ANTICIPATIONS
en Assemblée générale semestrielle au Cercle de la Librairie, 117, boulevard Saint-Germain, à Paris.
Sont présents :
Le Conseil des Lettres et des Arts : un délégué de la Société des gens de Lettres, un délégué du Syndicat des Écrivains, un délégué du Syndicat des Auteurs et Compositeurs de musique, un délégué du Syndicat des Poètes ;
Le Conseil de l'Edition, de la Librairie et de la Papeterie : deux délégués du Syndicat des Editeurs, deux délégués de la Chambre syndicale des Libraires de France, quatre délégués du Syndicat des Employés de l'Édition et des Commis de Librairie et de la Papeterie ;
Le Conseil des Imprimeurs : deux délégués du Syndicat patronal des Imprimeurs typographes ; deux délégués de la Fédération du Livre ;
Le Conseil du Papier : quatre délégués de l'Union centrale des chambres syndicales du papier, deux délégués du Syndicat ouvrier du papier, deux délégués du Syndicat des Employés du Papier ;
Le Conseil de la Reliure et de la Brochure : deux délégués du Syndicat patronal, deux délégués du syndicat ouvrier;
Le Conseil de la Fonderie de caractères (même composition) ;
Le Conseil de la Photogravure, de la Clicherie et de la Galvanoplastie : un délégué de chaque Syndicat patronal spécialisé, un délégué de chaque Syndicat ouvrier spécialisé;
Le Conseil de l'outillage du Livre : deux délégués du Syndicat des Fabricants de machines à imprimer, un délégué de la Chambre Syndicale des Fabricants de machines-outils (à titre consultatif), deux délégués ouvriers du Syndicat ouvrier, deux représentants des ingénieurs spécialistes ;
Le Directeur des services du groupe (à titre consultatif) ;
Le Directeur de la Maison du Livre (à titre consultatif).
Tous les Membres des Conseils représentés ont pleins pouvoirs pour traiter au nom de leurs mandants.
La séance est ouverte par le Président, qui prononce le discours d'ouverture ; le Président rappelle à tous leurs devoirs à l'égard du Livre, qui représente un élément matériellement peu important de la production générale mais dont le rôle est capital dans la vie nationale ; parlant au nom de l'intérêt général, il exprime son regret d'avoir vu troubler, au cours du dernier semestre, la vie de l'une de? corporations par une grève malheureuse ; les Patrons et
les Employés de cette corporation ont manqué à la loi du travail commun ; les conseils ont été institués par nos prédécesseurs, au lendemain de la Grande Guerre, pour prévoir les conflits d'intérêts et les résoudre avant qu'ils aient pris un caractère aigu ; la responsabilité de ce fait incombe aux deux parties, mais particulièrement aux Patrons, qui ont plus d'obligations que les Employés et Ouvriers dans la prévision des événements et qui auraient dû poser euxmêmes la question des appointements restée en suspens depuis longtemps. Le Conseil supérieur espère que l'on ne reverra pas de pareils faits, qui étaient propres à l'état arriéré du pays, au temps de l'ancien régime économique, quand les classes ouvrières, agitées par la Confédération Générale du Travail, et les patrons, qui voulaient se rencontrer dans une confédération patronale, se regardaient comme des ennemis, sans voir qu'ils étaient victimes les uns et les autres d'erreurs intellectuelles. (L'Assemblée marque son approbation unanime).
