CHAPITRE X
Suite de la nuit des Noces : Tour que joue V Écumoire à Tanzaï.
Enfin, dit Néadarné au Prince, ne me découvrirezvous jamais la cause de tout ce que je vois? Ne me direz-vous pas quel est ce changement de forme qui vous coûte tant de regrets? Au nom de vous-même, cher Prince! contentez ma curiosité. Je vais vous satisfaire, dit Tanzaï; sans le vouloir, vous ajoutez à mes malheurs, et le désespoir de les essuyer avec vous, me les rend encore moins supportables; vous que j'adore! vous! l'objet de mes plus tendres vœux, vous! enfin dont les attraits dévoient me répondre d'un sort bien différent de celui que j'éprouve aujourd'hui.
Mais, lui dit Néadarné, ce malheur n'est-il arrivé qu'à vous? Il est arrivé, reprit-il, qu'en pareille occasion, d'autres que moi, ont éprouvé une langueur qui détruisoit leurs plaisirs, mais cet anéantissement causé d'ordinaire par trop d'amour, ne dure pas; il est du moins susceptible de secours, il se répare par l'amour même, et votre compassion ne peut rien ici. Votre tendresse, la
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mienne, tout m'est inutile : Apprenez quelle est mon infortune.
Alors, il lui raconta brièvement les menaces de Barbacela, le don de l'Ecumoire, l'usage qu'il en devoit faire, et la fureur où il étoit contre Saugrenutio qu'il chargeoit de l'événement de cette nuit.
Jamais, ajouta-t-il, je ne me serois douté qu'une journée aussi glorieuse pour moi fût le commencement de mes malheurs, et se terminât d'une façon si cruelle. Ce jour que je devois croire le plus beau de ma vie, est le plus honteux pour moi, depuis 'que je respire. Sans me vanter (peut-être se vantoit-il) je suis de tous les hommes, celui qui devoit le moins s'attendre à ce qui m'arrive aujourd'hui. Barbacela m'avoit doué d'une façon si surprenante, que ce qui m'étonne le plus, est que ce présent devenu cher à mes yeux par la part que vous alliez y prendre, ait disparu sans que j'en aye rien senti.
En achevant ces paroles, les pleurs recommencèrent : Eh quoi! lui dit Néadarné en l'embrassant, pensez-vous que cet accident diminue l'amour que j'ai pour vous ? Non, Prince, s'il ne vous affligeoit pas tant, j'en bénirois le Ciel. Vos désirs satisfaits, vous m'auriez peut-être moins aimée. Sans doute, c'est un moyen qu'il m'offre pour vous conserver toujours : Il m'auroit été plus doux de satisfaire votre passion ; mais l'aurois-je pu sans risquer de la voir s'éteindre, et quoi de plus flatteur pour moi que de vous voir m'aimer toujours ! Est-il pour des cœurs délicats, une plus grande satisfaction? Que sont sans l'amour, ces plaisirs que vous regrettez tant? Non, cher Prince, il n'en est pas qui vaille celui que je prens à vous dire que je vous aime. D'ailleurs, qu'avons-nous perdu ? Ces transports si tendres que vous m'avez fait éprouver, que j'éprouve même encore auprès de vous, ne
dépendent point de ce que vous n'avez plus? N'ai-je pas toujours le plaisir de vous embrasser? Vous-même, ne me rendez- vous pas mes caresses? Ne vous exagerezvous pas votre perte ?
Ah Néadarné ! s'écria douloureusement le Prince, que vous tiendriez un langage bien différent, si vous connoissiez de réputation seulement, ce dont je déplore la perte! Soit, reprit-elle, je veux que vous en soyez justement affligé, je veux tout y perdre, mais notre union n'en sera pas altérée.
Je le crois, répondit-il, mais pensez-vous qu'elle eût perdu de sa vivacité, si je fusse resté ce que j'étois? Prince, lui dit-elle encore, au milieu de cet embarras, les Dieux m'inspirent une pensée salutaire. La Fée, en vous donnant l'Ecumoire, a sans doute eu ses raisons ; un présent de cette nature seroit trop ridicule, si elle ne lui avoit pas attaché une vertu particulière. Ce qui vous arrive, est l'effet de la colère de l'infernale Concombre. Je suis sûre que l'Ecumoire, convenablement appliquée, détruiroit l'enchantement.
Puissent les Dieux ! s'écria Tanzaï, vous payer de ce conseil. Que vous êtes heureuse d'avoir dans une si grande calamité, l'esprit aussi présent ! Il courut alors avec empressement détacher l'Ecumoire, et se frottant de toute sa force, il demanda à la Princesse, si rien ne s'offroit à ses regards. Dans l'instant qu'elle lui répondoit non, le Prince voulant continuer le frottement, trouva l'Ecumoire immobile; elle s'étoit incrustée dans sa peau, et nuls efforts ne purent l'en arracher. De sorte qu'après des douleurs excessives, il fut contraint de la laisser, fort embarrassé cependant de ce qu'il en feroit, supposé qu'elle lui restât.
Le jour vint enfin; Néadarné, accablée de fatigues se
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laissa aller au sommeil, en exhortant le Prince à en faire autant. Ses aventures l'occupaient trop pour qu'il pût profiter de ce conseil, et il employa le reste de la nuit à des vains efforts. Ce qui l'inquiétoit le plus, étoit la façon dont il pourroit porter cette Ecumoire, sans devenir la risée de toute la Cour. Il tâcha de la plier pour la porter plus décemment, mais toutes ses forces réunies, ne purent jamais la faire pencher. Si à force, il l'approchoit de lui, elle lui couvroit entièrement le visage ; ce qui lui étoit d'une incommodité insupportable. En se perdant dans ces desagréables idées, il s'endormit. La douleur et l'accablement lui procurèrent un sommeil si long, que Néadarné éveillée avant lui, eut tout le temps de contempler le funeste présent de Barbacela. Tanzaï après avoir essayé différentes postures, s'étoit enfin couché sur le dos, et peu s'en falloit que dans cette situation, l'Ecumoire ne touchât à l'impériale. Abîmée dans les idées que cette vue lui donnoit, elle doutoit en elle-même, si ce que le Prince avoit perdu, valoit,quoi qu'il en dit, ce qu'il venoit d'acquérir.