SCÈNE YII
EVELINE, seule.
Quel homme respeclable ! et quelle
énigme <|ue sa destinée!... Ah! lui aussi, on dirait qu'il cache au fond du cœur un chagrin Mon Dieu!... ([u'il faut .souvent de force pour soulhir eu souriant!
Armand! .\rniaiid! tout à l'heure, au détour de cette rue , je l'ai encore aperçu... me suivait-il? Insensée !.. .
Air ; Homance de M. Dorhe.
Dans nies regards, de ma tendresse Le secret fui surpris par lui.
Contre moi-même, en'ina faiblesse Son amour rencontre nn^ippui.
De ma raison et de l'absence Son souvenir reste vainqueur.
Quand partout je fuis sa pre-ence.
Je la retrouve dans mon cœur.
N'importe . plus d'imprudence ; ce reudezvous, hier, aux Tuileries... heureusemeni , je n'y suis pas allée.. . le ciel m'a secourue... et désormais je le fuirai si bien...
-SCENE Mil
ARMAM), EVEIJM;.
ARMAND. Seule!... quel bonheur!
ÉVELINE. Quoi ! monsieur le duc ici!... où déji> trois fois |ii'nilatii (pic je m'\ trouvais... craignez-vous si pi'U de me coniproineltrc"?
ARMAND. Rassure/.-vous. .. on croit que j'entre pour choisir , examiner. . . et puis n'est ce p;is votre f;iiite?... nie réduire au désespoir... Hier, cel enireiien qui m'était |ii'oinis , (pie l'ai v;iini'iiieut alleiidii... e( le soir, refusé il voire porte... ce malin encore... ah! tant de rigueur...
fcVELiNE. Est n!on devoir et loin de
m'en détourner, si muis aviez pour moi un alLu'hement sincère ..
ARMAND. Vous en douteriez".'...
ÉVELINE. Non... je veux y croire pour l'implorer, pour y irouver un .4)1)111 contre vous. Arinand, sovez généreux : vous (|iii connaissez ma siiiiallon , n'eu abusez |)as. Avez pilié d une IciiiiiK' jeune , sans expérience, liviéc-par des calculs d'intérêt ou d'aiiibilion ,'i nu mari ijui ne sait ou ne daigne pas même lui servir <ie proierieiir. Vous le Mive/. Iiop. il ii'n a plus poiii moi anriin
i;f,crin.
I)(iiilicur fil ce luoride ; aucun , excepté i'honueiir , le léuioiguage de uia conscience , le droit de ne rougir devant personne. Ah ! ce bonheur-là, du moins, ne lue l'enviez pas; ne cherchez; plus h m'en priver, à ni'arracher encore une promesse coupable.
ARMAND. Eveline!
ÊVELINE. Je vous en conjure.. . sauvez moi de ma propre faiblesse, Armand: si je vous suis chère, prouvez-le-moi en me fuyant.
ARMAND. Vous fuir!... et que penserait le monde, \otre mari lui-même'.'
ÊVELINE. Kh quoi ! n'en avez-vous pas une occasion qui se présente d'elle-même ? cette misNion dont on parlait devant moi il y a quinze join-s, ce poste brillant qu'on vous offre à l'étranger, et qui vous ouvre la plus belle carrière. ..
AR.MAND. Je l'ai refusé, madame.
ÊVELINE. Et quel motif?
ARMAND. .\h! c'est un aveu qu'au prix de ina vie je ne ferais à nulle autre, et dont pourtant je ne rougis pas devant vous; ce poste d'éclat impose une représentation , exige une fortune...
ÈVEI.INE Que je vous croyais...
ARMAND. Que tout le monde me croit cmnine aous, cent mille livres de rente, n'est-ce pas? laissées par le duc de Boisd'Rlmay, mon père... Kt ne pouvoir détromper personne ! être condamné au mensonge (lu silence ! où l'orgueil n'est pour rien , je \ous l'atteste... mais publier la vérité, ce serait exposer à un reproche la mémoire de ma mère.
ÊVELINE. Expliquez-vous... votre mère?...
ARMAND. Ah! ne l'accusez pas, madame. .. le cœur le plus noble et le plus tendre... non, quel qu'ait pu être le motif de sa conduiie, il doit avoir été digne d'elle, de mon respect... mais enfin elle était ma tutrice, et quand je la perdis.. . c'est un mystère que je ne puis parvenir, que je ne cherche même pas à comprendre
ÊVELINE. Achevez.
ARMAND. Les contrats, les domaines qui avaient formé mon patrimoine, tout était dénaturé, aliiné : il ne me restait que la dot ap|)ortéc par ma mère le jour de .son mariage.
ÊVELINE. Qu'entends-je?
AUMAND.
Ali; (les Frères de lait- Et maintenant, erifin, juge/ vous-niêmp , Jugez si moi, seule j)Ostërité Des Bois d'Elmay, dont !a vertu suprême Fut en tout temps ta libéralilé , Qui du pay; servant la dignité, Conime leur sang prodiguaient leur richesse, .t'ai droit de prendre un poste à l'étranger. (Ml je n'irais étaler leur noblesse t^liie pour av')ir l'atTrout d'v dérober
ÊVELINE. Se peut-il ! quoi ! pour vous plus de carrière, plus d'avenir!... heureuse la femme qui serait libre de se dévouer à un si noble malheur!
ARMAND. Éveline!
ÊVELINE. oh! laissez -moi... laiss( z-moi. .. Armand, Armand... vous qui tenez lant à l'honneur de votre mère, le mien sera-t-il moins sacré à vos yeux ?
ARMAND. Non... non... et puissiez- vous me ha'ir, que dis-je?... me mépriser, le jour où je voudrais.. .
ÊVELINE. Qu'on ne nous trouve donc pas ensemble... éloignez-vous, partez.
ARMAND. Pas avant que vous ayez encore entendu....
ÊVELINE. Je ne dois, je ne veux plus rien ' entendre.
. ARMAND. Mais il le faut , si vous saviez...
ÊVELINE. On vient; monsieur , vous n'entendez donc pas qu'on vient?