Le Président, après avoir donné un compte rendu précis de l'activité des Conseils au cours du semestre écoulé, expose la situation générale du Livre : une fois encore, le Livre est menacé d'une crise, sensiblement moins grave que celle qui sévit de 1917 à 1920, mais qui causera des difficultés assez importantes au Livre français, si l'on ne prend pas d'urgence les mesures préventives nécessaires. Par suite des mesures prises en Suède, en Norvège et en Finlande, qui veulent limiter l'exploitation excessive qui a été faite de leurs forêts depuis dix ans, mesures qui seront applicables dans trois mois, les importations de pâtes de bois baisseront dans une proportion considérable ; le Canada et l'Amérique ne seront pas en mesure de combler le déficit avant un an ; notre exploitation d'alfa, bien que très développée depuis la Grande Guerre, n'est pas encore en mesure de compenser cette perte. Il va s'ensuivre une hausse sur les prix du papier, du fait que les fabricants français et anglais seront obligés de répartir leur frais d'exploitation sur une production considérablement diminuée. Le prix des Livres, depuis longtemps stabilisé, et comportant une faible marge de bénéfices, doit être maintenu ; il y aurait même lieu de le baisser, au moins en ce qui concerne certaines collections, pour lui restituer le marché slave, enfin rouvert et accessible, mais où les Allemands veulent faire pénétrer des collections nouvelles d'ouvrages en allemand, en russe et en français, qu'ils préparent à des prix inférieurs aux nôtres. Nous avons à faire un effort considérable dans toutes les Russie», à la demande du
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Conseil économique national, afin de retrouver dans ces pays toutes nos voies d'accès. Cet effort sera rendu très difficile si nous sommes obligés de majorer le prix des livres. Nons avons donc à résoudre le problème d'assurer à prix réduits l'énorme fabrication de livres russes et français qui nous est demandée, dans les conditions difficiles où nous nous trouverons prochainement.
Il y a à résoudre un problème de fabrication et, ensuite, un problème d'expansion en Russie. Le problème peut être résolu ; les Conseils, déjà saisis, vont soumettre à l'acceptation du Conseil supérieur les mesures qu'ils proposent.
Le premier délégué des éditeurs indique que, de l'étude faite par les éditeurs-libraires et les éditeurs de musique, il résulte que le problème de fabrication peut être résolu par les moyens suivants :
Maintien du prix actuel des papiers aux seuls éditeurs de Livres et de Musique pendant la période de disette ;
Diminution de 20 p. 100 sur les prix de l'impression, du brocbage et de la reliure ; la composition en russe facturée au prix de la composition en français.
Dans ces conditions, que l'on a fait connaître aux Conseils intéressés, l'Edition française pourra lutter avantageusement sur le marché russe contre tous les concurrents possibles.
Le premier délégué du Papier fait connaître qu'il est disposé à consentir le maintien des prix des papiers destinés à l'Edition à condition que l'on consente une majoration supplémentaire sur les prix des papiers destinés aux industries et commerces pour lesquels le papier est un accessoire peu important ou peut être élevé sans inconvénient. Il a obtenu l'adhésion des fabricants de boites, de sacs et de papiers pour le commerce de détail. Il demande l'adhésion de la Papeterie pour les articles de papeterie.
La Papeterie donne son adhésion.
Le Papier déclare en outre qu'il pourra même consentir des prix légèrement inférieurs pour les papiers destinés aux ouvrages en langue russe, si les éditeurs veulent accepter trois types et trois poids de papier seulement, dont la fabrication sera assurée par trois usines différentes qui acceptent. Il indique que l'on réalisera une économie sensible si l'on veut centraliser la production nouvelle aux environs de Rouen.
Les éditeurs s'engagent à obtenir de leurs confrères l'adoption des trois types et des trois poids. La centralisation de la production nouvelle ne dépend pas d'eux.
l8a L ÉCONOMIE NOUVELLE.
Le Conseil des Imprimeurs déclare que la réduction des tarifs d'impression est devenue possible ; les capitaux que l'Imprimerie avait dû engager après la Grande Guerre sont sur le point d'être amortis ; les Imprimeurs acceptent dès maintenant la réduction de tarifs, non de ao, mais de i5 p. ioo. En fait, la réduction possible est de n ; mais on la porte à i5, espérant que les éditeurs, qui ont établi leurs prix en tenant compte de leur bénéfice normal, consentiront une légère diminution de ce bénéfice, temporairement.
Les Editeurs déclarent accepter.
Les Imprimeurs déclarent qu'en ce qui concerne les prix de la composition en russe aux mêmes prix que pour la composition en français, ils sont prêts à l'accorder aux conditions suivantes :
Toute la production nouvelle en russe sera centralisée dans une imprimerie spéciale que cinq de leurs jeunes confrères sont prêts à monter dans la région de Rouen; la Fédération du Livre peut constituer des équipes de linotypistes et de correcteurs russes ; les éditeurs auraient donc à donner tous leurs volumes en russe à cette imprimerie, qui, selon l'usage, versera une partie de ses bénéfices à la Caisse corporative des retraites ;
Les capitaux nécessaires, soient deux millions et demi, seront fournis par le groupe ou par ses soins.
