CHAPITRE XII
Le 9 juin 1881, à Tinauguration des nouveaux bâtiments de l'école Alsacienne, fut prononcé un discours qui différa singulièrement de tous ceux que Ton entend d'ordinaire dans les écoles.
L'homme qui le prononça a eu ce malheur , que son nom est devenu synonyme d'impiété et d'athéisme; à présent qu'il est mort au poste lointain où il représentait la République et que son discours est là devant moi, portant la marque d'un esprit si fm et si cultivé, je veux croire que Paul Bert a été sincère et non haineux, que la conviction l'a guidé plus que la passion; mais je ne puis pas ne pas relever certains passages de ce discours où sont formulées des attaques injustes contre une cause qui m'est devenue plus chère que jamais : la liberté de l'enseignement et de l'éducation.
Paul Bert la critiqua sévèrement en cette circonstance et certes il fallut beaucoup d'habileté pour faire passer cette audace. Voici comment s'exprimait l'orateur en s'adressant aux fondateurs de l'école Alsacienne : « Oui, vous êtes de ceux si rares, qui, avec votre aînée l'école 'Monge, dont je vois avec plaisir le directeur à côté de moi, fournissez un actif au bilan de cette loi funeste de 1850 dont le passif formidable se résume en un mot : séparation en deux camps hostiles de la jeunesse française. Oui, vous étiez de ceux dont le souvenir et l'exemple gênaient» et retenaient dans l'expression complète de leur pensée les hommes pubhcs qui s'écriaient dans des discussions récentes : a La « liberté d'enseignement, elle n'a produit en poli- « tique que la discorde, en pédagogie que Tabaisse- « ment des études. » Les faits sont là pour opposer le démenti le plus formel à cette double accusation; le temps est loin où l'opinion publique se laissait duper jusqu'à reprocher aux Jésuites — et c'est eux surtout que visaient les paroles de Paul Bert — d'avoir des arsenaux souterrains et d'entretenir des bataillons secrets. L'éducation qu'ils donnent est à jour et, s'il est permis de la critiquer parce qu'elle est très critiquable, il n'est pas permis de la soupçonner. Quelques minutes après avoir prononcé les paroles que je viens de citer, Paul Bert, dans un magnifique mouvement d'éloquence,
se tournant vers les écussons de Strasbourg et de Metz qui décoraient la salle, soulevait les applaudissements de l'assistance en évoquant l'image de l'Alsace qui planait sur la nouvelle école; ce nom lui rappelait nos désastres récents. Comment des champs de bataille aujourd'hui déserts qu'a fécondés le sang français, comment le vent d'Alsace ne lui a-t-il pas apporté un écho de protestation contre ses propres paroles? Avait-il fait le compte des héros que les dominicains, les jésuites et tous les autres ordres enseignants ont donnés à la France moderne? Espérait-il qu'en laïcisant l'éducation on ferait l'union plus étroite devant l'ennemi et la bravoure plus désintéressée au jour du péril national? Il ne pouvait y compter, car c'est impossible. Les émigrés ne sont plus et leurs fils entendent différemment le patriotisme; quand il s'est agi de défendre le sol français et quand plus récemment on a voulu planter notre étendard sur des plages lointaines, tous ils ont donné, et au au premier rang, les anciens élèves de nos écoles libres.
Et puis, quoi? Veut-on que toute la jeunesse française soit coulée dans le même moule?* Veut-on que l'État ait le droit exclusif de meubler les jeunes cerveaux, comme il a celui de faire du tabac ou des allumettes? Est-ce la contradiction qui exaspère ou la concurrence qui inquiète? Quelle est cette
folie de vouloir transformer en monopole la plus sainte des indépendances? De là à cette stupide et immonde législation Spartiate qui confisquait les enfants à peine élevés, pour les donner à la nation, il n'y a qu'un pas. L'Etat nous opprime et nous écrase; son poids augmente sans cesse : c'est lui qui est devenu le grand collecteur et le grand distributeur de toutes choses; machine colossale dans les rouages de laquelle viennent se perdre les forces vives du pays. A diverses reprises depuis des siècles, il a été le tombeau de nos libertés; que celle-là du moins soit consolidée contre toutes les attaques : elle le mérite par les services qu'elle a rendus.
