IMPRIMATUR
Parisiis, die 19» julii 1913.
Alfred Baudrillart, V. G., Rect.
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INTRODUCTION
Plusieurs chapitres de ce livre ont déjà vu le jour dans diverses Revues : Études, Recherches de Science religieuse, Revue d'Histoire ecclésiastique, Revue pratique d' Apologétique, Revue des Questions historiques . Ils reparaissent ici retouchés et développés sur quelques points. D'ailleurs un lien étroit les rattache à nos études antérieures sur la Théologie de Tertidlien (Paris, 1905) et la Théologie de saint Hippolyte (Paris, 1906).
On s'étonnera peut-être de nous voir choisir un titre aussi spécial, et l'on fera observer que notre sous-titre donnerait une idée plus exacte, sinon de ce que nous avons voulu faire, du moins de ce que nous avons réalisé. C'est un reproche que nous acceptons d'autant plus volontiers que nos conclusions ne vont pas, tant s'en faut, à grossir l'importance de l'édit de Calliste. Mais nous plaiderons deux circonstances atténuantes. D'abord l'édit de Calliste — ou ce que l'on est convenu d'appeler ainsi — occupe, sinon dans le développement réel des institutions pénitentielles, du moins dans la littérature récente relative à ce développement, une position maîtresse. De l'aveu commun, c'est ce que, en recourant à une métaphore usée, on pourrait appeler un tournant de cette histoire. Ayant été tout d'abord attiré vers cette question, nous avons cru qu'elle offrait un point de vue favorable pour embrasser l'ensemble. En second lieu, nous estimons que mieux vaut pour un livre déborder quelquefois son titre que de n'en pas tenir intégralement les promesses. On nous excusera d'avoir volontairement élargi notre cadre.
II INTRODUCTION
Le problème qui se pose devant nous est le suivant. L'initiative prise, vers l'an 220, par le pape Calliste, en matière de discipline pénitentielle, eut-elle le caractère d'une révolution profonde, ou bien n'était-ce qu'un incident de médiocre conséquence, qui dut à 1 apreté de certaines polémiques un retentissement bien supérieur à sa portée effective? Selon l'idée d'ensemble qu'on s'est faite sur l'histoire primitive de la pénitence, on optera pour l'une ou pour l'autre solution. Nous inclinons à la seconde ; parmi les historiens qui pareillement y inclinent, nous tenons à nommer en commençant les deux hommes qui, de nos jours, paraissent avoir plus que personne fait avancer ces questions : M. l'abbé Esser, doyen de la faculté de théologie catholique à l'université de Bonn, et le R.P. Stufler, S. J., professeur à l'université d'Innsbruck. Nous ne leur sommes pas redevable de nos conclusions principales, puisque nous les avions formulées avant eux; mais l'accord de nos vues et des leurs devait nous paraître un symptôme rassurant.
Les obscurités du sujet sont réellement très grandes, et nous sommes loin de prétendre les avoir toutes dissipées. Pourtant certaines conclusions maîtresses ressortaient, au cours de ce travail, dans une lumière de plus en plus vive. Il ne sera pas inutile de les dégager en commençant.
Tout d'abord la tradition chrétienne dépose avec une clarté parfaite en faveur du pardon offert par Dieu pour tous les péchés sans exception, quel que soit leur nombre et leur grièveté.
En second lieu, l'Église a toujours revendiqué la surintendance de ce pardon.
Entre ces deux vérités le raccord, quant au détail, échappe souvent au regard de l'historien. Il ne faudrait pas se hâter d'en conclure que ce raccord n'existe pas : hypothèse démentie, aux yeux du catholique, par les canons du concile de Trente. Mais on évitera de demander aux documents ce qu'ils ne peuvent donner, en étudiant ce qu'ils nous apprennent d'une part sur le pardon divin, d'autre part sur le rôle de l'Église. De par l'institution du Christ, les deux domaines se compénètrent intimement; il serait chimérique de vouloir
INTRODUCTION. III
les disjoindre et répartir les textes en deux catégories, les uns relatifs au pardon divin, les autres à la surintendance ecclésiastique. Sans essayer un triage impossible, nous accueillerons tous les textes qui nous introduisent dans l'économie de l'ancienne pénitence chrétienne; il suffit de les rapprocher pour faire évanouir bien des antinomies apparentes.
Le champ est vaste. L'illustre Jean Morin, qui entreprenait, il y a bientôt trois siècles, de le cultiver, y employa plus de vingt-cinq ans. Son précieux in-folio, plusieurs fois réédité, demeure une mine de faits classés avec soin et appréciés souvent avec sagacité. Mais il renferme beaucoup de superflu et pas tout le nécessaire. Surtout il appelle une refonte. C'est bien ce que nous avons voulu réaliser en partie.
En partie seulement, car nous ne pouvions songer à écrire toute l'histoire de la pénitence primitive. La tâche était beaucoup trop vaste. Mais il est vrai que, d'un certain point de vue, celui de la réserve des cas, nous avons été conduit à envisager l'ensemble de cette histoire, et cela sans doute justifie notre sous-titre.
D'ailleurs en ne cueillant que la fleur de toutes choses, on risquerait de ne voir le fond de rien. Il faudra donc se résigner aux discussions arides et aux contremarches dans des chemins déjà battus. Nous nous y engagerons, à l'exemple des auteurs qui ont fourni la même carrière et qui seront souvent nos guides.
