CHAPITRE V
Dépit de Roussa Blaffarda ; sur quoi fondé : Quelle est la consolation qu'on lui promet, et qui.
La nouvelle du mariage de Tanzaï, fut reçue par les Princesses, en public, avec dédain, en secret, avec douleur. Quand ce coup n'auroit mortifié que leur vanité, il leur auroit toujours été cruel; l'amour qui s'en étoit mêlé, le rendoit insoutenable, et avoit laissé dans leur cœur, des mouvemens que le dépit n'effaçoit pas. Le séduisant Prince de la Chéchianée, venoit avec tous ses appas se retracer à leur imagination. L'une relisoit des vers qu'il avoit faits pour elle, l'autre se rappeloit une conversation qui n'avoit été que galante, mais où elle trouvoit du sentiment; celle-ci se souvenoit d'un soupir, celle-là d'un regard; celle qui n'avoit à se souvenir de rien, ne laissoit pas de se souvenir de quelque chose. Toutes en général s'étoient cru préférées, et toutes mouroient de chagrin, tant d'avoir manqué Tanzaï pour époux, que d'une autre injure plus récente encore, et sans doute bien piquante pour elles, puisqu'elles
.n'osoient pas s'en plaindre. Entre celles qui se distinguoient par leur fureur, étoit l'altiere Roussa Blaffarda, Souveraine de l'Isle Métiffao.
C'étoit la moins belle et la plus fiérede ces Princesses; elle avoit en présomption, tout ce qui lui manquoit en agrémens : un air dédaigneux répandu sur son visage, en rendoit les charmes inutiles. Elle se croyoit de l'esprit et quoiqu'en effet elle n'en manquât pas, il étoit si dur et si dénué de grâces, qu'on ne pouvoit l'entendre parler sans être rebuté de la sécheresse de ses expressions, et de la rudesse de ses idées. Sa taille étoit aussi gauche que son esprit; elle ne faisoitpas un geste qui ne déplût, pas une mine qui ne fut une grimace. Elle étoit, à la vérité, d'une blancheur éblouissante, mais cette beauté étoit achetée par une couleur de cheveux qui n'étoit pas du goût de tout le monde. Aussi avoit-elle un souverain mépris pour les brunes, et trouvoit-elle les blondes trop fades. Au reste, elle étoit cruelle, vindicative, scélérate et perfide. Telle que l'Histoire nous la donne, elle s'étoit flattée que Tanzaï l'aimoit, on n'a jamais bien sçû sur quoi elle se l'étoit imaginée. Il y a apparence que sa vanité, plutôt que les soins du Prince, lui avoient fait naître cette idée; mais elle s'y étoit si bien accoutumée; qu'elle regarda son amour pour Néadarné comme une infidélité qu'il lui faisoit. Ce qui la desesperoit le plus, étoit d'avoir assez compté sur ses charmes, pour avoir refusé le secours d'une vieille Fée, sa nourrice et son conseil, qui étoit venue à Chéchian avec elle, et qui lui avoit promis de fixer sur elle les vœux de Tanzaï. L'ambitieuse Princesse déchue de ses espérances, fut enfin obligée d'avoir recours à elle.
Vous entendez, lui dit-elle en frémissant de rage, vous entendez les cris de joie de ce peuple, et je ne suis
HISTOIRE JAPONAISE
pas vengée! Le perfide Tanzaï, et mon odieuse rivale triomphent; ma douleur, sans doute, augmente leurs plaisirs. Ah ! verrez-vous avec tranquillité, une Fête qui tous deux nous deshonore ? Mon injure n'est-elle pas la vôtre ? Depuis quand nos intérêts sont-ils séparés ? On m'outrage ! que dis-je ? On me porte un coup mortel, et mes yeux n'ont pas encore vu couler le sang de l'ingrat qui me trahit ? Ma rivale ne gémit pas encore dans l'horreur des supplices ! Toute la nature n'est pas armée pour ma vengeance ! Vous ! qui d'un seul mot confondez les Elemens : Vous ! que j'ai vue, pour de moindres forfaits, près de replonger le monde dans le chaos, parlez, qui vous retient? Ce pouvoir formidable qui fait trembler toute la terre, cesse-t-il seulement pour moi ? L'ingrat n'a pu m'aimer, et il respire ! Ah ma Mère ! vous ne m'aimez plus. Ma douleur vous auroit touchée; animée de la même fureur que moi, le perfide, ma rivale, ce peuple que je hais, seroient vainement cherchés dans l'Univers. Ah ma Mère ! m'abandonnezvous ? Que votre douleur est injuste, ma fille ! répondit la Fée. Croyez-vous, si je le pouvois, que je ne vous eusse pas vengée au-delà même de vos désirs ? mais un pouvoir plus fort que le mien m'empêche d'attenter aux jours du traître Tanzaï.
Barbacela devant qui tout tremble, et qui me fait moimême obéir, protège ce couple odieux que votre haine voudroit accabler : invisible auprès d'eux, elle les sauveroit de mes coups, et rien ne pourroit me soustraire à sa vengeance. Mais si je ne puis rien contre leur vie, je puis du moins empoisonner le bonheur dont ils croyent jouir, et vous épargner le funeste spectacle de leurs plaisirs. Je vous aurois fait préférer à votre rivale, si vous l'aviez voulu ; mais puisque ce mal ne peut pas se
réparer, soyez sûre que je les punirai de vos peines, et que ne pouvant vous rendre heureuse, je les rendrai du moins aussi à plaindre que vous. Ce jour fatal de leurs Noces approche, vous apprendrez bientôt quel sera le genre de leurs peines. Roussa, contente des assurances que la Fée lui donnoit de la venger, sentit son cœur cruel moins agité ; et résolue de dissimuler son ressentiment, attendit avec impatience une journée qui devenoit moins affreuse pour elle, depuis qu'elle se flattoit d'y voir éclater sa vengeance.