CHAPITRE XII
Oracle du Singe : Départ du Prince.
Les malheurs du Prince vengeoient trop bien Saugrenutio pour qu'il y prit une part bien sincère. Maître de dicter les Oracles que le Singe rendoit, ou de les interprêter du moins à sa fantaisie, il résolut de se servir de l'occasion qui lui étoit offerte. Cette résolution n'étoit rien moins que charitable; mais Saugrenutio étoit offensé à la face de tout un peuple; on lui avoit fait un affront cruel, et pour en tirer vengeance avec moins de remords, il avoit mis le Singe de moitié de l'insulte qui lui avoit été faite. Ce n'etoit plusluiquipoursuivoitlePrince. c'étoit la divinité même qui devoit s'armer : cette Divinité, qui tranquille et respectée dans son Temple, s'inquiétoit peu, dans le fond, des chagrins qu'on faisoit essuyer à son Prêtre. Saugrenutio étoit déjà entré dans le Sanctuaire, fort embarrassé de la tournure qu'il donneroit à l'Oracle, lorsque la Fée Concombre lui apparut. Je partage, lui dit-elle, ton ressentiment : nous avons tous deux la même injure à venger, sors d'inquiétude,
je dicterai moi-même l'Oracle. Sois sûr de ma protection, je te vengerai, te dis-je. Saugrenutio étoit trop dévot pour ne pas remercier affectueusement Concombre, et il étoit encore occupé à la complimenter sur son bon cœur, lorsque le Roi entra. Il se mit alors à encenser le Singe, et quand il lui demanda tout haut, ce que le Prince devoit faire, Concombre, invisible à tous les yeux, prononça très-intelligiblement, par l'organe du Singe, ces paroles :
Qu'il aille : Quil parcoure : Quil couche : Quil revienne.
Le Roi fit de vains efforts pour dévoiler cette énigme, et moins instruit qu'auparavant, courut la porter au Prince, qui toujours occupé de son désenchantement, fatiguoit en vain Néadarné. Que veut dire cet Oracle ? dit Tanzaï, après l'avoir entendu. Je ne l'entends que trop ! s'écria la tendre Néadarné : Plût aux Dieux cruels ! qu'il fût aussi obscur pour moi, que pour vous ! Et de quoi vous allarmez-vous ? Princesse, reprit Tanzaï. D'abord, dit-elle, l'Oracle veut que vous me quittiez, et ce n'est pas le seul malheur que ma tendresse me fasse
craindre. Vous devez coucher en chemin Ah! dans
l'état où je suis, s'écria le Prince, devez-vous avoir cette inquiétude? Vous pleurez, lorsque le destin m'offre un moyen de terminer nos malheurs, vous craignez que je ne vous manque de foi? Ah ! pensez-vous quand on me destineroit la Déesse même de la beauté, que je pusse vous oublier? Que ce fût l'amour qui me conduisît dans ses bras, que votre image ne m'y fût pas toujours présente? Que sans cette charmante idée, je pusse venir à bout de ma guérison ? Néadarné pleuroit, et ne répondoit rien. Le Prince, quoique touché de ses pleurs, donna ses ordres pour son départ, et après les plus tendres
embrassemens, des assurances d'une fidélité entière, et du retour le plus prompt, il sortit du Palais seul et à cheval, non sans avoir été fort embarrassé de son Ecumoire, qu'il parvint enfin à mettre entre les oreilles de son Coursier. Il pria encore son père, avant que de partir, de faire assembler les Etats, et les Sacrificateurs, pour condamner Saugrenutio à l'Ecumoire en cas qu'il en fut débarrassé.