LA CINQUANTAINE
A Paris, certains endroits des quartiers élégants rappellent à l'esprit la plate-forme où sœur Anne s'était mise aux aguets dans le château de la Barbe-Bleue. Pendant les beaux jours, à l'heure où les femmes du monde sortent pour se promener, rendre des visites ou courir les magasins, un observateur ne saurait traverser les lieux dont nous parlons sans y remarquer un assez grand nombre d'individus mâles, jeunes d'ordinaire, bien tournés quelquefois, et toujours aussi corrects dans leur costume qu'un amoureux de vaudeville. Selon l'humeur inquiète ou tempérée dont les a doués la nature, ces intéressants personnages se tiennent immobiles comme des statues, ou parcourent à pas irréguliers un espace restreint, ainsi que fait un soldat devant sa guérite. Parmi ces sentinelles volontaires, il en est qui achèvent leur faction sans avoir aperçu autre chose que l'herbe qui verdoie et le soleil qui poudroie, et ceux-là, en général, regagnent leur logis d'un air très-mélancolique; mais d'autres plus fortunés finissent par recueilliv le fruit de leur i)atience, et voient succéder aux anxiétés de l'attente les charmes de cet instant que nos pères nommaient, en style précieux, Iheure du berger.
Dans cette dernière classe, il convient de ranger un jeune
homme de fort bomie mine, qui, vers le milieu de mars, il y a de cela quelques années, avait pris position, pour ne pas dire racine, à l'entrée du jai-din des Tuileries, en face de la rue Castiglione. De deux à quatre heures, à Tépoque où le soleil printanier caresse de ses tièdes rayons les bourgeons verdissants des marronniers et des tilleuls, cette place offre aux êtres sensibles un affût presqu'aussi favorable que le balcon de l'Opéra pendant la soirée. L'allée des Feuillants, en effet, dispute alors au bois de Boulogne le privilège d'attirer un essaim de jeunes femmes, qui viennent exposer aux vivifiantes influences d'un air frais et pur leurs joues pâlies et leurs yeux fatigués par les veilles de leur campagne d'hiver. Aussi serait-il difficile de dénombrer les paletots et les redingotes de toute nuance, depuis le noir de fumée au blanc de farine, qui, à cette heure privilégiée, envahissent le jardin de Tuileries. Les fantassins de la fashion, surtout, y affluent des quatre points cardinaux. Ce sol semble leur propriété, tant ils s'y prélassent majestueusement. Là, ils ne reconnaissent aucune supériorité, pas même celle des éclabloussantssportmen du jockey-club, à qui, sur un autre terrain, ils ne songeraient point à disputer le pas; car l'estime qu'on fait de soi-même varie selon les lieux, et tel se courbe au premier étage, qui se redresse au second. Aux Champs-Elysées, le cavalier qui trotte àl'anglaise le long de la chaussée éclipse, du haut de sa monture, fût-elle de louage, le modeste piéton de la contre-allée; mais aux Tuileries ces distinctions s'effacent. Les grilles, qui s'ouvrent aux chiens tenus en laisse, restent impitoyablement fermées aux chevaux ; et chaque promeneur ne pèse que de son poids personnel. Sur le sable de l'allée des Feuillants, éperonnées ou non, toutes les bottes sont égales.
Le jeune homme, dont nous avons décrit l'immobilité significative, paraissait complètement isolé au milieu de la foule qu'attiraient à la promenade les séductions d'une journée magnifique 0 En vain les plus brillants équipages s'ai'-
LECLXIL. . iOl
rêtaîcnt à Tentrée du jardin, en vain les plus jolieâ fennmcs l'eflleuraient au passage, rien ne par\ enait à distraire son attention du point où elle s'était fixée. Appuyé contre la grille, à quelques pas de la guérite qui porte le n° 33, il regardait invariablement dans la direction de la rue de la Paix. Ses yeux quittaient-ils un instant leur ligne d'observation, c'était pour interroger sa montre, dont les aiguilles, ainsi qu'il arrive à ceux qui attendent, lui semblaient inexplicablement paresseuses. Au bout d'une demi-heure environ, son visage, assombri depuis quelques instants, s'éclaira soudain. En ce moment un landau peint en brun et attelé de deux chevaux gris se montrait au tom^nant de la colonne Vendôme. Malgré la distance, le jeune homme reconnut cette voiture du premier coup d'œil, et ce fut avec un sourire expressif qu'il la vit s'approcher. Il la laissa venir jusqu'à la rue Rivoh sans changer lui-même d'attitude; mais, dès qu'elle y fut arrivée, il se mit à marcher lentement le long de la terrasse, obéissant, selon toute probabilité, à un sentiment de prudence que les amoureux n'écoutent pas toujours.
Le landau arrêté devant la grille, trois personnes en descendirent. La première était un homme d'environ trente ans, d'un maintien raide et d'une physionomie gourmée, qui affectait la maturité avec autant d'étude que d'autres, plus âgés, mettent d'art à stimuler la jeunesse. Vêtu de noir de la tête aux pieds, le col entouré d'une cravate blanche, la ligure scrupuleusement rasée, les yeux protégés par des besicles, dont les verres bleuissaient le haut de ses joues blafardes, il offrait un échantillon bien caractérisé de cette classe aujourd'hui si importante qui, par goût, métier ou ambition, se voue aux pénibles travaux du cabinet. Avocat ou journaliste, magistrat ou savant, ce particulier, quelle que fût en réalité sa condition, portait la tête si haut, parlait d'un ton si tranchant, jetait de temps en temps par-dessus ses lunettes un regard si péremptoire. sembluit, en un mot, si sûr de sa supériorité, que, pour ne
pas partager aussitôt cette conviction, ceux qui le voyaient pour la première fois avaient besoin d'une certaine dose de septicisme.
Le second personnage qui sortit du landau était beaucoup plus âgé que le premier. Il avait dû être fort bien vingt ans auparavant; et si ses cheveux gris annonçaient le déclin, il conservait du moins les avantages que l'âge respecte parfois après avoir détruit tout les autres. Sa tournure était noble, et ses traits offraient une remarquable distinction. On eût vainement cherché, sur sa personne ou dans son costume, quelques-uns de ces artifices infructueux qu'emploient les vieillards récalcitrants pour communiquer au public l'illusion qu'ils se font à eux-mêmes. Tout en lui était simple avec élégance, sérieux sans affectation, l'expression habituellement mélancolique de sa physionomie pouvait, il est XT'àij faire supposer qu'il n'avait pas dit adieu sans regret aux frais plaisirs de la jeunesse ; mais cette gravité même ne manquait pas de charme, et il était difficile de l'observer pendiint quelque temps sans éprouver la sensation, triste et douce à la fois, que cause la pâle sérénité d'une belle soirée d'automne.
Au lieu dimiter son compagnon, qui déjà s'était dirigé vers le jardin, le plus vieux des deux hommes, après avoir mis pied à terre, se retourna pour offrir la main à une troisième personne dont l'aspect seul justifiait la longue faction que venait de monter le premier des acteurs de ce récit. C'était une de ces jeunes femmes. Parisiennes par excellence, qui, à des charmes réels, joignent toutes les grâces de convention que l'éducation moderne développe aux dépens d'avantages moins brillants, mais plus solides; diamants faux quelquefois, mais si bien taillés, si parfaitement polis, si admirablement montés, que pour en chercher les défauts il est besoin d'un couriige brutal di.nt peu d'hommes sont capables. Cette séduisante créature, blonde aux yeux bruns et au teint rosé, portait une robe de soie de couleur mauve, et, par-dessus, un court manteau de vc-
lours noir bordé de fourrure blanche. Un chapeau de même étoile que le manteau et un manchon dhermine complétaient une toilette en harmonie avec la température de la journée, qui, participant du printemps par le soleil, par le froid appartenait encore à l'hiver.
En descendant de voiture la jeune femme prit le bras que lui offrait Thomme d'un âge mùr, et franchit d'un pas léger les degrés qui conduisent à la terrasse des Feuillants. A peine en dedans de la grille, elle lança à droite, sans tourner la tête, un coup d'oeil rapide qui s'alla fixer avec une précision miraculeuse sur l'élégant promeneur arrêté à quelque distance. Celui-ci attendait sans doute ce regard, car il y répondit par un autre fort expressif. La jolie blonde alors rougit légèrement et porta la main à sa coiffure comme pour faire rentrer sous la passe de son chapeau les boucles soyeuses qui pourtant ne cherchaient pas à en sortir. Au même instant l'homme qui l'accompagnait lui serra le bras par une crispation peut-être involontaire, et frappa rudement de sa canne à pomme d'or le sol de la terrasse.
— Qu'avez-vous donc? monsieur de Morsy : lui demanda la jeune femme d'un air étonné.
— Je vous le dirai quand votre mari nous aura quittés, répondit-il en fronçant le sourcil.
— Pourquoi pas devant lui ? Je n'ai pas de secret pour M. Gastoul.
— Je le souhaite, madame, dit M. de Morsy avec un accent de tristesse qui adoucissait la sévérité de ces paroles.
L'homme aux besicles continuait de mio-cher en avant la tête baissée et les mains derrière le dos, à la manière de Napoléon. Avec la distraction réelle ou affectée de l'homme qui roule dans son cerveau le destin des peuples et n'accorde aucune attention aux objets vulgaires, il coupait à angle droit la grande ailée en se contentant d'iidresser un salut vague aux individus des deux sexes qu'il accrochait au pass; ge. Celte laborieuse traversée accomplie, il s'arrêta 6Ui' la liMcre des marronniers et y attendit ses compagnons
qui, d'un commun accord, interrompirent leur conversation avant de le rejoindre.
— C'est ici que je vous quitte, leur dit-il lorsqu'ils furent aiTÏvés près de lui; marquis, je confie madame à votre galanterie chevaleresque et je vous délègue mes pleins pouvoirs.
— Vous êtes donc toujours décidé à aller à la Chambre ? demanda la jeune femme, dont le regard, passant par-dessus lepaule de son mari, interrogeait la terrasse que borde la rue Rivoli.
— Je ne puis m'en dispenser, ma chère amie, répondit M. Gastoul avec une familiarité bourgeoisement conjugale, la séance d'aujourd'hui est d'un intérêt majem* : on discute la réduction des rentes ; et comme c'est une question que j'ai étudiée avec quelque soin, je suis bien aise de voir comment s'en tireront nos honorables. D'ailleurs M. Barrot doit parler, et il est urgent que je sois là pour lui faire mon compliment.
— Vous êtes donc certain d'avance qu'il y aura matière à compliment? dit le marquis d'un air caustique.
— Pour qui me prenez-vous ? s'écria en ricanant le porteur de lunettes. Neconnais-je pas les devoirs que m'impose ma qualité de candidat à la députation? Je n'ai pas envie d'échouer à Limoges, faute d'un passeport signé par l'illustre chef de la gauche.
— Je croyais l'afiaire terminée.
— Est-ce qu'on termine rien avec ces gens-là! Voilà huit jours qu'on me renvoie de Caïphe à Pilate. Ma circulaire aux électeurs est prête ; il n'y manque plus que l'apostille indispensable, et, au moment où je crois enfin la tenir, on me jette aux jambes un concurrent.
— Un concurrent ?
— Oui. Après avoir réuni presque tous les suffrages du (comité, je me trouve aujourd'hui balloté avec un particulier dont le seul mérite consiste a être le fils d'un conventionnel, et à posséder un million en biens nationaux.
LECUEIL- 11)5
— Mais il rne semble que ce sont là des titres, dit le marquis avec une gravité aftectée.
— Des titres! interrompit brusquement M. Gastoul ; voulez-vous connaître les véritables titres de mon adversaire à la protection des gens qui me l'opposent ? c'est d'être un sot, un âne bâté, une cire molle qu'il s pétriront à* leur guise, tandis qu'ils craignent de rencontrer en moi moins de souplesse et de docilité. J'ai eu l'imprudence de leur laisser prendre ma mesure, et, vanité à part, il paraît que j'ai quelques pouces de plus que la taille voulue. On me trouve trop indépendant pour un libéral. Aux yeux de certaines personnes c'est un tort irrémissible ;... peutêtre leur prévoyance n'est-elle pas sans fondement... Qu'ils me laissent seulement arriver...
Au lieu d'achever sa phrase, le candidat à la députation lança dans l'espace, par-dessus ses lunettes, un de ces regards dominateurs dont il croyait la puissance irrésistible.
— Mais en attendant que je sois arrivé, reprit-il avec dérision, il faut que j'aille faire mon uiétier de claqueur parlementaire. S'abaisser pour monter : voilàle premier article du catéchisme des honnnes politiques.
— Omnia serviliter pro dominatione, dit M. de Morsy en souriant.
— Du Tacite ! peste ! pour un gentilhomme à seize quartiers, c'est magnifique. Mais la séance doit être commencée, et j'arriverai au milieu de la discussion. Sans iidieu !
M. Gastoul salua du bout des doigts le couple dont il prenait congé, et se dirigea rapidement vers le pont Tournant. Le marquis et la jeune fennne confiée à su garde le regardèrent un instant, tandis qu'il s'cloiguait : ils remontèrent ensuite la grande allée et firent quol(]ues pas sans se parler. Madame Gastoul se décida la première à rompre m\ silence embarrassant pour tous deux.
— Je suis bien aise d'être un moment seule avec vous, dit-elle avec un sourire forcé; depuis plusieurs juurs j'ai
l&G ŒUVRES DE Œ. DE BERNARD.
cmie de vous gronder, et Toccasion est trop belle pour que je la laisse échapper.
— En ce cas, répondit M. de Morsy, grondez-moi tout de suite, car nous ne serons pas longtemps seuls.
— Si vous craignez de rencontrer dans cette foule quelque femme de ma connaissance^ nous pouvons passer dans une autre allée.
— Où que nous allions, il est une rencontre que nous n'éviterons pas.
— Quelle rencontre ? demanda la jeune femme en jouant la surprise.
— Celle de la personne à qui, en entrant aux Tuileries, vous avez permis de venir vous saluer.
Une rougeur soudaine s'étendit sur les joues de madame Gastoul, qui hésita un instant avant de répondre.
— J'ai permis à quelqu'un de venir me saluer? dit-elle enfin d'un air contraint.
— Je donnerais beaucoup pour m'être trompé, repartit l'homme de cinquante ans en étouffant un soupir.
— Moi, qui n'ai parlé à personne !
— Il est un autre langage que celui de la parole.
— Le langfige des fleurs peut-être? Serions-nous en Perse ! Je le croirais, en vérité, tant votre histoire me paraît merveilleuse.
A ces paroles prononcées avec un factice enjouement, le marquis répondit par un regard pénétrant qui fit baisser les yeux à sa compagne.
— Je vous suis assez dévoué pour oser vous déplaire, lui dit-il ensuite; la vérité, que tout autre craindrait de vous faire entendre, je vous la dirai, moi, au risque d'encourir votre haine.
M. de Morsy s'arrêta un instant comme s'il se fût attendu à une interruption ; voyant que la jeune femme gardait le silence et semblait à peine l'écouter, il continua d'une voix un peu altérée :
— Est-il possible qu'avec votre esprit si lin et parfois si
LECUEIL. 107
moqueur, vous n'ayez pas encore soulevé le masque dont se couvre la présomptueuse et incurable nullité de M. d'Epenoy ?
— M. d'Epenoy ? voilà donc le grand mot lâché ! interrompit avec un sourire forcé madame Gastoul.
— De grâce, madame, reprit le marquis, par égard pour mon profond dévouement et surtout par respect pour vous-même, ne me démentez pas ; car je serais forcé de ne pas croire à vos paroles, et il en coûterait à votre franchise de les prononcer. Il m'est démontré qu'après avoir ri, ou du moins afTecté de rire des poursuites de M. d'Epenoy, vous les prenez fort au sérieux aujourd'hui.
— Ce qu'il m'est impossible de prendre au sérieux, c'est votre langage. Vous avez juré de me mettre en colère, mais vous n'y réussirez pas; je me sens aujourd'hui d'une patience angclique.
— Cette assurance m'enhardit à poursui\Te. Voici donc, puisque vous me permettez de tout dire, quelle a été votre conduite à l'égard de la personne dont nous parlons : raillerie d'abord, tolérance ensuite, encouragement depuis quelques jours.
— Encouragement, monsieur ! s'écria la jeune femme avec un accent qui donnait le démenti le plus formel à la vertu qu'elle venait de s'attribuer.
— Si je savais un mot plus convenable pour exprimer ce qui s'est passé tout à l'heure, soyez sure, madame, que je l'aurais employé.
— Mais que s'est-il donc passé ? au nom du ciel ! cai' vous me faites mourir a\ ce vos allusions mystérieuses. Voyons : expliquez-vous ; que s'est-il passé ?
— l\ien qui ne se voie ici tous les jours, repartit le marquis en répondant par un sourire plein d'amertume au regard inquiet et irrité que levait sur lui son interlocutrice. Vous voulez venir aux Tuileries ; par une si belle journée, quoi de plus naturel que ce désir ? M. d'Epenoy se trouve à l'entrée du jardin au moment où vous y arrivez, quoi de
plus ordinaire que cette rencontre? En l'apercevant, vous portez la main à vos cheveux,, quoi de plus simple que ce mouvement? Et si M. d'Epenoy, attachant à ce geste nicV chinai un sens convenu d'avance, y avait lu l'autorisation de venir vous parler ; s'il s'était assuré que votre mari est allé au Palais-Bourbon ; si, rassuré sur ce point, il était en ce moment derrière nous, réglant sa marche sur la nôtre; si enfin, lorsque nous allons revenir sur nos pas, nous nous trouvions tout à coup en face de lui, et qu'il vous abordât en se félicitant de l'heureux hasard qui l'a conduit sur votre passage ; ne faudrait-il pas être bien soupçonneux, bien ridicule, bien injuste pour mal interpréter ce concours de circonstances fortuites, et voir un arrangement dans ce hasard ?
Les johes femmes aiment les mentors un peu moins que ne tout les jeunes gens : c'est dire qu'elles les détestent» En écoutant le commentaire ironique dont la conclusion traduisait en rendez-vous positif une rencontre si innocente en apparence, madame Gastoul ne put s'empêcher de maudire la sagacité du grison qui lui donnait le bras. En ce moment, chose rare, elle regretta son mari qui, par la faute de ses lunettes bleues ou peut-être par celle du mariage même, ne brillait pas en clairvoyance, et qui, selon son usage, ne s'était nullement associé aux impitoyables observations du marquis. Cependant, au lieu de manifester son dépit, elle leva sur ce dernier ses beaux yeux où la prudence contenait le courroux, et d'une voix rendue plus douce encore par un accent de bouderie :
— Que vous êtes mal pour moi, lui dit-elle; vous que je croyais mon ami ! Me traiter avec cette dureté! A vous entendre, je suis une femme odieuse; et cependant, qu'ai-je fait? Est-ce ma faute si M. d'Épenoy se promène aujourd'hui aux Tuileries ? Et d'abord, est-il bien vrai qu'il y soit?
— Oh ! madame ! interrompit le marquis.
— Eh bien! admettons que vous ayez raison. Puis-]e l'empêcher d'être ici ?
LECLEIL. U»
— Non; mais lorsqu'il va venir vous parler, vous pouvez rempêchor de prolonger cet entretien; et c'est ce que je vous demande instamment, au nom du respect que vous devez avoir pour vous-même.
Us étaient arrivés au bout de l'allée. Madame Gastoul sr^ retourna par un mouvement brusque où se trahissait l'irritation que lui causaient les admonestations de son gardien.
— Vos intentions sont sans doute excellentes, dit-elle, mais je ne reconnais ni la nécessité ni l'opportunité des conseils que vous voulez bien me donner. Je persiste à croire que M. d'Épenoy n'est pas ici, ou que, s'il y est et qu'il nous rencontre^ il se contentera de me saluer.
— C'est ce que nous allons voir à l'instant même^ car le voici.
Madame Gastoul n'avait pas eu besoin de cet avertissement pour apercevoir à travers la foule l'heureux mortel dont on lui reprochait de trop bien accueillir les assiduités. Réalisant avec une ponctualité rigoureuse les prédictions du marquis, M. d'Épenoy s'avançait lentement sans avoir l'air de songer à mal. La manière insouciante dont il promenait çà et là ses regards, annonçait un flâneur plutôf qu'un amoureux. Déjà il n'était plus qu'à quelques pas et semblait près de passer outre sans voir la jeune femme^ lorsque tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur elle, sans qu'il fût possible de découvrir dans ce mouvement la moindre préméditation. Ses traits, loin de laisser percer le trouble inséparable, dit-on, de la passion véritable, n'exprimèrent d'autre émotion que celle d'une agréable surprise. Il ôta son chapeau par un geste empressé, et s'approcha de madame Gastoul avec une aisance qui excluait la cérémonie, mais non le respect.
— Quel heureux hasard, madame! dit-il en souriant gracieusement.
De toutes les manières d'entrer en conversation, la mise en cause du hasard était la plus malhabile; car cette banalité ironiquement prévue par le marauis se trouvait d'à-
vance frappée d'un ridicule complet. Outrée de la gaucherie de l'élégant jeune homme qui cherchait à lui plaire, madame Gastoul, pour toute réponse, lui lança un regard mécontent, tandis que M. de Morsy riait tout haut avec afifectation.
M. d'Épenoy les regai'da Tun et l'autre d'un air un peu 'surpris; mais au lieu de se déconcerter comme eût fait peut-être un champion moins aguerri^ il adressa au marquis un salut lamilier, et se penchant de nouveau vers la jeune femme :
— Si je rends gi^âce au hasard, dit-il en appuyant selon l'usage sur sa maladresse, c'est qu'à part le plaisir qu'on éprouve toujours à vous voir, il me tire d'une inquiétude mortelle. Hier ail soir, à l'hôtel Castellane, vous vous êtes "trouvée mal. La cohue qui encombrait les appartements me m'a pas permis d'arriver jusqu'à vous, et, en apprenant que vous étiez partie, j'ai craint que vous ne fussiez sérieuisement malade.
— J'ai failli l'être en effet du dépit que m'a causé ce ;S0t accident, répondit madame Gastoul avec un enjoue- "ment affecté. J'ai horreur des évanouissements, car je sais que beaucoup d'âmes charitables n'y croient pas. Je puis vous assurer cependant qu'il n'est entré dans le mien aucune intention de me rendre intéressante, et que la chaleur excessive du salon où j'étais en a été l'unique cause.
Tandis que la jeune femme parlait, M. d'Epenoy s'était rangé à côté d'elle comme pour l'engager à continuer une promenade qu'il semblait décidé à partager. M. de Morsy remarqua cette manœuvre ; mais, au lieu de la favoriser en se remettant en marche, il s'appuya fortement sur sa canne et resta plus immobile qu'un navire à l'ancre. Réserve, prudence ou timidité, madame Gastoul ne crut pas devoir prendre l'initiative que solhcitait la pantomime de son adorateur. Furieux contre le marquis, dont il avait maudit plus d'une fois l'hostile clairvoyance, presque aussi couiTOucé contre l'objet de sa flamme qui, loin de lui venir
en aide, semblait désirer qu'il s'éloignât, M. d'Epenoy prit la dctennination de ne pas se laisser éconduire comme un écolier; s'affermissant à son tour dans sa pose, et fixant sur ses lèvres un imperturbable sourire, il renoua courageusement Tentreticn.
j — J'espère, madame, dit-il, que votre indisposition n'aura aucune suite, et qu'elle ne vous empêchera pas d'aller ce soir au bal de madame Davcsne ?
— J'ai un peu trop dansé depuis quelque temps, répondit madame Gastoul, et mon médecin m'a mise ce matin au régime; mais comme du bal chaque soir au repos absolu le passage me semblait un peu brusque, il m'a accordé pour transition le théâtre. J'ai la permission de %'eiller jusqu'à onze heures, pas plus tard. Là-dessus le docteur est impitoyable.
— C'est donc au spectacle que vous passerez la soirée ? reprit le jeune homme en baissant la voix.
— Probablement, je n'ai pas encore vu Chatterton. Ces paroles, prononcées avec l'accent de la plus parfaite
indifférence^ furent accompagnées d'un regard rapide dans lequel l'homme le moins intelligent devait hre ce complément essentiel : Maintenant que vous savez où me trouver ce soir, partez !
M. d'Epenoy n'essaya pas d'éluder un ordre si clair et si peu désespérant. Satisfait du renseignement qu'il venait d'obtenir, il prit congé de madame Gastoul et s'éloigna en saluant l'homme de cinquante ans de cet air railleur par lequel, dans leurs jours de succès, les amoureux narguent volontiers les importuns, les curieux impertinents, les envieux, les jaloux, et tous les autres insectes malfaisants qui pullulent toujoiu-s sur le sol de la galanterie.
Après le départ de M. d'Epenoy, madame Gastoul et le ïiiarquis reprirent leur promenade et marchèrent quelque femps sans se rien dire. Cette fois la jeune femme semblait décidée à ne pas parler la première. Ce silence, attribué h la rêverie que laisse après elle la présence d'un objet aimé, redoubla l'émotion chagrine de M. de Morsy, qui finit par le rompre après avoir fait un pénible eflort pour sourire.
— Madame, dit-il, j'espère que vous ne me refuserez pas la faveur que vous venez d'accorder à M. d'Epenoy, et qu'ainsi qu'à lui vous me permettrez de vous aller voir ce soir dans votre loge aux Français.
— De mieux en mieux ! s'écria madame Gastoul avec un dépit qu'elle n'essaya plus de comprimer; tout à l'heure j'étais seulement accusée d'avoir permis à M. d'Epenoyde venir me parler, maintenant me voici convaincue d'aller au spectacle pour l'y voir. Dorénavant, je n'oserai plus ouvrir la bouche ni faire un seul geste. Si mes cheveux se dérangent et que j'y porte la main, c'est un signal que je donne ; si, dans la conversation , je prononce un mot insignifiant, c'est un rendez-vous que j'accorde ! Permettezmoi de vous dire, monsieur de Morsy, que c'est pousser un peu loin l'esprit d'interprétation. En vérité, vous auriez dû naître en Espagne du temps des auto-da-fé : avec votre talent miraculeux pour métamorphoser en délits les actions les plus inditférentes, nul doute que vous n'eussiez fait un excellent inquisiteur.
— Madame, répondit le marquis sans paraître ému de cette ironie : en me déterminant à vous parler avec franchise, j'ai dû me résigner à vous déplaire. Je poursuivrai ma tâche au risque d'accroître votre mécontentement. Mon amitié pour vous m'impose le devoir d'éclairer l'inexpérience qui seule vous cache les dangers de votre position ►
LECLEIL. 203
Bîoins jeune, vous n'auriez pas besoin de mes conseils ; mais puisque votre âge les justifie, de grâce, ne les repoussez pas. Oui, je le répète, la tolérance que vous accordez aux assiduités de M. d'Epcnoy est plus qu'imprudente, elle est périlleuse.
— Le péril dont vous parlez ne peut exister que pour des femmes sans vertu, dit madame Gastoul d'un air de hauteur.
— Eh ! madame, ce n'est pas de la vertu qu'il s'agit, c'est de la réputation. Je n'ai pas besoin d'être rappelé au respect que je vous porte ; mais je voudrais voir ce respect partagé par tous ceux qui vous connaissent, et je tremble en pensant que la moindre apparence équivoque peut y porter atteinte. Le monde, vous le savez, s'occupe de la forme beaucoup plus que du fond ; indulgent au vice, il est sans pitié poiu* l'étourderie. Peu lui importe l'innocence, à ses yeux la considération est tout.
— Vous voulez me donner à entendre que la mienne se trouve compromise?
— N'est-ce pas trop qu'elle soit exposée à l'être ?
— Parce que, voyant la même société que M. d'Epenoy, je le rencontre quelquefois dans les salons où je vais 1
— Parce que rencontrant M. d'Epenoy, non pas quelquefois, mais tous les soirs, depuis près de trois mois, vous lui avez laissé prendre insensiblement près de vous une de ces positions dont le monde n'admet jamais la complète innocence.
— Ne me parlez pas de votre monde, il est odieux !
— Souvent : mais équitable ou injuste, il est juge, et ses arrêts sont sans appel ; un homme peut les braver, une femme doit s'y soumettre.
Madame Gastoul reconnut sans doute la justesse de cette sentence, car elle baissa la tête et ne répondit pas.
— Peut-être m'est -il échappé quelques paroles trop sévères, reprit M. de Morsy d'une voix émue; peut-être, sûre de vous-même, trouvez-vous injurieuses mes alarmes : s'il
en est ainsi, rappelez-vous qu*une amitié comme la mienne mérite quelque indulgence, et pardonnez-moi.
La jeune femme leva la tête, et rencontrant les yeux du marquis fixés sur elle avec une expression d'attendrissement que n'a pas d'ordinaire la simple amitié, elle laissa échapper un sourire équivoque.
— Je vous pardonnerai, dit-elle, mais à deux conditions : la première, c'est que vous ne me tourmenterez plus au sujet de M. d'Epenoy, dont l'amabilité ne me semble nullement dangereuse et ne justifie en rien vos inquiétudes; la seconde...
— La seconde ? répéta M. de Morsy en la regardant attentivement.
— La seconde, reprit madame Gastoul d'un air décidé qui contrastait avec sa précédente hésitation, c'est que vous voudrez bien me permettre de passer tout le printemps à Paris, ainsi que j'en avais l'intention en y venant.
— A quel propos voudrais-je vous en empêcher, et comment le pourrais-je ? répondit le marquis, dont le front soucieux se rembrunit encore.
— A quel propos ! après vos remontrances de tout à l'heure la question n'est pas sérieuse. Comment ! en usant ou plutôt en abusant de votre ascendant sur M. Gastoul pour lui persuader de transporter à Limoges le quartiergénéral de ses opérations électorales.
— Votre mari vous a parlé de cela ?
— Je suis bien aise de vous apprendre que M. Gastoul a quelque confiance en moi. ^
— Eh bien ! s'écria le marquis avec dépit, fût-il \Tai que je lui eusse dit qu'il ferait bien de retourner pour deux ou trois mois dans le pays où sont vos propriétés, et où il désire d'être nommé, ne lui aurais-je pas donné un excellent conseil ? Le député qu'il a l'espoir de remplacer est condamné par les médecins ; et si sa mort n'est pas certaine, du moins sa démission l'est-cUe. D'un jour à l'autre elle peut arriver à la Chambre. Puisque votre mari convoite la
L'ÉCLEIL. 205
succession, ne faut-il pas qu'il se tienne en mesure de la recueillir? Pour Ci'la, mon avis est qu il serait nneu\ placé à Limoges qu'à Paris. Je puis me tromper, mais mon intention est bonnC;, et je ne m'attendais pas à me voir obligé de la justifier.
"> Par une de ces manœuvres subtiles que les femmes emploient de préférence et le plus souvent avec succès, la discussion avait été déplacée. Agresseur d'abord, M. de Morsy se trouvait réduit à la défensive, et il s'en tirait assez mal, selon l'usage des hommes, qui attaquent toujours mieux qu'ils ne résistent. Madame Gastoul n'eut garde de compromettre son avantage, en négligeant de le poursuivTe.
— A qui persuaderez-vous que vous prenez un intérêt sérieux à la nomination de M. Gastoul ? dit-elle avec un sourire moqueur ; votre indifférence en matière politique est trop connue. Que le côté droit ou le côté gauche compte un député de plus, que vous importe ? Ce n'est donc pas M. Gastoul que vous envoyez à Limoges, dans l'intérêt de son élection; que vous voulez éloigner de Paris; dans quel intérêt? permettez-moi de vous le demander.
— Dans le vôtre, madame ; dans celui de votre réputation, répondit le marquis d'un ton pénétré.
— A quel titre vous préoccupez-vous ainsi de ma réputation ? reprit la jeune femme de plus en plus animée ; qu'un mari, qu'un père, qu'un frère même surveillent ou dirigent la conduite d'une femme, je reconnais leurs droits; mais vous, vous n'en avez aucun, et votre sollicitude n'est qu'une usurpation à laquelle je suis peu décidée à me soumettre.
— Vous contestez donc à l'amitié son plus précieux pri- %ilége?
— L'amitié ! avec cela on croit répondre à tout. Mais d'abord il faudrait s'entendre sur ce mot. L'amitié comme je la conçois est bienveillante, douce, serviable, discrète, et non défiante; grondeuse^ intolérante, tracassière, telle que
la vôtre enfin. L'amour peut se croire le droit d'être maussade, jaloux, injuste; l'amitié, non.
Madame Gastoul appuya ses dernières paroles d'un regard si pénétrant, que M. de Morsy, par une timidité habituellement inconnue à son âge, finit par s'y soustraire en détournant les yeux.
— Vous avez raison, et nous ne nous entendons pas, ditil enfin d'une voix mal assurée ; à vos yeux l'amitié n'est qu'une habitude, et je sens qu'elle peut être une passion.