A vouloir présenter les choses dans un raccourci très inexact, on pourrait dire que, des deux écoles mentionnées ci-dessus, la première continue, sur le point qui nous occupe, la tradition des jésuites Petau e.t Sirmond, et la seconde celle de l'oratorien Morin. Mais cette vue beaucoup trop sommaire est loin de répondre à la complexité des faits et des jugements qui se croisent. D'accord avec Morin sur plusieurs points, nous nous rangerons sur d'autres à l'avis de Petau et de Sirmond.
L'état de la question s'est grandement modifié depuis le xvne siècle, puisque — sans parler d'autres acquisitions moins importantes — on a mieux reconnu la valeur du témoignage
INTRODUCTION
d'Hermas et l'on a découvert celui de saint Hippolyte. Le texte grec du Pasteur n'est connu que depuis 1856; celui des Philosophumena depuis 1851. Ces deux documents de premier ordre, versés au débat, le renouvellent entièrement; toutes les conclusions anciennes sont, de ce chef, sujettes à re vision. D'autres découvertes, en permettant un discernement plus exact des matériaux entrés au conglomérat des Constitutions apostoliques, ont éclairé d'une lumière nouvelle le passé ecclésiastique de l'Orient. Petau ignorait volontairement Hermas, malgré la version latine publiée, dès 1513, par Lefèvre d'Étaples; il ne soupçonnait pas même saint Hippolyte, en tant que censeur des mœurs chrétiennes; le monde syriaque lui était peu connu. Avant de jurer sur sa parole, il faudrait pouvoir en appeler de Petau mal informé à Petau mieux informé. Si le grand exégète disposait des ressources dont nous disposons aujourd'hui, sans aucun doute il n'hésiterait pas à réformer en partie son premier jugement, comme il l'a fait en d'autres occasions.
Au reste, cette controverse n'est pas de telle nature qu'il faille se hâter de la trancher par voie d'autorité, surtout d'autorité privée. Dogmatique au premier chef par certains aspects, puisqu'il y va de l'exercice historique du pouvoir des clefs, elle est d'autre part trop mêlée aux contingences de l'histoire pour qu'on puisse espérer la résoudre complètement apriori. Il sera temps d'invoquer l'autorité de l'Église quand le moment viendra de conclure; jusque-là, sans perdre aucunement de vue cette autorité, nous éviterons de la faire intervenir hors de propos. En interrogeant, sur les origines de la pénitence, les documents primitifs du christianisme, nous n'aurons garde sans doute de les isoler du milieu où ils furent écrits et de l'esprit qui les dicta : un tel procédé ne serait ni chrétien ni scientifique. Mais ce serait bien mal entendre cet esprit que de vouloir imposer aux faits primitifs le canon historique des temps nouveaux. La tradition vivante de l'Église permet seule de rendre une âme au passé chrétien ; or elle s'y insère d'autant plus sûrement que l'enquêie est plus objective; surtout elle intervient comme garde-fou ojiportun, pour prévenir les systématisations précaires auxquelles
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des faits singuliers, coupés de leurs attaches historiques, provoqueraient aisément une imagination trop active. Cela, nous ne manquerons pas de le lui demander; nous ne lui demanderons rien de plus.
Aussi longtemps que nous nous maintiendrons sur le terrain des faits, une seule méthode est acceptable : elle consiste à mettre sous les yeux du lecteur tous les textes essentiels, à les entourer de toutes les lumières fournies par la tradition littéraire et à recueillir d'abord les conclusions qui s'imposent, puis les vraisemblances. Avouons sans détour que, sur le terrain de la pénitence, nous paraît s'être accumulée une masse énorme de contresens historiques, d'hypothèses ruineuses et de malentendus. Il y a lieu de procéder à un déblaiement.
Gomme d'ailleurs rien de ce qui intéresse l'histoire du dogme chrétien et de la discipline ecclésiastique n'est indifférent, comme de plus nous estimons que le sujet, malgré sa difficulté, est de ceux où la vérité se laisse quelquefois atteindre avec certitude, il faudra s'en expliquer simplement et nommer les auteurs dont nous ne partageons pas l'avis. Est-il besoin de faire observer que désaccord n'emporte pas mésestime? Soit dit une fois pour toutes. On voudra bien m'accorder le bénéfice de cette déclaration et croire que je n'ai pas cédé au besoin de contredire.
Je n'aurai pas l'impudence d'ajouter que je n'ai rien appris depuis que j'ai commencé à écrire sur ces matières. Au contraire, les conclusions que je présente aujourd'hui, bien qu'en réelle continuité avec mes publications antérieures, se sont précisées par retouches successives. Je remercie les critiques bienveillants qui m'y ont aidé. A aucun je ne suis plus redevable qu'au R. P. P. Galtier, S. J., auteur d'études remarquables sur l'histoire primitive des sacrements. Il est d'ailleurs bien vrai qu'un commerce prolongé avec la littérature primitive de la pénitence m'a donné le sentiment de plus en plus vif d'une institution vraiment identique à elle-même, dont la description comporte de multiples vérifications, dont les vestiges se raccordent à mesure qu'on les connaît mieux; institution qu'on ne peut comprendre
VI INTRODUCTION
si l'on se borne à l'étudier par le dehors et si l'on fait abstraction de la pensée opérante du Christ qui, depuis les origines, en porte le développement et en explique les métamorphoses.
Paris, 14 octobre 1913, en la fête de saint Calliste.