‹ L'education anglaise en FranceChapitre 21 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

On m'annonce M. X..., rédacteur à V Anguille de Melun, — et si vous permettez je le recevrai devant vous, ce qui vous mettra au courant d'une foule de choses que je désirais précisément vous confier, — € Entrez donc, monsieur X..., et prenez un siège. Vous souhaitez de connaître les projets du Comité... je vais vous les dire.

tic Nos projets sont de deux sortes : les uns sont spéciaux, les autres généraux; les uns ont trait à Técole Monge et les autres à la masse des écoles françaises. Je vous parlerai des seconds d'abord et vais téléphoner à M. Godart, pour lui demander la permission de vous faire connaître aussi les premiers.

« L'année qui vient de s'écouler aura été marquée par la -publication d'un grand nombre d'ouvrages contre notre éducation actuelle; de vieilles ran-

cunes, des haines longtemps contenues se devinent entre les lignes : le bon sens et l'observation appuient la plupart des conclusions, mais en définitive on ne demande rien moins qu'un bouleversement général. Pour l'accomplir ou mieux pour en préparer l'accomplissement, le ministre de l'Instruction publique a nommé une commission de 60 membres, laquelle songe très sérieusement à se réunir et mettra au jour dans dix-huit mois un volumineux rapport : un petit bout de réforme en sortira peut-être si l'on est bien sage. En des matières aussi graves il ne faut pas blâmer cette façon de procéder. Je ne crois guère au développement soudain de renseignement spécial, à la transformation radicale et immédiate de toutes nos écoles, non plus qu'à la fondation de ces universités modèles pour lesquelles rien ne saurait remplacer les traditions. On ne peut pas reprocher aux auteurs de faire de grands projets et de les présenter au public; cela est fort utile et intéressant; mais il ne faut pas compter qu'on va les réaliser ainsi du jour au lendemain, et même il ne faut pas désirer qu'il en soit ainsi. Pour nous, notre mission est toute autre. Nous n'avons pas à nous préoccuper des examens et delenseignement, nous prononçons précisément le divorce entre les deux questions qu'on a eu le tort de croire connexes : ce n'est pas parce que Ton travaille trop qu'on ne joue pas; on

ne joue pas parce que le jeu n'est ni attrayant ni à la mode. Occupez-vous, c'est fort bien, de refaire les programmes; nous, nous referons les jeux. Et, comme il y a une étroite relation entre le physique et le moral, nous prétendons ainsi et du même coup changer le cours des idées de nos collégiens, rendre la liberté possible pour eux, en faire des

êtres virils Mais le côté intellectuel nous reste

étranger; nous le laissons à d'autres. Voilà ce qui nous a guidés jusqu'ici et ce qui nous guidera dans

l'avenir, c'est notre principe fondamental Et,

tenez, l'instruction et l'éducation sont si indépendantes l'une de l'autre que vous pourriez tripoter indéfiniment les programmes sans arriver au moindre résultat physique ou moral : au contraire, il vous serait impossible de toucher au physique sans atteindre le moral !

«Les parcs scolaires? Eh bien! mais ils se

feront, les parcs scolaires; le principe en est admis, seulement il faut un peu de patience. Nous avons besoin de pas mal d'argent et d'étudier au préalable les questions accessoires, celle des transports par exemple. Il est très simple de vous figurer ce que sera un parc scolaire, un jeudi ou un mercredi de l'an de grâce 1892 : le spectateur aura devant ses yeux des champs d'herbe, bien unis, entourés d'une haie ou d'une petite barrière; il y verra des enfants qui jouent; d'autres assis, causaxxl "sn^^

quelques maîtres sur les marches d'un pavillon assez grand pour offrir un abri en cas d'orage; le

lendemain il en viendra d'autres Le chemin de

fer sera là, à deux pas, pour les remmener après qu'ils auront quitté leurs vêtements de jeux. Quand ils ne se serviront pas du parc, on le louera aux particuliers qui voudront y venir jouer au cricket et au lawn-tennis Vers la même époque s'élèvera sur les deux rives de la Seine, probablement à Neuilly, un grand boathouse scolaire, où résidera un vieux marin devenu amiral d'eau douce et adoré des enfants auxquels il enseignera les premiers principes du rowing Le matin de chaque demicongé, j'imagine qu'un registre circulera dans les classes; sur les feuilles divisées en colonnes les élèves écriront leurs noms en regard des mots : Parc scolaire — promenade — canotage — natation — équitation — tir et gymnastique — escrime, etc., selon les projets qu'ils auront en tête pour ce jourlà. Une dépêche portera aux chefs de gare le total

des élèves qu'ils auront à transporter Il est à

remarquer que les parcs scolaires ne sont nullement destinés, comme quelques personnes semblent le croire, à contenir tout un collège. — Il serait inutile de les établir pour y jouer au cerceau ou à la balle; leur but est de fournir des terrains aux associations sportives que créeront les collégiens pour se livrer aux jeux athlétiques; en ce