Les Éditeurs acceptent la centralisation; ils déclarent qu'ils font la plus large confiance aux cinq personnes dont on leur a communiqué les noms.
Le( Président demande que la question des capitaux soit reportée à la fin de la séance, car elle se joint à d'autres demandes du même genre dont le bureau a été saisi.
Le premier délégué patron du Conseil de la Reliure et de la Brochure déclare que les relieurs et brocheurs pourraient consentir la réduction demandée par les éditeurs. Malheureusement, dans sa corporation, malgré tous les efforts, on a conservé les méthodes de rémunération établies à la fin de l'ancien régime économique, méthodes égalitaires qui font que l'ouvrier habile n'est pas mieux payé que l'ouvrier malhabile. Le Conseil a été impuissant jusqu'ici à modifier cet état de choses.
Le Président tient à protester contre une telle routine.
Le délégué ouvrier de la reliure et de la brochure reconnaît que le fait est exact, que, évidemment la routine l'explique en partie, mais que ses collègues sont disposés à adopter le système de la rémunération différenciée, à condition que tous les patrons relieurs
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et brocheurs se décident à abandonner les vieux ateliers que certain-; occupent encore et où le travail se fait dans les plus mauvaises conditions. C'est ce que certains n'ont pas voulu comprendre. Les ouvriers et ouvrières tiennent à travailler dans des locaux bien aérés et sains. Il faut prendre la résolution de transporter les ateliers ailleurs que dans les maisons qui ont été adaptées tant bien que mal aux nécessités du travail.
Les relieurs et brocheurs font observer que le reproche ne s'adresse qu'à un nombre restreint de maisons, très respectables d'ailleurs, qu'ils s'engagent à mettre en demeure de réaliser la réforme réclamée. Mais peut-on mettre un million à leur disposition?
Le président promet l'appui du groupe à condition que les patrons et les ouvriers prennent des engagements mutuels avant une quinzaine.
Les uns et les autres prennent l'engagement sur l'heure, aux applaudissements de l'assemblée.
Le Président invite l'assemblée à passer à l'examen de la question de l'expansion ; il fait connaître que le groupe de l'Exportation a promis son concours pour les campagnes à entreprendre. Nous n'avons à considérer qu'un certain nombre de moyens de réalisation. L'Etat donnera, quand il le faudra, un caractère officiel à nos manifestations pour la culture française. Il est bien entendu que l'effort que nous allons entreprendre n'est pas à proprement parler une conquête du marché russe ; nous devons y reprendre la place qui était la nôtre autrefois ; pour ce qui est de la production des ouvrages en langue russe, nous ne l'entreprenons et ne l'assurerons que pour fournir immédiatement aux peuples russes des moyens de culture et jusqu'à ce qu'ils aient pu reconstituer leurs propres moyens de production. C'est dans ce sens que nous avons négocié avec nos confrères slaves.
Le Conseil des Lettres et des Arts déclare que cinquante de ses membres sont prêts à se charger de conférences artistiques, littéraires, scientifiques.
Le Directeur de la Maison du Livre, sur l'invitation du Président, rend compte que l'organisme commercial corporatif peut assurer l'expédition et la répartition de toutes les expéditions ; il pourra envoyer en Russie, pour aider les libraires, un bon nombre d'employés et de commis que le Syndicat des Employés se charge de réunir. Mais si l'on veut agir avec la rapidité nécessaire, il y aura lieu d'ouvrir de très larges crédits aux libraires de Russie sur qui
l'on possède toutes les références utiles; eu égard à l'importance des opérations, on ne peut demander ces crédits ni à l'Edition, ni à l'organisme commercial corporatif; il convient de les demander aux Banques.