, Paul Bert lui-même est obligé de les reconnaître. « L'Université, dit-il, est comparable à un vaisseau de haut bord, portant sous pavillon tricolore l'avenir et l'honneur de la patrie. Quand il s'agit de manœuvrer parmi les hauts-fonds et les récifs des méthodes nouvelles, elle ne saurait s'aventurer, car elle tire beaucoup d'eau et la responsabilité du commandant est trop grande. Elle a besoin de bateaux-pilotes légers et calant peu qui peuvent aller partout, tâtant et jetant la sonde jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le chenal navigable où peut s'engager la grande nef. » Cela est bien dit et cela est vrai : l'Université a ainsi toute une flottille autour d'elle; mais, déchargée d'autant, elle est
encore si lourde à remuer que, même lorsque le chenal est trouvé, elle le contemple longtemps sans s'y engager; que serait-ce donc si nulle découverte ne se faisait en dehors d'elle? Pour continuer la comparaison de M. Paul Bert, l'Université deviendrait semblable à cette vieille frégate du pont PiOyal, endormie dans le lit du fleuve pendant tant d'années et qui s'en alla, craquant chaque jour davantage, jusqu'au moment où il fallut la démolir pour empêcher les flots de s'en partager les épaves. Si ce tableau ne représente pas la réalité, si cette hypothèse reste une hypothèse dans l'avenir, c'est à la liberté d'enseignement que le doit et le devra l'Université. Quiconque pénètre dans son enceinte en admire les vastes proportions et, s'il est sincère, rend hommage à de grandes vertus, à des efforts patients et désintéressés, à des talents incontestables; mais aussi il se trouve en face d'une uniformité rigide, d'une réglementation impitoyable, d'une régularité mécanique; ces défauts seront toujours ceux de TÉtat enseignant. Pour nous, nous devons à l'enseignement libre une vive reconnaissance; je crois que certaines écoles libres nous feront une opposition que nous ne trouverons pas dans l'Université, mais c'est grâce à d'autres écoles libres que nous avons pu rapidement entreprendre une œuvre considérable; nos remerciements ne doivent pas tant s'adresser
à tel OU tel établissement qu'à l'institution tout entière.
Mais l'union admirable qui s'opère chez nous en face de l'ennemi et qui rend le pays semblable à une vaste étendue d'eau instantanément solidifiée et immobilisée par la glace, cette union ne pourraitelle subsister en partie en temps de paix? Ne pourrait-il y avoir plus de cohésion et des rapports plus fréquents entre les jeunes Français d'une même génération? Non pas qu'il faille désirer la disparition de cette diversité de sentiments et d'opinions qui est utile, mais parce que cet isolement engendre des préjugés et des haines de parti qui sont nuisibles. Assurément, une amélioration dans ce sens est à souhaiter; sur aucun terrain elle ne peut mieux se réaliser que sur celui du sport. Il est absurde d'accuser la liberté d'enseignement d'un état de choses qui s'explique de lui-même. Il n'y a pas dans la jeunesse française « deux camps hostiles ». Il y a deux groupes qui s'ignorent, se méconnaissent, ne frayent pas ensemble. C'est que leur éducation a été différente. La question dépasse de beaucoup le collège; elle atteint la famille. Un catholique et un libre penseur, un royaliste et un radical ne peuvent se rencontrer sur le terrain intellectuel à un âge où l'on sent très vivement et où l'on exprime sa pensée plus vivement encore. Ils ne peuvent apprendre à se connaître en échan-
géant des idées ; c'est le propre des gens d'âge et d*expéricnce de pouvoir discuter paisiblement sur des sujets qu'ils envisagent au rebours l'un de l'autre. Or le terrain des jeux est, avec celui des armes, le seul où nos jeunes gens ont pu jusqu'ici se rapprocher... Sur celui des armes ils s'entendent à merveille; il en sera de même sur celui des jeux. Je ne m'inquiète pas le moins du monde des opinions politiques de mon partenaire dans un match de lawn-tennis et l'idée ne m'est jamais venue de demander à quelqu'un, avant de croiser le fer avec lui, quelle était sa religion. Il en est de même en Angleterre aujourd'hui et j'imagine que dans l'ancienne Grèce les choses ne se passaient pas autrement.
Que voulez-vous? C'est un peu naïf aussi! Vous menez d'emblée vos Français à la conférence Mole et vous êtes étonnés qu'ils se disent des injures ! (Encore ils y sont plus tolérants qu'à la Chambre !) Menez -les d'abord sur la Marne ramer de compagnie et il y a cent à parier que vous arriverez très vite à faire figurer dans la même équipe les fils des plus acharnés adversaires qui prennent part aux batailles politiques ; chacun gardera ses principes, ses opinions et ses idées personnelles sur la manière de diriger le navire de l'État, lequel ne se conduit pas comme une yole ou un outrigger... Au lieu de combats oratoires d'où l'on sort avec un
mépris profond pour les doctrines des autres et une grande admiration pour les siennes propres, vous aurez des luttes courtoises capables de faire naître une estime réciproque. Alors on pourra répéter en toute vérité que les jeux font la forcé et l'union des peuples : Ludus pro patriat
Mirville, 5 septembre 1888.
