étrangères à l'économie, ces manifestations de l'égoïsme naturel ont un effet heureux, en ceci qu'elles obligent les uns et les autres à être toujours en éveil pour maintenir leurs droits. Les antagonismes se résolvent par des accords qui profitent à tous. Donnant, donnant. Le patron consent un plus haut salaire en échange d'un meilleur rendement du travail de l'ouvrier. L'antagonisme est d'ailleurs limité à une certaine zone des intérêts ; une réduction extrême des bénéfices portant le patron à abandonner son entreprise, une réduction extrême des salaires portant l'ouvrier à quitter le métier ou à cesser le travail, les antagonismes s'arrêtent au point où la production elle-même sera mise en péril.

En résumé, à chaque échelon de la vie économique, on constate antagonisme à l'intérieur de chaque groupe, et solidarité des sous-groupes antagonistes devant les membres d'un autre groupe. Ce qui revient à dire : antagonisme à l'intérieur, solidarité quant à l'extérieur. Ces grands groupements économiques complets : Fer, Alimentation, Textile, et autres sont antagonistes à l'intérieur de la nation, et solidaires devant le Fer, l'Alimentation, le textile des autres nations.

Ceci étant bien et dûment constaté et compris, les grandes lignes d'une organisation économique nationale apparaissent nettement, et le but à atteindre se précise. Il s'agit de rendre consciente la solidarité des groupes, de lui donner une expression, dans une institution permanente, afin que les Valois. Économie. la

antagonismes se manifestent et se résolvent sous le contrôle de l'intérêt commun. On imagine donc en partant de la base économique, qu'un groupe élémentaire comprendra : un syndicat d'ouvriers, un syndicat de contremaîtres, de techniciens, de chefs de service, un syndicat d'employés, un syndicat de chefs d'entreprises, lesquels envoient un ou plusieurs délégués à un Conseil de la corporation, auquel tous les syndicats intéressés seront subordonnés, où ils prendront conscience de leurs intérêts communs, confronteront leurs intérêts particuliers et résoudront toutes les questions d'organisation qui se poseront.

Ce Conseil, ainsi que ceux des groupements élémentaires appartenant à un même groupe économique, enverra des délégués à un Conseil supérieur réunissant les délégués de plusieurs corporations, et l'on obtiendra ainsi une institution où l'on prendra conscience des intérêts généraux du grand groupement économique. Le groupe économique envoie à son tour des délégués -patrons et ouvriers à un Conseil national où l'on prend conscience des intérêts généraux de l'ensemble des groupes économiques.

Pour sortir d'une expression abstraite de cette organisation, nous pouvons essayer d'en donner un tableau vivant. Il sera permis à tout lecteur de le prendre comme une description du pays d'Utopie ou comme une préfiguration de la vie économique de demain.

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