— Tant pis pour elle ! s'écria la jeune femme avec vivacité ; à devenir une passion, elle a tout à perdre et rien à gagner. Je lui conseille donc de ne jamais sortir de la modération et du calme qui lui conviennent. Mais, continuât-elle d'un ton beaucoup plus doux, voilà une dissertation qui nous éloigne de notre sujet, revenons-y, je vous prie. Voici le fait dépouillé de toutes les broderies romanesques dont voudrait l'enjoliver votre imagination. Une pauvre jeune femme, c'est moi, élevée au couNcnt et confinée depuis son mariiige au fond des montagnes du Limousin, s'est prise d'une belle passion pour Paris, qu'elle ne connaissait pas, quoiqu'elle y fut née. Quoi d'étrange jusque-là? Cest l'histoire de toutes les pensionnaires. Six mois de liberté à Paris, quel beau rêve ! N'ai-je pas raison de vouloir rêver le plus longtemps possible ? Eh bien ! oui, dussé-je vous scandaliser, je suis décidée à ne pas faire grâce à mon mari d'un seul jour. Les six mois qu'il m'a promis sont mes vacances à moi, et j'en veux jouir jusqu'à la dernière heure. Quel mal fais-jc, après tout ? Suis-je donc coupable d'aimer, à \iiigt-dcux ans, le bal, la musique, le théâtre, le monde, le plaisir enfin ? Est-ce commettre un bien grand péclié que de butiner, comme l'abeille, afin de rapporter quelques agiéablos souvenirs dans ma pauvre ruche où les distractions sonl si rares? M. Gastoul comprend cela lui, et il est le premier à me dire de m'amuser. D'où vient qu(î vous blâmez ce qu'il approuve ?
l'ÉCIEIL. 207
— Cela vient de ce qu'un ami voit toujours mieux qu'un mari.
— Cela vient de ce que vous êtes aussi méchant qu'il e.^t bon. Oui, il Taut avoir un mauvais caractère pour disputor ainsi un peu d'air et de soleil à une captive; car notre campagne est une vraie prison, vous le savez bien. Allons, mon bon monsieur de Morsy, poursuivit-elle en donnant à sa voix l'inllexion la plus caressante, voulez-vous être aimable ? voulez-vous que je croie à votre amitié et que j'y réponde par la mienne ?
— Que faut-il faire ? demanda le marquis avec unr; anxiété visible.
— Sourire d'abord au lieu de prendre votre air de tuteur, répondit madame Gastoul en souriant elle-même avec une grâce séduisante ; puis compatir aux faiblesses d'une pauvre femme folle de la danse, et qui serait désespérée de s'en aller avant la fin du bal. Vous ne savez donc pas que je viens d'acheter encore trois belles robes avec lesquelles je ne me trouve pas trop allrcuse ? Les garder pour le Limousin, ce serait un sacrilège, convenez-en. Est-ce que vous n'avez pas en\ ie de les voir ? Je suis sûre qu'elles vous plairont, et vous savez combien je tiens à votre suffrage ! Vous voyez qu'il y aurait de la cruauté à me contrarier. C'est donc convenu : vous ne conseillez plus à M. Gastoul de retourner à Limoges; et, s'il vous reparle le premier de cet odieux projet, vous userez de tout votre crédit pour l'en détourner. Cela vous sera facile, car il est plein de déférence pour vos avis. Vous ferez ce que je vous dis là, n'csîce pas ? Vous me le promettez ?
Pour résister aux cajoleries de regard, d'accent et de sourire dont fut accompagnée cette demande, il fallait une insensibilité étrangère à l'àme tendre du marquis; et cependant, loin de se rendre, il hocha la tête en signe de refus.
— Voire langage confirme toutes mes craintes, dit-il d'un air morne : Paris a son attrait; mais un intérêt plus
503 ŒL'VRES PE Cn. DE BERNATID.
fort vous y retient, ne le niez pas; j'en suis sûr. Que voire mari soit aveugle, il ne m'appartient pas de l'éclairer, mais je ne veux pas non plus aider à le tromper.
Depuis le commencement de cette conversation^raadame Gastoul avait invoqué à plusieurs reprises la patience et là prudence, ces deux vertus jumelles si nécessaires aux femmes disposées à prendre le chemin de traverse. Pour ployer à la prière sa voix habituée au commandement, pour prodiguer ses plus gracieuses minauderies à l'homme qui s'arrogeait sur elle un droit de censure, toujours odieux lors même qu'il est légitime, mais particulièrement révoltant quand il semble usm^pé, elle avait dû dompter la fougue natiu elle de son caractère et imposer silence à son orgueil. Un peu lasse déjà de son rôle, elle en fut entièrement dégoûtée après avoir entendu la déclaration sévère du marquis. D'autant plus irritée qu'elle venait de se montrer plus humble, elle éprouva une violente tentation de se venger, par quelque bonne égratignure, de son inutile patte de velours. Déjà un éclair brillait dans ses yeux, et la contraction sardonique de son sourire présageait une de ces réponses foudroyantes, dont les femmes ne sont Jamais dépourvues lorsqu'on les pousse à bout. Par un héroïque effort madame Gastoul comprima l'explosion près d'éclater, et composant son visage au point de lui donner Tirapassibilité d'une figure de marbre :
— J'ai quelques visites à faire avant dîner, dit-elle; vou» driez-vous me reconduire à ma voiture ? ^, Les conseils du marquis avaient été trop mal accueillis pour qu'il lui parût opportun de prolonger un entretien qu'il ne désespérait pas de renouer avec plus de succès dans un meilleur moment; il inclina donc la tête en signe d'obéissance, et se dirigea aussitôt vers l'entrée du jardin. Pendant ce trajet, aucune parole ne fut prononcée de part iii d'autre. En aiTivant près du landau, madame Gastoul quitta le briis du marquis et s'élança sur le marchepied avec Tenipressement d'un écolier qui, après avoir tàté do
LECLEIL. 209
{a férule, parvient à échapper à son pédagogue. Cd mouvement fit éclore un triste sourire sur les lèvres de M. de Morsy, qui, avant de laisser fei ner la portière, se pencha '.ians l'intérieur de la voiture.
— Vous me détestez ? demanda-t-il à voix basse.
— Pourquoi ne faites-vous pas ce que je veux? répondit madame Gastoul d'un ton boudeur.
— Ce que vous voulez! le savez-vous bien vous-même?
— Ce que je sais du moins à merveille, c'est qu'il m'est insupportable d'être contrariée; et puisque vous prétendez être de mes amis, il me semble que vous devriez me témoigner plus de complaisance : car, quand même vous me trouveriez un peu capricieuse, un peu étom^die... ce n'est pas une raison...
Madame Gastoul hésitait à chaque mot, comme si quelque accident inattendu fût venu rompre le fil de ses idées, et le marquis remarqua qu'en lui parlant elle ne le regardait pas. Par un brusque mouvement il tourna la tète, et aperçut aussitôt M. d'Epenoy qui, depuis quelques instants, avait repris sa position derrière la grille. A cette vue odieuse il adressa un salut glacial à la jeune femme et rentra d'un pas rapide dans le jardin. Loin d'éviter sa rencontre, M. d'Epenoy vint au-devant de lui, le sourire sur les lèvres.
— Je vous cherchais, dit ce dernier d'un ton dégagé ; je suis chargé d'une commission pour vous, et tout à l'heure j'ai oublié de m'en acquitter.
— Une commission? dit le marquis en s'efforçant de paraître calme.
— C'est ma mère qui voudrait vous voir le plus tut possible. Sans doute quelque négociation matrimoniale pour laquelle votre concours lui est nécessaire. Vous savez que, bon an, mal an, ma mère fait sa douzaine de mariages. Je ne conçois pas que M. de Foy ne lui intente pas un procès en contrefaçon. Providence d(îs veuves inconsolables et des filles sur le r^tour^ lorsqu'elle u'a pas arrange une entre-
2iU ŒUVRES DE Cî!. DE BERNARD.
vue, présidé à Tachât d'une corbeille ou discuté les préliminaires d'un contrat, il lui semble, comme à Titus, qu'elle a perdu sa journée. Elle voulait vous écrire; mais comme elle sait que j'ai l'honneur de vous voir à peu près tous les jours, elle m'a chargé de vous présenter sa requête. Si vous voulez aller chez elle aujourd'hui, vous êtes sûr de la trouver.
— J'irai, répondit M. de Morsy d'un air distrait.
Pendant ce temps la voiture de madame Gastoul s'éloignait. Quand elle eut disparu, M. d'Epenoy, qui jusqu'à ce moment l'avait suivie du coin de l'œil, ainsi que faisait de son côté son interlocuteur, reprit la parole avec un accent de persiflage.
— Monsieur le marquis, dit-il, savez-vous que tout à rheure vous avez lait bien des jaloux? j'en connais plus d'un, moi le premier, qui enviaient votre place; mais si j'en crois l'air rébarbatif dont vous m'avez accueilli, on eût été mal reçu à vous la disputer. Oh ! ce n'est pas un reproche que je vous adresse ; je sens par moi-même que, si j'avais l'honneur insigne d'être le chevalier d'une aussi charmante femme que madame Gastoul, les adorateurs de sa beauté animaient peu à se louer de ma politesse : mais, hélas! je ne serai jamais mis à pareille épreuve ; tant de gloire ne saurait être mon partage.
Indiscrétion d'amant ou vanterie de fat, M. d'Epenoy parlait des succès publics auxquels il devait renoncer, en homme amplement dédommagé par de mystérieuses victoires. Sous la fausse humilité de son langage perçait une ironie triomphante qui semblait dire au marquis : A vous, vieillard, pour qui a passé l'âge de plaire, si la folie d'aimer vous dure encore, à vous le droit de donner officiellement le bras aux femmes dont vous seriez le père, et au besoin l'aïeul; à moi, jeune homme, sûr de plaire quand je daigne aimer, à moi le droit de baiser en secret les belles plains dont vous ne toucherez jamais que les gants; à vous, respectable personnage, la confiance des maris, car vos che-
L'KCLEIL. 211
veux gris leur disent que vous êtes sans conséquence ; à moi, charmant cavalier, leur jalousie, car la flamme de mrs yeux leur apprend qu'ils ont en face un ennemi redoutable; à vous, surveillant fàchsux mais impuissant, les soucis, le pédantisme et l'humeur chagrine du tuteur ; à moi, habile et intrépide amoureux, l'art d'endormir Argus et de fermer la gueule à Cerbère. A vous, dragon, la garde de la toison d'or; à moi, Jason, sa conquête.
La bravade de M. d'Epenoy redoubla l'irritation du marquis; et peut-être allait-il y répondre avec un emportement peu digne de la maturité de son âge, lorsqu'il en fut empêché par un troisième personnage qui se plaça sans façon entre les deux interlocuteurs : c'était M. Gastoul.
-- Eh bien ! et ma femme ! dit ce dernier d'un air d'étonnement.
— Madame Gnstoul avait des visites à faire, répondit M. de Morsy ; jo viens de la quitter. Vous n'êtes donc pas resté à la Chambre jusqu'à la fin de la séance?
— Ma foi ! j'en ai assez comme ça. Des phrases, et puisdès phrases, et toujours des phrases! Point d'idées, point de logique, point de synthèse ! — Bonjour, monsieur d'Epenoy ; vous vous portez bien ?
— A merveille, monsieur; et vous-même ? repondit le jeune homme, qui n'avait pas attendu cette interrogation pour saluer avec toute la prévenance imaginable le mari de la femme qu'il courtisait.
— Les plus simples éléments de la matière méconnus» ou ignorés! continua le candidat à la députation, en médisant sans scrupule de ses futurs confrères ; et l'on appelle cela discuter! Au surplus, marquis, je n'ai pas vu mon homme, qui est au palais, à ce qu'on m'a dit. C'est donc encore une fois partie remise.
— Messieurs, vous avez peut-être à causer d'affaires, dit M. d'Epenoy, je ne veux pas vous gêner.
— Ah ! je savais bien que j'avais quelque chose à vous dire, reprit M. Gastoul, en le retenant par le bras au mo»
ment où il s'éloignait. Si vous n'avez rien de mieux à faire ce soir, venez donc aux Français; nous causerons. Madame Gastoul a fait louer une loge, et il y aura une place pour vous. Loge de première galerie, n° 22.
A ce trait de mari, M. de Morsy joignit les mains et leva les yeux au ciel.
— Accepté ! dit avec empressement M. d'Epenoy, qui s'éloigna en riant sous cape.
— Qu'avez-vous donc? demanda M. Gastoul au marquis; souffrez-vous quelque pai^t? vous voilà tout pide !
M. de Morsy était pâle en effet, mais c'était de colère. Mécontent de madame Gastoul, outré centre le jeune d'Epenoy, la sottise caractéristique, par où venait d'éclater l'aveuglement conjugal de l'homme aux besicles, avait mis le comble à son courroux. Peu s'en fallut, qu'à l'exemple de Louis XIV, il ne jetât sa canne, de peur de succomber à la tentation de s'en servir, procédé qui, de célibataire à mari, eût été tout aussi blâmable que de roi à gentilhomme. Résistant à cette démangeaison incongrue, le marquis sentit que sa patience était épuisée, et il ne voulut pas s'exposer à de nouvelles épreuves.
— Adieu, dit-il brusquement, j'ai aussi des visites à faire.
A ces mots, il s'élança hors du jardin, sans égards pour les réclamations de M. Gastoul^ qu'il laissa un peu surpris de ce départ précipité.
Madame d'Epenoy, chez qui se trouvait appelé le marquis de Morsy, était sa contemporaine, à quelques années près qu'elle avait de plus que lui. Contre l'ordinaire, elle avait pris son parti de vieillir, avec plus de résignation qu'il n'en montrait lui-même; contre l'ordinaire encore, elle ne
LLCUEIL. 213
se croyait pas obligée d'expier, par les austères minuties de la vie aevote, les plaisirs d'une jeunesse qui, au dire de quelques personnes sans charité, avait brillé sous le consulat d'un éclat un peu profane. Chez elle, l'oratoire n'avnit pas hérité du boudoir. Les pratiques pieuses, seul intérêt que conservent vers leur déclin tant d'existences féminines, n'occupaient dans la sienne qu'une place assez exiguë, elle paraissait s'en acquitter par convenance plutùt que par conviction. On ne la voyait à l'église que les dimanches; elle n'était d'aucune confrérie, et le nom de son confesseur restait inconnu : aussi, aux yeux de sa société habituelle, passait-elle pour un esp.-it fort, témérité qui ne profite guère aux femmes de cinquante ans, mais qui, dans ce cas particulier, rencontrait une indulgence presque universelle et si peu ordinaire, qu'il n'est pas inutile d'en expliquer les raisons.
Si madame d'Epenoy n'accordait aux choses de la vie future qu'une application peu fervente, en revanche elle apportait, au maniement des intérêts mondains, un gcùt ardent et infatigable. Homme, elle eut abordé la politique; comme M. Gastoul, elle aurait brigué la députation, et peutêtre fùt-elle devenue ministre; femme, elle exerçait l'activité de son esprit dans une sphère moins retentissante mais non moins animée. Depuis que la jeunesse évanouie, et avec elle la beauté, lui avait fermé la carrière de la coquetterie, acceptant philosophiquement cette mise en retraite, elle avait formé un établissement nouveau sur un terrain approprié à son âge. Sans parler du soin d'une fortune assez considérable, qu'elle administrait avec une vigilante économie dont on connaîtra bientôt la cause, on la voyait sans cesse occupée d'autant d'aiïaires qu'il s'en traite dans l'étude d'un avoué en crédit. Appartenant à l'ancien régime, par son p;'re mort en émigration, et au nouveau, par son mari tué à Montmiraii, elle avait dans les deux camps des amis qu'elle accueillait avec une impartiale bienveillance. Exempte de préjugés et indépendante par caractère^
ÎÎ4 ŒUVRES DE CIL DE EER^'AîlD.
olle inclinait sans doute vers les opinions progressives plus que vers les croyances rétrogi-ades, mais la sûreté de son goût maintenait dans de justes bornes cette propension à niiiTcher du même pas que le siècle. Elle savait qu'un peu de retard et même de résistance ne messied pas aux vieillards; et que trop peu ingambes pour le rôle d'éclaireurs, leur place est à 1" arrière-garde. Après avoir trouvé moyen dans sa jeunesse d'être coquette avec approbation et privilège du monde où elle vivait, madame dEpenoy n'était pas femme à se brouiller avec lui vingt ans plus tard pour de puériles dissidences; elle habillait donc irréprochablement la hardiesse un peu virile de ses idées, et selon Tusage des gens habiles, faisait passer le fond à la faveur de la forme. Grâce à cette conduite pleine de mesure ; madame d'Epenoy, qui habitait la rue de Grenelle-Saint-Germain, avait conquis dans la société, assez peu tolérante qu'elle voyait d'habitude, une position exceptionnelle dont on eût difficilement trouvé mi second exemple. Indévote et libérale, ce double péché qui eût accablé toute autre, lui était pardoimé par les plus rigides; il semblait que ses errem's échappassent de droit à toute censure, et fussent couvertes d'une indulgence plénière.
Mais la science du monde q'ue déployait madame d'Epenoy en toute circonstance, n'avait pas établi seule la considération, et l'on pourrait dire l'ascendant dont elle jouissait dans un assez grand nombre de maisons. Une cause plus efficace, puisqu'elle était fondée sur l'intérêt personnel, lui assurait partout un accueil empressé et affermissait son crédit; c'était le profit presque certain qu'on tirait de son commerce. Son ancien désir de plaire s'était transformé au lieu de s'éteindre; les affections qu'elle ne pouvait plus conquérir par la beauté, elle les recherchait par la prévenance. Véritablement dévouée à ses amis, elle aimait à rendre service aux indifférents mêmes; mais en obligeant, elle obéissait moins à l'inclination naturelle d'un caratjtère officieux ^uù U sollicitation d'un esprit actif qui lui rendait pénible
L ECLEIL. 2 : 5
le repos. Par cette double raison, sa bienveillance était infatigablCj et ce n'était jamais en vain qu'on y avait recours.
Madame d'Epenoy se trouvait en excellente position pour satisfaire son humeur serviable : fort répandue sous l'empire et la restauration, elle conservait des relations avec beaucoup d'hommes influents de ces deux époques, et, comme nous l'avons dit, par sa naissance et son mariage elle avait un pied dans l'ancien régime et l'autre dans le nouveau. Son crédit s'exerçait sur ces deux terrains avec une assiduité presque égale ; tel qui l'avait rencontrée le matin dans le salon d'attente d'un ministre, prête à solliciter quelque faveur pour un de ses protégés dévoué au gouvernement do juillet, pouvait la retrouver le soir dans un hôtel du faubourg Saint-Germain, plaidant la cause d'un réfugié espagnol ou d'un prisonnier vendéen. Légitimiste, juste-milieu, républicain, étaient égaux devant son patronage qui, à l'instar du soleil, ne faisait acception de personne, et luisait pouf tout le monde.
De ce qu'on vient de lire il est facile de conclure que madame d'Epenoy possédait une clientèle nombreuse ; d'ailleurs le ministère bienveillant qu'elle aimait à remplir n'eût-il eu qu'une seule branche, la principale, il est vrai, son activité y eût surabondamment trouvé de quoi se tenir en haleine. Cette branche, couverte de haut en bas de feuilles vertes parfois, mais plus souvent jaunissantes, était celle dont avait parlé assez irrévérencieusement M. d'Epenoy dans sa conversation avec le marquis de Morsy. -
Ainsi que la plupart des femmes qui ont accompli leur destinée en connaissant l'amour et la maternité , madame d'Epenoy éprouvait une compassion sincère pour les créatures qu'un sort injuste semble condamner à ignorer toujours l'un et l'autre. Le célibat, dont les hommes tirent quelquefois un assez bon parti, lui paraissait pour son sexe un état anormal, affligeant, presque ridicule; et comme un appitoiement stérile ne convenait pas à la vivacité de son tempérament, à la vue du mal elle songeait d'abord au
2i.} (ZUVRFS DE CH. DE BERNARD.
remède. Les veuves disposées à convoler en secondes noces trouvaient en elle encouragement et assistance ; elle s'intéressait chaudement aux filles sans fortune ou sans attraits, •lont lune ou l'autre de ces défectuosités rendait l'établissèment difficile : mais c'est surtout à faire refleurir conjugalement les demoiselles montées en graine, qu'elle employait la ferveur de ses bons offices. La position de cette dernière classe la touchait particulièrement, et ses droits à un tour de faveur lui semblaient d'autant plus incontesta-, bles qu'ils étaient fondés sur l'ancienneté.
~ Les pensionnaires ont un avenir, et les veuves un passé, disait-elle quelquefois; à la rigueur elles peuvent attendre, car, avec l'espoir ou le souvenir, leur condition est supportable ; mais quelle patience prescrire aux vieilles filles qui n'ont, pour se résigner au présent, ni les consolations de la mémoire, ni les illusions de l'espérance ?
Conformément à cette distinction équitable, madame d'Epenoy divisait ses protégées en trois catégories, et, quoique également dévouée à chacune, elle s'occupait surtout de celles où l'ennui du célibat, combiné avec la maturité de l'âge, constituait ce qu'elle nommait, en riant, un cas d'urgence. Selon elle, cette urgence commençait à poindre à vingt-cinq ans; à trente elle devenait impérieuse; à trente-cinq, pour emprunter aux légistes une locution de leur argot, il y avait péril en la demeure : à quarante ans, enfin, la demoiselle à marier passait à l'état d'âme du purgatoire. Lorsqu'à force de démarches et de négociations, madame d'Epenoy était parvenue à tirer de la géhenne où il languissait, un des membres de celte dernière subdivision, elle éprouvait l'orgueil que dut ressentir Louis XIV en plaçant son petit-lils sur le trône d'Espagne: orgueil plus juste encore, il faut le dire, car d'un prince à une couronne il y a moins loin que d'une fille deux fois majeure à un bonquet de fleurs d'oranger.
D'après ce qu'on sait maintenant du caractère de madame d'Epenoy, il est inutile d'ajouter qu'elle conformait sacon-
LÉCLEIL. 217
duite, à l'cgard du sexe masculin^ aux com!)inaisons d'hyménée dont elle était occupée sans relâche. Elle accordait peu d'attention aux hommes mariés ; car, la bigamie étant interdite^ il n'y avait rien à tirer d'eux. Ils ne reprenaient h ses yeux un peu de valeur que quand, p;Tes de famille, ils possédaient sous leur autorité plus ou moins de jouvenceaux habiles à contracter mariage. Mais autre chose était des célibataires : quel que fût leur Age, adoh'scents sortis la veille des bancs de l'école, ou barbons en puissance de gouvernante, pourvu que la fortune ne les eut pas traités en marâtre, elle les regardait comme lui appartenant par droit de poursuite, tout aussi légitimement que le lièvre appartient au chasseur, ou le bâtiment d'une nation ennemie au corsaire muni de ses lettres de marque.
La manière dont madame d'Epenoy chassait aux maris participait du magnétisme ; autour d'elle s'épandaient je ne sais quelles vapeurs conjugales, qui finissaient par atteindre au cerveau, les célibataires les plus récalcitrants. Nul ne traversait impunément cette atmosphère : d'abord le danger restait inaperçu ; mais bientôt, k mesure que l'habile femme vous attirait dans son intimité, on se trouvait pris par une sorte de courant électrique non moins irrésistible que celui de la montagne d'aimant dans le conte des Mille et une Nuits, et l'on sentait ses plus fermes résolutions de vivre et mourir garçon, s'envoler clou à clou, ferrure après ferrure. Que si l'on échappait à ce péril, on n'était pas sauvé pour autant. Animée par la résistance, madame d'Epenoy redoublait son attaque ; jusque-là elle avait procédé par détour et par insinuation plutôt que par agression directe : mais, alors, selon son expression énergique, elle ouvrait franchement son feu ; feu terrible sous d" inoffensives apparences ! Feu de tilles et de veuves, feu de brunes et de blondes, feu de mineures et de majeures ! Elle avait de tout dans ses caissons, même des héritières. Le moyen de se tirer sain et sauf de cette mitraille !
Grâce à sa connaissance du cœur humain^ à son esprit
ingénieux, à sa persévérance infatigable ; grâce, en un mot^ à des talents supérieurs qui eussent honoré un diplomate de premier ordre, madame d'Epenoy réussissait souvent dans le charitable ministère qu'elle avait adopté. Elle y obtenait même de temps en temps des résultats dont elle demeurait étonnée la première, et qu'elle qualifiait de fabuleux. On voit combien étaient en réalité légitimes ses droits au titre de providence des demoiselles à marier, qu'en riant lui avait décerné son fils. Il ne s'écoulait pas de jour sans qu'elle ne cherchât à le mériter encore davantage. Récompensée par la satisfaction un peu vaniteuse que laisse le succès, quelquefois même par la reconnaissance de celles qui lui devaient leur établissement, elle recueillait en outre un autre truit qui seul lui eût paru un bénéfice suffisant : elle employait sa vie ; problème dont la difficulté augmente à mesure qu'approche la vieillesse, et surtout difficile à résoudre pour les femmes aimables qui, ayant chanté tout l'été, se trouvent, comme la cigale, dépourvues d'autant quand la bise est venue.
Les amis de madame d'Epenoy prétendaient qu'il leur était aussi impossible de se la représenter sans l'accompagnement obligé d'une cliente à pourvoir, qu'il le serait à un artiste de peindre Jupiter sans barbe ou Cupidon sans ailes. Cette assertion un peu satirique était pleinement justifiée au moment où a commencé ce récit par un colloque confidentiel qui avait lieu, rue de Grenelle- Saint-Germain, entre madame dEpenoy en personne et ime autre femme couchée sur sa liste indubitablement.
Le lieu où se passait cette conférence était un salon assez bas d'étage, et tendu d'un papier gris, à bordures veloutées, qui ne se recommandait ni par sa fraîcheur, ni par son élégance. Les meubles dont il était garni semblaient y être à l'étroit. La pendule et les candélabres étaient trop grands pour la cheminée; les tableaux touchaient au plafond ; un canapé masquait une porte, tant il était disproportionné à l'exiguïté du local. Ces meubles évidemment
avaient appartenu à un appartement plus vaste, et sans doute une même raison d'économie, en le réduisant, les avait conservés. Mais, si mesquin et si suranné que parût ce salon comparé aux magnificences des ameublements modernes, il avait ses habitués et surtout ses habituées, dont l'assiduité ne le cédait en rien à cell .- que montraient au lever du grand roi les courtisans de l*OEil-de-Bœuf . Ce fait n'a pas besoin de commentaires, puisque on sait déjà qu'au coin de cette cheminée étroite, sur les rosaces de ce tapis fané, à l'abri de ce paravent mystérieux, fonctionn.àt une des plus intéressantes industries de la vie sociale : une fabrique de mariages !
Madame d'Epenoy était assise dans une vaste bergère, les pieds sur le garde-feu, et le coude sur une petite table où l'on apercevait pêle-mêle un journal, une tabatière, des lunettes, une boite de pâte de jujube; le tout sous la garde d'un chat qui dormait. La vivacité de son regard, ses traits réguliers et l'agrément que conservait son sourire, témoignaient de son ancienne beauté, tandis que la franche exhibition de ses cheveux gi'is et lasimplicité de sa toilette, disaient avec quelle résignation, sans arrière-pensée, elle avait accepté son rôle de vieille femme.
En face de madame d'Epenoy siégeait au bord d'un fauteuil, dans l'attitude la plus perpendiculaire, un être en qui l'on était obligé de reconnaître aussi une femme, en raison du chûle, de la robe et des autres attributs peu virils dont se composait sa parure, mais qui aurait pu adopter le vêtement masculin sans qu'il fut venu à l'esprit de personne de soupçonner la fraude. Cette créature ossue et mal equarrie avait de gi'os traits enlaidis par une physionomie chagrine; son teint rougeaud à l'état ordinaire, s'enflammait en cas d'émotion, et sa large figiue alors ne ressemblait pas mal à un bassin de cuivre rouge. Le fut de la colonne ne dédommageait pas du chapiteau; mais indemnité insuffisante, au contraire de la statue du songe de Nabuchodonosor, qui avec sa tête d'or et sa poitrine d'argent
péchait par la base^ cet ensemble disgracieux se terminait par d'assez jolis pieds : aussi les méchants disaient-ils que, de toute la personne de mademoiselle Alphonsine du Bo!::sier, c'étaient ses pieds qu'on voyait d'abord, tant, assise ou debout, elle manœuvrait savamment pour attirer sur eux les yeux du public. Nous achèverons ce portrait par une observation qui nous semble indispensable, en disant que Toriginal n'avait plus que quelques années à parcourir pour prendre place au rang des âmes du purgatoire.
C'est à prévenir cette catastrophe que travaillait principalement madame d'Epenoy depuis quelque temps; et quoique ses efforts eussent obtenu peu de succès, elle y persévérait avec un entêtement admirable. Plus l'établissement de sa protégée rencontrait de difticultés, plus elle prenait à cœur de le conclui'e; car Tamour-propre avait fini par joindre son aiguillon à celui de la bienveillance, et, la non-réussite de ses premières démarches, ayant eu quelque retentissement, elle se faisait un point d'honneur de fermer la bouche aux mauvais plaisants par une victoire. En un mot le mariage de mademoiselle du Boissier était devenu ridée fixe de madame d'Epenoy, à qui souvent, en causant avec ses intimes de choses étrangères à ce sujet, il échappait de dire d'un air rêveur :
— Tout cela est fort bien, mais ça ne nous trouve pas un mari pour cette pauvre Alphonsine.
Avec les gens dont la discrétion lui était connue, elle terminait la conversation par cette phrase non moins inévitable que le Dclenda Cnrthago ! de Caton, ou le vote du général Bertrand pour la liberté illimitée de la presse :
— Aidez- moi donc à marier cette pauvre Alphonsine.
En dépit de la criée desespérée dont elle était l'objet, mademoiselle du Boissier n'avait pas encore rencontré le généreux mortel qui devait l'élever au rang de femme. Peut-être fallait-il attribuer aux ennuis de cette longue attente la mauvaise humeur que trahissait ordinairement son
LECLEIL. 22
visnge, et qui au moment dont il s'agit, offrait un caractère d'abattement ou plutôt de consternation.
Le silence durait depuis quelques instants dans le salon de madame d'Épenoy. La maitresse du Icgis jouait du piano sur sa tabatière, et regardait à la dérobée la demoiselle ultra-majeure qui, les yeux baissés, se tenait sur son fauteuil, raide et immobile, comme la femme de Loth après sa métamorphose.
— Que voulez-vous, mon enfant ! dit enfin la vieille dame avec un accent de commisération : c'est désagréable, je l'avoue; et puisque M. Ferrand vous aurait convenu, il est doublement fâcheux que vous ne lui conveniez pas. Mais aussi, queile idée de venir à cette entrevue en manches plates ?
— Mais, madame, c'est la mode, répondit mademoiselle du Boissier en relevant la tête.
— Il est une chose encore plus importante que la mode, c'est le goût. Je n'atlaque pas les manches plates, mais elles ne conviennent qu'aux femmes dont le buste, et les bras sont irréprochables.
— Il me semble...
— II vous semble, ma chère Alphonsine, que vous êtes sans défauts ; nous nous faisons toutes plus ou moins d'illusions sur ce chapitre là : je vous apprendrai, moi qui ai le droit de tout vous dire, qu'un peu d'art ne vous est pas tout à fait inutile. Avec des manches raisonnables, vuus n'auriez pas fourni à M. Ferrand l'occasion d'exercer son esprit satirijjue, et peut-être votre mariage serait-il conclu maintenant.
— Ce sont donc ces malheureuses manches qui lui ont
iléplu ? demanda mademoiselle du Boissier en ctoiiffant un r Jiipir.
— Pas précisément les manches...
— Quoi donc alors?
— Il est inutile de s'arrêter sur ce sujet : c'est une affaire f.nie, et le mieux est de n'y plus penser.
— Je vous en prie ; répondez-moi; je tiens beaucoup à savoir ce qu'a pu vous dire ce monsieur.
— Rien dolïensant pour vous, je ne Taurais pas soufieit. Il s'agit d'une simple plaisanterie.
— Ah ! une plaisanterie...
— D'assez mauvais goût ; mais ce n'est pas par la légèreté de 1 esprit que brillent ces messieurs de la Faculté.
— Enfin^ il vous a dit...
— Eh bien I il m'a dit... Mais n'allez pas vous fâcher. Vous savez que tous les médecins sont un peu matérialistes; celui-ci parait tenir beaucoup à la forme. Peut-être i habitude de tout observer du point de vue médical, influet-elle sur son goût, et il est possible que son antipathie pour la maigreur vienne de ce qu'il la juge incompatible avec une santé robuste.
— Il vous a dit... répéta mademoiselle Alphonsine d'une voix saccadée.
