LA SCULPTURE
Nous avons fait la part très-large à la peinture et tout à fait négligé la sculpture dans toutes les sections, la section italienne exceptée. C'est qu'à vrai dire l'Italie seule nous montre un peuple statuaire. Partout ailleurs la sculpture n'est qu'un art d'utilité, honorablement traité par des hommes qui en connaissent la pratique assez pour exécuter
des portraits et des statues officielles. Cet art-là ne nous intéresse que fort peu en France et pas du tout à l'étranger, puisqu'il ne nous apporte pas la seule chose qui nous touche, je veux dire une expression du génie national.
Combien, même en peinture, il est rare de rencontrer ce particularisme local, nous l'avons vu. Mais ne soyons pas trop exigeants. Il suffit que nous ayons trouvé en Autriche-Hongrie, en Italie, et surtout en Angleterre, des écoles jalouses d'affirmer leur homogénéité individuelle. L'exemple est bon, salutaire. Souhaitons qu'il agisse sur les autres écoles. L'art d'un peuple, en effet, n'a pas d'autre raison d'être ; c'est le seul tremplin sur lequel il puisse rebondir pour entrer dans la glorieuse histoire et s'y maintenir.
Artistes, amateurs, critiques, nous attendions tous l'ouverture de l'Exposition universelle de 1878 avec une bien grande et légitime impatience. C'est qu'en effet nous avons de rares bénéfices à espérer de tels concours. Le retour sagement espacé de ces rapprochements d'un jour entre toutes les écoles d'art apporte avec soi une occasion de précieux enseignements. Il ramène forcément notre propre attention sur nous-mêmes, il nous impose en quelque sorte un examen de conscience périodique, une confession générale qui doit avoir les meilleures conséquences. Nous en obtenons des lumières imprévues sur la direction que nous donnons à nos efforts habituels. Vainqueurs ou vaincus, pénitents ou absous,nous retournons ensuite à nos études l'esprit plus ferme et armé de nouvelles énergies,
L'École française a plus qu'aucune autre tout
avantage à tirer de pareilles solennités. Il n'est pas excessif, ce n'est pas non plus de la présomption que de constater la très importante influence de notre art sur les diverses écoles de l'Europe. Or, la comparaison nous fait voir nos qualités et nos défauts réfléchis dans les salles étrangères, au Ghamp-de-Mars, comme par un miroir grossissant ; elle nous indique les points où il faut porter le fer et le feu. Clairement informés sur nos faiblesses que l'imitation amplifie, manifestement avertis, — et c'est là l'essentiel, — nous sentons la nécessité de combattre nos erreurs et, s'il se peut, d'en revenir.
D'autre part, nous avons aussi à puiser dans le spectacle des rares manifestations originales le courage et la force d'affirmer plus vaillamment nos tentatives de rajeunissement, nos tendances vers une initiative plus résolue, plus dégagée de la routine* A ce titre, l'exemple du développement tout individuel que nous présente l'œuvre de certains peintres étrangers est bon à consulter, Puisse-t-il être le coup de fouet qui rendra la confiance aux audacieux, aux artistes sincères, trop souvent troublés, découragés, dans l'atmosphère habituelle des expositions où ils n'ont pas de public. Un public plus éclairé, plus libéral, plus ac-
cessible à certaines formes d'art qui ne lui étaient pas familières et qu'il rejetait de parti-pris; un personnel d'artistes mieux informé sur lui-même: l'Exposition universelle doit, si nous avons su la voir, amener ce double résultat ; fruit inappréciable de ce grand échange d'émotions et de pensées, progrès que seule peut nous valoir la comparaison, source unique de tout mouvement, de tout élargissement d'idées.
Mais il ne faut pas nous leurrer.
Oui, de toutes parts le monde civilisé témoigne d'une sollicitude plus active que jamais pour les arts du des&in. Assurément le fait est très digne d'intérêt, cependant ne nous faisons pas trop d'illusions sur le caractère de ce mouvement.
L'effort est général, il n'est pas vraiment généreux; il est considérable, mais non très haut; ardent, mais point désintéressé. Le pur amour des formes pittoresques ou plastiques et des jouissances esthétiques qu'elles suscitent y entre pour peu de chose. Pour bien moins encore devonsnous compter ici l'amour des grandes représentations de la vie humaine, des conceptions magnifiques et puissantes qui s'alimentent aux sources sacrées, aux sources du lyrisme, de Fépopée, des légendes nationales et des passions éternelles.
