PARIS
A. JOUBY, LIBRAIUK-liUITEUR,
1, RUE DES GRANDS-AUGl STIXS.
PRÉFACE
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I/éconoinie sociale ou politique, par les progrès (pi’elle a l éalisés, mérite incontestablemeat d’ètre mise au nombre des sciences morales. Si, à ses débuts, elle a elFrayé les hommes positifs et religieux par l’exagération de ses systèmes et par ses critiques injustes de la doctrine évangélique, elle a depuis établi des principes certains; et les conséquences de ses vraies théories sont en parfaite harmonie avec l’enseignement catholique.
De progrès en progrès, elle est arrivée à un point où il n’est plus permis aux hommes religieux, et surtout aux prêtres, d’en négliger l’étude. Ses méprises mêmes, et les attaques dirigées contre le catholicisme par quelques écrivains qui la cultivent, imposent aux moralistes chrétiens le devoir de la suivre dans ses investigations et dans sa polémique, aün de signaler aux esprits de bonne foi les erreurs (ju’elle commet, et de ne pas laisser sans réponse les objections que nos adversaires lui empiaintent.
Aujourd’hui, il est impossible d’étudier à fond une question de jurisprudence, de droit public, de théologie morale, sans l’interroger et sans mettre à contribution plusieurs de ses données. Les solutions aux-
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quelles elle n aurait puiiil fourni des éclaircissements seraient souvent incomplètes, et dans beaucoup do cas elles ne répondraient pas aux besoins de notre époque. La nécessité de l’introduire dans le domaine des sciences politiques et morales ne saurait être mise en doute : aussi les publicistes et les hommes d’État ne manquent-ds plus, pour les lois intéressant l’ordre, la justice, la fortune publique et la condition civile des citoyens, de faire appel à ses lumières.
On doit le reconnaître : les hommes religieux n’ont pas adopté aussi généralement ses doctrines, et ils n en ont pas sni\i le mouvement avec le même zth. Sauf des exceptions dont le nombre grossit chaiiue jour, ils ont accueilli son enseignement avec dehance. Nous possédons peu de traités d’économie sociale écrits par des catholiques et dans un sens catholique. Cet éloignement ou cette abstention des auteurs chrétiens a produit des conséquences fâcheuses; le champ de la science nouvelle a été longtemps presque abandonné aux écrivains hostiles à la religion, aux philosophes indifférents ou à des conlroversistes animés, a la vérité, de bons sentiments, mais qui, ne connaissant pas a fond la doctrine riîvélée, ont fait des concessions regrettables, et ont défendu la morale
evangéhque d’une manière inexacte, maladroite et compromettante.
Les ecclésiastic{ues surtout ont négligé cette science.
Ils n en trouvent aucune notion dans les traités de morale composés par les théologiens, fis s’en feraient cependant une fausse idée s’ils croyaient que le soin
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(le l’acipiérir est inconqiatible avec les devoirs de leur ♦ ministère; elle est, au contraire, le complément indispensable des connaissances que leur vocation leur permet. Non -seulement , en l’ajoutant aux études auxcpielles ils se sont appliqués jusqu’à ce jour, ils s’initieront à une nouvelle branche de la philosophie moderne, mais ils seront plus à même de résoudre une foule de difficultés casuistiques nées du mouvement actuel des affaires.
Cet accord de l’enseignement révélé avec les sciences déduites de la raison n’a rien qui puisse surprendre, car les vérités ne sauraient se combattre entre elles; elles se prêtent, au contraire, un appui mutuel, et sont nécessairement coordonnées.
Toutes émanent de Dieu. Quoique diverses, ainsi (jue le sont les couleurs d’un prisme, elles n’en sortent pas moins du même foyer; et il est dans leur nature (|ue, séparées par l’analyse, elles soient réunies et harmonisées par la synthèse. De même que le physicien , après avoir brisé des rayons solaires et les avoir décomposés pour produire les nuances de l’arc-en-ciel, les ramène au centre d’nn verre convexe, et avec ces couleurs diverses reforme la lumière blanche; de même, le vrai philosophe , après avoir divisé les sciences poulies étudier plus commodément, s’efforce de découvrir les rapports qui les unissent, et il les reconduit à Dieu, source de toute vérité.