Malgré sa bonté naturelle, madame d'Épenoy n'était pas exempte d'un secret penchant à la moquerie que légitimait d'ailleurs en ce moment son titre de protectrice.
— Eh bien ! ma chère enfant, puisque vous voulez tout savoir, répondit-elle en retenant un sourire, M. Ferrand m'a dit qu'ayant achevé depuis tort longtemps toutes ses iHudes en médecine, il ne se souciait pas de recommencer un cours d'ostéologie.
L'indignation produisit sur le visage de mademoiselle <lu Boissier l'eftet du soufflet sur la braise. Enfiammée jusqu'aux oreilles, la fille à marier essaya d'un rire dédaigneux.
— Et moi, dit-eiie, je ne nie soucie pas davantage d'c-
LECXEIL. 2 23
pouser un gros homme mal élevée qui a le nez rouge et sent le labuc. Il m'avait déplu au premier aspect ; si je ne vous l'ai pas dit tout de suite, c'est qu'après la peine que vous aviez prise je craignais de vous désobliger. o — Tout cela est à merveille^ reprit madame dEpenoy en passant la main sur le dos du chat qui venait de s'éveilier; mais je commence à croire à quelque maléfice dont vous êtes la victime sans vous en douter. Ce matin je calculais les partis avec qui je vous ai mise en rapport depuis chiq anS;, et je suis restée effrayée du chifïre. Vingt-sept ou vingt-huit ! Jamais chose piu^eille ne m'est arrivée.
— Mais^ madame, ce n'est pas ma faute, fit observer mademoiselle Alphonsine d'un air mélancolique.
— Je sais du moins que ce n'est pas la bonne volonté qui vous manque. A qui manque-t-elle ? Mais cela ne suffit pas. Dans votre position il faut un certain entregent dont, par malhem', vous êtes tout à fait dépour\-ue, et que mes conseils n'ont pas encore réussi à vous donner. Si vous étiez très-jeune, très-riche et très- jolie, cela irait tout seul, et vous n'auriez pas besoin de chercher à plaire ; mais à trente-huit ans...
— Trente-six, madame.
— Peu importe ; avec 80,000 fr. de dot tout au plus et un physique... ni bien ni mal, vous devez être aimable, fort aimable. Je ne prétends point dire que vous ne l'êtes pas, mais il s'agit de l'être avec intelligence et à propos.
Madame d'Épenoy avait été trop aimable elle-même dans sa jeunesse pour qu'on lui contestât le droit de proiesser l'art de plaire. Sûre d'être religieusement écoutée, elle aspira lentement une prise de tabac et s'étendit dans sa bergère d'une façon un peu doctorale.
— Ma chère enfant, dit-elle ensuite en montrant du doigt une console, vous voyez cette urne! Si vous vouliez la soulever, par où la pendriez-vous ?
— Par l'anse, répondit mademoiselle du Boissier du ton d'une pensionnaire récitant sa leçon.
— A merveille. C'est aussi par là qu'il faut prendre les hommes. Tous ont une anse, un faible, un goût dominant, une passion, une manie, si vous l'aimez mieux. Nous autres femmes, nous donnons prise également, mais d'une manière presque uniforme, par la vanité ou par le cœur ; tandis que chez les hommes le côté faible varie à l'infini, en raison de la multiplicité des positions qu'ils peuvent occuper et qui nous sont interdites. Je vous ai déjà expliqué cela fort souvent. Peine perdue ! Dans vos vingt-sept ou vingt-huit entrevues, vous est-il arrivé une seule fois de la découvrir, cette anse providentielle, et de la saisir net, de façon à enlever le mariage d'un tour de main ? Jamais. Loin de là, vous semblez prendre à tâche de faire tout le contraire de ce qui serait convenable ; et cependant ce ne sont pas les avertissements qui vous ont manqué. Pour ne citer qu'un fait, rappelez-vous la dernière de vos entrevues; pas ceile-ci ; celle d'il y a trois mois, avec monsieur... monsieur...
— Monsieur de Biancourt, dit la fille à marier d'une voix dolente.
— C'est cela; M. de Biancourt. Je vous annonce un homme grave, latigué du monde, qui, par suite de malheurs domestiques éprouvés du vivant de sa première femme, a pris la coquetterie en horreur et tient avant tout aux qualités sérieuses et solides; votre leçon faite en corn» mençant par A et en finissant par Z, me voilà tranquille et persuadée que cette fois tout ira bien. Vous arrivez; que vois-je entrer? une danseuse habillée pour le bal ! des fleurs dans les cheveux, une garniture de point d'Angleterre, une robe écourtée outre mesure, afin de mettre en évidence vos pieds, dont, par parenthèse, vous abusez; des camées, des broches, un bracelet ! que sais-je ? tout un magasin de bijouterie ! Vous n'aviez pas fait trois pas dans le salon, qu'au froncement de sourcils de M. de Biancourt, j'avais jugé votre cause perdue. Observez que c'était un excellent parti, trùâ-débonnaire malgré son air dur, et qu'une fois mariés
LECLEIL. 22*
VOUS en auriez fait au besoin tout ce qu'en avait fait la défunte; seulement^ il fallait ne pas l'cti'aroucher.
— Vous avez raison, madame, dit mademoiselle du Boissier d'un air pincé, mais je n'ai point de regret de cette maladresse; car, si ma toilette n'a pas eu le bonheur de plaire à M. de Biancourt, en revanche sa personne et sa conversation m'avaient considérablement déplu, et je ne puis que m'applaudir de n'être pas aujourd'hui sa femme. *
— En vérité, ma chère, il est impossible de prendre plus fièrement son pai ti, reprit avec un som'ire moqueur madame d'Epenoy ; je suis persuadée que, si nous passions en revue tous les hommes qui ont décliné le bonheur de vous appartenir, pas un seul ne trouverait grâce à vos yeux; cependant, plus d'une fois, je vous ai entendue tenir un langage moins superbe. Je me souviens même qu'en gé-; néral, pour ne pas dire toujours, vous trouviez ces messieurs fort bien; et je prendrai la liberté de croire, malgré vos dédains d'aujourd'hui, qu'en cas de demande de n'importe lequel d'entre eux, cas qui, à mon grand regret, ne s'est pas présenté, un refus aurait eu de la peine à sortir de votre bouche.
— Mon Dieu ! madame, vous croyez donc que j'ai bien envie de me marier? demanda mademoiselle Alphonsine, dont les joues s'empourprèrent de nouveau.
— Plaît-il? dit la vieille dame qui se rearessa dans sa bergère, et fixa sur sa protégée un regard d'étonnement ironique.
— En tout cas, si je cherche à m'établir, c'est uniquement parce que dans le monde les demoiselles n'ont pas une position convenable, ou plutôt n'en ont pas du tout ; mais, quant au mariage en lui-même, je puis bien vous jurer que si je ne consultais que mon goiit...
— Vous resteriez fille ?
— Je ne vois pas ce qu'il y a de si attrayant dans le commerce d'un homme, le plus souvent grossier, vulgaire, inintelligent, et toujours égoïste.
226 ŒIVRES LE Cil. DE Ei:i\;{ABD.
Madame d'Epenoy se pencha en avant, et baissant la voix comme si elle eût craint d'être entendue de quelques tiers invisible :
— Ma chère amie, dit-elle, nous sommes entre nous, et vous savez que je ne vous trahirai pas : ainsi donc dégonflez-vous, épanchez ce que vous avez sur le cœur, cela fait du bien; mais ne répétez jamais devant d'autres ce que vous venez de me dire.
— Pourquoi donc, madame ?
— Parce qu'en public, s'il est bon souvent de cacher ses désirs, on ne doit jamais les calomnier.
— Je ne dis que ce que je pense.
— Je veux vous croire, mais d'autres seraient plus incrédules. En vous entendant maltraiter ainsi ces pauvres hommes, ils se rappelleraient peut-être le renard de la fable et penseraient que vous trouvez le mariage trop vert.
Madame d'Epenoy se renfonça dans sa bergère et prit une nouvelle prise de tabac qu'elle aspira d'un air passal)lement sardonique, tandis que mademoiselle Alphonsine, les joues plus flamboyantes que jamais, se mordait les lèvres jusqu'au sang. Ce n'était pas la première fois qu'un orage semblait près d'éclater entre la patronne et la cliente. Celle-ci avait souvent besoin d'une patience que son tempérament rendait très-méritoire, pour supporter sans y répondre les moqueries par lesquelles la vieille dame lui faisait payer ses bons offices. En ces occasions, malgré son secret courroux, elle gardait un prudent silence; car, se brouiller avec sa protectrice, autant eût valu renoncer au mariage; mais pour nous servir d'une locution énergique dans sa vulgarité, il est permis de croire que le diable n'y perdait rien. Quant à madame d'Epenoy, tout en remuant lo ciel et la terre pour trouver un mari à cette pauvre Alplionsine, elle ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir au iond. Elle éprouvait à son égard un sentiment analogue à la mauvaise humeur qu'inspire à un négociant la vue de marchandises sans débit et vieillies dans sa boutique.
LECLTIL. 227
— Pendant le temps qu*elle m'a fait perdre, j'en aurais marié douze autres! se disait-elle parfois avec dépit.
En ces moments-là, mademoiselle du Boissier était m.al venue à protester de son antipathie pour les hommes et de son indifférence en matière de mariage. Un sarcasme plus ou moins acéré ne tardait pas à lui lermer la bouche : mais la bonté du caractère reprenant bientôt le dessus, madame d'Epenoy n'épargnait rien pour guérir la blessure que venait de recevoir l'amour-propre de sa protégée ; et c'est en redoublant d'efforts pour lui trouver enfin un mari, qu'elle cherchait à la lui faire oublier.
Après un coui't silence, madame d'Epenoy reprit la parole avec un accent d'enjouement.
— Allons, mon enfant, ne boudez plus. La moue enlaidit les plus jolies femmes. Napoléon et Louis XVIII avaient leurs coups de boutoir ; j'ai aussi les miens qu'il faut mo pardonner en faveur de mes bonnes intentions. Je vous promets de redoubler de zèle et de ne pas prendre de repos que vous ne soyez convenablement établie. Soyez sûre que nous en viendrons à bout et que vous n'aurez pas perdu pour attendre un peu; seulement j'ai un avis à vous donner ou plutôt une opinion à vous soumettre.
— Je vous écoute, madame, répondit mademoiselle du Boissier un peu calmée par ces dernières paroles.
— Jusqu'à présent vous n'avez pas voulu entendre Jkarîer d'un mari qui eût plus de quarante-cinq ans, et encore que de sermons pour arriver là ! Il y a deux ans il vous fallait un époux de votre âge ; plus tard, vous avez permis qu'il eût quarante ans ; aujourd'hui vous êtes plus raisonnable, mais il faudrait l'être tout à fait. Si vous m'en croyez, nous reculerons encore un peu la limite.
— A moins d'épouser un vieillard !
— A cinquante ans, un homme n'est pas encore un vieillard !
— Cinquante ans! s'écria mademoiselle Alphonsine avec nn accent où éclatait l'antipathie qu'éprouvent presque
228 CLUMIES DE CU. DE DERNARD.
toutes les filles d'un certain âge pour les hommes sur le retour; antipathie que ceux-ci^, chose pénible à dire, leur rendent religieusement.
Madame dEpenoy laissa échapper un signe d'impatience. . — Allez-vous retomber dans vos chimères? dit-elle d'un Ion un peu vif : faut-il vous répéter mille fois la même chose? Je vous l'ai dit : la présomption de ces messieurs est si grande^ qu'à égalité d'âge ils se croient beaucoup plus Jeunes que nous ; et tel homme de cinquante ans que je pourrais citer, aurait peut-être l'impertinence de vous trouver trop vieille ; c'est odieux, c'est révoltant, mais c'est ainsi. Prenez donc le monde comme il est, et n'attendez pas de ses préjugés une exception en votre faveur. Pour vous, je dois le dire, un jeune mari n'est qu'un rêve, et je croyais que M. Gastoul vous avait complètement éveillée.
Au nom de M. Gastoul im éclair de haine étincela dans les yeux verdàtres de la demoiselle à marier, et ses lèvres frémirent comme si elle se fût préparée à mordre.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-elle avec une indifférence aftectée.
— Ah ! ma chère, permettez, repartit madame d'Epenoy qui, trouvant son élève peu docile à ses leçons, reprenait peu à peu vis-à-vis d'elle le ton do l'ironie : si vous n'avez pas de mémoire, j'en ai, moi ; et puisque vos souvenirs sont en défaut, je vais mettre les miens à votre service. Il y a quatre ans, vous ne vous occupiez que de M. Gastoul; vous on parliez sans cesse, et il ne pouvait aller nulle part sans qu'on vous y vît arriver aussitôt. Pour les moins clairvoyants il était avéré que vous aviez conçu le projet formel de lui plaire et de l'épouser. C'eût été fort bien joué assurément, puisqu'il a de la fortune, du talent, et cinq ou six ans de moins que vous. Par malheur vos bonnes dispositions à son égard n'ont été récompensées que par l'ingiîa'tude la plus noire. Cet honune sans sa\oir-vivre n'a-t-.l pas osé plaisanter publiquement des intentions qu'on vous supposait.
LEa'EIL. 229
eÀ, pour comble d'irnpeitinence, ne s'est-il pas permis^ il y a trois ans, d'épouser une femme jeune, charmante, bien née, et qui lui a apporté en mariage trois ou quatre cent mille francs? En vérité voilà un procédé indigne, et à votre place j'en garderais une éternelle rancune!
Cette dernière recommandation était superflue, à en Juger par l'expression vindicative qui, au seul nom de M. Gastoul, s'était peinte sur la physionomie de mademoip>9lle Alphonsine; mais le persiilage de madame d'Épenoy irrita au vif la blessure incurable dont souffrait depuis quatre ans l'amour- propre de la fille à marier. Ce fut d'une voix altérée par une colère contenue avec peine que celle-ci prit la parole pour répondre.
— Il est indubitable que madame Gastoul est plus jeune que moi, plus riche que moi, plus belle que moi; qu'elle possède autant d'avantages que je puis avoir de défauts, et que je gagnerais beaucoup à lui ressembler : pourtant, tout considéré, j'aime autant lui laisser ses moyens de plaire et rester comme je suis.
— Toujours la fable du renard ! dit madame d'Épenoy en souriant malignement.
Mademoiselle du Boissier sourit à son tour d'une manière méprisante.
— Si je ne suis pas riche, reprit-elle, si je ne suis pas jolie, si je ne suis pas de la première jeunesse, du moins je n'ai point d'intrigues.
Dans son irritation, la demoiselle à marier ne s'apercevait pas que la pierre dont elle voulait lapider tnadame Gastoul frappait droit à la tète sa protectrice. Celle-ci toutefois n'eut pas l'air de voir dans cette accusation une personnalité, et elle répondit tranquillement :
— Voulez-vous dire par là que madame Gastoul trompe son mari ?
— Ah ! le pau\Te homme ! s'écria mademoiselle Alphonsine avec une insultante pitié.
— Ecoutez, ma chère, reprit la vieille dame d'mi ton
sérieux; que vous haïssiez M. Gastoul qui n'a pas euThonnêteté de tombev amoureux de vous, je comprends cela, et je Texcuse ; mais sa femme ne vous a rien fait, et cependant vous la détestez plus encore que lui peut-être ; vous ne manquez pas une occasion d'en dire du mal; ce qui est à la fois une méchanceté et une maladresse : une méchanceté, en ce que la conduite de madame Gastoul ne motive certainement pas vos attaques; et une maladresse, car qui dit critique dit presque toujours envie.
— Moi, envieuse de cette femme ! ah ! madame !
— Cette femme, comme vous avez la politesse de la nommer, est jeune, charmante, spirituelle, dit-on, fort recherchée dans le monde, et il y a là de quoi faire sécher de dépit certaines personnes. Au fait, qu'avez-vous à lui reprocher ?
— Moi, rien du tout, dit mademoiselle du Boissier en traînant la voix avec affectation, pas la moindre des choses; seulement je doute que son mari puisse en dire autant.
— Mais c'est un acte d'accusation en règle ! Voyons, mademoiselle du ministère public, expliquez-vous. On m'a dit que mon fils s'occupait beaucoup de cette dame ; est-ce à cela que vous voulez faire allusion ? En ce cas, pas de conjectures, pas de suppositions, pas d'ouï-dire; des faits et des preuves. Maintenant vous êtes trop avancée pour reculer; parlez donc, je vous écoute.
L'accent vif et un peu brusque de madame d'Epenoy indiquait l'éveil de sa curiosité. Ses yeux pétillants d'impatience semblaient vouloir arracher de la bouche de mademoiselle Alphonsine les paroles qui tardaient à en sortir. Avant de dépecer, à tort ou à raison, la réputation de la femme qu'elle détestait, la fille à marier sourit bénigncment, comme les chats font patte de velours au moment de jouer des griffes.
— Vous me demandez des faits et des preuves ? dit-elle d'un ton doucereux.
— Oui, mais des faits certains et des preuves évidentes.
LEGUEIL. 331
— Vous me promettez de ne répéter à personne ce que je vais vous dire ? Pour que je vous en parle, il faut que je sois bien sure de votre discrétion ; car je serais désolée de nuire en rien à cette dame,
— C'est bon, dit assez sèchement madame d'Épenoy ; n'en parlez pas plus à d'autres que je n'en parlerai moimême, et le secret sera bien gardé.
— Eh bien ! madame, reprit mademoiselle du Boissier en baissant la voix comme pour donner plus de solennité à sa confidence, voici ce qui s'est passé. Hier il y avait une soirée dramatique à l'hùtel Castellane ; j'y étais ainsi que madame Gastoul, et le hasard nous avait placées l'une à c ôté de l'autre. La chaleur était excessive et plusieurs personnes s'en plaignaient, ma voisine surtout. Bientôt je m'aperçois qu'elle pâlit et va se trouver mal. Je la soutiens; une ou deux femmes se joignent à moi, nous l'aidons à sortir et nous la conduisons dans un salon à côté. Là elle perd tout à fait connaissance ; tandis qu'on lui fait respirer des sels et qu'on parle même de la déshabiller, je lui ôte ses gants pour lui frapper dans les mains. Figurez-vous alors...
Au moment où semblait commencer l'intérêt de sa narration, mademoiselle Alphonsine fut interrompue par le domestique de madame d'Épenoy, qui venait annoncer à sa maîtresse la visite du marquis de Morsy.
— Vous me conterez le reste plus tard, dit la vieille dame ; je ne puis pas renvoyer M. de Morsy, que j'ai fait prier de venir me voir pour une affaire qui m'intéresse.
— Je reviendrai demain, répondit mademoiselle du Boissier en se levant discrètement : adieu, madame, si j'ai dit quelque chose qui vous déplaise, j'espère que vous ne m'en voudrez pas.
— Eh bien ! où allez-vous donc ? reprit madame d'Épenoy, qui la vit se diriger vers la chambre à coucher.
,— Je suis fagotée indignement, et je ne veux dos ren-
contrer ce monsieur dans ranticliambre ; je vais passer par' le petit escalier.
— Mais il a cinquante ans ! dit en riant madame dÉpenoy.
— Ce n'est pas une raison pour que je lui fasse peur.
En prononçant ces paroles, qui promettaient une prochaine conversion aux sages maximes de sa protectrice^ mademoiselle du Boissier omTit la porte de la chambre à coucher et disp.u'ut au moment où le domestique rentrait dans le salon pom^ annoncer M. de Morsy.
Madame d'Épenoy accueillit le marquis avec un empressement familier, annonçant à la fois les liens d'amitié qui les unissaient depuis longtemps et le plaisir particulier qu'elle avait à le voir en ce moment.
— Je vous attendais, lui dit-elle ; j'étais bien sûre que vous viendriez à mon premier appel. Vous avez vu mon lils?
— Je l'ai rencontré tout à l'heure aux Tuileries, répondit le marquis.
— Pauvre Louis ! il ne se doute guère qu'en le chargeant de ^ ous prier de passer ici, je l'envoyais chercher la férule qui doit le corriger.
— Qu'a-t-il donc fait?
— C'est lout un procès à instruire; attendez-moi là, tandis que je vais chercher les pièces.
Pdacitime d'Épenoy entra dans sa cliambre à coucher, prit plusieurs papiers dans un tiroir de son bureau, et revint ensuite au sa!on; mais auparavant elle eut soin de s'assurer du départ de mademoiselle du Boissier, précaution qui semblait indiquer peu de confiance dans la disciction de la CUc à marier.
LECLEIL. 233
— Préparez votre patience, dit-elle en s'asseyant dans sa bergère tandis que le marquis prenait un fauteuil ; il s'agit d'écouter une confidence : il y a une trentaine d'années vous n'auriez peut-être pas attendu mes avances pour solliciter l'emploi que je vous impose ; aujourd'hui c'est à moi de risquer le premier pas, trop heureuse encore s'il ne vous fait point battre en retraite.
Le marquis avait accueilli par un sourire mélancolique l'allusion de la vieille dame aux jours de leur jeunesse; mais, au lieu d'y répondre en appuyant lui-même siu* ce sujet, il s'inclina et dit d'un ton sérieux :
— Vous savez, madame, que je suis le plus dévoué de vos serviteurs.
— Je le crois; et sans plus de compliments je commence. Permeltez-moi seulement un préambule indispensable. II y a cinq ans, lorsque M. d'Épenoy mom'ut, Louis venait d'atteindre sa majorité ; il entra donc aussitôt en jouissance de la fortune de son père, fortune composée du domaine des Tillotsy estimé iiO.OOO francs, et de 1,000 écus de rente en cinq pour cent. C'était un revenu de pr('s de 8,000 francs dont je ne lui demandais aucun compte, de plus il était logé et nourri chez moi, lui, son domestique et ses deux chevaux. L'appartement que j'avais alors dans la rue Varennes était vaste, et ma fortune personnelle me permettait de faire les choses grandement.. Voilà donc M. Louis disposant, à peine majeur, d'une liste civile de 8,000 francs sur laquelle il n'avait à payer que ses dépenses de toilette, les gages de son domestique, ses stalles aux théâtres et les diners de garçon qu'il lui plaisait de donner à ses amis. Ne pensez-vous pas que plus d'un fils de bonne maison se fût accommodé d'un pareil budget?
**"— Moi le premier, à son âge, répondit le marquis; à vingt-deux ans j'étais lieutenant de dragons, et mc-n père m'allouait pour tout supplément de solde 1,200 francs par an.
— Mon bon sujet de fils parut trouver d'abord sa condi-
lion supportable; mais bientôt la société de jeunes étourdis dans laquelle il s'était lancé, lui inspira des idées d'indépendance et de dissipation incompatibles avec une conduite régulière. Sous le prétexte de ménager mon repos, qu'il troublait quelquefois en rentrant au milieu de la nuit, il ne tarda pas à m'exprimer le désir de louer un appartement particulier dans le quartier où il avait ses relations habituelles. De la sorte, je ne penserais plus à veiller en l'attendant ; ou mon sommeil ne serait plus interrompu à son retour par le bruit de son cabriolet; ses chevaux euxmêmes y gagneraient en étant moins fatigués, et une foule d'autres raisons de pareille force. Cela signifiait que M. Louis tramait ma domination trop lourde, si tolérante qu'elle fût en réalité, et voulait devenir le maître absolu de ses actions. Que faire ? résister c'eût été compromettre mon autorité. De quel droit d'ailleurs enchaîner l'existence de mon fils à la mienne? N'était-il pas majeur?
Je cédai donc malgré moi, et quoique je prévisse ce qui allait arriver; mais le jour où Louis alla s'établir c^ns son nouvel appartement, je ne pus résister au triste plaisir de prophétiser à la manière de Cassandre. — « Mon cher ami, lui dis-je, à présent que te voilà hors de ma tutelle, ton premier soin va être de manger la fortune de ton père ; cela ne sera pas long, si j'en crois les dispositions que tu manifestes depuis quelque temps. Si tu es un fou, et je le crains, tu ne t'arrêteras pas que tout n'y ait passé ; si tu deviens raisonnable, et Dieu le veuille! tu comprendras bientôt que le bonhem' n'est pas dans le dérèglement. Dans tous les cas, le veau gras sera toujours prêt à être mis à la broche; et plus tôt reviendra l'enfant prodigue, plus il rendra sa mère heureuse. Maintenant retiens ceci : le bien de ton père t'appartient, et je ne puis pas t'empôclier de le dissiper; mais ma fortune est à moi, et pour aucune considération je n'en distrairai la moindre parcelle en ta faveur avant ton mariage. C'est un dépôt que je te garderai fidèlement et que je saurai défendre contre toi-même. Ainsi,
lorsque tu feras des dettes, car tu en feras, ne compte pas sur moi pour les payer, et rappelle-toi qu'il sera inutile de donner mon adresse à tes créanciers. »
Louis essaya de tourner en plaisanterie mes prédictions et jura de m'édifier par sa conduite. Fort peu tranquillisée par ces protestations, je mis en pratique sans délai un plan de vie propre à atténuer les désastres que je prévoyais. Ce fut alors qu'à la grande surprise de mes amis, qui ne comprenaient rien à ma soudaine avarice, je quittai mon bel appartement de la rue Varennes, pour m'établir dans cette modeste demeure. Je vendis mes chevaux, et je ne conservai qu'un domestique et une cuisinière; à mon âge, on se passe fort bien de femme de chambre et, n'ayant plus de voiture, je n'avais pas besoin de cocher; en un mot, je réduisis ma dépense au nécessaire de ma condition. Sur mes tiTnte mille livres de rente, je m'étais imposé la loi d'en économiser vingt mille, et il n'est pas d'année où je n'aie mis de côté davantage. Ainsi, tandis que mon vaurien brûlait SQ§ chandelles par les deux bouts, je soufflais les miennes comme Harpagon; ce qui fait qu'en riant de ses extravagances on n'épargnait pas ma ladrerie, et que plus d'une fois dans le monde j'ai eu le plaisir d'entendre circuler autour de moi le proverbe : « A père avare, enfant prodigue ! »
— Excellente mère ! dit M. de Morsy en pressant affectueusement la main de sa vieille amie.
— Mon fils est un beau jeune homme, qui deviendra, je Tcspère, un homme distingué , reprit madame d'Épenoy avec un mouvement d'orgueil ; ses défauts sont ceux de son âge et, si sa tête est légère, il a le cœur excellent. Moi je suis une vieille femme qui ne sert plus à grand'chose dans le monde; n'est-il pas jus^o que je vive pour lui? C'est mon bonheur d'être avare , puisqu'en fin de compte, sa fortune dissipée, il se retrouvera aussi riche qu'auparavantT Mais que serait devenu ce pauvre enfant, si , au grand chagrin de ma cuisinière, je n'avais pas appris ce que coûte une
Ii\Te de beurre ou une salade?... Savez-vous où il en est maintenant, le Sardanapale?
— Il a tout mangé?
— Je Tai craint un instant; de récentes informations m'ont un peu rassurée. Non, il n*a pas encore tout mangé, mais il est au moins au second service. Le domaine des Tillots, que je croyais vendu, est seulement grevé d'hypo^ thèques pour soixante mille francs, presque la moitié de sa valeur ! Quant aux rentes sur TÉtat, elles n'existent plus, comme vous pensez bien.
— C'est toujours par là qu'on commence. Mais ces papiers que vous tenez à la main?
— Nous y arrivons. Malgré ma déclaration à Louis au sujet de ses dettes futures, vous devinez que plus d'une fois on s'est adressé à moi; lui, jamais, il a trop d'orgueil; mais des tapissiers, des marchands de chevaux, enfin des créanciers moins patients que les autres et qui venaient voir si la vieille mère aurait la faiblesse de se laisser tirer une4)lume de l'aile. J'avais toujours éconduit ces messieurs fort poliment, en leur disant que les dettes de mon fils ne me regardaient pas; mais avant-hier, pour la première fois, m.a fermeté, que je croyais inébranlable, s'est trouvée en défaut. Avant-hier, un homme bien mis, et porteur d'une figure fort respectable, entre chez moi. — « Madame, me dit-il d'une voix doucereuse en me montrant ces papiers, voici trois billets de mille francs chacun, souscrits par monsieur votre fils. Hier, jour de l'échéance, ils ont été présentés à plusieurs reprises à son domicile , où personne ne s'est trouvé pour les acquitter. Ce refus de paiement me met dans la nécessité de faire protester ces billets et de poursuivre le remboursement de mes fonds par toutes les voies de droit, y compris la contrainte par corps. Avant d'en venir à cette pénible extrémité, j'ai ci a devoir m'adresser à vous, madame, dans votre intérêt plus encore que dans le mien. Peut-être aimerez-vous mieux payer ces trois
LLCLEIL. 23T
mille francs, qui sont pour vous peu de chose, que de voir monsieur votre fils unique en prison.
— Vous avez payé ?
— Ce bourreau de juif, c'en était un à coup sûr, parlait d'un ton si tranquille et si révérencieux, que je ne doutai pas un instant que. si je le laissais sortir les mains vides, il n'allât aussitôt commencer la procédure. Je vis mon pauvre Louis sous les verrous, et toutes mes belles résolutions s'évanouirent. J'allai donc prendre dans ma cassette trois bons billets de mille francs que j'échangeai en soupirant contre ces chiffons. Mais, au moment de consommer cette sottise, le ciel minspira une idée dont j'attends un effet salutaire.
— Quelle idée?
— Si Louis sait que j'ai payé ses billets, dis-je en moimême, il ne s'en inquiétera plus, et voilà mon argent perdu, sans compter que, ce premier pas fait, il n'y a aucune raison pour que je ne sois pas assaillie de créanciers du matin au soir. Dans ma main ces billets sont du papier mort, car mon dissipateur ne croira jamais que je veuille m'en servir; mais dans la main d'un tiers ils peuvent le tenir en respect.
— Le tiers, c'est moi peut-être? dit M. de Morsy en regardant fixement la vieille dame.
— Qui donc? Chercher un ami sur à qui je pusse confier cette épée de Damoclès, n'était-ce pas penser à vous? Voilà donc les billets dûment endossés et passés à votre ordre. Maintenant j'esp.'re que nous tenons mons Louis, et que la crainte d'aller en prison, s'il ne change pas de conduite, lui fera accepter mes propositions. Depuis cinq ans sa jeunesse a pu lui servir d'excuse; mais mainlenant il est un homme, et de plus longues folies comjuomettraient sérieusement son avenir. Je suis décidée à tenter un coup d'Étal. Il faut que Louis quitte Paris pour quelque temps.
— Vous avez raison, madame, répondit le marc^uis avec
une vivacité qui attira un sourire malicieux sur les lèvres de son interlocutrice.
— J'étais sûre que vous seriez de mon avis, répondit celle-ci; vous avez bien aussi quelque intérêt à ce que Louis s'éloigne; et puisque l'intérêt est la meilleure base des alliances, je suis certaine d'avoir en vous un allié fidèle.
En dépit de sa maturité, M. de Morsy rougit légèrement, et sa réponse trahit de l'embarras.
— Madame, dit-il, j'ignore à quoi vous faites allusion... J'ai beaucoup d'amitié pour Louis... et je ne comprends pas...
— C'est bon, c'est bon. Nous parlerons de cela plus tard ; n'embrouillons pas nos écheveaux. En ce moment occupons-nous uniquement, s'il vous plaît, de ce mauvais garnement que je veux, de gi^é ou de force, ramener dans la bonne voie; car cinq ans de sottises, c'est assez.
— Mais, madame, vous qui mainez tout le monde, que ne le mariez-vous?
Madame d'Épenoy joignit les mains et leva les yeux au plafond.
— Croyez-vous donc, dit-elle, que je n'y pense pas nuit et jour? que ce ne soit pas là ma méditation, mon souci, mon insomnie? Pourquoi je ne le marie pas? Qui voudrait de lui ? Je ne parle pas des filles à établir, celles-là disent rarement non; mais quel homme sensé, quelle femme raisonnable accepterait pour gendre un étourdi, un mangeur, un fou comme Louis? Je ne me fais pas illusion : en ce moment il n'est pas mariable. C'est pour cela que je veux lui faire quitter Paris. Qu'il voyage pendant un ou deux ans ou, ce qui vaudrait encore mieux, qu'il s'attache pendant ce temps à quelque ambassade, à quelque légation, à quoi que ce soit, pour avoir f air de s'occuper ; à son retour, ses folies seront oubliées, sa raison sera mûrie; et comme après tout, ma fortune est toujours là, je me cliarge de lui arranger un mariage de prince.
— Mais s'il refuse de partir?
LECLEIL. 230
— Alors les billets feront leur office.
— Vous n'aurez pas le courage de le laisser aller en prison!
-— Qui aime bien châtie bien.
— Vos entrailles de mère se révolteront!
— Vous me croyez faible parce que je suis bonne; eh bien ! vous vous trompez. Si Louis ne se montre pas raisonnable, je lui prouverai que je Taime assez pour le punir; tenez, poursuivit-elle avec un faible sourire, en présentant les billets au marquis : s'il le faut, vous verrez que je saurai dire avec Brutus ;
Proculus... à la mort que Ton mène mon fils.
