IERMAS ET TERTULLIEN CATHOLIQUE
Toutes les considérations précédentes nous paraissent converger à l'établissement d'une thèse historique très certaine : le caractère essentiellement, totalement ecclésiastique de la réconciliation envisagée dans le De paenitentia. S'il y avait par ailleurs des voies d'exception pour la réconciliation directe avec Dieu des pécheurs qui, pour une raison quelconque, ne pouvaient invoquer le ministère de l'Église, c'est une question toute différente, dont rien ne nous invite à préjuger ici la solution. On a pu d'autre part apprécier comment la solidarité du pardon humain et du pardon divin, de la paix avec l'Église et la paix avec Dieu, est profondément impliquée dans tout le langage de Tertullien. Cette solidarité n'était pas, tant s'en faut, une nouveauté. C'était la simple traduction, dans les faits, delà promesse faite par le Seigneur à Pierre et aux Apôtres. Nous avions déjà entrevu la même solidarité dans le langage d'Hermas. C'est qu'il ne s'agit point là d'une conception nouvelle, mais d'une conception héréditaire et primitive dans l'Église ; le rapprochement du De paenitentia et du Pasteur souligne l'identité de cette conception. D'autant qu'on ne saurait expliquer par le jeu d'un pur hasard certaines rencontres, notamment le parallélisme rigoureux de la page centrale du De paenitentia et d'une page capitale du Pasteur K 11 faut transcrire ici ces deux textes.
1. Le R. P. Stufler a déjà touché ce point, ZSKT., t. XXXI, 1907, p. 471-473.
TKRTULLIEX, DE PÀENITENTIA.
Hermas, Mandat., iv, 3.
2"Eo£t yoLç tov eîXïjçoTa a-^saiv àaacTtwv ar,xÉ7i a;j.apTavstv, aÀX' iv K-fVEc'a xatoixsïv. 3 'E;m 81 -dcvTa iÇaxpt6<£Çî), xoù touto aoi ÔTjÀw<rw, [jly] ôtSoùç i:popu.r(v tou [liXXouai -iaT£U£iv i) rot; vuv Rioreûioaiv £tç xbv Kûoiov.
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Tertullien, Paen., 7.
1 Hucusque, Christe Domine, de paenitentiae disciplina servis tuis dicere vel audire contingat, quousque etiam delinquere non oportet audientibus; vel nihil iam de paenitentia noverint, nihil eius requirant. 2 Piget secundae, immo iam ultimae spei subtexere mentionem, ne retractantes de residuo auxilio paenitendi spatium adhuc delinquendi demonstrare videamur.
7 Sed enim pervicacissimus hostis ille nnmquam malitiae suae otium facit.
9 Itaque observât, oppugnat, obsidet, si qua possit aut oculos concupiscentia carnali ferire aut animum inlecebris saecularibus inretire aut fidem terrenae potestatis formidine evertere aut a via certa perversis traditionibus detorquere ; non scandalis, non temptationibus déficit. 10Haec igitur venena eius providens Deus, clausa licet ignoscentiae ianua et intinctionis sera obstructa, aliquid adhuc permisit patere. Conlocavit in vestibulo paenitentiam secundam, quae pulsantibus patefaciat; sed iam semel, quia secundo; sed amplius numquam, quia proxime frustra.
De part et d'autre, nous rencontrons, dans le même ordre, la même série de développements :
haute conception de la sainteté du baptême, sacrement qui toujours en droit, sinon en fait, inaugure une vie sans tache;
crainte d'encourager le péché en laissant entrevoir la possibilité d'une seconde réconciliation après le baptême ;
nécessité, pour certains baptisés, d'un enseignement qu'on ne propose pas d'emblée aux catéchumènes;
170 l'édiï de calliste.
acharnement spécial du démon contre les baptisés ;
miséricordieuse condescendance de Dieu pour notre faiblesse ;
deuxième pénitence, proposée, pour une fois, après le baptême.
Soit que les deux auteurs aient paraphrasé, chacun pour son compte, une même pièce catéchétique, soit que Tertullien se soit inspiré d'Hermas, comme nous préférons le croire, puisqu'il est d'ailleurs prouvé qu'il connaissait cette page du Pasteur, on ne peut méconnaître chez l'un et l'autre le traitement d'un thème identique : économie de la pénitence chrétienne en ses deux stades, l'un préliminaire au baptême, l'autre postérieur au baptême. On s'accorde à dire que le premier stade, préliminaire au baptême, relevait entièrement de l'Eglise; pour être autorisé à dire que le second stade, postérieur au baptême, lui échappait en partie, il faudrait en avoir relevé quelque indice positif. On n'eu relève aucun. Au contraire, tout concourt à montrer dans l'unique thème développé soit par Hermas, soit par Terlullien, un thème parfaitement homogène, une donnée tout entière ecclésiastique. Aucune trace d'arrachement, aucune exception d'incompétence, aucun renvoi au tribunal de Dieu.
Concluons. Au cours de cette analyse, nous n'avons rencontré ni la notion des péchés irrémissibles ni celle d'une rémission des péchés indépendante du ministère de l'Église. Si nous connaissions des textes où l'une ou l'autre de ces idées parût impliquée, nous nous serions empressé de les produire et de les discuter; mais en vérité nous n'en connaissons pas, et sans doute il est bien difficile d'en découvrir, puisque les historiens qui auraient le plus d'intérêt à en produire pour appuyer les idées qui leur sont chères, n'en ont jamais produit. Tous leurs arguments, ou bien supposent le recours au De padicitia — recours que par ailleurs ils nous interdisent, — ou bien sont d'ordre purement négatif.
Il est temps de passer à l'examen du De pudicitia, où ces deux idées, jusqu'ici cherchées en vain, vont nous apparaître, non pas — il importe de le remarquer — comme des
TERTULLIBN, DE PABNITBNTIA. 171
réminiscences de renseignement catholique, mais, ainsi que Tertullien le déclare expressément, comme des créations spécifiquement montanistes, en opposition directe avec tout ce qui s'est jamais enseigné ou s'enseigne encore dans l'Église catholique. S'il est avéré que ces deux traités, d'inspiration si contraire, se rencontrent dans les descriptions qu'ils présentent de la discipline catholique, il sera raisonnable d'accepter là-dessus leurs témoignages concordants.