L’accord de l’économie politique avec le christianisme n’est pas un fait particulier : il existe dans toutes
les sciences, qui, par cela seul qu’elles sont vraies,
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s'harmonisent ensemble. C'est ainsi que l’astronomie et la mécanique ne marchent (ju’à l’aide des mathématiques : la chimie offre son concours à la physique , et la géologie emprunte celui de la minéralogie. L’analogie ne permet pas de croire qu’il en soit autrement entre la théologie et les sciences humaines : il faut nécessairement admettre qu’elles se soutiennent et s’offrent un secours réciproque. Les erreurs seules sont opposées les unes aux autres ; les vérités sont essentiellement unies.
Voilà pourquoi la révélation chrétienne ne craint point les investigations de la raison humaine; elle ne craint que les sophismes, les inductions précipitées, les critiques hasardées, l’esprit de système; elle encourage, au contraire, les études sérieuses; elle fait appel aux recherches historiques; elle invoque l’appui de la chronologie, de la géologie; elle applaudit à Descartes, à Cuvier; elle accepte comme auxiliaire la raison, dont elle met à profit les méthodes et les découvertes scientifiques. Mais dans ces relations tous les avantages ne sont pas pour elle seule. Si les sciences qui sont déduites du laisonnement lui fournissent des armes pour la défense et pour l’attaque, si elles confirment son antiquité , si elles justifient ses croyances et sa morale, ce n’est pas sans être payées de retour. Le christianisme, qui apprécie ces services, ac({uifte largement la dette de sa reconnaissance. Il ne cesse de promulguer les grands principes sur lesquels est fondé l’ordre social, il répand ses illuminations sur toutes les questions morales et religieuses, et il affermit l’ordre et la justice
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en les plaçant sous l’égide de Dieu et sous la sanction de la vie future.
Il ne faut pas croire que la pensée d’étudier les sciences humaines conjointement avec les lettres sacrées soit nouvelle, et nous ait été inspirée par les philosophes, qui nous invitent à marcher avec eux et à profiter de leurs recherches ; elle est aussi ancienne que la religion. Les auteurs ecclésiastiques ont compris, dans tous les temps, les avantages d’une alliance entre la révélation et les découvertes dues aux travaux de l’homme. Un simple coup d’œil sur les œuvres des Pères de l’Église et sur celles des scolastiques suffit pour convaincre que ce n’est pas seulement d’aujourd’hui qu’on en reconnaît l’importance. Saint Basile et saint Ambroise n’ont pas négligé de mettre à profit les systèmes d’histoire naturelle adoptés à l’époque où ils vivaient, dans le commentaire qu’ils ont fait du premier chapitre de la Genèse, relatif à la création du monde. Qui a égalé en érudition philosophique Clément d’Alexandrie? Que dirai-je de saint .lérôme et de saint Augustin ? Saint Thomas était profondément versé dans la philosophie ancienne, surtout dans celle d’Aristote, qu’il a modifiée dans le sens chrétien, afin de la faire passer dans la théologie. Molina, de Lugo, Suarez, Lessius, étaient de savants jurisconsultes. Qu’ajouterai-je des Bénédictins, des Sirmond, des Bossuet pour l’histoire ?
Non-seulement les auteurs ecclésiastiques regardent les sciences humaines comme d’utiles auxiliaires et en acceptent le concours, mais ils en recommandent ex-
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pressément l’usage. Ce n’est pas à titre de toléraïuA' qu’ils en introduisent les données dans leurs traités : ils s’en servent comme étant éminemment propres à aider à la foi. Dans les ouvrages où ils exposent la méthode à suivre pour prouver les dogmes évangéliques et pour réfuter les diverses erreurs, dans ce qu’on appelle les prolégomènes où ils exposent les ressources otfertes au théologien pour défendnî nos croyances, ils ne manquent jamais de montrer les avantages (ju’il esi possible de tirer de l’histoire, de la philosophie, des inscriptions, des médailles, de la [)hysique, etc.
D’oii vient donc ({ue l’économie; politique n’a pas encore pris rang parmi les sciences dont les moralistes catholiques acceptent l’appui accessoire? Le motif en est facile à indiquer. Elle est de création récente; sa formation en corps de doctrine date à peine du dixhuitième siècle. A la vérité, dans les anciens auteurs, philosophes, publicistes, théologiens, on trouve épais {luelques-uns des principes sur les(|uels elle se fonde ; mais elle n’existe comme science distincte que depuis un nombre d’années fort limité.