Vî»
Liste des membres du Comité pour la propagation des exercices physiques
dans l*édtication.
Président : M. Jules Suon, de FAcadémie française,
sénateur.
Vice-Trésidents : MM. G. Picot, de l'Institut. Moutard, Inspecteur général des mines.
Le Général Thouâssin, commandant le 4fi corps d'armée. Le D' RocHARo, de FAcadémie de médecine.
Secrétaire général : M. Pierre de Goubbrtin.
Trésorier : M. Claude-Lafontaine.
MM. Gr£ard, de FAcadémie française, vice-recteur de FAcadémie de Paris.
DuRUY, de FAcadémie française, ancien ministre. Ad. Garnot, Inspecteur des études à FËcole des
mines.
MoREL, Directeur de Fenseignement secondaire. Le Dr Brouardel, Doyen de la Faculté de médecine. Le D' Labbê, de FAcadémie de médecine.
Ad. Hébrard, sénateur.
Xavier Blanc, sénateur.
A. RiBOT, député.
Le D^" Javal, de FAcadémie de médecine, député. Le D'' Lagneau, de FAcadémie de médecine.
Le D^* Lagrange.
NoBLEif AIRE, Directeur des chemins de fer de P.-L.-M.
CoLLiGNON, Sous-Directeur de TÉcole des ponts et chaussées.
Patinot, Directeur du Journal des Débats,
Delaire, Secrétaire général de la Société d'économie sociale.
Harlê.
DisLÈRE, Conseiller d'État.
FouRET, Directeur de la Librairie Hachette.
Chaumeton, Président de l'association des Étudiants.
Le Général Barbe, commandant TËcole polytechnique.
Le Général Tramond, commandant TÉcole de Saint- Cyr.
Cauvet, Directeur de l'École centrale.
Perrot, Directeur de l'École normale supérieure.
BouTMY, Directeur de l'École libre des sciences politiques.
Delagraye, Président du conseil d'administration de Sainte-Barbe.
Godart, Directeur de l'école Monge.
Riêder, Directeur de l'école Alsacienne.
R. P. Ouvier, Supérieur du collège de Juilly.
L'abbé Dibildos, Directeur de l'école Gerson.
Janssen, Président du Club Alpin.
De Villeneuve, Président de la Société d'encouragement de l'escrime.
Le Commandant Dérué.
Napoléon Ney, Président du Racing club de France.
Fleuret, Président d 3 l'Union des Sociétés d'aviron.
Caillât, Président de la Société d'encouragement au sport nautique.
RiCHEFEu, de la Société de longue paume du Luxembourg.
Lettre
aux membres de la Société d'économie sociale
et des Unions de la paix sociale.
Paris, le 1^' août 1888.
Messieurs,
Le Comité qui vient de se fonder, dans le but de propager les exercices physiques dans les écoles et d'amener ainsi la transformation de l'éducation française, a été placé sous le patronage de M. Jules Simon, rillustre orateur de votre congrès de i 887 ; trois de ses vice-présidents, MM. G. Picot, le docteur Rochard et le générai Thomassin, appartiennent aux Unions et son secrétaire s'honore de compter aussi dans vos rangs.
D'autres liens d'une plus haute importance unissent encore le Comité aux Unions : et d*abord le but qu'il se propose d'atteindre. Maintes fois Frédéric Le Play a insisté sur les déplorables tendances de notre régime scolaire actuel et sur la nécessité d'une prompte réforme. C'est un point de son programme que nous allons tenter de réaliser et, s'il vivait encore, son appui et son concours nous seraient certainement acquis. Un meilleur emploi des heures de récréation et le développement du sport parmi les écoliers ne sont à nos yeux que des moyens; nous visons plus haut et, si nous employons ces moyens, c'est que l'observation et l'expérience ont démontré leur efficacité pour donner aux jeunes gens ces qualités précieuses d'énergie, de persévérance, de jugement et d'initiative qui, chez nous, ne sont l'apanage que de quelques-uns. Il sera permis d'attendre beaucoup d'une génération ainsi élevée.