Le Président expose qu'il n'a pu jusqu'ici pressentir les Banques. 11 va pouvoir le faire, étant en possession des chiffres demandés par les Conseils. Les différents crédits demandés s'élèvent à près de 8 millions, qu'il faut évidemment demander aux Banques, car, présentement, on ne peut obliger le groupe à un nouvel effort, si l'on tient compte des crédits énormes qu'il a consentis de tous côtés, depuis sa réorganisation, pour sa tâche d'expansion.
Mais il règne en ce moment, dans certaines banques, un état d'esprit peu favorable aux entreprises de l'intérieur. La dernière Bépublique des Soviets, celle du Thibet, lance un emprunt de plusieurs milliards, qui est une mise en vente déguisée des ressources du pays, et un consortium de banques internationales travaille à faire autoriser l'emprunt dans plusieurs pays, afin de prendre hypothèque sur les richesses du Thibet que l'on revendrait à tel ou tel État, dès la ruine définitive des Soviets thibétains. Notre gouvernement national s'emploie à faire échouer ces projets; mais il doit lutter contre le consortium financier qui s'appuie sur une grande Bépublique démocratique dont le gouvernement est entre les mains de gros financiers.
Un délégué ouvrier du Papier déclare qu'il faut faire céder les Banques en organisant une grève de leurs employés.
Le délégué du Syndicat des Employée de l'Édition fait observer que la grève ainsi organisée obligerait au chômage non payé des employés qui ne sont pas responsables de ces manœuvres.
Le Conseil des Imprimeurs propose de refuser d'avance d'imprimer les affiches, circulaires et titres de l'emprunt projeté. L'ordre peut en être donné dans toute la France en quarante-huit heures.
La proposition est adoptée à l'unanimité.
Le Président fera connaître cette décision au groupe de la Banque ; il sait qu'elle sera bien accueillie par la majorité des banquiers, qui seront heureux de s'en servir contre ceux des leurs qui ont trop d'intérêts hors de France. Il ajoute que l'on peut demander aux Employés de Banque, au nom du groupe du Livre, de déclarer qu'ils ne feront aucune opération pour cet emprunt.
Les Syndicats d'Employé* présents approuvent et se chargent de faire aboutir ce projet.
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Le Président déclare que, dans ces conditions, le groupe du Livre est assuré de l'appui cordial du Conseil supérieur des Banques, où il trouvera une majorité de financiers français, mal armés jusqu'ici pour résister à une pression extérieure.
Le Président met aux voix l'ordre du jour portant ratification de toutes les décisions prises et engagement du groupe pour la garantie des emprunts.
L'ordre du jour est adopté à l'unanimité.
Avant de lever la séance, le Président remercie les Conseils de l'heureuse influence que l'action de chacun a eue sur son prochain, et des preuves de solidarité professionnelle et nationale que tous les délégués ont données en prenant conscience, devant les nécessités, de l'intérêt général.
« Nous avons une fois de plus. Messieurs, conclut-il, prouvé l'excellence du régime économique qui a été instauré au lendemain de la Grande Guerre ; ce n'est pas en vain que nous avons renoncé à ces fantômes de libertés que l'on crovait être les dieux tutélaires de la production et du commerce. Nous jouissons maintenant de la vraie liberté dans la discipline corporative. Nous étions autrefois les membres séparés d'un même corps. Nous sommes devenus un corps, dont les membres agissent en suivant les libres décisions prises par l'esprit qui connaît les vraies nécessités du corps qu'il meut. Messieurs, c'est à notre organisation que nous devons de connaître une prospérité magnifique ; c'est par cette organisation que les Français ont pu donner la preuve éclatante que leurs merveilleuses ressources intellectuelles valaient autant pour le travail que pour la guerre, et qu'ils pouvaient apporter la plus généreuse ardeur au service de... »
L'auteur s'arrête ici, supposant que les derniers mots du discours se perdent dans les applaudissements provocpiés par le souvenir de l'héroïsme dépensé par les Français pendant la Grande Guerre.
La prévision de la prospérité, faite au cours de cette anticipation, pose, au reste, une question qui n'a pas été étudiée au cours d,e nos études. Rechercher la prospérité, c'est notre objet. Mais pour qui? pour quoi? Au service de qui allonsnous faire l'effort vers la prospérité? La réponse à ces questions sera notre conclusion.