Sa nouveauté est donc la cause de cet elfacement. A son début, elle aurait eu des prétentions excessives, si elle eut demandé à figurer parmi les sciences dont la théologie accueille le concours. Les principes de la morale sont trop importants et ont des suites trop graves pour qu’il soit permis de leur donner pour soutien un enseignement dont une di.scussion sé^ère, complète, épuisée, u’ainait point élabli la sr lidité. Il a fallu, avant de lui attribuer un tel rang d’honneur, le
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soumettre à des épreuves réitérées. La sagesse prescrivait d’imiter la conduite des gouvernements qui n’accordent des lettres de naturalisation et ne confient des emplois dans la magistrature et dans l’armée à un nouveau venu, qu’après s’être assurés des titres qui lui méritent la confiance de la patrie adoptive.
Les hommes sensés n’accuseront donc point les théologiens pour avoir différé jusqu’ici, dans les discussions relatives à la science des mœurs, d’emprunter à l’économie politique ses théories, ses preuves et ses considérations sur le bien-être des peuples. Ils trouveront, au contraire, dans cette réserve, une nouvelle garantie de la maturité avec laquelle nos moralistes procèdent, afin de se préserver des utopies dangereuses et des doctrines subversives.
Une autre cause a retardé l’introduction de l’économie j)olitique dans la théologie , c’est l’hostilité dont (*ette science a paru animée contre la religion. Des imputations injustes concernant l’enseignement ecclésiastique, des sorties violentes ayant tour à tour pour objet de critiquer le célibat et de restreindre le nombre des enfants; le patronage sous lequel elle s’est produite; des théories anticharitables, soutenues par plusieurs de ses propagateurs, lui ont attiré des défiances, et l’ont fait regarder comme une ennemie du catholicisme.
Au reste, cette hostilité juvénile ne lui est point particulière. On a déjà fait la remarque que toutes les sciences naissantes, toutes les découvertes incomplètes, toutes les théories qui débutent, déclarent la guerre au
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christianisme. C’est toujours la morgue, l’irréflexion, le sentiment querelleur de la première jeunesse. Heureusement que la science nouvelle mûrit avec le temps et passe à l’âge où apparaît enfin la sagesse. Comme Augustin, elle quitte son manichéisme pour arriver à la foi. Aux débauches de l’esprit et du cœur succèdent les croyances catholiques et la pratique des mâles vertus
chrétiennes.
Aujourd’hui, l’économie politique se montre beaucoup moins agressive. Elle compte même parmi ses propagateurs des chrétiens sincères et des écrivains du premier mérite, qui ne cessent de faire appel à la concorde entre la religion et la science de la richesse.
Ces premières avances et ces efforts, que nous accueillons avec joie, ne resteront pas isolés, et nous verrons sans doute, de plus en plus, les économistes judicieux, comme les vrais philosophes, s’unir aux catholiques et marcher d’accord avec eux. La science qu’ils cultivent ne saurait que gagner à cette entente. Nous ne méconnaissons point, de notre côté, les services que la religion obtiendra de leur concours.
Je n entends pas cependant que la théologie se confonde avec les sciences humaines, ou que l’une d’elles absorbe 1 autre, lui enlève son activité propre. Leur distinction et leurs explorations séparées ne peuvent que profiter a la vérité, dont le champ est sans limites, et dont la culture réclame les travaux incessants de toutes les capacités. Les unes et les autres gagneront à cette division du travail.
Mais si les diverses sciences, pour réaliser des pro-
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grès sérieux, doivent eflèctuer des évolutions spéciales dans leur cercle particulier, il ne leur est jamais avantageux de s’attaquer comme si elles étaient ennemies. Dès qu’elles sont vraies, il n’y a point entre elles de motifs d’hostilité. L’erreur seule désunit et porte dans son sein des germes funestes de guerre.
Ce n’est pas assez que ces deux sciences ne se combattent point; il faut encore qu’elles marchent d’accord, qu’elles se prêtent mutuellement leurs lumières. Quoique distinctes, elles ont de nombreux points de contact; et quoique ayant un but à part, elles doivent contribuer à la formation d’une vaste unité. Chacune a sa sphère spéciale; mais, en même temps, chacune fait partie de la science universelle.