Je me suis parfois demandé — et sans doute je ne suis
pas le seul à m'être posé cette question — comment il 86 faisait que les doctrines qui forment Tensemble du programme de la réforme sociale n'aient pas eu, jusqu a rheure présente, d'action décisive sur la société française : proclamées par un homme illustre dont le nom est universellement connu, appuyées sur des Sociétés dont les rouages simples et ingénieux favorisent la propagande, défendues aujourd'hui par des citoyens con- V£Lincus et dévoués, que manque-t-il donc à ces doctrines pour devenir prépondérantes et régénérer le pays? C'est que les doctrines de Frédéric Le Play sont éminemment raisonnables et qu'elles s'adressent en somme à un peuple qui ne Test pas. Pour adhérer à ces conclusions et à ce programme réformateur, il n'est pas besoin d'être un grand génie, d'avoir des capacités particulières, un coup d'oeil d'aigle ni des connaissances infiniment étendues : il suffit d'avoir du bon sens, un peu de modération dans la pensée, un peu de tolérance dans le jugement et pas trop d'idées préconçues; ces qualités sont exceptionnelles chez les Français, qui affectent môme de les mépriser comme trop bourgeoises. Est-il élégant, je vous le demande, d'entrer dans une Société qui consent à discuter avec ses adversaires, ne rêve pas un bouleversement général et n'a même pas songé encore à se choisir un signe de ralliement? Ah I si les Unions possédaient une fleur emblématique, leur succès eût été bien autre; tel n'est pas le cas et le nombre est petit de ceux qui sont enrôlés sous leur bannière ; ce nombre s'accroît, mais trop lentement.
Eh bien, la réforme sociale est à faire par l'éducation; ce n'est pas sur les hommes, c'est sur les enfants qu'il faut travailler pour en préparer le triomphe en leur donnant les qualités d'esprit qui les rendront aptes à comprendre, les qualités de caractère qui les rendront aptes à exécuter la transformation dans laquelle votre illustre fondateur a vu le salut du pays.
A ce titre j'ai cru pouvoir vous demander à tous votre appui, heureux de rattacher une ceuvre dont les destinées s*annoncent prospères, aux Unions qui constituent une élite dans la partie pensante et agissante de la nation. Votre appui, cela ne veut pas dire seulement les dons que quelques-uns peut-être voudront bien nous faire, pour la création de nos parcs scolaires et l'organisation de nos concours athlétiques : cela veut dire surtout cet appui moral qui est une si grande force. Parlez de nous et faites-nous connaître ; prêtez intérêt à toutes nos innovations. Vous pouvez même quelque chose de plus ; à Paris, à côté de quelques facilités appréciables, nous nous trouvons en face de difficultés sans nombre : les distances sont grandes ; pour avoir des terrains de jeu, il faut ou aller les chercher très loin ou les payer très cher ; à un autre point de vue, la liberté que nous réclamons pour les enfants présente ici des dangers qui sont bien moindres dans les villes de province. Beaucoup d'entre vous, messieurs, habitent constamment la province ou y passent une grande partie de l'année; c'est à ceux-là que je m'adresse en les priant de jeter les yeux autour d'eux et d'examiner la situation des collèges qui sont à leur proximité. Ils pourraient y provoquer des réformes considérables et bienfaisantes, y introduire la nouvelle discipline qui donne en ce moment à l'école Monge des résultats si satisfaisants, y favoriser la fondation d'associations sportives, y développer l'initiative individuelle. — S'ils veulent grouper, pour accomphr cette besogne, les bonnes volontés locales et former des comités à Tinstar du nôtre, nous serons à leur constante disposition pour les aider et les soutenir dans cette tâche, — tâche restreinte, mais déjà bien utile, s'ils ne cherchent qu'à remédier au surmenage, en donnant comme contrepoids à la fatigue intellectuelle les exercices physiques; — tâche bien plus vaste, s'ils cherchent comme nous à faire pénétrer par les jeux dans l'éduca-
tion de nouveaux principes de discipline et de responsabilité. Nous ne saurions trop leur recommander, dans ce cas, de recourir aux jeux anglais, qui sont merveilleusement aptes à faire naître et à maintenir ces principes; il ne faut pas qu'un patriotisme puéril et mal entendu empêche de les adopter.
La rédaction de la Revue ^ veut bien, à la suite de cette lettre, placer sous vos yeux la liste des membres du Comité; parmi les notabilités qui y figurent, la mort vient de faire un vide en nous enlevant M. AUou, le célèbre et vaillant défenseur de toutes les libertés. Vous verrez que nous avons recruté des adhérents dans tous les partis; notre œuvre est en effet à l'abri de toute querelle politique : elle est purement sociale et ce lui est un titre de plus à votre estime. Nous avons confiance que vous voudrez bien nous aider dans la croisade que nous avons entreprise, contre un système d'éducation qui répoud si mal aux besoins du temps présent et qui s'est montré incapable de produire les vrais citoyens dont la France a besoin.
Pierre de Godbertin,
Secrétaire général du Comité, Membre de la Société d'économie sociale.