— Je ne vous croyais pas Fâme si romaine, répondit M. de Morsy en souriant à son tour; mais j'espère que nous ne serons pas obligés d'en venir aux moyens extrêmes.
— Quand entamerez-vous la négociation ?
— Dès ce soir. Je dois le voir aux Français.
Il y eut un moment de silence. Madame d'Épenoy s'était remise à sourire en regardant M. de Morsy qui, de son côté, tenait les yeux fixés sur elle avec une sorte d'anxiété, et semblait attendre qu'elle s'expliquât.
— Madame Gastoul va donc ce soir aux Français? dit f iifm la vieille dame avec un accent expressif.
La légère rougeur qui avait déjà paru sur les joues du marquis s'y montra de nouveau.
— Je ne sais pas, madame, répondit-il en hésitant; mais pourquoi me dites-vous cela ?
— Pour vous prouver que, si je vous confie mes secrets, ce n'est pas à charge de réciprocité; et cela pour mie excellente raison, c'est que je connais déjà les vôtres.
— Mes secrets!... Je n'en ai aucun, je vous le jure!
— Il faudrait ne pas rougir. Recevez mon compliment, mon cher marquis; je ne vous croyais pas si jeune.
Quoique la tournure de la conversation parût lui être peu îicjféable, M. de Morsy n'essaya pas de la changer; manœu-
2 40 ŒUVRES DE CH. DE BERNAnO.
vre d'ailleurs qu'eût rendue difficile la disposition raillcuso où se trouvait évidemment son interlocutrice.
— Je vois bien que vous voulez vous moquer de moi, dit-il avec un enjouement aflecté, mais je ne devine pas à quel sujet.
— D'abord je ne veux pas me moquer de vous, poiu* qui j'ai toute l'amitié imaginable; mais votre manque de confiance mérite d'être puni et il va l'être. Apprenez, homme sensible et discret,, que je sais tout.
— Vous savez...
— Je sais qu'il existe par le monde, entre la rue du Mont- Blanc et la rue Taitbout, une jeune et fort jolie femme qui compte au premier rang de ses adorateurs : 1» un mauvais sujet de vingt-six ans dont j'ai le souci d'être la mère ; 2° un homme un peu moins jeune, mais fort aimable, à qui j'ai le plaisir de parler en ce moment. D'où je conclus...
— On vous a dit que j'aime madame Gastoui ? interrompit M. de Morsy avec émotion.
— Laissez-moi achever. D'où je conclus qu'en chargeant l'homme raisonnable de faire courir la poste au jeune étourdi, j'ai mis l'affaire en d'excellentes mains. Rendre service à une vieille amie en se débarrassant d'un rival! mais c'est une bonne fortune qu'une pareille corvée, et vous me devez des remercîments.
— On vous a dit que j'aime madame Gastoui? répéta lo marquis de plus en plus agité.
— N'ai-je pas ma police qui me tient au courant de tout? dit en riant madame d'Épenoy; votre passion d'ailleurs fait assez de bruit pour qu'il m'en soit revenu quelque chose, sans que j'aie eu besoin de mettre mes mouches en campagne. Dix personnes au moins m'en ont parlé.
— Dites-vous vrai? s'écria le marquis d'une voix si altérée que la vieille dame le regarda d'un air surpris.
— Ah çà, qu'avez-vous? reprit-elle; vous etiez-vous par hasard bercé de l'espoir de dissimuler si bien que personno ne vous devinât? Qu'à dix-huit ans on 36 fasse une pareille
fliusîon, je le comprends; mais à votre âge, on doit savoir que le monde est un Argus mille fois plus clairvoyant que l'Argus de la Fable, et que celui-là ne ferme jamais les yeux.
— Ainsi, je me suis tral.i, dit Thomme de cinquante ans avec un accent d'amertume, et comme s'il n'eût parlé qu'a lui-même : ces sentiments que je croyais enfouis dans mon cœuT; l'infernale malignité du monde les a découverts; et peut-être qu'en ce moment de stupides risées les profanent! Si elle savait...
— Elle, madame Gastoul? interrompit vivement madame d Épenoy; en vérité, mon cher marquis, vous me rappfîlez certain général de l'empire, en me faisant marcher de surprise en surprise : sérieusement, vous croyez que madame Gas'oul ne s'est pas aperçue de votre amour?
— Si elle s'en doutait, j'irais me cacher au bout du monde.
— En ce cas, allez commander des chevaux de poste.
— Il est impossible qu'elle soupçonne rien.
— Et moi je vous dis qu'elle connaît l'état de votre cœur aussi bien et mieux peut-être que vous ne le cormaissez vous-même.
— Au nom du ciel, qu'en savez-vous ?
— Je n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Est-ce qu'une femme ne devine pas tout de suite ces choses-là?
M. de Morsy se leva par un mouvement si imprévu qu'il fit tressaillir la maîtresse du logis.
— Vous ne vous doutez pas du mal que vous me faites ! s'écria-t-il avec véhémence.
— Vous m'avez effrayée, dit madame d'Épenoy; allons, rasseyez-vous et contez-moi vos peines. Vous devez avoir besoin d'en parler, et peut-être y trouverons-nous un remède. Songez que je suis votre plus ancienne amie, et qu'à ce titre j'ai droit à votre confiance. N'avez-vous pas toute la mienne?
— Eh bien! puisque vous Texigcz, je vous dirai tout.
2'j2 œuvres de CH. DE BERNAllD.
répondit M. de Morsy en se rasseyant d'un air d'abattement; écoutez donc la confession la plus pénible^ la plus triste^ la plus humiliante, la confession d un vieillard amoureuî^i
Il serait sans doute présomptueux de chercher la moindre analogie entre le marquis de Morsy confessant à sa respectable contemporaine le secret de ses amours quinquagénaires et le pieux Enée racontant ses aventures héroïques à la reine de Caithage ; cependant il existe un point de ressemblance entre ces deux récits : c'est la religieuse attention avec laquelle l'un et l'autre furent écoutés.
Après s'être un instant recueilli^ le marquis commença en ces termes :
— Quelque extravagante que vous paraisse ma folie, vous ne la jugerez jamais aussi sévèrement que je le fais moi-même. Beaucoup de vieillards se persuadent qu'ils peuvent encore inspirer de l'amour; je n'ai pas même pour rxcuse cette fatuité. Je n'ignore pas que pour moi l'âge de plaire est passé sans retour; je sais qu'aucune qualité de l'esprit ou du cœur ne remplace les avantages de la jeunesse. Je vois mes cheveux gris, mes rides, mon déclin, et cependant, j'aime ! avec tristesse, avec amertume , avec humiliation, peu importe; puisqu'en me condamnant je ne me corrige pas. Voici donc ma ridicule et déplorable condition : à cinquante-deux ans je suis amoureux!
Comment m'a pris cette démence ? Je vais vous le dire. Je passe ordinairement l'été dans le Limousin, où j'ai des propriétés qui touchent celles de Gasloul. C'est là qu'il y a deux ans j'aperçus sa femme pour la première fois. Vous savez si elle est belle et séduisante! En la voyant je l'admirai, en la connaissant je l'aimai. Je l'aimai comme je n'avais aimé qu'une seule fois dans ma vie; il y a trente ans
LECIEIL. 14 3
(le cela, et cette date seule donne la mesure de ma déraisoa actuelle.
— Trente ans ! répéta madame d'Épenoy avec un sourire mélancolique où semblait se réveiller la grâce de ses jeunes années.
— Comme vous étiez belle, et quel violent amour vous m'aviez inspiré ! reprit avec émotion M. de Morsy ; je puit; rappeler ce souvenir, car jamais passion plus vraie ne fut plus mal récompensée. Mais qu'étais-je pour vous, si charmante et entourée de tant d'hommages? Une obscure conquête, un rêveur maussade, presque un enfant d'ailleurs! ?>ravez-vous accordé une seule pensée, dans ce temps où mon plus ardent désir était de mourir à vos pieds? Je l'ignore, et je n'aurais pas eu le com\nge de vous le demander. Eh bien! tel vous m'avez connu à mon entrée dans le monde, tel je me retrouve aujourd'hui. Trente ans écoulés t'Utre ces deux époques n'ont pas changé mon caractère. Je suis toujours le même homme, songe-creux et timide. A vingt ans ce sont là des défauts qu'on excuse ; mais quel nom leur donner à mon âge? Sa présence, comme autrefois la vôtre, me cause un embarras insurmontable ; me regarde-t-elle, je crains qu'elle ne lise dans ma pensée; le son de sa voix me trouble, et, quand je la rencontre, je me sens rougir ; j'éprouve, en un mot, ces mille émotions ravissantes et cruelles que la première vous m'a\ ez fait connaître : mais quelle différence! il y a trente ans j'avais le droit d'aimer !
Le marquis pencha la tête en poussant un soupir, et demeura un instant les yeux fixés sur le foyer, tandis que sa confidente le contemplait silencieusement, d'un air do sympathie. Quoique la décision de son propre caractère lui fit trouver un peu singulière la timidité chronique de son ancien adorateur, madame d'Épenoy devait s'intéresser aux souffrances d'un cœur dont elle avait eu les prémiccL-. Trop équitable pour lui imputer à crime un second amour quand la solennelle prescription de trente années avait passé
sur le premier, elle ne put toutefois s'empêcher d'élever uu doute sur la constance fabuleuse dont semblait se piquer M. de Morsy.
— La passion modeste et timide est trop rare pour que je ne sois pas édifiée de la vôtre, dit-elle en souriant; mais vous me ferez croire difficilement que depuis mil huit cent quatre votre cœur ne se soit pas aguerri.
— Le cœur ne s'aguerrit pas, répondit le marquis : l'émotion est son essence, et en cessant de battre il cesse d'exister. Je ne veux pas me targuer d'une vertu d'emprunt; j'ai eu dans ma vie quelques aventures galantes, mais je n'ai aimé que deux fois : et c'est trop.
— Trop d'une fois^ ou trop de deux? dit madame d'Épenoy d'un ton d'enjouement.
— Ce n'est pas le passé que je me reproche, c'est le présent.
— Ainsi donc, mon pamTe marquis, reprit la vieille dame avec une réminiscence de coquetterie, votre seconde passion vous a rendu encore plus malheureux que la première ?
— Les maux dont je me plaignais alors étaient les joies du ciel auprès de mes tourments d'aujourd'hui. J'étais jeune ; j'avais devant moi l'avenir et dans le cœur l'espérance. Mes rêves étaient présomptueux, mais non pas insensés. Entré à la fois au service de l'empereur et au vôtre, j'y marchais du même pas ardent et enthousiaste. Hélas ! mon sang a coulé, et mes larmes aussi, sans que la gloire ou l'amour les ait essuyés. Et pourtant que ne donnerais-je pas pour retrouver une seule de ces illusions déçues ! Souhait stérile ! la vie n'a qu'un printemps, et les illusions ne renaissent pas comme les fleurs. Comprenez-vous cette toiture ? aimer et vieillir !
— C'est à une femme de cinquante-cinq ans que vous demandez ça ?
— Oh ! que je vous plains, si vous avez passé par cette épreuve ! Sentir dans son âme un foyer de passion et con«
LECIEIL. S-îî
sumcr SCS forcos à l'étoiiffer de pour que quelque étincelîo ne trahisse ce volcan ridicule qui bout sous la neige, tel est le sort du vieillard qui aime, lorsque toute raison ne l'a pas abandonné; et c'est là ma vie. J'espérais du moins d'avoir réussi à cacher ma faiblesse, et, s'il faut vous croire, tout le monde l'a devinée, elle la première !
— Il n^y a pas là de quoi se désespérer. Qu'on dise dans le monde que vous êtes amoureux, que vous importe après tout? Quant à madame Gastoul, soyez sûr qu'elle vous a déjà pardonné. Mais arrivons à un point qui m'intéresse particulièrement : ce bon sujet de Louis se permet donc d'être votre rival ?
— Il était écrit que je n'échapperais à aucun genre de ridicule, répondit M. de Morsy en souriant tristement : après la sottise de tomber amoureux, il ne me manquait plus que de me trouver en rivalité avec mi jeune homme de vingt-six ans, élégant, aimable, entreprenant, bien tourné ; en un mot, aussi fait pour plaire que je le suis peu.
— C'est que Louis est tout cela ! dit madame d'Epenoy, avec un accent de satisfaction maternelle.
— J'ai de l'amitié pour votre fils, et je n'ai pas le droit de le blâmer ; mais cependant je vous avouerai que depuis trois mois il ma pris vingt fois, à sa vue, les tentations les plus tragiques.
— Voilà une confidence rassurante !
— Ne craignez rien ; quoique bien fou, je ne le suis pas assez pour provoquer un jeune homme, et lui donner ainsi le droit de se moquer de moi en se retranchant derrière le respect dû à mes cheveux gi-is. Non, Arnolphe n'attaquera pas Valère ; mais s'il peut contribuer à l'envoyer faire des conquêtes en Suède ou en Bavière, soyez siire qu'il ne s'y épargnera pas.
— Oh ! je savais bien que je pouvais compter sur vous, dit madame d'Épenoy en riant. Maintenant voulez-vous que je vous parle raison î
t:0 CSÎUVRES DE Cil. DE BERNARD.
— Eh^ madame ! je ne fais que cela du matin au soir. Je m'adresse de magnifiques sermons ; puis quand la raison a parlé, la folie agit comme devant.
— Mais enfin qui dit amour dit espérance, et puisque vous n'espérez rien...
— Non-seulement je n'espère rien, mais si, chose impossible, j'entrevoyais une chance favorable, je ne tenterais nul effort pour la saisir.
— Bah ! fit madame d'Épenoy d'un air incrédule.
— Sur mon honneur, je dis vrai ; non, je ne voudrais pas d'un succès qu'il me fallut poursuivre par d'indignes chemins. Ne sais-je pas comment se conduisent en pareil cas les hommes de mon âge, par quelles manœuvres hypocrites ils captent l'esprit d'une femme, deviennent ses confidents, ses flatteurs, ses complaisants même jusqu'à ce que, maîtres de ses secrets, ils exigent le prix de leur discrétion? Cette infamie a ses règles aussi invariables que celles du jeu d'échecs. Savez-vous ce que ferait à ma place un de ces hommes habiles dont je vous parle ? En ce moment il trouverait la partie fort belle. Loin de barrer le passnge à votre fils, il lui aplanirait tout obstacle ; et la brèche faite, il se glisserait à la suite du vainqueur. Cela se voit tous les jours ! mais l'idée seule d'un pareil triomphe me révolte. Moi, aider à la corrompre dans l'espoir de la posséder, jamais! Lors même que j'oublie mon âge, je n'échappe pas à son influence. L'attachement que m'inspire cette jeune femme participe de la tendresse d'un père autant que de la passion d'un amant. Quelques années encore et je serai tout à fait un vieillard ; peut-être alors délivré de ces folles ardeurs dont je rougis, parviendrai-je à l'aimer comme si réellement elle était ma fille. Dès à présent je la respecte en la chérissant, et son honneur m'est aussi précieux que le mien. Comprenez donc ce que je dois souffrir en la voyant si pleine d'inexpérience et d'étourderie, en butte à tous les dangers qui peuvent entourer une femme jeune et charmante ! Que Dieu veille sur clic ! Et en par-
LECLEIL. 54 7
lant ainsi, c'est pour moi que je prie ; car^ je le sens, à la chute de cet ange, je mouiTais de chagrin.
Quoique madame d'Épenoy eût le droit de trouver assez indiscrète cette allusion aux anges déchus, elle n'eut pas Tair de s'en formaliser.
— Il est impossible de déraisonner plus délicatement, dit-elle avec un accent moqueur. Ainsi donc, à l'àge^où la raison doit être enfin venue, vous aventurez votre bonheur sur une seule carte; et quelle carte! la vertu d'une femme de vingt-deux ans, fort jolie, fort aimable, partant fort courtisée, et, si je suis bien instruite, mariée à un sot.
— Sot au delà de tout ce que vous pouvez imaginer, reprit le marquis en levant au plafond un regard de courroux. 0 la brute stupide! ô l'animal de mari!... Mille pardons; mais je n'y puis penser sans colère. Il n'est pas de jour où je ne sois forcé de réparer ses sottises. A voir sa conduite, on dirait qu'il désire par-dessus toutes choses ce que ses pareils redoutent le plus d'ordinaire. Enfin, pour vous en donner une idée, voulez-vous savoir quelle est en ce moment la personne dont il est engoué, qu'il accable d'offres de service et de démonstrations d'amitié?
— Mon fils, dit sans hésiter madame d'Epenoy.
— Qui vous l'a dit?
— Cela vous étonne? reprit en riant la vieille dame. Rien de plus ordinaire cependant. Louis connaît son métier, et M. Gastoul possède les grâces de son état. Voilà tout. Revenons à ce qui vous est personnel ; je ne dirai pas que vous êtes fou puisque vous en convenez, mais je vous dirai qu'à tout prix il faut vous guérir. Tout à l'heure j'étais confesseur, maintenant je suis médecin. Répondez-moi donc avec franchise. Quelle est votre manière de vivre? quelles sont vos habitudes, vos c-ccupations?
— Je vous l'ai dit, je suis un rêveur, un oisif. Que la république triomphe, mon sort n'est pas douteux, je me vois d'avance retranché du corps social, comme membre parasite et inutile. En attendant, je jouis le plus innocemment
24 8 CElVnES DE CI!. DE BEFxN'ARD.
possible de la fortune que le hasard m*a donnée, et qu'à coup sûr je n'aurais pas eu le talent d'acquérir. Les intérêts et les passions qui remuent les autres autour de moi me laissent presque indifférent. Peu m'importe qui nous gouverne î c'est à peine si je connais le nom des ministres, et quand je lis un journal je commence par le feuilleton plus souvent que par le premier Paris. Je ne participe aux affaires de mon pays que par le paiement de mes contributions; et je ne vais pas même aux élections, tant je trouve peu d'attraits à ces luttes mesquines. Enfant, il m'a été impossible d'apprendre les mathématiques; homme, la politique m'inspire la même antipathie. Il n'y a là rien pour le cœur, rien pour l'imagination, et chez moi l'imagination et le cœur sont tout. Depuis que je sens et que je pense, je n'ai trouvé dans la vie que trois belles choses, la guerre, l'amour et la musique.
— Cesont trois belles choses, en effet, interrompit madame d'Épenoy; mais les deux premières ne conviennent qu'à la jeunesse, et la troisième ne suffit pas à remplir la vie. Maintenant nous tenons le principe du mal, c'est l'oisiveté ; le remède est tout indiqué, c'est une occupation quelconque. Faites n'importe quoi, mais faites! Entrez dans une sphère active, qui, en exigeant l'exercice des facultés de votre esprit, vous arrache à toutes ces rêveries chimériques dont vous vous nourrissez. Il ne s'agit pas de commencer un surnumérariat ; mais à tout âge on peut trouver l'emploi de son temps. Voyons : s'il vous fallait choisir une carrière, laquelle vous plairait?
— Aucune.
— Vous devez vous sentir de Taptitude pour quelque chose ? e
— Pour rien.
— Oh! vous ne me découragerez pas! Qu'est-ce que c'est que vos propriétés du Limousin?
— Des prairies, des bois, des forges en assez mauvais (jtat.
LECLEIL. 24 9
-- Mettez-les en bon état. Au lieu de les amodier exploitez-les vous-même. Rien ne chasse l'amour comme industrie.
— L'aspect d'une forge est assez pittoresque, mais c'est toujours la même chose. Au bout d'un mois, je serais mort d'ennui. D'ailleurs je ne suis pas assez pau\Te pour désirer de m'enrichir.
— Vous avez des capitaux, fondez un journal.
— Je ne suis pas assez riche pour risquer de me ruiner.
— Pas assez pauvre, pas assez riche ! Vous y mettez de îa mauvaise volonté. Eh bien! voici autre chose. Votre famille est connue depuis fort longtemps dans votre arrondissement, et personnellement vous devez y jouir d'une considération universelle. Occupez-vous sérieusement de consolider cette influence. Les gens modérés sont après tout les plus nombreux : loin de vous nuire, votre tiédeur peut vous servir en certains cas. Votre répugnance pour la politique n'est sans doute pas invincible; le premier pas fait, je suis sure que vous y prendrez goût comme les autres : aux prochaines élections, pourquoi ne vous mettriezvous pas sur les rangs?
— Eh! madame, que vous ai-je fait? demanda le mai*quis avec un accent de reproche.
— Quel mal y a-t-il à souhaiter que vous soyez député? C'est un fort bel état; on fait des lois.
— Je crois que j'aimerais encore mieux faire du fil de fer.
— Plaisanter n'est pas répondre.
— Je ne phiisante pas. Moi, qui ne puis me passer d'un homme d'all'aires pour administrer m:i fortune, comment pourrais-je songer à devenir le factotum de mes commettants?
— Il s'agit bien de vos commettants? mais je m'aperçois que vous êtes un véritable entant, et qu'il est impossible de discuter avec vous. D'ailleurs tous C( s expédients ser<iient des denii-mesui'es^ qui ne trancheraient ptis le mal par la
2 50 ŒUVRES DE Cïl. DE BERNARD.
racine. Il faut quelque chose de plus efficace, il faut un parti décisif qui apporte dans votre vie un changement complet et irrévocable^ il faut en un mot...
Madame d'Épenoy s'interrompit en voyant que le marquis saisissait avec précipitation son chapeau, qu'à son entrée dans le salon il avait posé familièrement sur un fauteuil.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle.
— Rien; continuez.
— Vous avez l'air de vouloir vous sauver. M. de Morsy sourit.
— Je prévois, dit-il, que la bombe va partir et je prends mes précautions.
— Eh bien ! oui, mauvais plaisant que vous êtes, reprit madame d'Épenoy en riant à son tour, il faut vous marier. Je vous l'ai dit cent fois; et s'il est nécessaire, je vous le répéterai mille. Pour ce que vous appelez vous-même votre folie, il n'est qu'un seul remède, c'est le mariage.
— Prenez mon ours! dit à demi-voix le vieux garçon.
— Mon cher marquis, vous êtes un insolent. Il ne s'agit pas d'un ours, mais d'une femme aimable, bien élevée, vertueuse, raisonnable, digne de vous plaire en un mot, et capable de vous rendre heureux.
M. de Morsy se leva; et prenant la main de la vieille dame, il la porta galamment à ses lèvres.
— Je sais, lui dit-il, que vous avez en portefeuille une fort intéressante collection de demoiselles à marier, et je souhaite de toute mon âme que vous trouviez pour chacune d'elles un éditeur responsable; mais...
— Ne comptez pas sur moi. C'est là ce que vous voulez dire, n'est-il pas vrai? célibataire endurci! vous aurez beau faire, il faudra bien que vous en passiez par là; mais, en attendant votre conversion, n'oubliez pas de venir me rendre compte demain de votre entretien avec Louis.
— A deux heures je serai ici, répondit en sortant M. de Morsy.
Aussitôt après son dîner, le marquis se fit conduire au
Théâtre-Français, où sa passion devait être mise à de cruelles épreuves.
On se rappelle la vanité du poëte -.emierre, qui, voyant la salle de la Comédie française à peu près vide à une représentation de la Veuve du Mo.labar, disait à ses amis : c( Société peu nombreuse, mais bien choisie ! » Cette naïve gasconnade de Tamour-propre en détresse n'eût pas trouvé à se produire le soir dont nous parlons. Les souffrances de Chatterton éclataient devant un auditoire plus nombreux encore que choisi. Du parterre aux bonnets d'évêque la salle était pleine, et les musiciens expulsés de l'orchestre avalent rengainé leur symphonie en remerciant mentalement l'auteur du drame du congé que leur donnait son succès.
Au premier rang d'une loge placée derrière la galerie, madame Gastoul se faisait remarquer par l'éclat de sa beauté et l'élégance de sa toilette. A côté d'elle on apercevait une dame d'un âge mijr, d'une laideur honnête et d'un maintien convenable; une de ces figures d'acconipagnement que s'associent volontiers les jolies femmes, sachant bien qu'elles n'ont rien à redouter du contraste. Dans le fond de la loge M. de Morsy était assis près de M. Gastoul. Tandis que le mari débonnaire au lieu d'écouter la comôdie par où commençait le spectacle, contait pour la vingtième fois à son voisin les soucis que lui causait la manie de la députation, l'amoureux de cinquante ans couvait des yeux madame Gastoul ; et comme, pour qu'il vît sa figure, il eût fallu qu'elle tournât la tête, ce qu'elle évitait de faire, il étudiait ses moindres gestes, ses mouvements les plus fugitifs, avec l'anxiété soupçonneuse qui abaisse les jaloux au niveau des espions.
Soit que, devinant instinctivement cette surveillance, elle
Î52 G2UVRES DE Cn. DE BERNARD.
s'en trouvât offensée; soit qu'une autre préoccupation altérât la sérénité de son humeur, la jeune femme semblait éprouver un malaise qu'elle ne parvenait qu'incomplètement à dissimuler. Son visage, il est vrai, conservait lïmpassibilité qui dans le monde est d'étiquette pour les femmes, lors même qu'elles sont secrètement émues; mais le frémissement de ses boucles d'oreilles et la manière dont ses doigts martelaient l'appui de la loge, comme si c'eût été le clavier d'un piano, trahissaient une irritation nerveuse, suffisante pour justifier l'inquiétude du marquis.
Au moment où finit la première pièce, madame Gastoul, irrésolue jusqu'alors, reprit brusquement son parti.
— N'aviez-vous pas envie de parler à M. Barrot? dit-elle on se tournant vers son mari.
— Sans doute, répondit celui-ci ; mais il n'était pas à la lihambre.
— Je viens de l'apercevoir au balcon.
— Où çà? s'écria le candidat électoral, qui se pencha vivement par-dessus la tête de sa femme.
— Il est sorti quand le rideau est tombé ; mais c'est bien lui, j'ai reconnu son front monumental.
M. Gastoul décrocha son chapeau de la patère où il l'avait suspendu, et ouvrit avec empressement la porte de la loge.
— Venez, marquis, dit-il en s' élançant dans le corridor, nous le trouverons sans doute au foyer.
Si insignifiantes qu'elles parussent , les paroles de la joune femme avaient éveillé la défiance de M. de Morsy.
— Madame s'est peut-être trompée, dit-il sans quitter ^ place; d'ailleurs vous n'avez pas besoin de moi.
— Si fait, pardieu ! reprit M. Gastoul; vous êtes un des personnages les plus considérables de notre arrondissement, et votre appui peut m'être fort utile. Que dianire ! je connais votre obligeance. Vous n'êtes pas homme à me refuser un coup d'épaule dont j'ai besoin.
Joignant l'éloquence du geste à celle de la parole, d'une main il prit le marquis par le bras, de l'autre lui présenta
LECUEIL. 255
son chapeau, et, bon gré mal gré, le tira hors de la loge.
Débarrassée des fâcheux qui la gênaient, madame Gastoul, sans perdre un instant^ porta la main à ses cheveux et lança un regard expressif vers le coin de l'orchestre où était posté Louis d'Épenoy. Quoiqu'il eût reçu du mari luimême ses entrées ofticielles dans la loge, celui-ci attendait ce signal ; car la stricte observation de la consigne est de rigueur pour les amoureux comme pour les soldats. Un instant après il était assis à la place que venait de quitter à contre-cœur M. de Morsy. Quelques lieux communs furent échangés entre les deux femmes et le jeune homme. Tout en plaçant dans la conversation sa quote-part de phrases banales, ce dernier se tenait aux aguets, pensant bien qu'on ne l'avait pas fait monter sans motif. Son espoir ne tarda pas à se réaliser.
— Regardez donc quelle charmante personne vient d'entrer à Tavant-scène de droite ! dit tout à coup la jeune femme.
La vieille dame braqua sa lorgnette dans la direction indiquée; aussitôt madame Gastoul passa derrière le dossier de sa chaise une main furtive, qui, après avoir effleuré celle de Louis, y glissa un billet avec une émotion facile à comprendre : c'était le premier.
Cette fois d'Épenoy n'attendit pas le regard qui lui prescrivait ordinairement de mettre fin à ses visites. Il se leva sans songer à préparer sa sortie, et prit congé des deux femmes avec une précipitation dont ne pouvait guère s'offenser celle qui en était la cause. Sans perdre du temps à chercher un lieu plus propice, il s'arrêta dans le corridor, près du premier quinquet, et déploya en toute hâte la bienheureuse lettre qu'il avait sollicitée en vain si longtemps. En la lisant il devint soucieux; ses sourcils se froncèrent, et une exclamation de dépit s'échappa de ses lèvres.
*- Au diable les vieilles filles t
— Vous êtes tragique, ce soir, répondit une voix qu'il ne reconnut pas, tant elle était altérée. t
* D'Épenoy leva la tête et aperçut devant lui M. de Morsy, dont les joues étaient couvertes d'une pâleur mortelle. Contrarié de cette rencontre, il plia le billet, sur lequel le marquis fixait des yeux étincelants, et le cacha dans la poche de son gilet.
— Je vous demande pardon de ne pas m'arrêter, lui dit-il; je suis obligé de sortir.
Il s'éloigna aussitôt ; mais au lieu de quitter le théâtre, il entra dens le foyer, et commença de s'y promener d'un air si pensif que son meilleur ami eût craint d'être indiscret en l'abordant. Toutefois cette préoccupation eût paru de la gaieté auprès du sombre abattement qu'exprimait au même instant la physionomie du marquis.
— Elle lui écrit ! s'était dit ce dernier en voyant s'éloi- ^er son rival.
A cette pensée désespérante il ne put retenir un gémissement étouffé, qui attira près de lui une des ou\Teuses.
— Monsieur, est-ce que vous êtes malade? den^nda charitablement la bonne femme, vous êtes pâle que ça tait peur!
Le marquis se déroba brusquement à cette compassion importune, et, après avoir erré un instant par les corridors, il finit par entrer à son tour dans le loyer, où la foule affluait entre les deux pièces. Une des premières figures qu'il aperçut fut celle de d'Épenoy, qui continuait sa promenade sans faire attention à personne. A cette vue, il fi'aiTêta, incertain de ce qu'il voulait faire, et près de succomber k l'une des plus violentes tentations qu'il eût éprouvées de sa vie. Subitement rajeuni de vingt années^ et torturé par une atroce jalousie, M. de Morsy roula pendant un instant dans son esprit l'absurdité suivante :
— Si j'allais lui arracher cette lettre ?
A mesure que son cervei.u fermentait, des gouttes de sueur lui humectaient le front. Par un mouvement machi-
nal il voulut prendre son foulard pour les essuyer : incident inattendu ! il rencontra dans sa poche une main étrangère qui, se sentant saisie à l'improviste, essaya de fuir, mais en vain. Le marquis, soudainement arraché à ses pensées orageuses, fit un brusque demi-tour sans lâcher prise, et se trouva en face d'un jeune homme proprement vêtu et porteur d'une physionomie ingénue. Après avoir tenté un nouvel effort pour recouvrer sa liberté, cet agréable voleur reconnut sans doute la supériorité du poignet qui maîtrisait le sien ; car, cessant aussitôt de se débattre, il leva sur le marquis un regard suppliant :
— Au nom du ciel, mon cher monsieur, ne me perdez pas, lui dit-il tout bas d'une voix sanglotante, ayez compassion d'un malheureux père de famille sans ouvrage, cinq enfants à nourrir ! rien mangé depuis deux jours !
Quoique la jeunesse du drôle et l'embonpoint enluminé de son visage ôtassent toute vraisemblance à son jeûne ainsi qu'à sa paternité, M. de Morsy, au lieu de faire appeler un sergent de ville, attira son prisonnier dans l'embrasure d'une fenêtre où ils étaient moins exposés à être écoutes :
— Quand on fait un pareil métier, lui dit-il à demi-voix, il faut être adroit, et tu ne l'es guère.
— Le plus malin peut être pris, répondit le voleur un peu rassuré, mais blessé dans son amour-propre; si vous êtes juste, vous conviendrez que vous avez porté la main à votre poche par hasard, et non parce que vous y avez senti quelque chose.
— Eh bien! puisque tu as si bonne opinion de ton adresse, j'ai envie de la mettre à l'épreuve.
Le voleur contempla le vieillard d'un air ébahi , et fut tenté de le prendre pour un confrère d'une hiérarcliie supérieure.
— Qu'est-ce que je risque, pensa-t-il, puisque je suis pincé, il ne peut rien m' arriver de pis.
:— Au lieu de filouter des foulards, veux-tu gagner dix
louis? continua le mai^quis en le regardant fixement.
— Cette question ! répondit le jeune industriel les yeux de plus en plus écarquillés; où est l'ouvrage?
— Vois-tu ce jeune homme en redingote noire et en gilet de cachemire, qui se promène seul, celui qui a une épingle d'émeraude à sa cravate?