Non ! Le mouvement d'art auquel nous assistons et qui se traduit par de nombreuses fondations, d'écoles et de musées, n'est point désintéressé; ce mouvement est surtout économique. On ne veut que parer les choses marchandes pour les mieux vendre. Il a parfaitement réussi chez nos voisins d'outre-Manche, qui, en moins de trente ans, sont parvenus à prendre parmi les peuples artistes, dans les arts décoratifs, une place bien voisine de la première.
Aussi la leçon a-t-elle profité.
Chaque nation désormais veut se dégager du servage que le goût français impose encore à l'Europe, et voudra tout à l'heure nous imposer son propre goût. Et, de fait, l'Autriche notamment et plus encore l'Angleterre deviennent sur les marchés du monde des rivales sérieuses pour la France en ce qui touche à certaines industries de luxe éphémère et de fantaisie.
C'est un point de vue qui n'est certes pas à dédaigner, mais qui n'est fait pour nous troubler que si nous le voulons bien .Tenons-nous pour avertis, rien de plus, et agissons en conséquence ; mais soyons bien persuadés aussi que le goût n'obéit pas aux sommations des hommes d'État. On peut en tout pays multiplier par décret les écoles spéciales de
dessin industriel sans augmenter d'un iota la valeur effective, l'action durable de l'art chez ce peuple. Comme les fleuves, l'art descend des sommets aux vallées, il ne remonte point.
Dieu merci, l'art français a de plusfières allures, il plane d'un vol plus haut et plus large au-dessus des statistiques de l'exportation commerciale. Voyez: il n'est si petit élève de l'École nationale des arts décoratifs qui n'aspire à l'École des beauxarts, au prix de Rome. Nous nous plaignons de ces désertions et nous avons raison : il en est tant de ces déserteurs qui succombent à la peine I Et puis elles sont préjudiciables à l'industrie. On le dit au moins. Je l'ai dit aussi sur de spécieuses apparences. Mais la chose est-elle bien prouvée? Aujourd'hui, ce qui me paraît regrettable, ce n'est pas que les dessinateurs et modeleurs de l'industrie veuillent peindre des tableaux et modeler des statues; c'est bien plutôt que nos peintres et nos statuaires ne condescendent que par nécessité à peindre et à modeler pour l'industrie. Les maîtres dans le passé, même très près de nous, Le Brun, Boucher, Perrier, Prudhon et tant d'autres n'avaient point cet orgueil singulier des décadences ; ils ne distinguaient pas entre les arts utiles et les beaux-arts. Mais à considérer seule-
ment le mobile qui inspire des prétentions souvent excessives et individuellement périlleuses, le fait est caractéristique et tout à l'honneur de cette jeunesse. Il y a quelque noblesse à vouloir être supérieur à sa tâche. Pour faire chaque année de nouvelles victimes, l'ambition n'en est pas moins glorieuse.
Mais ce n'est là qu'une ambition de second ordre, de hiérarchie dans le métier. Il en est une autre plus haute, plus enviable, qui va diminuant de jour en jour dans l'école. A mesure que nous marchons vers le terme du siècle, il semble que nous abandonnions derrière nous et perdions un peu plus le sens et par conséquent le goût de la grandeur.
Phénomène étrange et qui ne laisse pas que d'être inquiétant : peintres et statuaires n'ont jamais été si généralement adroits, leur œuvre n'a jamais été plus petit. Il présente tous les simulacres du talent et l'on se tient dès lors pour satisfait. Une exhibition d'habiletés, voilà qui suffit. Et le public des amateurs ne demande pas davantage. L'œuvre d'art devenue œuvre d'artisan répond à leurs exigences qu'ils mesurent à leur dilettantisme. Ils ne demandent à l'art qu'une satisfaction sensuelle, ils en font un refuge contre
les tourments de la vie, Opifex, artifex, l'artiste dès lors, ouvrier de main adroite, d'esprit inculte, soucieux de plaire et non d'émouvoir, d'amuser et non de s'imposer, préoccupé aussi de payer l'architecte, les maçons et le tapissier qui construisent et décorent son petit hôtel de la plaine Monceau, l'artiste se soumet et ne sait plus ouvrer que la matière de l'art, mais l'art lui-même, non pas. Tableaux, statues ne sont plus que des célébrations de la forme et non des célébrations de l'âme humaine.
Et l'homme, que l'art a mission d'exalter à ses propres yeux et aussi aux yeux de l'avenir, en reste aujourd'hui et dans le temps à jamais rapetissé.
Tel est le mal. Il n'est point sans remède. Mais encore, pour y remédier, fallait-il le connaître.
Ce que les arts ont acquis en ces sensuelles habiletés de la main, Vart l'a perdu en majesté.