temps-là ce sera partout comme à Técole Alsacienne : quand nous avons une communication à faire, nous l'adressons à Monsieur le Président de

l'Association athlétique Quant à la question

financière, je vous dirai que plusieurs parmi nous ont songé à fonder une Société par actions, pensant que les parcs scolaires, appelés à un très grand succès, étaient susceptibles de devenir en même temps une bonne affaire. Ce moyen sera sans doute excellent dans Tavenir, mais à condition que le public ait déjà été éclairé et comprenne bien ce que nous poursuivons ; je pense donc que, pour créer le premier parc scolaire, nous nous en rapporterons à la générosité publique.

« Peut-être la province nous devancera-t-elle ? Elle a de grandes facilités pour elle et, comme nous tendons aussi à créer tout un réseau de comités de province, cela n'aurait rien d'impossible. — A Montpellier, on prépare de belles choses ; le résultat en sera d'autant plus intéressant dans cette vieille cité universitaire où il y a tant déjeunes gens.

« Je crois vous avoir déjà dit que, si nous mettions présentement des parcs scolaires à la disposition des écoliers parisiens, la plupart ne nous sauraient aucun gré du cadeau, faute de pouvoir en faire usage; il faut donc le leur apprendre : c'est à quoi nous allons nous employer. Il y a mille manières : organiser des concours de toutes sortes daxv^ \fô^

lis PROJETS ET ESPÉRANCES

gymnases, dans les salles d'armes, à la piscine Rochecliouart, répandre des invitations pour toutes les fêtes sportives, placarder dans les lycées de grandes affiches mentionnant ces fêtes... Au cas où messieurs les proviseurs se refuseraient à admettre les affiches intra muros^ il y aurait encore la ressource de poster des hommes sandwichs et des distributeurs devant la porte, à l'heure de la sortie des externes.

« Vous parlerai-je de conférences à l'occasion de l'exposition qui va s'ouvrir, d'un congrès relatif aux exercices physiques... non! Ces choses sont encore un peu trop dans le vague.

« Il faut traiter les étudiants comme les écoliers, c'est-à-dire chercher à mettre les exercices athlétiques à la mode parmi eux, leur persuader qu'ils ne peuvent s'en passer, en attendant qu'il en soit réellement ainsi. Nous avons parmi nous le président de leur association, M. Chaumeton; nous avons aussi le directeur de l'École normale et le directeur de l'École centrale, dont les élèves peuvent être assimilés à des étudiants. A Centrale le canotage est assez en honneur; dans la Société d'encouragement il y a beaucoup d'anciens centraux; mais, rue d'Ulm, on se montre plutôt rebelles ; en général le ruban violet sympathise peu avec l'aviron. Ce qui manque à ces grandes écoles, à la dernière principalement, c'est une maison de

campagne qui en dépende ; je la voudrais située sur les bords de la Seine, aux environs de Paris, entourée de prairies et de bois; bien certainement elle serait très habitée les jours de congé et on ne tarderait pas à y installer des jeux; mais cela n'est pas notre affaire. Faute de mieux, je rêve de constituer une sorte de fédération sportive entre les grands gymnases, les manèges, les piscines, quelques salles d'armes... de Paris, sans oublier les tirs et les loueurs de vélocipèdes. J'essayerai de convaincre les directeurs de tous ces établissements qu'il y va de leur intérêt d'accepter ma proposition, c'est-à-dire de faire des conditions spéciales et avantageuses, à des jours et heures convenus, aux collégiens, lycéens, étudiants, porteurs d'une carte de membre de notre association... Il serait téméraire de certifier que cette combinaison réussira; mais il faut tenter la chance : qui n'ose rien n'a rien.

(c A l'école Monge, on fait aussi des projets ; on est ambitieux et on en a le droit. — Les lauriers de la veille ne suffisent jamais et on travaille toujours à en conquérir de nouveaux, ce qui est la condition du progrès; je ne vous dirai que deux mots des deux Sociétés qui vont réunir les élèves. La première est une association athlétique destinée à centraliser l'action des différents clubs fondés au printemps dernier : elle sera dirigée par un bureau

composé des capitaines de tous ces clubs et ceuxci choisiront un président, deux vice-présidents, un secrétaire et un trésorier; les élèves voulant faire partie de l'association s'engageront à payer une cotisation de six francs par an, soit deux francs par terme ; les anciens élèves continuant à verser leur cotisation seront de droit membres honoraires, à moins que le bureau ne les autorise, sur leur demande, à rester membres actifs, c'est-à-dire à pouvoir concourir dans les assauts, régates, etc., et gagner les prix. Telle est, en gros, la charte que nous présenterons à la première assemblée; peutêtre qu'elle sera modifiée, mais sur des points de détail seulement.