— Le blond à moustaches ?
— Oui. Il a dans la poche droite de son gilet un billet.
— De banque ? interrompit le voleur, dont les narines se dilatèrent comme celles d'un chien qui tombe en arrêt.
— Eh non ! une lettre. D'ailleurs tu verras bien. C'est cette lettre qu'il me faut. Empare-t-en et me l'apporte, les dix louis sont à toi.
— Ça va, préparez les jaunets.
Sans autre explication le filou se mit à l'œmTe. Une minute après il se promenait côte à côte avec d'Épenoy, épiant un moment favorable qui ne tarda pas à se présenter. La sonnette du foyer ayant annoncé le lever du rideau, la plupart des promeneurs se dirigèrent simultanément vers la porte, et, comme il arrive toujours en pareil cas, cette sortie générale occasionna un instant de presse et de confusion dont sut profiter le tireur de foulards. M. de Morsy, qui était resté près de la fenêtre où il attendait avec anxiété le résultat de ce coup de main, vit bientôt reparaître, leste et glorieux, l'agent étrange offert par le hasard à sa jalousie.
— Voilà le poulet, dit celui-ci ; où sont les oiseaux?
Le marquis entr'ouvrit à la hâte le billet, dont il reconnut récriture d'un seul coup d'œil; glissant alors les dix pièces d'or dans la main de son émissaire, il le congédia d'un geste.
— Suffit et motus, dit le voleur en empochant l'argent. A ces mots il s'esquiva très-satisfait de sa soirée : car, outre les deux cents francs du marquis, il venait de trouver dans la poche de d'Épenoy une fort jolie montre tellement adhérente au billet, qu'il n'avait pu se résoudre à les séparer.
L'eCUEIL. 25T
Au moment où le voleur sortait du foyer par une porte, le volé y rentrait par une autre.
— Où courez-vous ainsi tout effaré ? lui demanda le marquis en l'arrêtant au passage.
— Après un brigand qui vient de me voler ma montre, répondit dÉpenoy d'une voix entrecoupée. Je le reconnaîtrais entre mille : un rougeaud en redingote brune. Vous ne l'avez pas vu ?
Sans attendre la réponse de M. de Morsy, le jeune homme reprit sa course, descendit d'un trait jusqu'au vestibule et donna l'éveil aux agents de la police. Peine perdue ! le filou avait disparu.
— Le vol de ma montre est une bagatelle, se dit alors Louis les poings serrés de fureur ; mais sa lettre ! Le gi'edin l'aura prise pour un billet de banque !
Les passions sont peu scrupuleuses, la jalousie moins que toute autre. Au tigre atl'amé tout chemin est bon pour atteindre sa proie, au jaloux soupçonneux tout expédient semble légitime pour éclaircir ses doutes : témoin la cachette où Néron espionne Britannicus; témoin le billet de Nérestan intercepté par Orosmane ; enfin, s'il nous est permis de rapprocher de si hauts personnages un des acteurs de cette frivole esquisse, témoin le marché conclu par M. de Morsy avec un voleur de profession.
Grâce à cette étrange transaction, le marquis se trouvait maître d'un secret qu'il n'avait pu qu'effleurer jusqu'alors, malgré l'activité de sa surveillance. Le cœur dune femme est trop profond pour que l'observation la plus clairvoyante en puisse sonder tous les replis, et ce n'est qu'en s'ouvrant de lui-même qu'il laisse échapper son dernier mot. Chose déjà certaine aux yeux du vieillard, madame Gastoul marchait depuis trois mois sur ces sables mouvants qui ne rendent plus leur victime une fois qu'ils l'ont saisie; mais jusqu'à quel point était-elle engagée dans cette arène impitoyable? il l'ignorait encore : et c'est ce qu'elle-même allait lui apprendre. En ce moment décisif, M. de Morsy
sentit chanceler son courage. Au bord de la vérité il s'arrêta comme devant un précipice. Au lieu de lire sur-lechamp le billet, ainsi qu'il y était résolu quelques minutes auparavant, il le garda convulsivement serré dans sa main. Le cœur rongé d'angoisse, il lui eût été impossible de rentrer dans la loge et de se retrouver assis près de madame Gastoul; il sortit donc du théâtre, ne sachant où il allait, et marcha longtemps au hasard dans les rues, insensible à une pluie fme et glaciale, sourd aux cris des cochers et se heurtant aux passants qu'il regardait sans les voir. A près de minuit il finit par se retrouver dans son appartement, ignorant comment il y était arrivé. Là, son vertige s'étant dissipé peu à peu, il se débarrassa de son valet de chambre, qui, en le voyant rentrer par un temps atïreux, à pied et en désordre, avait décidé mentalement que la raison de son maître était en train de déménager.
Le marquis, resté seul, demeura quelque temps assis, l'œil morne et le front penché sur la poitrine. Enfin, par un de ces violents sursauts qui signalent le réveil de l'énergie, il se redressa sur son fauteuil, déploya d'un main ferme la lettre dont le contact seul semblait avoir brisé les ressorts de son âme, et lut sans s'arrêter les lignes suivantes :
c Depuis hier j'éprouve une inquiétude inexprimable et vous en êtes cause. Jugez si j'ai raison de m'alarmer! Hier, sachant que j.e vous rencontrerais à cette odieuse soirée de l'hôtel C... et cédant, après tant de refus, à je ne sais quel mauvais génie, je vous avais écrit. C'était une première faute, et le châtiment ne s'est pas fait attendre. Comme je n'ai aucun usage de ces folies, je ne savais où cacher mon billet; à la fin j'ai imaginé de le mettre dans un de mes gants. Imprudence horrible ! pourvu qu'elle ne soit pas irréparable... Vous vous rappelez que je me suis évanouie; en reprenant connaissance, je me suis trouvée dans un petit salon avec trois ou quatre femmes fort charitables en apparence. Ma première pensée a été pour mon billet. Je regarde mes mainS; elles étaient nues. Je cherche mes
L'lCUEIL. 269
gants et les aperçois sur le divan où Ton m*avait placée ; je m'en empare, on m'avait prévenue : le billet n'y était plus. Près de retomber en faiblesse,, je regarde les femmes qui m'entourent. Deux d'entre elles me semblent de bonnes personnes inoffensives ; mais la troisième ! Vous allez comprendre ma terreur quand vous saurez que dans la troisième je reconnais ma béte noire, mon cauchemar, mon ennemie acharnée, la favorite de votre mère, qui, depuis dix ans au moins, n'a pas pu parvenir à la marier, mademoiselle du Boissier, en un mot, puisqu'il faut la nommer. A l'affreux sourire qui errait sur sa vilaine bouche, je compris tout. C'est elle qui m'a dégantée, sous prétexte de me secourir; c'est elle qui m'a pris mon billet; c'est elle qui tient maintenant ma réputation à sa merci, et de qui j'ai tout à redouter : car elle me déteste. Pourquoi? Je vais vous le dire :
« Il y a plusieurs années cette méchante vieille fille s'était mis en tête d'épouser mon mari. Elle ne me pardonne pas un échec dont je suis pourtant fort innocente. Voilà le principal motif de sa haine. De plus je n'ai guère que vingt ans, et elle en a quarante ; on me trouve passable, et elle paraît ridicule; j'ai une voiture, et elle va en omnibus; au bal je ne manque pas de danseurs, et on lui voit faire tapisserie invariablement; enfin, sans vous compter, plus d'un homme aimable a cherché à me plaire, et elle ne peut pas même parvenir à trouver un mari ! Vous comprenez qu'elle doit m'abhorrer; ainsi fait-elle de toute son âme. Hier, si au lieu d'eau de fleur d'oranger elle avait pu verser du poison dans mon verre, elle l'aurait fait, je n'en doute pas. Faute de mieux elle m'a volée, et cela me tourmente davantage ; car le poison ne fait que tuer, mais la calomnie déshonore.
« Que pouvait-il y avoir dans ce malheureux billet ? Je ne me le rappelle pas exactement. Sans doute des choses peu gracieuses, cai' vous me persécutez si cruellement que mon style a dû se ressentir de ma mauvaise humeur. Mais
2 GO (XUVnES DE CH. DE BERNARD.
VOUS n^ignorez pas combien il est facile de donner un sens coupable aux phrases les plus innocentes. Tout devient crime entre les mains d'un ennemi, et mademoiselle du Boissier est mon ennemie , je vous le répète ; ennemie jurée, mortelle, implacable! C'est vous dire que le billet qui vous était destiné ne peut pas rester en son pouvoir. A tout prix il faut le lui reprendre ; et quel autre que vous puis-je charger de ce soin ? Songez qu'il n'y a pas une minute à perdre. D'un instant à l'autre la vipère peut distiller son venin, et tant que j'aurai cette crainte je ne vivrai pas.
a P. S. Je voulais vous remettre cette lettre ce matin aux Tuileries, et d'avance je la tenais dans mon manchon; mais la présence de l'espion m'en a empêchée. »
En achevant la lecture de ce billet, le marquis, quelque maltraité qu'il tut dans le post-scviptum, respira plus facilement. Lorsqu'on souffre, le moindre allégement dispose à la résignation; et l'homme qui a redouté un désastre complet trouve aisément du courage pom' supporter un demi-malheur.
— Elle peut encore être sauvée ! s'écria-t-il avec ferveur; et c'est moi qui la sauverai d'elle-même et des autres.
Il est inutile de dire que par ces mots, les autres, le marquis sous-entendait M. d'Épenoy et mademoiselle du Boissier.
— Non, rien n'est désespéré, mais le danger est sérieux, reprit-il après un instant de réflexion; d'un côté les prétentions impertinentes de ce fat, de l'autre la haine envieuse de cette vieille fille... Il y a là de quoi mettre en lambeaux dix réputations. Jusqu'à présent j'ai défendu le terrain pied à pied contre un seul adversaire ; maintenant c'est entre deux feux qu'il faut combattre. N'importe; au moment où elle a besoin d'un ami véritable, mon dévouement ne lui fera pas défaut.
M. de Morsy passa une partie de la nuit à combiner un l>lan de défense approprié à la situation périlleuse où se
LECUEIL. 261
trouvait engagée la femme qu'il aimait. Quoique la loyauté de son caractère lui fit prétérer en toutes choses la ligne la plus droite, il comprit qu'en cette circonstance la dissimulation était utile, l'adresse indispensable et la ruse légitime.
Le lendemain, longtemps avant que deux heures fussent sonnées, le marquis se présenta chez madame d'Épenoy.
— Eh bien ! où en sommes-nous ? lui demanda d'un air empressé la vieille dame ; l'enfant prodigue est-il mis à la raison ?
— Je ne l'ai aperçu hier au soir qu'un instant, répondit M. de Morsy, et il ne m'a pas été possible de lui parler de notre affaire. En ce moment c'est de moi, et non de lui que je viens vous entretenir.
— Quel air de componction ! reprit en riant madame d'Épenoy ; la grâce matrimoniale vous aurait-elle touché depuis hier ?
— J'en ai peur, répondit le marquis d'un ton grave.
— Bah ! vraiment ! Mais, non, cela n'est pas possible ; vous voulez vous amuser à mes dépens
— Je parle sérieusement.
— Quoi ! tout de bon ? vous songeriez à abjurer vos hérésies de célibataire?
— Je ne vous dis pas que j'y suis décidé.
— Asseyez-vous bien vite et contez-moi tout ça, repartit madame d'Épenoy avec une vivacité où éclatait l'intérêt que lui inspirait une ouvertm^e si imprévue.
— Vous avez pu remarquer, dit M. de Morsy, que la folie dont je vous ai fait l'aveu ne va pas jusqu'à l'aveuglement. Je ne m'abuse point sur le ridicule de ma passion, et plus d'une fois j'ai songé à m'en affranchir par quelque résolution violente. Vos conseils, hier, ont donc trouvé le terrain mieux préparé que je n'ai voulu en convenir. Toute la nuit j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit de la nécessité d'introduire dans ma vie un changement absolu qui substitue à de creuses chimères un intérêt substantiel
et positif. En thèse générale,. vous avez raison ; il n*y a que le mariage qui puisse produire un pareil résultat.
— Dans le cas particulier, j'ai cent fois plus raison encore. Songez que je vous connais comme si vous étiez mon frère. S'il est un homme destiné à faire un mari excellent, parfait, heiu-eux, enfin un mari modèle, c'est vous, à coup sûr.
— Je souhaite que la prophétie se réalise, si un jour je me marie.
— Si ! Pas de si. Vous vous mariez ; c'est entendu, c'est décidé : Il n'y a plus à en revenir. Quand? Le plus tôt possible. Avec qui ? Ceci me regarde, à moins que vous n'ayez déjà un parti en vue ; ce qui ne peut être : car je ne pense pas que vous vouliez faire à votre vieille amie l'affront de confier à une autre une mission si importante et si délicate. Si je fais ainsi valoir mes droits, poursuivit en souriant madame dÉpenoy, c'est de peur que vous ne tombiez en de mauvaises mains; car aujourd'hui tout le monde se mêle de mariage : le clergé surtout, me joue des tours abominables. L'autre jour encore, ces messieurs du collège de Juilly ne m'ont-ils pas soufflé un parti de 400.000 fr., que je convoitais pour un de mes ne^ eux ! Bientôt il n'y aura plus d'héritières que pour leurs élèves. Mais, à votre égard je puis être tranquille, n'est-ce pas ? Vous me serez fidèle ? Songez qu'une défection nous brouillerait à mort.
— Je vous promets, dit le marquis en souriant à son tour, que, si je prends femme, ce ne sera que de votre main.
— C'est parler comme un dieu, reprit la vieille dame dont le visage brillait de satisfaction. Voyons, battons le fer pendant qu'il est chaud. Que diriez-vous d'une veuve aimable, jolie, spirituelle?..
- • — Non, pas de veuve, fit le marquis ; ce serait m'exposer à des comparaisons qu'un homme de mon âge doit toujours éviter.
— Voilà une modestie aussi rare qu'excessive.
L'ECIEIL. 263
— Ce n*est que de la prudence.
— En tout cas, votre sentiment est louable, et je ne puis que l'approuver. Vous trouverez peut-être aussi qu'une trop jeune fille...
— Ce serait pis.
— Vous êtes la raison même.
— Du moins, je sais me rendre justice. Si j'étais décidé à me marier, je voudrais que l'âge de ma future et le mien n'offrissent pas une disproportion choquante. J'ai cinquante-deux ans, et il me semble qu'une femme de trentecinq à quarante...
— Mais c'est miraculeux! interrompit madame d'Épenoy de plus en plus rayonnante ; on dirait que nous nous soyons donné le mot, et vous exprimez ma propre pensée. Oui, mon cher marquis, une femme de trente-cinq à quarante ans, voilà ce qu'il vous faut. Dans cette catégorie j'ai des partis de choix. Nous disons de trente-cinq à quarante. II y a d'abord mademoiselle de Cléricourt, excellente famille de Bourgogne alliée jadis aux Vergy et aux Beauffremont, charmante personne d'ailleurs, éducation accomplie, piété solide...
— Permettez-moi de vous interrompre, dit le marquis ; je crois fermement aux perfections de mademoiselle de Cléricourt, mais parmi les demoiselles de votre connaissance il en est une autre à qui j'avais pensé.
— Le choix est déjà fait ! et moi qui m'évertue à chercher ! Expliquez-vous donc, diplomate que vous êtes. De qui parlez-vous ?
— D'une personne que j'ai rencontrée assez souvent dans le monde, ici même une ou deux fois, et qui, si j'en crois les apparences, est fort avant dans vos bonnes grâces.
— Enfin elle s'appelle...
— Mademoiselle du Buissier.
De tous les noms qui pouvaient sortir de la bouche du marquis, celui-là était le plus inattendu. Madame d'Epenoy resta muette un instant comme si elle eut refusé d*cn
croire ses oreilles ; en toute autre occasion elle eût accueilli avec ravissement Taubaine matrimoniale échue à sa protégée; mais son amitié véritable pour M. de Morsy troubla, malgré elle^ sa satisfaction ; soudainement elle se sentit atteinte de ce scrupule auquel obéissent certains marchands lorsqu'ils refusent de vendre à une de leurs pratiques quelque objet dune qualité douteuse qu'ils réservent pour les acheteurs de passage.
— Mademoiselle du Boissier a certainement beaucoup de mérite^ dit-elle avec hésitation; mais elle a peu de fortune.
— Je suis riche, répondit le marquis.
— On ne peut pas dire qu'elle est jolie.
— Ce n'est pas un mariage d'amour.
— Son caractère est excellent, mais il n'est pas toujours très-égal.
— Tant mieux; «l'ennui naquit un jour de l'uniformité. »
— Elle tient beaucoup à ses idées.
— Moi, pas du tout aux miennes; ainsi nous serons facilement d'accord.
— C'est un coup de désespoir, pensa madame d'Épenoy ; son amour pour cette jeune femme lui a décidément dérangé l'esprit. En conscience, je n'aurais pas osé lui proposer un pareil mariage; mais, puisqu'il est le premier à m'en parler, pourquoi y mettrais-je obstacle plus longtemps? Marquise et soixante mille li\Tes de rente ! il y a de quoi faue perdre la tête à cette pau\Te Alphonsine.
— Ah çà! n'est-ce point une plaisanterie? dit-elle tout haut avec une sorte de défiance; vous épouseriez mademoiselle du Boissier !
— Probablement non, si on me laisse le temps de réfléchir. Depuis hier j'éprouve un étourdissement fiévreux qui, à défaut de détermination réelle, me rend capable de tout. Pour briser une chaîne ridicule il n'est rien que je ne fasse en ce moment; mais demain peut-être...
— Demain vous dînez ici, interrompit précipitamment la vieille dame; mademoiselle du Boissier y sera.
l'ÉCLEIL. 26»
— Pourquoi pas aujourd hui?dit le marquis, en souriant de la vivacité de son ancienne amie.
— Aujourd'hui je passe la soirée dehors.
— De six à neuf heures vous êtes libre; c'est plus de temps qu'il n'en faut pour une entrevue de cette nature. Si je vous presse ainsi, c'est que je me connais. Demain je me réveillerai peut-être célibataire entêté comme devant, liez-moi donc les mains^ si vous avez réellement envie de me marier.
— Vous avez raison, dit madame d'Épenoy, en se levant avec une prestesse qui attira un nouveau sourire sur les lèvTes du marquis ; si je vous laisse un moyen de vous dédire, vous me glisserez entre les doigts, et je ne m'en consolerais pas.
En parlant elle tira le cordon d'une sonnette dont le bruit fit aussitôt accourir le domestique.
— Allez chercher une voiture, lui dit-elle, et prévenez Justine que M. le marquis dîne ici. — Je coiu-s chez mademoiselle du Bûissier, reprit-elle quand le laquais fut sorti; quelque engagement qu'elle puisse avoir, comptez que nous l'aurons à dîner. A six heures donc, et d'ici là que le ciel vous maintienne dans vos sages dispositions!
Une demi-heure après avoir quitté M. de Morsy, madame d'Épenoy fit une entrée, que l'on pourrait à bon droit nommer triomphale, danslappartement qu'occupait sa protégée à l'entrée de la rue Bellechasse.
Orpheline depuis longtemps, mademoiselle du Boissier vivait seule ; car autant elle était disposée à sacrifier sa liberté au mariage, autant elle éprouvait d'aversion pour la tutelle de sa famille. Son âge, d'ailleurs, légitimait cette indépendance; et, quoique bien médiocre, sa fortune y
tlGG G513VRES DE CH. DE BERNARD.
suffisait. Par un de ces prodiges d'administration qu'il n'est donné qu'aux femmes d'acconij lir, avec moins de quatre mille francs de revenu elle trouvait moyen d'être convenablement logée, et d'aller dans le monde à peu près tous les soirs. Sa maison, il est vrai, se composait d'une servante unique, femme de chambre et cuisinière à la fois, groom au besoin; mais le service qu'elle tirait de cette créature était fabuleux et rendait tout aide superflu. Nous devons avouer encore que sa table n'eût pas réjoui l'œil d'un gourmand; mais ne sait-on pas que la Providence, qui doime aux petits des oiseaux lem^ pàtm'e, émiette la coquetterie aux femmes et n'a besoin que d'un miroir pour les rassasier? Jeune, jolie et mise avec élégance, on a toujoiu^s bien dîné ; et, malgré l'humilité qu'elle affectait parfois, il est probable que mademoiselle Alphonsine se croyait tout cela. Au moment où madame d'Épenoy entra chez sa protégée, celle-ci était debout devant la cheminée d'un petit salon où elle se tenait d'ordinaire, et qui formait la princi^ pale pièce de l'appartement. Les coudes appuyés sur la housse de velours vert qui recouvrait la tablette de marbre, elle contemplait dans la glace son peu gracieux visage, avec qui elle se trouvait en dialogue réglé, moyennant le soin qu'elle prenait de faire elle-même les interrogations et les réponses. Sans s'en apercevoir, mademoiselle du Boissier avait contracté l'habitude des monologues, sorte de tic parlé auquel deviennent aisément sujets les gens qui sont souvent seuls. Dans ces conversations idéales, elle cherchait tout naturellement un dédommagement aux petites vexations qu'il lui fallait subir dans la vie réelîe; ainsi, elle s'adressait des compliments, elle s'invitait à danser, elle se murmurait de tendres aveux, elle se demandait en mariage. L'interlocuteur imaginaire chargé de ce galant office était invariablement un beau jeune homme, brun et pâle, grand et svelte, mélancolique et audacieux, riche à millions, noble comme le roi, titré vicomte pour le moins, et à trente ans colonel de cavalerie ; en un mot, le chimérique
LTCLEIL. 2C7
phénix auquel tant de filles majeures sacrifient en secret. Ce jour là, le soliloque de mademoiselle Alphonsine était fort animé. Les deux personnages dont il était alternativement l'interprète jouaient leur rôle en conscience; le vicomte était pressant et passionné, la demoiselle à marier réservée mais émue.
— Oh ! je vous en supplie, disait le premier, un mot, un seul mot, qui me dise que ma hardiesse ne vous a pas offensée?— Que me demandez-vous? répondait avec une pudique minauderie mademoiselle Alphonsine parlant pour son propre compte. — Le droit d'espérer! — Vos vues sont honorables, je n'en doute pas. — Pourrait-on en avoir d'autres près d'une femme telle que vous? oui, c'est votre main que je sollicite en même temps que votre cœur; seriez-vous assez cruelle pour me la refuser? — Monsieur le vicomte... — Qui vous retient? un autre peut-être ?... — Ah! croyez que jamais!... — Eh bien! alors, pourquoi refuser de combler mes vœux? n'êtes-vous pas libre? — Sans doute je suis maîtresse absolue de mes actions, et je n'en dois compte à personne ; mais le mariage est une chose si grave, que je tremble à sa seule pensée : et puis, vousmême, êtes-vous sûr de ne pas vous abuser? vous m'aimez maintenant... du moins vous le dites... — Oh! oui, je vous aime! — Mais, dans quelque temps... si vous m'épousiez... m'aimeriez-vous encore ? — Oh ! toujours ! toujours ! je le jure à vos pieds! — Que faites-vous, vicomte? levez-vous; je le veux, je vous en supplie, si quelqu'un venait!. ..Ah! mon Dieu, on ouvre la porte...
La porte s'ouvrait en effet avec fracas. A la vue de madame dEpenoy, mademoiselle Alphonsine fit un soubresaut, comme si elle eût été réellement surprise en tête-à-tête avec le plus compromettant des vicomtes; et ses rêveries matrimoniales s'envolèrent plus elfarouchées qu'une compagnie de perdrix qu'a troublée dans ses ébats le feu d'un chasseur.
— Comment ! près de quatre heures et pas encore ha-
billée ! s'écria dès l'entrée la vieille'dame; à quoi donc pensez-vous? Il est bien question de se regarder à la glace ! allons, écoutez-moi : vous admirerez vos grâces un autre jour. Enfin je crois que nous sommes désensorcelées. Un parti magnifique, soixante mille livres de rente, un château dans un pays superbe, maison à Paris; et puis, marquise : MARQUISE ! mon entant. C'est si beau que j'ai peine à y croire. Mais remuez-vous donc au lieu de rester là comme une statue ! Habillez-vous bien vite, et tâchez de vous faire belle. Vous savez que nous dînons à six heures.
Madame d'Épenoy eût pu continuer longtemps de la sorte sans être interrompue par sa protégée : celle-ci écoutait, il est vrai, l'œil fixe et la bouche béante; mais elle n'avait pas l'air de comprendre que ces termes magiques, château, marquise, soixante mille livres de rente, fussent à son adresse.
— Ètes-vous sourde et muette? reprit la vieille dame impatientée de ce silence; n'entendez-vous pas ce que je vous dis? Nous avons un mari.
A ce mot cabalistique, mademoiselle Alphonsine changea de couleur; et, prise d'une sorte de défaillance, elle s'assit sans prononcer une syllabe.
Madame d'Épenoy, cette fois, pardonna ce mutisme obstiné ; car elle devina qu'il n'avait d'autre cause que l'excès de la surprise et du ravissement. Pour donner à sa cliente le temps de se remettre, elle lui raconta en détail l'entretien qu'elle venait d'avoir avec le marquis. En apprenant que M. de Morsy semblait décidé à l'épouser, mademoiselle du Boissier, au lieu de réitérer l'anathème dont elle avait, la veille encore, frappé les hommes de cinquante ans, leva au ciel un regard attendri ; puis, saisie d'un transport soudain, elle se leva d'un bond, et commença, de la cheminée à la porte et de la porte à la fenêtre, une sorte d'évolutions contradictoires, comme font, dit-on, les gens piqués de la tarentule. •
— Ah, mon Dieu ! je ne sais cela qu'au momeii ! s'écria-
TECUEIL. 2G0
t-elle enfin. Et moi qui voulais prendre un bain ce matin! Croyez-vous que j'aurais encore le temps?
— Un bain! devenez-vous folle? dit madame d'Épenoy en partant d'un éclat de rire.
— Vous ne voyez donc pas comme aujourd'hui j'ai le teint échauffé. Ces contrariétés-là ne sont faites que pour moi!
— Je vous assm'e que vous avez voire teint de tous les jours.
Sans soupçonner le sarcasme enfermé dans cette réponse, mademoiselle du Boissier se posa devant la glace et se mit à examiner avec anxiété les coquelicots épanouis sur son visage.
— Aux lumières ça passera pour de la fraîcheur, reprit la vieille dame d'un air de bonhomie.
— Vous me rassurez un peu; et puis, n'est-ce pas M. de Morsy qui disait un jour chez vous qu'il ne comprenait pas l'engouement de certains hommes pour les femmes pâles?
— Ce doit être lui. Allons, du calme. Plus vous vous tracassez, et plus le sang vous monte à la tête. Un peu plus pâle ou un peu plus rouge, ce n'est pas la chose essentielle. Tâchez d'être simple, raisonnable, naturelle. M. de Morsy n'est pas un héros de roman, et vous n'êtes pas une jeune première : ainsi donc, pour lui plaire, comptez moins sur la puissance de vos beaux yeux que sur l'agrément de votre esprit ; surtout efforcez-vous de lui donner une idée avantageuse de votre caractère.
— Mais, madame, dit mademoiselle du Boissier frappée d'une appréliension soudaine, dans le monde chacun dit que M. de Morsy est amoureux de cette femme dont nous parlions hier?
— ÏU'esten effet; n..ais qu'importe? repartit froidement madame d'Épenoy . Je ne suppose pas que vous ayez la prétention de posséder les prémices de son cœur. C'est précisément parce qu'il lime une femme, avec laquelle il ne
peut se marier, qu'il s'est décidé, fort sagement, à en épou ser une autre qu'il aimera plus tard. A propos de madame Gastoul, achevez votre histoire : vous lui ôtiez ses gants. . .
— Savez-vcusce qu'il y avait dans ses gants? dit mademoiselle Alphonsine d'un air de vertueuse indignation. Un billet doux ! oui, un billet doux !
— Toutes les jolies femmes sont exposées à loger un pareil hùte, reprit la vieille dame avec un indulgent sourire ; mais elle aurait dû choisir une meilleure cachette.
— Un billet d'elle, madame, écrit à un homme !
— A qui voulez-vous qu'il fût écrit? Et qu'est-ce que cela prouve ? de l'étourderie et de l'inexpérience ; rien de plus. Une femme qui a de l'usage n'écrit pas. Mais laissons madame Gastoul et ses correspondances, qui ne nous regardent point. Occupons-nous de notre affaire. M. de Morsy sera chez moi à six heures. Venez-y plus tôt. L'entrée en scène est importante ; et malgré l'habitude que vous devez avoir, vous laissez encore un peu à désirer : il vaut donc mieux que vous arriviez la première.
A rheure fixée, les deux convives de madame d'Épenoy rivalisèrent d'exactitude. A peine mademoiselle Alphonsine était-elle assise dans le salon de sa protectrice, qu'elle entendit, non sans un violent battement de cœur, annoncer M. de Morsy. Cet empressement était d'un heureux augure, et bientôt les manières gracieuses du marquis confirmèrent tout qu'il semblait promettre. En se trouvant, pour la première fois de sa vie, l'objet de soins galants, auxquels la circonstance donnait une valeur sérieuse, la fille à marier vit le ciel conjugal ouvert, et dans son extase perdit le peu de sang-froid qu'elle avait conservé jusqu'alors.
Le calme et la dignité dans la coquetterie n'appartiennent qu'aux femmes liabituécs à plaire ; au moindre succès, les autres, troublées et enflées à la fois, semblent près de quitter la terre et de s'envoler comme un aérostat. C'est ce qui advint à mademoiselle du Boissier, aussitôt que M. do
Morsy lui eut versé le philtre divin de la flatterie : enivrée dès le premier verre, elle se rua en amabilité d'une façon si exorbitante, que madame d'Épenoy, qui, l'atraire engagée, avait fini par s'y intéresser chaudement, se prit à trembler pour le succès. Mais vainement la femme prudente essaya de modérer l'effervescence de sa protégée : regards improbateiu-s, avertissements indiscrets, changements de conversation, rien ne parvint à dissiper une ivresse causée par le désir et l'espoir de plaire. Tour à tour, et en dépit de la nature, sémillante, ingénue, sentimentale, exaltée, folâtre, enthousiaste, mademoiselle Alphonsine épuisait son carquois contre le marquis. A chaque flèche assassine qui lui arrivait de volée, M. de Morsy répondait par quelque gracieux propos, dont l'effet immédiat était d'eniiammer l'humeur conquérante de la fille à marier ; et plus celle-ci redoublait de minauderies, plus l'homme de cinquante ans souriait a;;réablcment ; f-lus elle s'embrouillait dans ses phrases prétentieuses, plus il l'écoutait d'un air approbateui"; plus elle se montrait ridicule, plus il semblait ravi.
Après avoir essayé d'opposer une digue à ce célibat débordé, madame d'Épenoy, reconnaissant l'impuissance de ses efforts, avait cessé une résistance inutile. Réduite peu à peu au silence par la loquacité de mademoiselle Alphonsine, elle assistait à cette entrevue, dont elle avait d'abord attendu un résultat satisfaisant, soucieuse, mécontente et courroucée, comme pourrait l'être un général qui, après avoir heureusement engagé un combat, en verrait le succès compromis par la faute d'un de ses lieutenants.
— Et de vingt-neuf ! se disait-elle avec un dépit mélc d'ironie ; c'est fini, j'y renonce; qu'elle s'en tire comme elle pourra, je ne m'en mêle plus ! Elle mourra fille, et ce sera bien fait !
Tout en méditant cette barbare détermination, qu'elle prenait invariablement à chaque nouvel échec de sa pro-
r 2 ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.
iégée, madame d'Épenoy regardait le marquis à la dérobée, et cherchait à lire dans ses yeux ; courtoisie d'homme du monde, dissimulation étudiée ou fascination inexplicable, il paraissait subjugué, et toute sa physionomie annonçait un parfait contentement. Surprise, mais non rassurée, la vieille dame, après le diner, profita d'un instant où mademoiselle du Boissier feuilletait un album, pour parler confidentiellement à M. de Morsy.
— La timidité produit quelquefois des effets tout contraires à ceux qu'on en attend, lui dit-elle à voix basse : votre présence l'a troublée, et c'est pour cacher son embarras qu'elle parle ainsi; mais ne croyez pas que ce soit toujours comme cela.
— On a le droit de parler beaucoup lorsqu'on s'en acquitte si bien, répondit le marquis du ton le plus naturel.
Madame d'Épenoy le regarda d'un air moitié scrutateur, moitié ébahi.
— Ainsi sa conversation vous a plu ? reprit-elle.
— S'il en était autrement, j'aurais le goût bien difficile; elle a beaucoup d'esprit.
— Assurément.
— Elle est aimable.
— Sans aucun doute.
^ Et je lui crois un fort bon caractère; ;^ Excellent.
— En un mot, je suis très-satisfait.