Je regarde donc comme fondée sur une grave erreur la pensée, suivie par plusieurs économistes, de disjoindre d’une manière radicale et permanente l’économie politique de la morale et de la religion ; de la considérer tellement à part qu’on ne tienne pas compte des rapports qui l’unissent à la loi naturelle et à la révélation.
Que la science de la richesse ait son objet spécial, comme la métaphysique, la géologie, la physiologie, ce n’est point douteux. Qu’on divise donc les sciences pour les mieux explorer, rien ne saurait être plus profitable à leurs progrès respectifs. Mais, étudiées séparément , elles doivent l’être ensuite dans leur ensemble pour arriver à leur plus haut degré de certitude et d’utilité. Il faut, en les cultivant, imiter la Providence, qui fait résulter la vie de l’harmonie qu’ont
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entre elles les diverses j)arties constitutives de notre organisation.
On sentira d autant ])liis la nécessité de cette reconstitution, que l’on examinera plus à fond les phénomènes que présente la division des sciences, dont le champ n’est pas toujours assigné par la nature des (‘hoses, et dont les limites sont souvent arbitraires : aussi les enchevêtrements, les excursions d’un domaine sur un autre y sont-ils fort nombnmx. Elles se font des emprunts considérables; elles s’appuient les unes sur les autres; elles acceptent de confiance les données dont elles ont besoin. Tant il est vrai que l’isolement leur est impossible, et qu’elles font partie d’un tout harmonieux.
Quand ce ne serait que pour opérer une contreépreuve, les économistes devraient, lorsqu’ils traitent des questions mixtes agitées dans les écoles théologiques, s’informer des solutions que donnent les docteurs de l’Église. Certes, il est impossible de ne pas compter avec une leligion dont la vérité jette un si vif éclat, et (fui a eu les plus beaux gémios pour prosélytes et pour défenseurs.
Le sens le plus vulgaire exige que l’on fasse une enquête auprès d’elle, qu’on écoute ses dires et ses raisons. Ln auteur défère ses idées à la criticjue de (fuekfues amis; il lit avec avidité les réfutations qu’en publient ses contradicteurs; il corrige ses eiTeiirs lors- ([u’elles lui sont démontrées : serait-il sage de ne point prêter l’oreille à l’enseignement catholique qui date de dix-huit siècles, qui remonte, par sa tiliation, jusqu’à Adam , le premier des révélateurs
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Que les économfstes anticatholicpies sen{fuièr(ut donc de nos croyances et en examinent la peu t et' sociale; qu’ils approfondissent mieux le christianisme' ils V trouveront la solution des problèmes redoutabkv
posés par le siècle présent. La religion fait franchement appel à leurs lumières, parce qu’elle aime la vérité. Elle sait aussi qu’une entente sincere a\ ec les sciences lui est profdable; que son enseignement, fortifié par les procédés de la raison humaine, pénètre plus facilement dans les esprits. Dans la situation où nous sommes, elle met un prix particulier à cette alliance; elle voit h* ilôt toujours montant des doctrines subversives, menaeamt de tout submerger, et elle trouve epie ce n’est pas trop du concours de tous les hommes éclairés et consciencieux pour refouler les nouveaux barbare's dont le marteau menace la civilisation moderne.
C’est dans cet esprit de conciliation que cet ouvrage a été composé. J’ai accepté les données, solidement établies, de la science sociale. J’en ai ensuite cherche les harmonies avec l’enseignement révélé. L’espoir que j’avais conçu n’a jioint été trompé. A mesure que i’avancais dans cette étude, je voyais augmenter le
nombre et l’inqeortance des avantages (fu’en peuvent recueillir les théologiens. Mais je ni aperce^ais, en même temps, des erreurs grossières dans lesquelles sont tombés plusieurs économistes, faute de mieux connaître notre foi. Leurs méprises sont parfois étranges et déparent singulièrement leurs beaux écrits. Qu’ils étudient la religion élans les auteurs ecclésiastiepies et non dans ceux efui en ti’avcstissent ou ejui en lalsilient
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la doctrine; que, de son côté, le clergé joigne aux connaissances qii il a acquises en philosophie et en histoiie celle de 1 économie politique : les préjugés qui ont existé jusqu’à ce jour ne tarderont pas à se dissiper, et un accord utile aux progrès de la science comme à l’éclat du christianisme s’établira infailliblement entre les économistes et les théologiens.