<c La seconde Société aura un but tout différent : elle sera littéraire; nous formerons . d'abord un petit noyau d'une douzaine d'élèves pris parmi les plus intelligents et les plus travailleurs; six rhétoriciens, je suppose, quatre humanistes et deux troisième. Une fois ce noyau formé, le titre de membre de la Société appartiendra à tous ceux qui auront présenté et fait recevoir par elle trois essais en langues française, latine, anglaise ou allemande, sur des sujets littéraires, historiques ou sociaux. Les réunions auront lieu autant que possible chaque semaine; elles comprendront des travaux lus ou parlés, des déclamations et des discussions orales. La Société est dirigée par un président, un vice-

président et un secrétaire, lesquels seront élus pour un an à la première séance après la rentrée

d'octobre Je vous entends : vous voulez dire

que je me suis coupé en vous déclarant tout à l'heure que nous restions en dehors des questions d'enseignement et en vous parlant maintenant d'une Société où l'éducation n'a rien à voir? — Je vous demande bien pardon ; je regarde cette Société comme un puissant moyen d'éducation; elle fournira à ses membres un excellent terrain d'action ; puisqu'on ne peut donner à chaque interne un petit « chez lui » où il se sente indépendant, ils auront là du moins une sorte de cercle où ils pourront venir écrire une lettre, où ils auront quelques journaux et une bibliothèque en formation.

(( Ce que l'école Monge établira encore dès qu'elle le pourra, ce sont les ateliers; vous savez combien les Anglais et les Américains apprécient le travail manuel pour leurs élèves. M. Hippeau a même vu à Ithaca, de l'autre côté de l'Atlantique, des ateliers qui fournissaient aux étudiants pauvres le moyen de payer l'enseignement qu'ils recevaient ; en traitant ce sujet devant de petits Français, M. Legouvé leur disait récemment : « Je ne veux pas imiter Jean-Jacques et faire de vous des menuisiers pour vous donner un moyen de gagner votre pain en temps de révolution; vous le gagneriez, je crois, fort mal. Mais, à côté des arts d'agrément, ne pour-

rait-on pas instituer des métiers d'agrément et pour vous, fils des classes aisées, n'y aurait-il pas grande utilité à joindre à l'éducation des yeux réducation des doigts? » A cette question la réponse ne saurait être qu'affirmative : il faut fonder des ateliers et se garder de les imposer; laissez les enfants libres de s'y rendre; beaucoup s'y rendront, surtout dans la mauvaise saison, et s'en trouveront bien.

fic Puisque nous prenons aux ouvriers quelque chose de leur métier pour mettre dans les collèges, ne prendrons -nous pas aux collégiens quelque chose de leurs plaisirs pour le donner aux enfants des ouvriers? Oh oui, certes! et je serais bien aise de voir se lever un champion de cette idée pour la prendre à cœur, s'y dévouer et la mettre à exécution. — Dans certaines écoles congréganistes, on a parfois établi des fourneaux^ des petites sociétés de Saint- Vincent de Paul, des visites chez les pauvres; j'ai vu de près le fonctionnement de ces charitables institutions et je crois qu'elles manquent leur but... Que les grandes personnes s'occupent de secourir les malheureux, de leur porter du pain et de leur dire ces paroles qui guérissent et qu'une longue expérience de la misère peut seule inspirer, et qu'on laisse aux enfants le soin des enfants; qu'on apprenne aux petits riches à faire jouer les petits pauvres, à les amuser, à les dis-

traire. — L'année dernière, mes amis, nous vous avons appris un jeu qui vous passionne à présent et vous n'avez plus besoin de nous pour vous guider dans vos rallyes; allez et faites de même : faites dans une école primaire, dans une école professionnelle ce que nous avons fait chez vous; apprenez-leur le rallye ; nous vous avons appris à ramer; apprenez-leur à ramer; nous vous avons donné pour le jeu de ballon des règles plus intéressantes et plus complètes; faites-leur part de ce nouveau règlement. Voilà le langage qu'il faudra tenir à nos écoliers dès qu'on aura aplani les petites difficultés matérielles qui peuvent entraver Texécution de ce plan charitable. Et quand ils seront devenus grands nous trouverons parmi eux une pépinière de résidents pour le Toynbee Hall français. — Cette magnifique institution, dont j'ai parlé ailleurs * et pour laquelle je me sens pénétré d'admiration, qu'est-elle après tout si ce n'est la haute éducation physique, intellectuelle et morale reçue par la jeunesse universitaire et répandue ensuite par cette même jeunesse sur ceux qui travaillent? que font les résidents si ce n'est enseigner la science aux ouvriers, leur prêcher d^ exemple la morale et les associer à leurs plaisirs sportifs? De même que j'ai

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