— Et moi je ne comprends plus rien aux hommes, pensa madame d'Épenoy : qu'elle extravague, je m'y attendais; mais qu'il se laisse prendre à ce pathos, c'est inconcevable. Il la trouve aimable et spirituelle î pourquoi pas jolie? La seule manière d'expliquer cela, c'est qu'ainsi qu'il l'avoue lui-même, sa passion lui a dérangé la cervelle. Enfin, que cette pauvre Alphonsine en profite, je ne demande pas mieux!
L'entrevue conjugale tirait à sa fin, car neuf heures approchaient. M. de Morsy, qui avait demandé sa voiture
LECLEIL. 27 â
pour ce moment, réclama le privilège de conduire madame d'Épenoy à la maison où elle devait passer la soirée, et ^sollicita en même temps la faveur de ramener chez elle "mademoiselle du Boissicr. Les deux femmes agréèrent cet arrangement, dont la fille à marier ne se montra nullement effarouchée, quoiqu'il dût en résulter pour elle un têteà-tête.
Le marquis, ennemi du faste, avait en cette occasion donné un démenti à ses habitudes; par son ordre, ses domestiques avaient endossé leur livrée d'apparat, et parmi ses voitures il avait désigné la plus belle. Ainsi qu'il l'avait prévu peut-être, ce brillant équipage charma l'orgueil de mademoiselle du Boissier, qui, en se voyant assise dans le fond, à la gauche de madame dÉpenoy, à qui elle semblait en faire les honneurs, ne put s'empêcher de songer avec délices au moment où elle en deviendrait officiellement la maîtresse.
— Je ferai mettre une garniture bleue, se dit-elle, car le jaune n'est pas favorable aux blondes. A part ça, chevaux, domestiques, voiture, tout est parfait.
On arriva bientôt dans la rue du Bac, devant la maison où devait descendre madame dEpenoy. Le marquis lui offrit la main, et, après l'avoir remerciée, il remonta dans la voiture de l'air d'un homme réellement épris. En remarquant la vivacité de ce mouvement, mademoiselle Alphonsine faillit perdre la respiration, tant le cœur lui battit avec violence. Quoiqu'il ne soit guère d'usage d'aborder, dès la première entrevue, la solennelle question du mariage, elle se persuada que le marquis, retenu jusqu'alors par la présence d'un tiers, s'était ménagé un entretien particulier dans l'intention de lui avouer ses sentiments. Elle attendit donc avec une émotion des plus charmantes cette déclaration enchanteres e, au-devant de laquelle s'élançait son âme ; d'avance, et malgré le semblant d'hésitation auquel, par convenance, elle se croyait obligée, tout en elle disait oui.
En se rasseyant en face de madenioiselle du Boissier," circonstance qui parut à celle-ci d'un goût exquis et d'uii respect adorable^ M. de Morsy, au lieu de prendre la parole, tomba dans une rêverie profonde^ dont, au grand désappointement de la fille à marier, il ne sortit qu'au moment où la voiture s'arrêta pour la seconde fois.
— Mademoiselle, dit-il alors avec un accent sérieux, j'ai une prière à vous adresser, et j'attache la plus grande importance à ce que vous ne la rejetiez pas : il est urgent^ j'ose dire plus, il est indispensable que j'obtienne de vous un instant d'entretien, et ma voiture n'est pas un lieu convenable pour cela. Quoique jusqu'ici je n'aie pas eu l'honneur d'être reçu chez vous, permettez que je vous y accompagne. L'heure n'est pas assez avancée pour rendre ma demande indiscrète, et je n'abuserai pas de votre condescendance.
— Quelle délicatesse ! quel savoir-vi\Te ! pensa mademoiselle Alphonsine, dont le dépit naissant s'était dissipé dès le premier mot de cette significative requête; un homme vulgaire aurait parlé dans la voiture, mais lui! il a tant de distinction ! un vrai gentleman ! Pourvu que cette étourdie de Marguerite ait fait du feu dans le salon !
La faveur qu'il réclamait lui ayant été gracieusement accordée, M. de Morsy offrit le bras à mademoiselle du Boissior, dont les appréhensions au sujet de l'état de son appartement se dissipèrent à la vue d'un feu passable qui pétillait dans la cheminée du salon. Toutes choses d'ailleurs étaient en ordre ; et l'ensemble offrait cet aspect Irotté, propret, compassé, qui caractéribC le séjour des filles d'un âge mùr.
— 4e n'y suis pour personne, dit la maîtresse du logis à l'oreille de sa soubrette, que cet ordre extraordinaire et la vue du marquis plongèrent dans une stupéfaction profonde.
Après s'être assis à l'angle de la cheminée, en face de mademoiselle Alphonsine, M. de Morsy, sur l'invitation
L'ECCEÏL. 27 s
qu'elle lui adressa en baissant modestement les jeux, prit la parole d'une voix insinuante.
— Mademoiselle, dit-il, madame d'Épenoy vous a parlé de mon désir de vous être présenté, et de l'importance que j'attachais à cette démarche ; mais, peut-être, ne vous a-t-elle pas suffisamment expliqué la position étrange où je me trouve. D'ailleurs, eût-elle pu le faire, je n'en devrais pas moins compléter cette explication, car, depuis ce matin, un événement inattendu a apporté dans mes résolations un changement très-grave ; et, aux termes où nous en sommes, après l'entrevue que vous avez bien voulu m'accorder, je vous dois compte de ce changement.
Ce préambule ne répondait guère aux espérances de mademoiselle du Boissier ; aussi sa figure s'allongea-t-elle sensiblement, quoique ses lèvres pincées s'efforçassent de reter ir le sourire qui jusqu'alors y avait voltigé sans relâche.
— Madame d'Épenoy a dû vous dire, reprit l'homme de cinquante ans, qu'après beaucoup d'hésitation j'avais enfin formé le projet de me marier; mais, par discrétion, elle vous a probablement laissé ignorer la cause fatale qui m'y avait surtout déterminé ?
— Du moins elle ne m'en a parlé que d'une manière fort vague, répondit mademoiselle Alphonsine d'un air de réserve.
— Elle vous en a parlé ! s'écria le marquis ; ce mot m'enhardit à poursuivre. Puisque la glace est rompue, la tâche qui me reste à remplir me semble moins pénible, et je sens que j'aurai le courage de tout vous dire. Oui, mademoiselle, c'est une passion aussi violente qu'insensée, un amour sans illusion, comme sans espoir, qui, après m' avoir longtemps éloigné du mariage, m'y a poussé en dernier lieu, comme au seul port où je pusse trouver la paix du cœur et l'oubli de mes peines. Une femme que vous ne connaissez pas...
— Je la connais, interrompit la fille à marier en souriant perfidement.
273 ŒUVRES DE Cil. DE BERNARD.
— Vous la connaissez ! Eh bien, alors, vous savez qu'elle est belle, charmante, et vous devez comprendre que j'aie pu l'aimer. Je l'aimais donc, quoique je ne m'abusasse point sur ma folie ; car m' attacher à une femme mariée, à Tâge où tant de motifs devaient me décider à me marier moi-même, c'était gâter ma vie à plaisir. Mais que peut le bon sens contre la passion ? Vous, dont les moindres paroles trahissent une sensibilité si exquise, vous qui entendez si bien les choses du cœur, vous ne serez pas étonnée, mademoiselle, de l'aveu que je vais vous faire. Mon attachement pour cette femme était arrivé à ce point, que, ne pouvant briser la barrière qui nous séparait, j'avais résolu du moins de n'en pas élever entre nous une seconde : j'avais juré de ne me marier jamais.
— Mais cependant... à la fni vous avez changé d*avis? dit mademoiselle Alphonsine avec une anxiété mal dissimulée.
— Oui, mademoiselle, j'avais changé d'avis et je dois vous expliquer la cause de ce changement. Cette femme que j'aimais tant, à qui je sacrifiais ce qu'il me reste d'avenir, j'appris qu'elle était indigne de ma tendresse, j'appris qu'oubliant ses devoirs elle en aimait un autre !
Tandis que le marquis articulait ce pénible aveu, l'espoir, la joie, le triomphe se réveillaient dans le cœur de mademoiselle du Boissier ; mais la prudente demoiselle s'eiTorça de contenir une satisfaction qui eût pu blesser le douloureux sentiment qu'exprimait la physionomie de son interlocuteur, et levant sur ce dernier un regard compatissant :
— Il est des femmes si perverses! dit-elle benoîtement.
— Oui, certes, il est des femmes perverses : mais il est aussi des femmes calomniées, reprit avec chaleur M. de Morsy, dont la figure avait subitement changé d'expression, la calomnie, cette vipère hideuse, s'attache aux êtres les plus purs et les souille de son venin; mais si profonde que soit la blessuye, tôt ou tard la vérité la guérit,
LECUEIL. 27 7
— Voulez-vous dire que cette dame ait été calomniée? demanda mademoiselle du Boissier, dont la rougeur tournée au violet trahit^ ainsi que le mouvement convulsif de ses lèvres, une émotion subite et excessive.
-' — Oui, mademoiselle, calomniée, indignement calomniée ! Les accusations portées contre elle, mensonges ! les fautes qu'on lui attribue, faussetés ! les lettres qu'on prétend qu elle a écrites, inventions odieuses !
— Ah ! on vous avait parlé de lettres ? dit la demoiselle à marier en regardant en dessous le marquis.
— De quoi ne m'avait-on pas parlé ! Mais enfin j'ai découvert, il y a quelques heures à peine, que tout ce qu'on m'avaitdit n'est qu'un de ces romans méprisables, que dans le monde chacun accueille par un instinct malveillant, mais dont, en définitive, personne ne veut accepter la responsabilité . On m'avait promis des preuves; mais les preuves ne s'inventent pas comme la calomnie, et Ton a été forcé de convenir qu'on avait été trop crédule. En un mot, cette femme que j'accusais est digne de tout mon respect; cette femme que je croyais coupable est innocente.
— Innocente ! répéta mademoiselle du Boissier avec un sourd ricanement.
— Maintenant j'ai besoin de toute votre indulgence, reprit M. de Morsy, qui du coin de l'œil étudiait attentivement l'orageuse physionomie de son interlocutrice : avec une autre j'hésiterais à continuer, mais le plus digne hommage que l'on puisse rendre à une femme de votre esprit et de votre caractère, c'est de lui dire la vérité, toute la vérité. Je vous avouerai donc que la justification éclatante de la personne dont je vous parle, m'oblige à renoncer à tout projet de mariage.
Percée au cœur, mademoiselle Alphonsine fixa sur le tapis un regard farouche, et sembla y considérer les ruines de son château en Espagne, écroulé pour la vingt-neuvième fois.
— Je suis désolé de n'avoir pas été désabusé de mon er-
reur quelques heures plus tôt, poursuivit M. de Morsy, vous n'auriez pas été dérangée ; mais puisque le mai est fait, je vous supplie de me piirdonner. Si j'étais libre, souffrez cet aveu, je sens que j'éprouverais un bien doux plai» sir à mettre à vos pieds mon nom, mon titre, ma fortune ; oui, si j'étais libre, je m'estimerais hem^eux d'ofi'rir à tant de qualités un piédestal digne d'elles : mais j'ai juré...
— Vous avez juré ? dit mademoiselle du Boissier en levant lentement les yeux.
— De ne pas me marier tant qu'elle serait digne de mon affection. Pour moi ce serment est sacré, et seule elle pourrait m'en dégager par quelque faute ; j'entends une faute avérée, certaine, matériellement prouvée; oh ! alors je ne balancerais pas; mais elle est innocente, mais les calomnies dont elle vient d'être l'objet lui donnent des droits nouveaux à ma fidélité, et plus que jamais je dois lui appartenir. Vous m'approuvez, n'est-ce pas?
— Je fais plus, je vous admire.
Sans paraître remarquer Faccent dérisoire de cette réponse, le marquis se leva.
— Adieu, mademoiselle, dit-il du ton le plus caressant ; croyez que je n'oublierai jamais les heures que j'ai passées près de vous.
Il salua d'un air attendri la fille majeure en qui semblait gronder un ouragan, et s'éloigna très-lentement. Arrivé enfin à la porte, il se retourna.
— Non ! s'écria en ce moment décisif mademoiselle Alphonsine; je ne dois pas souffrir qu'un si galant hommo soit victime de sa confiance et de sa loyauté. Revenez, monsieur le marquis ; ma conscience m'ordonne de parler.
l'ÉCUEIL. ^T9
En s'emparant du billot trouvé dans le gant de madame Ga^tuul, mademoiselle du Boissier avait cédé à une inspiration malveillante plutôt qu'à un calcul hostile. Heureuse de posséder le moyen de nuire à la femme qu'elle détestait, peut-être se fùt-elle abstenue de s'en servir; car elle ne pouvait se dissimuler que donner de la publicité à sa découverte, c'était s'exposer elle-même au blâme de tous les esprits délicats. Mais la voix de la prudence, écoutée en temps ordinaire, fut en ce moment étouffée par le cri toutpuissant de l'intérêt personnel. Voir à sa portée l'anneau du mariage, la couronne de marquise, les fruits dorés de la fortune, tous les biens désirés depuis si longtemps ; sur le point de les saisir, rencontrer un obstacle unique, et n'avoir qu'un mot à dire pour le briser; pouvoir enfin magnifiquement réaliser son rêve, et du même coup se venger d'une ennemie , telle était la position où se croyait placée mademoiselle Alphonsine. Cette épreuve eût fait voler en éclats des discrétions mieux trempées que la sienne ; elle y succomba donc, ainsi que l'avait espéré le marquis.
— Expliquez-vous , mademoiselle, lui dit ce dernier en s'empressant de se rasseoir, la solennité de vos paroles m'annonce que vous avez quelque chose de grave à me dire. Parlez, je vous en prie.
Mademoiselle du Boissier se recueillit un instant, et prit ensuite la parole d'un air modeste et d'une voix doucereuse :
— J'espère, monsieur, dit-elle, que vous ne prendrez pas en mauvaise part la révélation qu'arrache à ma réserve habituelle la conviction où je suis qu'en vous éclairant je remplis un devoir. Trop imparfaite pour avoir lo droit de juger les autres, il m'est particulièrement pénible de pa iOr d'une femme autrement que pour en faire l'cloge ; et Siuis
la rare estime que vous m'inspirez, j'aurais peine à surmonter mon aversion pour tout ce qui mal interprété peut ressembler à de la médisance.
^ — J'apprécie la noble délicatesse de votre caractère^ répondit M. de Morsy en s'inciinant.
— Si j'avais quelque intérêt à vous faire connaître la vérité^ une retenue bien naturelle m'imposerait silence; mais vos compliments trop flatteurs ne constituent pas un engagement et me laissent, ainsi qu'à vous, toute liberté. C'est donc sans aucune arrière-pensée personnelle que je vous parle; je serais désespérée qu'à cet égard vous pussiez vous méprendre.
— Ce serait une fatuité odieuse, et dont je suis incapable, répliqua le marquis de la manière la plus révérencieuse; mais vous voyez que j'attends avec anxiété la révélation que vous m'avez promise : de grâce, ne me faites pas souffrir plus longtemps; expliquez-vous.
— C'est en m'expliquant que je vous ferai souffrir, reprit mademoiselle du Boissier avec un accent de tendre compassion. Croyez-moi, laissons cela. Quand l'illusion est douce, pourquoi la détruire?
— Vous en avez trop dit, et maintenant votre silence serait de la cruauté.
— C'est vous qui l'exigez. Eh bien!... Mais vous ne vous figurez pas ce qu'il m'en coûte ; Dieu sait si mes intentions sont pures, et cependant il me semble que je fais mal...
En prononçant ces dernières paroles de l'air candide d'une pensionnaire de couvent, mademoiselle Alphonsine se leva et s'approcha d'une étagère où se trouvait un coffret qu'elle ouvrit à l'aide d'une petite clef suspendue à la chaîne de sa montre. Elle revint ensuite vers le marquis avec une sorte de gravité douloureuse, et, lui présentant un papier qu'elle eut soin de déplier :
— Jetez les yeux sur ce billet, lui dit-elle; il vous apprendra ce que vous voulez savoir. Votre douleur, que je
LÉCLEIL. 281
prévois, m'affecte d'avance : mais rappelez-vous qu'il n'a pas dépendu de moi de vous l'épargner.
M. de Morsy saisit avidement la lettre de madame Gastoul et la lut avec une émotion qui n'avait plus rien de factice; pendant ce temps, mademoiselle Alphonsine le regardait à la dérobée, et étudiait sur sa physionomie les rellets du chagrin prévu, sur quoi elle avait matrimonialement spéculé. Son attente ne se réalisa pas; au lieu de s'indigner, comme elle l'espérait, le marquis, sa lecture achevée, demeura silencieux et pensif. Afin de le tirer de cette rêverie, dont le calme lui parut de mauvais augure, mademoiselle Alphonsine reprit la parole d'un air de chattemite :
— Un hasard fort indépendant de ma volonté a fait tomber entre mes mains cette lettre; je n'ai pas besoin de vous dire que mon intention était de la remettre à la personne qui l'a écrite; je n'attendais pour cela qu'une occasion favorable. En consentant à vous la communiquer, j'ai commis une sorte d'indiscrétion que je me reprocherais éternellement, si je n'étais sûre que vous n'abuserez pas de ma confiance; car la publicité de ce billet ferait le plus grand tort à cette dame, et j'en serais désolée. Elle doit déjà être assez malheureuse ! continua la fille à marier en levant les yeux au ciel avec componction. La vertu a des jouissances si pures ! Ihonnéteté des charmes si doux ? Conçoit-on qu'on y renonce pour quelques plaisirs aussi faux que passagers? Abjurer toute pudeur, tromper son mari, outrager le nom de l'homme qui vous a honorée de son choix, est-ce possible? Quand je pense à ces horreurs, je crois rêver. Mais comment peuvent-elles vivre, ces femmes? Oh ! que je les plains ! ce doit être si affreux d'être coupable !
M. de Morsy avait écouté avec une gravité impassible l'homélie de la demoiselle à marier; quand elle eut tout dit^ il arrêta sur elle un regard glacial :
— Mademoiselle, dit-il du ton le plus sévère, les femmes dont vous parlez sont coupables sans doute, car rien ne peut justifier l'oubli du devoir. Cependant^ l'inexpérience
de la jeunesse et rentraînement de la passion atténuent parfois leurs fautes, et les recommandent à l'indulgence des cœurs généreux. Mais comment caractériser, et de quel mépris iïétrir la conduite de certaines autres fenmies dont je vais vous faire le portrait? Il est dans le monde des créatures disgracieuses et malfaisantes, vouées par le sort à une vie solitaire et stérile. Jamais le regard d'un homme n'a cherché leur regard, jamais une main tremblante n'a pressé leur main, jamais une tendre parole n'est arrivée à leur oreille. Vieilles dès la jeunesse, la laideur de leur âme peinte sur le visage, l'esprit aigri par l'abandon, dédaignées de l'amour, exclues de la vie, en un mot, elles conçoivent une efïroyable haine pour tout ce qui est jeunesse, beauté, passion ! Se trouve-t-il sur leur chemin une femme faible et charmante, elles s'y attachent, comme le ver à la fleur, pour la flétrir. Elles deviennent ses espions; elles la voleront au besoin dans l'espoir de la perdre. Ce sont ces femmeslà qu'il faut plaindre, mademoiselle; car elles sont réellement bien misérables!
Le marquis se leva, mit tranquillement dans sa poche la lettre qu'il avait gardée dans sa main jusqu'alors, et, sinclinant avec une politesse dédaigneuse devant la demoiselle à marier, qui semblait changée en statue, il se dirigea vers la porte ; au moment où il allait l'ouvrir, mademoiselle du Boissier sortit de sa stupeur et s'élança pour l'arrêter.
— Que signifie ce langage? dit-elle d'une voix altérée, est-ce ainsi que vous répondez à ma confiance ? Rendezmoi cette lettre, monsieur; votre conduite est une indignité !
M. de Morsy sourit d'un air calme, et saisissant la main que mademoiselle Alphonsine, hors d'elle-même, avait posée fort peu noblement sur le bouton de la serrure, il la força de lâcher prise.
— Votre intention, répondit il avec une incisive ironie, était, m'avez-vous dit, de remettre ce billet à la personne qui l'a écrit, avec votre permission, je me chargerai de ce
LECLEIL. 28»
soin. Souffrez donc que jo me retire, il est déjà tard, un plus long tcte-ù-tète avec un homme, pour qui vous vous êtes montrée si aimable depuis quelques heures, pourrait offrir des dangers, et je serais désolé de nuire à vos projets de mariage.
Ce dernier propos parut si barbare à mademoiselle du Boissier qu'elle recula d'indignation. Le marquis profita de ce mouvement pour s'esquiver, et traversa rapidement Tanticliambre. Arrivé à la porte, il y trouva mademoiselle Marguerite un bougeoir à la main et disputant le passai ge à un individu qui insistait pour entrer. A la clarté du flambeau, riiomme de cinquante ans reconnut Louis d'Iipenoy, qui, de son côté, en l'apercevant, prit la soubrette par le bras et la fit pirouetter sans façon jusqu'au milieu de la chambre.
— Parbleu ! s'écria le jeune homme, qui, si l'on en devait croire l'éclat de ses yeux et l'animation de son teint, avait fait un excellent dîner, j'étais bien sûr que mademoiselle du Boissier était chez elle. Qu'est-ce qu'elle me chantait donc, cette maritorne? Monsieur le marquis, je vous souh.ite le bonsoir... Eh! j'y suis! c'est parce que vous étiez là qu'on ne voulait pas me laisser entrer. Tiens î tiens î tiens ! aimable cameriste, je vous rends mon estime ; votre devoir était de mourir sur la brèche.
— Vous êtes bien gai ce soir, Louis, dit M. de Morsy en souriant de l'idée imfjertinente qui semblait s'être nichée dans la cervelle de d'Épenoy.
— Gaieté factice ! repondit celui-ci. Allons, mademoiselle, vous décidercz-vous enfin à m'annoncer?
La femme de chambre voyant sa consigne violée, trouva inutile de résister plus longtemps et se dirigea vers le salon. Louis d'Épenoy la suivit après avoir pris congé de M. de Morsy, qui, de son coté, sortit de l'appartement.
— Il vient trop tard, pensa ce dernier avec une satisfaction secrète qui adoucit un peu sa torture jalouse.
Le marquis ne se trompait pas sur le motif qui amenait son jeune rival chez mademoiselle du Boissier. Après la
scène du Théâtre-Français, d'Épenoy, furieux d'abord, avait fini par recouvrer son sang-troid et par réfléchir sérieusement au parti qu'il convenait de prendre. ,» — Il est sûr que la fatalité s'acharne sur moi, s'était-il dit avec dépit ; deux lettres, les premières, les seules qu'elle m'ait écrites, volées toutes deux ! c'est jouer d'un guignon épouvantable. Mais il ne s'agit pas de se désespérer, il faut agir. Quant au second billet, il m'inquiète peu; le filou qui me l'a pris, croyant faire une capture magnifique , l'aura déchiré en reconnaissant son erreur; d'ailleurs qu'en pourrait-il faire? Mais la lettre dérobée par cette méchante créature, voilà ce qui est grave. La lui reprendre ! c'est bientôt dit; il le faut pourtant, comment faire?
D'Épenoy n'avait pas, comme le marquis, la ressource de feindre une conversion subite au mariage et d'exploiter, à l'aide de ce stratagème la crédule vanité de mademoiselle du Boissier. De sa pai% une pareille ruse n'eût abusé personne. D'ailleurs l'idée ne lui en vint pas. Après avoir cherché longtemps, accueilli et rejeté tour à tour plusieurs inventions plus ou moins praticables, il s'arrêta enfin à un plan qui, passablement absurde en réalité, lui parut néanmoins des plus ingénieux. L'exécution exigeait quelque audace; aussi l'auteur corrobora-t-il machinalement son courage d'une ou deux bouteilles de vin de Champagne, précaution dont la sagesse ne peut être contestée que par les buveurs d'eau : race méchante, dit le proverbe.
L'amant de madame Gastoul entra dans le salon en jouant l'air aiïairé qu'ont en général les hommes chargés d'une mission importante. Il trouva mademoiselle Alphonsine à la place où le marquis l'avait laissée. En entendant ouvrir la porte, la fille à marier leva sur le jeune homme un regard terne d'où la pensée semblait absente.
— Mademoiselle, lui dit d'Épenoy, dont le thème était fait, je vous demande pardon de vous déranger ainsi, mais l'aflaire qui m'amène ne souff're aucun retard. Ma mère désirerait vous parler sm^-le-champ, et elle m'a chargé de
L i:ruEiL. 28 s
venir vous chercher. Ma voiture est à la porte, et si vous avez la bonté de m'acconipngner
— Votre mère? interrompit mademoiselle du Boissier d'un air distrait; mais il n'y a qu'une heure à peine que je Tai quittée.
— Je le sais, reprit Louis avec quelque embarras, car il n'avait pas prévu cette circonstance ; cela ne fait rien, au contraire. Il s'agit de quelque chose qui vous intéresse, d'une chose extrêmement importante. Je ne suis pas dans le secret ; mais cependant je crois deviner. C'est un Américain fort riche, garçon^ à qui l'on a parlé de vous, et qui désire... Mais ma mère vous expliquera cela mieux que moi. Je croirais empiéter sur ses attributions si je me per^ mettais de parler mariage.
Mademoiselle du Boissier était fort abattue et presque défaillante ; mais il eût fallu qu'elle fut morte pour rester insensible à ce dernier mot. Relevant la tête subitement, comme un cheval de guerre dresse les oreilles au bruit de la trompette, elle fixa sur d'Épenoy mi regard ranimé.
— Un Américain? dit-elle.
— Deux ou trois fois millionnaire, fort bel homme, quarante ans à peine.
— Vous le connaissez donc ?
— Je l'ai vu quelquefois à mon cercle, répondit Louis, à qui un mensonge de plus ne coûtait guère.
— Je suis à toute heure aux ordres de madame d'Épenoy, dit mademoiselle Alphonsine, dont l'imagination, quittant le deuil de son vingt-neuvième mariage manqué pour reprendre les roses vêtements de l'espérance, voyageait déjà dans les savanes de l'Amérique.
La fille majeure mit son chapeau, s'enveloppa de son cliâle^. et accepta le bras de d'Épenoy. Ils trouvèrent à la porte la voiture dont avait parlé celui-ci ; après avoir aidé à sa compagne à monter, Louis dit quelques paroles à voix basse au domestique qui tenait la portière, et s'élança ensuite à côté de mademoiselle Alphonsine.
— Maintenant, fouette cocher, se dit-il lorsque la voiture fut en marche. Mon Américain est un trait de génie; y a-t-elle mordu, la vieille fille, à mon Américain !
Accablée par les émotions de toute espèce qu'elle avait «prouvées depuis plusieurs heures, mademoiselle du Boissier garda quelque temps un silence respecté de son voisin. Peut-être ce silence eût-il continué indéfiniment, si, en regardant par hasard à travers la glace de la portière, la demoiselle à marier ne se fut aperçue que la voiture roulait sur un pont.
— Mais il n'y a pas de pont à passer pour aller de la rue Bellechasse chez madame d'Épenoy ! dit-elle d'un ton surpris.
— Ce n'est pas chez ma mère que je vous conduis, répondit tranquillement le jeune homme.
Au même instant la voiture, quittant le pont Louis XV qu'elle venait de traverser, tourna à gauche et s'enfonça rapidement dans les Champs-Elysées.
— Où donc allons-nous? reprit mademoiselle Alphonsîne, dont l'étonnement s'accrut.
^ Vous le saurez bientôt; c'est une surprise que ma mère vous a ménagée, et j'ai promis le secret.
-- Une surprise ! un Américain ! qu'est-ce que cela veut dire? se demanda la protégée de madame d'Epenoy en se creusant inutilement la cervelle pour deviner.
Le silence régna de nouveau dans la voiture. Louis semblait dormir; mademoiselle Alphonsine était retombée dans *ja rêverie.
— Mais nous sortons de Paris! s'écria-t-elle tout à coup en apercevant à peu de distance le gigantesque arc de triomphe de l'Étoile.
— Nous sortons de Paris, en effet, répondit d'Épenoy sans s'émouvoir, rassurez-vous; quoique je vous aie parlé d'un Américain, je n'ai pas le projet de vous mener en Amciique : il s'agit de quelques lieues seulement.
— Quelques lieues! répéta mademoiselle du Boissier,
dont l'étonnement se changea en une vague inquiétude ; vous ne parlez pas sérieusement. Il n'est pas probable, il n'est pas possible que madame d Épenoy, que j'ai quittée àneuf heui'es rue du Bac, m'attende en ce moment à plusieurs lieues de Paris.
— Tenez-vous beaucoup à voir ma mère? demanda* Louis avec un accent de persiflage.
— Monsieur... que signifie!
— Cela signifie, mademoiselle, qu'en ce moment toutes les questions que vous pourriez m'adresser resteraient sans réponse. Dans une heure nous serons arrivés, alors je parlerai.
— Monsieur... ce langage... je vous prie de me laisser descendre.
— Au milieu des champs ? vous n'y pensez pas. Mademoiselle Alphonsine baissant brusquement la glace
de la portière, jeta un regard effaré sur les arbres qui semblaient fuir le long du chemin, comme une forêt en déroute, et à travers lesquels, malgré lobscui'ité, on pouvait entrevoir la vaste plaine qui entoure Paris.
— Maisc'est donc un rapt! s'écria-t-elle du ton le plus pathétique en se retournant vers son voisin.
— Un rnpl ! répondit celui-ci, qui partit d'un malhonnête éclat de rire; en tout cas je ne m'expose pas à être condamné aux galères pour avoir enlevé une fille au-dessous de seize ans.
Mademoiselle du Boîssier se recula dans l'angle de la voiture, comme si le beau jeune homme assis à coté d'elle eût été subitement transformé en quelque monstre hideux et pestiféré.
Les chevaux semblaient avoir des ailes ; depuis ui instant ils avaient quitté la grande route, pour prendre à gauche un chemin plus étroit.
— Eutin, monsieur, où prétendez-vous me conduire? demanda d'une voix rauque mademoiselle Alphonsine^ qui s'était aperçue de ce changement de direction.
— J'ai eu l'honneur de vous dire qu'il ne me serait possible de répondre à vos questions que lorsque nous serions arrivés; cela ne tardera pas. D'ici là, veuillez prendre patience ; et surtout, continua d'Épenoy d'un ton railleur, soyez persuadée que je connais trop le respect que je vous dois pour m'en écarter jamais : votre vertu ne court pas le plus petit risque, je vous en donne ma parole de chevalier français.
Cette déclaration, littéralement rassurante, devenait presque injurieuse par la manière dont elle fut articulée. Les femmes sont en général assez peu flattées de n'être pas trouvées dignes d'un outrage, et l'exagération du respect les choque parfois autant que le ferait l'impertinence. De plus en plus outrée contre son ravisseur, mademoiselle du Boissier cessa de lui adresser la parole, et attendit avec un singulier mélange d'inquiétude, d'impatience et de curiosité le dénoùment de cette bizarre aventure.
Après une course assez longue , quoique abrégée par la rapidité des chevaux, la voiture arriva devant une porte placée à l'angle d'un enclos, et ouverte d'avance poui' la recevoir ; elle entra aussitôt dans une cour entourée d'arbres, et s'arrêta devant le perron d'un petit bâtiment dont l'obscurité de la nuit ne voilait pas entièrement l'élégante architecture. Louis d'Épenoy descendit lestement de voiture, et offrant la main à sa compagne de voyage :
— Nous voici arrivés, lui dit-il d'un ton si grave, que mademoiselle Alphonsine ne put s'empêcher d'éprouver une sensation désagréable, qui ressemblait un peu à de la peur.
Louis d'Épenoy, après avoir offert le bras à mademoiselle du Boissier, la conduisit vers le mystérieux logis, sur le perron duquel venait de paraître un domestique tenant
L'eCIEIL. 289
ide chaque main un flambeau. Ce personnage, grave et silencieux comme un muet du sérail, éclaira le couple dont il semblait attendre l'arrivée, et, le précédant de quelques pas, rentra dans la maison. Après avoir traversé un vestibule, monté un escalier et passé par plusieurs pièces dont les flambeaux du laquais dissipèrent à peine l'obscurité, la demoiselle à marier et son ravisseur arrivèrent à un petit salon bien éclairé, où brûlait un feu pétillant.
Le luxe voluptueux qui caractérisait l'ameublement de cette chambre, l'air parfumé qu'on y respirait, les scènes mythologiques dont étaient ornés les dessus de porte, la physionomie engageante et coquette des moindres détails^ tout rappelait ces boudoirs du siècle de Louis XV, qui, dans les annales de la galanterie, ont laissé un si fier renom. Il y avait là de quoi rassurer ou effaroucher, selon son caractère, la victime d'un enlèvement; en dépit du respect juré, ce fut le second de ces sentiments que parut éprouver mademoiselle Alphonsine lorsqu'elle vit que le silencieux domestique refermait la porte et la laissait seule avec d'Epenoy. Par un saut de poule effrayée, elle se précipita vers la fenêtre, l'ouvrit brusquement; et se retournant vers le jeune homme qui la regardait faire d'un air ébahi :
— Monsieur, lui dit-elle du ton le plus di^amatique, sachez qu'entre la mort et l'iniamie une femme comme moi n'hésite pas.
Dans certaines ai^mées étrangères il est de discipline que les soldats se grisent au moment d'une bataille; cela leur donne du cœur. D'Épenoy, nous l'avons dit, avant d'exécuter son attentat, avait usé de cette recette, assez modérément, il est vrai, pour conserver sa raison, mais pourtant assez efficacement pour être arrivé à cet état goguenard et outrecuidant qu'on pourrait appeler les limbes de livresse. A la vue de mademoiselle du Boissier prête à mourir pour sa vertu, comme la garde impériale pour son drapeau, l'irrévérencieux jeune homme prit, de son coté, une pose admirative.
SrO C-CVRES DE Cïî. DE BERNARD.
— Ivanhoé tout pur ! s'écria-t-il ; mais si vous êtes belle^, jeune et vertueuse comme Rébecca^ en revanche je ne vaux pas Brian de Bois-Guilbert. Il n'y a plus de ces magnifiques templiers! La preuve, c'est que pour deux misérables verres de vin de Champagne, frappé noki, je suis sûr d'avoir demain la migraine. Oh! les templiers! c'étaient là des lions ! Mais il ne s'agit pas de cela, poursuivit Louis en se passant la main sur le front ; la question préalable î comme disent nos honorables députés, drôles de lions, ceux-là ! la question préalable ! la voici : permettez-moi de fermer la fenêtre.
— Monsieur, ne m'approchez pas, s'écria mademoiselle Alphonsine avec un pudique émoi.
— Mademoiselle, comme il vous plaira, reprit d'Épenoy en allant s'appuyer le dos à la cheminée. Il paraît que vous aimez le grand air; moi je tolère le feu au mois de juillet. Mais que la différence de nos opinions ne nous empêche pas de causer. Cette maison-ci appartient à un de mes amis, qui la met à ma disposition quand je veux. Il serait difficile de dénombrer les horreurs qui s'y sont commises depuis le damné viveur qui la fit bâtir sous la Régence. De la place où vous êtes, vous pouvez remarquer que nous sommes en pleine forêt. Si vous apercevez autre chose que des arbreS;, je consens à me jeter moi-même par la fenêtre où vous posez en ce moment d'une manière si vertueuse. Point de voisins, point d'espionnage, point de surveillance. Dans ce délicieux boudoir, on tuerait, on assas:inerait, on égorgerait sans que personne au monde en eût connaissance.
— Vous voulez me faire peur, dit la fille majeure avec un ricanement contraint; mais je ne crois pas que vous ayez l'intention...
— De vous égorger, ma chère demoiselle ? Pas si sanguinaire ! Mais venez donc vous chauffer : il fait réellement un froid peu galant.
Soit qu'elle fût rassurée à l'endroit des dangers qu©
LECUEIL. 291
pouvait courir sa vertu^ soit que l'apreté d'une rude soirée de mars triompliât de son rigorisme, mademoiselle AIphonsine ferma la fenêtre et s'approcha de la cheminée; d'Épenoy lui avança courtoisement un fauteuil.
— M?.intenant, monsieur, dit-elle en s'asseyant avec majesté, j'espère que vous voudrez bien m'expliquer la cause de Tinconcevable guet-apens dont je suis la victime.
— Guet-apens ! Rapt î Vous n'allez pas de main morte dans le choix des termes ; mais peu importe, venons au fait. Il doit y avoir dans un coin quelconque de votre appartement, un petit papier auquel j'attache beaucoup d'importance. C'est ce papier qu'il me faut. Vous allez avoir la complaisance d'écrire à votre femme de chambre ; vous lui direz, par exemple, que ne devant pas rentrer chez vous ce soir, vous avez besoin de telles et telles choses, entre autres du billet en question. S'il est sous clef, ce qui est probable, vous aurez la bonté de me confier cette clef, La lettre écrite, je retourne à Paris, et dans deux heures je reviens vous rendre à la liberté ; car jusqu'à mon retour, il est bien entendu que vous restez en otage dans ce charmant séjour. Est-ce convenu ?
Cette déclaration, comprise à demi-mot, redoubla l'antipathie de mademoiselle Alphonsine pour madame Gastoul.
— Elle les a tous ensorcelés! pensa la demoiselle à marier, qui, n'ayant de sa vie ensorcelé personne, trouva ce procédé abominable.
— Il y a ici tout ce qu'il faut pour écrire, reprit Louis en montrant un petit biu^eau placé dans un des angles du salon.
Soudainement inspirée par sa haine, et saisissant aux cheveux l'occasion de la vengeance, mademoiselle Alphonsine leva sur d'Épenoy un regard où l'étonnement était merveilleusement joué.
— De quel papier parlez-vous ? dit-elle ; serait-ce d'une Jettre écrite par madame Gastoul ?
— Vous le savez bien, répondit d'un ton bref le jeune homme.
— C'est fort étrange, reprit mademoiselle Alphonsine d'un air pensif; le hasard a fait effectivement tomber entre mes mains une lettre écrite par cette dame, mais on est déjà venu la réclamer.
— Qui donc ?
— La personne qui sortait de chez moi lorsque vous y êtes arrivé.
— M. de Morsy ?
— Lui-même. Il m'a demandé cette lettre en homme qui en avait le droit, et moi, dans mon inexpérience de ces sortes de choses, je la lui ai donnée.
— Ah ! marquis ! ceci casse les vitres! s'écria d'Epenoy, qui se mit à marcher à grands pas dans le salon : mou-^ chard, soit ; mais voleur ! Car c'est un véritable vol ; marquis, décidément vous abusez de vos cheveux gris. Mademoiselle, poursuivit-il en s'arrêtant subitement ; j'ai pour vous le respect le plus profond, mais je sais, par expérience, qu'avec les femmes il faut jouer serré. Vous aller avoir 1» complaisance de rester ici. Votre appartement est prêt: au premier coup de sonnette, femme de chambre et le reste seront à vos ordres. La maison est fort bien montée; vraie Régence ! Pour moi, je retourne à Paris.
— Comment, monsieur, vous voulez me laisser ici !
— Parbleu!... Si M. de Morsy a réellement reçu de vous le papier en question, demain matin je procède à votre délivrance et vous ramène en vos foyers ; dans le cas contraire, rappelez-vous mon ultimatum, je vous garde en otage jusqu'à ce que vous m'ayez remis la lettre que je réclame.
— Mais c'est épouvantable ! on ne se conduit pas ainsi avec une femme. Vous ne savez pas, monsieur, à quoi vous vous exposez.
— A quoi, s'il vous plaît ?
— Croyez-vous que je ne me plaindrai pas de cette odieuse séquestration ?
L'ECIEIL. 2 03
— Séquestration ! encore un terme de chicane. Nou, mademoiselle^ vous ne vous plaindrez pas; vous garderex au contraire le silence le plus absolu.
-- Je porterai plainte^, vous dis-je.
— Moi aussi alors !
— Vous ?
— Sans aucun doute. De quoi m'accuserez-vous? d'avoir commis un rapt sur votre aimable personne? je rétorquerai l'argument, et je soutiendrai que c'est vous qui m'avez enlevé.
— Quelle horreur!
— Horreur tant que vous voudrez, ce sera comme j*aî rhonneur de vous le dire.
— Mais c'est absurde !
— En quoi ? un beau garco.i peut être enlevé tout comme une jolie femme; il n'a tenu qu'à moi de l'être déjà. Il n'est pas un juge de bon sens qui ne vous condamne à la première confrontation. Songez d'ailleurs à ce que dira ma mère, votre utile amie, lorsqu'elle apprendra que vous avez enlevé son fils. Du diable si elle s'obstine à vous trouver un mari !
— Monsieur, votre conduite est indigne d'un gentilhomme ! s'écria mademoiselle Alphonsine outrée de ce dernier propos.
— Ma conduite est un peu Régence, j'en conviens; mais la vôtre, en vous emparant de cette lettre, n'a pas été non plus excessivement exemplaire : partant quitte. Si vous avez faim ou que vous vouliez vous coucher, un coup de sonnette! Vous voyez un piano; il y a aussi une bibliothèque. Enfin vous êtes dans une maison où rien ne manque; et jamais femme aimable ne s'est plainte de l'hospitalité qu'elle y a trouvée. Par exemple, il est inutile de chercher à séduire les domestiques; les drùU-s savent leur métier, et ils tiendraient sous clef père et mère, sans violer leur consigne. Bonsoir donc, mademoiselle; demain j'aurai l'honneur de vous présenter mes hommages
20 i ŒUVRES DE CO. DE BERNARD.
D'Épenoy s'inclina d'un air dégagé^ et sortit du salon sans que mademoiselle Alphonsine^ étourdie d'une scène qui lui semblait un rêve, eût le temps de s'opposer à ce ^lépart. Après avoir donné des ordres concernant la garde de sa prisonnière^ il remonta en voiture et revint à toute bride à Paris, où, malgré cette vitesse, il n'arriva qu'à une heure du matin. Il était trop tard pour se présenter chez U. de Morsy ; d'Épenoy se coucha donc, et, gi'âce aux fumées assoupissantes du vin de Champagne, il ne s'éveilla qu'à onze heures. Il se leva aussitôt en pestant contre luimême, s'habilla rapidement, et, sans songer à déjeuner, il courut chez le marquis. Quoique la matinée fût peu avancée, un autre personnage l'y avait devancé; c'était M. Gastoul.
A onze heures, M. de Morsy avait vu paraître dans son Sillon le candidat électoral encore plus affairé que de coutume.
— Grande nouvelle ! dit ce dernier en entrant ; notre homme n'est pas mort, mais c'est la même chose. Sa déîiiission est arrivée hier; on en donnera lecture aujourd'hui à la Chambre, et le collège sera convoqué dans quelques jours. Mais qu'êtes-vous devenu hier? Je vous ai cherché pr.rtout. L'affaire marche; j'ai vu ces messieurs du comité, et j'en suis fort content. Décidément je suis le candidat adopté. Ma circulaire a été trouvée parfaite, à part quelques modifications insignifiantes. Vous savez, le comité change toujours quelque chose, pour faire acte de puissance. Où j'avais mis le mouvement, on a mis le progrès; et au lieu des glorieuses journées, l'immortelle révolution de 1830. Des bêtises ! J'ai cédé ; mais une fois nommé, ce sera une autre affaire. Maintenant voici le diable : tout le monde est de votre avis, et me dit de partir pour Limoges...
— Vous ne pouvez pas vous en dispenser, dit le marquis.
— Je le sais bien ; mais madame Gastoul s'est mis dans lu tête que je lui ai promis de rester à Paris jusqu'au mois de juin, et elle ne veut pas entendi'e pai'ler de départ.
L'ECUEIL. 2jb
— Madame Gastoul est trop raisonnable pour ne pas se rendre à la nécessité.
— Vous ne connaissez pas ma femme ; elle est fort aimable, mais elle a une tête î hier je l'ai prêchée pendant deux heures sans gngner un pouce de terrain.
— Voulez-vous que j'essaie si mon éloquence aura plus de succès que la vôtre? dit le marquis avec un faible sourire.
— J'allais vous en prier. Madame Gastoul a beaucoup de considération pour vous^ et j'espère qu'elle ne résistera pas à vos remontrances. Elle est chez elle ; faites-moi le plaisir d'aller lui parler.
~ 11 est bien matin^ dit M. de Morsy en regardant la pendule.
— Ma femme n'est pas cérémonieuse, elle vous recevra; plus tard elle serait peut-être sortie.
Le marquis n'avait pas besoin de cette sollicitation pour être décidé à aller le jour même chez madame Gastoul. Il n'attendait qu'une heure convenable. Autorisé h enfreindre l'étiquette, il promit au futur députe de le servir de son mieux, et, demandant sa voiture, il ne tarda pas à se faire conduire chez la femme séduisante, mais coquette, dont il était exclusivement occupé depuis si longiemps.
Malgré ses inquiétudes et l'espèce de haine qu'elle avait vouée récemment à son amoureux gardien, madame Gastoul raccueillit avec un gracieux empressement. Confiante en son empire sur le marquis, et comptant pour un faible obstacle la résistance qu'il lui avait opposée en dernier heu, elle s'était promis de s'en faire un auxiliaire contre son mari, sans prévoir que celui-ci aurait la même pensée. Ce fut donc elle qui, la première, aborda d'un aii" de bouderie enjouée la grande question du retour à Limoges.
— Je suis toujours charmée de vous voir, dit-elle, mais aujourd'hui surtout; M. Gastoul ne tardera pas siins doute à rentrer, et, malgré votre méchanceté de l'autre jour. J'espère que vous lui ferez entendre raison.
— Madame, répondit le marquis, c'est à vous d'abord que je suis résolu de faire entendre raison. Celte hardiesse,, qui de la part d'un autre vous paraîtrait étrange, doit moins vous surprendre venant d'un espion.
Ce dernier mot, expressivement articulé, fit éclore une subite rougeur sur les joues de madame Gastoul.
— Un espion ! balbutia-t-elle ; je n'ai jamais dit cela.
— Ne l'avez-vous jamais écrit?
Troublée d'une interrogation qui supposait la connaissance d'une raillerie dont elle seule et d'Épenoy devaient avoir la clef, la jeune femme éprouva un moment d'embarras insurmontable, et, au lieu de répondre, elle baissa les yeux. A la vue de cette confusion, le marquis se trouva suffisamment vengé ; et loin de profiter de son avantage , comme eût fait peut-être un cœur moins généreux, il lut sur le point de se le reprocher.
— L'espion vous supplie de relever sur lui vos beaux yeux, dit-il avec un mélancolique sourire ; quoique vous le traitiez souvent bien mal, il lui est impossible de vous garder rancune. D'ailleurs, il espère ne pas trop vous déplaire aujourd'hui; car il apporte de bonnes nouvelles.
— Quelles nouvelles ? demanda madame Gastoul en s'enhardissant à le regarder.
M. de Morsy tira d'une poche de son gilet un petit papier cacheté, et le présenta en silence à la jeune femme. Celle-ci brisa le cachet machinalement; mais lorsqu'elle eut déplié l'enveloppe et trouvé ses deux lettres à d'Epenoy, l'émotion qu'elle ressentit fut si vive que le marquis, la voyant chanceler, la soutint et la fit s'asseoir.
— Calmez-vous, mon enfant, lui dit-il alors avec cette tendresse indulgente et résignée qui n'appartient qu'aux vieillards; tout est réparé, et vous n'avez plus rien à craindre. Mademoiselle du Boissier n'osera pas dire un seul mot; je vous réponds de son silence. Ce jeune homme se taira aussi, je l'espère. D'ailleurs son indiscrétion ne sau*
LECIEIL. 207
rait être dangereuse, puisque voilà vos lettres. Enfin vous êtes bien sûre que je ne vous trahirai pas.
— Quelle idée devez-vous avoir de moi ? dit madame Gastoul en cachant dans ses mains la rougeur de son front; j'en suis sûre^ vous me méprisez !
— Moi! qui vous aime... comme le ferait un père, s'écria M. de Morsy, vous mépriser !
— Ne Tai-je pas mérité ! Ah ! c'est maintenant seulement que je reconnais ma faute.
— Dites votre imprudence, car il n'y a dans votre conduite que de l'imprudence. Et quelle femme, à votre âge et dans votre position, n'a pas un instant d'irréflexion et d'entraînement? Ne vous exagérez donc pas des torts si faciles à réparer; mais rappelez-vous le danger auquel vous échappez aujourd'hui, et que ce souvenir soit votre sauvegarde. Que serait-il arrivé si, au lieu de tomber entre les mains d'un ami dévoué, ces lettres fussent restées au pouvoir d'une ennemie peu scrupuleuse et d'un homme dont la discrétion ne passe pas pour être la principale vertu? En fallait-il plus pour perdre une femme ? et vous dont le cœur est si fier, que seriez-vous devenue s'il vous eût fallu subir les dédains d'un monde sans pitié ?
— Vous avez raison, répondit madame Gastoul d'un air rêveur ; il n'y a que vous qui me donniez de bons conseils.
M. de Morsy serra avec effusion la main que lui tendait la jeune femme, et, reprenant la parole d'une voix pressante :
— Puisque vous connaissez la bonté de mes conseils, dit-i], suivez-les, au nom du ciel ! Le séjour de Paris est dangereux, vous le voyez. C'est la fièvre qu'on y respire qui a troublé un instant la sérénité de votre âme. Ne vous souvient-t-il plus de nos douces soirées de campagne, de cette existence si tranquille, de ces plaisirs si purs ? Vous étiez heureuse alors; l'êtes-vous maintenant ? N'avez-vous donc nulle envie de revoir votre famille où vous êtes si impatiemment attendue, votre maison attristée de votre absence^
ses ŒUVRES DE CU. DE BERNAPxD.
et VOS jardins en fleur, et vos pauwes qui croient que vous les oubliez ? Partez, je vous en supplie, partez, madame. Je vous ai remis ces lettres sans condition; et pouiiantpour les ravoir, que n'auriez-vous pas accordé ! Mais il m'eût été trop cruel de ne devoir votre consentement qu'à la contrainte ; c'est aux nobles instincts de votre cœur que je m'adresse. Oh ! dites-moi qu'en attendant de vous un courageux effort, je n'ai pas trop présumé de votre caractère, ûe votre raison, de votre vertu ! Vous partirez, n'est-ce pas?
— Vous seul êtes mon véritable ami, dit madame Gastoul entraînée par l'émotion du moment ; je partirai.
A l'instant même où la jeune femme prononçait cette pai^ole décisive, la porte s'ouMÙt ; et Louis d'Epenoy, dont la physionomie annonçait un orage près d'éclater^ entra brusquement dans le salon.
L'entretien de madame Gastoul et du marquis s'était trouvé interrompu au moment où la jeune femme, un peu remise de son émotion, allait chercher à satisfaire sa curiosité. Parmi les faits inexpliqués, mais certains, qu'offrait Ja restitution de ses lettres, un sm-tout l'avait frappée de surprise et singulièrement initée tout aussitôt. L'homme vers qui inclinait la faiblesse de son cœur avait perdu ou s'était laissé ravir le billet qu'elle lui avait écrit. Négligence, étourderie, ou indiscrétion, la faute était odieuse. C'était là un de ces méfaits qu'une femme a de la peine à par- <]onner.
Outrée contre d'Épenoy, madame Gastoul sentit redou- Mrr son mécontentement en le voyant arriver si mal à propos et d'une manière si peu cérémonieuse. Composant aussitôt son maintien et son visage, elle l'accueillit d'un iÛT glacial, et, tandis qu'il la saluait, elle affecta de regarder
LECUEIL. 2 0r>
la pendule^ dont les aiguilles marquaient à peine midi. Malgré son agitation, le jeune homme remarqua ce jeu muet, destiné à lui faire comprendre l'imporlunité de sa visite. Un peu déconcerté d'une réception que la présence du marquis rendait plus mortifiante, il s'efforça de dissimuler son dépit.
— Madame, dit-il avec un sourire forcé, j'espère quf* vous voudrez bien excuser une visite peut-é!re un peu trop matinale. Je n'aurais pas pris la liberté de me présenter chez vous à pareille heure, si en passant dçvant votre porte je n'eusse aperçu la voiture de M. de Morsy, qui m'a appris que vous étiez visible.
Pour toute réponse à cette apologie, la jeune femme inclina légèrement la tête sans que sa physionomie s'adoucît; et se tournant aussitôt vers le marquis ;
— Et vous, lui dit-elle comme si elle eût repris la conversation interrompue par d'Épenoy, irez-vous bientôt ei> Limousin ?
— A la fin de mai, répondit M. de Morsy, à moins que le procès qui me retient à Paris ne soit pas encore jugé à cette époque.
— Par conséquent je vous précéderai de deux mois. Vous verrez que je ne perdrai pas mon temps : je veux que le kiosque de la petite île soit bâti quand vous arriverez; je vous y ferai dîner la première fois que vous viendrez nous voir.
— Comment, madame, est-ce que vous retournez à Limoges? demanda Louis fort surpris de ce qu'il venait d'entendre.
— Oui , monsieur , répondit d'vm ton bref madame Gastoul.
— Bientôt ?
— Le plus tôt possible.
— Voilà une résolution bien subite... Ces jours derniers encore vous parliez autrement... N^ vouliez-vous pas rester à Paris ime partie de l'été ?
— J'ai changé d'avis.
Le laconisme des réponses de madame Gastoul, le ton tranchant dont elles furent articulées, et le regard hautain qui les accornpagna, enchantèrent le marquis autant qu'ils blessèrent d'Épenoy.
-♦ — Quelle mouche Ta piquée ? se dit celui-ci ; je parierais que c'est encore un tour de ce vieux trouble-fête !
Louis regarda de travers M. de Morsy et le vit souriant à la jeune femme d'un air d'approbation.
— Monsieur, lui dit-il emporté par son dépit, je sors de •chez vous ; je voulais vous demander un moment d'entretien.
Avant que le vieillard eût répondu, madame Gastoul se leva.
— Vous pouvez causer ici, dit-elle; pendant ce temps je vais m'habiller : la veille d'un départ on a mille emplettes à faire.
— Vous partez donc demain, madame? s'écria d'Épenoy avec une véhémence à demi comprimée.
— Cela dépend de M. Gastoul. Pour moi, je voudrais être déjà partie. Paris est charmant, mais on n'est bien que chez soi. Monsieur de Morsy, aurez-vous la complaisance de m'accompagner dans mes courses? Je vous préviens que la corvée durera peut-être jusqu'au dîner.
— Je suis à vos ordres, madame, s'empressa de répondi'e le marquis.
D'Épenoy ne se méprit par sur le motif d'un pareil arrangement.
— C'est une manière polie de me faire comprendre qu'il faut renoncer à la revoir aujourd'hui, se dit-il; mais que lui ai-jo fait, à cette capricieuse ?
Malgré sa mauvaise humeur, il adressa un regard suppliant à la jeune femme, qui, au lieu de se laisser fléchir par cette muette sollicitation, lui dit d'un ton froid et cérémonieux : ^.
— Peut-être^ monsieur, n'aurai-je pas le plaisir de vous
LECUEIL. 301
revoir avant mon départ. Veuillez donc recevoir mes compliments d'adieu.
D'Épenoy s'inclina, le désappointement et la colère dans le cœur; lorsqu'il releva la tète, la coquette corrigée était déjà près de la porte de sa chambre.
— Êtes-vous content de moi? demanda-t-elle tout bas à M. de Morsy, qui l'avait reconduite jusque-là.
— Vous êtes un ange! répondit le vieillard, dont le visage exprimait la reconnaissance et le ravissement.
Peut-être l'homme de cinquante ans voyait-il à travers un prisme trop flatteur le traitement sévère que venait de faire à son amant madame Gastoul. Le dépit avait à cette conduite au moins autant de part que la raison ; mais quand un fait est louable, à quoi bon en analyser la cause ? La vertu est un beau fruit qu'il faut admirer des yeux sans y porter la main, car parfois une pression indiscrète en fait jaillir un suc moins pur que son écorce.
La joie dans les yeux, malgré ses efforts pour jouer l'indifférent. M. de Morsy revint à pas lents vers l'amoiu-eux déconcerté dont il venait enfin d'obtenir la disgrâce.
— Vous avez quelque chose à me dire ? lui demanda-t-il d'un air d'amitié; car dans son contentement le vieillard était prêt à pardonner à son rival : parlez, mon cher Louis; serais-je assez heureux pour pouvoir vous rendre service?
Ce propos bienveillant parut un intolérable persiflage à d'Épenoy, qui avant d'y répondre sourit amèrement.
— Non, monsieur, dit-il avec un accent qui, sans manquer à la déférence due à l'âge du marquio, trahissait un courroux en ébullition et près de se répandre; je n'ai pas de service à vous demander, mais une petite explication. Vous êtes l'ami de ma mère ; je comiais les égards dus à ce titre, et j'espère ne m'en écarter jamais. S'il m'échappe malgré moi quelque parole un peu vive, je vous prie d'avance de me la pardonner ; mais si je parviens à m'oxprimer convenablement, cette modération sera très-méritoire : car rien n'est lourd à digérer comme une colère léi:i;ime.
302 ŒUVBES DE Cîî. DE BERNARD.
— Vous êtes donc en colère? reprit le marquis d'un air paisible.
D'Épenoy parut employer mentalement la recette réfrigérante qui consiste, lorsqu'on se sent irrité, à penser sept fois à ce qu'on va dire, avant de parler.
— Je crois ne pas manquer au respect que je vous dois, dit-il enfin, en vous déclarant que je donnerais volontiers la moitié de ma fortune pour qu'en ce moment vous eussiez mon âge.
— Et moi, mon ami, répondit le vieillard en souriant tristement, je donnerais pour cela ma fortune entière, dussé-je en outre payer ce rajeunissement d'une petite promenade en votre compagnie au bois de Boulogne ou à Vincennes.
— Vous avouez donc que j'ai le droit de me plaindre de vous. Mais procédons par ordre. Permettez-moi d'abord de vous adresser une question : Est-il \Tai qu'hier mademoiselle du Boissier vous ait remis une lettre ?
— C'est vrai.
— Fort bien. Maintenant aurez-vous la bonté de m'apprendre ce qu'est devenue cette lettre^ sur laquelle je prétends un droit légitime?
— Elle est entre les mains d'une personne dont les droits à cet égard sont, je crois, au moins aussi légitimes que les vôtres.
— A merveille ! Voilà ce qui m'a valu l'accueil que je viens de recevoir. Je comprends que vous vous applaudissiez de votre omTage ; mais je prendrai la liberté de vous dire ce que je pense d'un pareil procédé : car il est odieux, poursuivit d'Épenoy en s'échauffant malgré lui, il est révoltant de traiter un homme comme vous me traitez depuis trois mois. Eh bien ! oui, j'aime madame Gastoul ! C'est le droit de chacun ; c'est le vôtre, et, morbleu ! vous en usez comme moi.
— Louis, vous n'y pensez pas , interrompit le vieillard d'un ton sérieux.
l'écueil. oo:>
— J'y pense fort bien, monsieur; je ne suis pas aveugle. Nous sommes donc rivaux; jusque-là rien de mieux. De mon côté, je cherche à plaire; vous faites votre coiu* du vôtre : chacun pour soi, le ciel pour tous ! Voilà comme on se conduit entre hommes du monde. Mais est-ce ainsi que vous en avez usé envers moi? Vous ai-je jamais empêché de chercher à réussir ? Faites-vous aimer si vous pouvez, je ne m'y oppose point. Pourquoi ne m'accordez-vous pas la même tolérance? D'où vient cette obstination, cet acharnement à me barrer le chemin ? Si vous étiez marié, je pourrais supposer que vous êtes mon ennemi par esprit de corps; mais notre position n'est-elle pas la même?
— A vingt-cinq ans près, dit M. de Morsy en étouffant un soupir.
— Qu'est-ce que ça fait?
— Cela fait que j'envisage froidement et raisonnablement une chose que vous jugez selon vos passions de jeune homme. Écoutez-moi, Louis; mais d'abord chassez de votre esprit l'idée absurde d'une rivalité que mon âge rendrait si ridicule. Je ne suis pas amoureux ainsi que vous venez de le dire, mais j'éprouve pour cette jeune femme une amitié paternelle...
— Oh ! paternelle !
— Paternelle. Son mari ne veille pas sur elle :.vec autant de soin qu'il le devrait...
— N'en dites pas de mal, interrompit Louis en souriant malgré sa mauvaise humeur; c'est mi fort galant homme : il sait vivre, celui-là !
— Mariée à un pareil être, reprit le marquis avec une indignation méprisante, elle est exposée à mille dangers. Puisse mon amitié que vous trouvez si gênante, puisse mon dévouement que vous traitez d'espionnage, l'en préserver toujours ! Dans sa position, accueillir l'amour d'un homme, le vôtre surtout, c'est se vouer à des regrets certains.
— Ne calomniez pas mon amour ; il est profond et sincère.
— Parlez plus bas; elle est dans la chambre à côté, et elle pourrait nous entendre. Si votre amour est tel que vous le dites, vous devez comprendre les suites fatales qu'il peut avoir pour son repos. Supposons qu'elle y réponde, poursuivit le vieillard d'une voix un peu altérée, ce sera le malheur de sa vie ! Tôt ou tard il faudra qu'elle retourne à Limoges. Que deviendi'a-t-elle alors, si elle vous aime? et vous, que ferez-vous?
— Je la suivTai.
— Pom^ la perdre, aux yeux d'une ville de province, foyer de tracasserie et de médisance? Cette démarche serait plus qu'une folie; ce serait une mauvaise action, et vous ne la commettrez pas. Allons, mon cher Louis, soyez raisonnable. Vous êtes jeune, et je ne prétends pas vous imposer les vertus d'un anachorète ; mais manque-t-il à Paris de femmes dignes de vous plaire ? N'est-il pas temps, d'ailleurs, de songer à vous marier?
— Vous avez vu ma mère , dit ironiquement d'Épenoy.
— Oui, j'ai vu votre excellente mère. Nous avons parlé longtemps de vous, de vos bonnes qualités, mais aussi un peu de vos étourderies, et surtout des projets si pleins de dévouement et de tendresse qu'elle forme pour votre avenir. Votre mère s'est expliquée à cœm^ ouvert, comme on fait avec mi vieil ami. Je ne vous cacherai pas que le dérangement de votre fortune lui cause de l'inquiétude. Elle donnerait beaucoup pour vous voir rompre avec cette vie oisive, déréglée et pourtant si monotone ! Il est impossible qu'un homme de votre portée n'en sente pas le vide, et je suis sur qu'au fond la société de vos gants jaunes vous paraît souvent ce qu'elle est en réalité. Votre mère, en m'exprimant le plaisir que lui ferait éprouver un changement dans votre conduite, m'a parlé de son désir d'arranger vos affaires. Vous avez des dettes, elle ne m'a pas pai'u trop éloignée de les payer.
• Je ne m'y oppose pas, dit avec empressement l'enfant prodigue.
LECUEIL, 305
— Vous comprenez qu'elle mettrait à cela une petite condition.
— Ma retraite à la Trappe, peut-être ?
— Il ne s'agit pas de la Trappe, mais d'une démarche qui prouve à votre mère que vous avez l'intention de justifier ses bontés en réformant votre manière de vivre. L'épreuve après tout n'aurait rien de si désagréable. Que diriez-vous d'un petit voyage en Italie ou en Allemagne, où vous voudrez, enfin ?
— A Limoges, par exemple ? dit d'Épenoy, d'un air sardonique.
— La plaisanterie me semble hors de saison, reprit sévèrement le marquis.
— Ce qui me parait, à moi, encore plus hors de saison, c'est d'être sermonné lorsque j'ai le droit de me plaindre. Notre conversation, monsieur, a décrit une étrange parabole; permettez-moi de revenir au point de départ.
Le jeune amoureux allait sans doute récapituler ses griefs contre le marquis; mais il en fut empêché par M. Gastoul, qui en cet instant entra dans le salon.
— Votre serviteur, messieurs, dit le maître du logis avec la brusquerie d'un homme surchargé de soins et d'afîaires. Hé bien, marquis^ avez-vous parlé à ma femme^ où en sommes-nous?
— Madame Gastoul est prête à vous accompagner à Limoges, répondit M. de Morsy d'un ton sérieux.
— Bravissimo! vous êtes un homme charmant ! reprit le mari en se frottant les mains, tandis que d'Épenoy ricanait sourdement; quel dommage que ce maudit procès vous retienne à Paris! je suis sûr que vous auriez poussé Tobligeance jusqu'à être du voyage. Vous auriez été mon cornac dans la ville de Pourceaugnac : ça rime et joliment.
— Je suis fâché de ne pouvoir vous rendre ce service, répondit le marquis tenté de hausser les épaules; vous save^ qu'en ce moment il m'est impossible de quitter Paris.
M. Gastoul se tourna vers l'amant de sa femme.
tOG ŒlYRES DE CH. DE BERNARD.
— Parbleu ! dit-il tout à coup, frappé d'une inspiration soudaine, vous n'avez pas de procès, vous. Voilà le carnaval fini; un lion de votre espèce ne peut pas décemment passer l'été à Paris : qui vous empêcherait donc de venir faire un petit tour en Limousin?
': — Rien absolument, répondit d'Épenoy, dont l'œil brillant de satisfaction se reposa aussitôt avec la plus triomphante moquerie sur la physionomie consternée du vieillard son rival.
— Êtes-vous vraiment capable d'accorder un instant de trêve à vos victimes, pour venir passer pastoralement un mois ou deux dans notre désert ?
— Non-seulement capable, mais charmé ; on m'a précisément ordonné l'air de la campagne.
— Alors, touchez là.
— De tout mon cœur.
— Mais n'espérez pas que je vous laisse jouir des délices champêtres avant mon élection. Les affaires d'abord, mon cher hôte. Je ne vous cacherai pas, d'ailleurs, qu'il entre un peu d'égoïsme dans mon invitation. Je compte sur vos talents diplomatiques pour me faire là-bas des prosélytes. D'abord, je donnerai des dîners; et vous aurez la bonté de seconder madame Gastoul : car, avec mes distractions continuelles, je suis un maître de maison détestable; tandis que vous, je vous ai vu à l'œmTC : amphitryon du premier mérite. Ensuite vous m'aiderez, moi, à manipuler la matière électorale. Il faut bien que vous fassiez votre apprentissage. En ce moment vous ne songez qu'à plaire aux jolies femmes et à berner ces pauvres diables de maris; mais dans quelques années, lorsque marié vous-même, vous ne serez plus bon qu'à faire un député, l'ambition vous viendra. Il est donc utile que vous étudiiez d'avance la manière d'en- {iluer conslitutioimellcment ces braves électeurs. Car c'est une vraie pipée qu'une élection! Vous verrez; ça vous amusera.
L'ECIEIL. 3 07
— Je m'en fais d'avance uiie fête, dit Louis en riaiit malignement.
— C'est donc une affaire convenue. On vient de me dire que ma femme est à sa toilette; je vais la remercier du sacrifice qu'elle me fait et lui commmiiquer notre petit arrangement : attendez-moi là.
En prononçant ces mots^, le mari peu clairvoyant se dirigea vers la chambre de sa femme. Dès qu'il fut sorti du fjalon^ M. de Morsy, qui pendant la fin de ce dialogue avait gardé un sombre silence, s'approcha du jeune amoureux, <Iont le sourire moqueur semblait le braver.
— Vous n'irez pas à Limoges! lui dil-il impérativement.
— Si fait, parbleu ! répondit d'Épenoy du ton le plus décidé.
— Vous n'irez pas, vous dis-je.
— Qui m'en empêchera?
— La contrainte, si la raison et la délicatesse sont impuissantes.
— Cette contrainte, qui se chargera de l'employer ? demanda le jeune homme d'un air de hauteur.
— Moi, répondit avec fermeté le marquis : jusqu'ici je vous ai tenu le langage de l'amitié; si vous m'y torcez, j'emploierai des moyens plus efficaces. Il n'y a plus de Bastille pour y enfermer par lettres de cachet les jeunes gens sans conduite, mais il y a encore des prisons destinées à ceux qui ne paient pas leurs dettes. Vous me devez trois mille francs.
— Je vous dois trois mille francs! répéta d'Épenoy; voici qui est un peu fort.
— Trois mille francs souscrits par vous au profit de M. Jolibert et endossés par lui à mon ordre. Cette dette est exigible depuis plusieurs joui's, et son non-paiement entraîne la contrainte par coi ps. Vous n'avez pas d'argent, je e sais; or je vous déclare que si vous ne me donnez pas voti'e parole d'honneur de ne point aller à Limoges, aujourd'hui même les huissiers seront en campagne-
308 CEUMIES DE CH. DE BERNAf.D.
— Qu'ils viennent chez moi, vos huissiers, je les fais sauter par la fenêtre ! s'écria le jeune homme exaspéré de ce contre-temps ; d'ailleurs, continua-t-il d'un ton plus calme, je trouverai de l'argent d'ici à demain, et j'irai à Limoges, et tous les démons de l'enfer ne m'empêcheront pas d'assister à la pipée électorale de cet estimable citoyen, et si je peux l'engluer lui-même...
— Taisez-vous, le voici, dit le vieillard prudent jusque dans sa colère.
M. Gastoul rentrait en effet dans le salon ; il s'approcha des deux rivaux en se dandinant d'un air gêné, et hésita un instant avant de parler.
— Ma foi, mon cher d'Épenoy, dit-il à la fm avec un sourire contraint, je crois que tout à l'heure je me suis un peu trop avancé. Vous ne savez pas ce que c'est que d'être marié; on n'est pas toujours le maître... madame Gastoul, à qui je viens de faire part de notre projet, serait certainement ravie de vous recevoir, mais elle m'a fait observer
qu'à Limoges on trouverait peut-être singulier Vous
savez comme on est en province... une pruderie outrée..» des cancans sans fm... Limoges surtout est horriblement petite ville... Bref, ma femme craint que la présence dans notre maison d'un lion de votre espèce ne donne lieu à des propos désagréables qu'elle désire éviter... Que voulezvous, mon cher? c'est l'intérêt de votre bonne mine qu'on
vous fait payer là Mais j'espère bien que cela ne vous
empêchera pas de venir nous voir plus tard à la campagne.
A mesure que M. Gastoul ânonnait cette déclaration embarrassante, le front de d'Épenoy se rembrunissait, tandis que la physionomie du marquis recouvrait sa sérénité.
— Infernale coquette ! se dit le jeune homme.
— Ange adorable ! pensa le vieillard.
Malgré la formelle détermination d'une rupture qu'an* nonçait la conduite de madame Gastoul, Louis d'Épenoy ne s'avoua pas vaincu. Trois jours de suite il se présenta thcz la belle provinciale, qui se montra aussi obstinée dans
L FXUEIL. 3C0
Sfi vertueuse résolution qu'il paraissait lui-mome persévénint dans son amoureuse poursuite. Effort de raison ou reste de dépit, madame Gastoul fut inexorable et refusa do le recevoir. Le troisième jour, l'amant furieux, mais non désespéré, apprit de M. Gastoul, qui l'accueillait toujours de le manière la plus amicale, que le départ des deux époux était tixé au lendemain matin.
A l'heure indiquée par le bénévole mari, les habitants de la rue de Provence purent remarquer sur le trottoir, non loin de la rue Taitbout, un jeune homme blond qu'enveloppait un manteau drapé à la manière espagnole. Après une faction plus longue encore que celle qu'il avait montée aux Tuileries quelques jours auparavant, d'Épenoy, caron Ta reconnu, aperçut une chaise de poste qui sortait d'une des maisons en face desquelles il s'était placé. Aussitôt il releva son manteau jusqu'à ses yeux et demeura immobile.
Dans un des angles de la voiture, M. Gastoul, la tête ornée d'une casquette, et ses lunettes bleues sur le nez, se livnûtàune de ces méditations de politique transcendante dont il avait l'habitude. A sa droite sa femme, enveloppée d'un élégant manteau de voyage, semblait plongée dans une rêverie non moins profonde. Visiblement préoccupée, malgré la nonchalance de son attitude, en sortant de la maison, elle promena dans la rue un regard interrogateur qui dépista aussitôt l'amant en embuscade. Voyant que l'ambitieux Limousin, selon son usage, s'occupait de toute autre chose que des actions de sa femme, d'Épenoy rabattit son manteau, et offrit à la cruelle reine de son cœur un regard si éloquent de désespoir, un visage si pâle, une contenance si éprise et si suppliante, que, par une rechute soudaine, madame Gastoul })orta la main à ses cheveux.
Cette scène fut un éclair; bientôt la chaise de poste disparut au tournant de la rue. D'Épenoy alors fit un pas en arrière, et rejeta un pan de son manteau sur son épaule par un mouvement orgueilleux que n'eût pas désavoué le plus fier Castillan ; puis sifflant entre les dents un motif
triomphal, il si dirigea vers le café Anglais où il déjeuna de fort bon appétit.
Le départ de madame Gastonl brisa le fil qnî avait lié pendant quelque temps les divers personnages de cette histoire. Cliacun d'eux tira de son côté et parut retourner à sa vie habituelle, comme, au théâtre, les acteurs qui ont joué ensemble se séparent à la chute du rideau. La pièce cependant n'était pas finie. Avant de passer au dernier acte, il convient de compléter quelques détails accessoires mais non superflus.
Rendue à la liberté le lendemain de son enlèvement, mademoiselle du Boissier était rentrée chez elle dans un tel état d'exaspération que cette crise, jointe au dépit rongeur produit par tant de déceptions matrimoniales et aux acres humeurs particulières à certains célibats, détermina une maladie inflammatoire qui mit ses jours en danger, et la retint au lit pendant plusieurs semaines. Toutefois, malgré sa fureur contre d'Epenoy, mademoiselle Alphonsine, ainsi que l'avait prédit l'audacieux ravisseur, se garda de publier son aventure ; car un enlèvement, si peu sérieux qu'il puisse être, est une médiocre recommandation aux yeux d'un futur époux ; et la fille majeure, plus grande que ses revers, n'avait nullement renoncé au mariage.
La maladie de mademoiselle du Boissier donna à sa protectrice un assez long relâche dont ceUe-ci profita pour parachever deux ou trois petites négociations conjugales que lui avaient fait un peu négliger, en dernier lieu, ses efforts désespérés pour l'établissement de la pauvre Alphonsine. Mais de pareiUes broutilles d'hyménée ne pouvaient être qu'un intermède pour l'esprit actif de madame dÉpenoy, qu'occupa bientôt^ à l'exclusion de tout autre
L ÉCIEU 3 1 l
soin, une affaire plus sérieuse et qui la touchait de plus près.
M. de Morsy et Louis d'Éponoy s'étaient rencontrés plusieurs fois sans se chercher, ni s'éviter. En ces occasions ils s'abstenaient^ d'un commun accord, de parler de madame Gastoul, et semblaient oublier qu'ils avaient été rivaux. Ils vivaient donc ensemble comme par le passé : le jeune ]iomme plein de déférence pour l'ami de sa mère, le vieillard bienveillant pour le fils de son ancienne amie.
D'Épenoy paraissait supporter avec résignation le coup qui avait brusquement frappé son amour. Bientôt, d'ailleurs, des soucis d'une nature peu sentimentale ^ inrent faire diversion aux peines que pouvait endurer son cœur. Harcelé par ses créanciers, le jeune dissipateur reconnut Ja nécessité de mettre ordre à ses affaires et, se résignant à une démarche qu'avait longtemps repoussée son orgueil, il se décida, pour éviter une ruine totale, à recourir à cette providence terrestre qui se nomme l'amour maternel.
Vn matin donc, l'enfant prodigue comparut devant sa mère, non point hâve, décharné, souillé de boue et couvert rie haillons, comme son aîné de la Bible, mais élégant, leste, gracieux, l'œil câlin et le sourire sur les lè\Tes. Après avoir déclaré d'un air fort peu contrit qu'il venait faire une confession générale de ses énormités, il s'assit gentiîiient sur mi tabouret, aux pieds de madame d'Épenoy, et commença un si joyeux récit de ses erreurs, contrefit si plaisamment les physionomies de ses créanciers, dépeignit avec un pathétique si bouflbn les tortures qui l'attendaient dans les cellules de la rue Clichy, que la vieille dame, chai'inée de ce mauvais sujet de fils qui à chaque gros péché lui baisait tendrement les mains, ne put se défendre de l'embrasser à son tour par forme d'absolution.
— Levez-vous, vaurien, lui dit-elle lorsqu'il eut achevé l'aveu de ses égarements, on paiera vos dettes; mais n'en faites plus. Vous me donnerez votre procuration pour que je dégage votre domaine des Tûh\^, et vous aurez la corn-
plaisance de partir sans délai pour Tïtalie où vous resterez jusqu'à ce que je vous rappelle. La pénitence n'est pas trèssévère, et ce sera une occasion naturelle de rompre avec la société fort peu recommandable que vous fréquentez depuis quelques années.
A travers l'indulgence de ce langage perçait une résolution ferme que Louis n'essaya pas d'ébranler. Soit que cédant à la nécessité il eût pris son parti d'obéir sans discussion, soit que quelque arrière-pensée eût affaibli sa répugnance pour les voyages, il promit à sa mère une soumission absolue, et réalisa cet engagement en partant quelques jours après.
Au bout d'un mois, madame d'Épenoy, à qui son fils avait déjà écrit une lettre datée de Gènes, en reçut une seconde timbrée de Rome, dans laquelle il lui annonçait l'intention de passer dans cette ville une partie de l'été. Fort satisfaite d'un résultat qui semblait un acheminement certain vers le mariage qu'elle rêvait depuis si longtemps, la mère de Louis ne songea plus qu'à lui dénicher le phénix des héritières.
Pendant ce temps, l'élection dont on a déjà parlé avait eu lieu à Limoges. Malgré le patronage du comité de l'opposition et l'éloquence de sa propre circulaire, M. Gastoul avait échoué. Le candidat vaincu apprit lui-même son échec au marquis dans une lettre où, sous une indifférence affectée et visant à l'ironie, perçaient le dépit et la déconvenue.
— Je ne suis pas député, et peut-être ne le serai-je jamais, écrivait-il, mais la presse vaut au moins la tribune ; je pars pour ma campagne où je compte élucubrer dans le cours de l'été un ou deu\ volumes à la façon des Lettres de Junius et dans le style de Courier, qui feront rire jaune plus d'un de nos matadors politiques. ->
Quant à l'homme de cinquante ans, principal personnage de cette histoire, outre son procès, une sa:e résolution le retenait à Paris. Délivré de ses angoisses jalouses, il avait reconnu que le seul moyen de prévenir le retour de cette
torture était de lui ôter tout aliment en se guérissant enfui d'une passion insensée. Il prit donc Théroïque détermination de ne pas aller en Limousin, et confia le traitement de sa folie à l'absence, ce grand médecin de l'amour. t> Pendant près de trois mois le marquis exécuta courageusement sa résolution; mais de quelle énergique vertu n'eut-il pas besoin pour y persévérer ! Quel vide profond soudainement creusé dans sa vie ! quelle solitude au milieu de cette foule indifférente ! Quelle terne vapeur épandue sur tous ces objets si brillants quand elle était là! quel désœu- \Tement ! quel ennui ! quel sombre printemps !
Les maisons où le vieillard avait Ihabitude de rencontrer madame Gastoul, lui étaient devenues odieuses. Il fuyait les lieux pleins de ce cher et cruel souvenir ; mais ce souvenir lui-même, où le fuir et comment s'y soustraire ? Les plus futiles circonstances, les hasards les plus imprévus lui rappelaient à chaque instant, à chaque pas, la dangereuse image qu'il voulait oublier. Les sons d'un piano frappaient-ils son oreille, c'était la valse où il avait admiré sa grâce séduisante, c'était la romance qu'elle aimait à chanter. Une jeune femme à la taille svelte, à la tom'nure gracieuse, passait-elle près de lui, elle marchait ainsi. Et quand cette continuelle préoccupation semblait un moment s'assoupir, de blonds cheveux rapidement entrevus, un vague parfum, une fleur, un rien indescriptible la réveillaient aussitôt plus douloureuse et plus cuisante.
Au commencement de l'été, M. de Morsy gagna son procès. Ce souci avait eu le mérite d'être quelquefois une distraction; dès qu'il eut disparu, le mal amoureux, désormais dominateur unique, redoubla de violence et d" intensité. Le maiT[uis tomba peu à peu dans un morue abattement. Aux gens qui venaient le complimenter sur le gain de son procès, il répondait par un soiu-ire aussi triste que si ce triomphe eût été sa ruine. Rien ne parvenait à l'arracher aux mélancoliques rêveries dans lesquelles il apercevait sans ce^se, au fond d'un frais vallon et sous rombrag<>
des marronniers fleuris, l'être charmant, unique pensée de son cœur, jeune tourment de sa vieillesse. Bientôt ces regrets, cette tristesse, ces désirs devinrent une véritable nostalgie. Dans l'atmosphère de Paris, M. de Morsy étoutfait; pour lui, Tair et la vie étaient près d'elle. Il lutta quelques jours encore, mais il succomba enfin sous l'étreinte de la passion. Un matin, sans préparatifs, sans préméditation, sans volonté pour ainsi dire, et poussé par une force irrésistible, le vieillard partit pour Limoges.
Par une belle soirée du mois de juin, M. de Morsy, arrivé à sa campagne depuis une heure à peine, se dirigeait, en suivant un chemin tortueux, vers la maison qu'habitait madame Gastoul à un quart de lieue de distance. Il marchait si rapidement qu'un jeune homme se fût fatigué à le suivre; mais, malgré cette impatience, ses yeux parcouraient avec avidité les moindres détails de la campagne qu'il traversait. Là, au flanc du coteau, s'étendait la châtaigneraie où, sur la pelouse semée de roches grisâtres, il s'était souvent assis près d'elle ; à gauche, dans le creux du vallon, serpentait la rivière où, derrière les saules, balançait au gré du courant le batelet qu'elle manœu^Tait avec une si gracieuse audace. Enfin, au bout du chemin, déjà il distinguait, à travers les arbres, la maison à blanches façades et et à contrevents verts qu'à Paris il avait \ue en rêve tant de fois. Doucement troublé par les souvenirs qui se réveillaient en foule sur son passage, le vieillard sentait éclore en lui mille émotions fraîches et délicieuses, fleurs vivaces d'une âme toujours jeune : défiance de soi-même, jalousie, humeur chagrine, découragement, dégoût de la vie, en ce moment tout était oublié. N'allait-il pas revoir l'ange bienaimé dont il avait protégé les blanches ailes contre les souillures d'un monde corrupteur ? D'avance il se figurait son accueil : elle le recevrait comme un ami, comme un sauveur ! Quelle récompense ! quel triomphe ! La passion heureuse a-t-elle de plus beaux jours ? Il ne le croyait pas; et en songeant à tout ce que renferme de charmant la re-
l'kCIEIL. 315
connaissance d'une femme chérie, il troiivnit plus légère sa vieillesse et moins insensé son amour.
Au lieu de traverser la cour principale, M. deMorsy entra par une petite porte pratiquée dans le mur de clôture, et que masquaient intérieurement des massifs prolongés jusqu'à la maison. De là il pénétra dans le vestibule sans être aperçu d'aucun domestique , monta l'escalier à pas discrets, et arriva enfm au salon où se tenait habituellement madame Gastoul. La porte était entr'ouverte. Aussi ému qu'un adolescent amoureux pour la première fois, le vieillard la poussa sans faire de bruit, et s'avança sur le seuil; mais il s'arrêta aussitôt en pâlissant affreusement, comme s'il eût senti un poignard lui entrer dans le cœur.
Au fond du salon, couché sur un canapé qu'encombrait uii amas de journaux et de brochures, M. Gastoul dormait du sommeil du juste. Près d'une fenêtre sa jeune femme, mollement étendue dans un fauteuil, avait sur les genoux un ouvrage de broderie, mais n'y travaillait pas ; devant elle Louis d'Épenoy assis sur un tabouret, et tenant un li\Te qu'il ne lisait pas davantage, semblait en adoration, tout en épiant le sommeil du mari bénévole. Les mains des deux amants s'étaient rencontrées, leurs regards se confondaient, tout en eux trahissait l'intelligence secrète, la passion mutuelle, l'amour heureux !
Près de défaillir, M. de Morsy s'appuya contre le chambranle de la porte. Si sourd qu'il fût, ce mouvement tira le couple fortuné de son extase. Madame Gastoul se leva par un bond de gazelle surprise, rougit jusqu'aux yeux à la vue de son mentor et, cédant à un excès de confusion dont elle eût sans doute triomphé quelques années plus tard, elle s'élança hors du salon. Au bruit de la porte qu'elle referma brusquement, comme si elle eût craint d'être poursuivie, M. Gastoul s'éveilla. Il se mit sur son séant, se frotta les yeux, et aperçut enfm à l'extrémité de la chambre, iJ. de Morsy qui contemplait d'Épenoy d'un air hagard.
— C'est vous, marquis ? s'écria M. Gastoul en se levant
avec empressement ; ravi de vous voir ! Nous croyions que les délices de Paris vous avaient brouillé avec le Limousin. Votre retour fera le plus grand plaisir à madame Gastoul. Mais qu'avez-vous à regarder notre ami d'Épenoy comme s'il était une bête curieuse... Ah ! je comprends. Vous avez aussi donné dans le voyage d'Italie, vous ! Parfait ! délicieux !
M. Gastoul partit d'un éclat de rire qui n'éveilla aucun écho. Malgré son aplomb^ d'Épenoy était décontenancé; le marquis regardait sans rien voir distinctement, et n'entendait qu'un bourdonnement confus, l'action de ses sens semblait paralysée.
— Mais entrez donc, au lieu de rester ainsi à la porte^ reprit le maître du logis en avançant un fauteuil au vieillard^ qui se vint asseoir machinalement sans dire un mot.
— Avant tout, continua M. Gastoul, dont l'hilarité paraissait éprouver le besoin de s'épancher, il faut que je vous raconte les prouesses de notre ami d'Epenoy ici présent; si vous ne riez pas, c'est que vous avez un spleen conditionné. Il y a six semaines environ, le jeune et beau d'Épenoy, partant pour l'Italie par ordre de sa maman, tombe ici un beau matin. Pour venir nous voir il s'était détourné de sa route, procédé amical dont je lui sais beaucoup de gré. Il nous conte tout d'abord comme quoi d'aller baiser la mule du saint-père lui parait une corvée peu réjouissante ; non que le voyage d'Italie ait rien de si pénible en lui-même, mais parce que tout ce qui est commandé devient odieux par cela seul : le cœur humain est fait ainsi; pour moi, je n'ai jamais su obéir. Je m'apitoyais sur la destinée du pèlerin, quand tout à coup une idée sublime me traverse l'esprit. — Qui vous empêche, lui dis-je, de voyager en Italie sans sortir de France ? Voilà mon homme qui me regarde d'un air ébahi. Je lui ris au nez et je reprends : — J'ai des amis à Gênes, à Rome, à Naples; je leur envoie sous enveloppe des lettres écrites par vous, datées successivement de ces différentes villes^ et adressées à votre mère.
LECIEIL. 31T
à Paris : mes correspondants n'ont d'autre peine que do jeter les lettres à la poste. Quant à vous^, ma bibliotht'que est bien fournie^ vous y trouverez trente ouwages sur l'Italie, en sorte que vous poiurez vous étendre tant qu'il vous plaira sur le Colisée ou sur Herculanum. Cette érudition enchantera votre mère. Mais il faut que vous restiez quelque temps avec nous,, sans cela je ne me mêle de rien. D'Épenoy trouve le projet admirable et y adhère de la meilleure grâce du m.onde. La correspondance italienne va son train tout aussitôt, et le tour est fait : qu'en dites-vous?
M, Gastoul se renversa sur le dossier de son canapé, et recommença de rire en homme enchanté. Ce nouvel accès passé, il se tourna vers le jeune homme :
— Pendant que je tiens compagnie au marquis, allez donc voir où est ma femme, lui dit-il familièrement; si elle savait que notre aimable voisin est de retour, elle serait déjà ici.
DÉpenoy, qui se trouvait mal à l'aise en face du vieillard^, s'empressa de sortir dans l'intention apparente d'exécuter la mission qu'il venait de recevoir.
— Charmant garçon! dit alors M. Gastoul; serviable, gai, toujours content : peu d'acquis, point d'instruction, rien de solide en un mot ; mais du trait dans l'esprit, ce que les Anglais nomment de V humour. Il m'est utile. Vous saurez que mes lettres dans le genre des Pamphlets de Courier, sont en pleine exécution. Je lui ai confié quelques parties comiques à aiguiser; il a trouvé des saillies incroyables. Je vous lirai ça quand l'ouvrage sera terminé. Je crois que messieurs les électeurs de Limoges pourront bien se mordre les doigts de ne m'avoir pas donné leurs suffrages. C'est fini entre ces gens-là et moi ; j'ai secoué \à poussière de mes sandales aux portes de leur ville... Mais vous avez l'air soutirant, vous ne dites rien. Ètes-vous malade ?
— Non, répondit M. de Morsy qui eut besoin d'un effort pour prononcer ce seul mot.
— D'Épenoy n'aura pas trouvé ma femme, je vais la chercher; car si vous retourniez chez vous sans Tavch' vue, elle ne me le pardonnerait pas. Du reste, il est bien entendu que vous soupez avec nous.
Le successeur de Courier sortit du salon et se mit à la recherche de sa femme, qu'il ne parvint à trouver nulle part. Madame Gastoul s'était réfugiée dans un petit bois attenant au jardin, et là, confuse, humiliée, peut-être repentante, elle attendait le départ du marquis. De son côté, d'Épenoy était devenu invisible. Las de son inutile perquisition, M. Gastoul revint au salon ; mais, à sa grande surprise, il n'y trouva personne : M. de Morsy était parti.
Le lendemain M. Gastoul, après dîner, déclara qu'il allait rendre au marquis sa visite, et d'Épenoy ne put refuser de l'accompagner. Ils se présentèrent donc ensemble chez M. de Morsy, et trouvèrent les domestiques plongés dans une stupéfaction qui leur laissait toutefois le libre exercice de la parole. Leur maître, dirent-ils, en rentrant la veille au soir avait aussitôt envoyé chercher des chevaux de poste à Limoges, et il était repaiii au milieu de la nuit sans qu'aucun d'eux put dire où il était allé.
— Voilà qui est étrange ! dit M. Gastoul à son hôte. N'avez-vous pas remarqué hier qu'il y avait quelque chose d'égaré dans sa physionomie ?
— En effet, répondit d'Épenoy, qui avait intérêt à dissimuler la véritable cause de la conduite du vieillard ; que cela ne vous étonne pas. Ma mère, qui connaît M. de Morsy depuis fort longtemps, m'a raconté qu'à différentes reprises on avait remarqué en lui des bizarreries sui'prenanles.
— Je ne m'en étais jamais aperçu ; mais il y a réellement dans ce dernier fait un grain de folie.
Le départ du marquis passa donc pour un de ces caprices qu'enfante le trouble momentané des facultés intellectuelles. Sans se préoccuper de cet incident autrement que pour plaindre son voisin de campagne, M. Gastoul continua avec une ardeur nouvelle l'important ouvrage destiné
à faire pâlir les lettres de Junius. Trop vaniteux pour être accessible à la jalousie, il se montrait de plus en plus charmé de d'Epenoy, qui de son côté redoublait d'humeur seniable, et prêtait à Técrivain politique la causticité de son esprit : à gros intérêt, il est vrai. Deux mois se passèrent ainsi; mais enfin un jour arriva où fut découverte à Paris la mystification des lettres datées d'Italie.
Mademoiselle du Boissier, qui avait de nombreuses correspondances, selon l'usage des demoiselles d'un âge mûr, fut instruite par une de ses amies, demeurant à Limoges, de la présence du soi-disant voyageur h la campagne de M. Gastoul. La fille à marier gardait rancune à son impertinent ravisseur, aussi n'eut-elle garde de laisser échapper l'occasion de se venger. Elle courut aussitôt avertir madame d'Épenoy, que contraria vivement cette nouvelle; non que la femme indulgente trouvât fort criminelle Tobstination amoureuse de son fils, mais elle craignit de rencontrer dans cette liaison, qu'elle croyait rompue, un obstacle sérieux à un magnifique mariage dont elle avait déjà posé la première pierre.
Sans perdre de temps, madame d'Épenoy écrivit une lettre où le bon sens et la tendresse maternelle parlaient un langage si pressant que Louis en fut touché. Ne trouvant rien de plausible à répondre à sa mère, il finit par se résigner à lui obéir. Deux ou trois mois auparavant le collaborateur de M. Gastoul se fût montré peut-être plus rétif; mais déjà le temps était venu en aide à la raison. DÉpenoy avait eu cent jours d'amour heureux ; un grand empire n'a pas duré davantage, et combien de grandes passions durent moins ' Le plus vulgaire mais aussi le plus inévitable des dénoùments termina cette liaison qui devait être éternelle. 11 y eut sans doute bien des larmes versées! il s'échangea bien des serments de s'aimer toujours ! Serments sincères qui résistent mal à l'absence ! larmes douloureuses auxquelles ne se fient que ceux qui n'ont jamais pleuré! La séparation des deux amants fut triste, passion-
320 ŒUVRES DE^Cn. DE BERNARD.
née, cruelle; mais en résultat, un an après, d'Épenoy était marié selon le vœu de sa mère. Arrivé à Tâge où Tintérêt et Tambition commencent à parler plus haut que la frivolité et la galanterie, le jeune homme avait fait ce qu'on appelle un superbe mariage, c'est-à-dire avait épousé beaucoup d'argent. A la même époque madame Gastoul, il est \Tai, portait encore le deuil de son premier amour ; mais son désespoir se tournait peu à peu en mélancolie, et, comme on sait, la mélancolie, au fond s'accommode assez de l'existence en ayant l'air de s'y déplaire, et se nourrit du passé sans être pour cela dégoûtée de l'avenir.
Tandis que se passaient ces choses si ordinaires, un jeune mari oubliant la laideur de sa femme en admirant la beauté de ses chevaux, et une victime de l'amour versant des larmes sans trop d'amertume, qu'était devenu M. de Morsy ? Cette question, les amis du vieillard l'échangèrent entre eux inutilement pendant près de deux ans. Il voyageait sans doute, emportant au cœur le trait empoisonné qu'il n'avait pu en arracher; mais dans quelle contrée promenait-il sa torture ? Ce point demeura longtemps un mystère. Enfin M. de Morsy reparut un jour, à l'improviste, dans un salon du faubourg Saint-Germain ; et sa présence, inaperçue du plus gTand nombre, devint aussitôt un objet de vive curiosité pour les personnes au courant de son histoire.
Parmi les femmes invitées à cette soirée se trouvaient madame d'Épenoy et mademoiselle du Boissier : la première, occupée sans cesse comme autrefois, à marier autrui ; la seconde, plus que jamais travaillée du désir de se marier elle-même. La protectrice et la protégée étaient assises l'une à côté de l'autre. Ame du purgatoire depuis quelques jours, mademoiselle Alphonsine semblait en proie à une noire mclancoHo, quand tout à coup ses petits yeux verdâtres aperçurent Ihomme qu'elle détestait par-dessus tous les autres ; elle avait pris le parti de les détester tous, mais le marquis était l'objet d'une haine à part. A cette
L'ÉCLEIL. 321
vue la vieille fille sourit méchamment ; et se tournant vers sa voisine :
— Voilà M. de Morsy, lui dit-elle d'un accent de commisération méprisante; oh ! qu'il est vieilli ! qu'il est cassé ! on lui donnerait soixante-dix ans. Mais voyez donc; ses cheveux sont tout blancs, et comme il est maigre ! C'est pourtant cette coquette de province qui l'a mis dans ce bel état ; pauvre homme !
En remarquant les ravages causés par le chagrin bien plus que par le temps sur la personne de son ancien ami, madame d'Épenoy éprouva pour lui une compassion douloureuse, et fut révoltée par contre-coup de l'ironie insultante qui perçait à travers la feinte pitié de la vieille fille.
— Mademoiselle, répondit-elle en la regardant sévèrement, on pardonne des prétentions ridicules, mais non des sentiments méchants. Vous avez un mauvais cœur, et désormais je croirais me charger d'une responsabilité trop grande si j'engageais un homme à vous épouser.
A ces mots la vieille dame tourna le dos à mademoiselle du Boissier, qui, en entendant prononcer contre ellemême cette condamnation au célibat forcé à perpétuité, faillit perdre connaissance.
A dater de ce jour M. de Morsy sembla reprendre sa vie accoutumée ; il fréquenta de nouveau ses amis et reparut successivement dans la plupart des maisons où il avait l'habitude d'aller auparavant. A part une vieillesse précoce qu'on pouvait attribuer à différentes causes, les gens qui le rencontraient dans le monde trouvaient en lui peu de changement. Ses manières étaient, comme jadis, dignes, bienveillantes, et même affectueuses. Il parlait peu, souriait plus rarement et restait étranger à la gaieté des autres ; mais cette gravité, tempérée par une exquise politesse, n'avait rien qui ne convînt à son âge. A voir cet homme d'un maintien si calme, d'un accueil si honnête, d'une physionomie si douce, personne n'eût deviné qu'il portait au cœur une plaie saignante et incurable.
A cinquante ans on ne se tue guère à propos d*une blessure d'amour; mais, cette blessure reçue, on n'en guérit pas. L'âme, à cet âge, n'a plus la force de se suspendre aux illusions, fils dorés et fragiles que du haut du ciel l'Espérance jette à la jeunesse. Désirs impuissants, découragement absolu, dédain de soi-même, tristesse mortelle, tel est le sort de l'imprudent qui n'a pas cherché dans les Uens et dans les affections de la famille un aliment à la flamme que les glaces du déclin n'ont pas éteinte dans son cœur. Des cheveux blancs, une âme ardente et pas d'enfants ! quelle destinée ! Au lieu de railler, comme on fait souvent, ceux qui la subissent, il faut les plaindre; car ils sont assez punis d'avoir méconnu la loi divine qui, en divisant en deux parts la vie de l'homme, a donné un trésor à chacune d'elles : l'amour à la jeunesse; à la vieillesse^ la paternité.