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CHAPITRE CINQUIEME

CAUSES ET REMÈDES : L'ÉDUCATION j MORALE. I

Plus encore que le tempérament individuel et la contagion sociale, l'éducation est, à l'heure actuelle, un facteur important d'organisation ou de désorganisation de la conscience. Deux systèmes d éducation se partagent depuis quelque vingt ans la foraiation de la jeunesse, l'un traditionnel^ et qui consiste, tout en tenant compte de l'évolution des mœurs, à imposer à l'enfant mie morale toute faite, à la fois rationnelle et autoritaire, dont vingt siècles d'expérience ont démontré amplement la valeur éducative; l'autre, moderne, et qui, dédaigneux de l'autorité sous toutes ses formes, se flatte de renouveler les consciences en faisant uniquement appel aux exigences de la raison.

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La morale traditionnelle est en même temps religieuse. La morale moderne est simplement laïque. Je voudrais, à la fin de cette étude, en analysant ces deux systèmes d"éducation, essayer de mettre en relief la façon anormale de les entendre et de les appliquer, qui explique, jusqu'à un certain point, les maladies de la conscience dont nous avons parlé, et par là même indiquer le remède à apporter à cet état de choses.

Éducation laïque et éducation religieuse.

Que la morale laïque soit née de besoins intellectuels ou de circonstances politiques, qu'elle affiche un réel souci de neutralité, ou dhostilité à l'égard de la religion, ce qui la caractérise, c'est d'être une morale sa/7S fondemenl. Elle distingue deux domaines, celui des croyances qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances qui sont communes et indispensables à tous, de Taveu de tous; elle est conçue comme un code commmi, comme une énumération de règles d'une immédiate évidence. Elle op-

pose le sens moral, source intrinsèque des vérités morales, à la révélation extrinsèque de ces mêmes vérités. Apparemment modeste dans ses prétentions, elle s'intitule volontiers: « la morale des honnêtes gens. »

Du moins la morale laïque s'est-elle ainsi présentée à ses débuts, comme une doctrine en possession d'une méthode infaillible, Yintuitîon morale, et d'un contenu assez riche pour comprendi'e même certaines vérités religieuses soi-disant insépai^ables de la nature humaine.

Mais à l'épreuve, la méthode parut moins infaillible, et le contenu moins riche. La doctrine du sens moral fit bientôt place à l'anarchie des doctrines, et, une à une, les vérités les plus évidentes cessèrent de le paraître.

Que pouvait-il résulter de tout cela au point de vue de l'éducation? L'enseignement moral laïque, — ses partisans eux-mêmes le reconnaissent, — a donné pratiquement bien des désillusions.

On a été tellement déçu qu'on s'est efforcé de rechercher la cause d'un pareil insuccèsj et ûy trouver un remède.

Certains moralistes pensent que la mé-

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thode elle-même de l'enseignement laïque, qui consiste à ne s'imposer qu'au nom de l'évidence, est inefficace.

En supposant ce postulat, que la simple connaissance des règles morales, aussi exacte, aussi explicative que possible, est nécessaire et suffisante pour que T homme conforme à ces règles sa conduite, l'enseignement laïque se serait lui-même condamné d'avance à la stérilité.

Que faut-il penser de cette explication? Je pense, pour ma part qu'elle contient beaucoup de vrai. Elle est vraie en ce sens que l'instruction morale et l'éducation morale sont deux choses, et qu'il ne suffit pas de connaître une vérité pour la pratiquer. Mais ce serait se tromper lourdement que de voir là uniquement la raison de l'inefficacité de cette doctrine. Son impuissance éducative lui vient bien plus de son contenu que de sa méthode.

- En effet, s'il est incontestable qu'il ne suffit pas de connaître et de justifier une idée morale pour la vouloir et y conformer sa conduite, il 11 en reste pas moins que l'idée, par elle-même, incline à l'acte correspondant, et que l'intensité de cette inclination est pro-

portionnée à la valeur morale de l'idée Or, la valeur morale d'une idée est sans doute conditionnée par sa valeur objective, mais elle se détermine beaucoup plus par sa puissance dattraction subjective.

Pour que les idées exercent effectivement une fonction régulatrice de la vie pratique, elles requièrent certaines conditions psychologiques dont la morale laïque n'a pas tenu compte, et qu'à mon avis elle ne peut réaliser. D'abord l'idée morale doit, par son contenu, s'intégrer aux tendances les plus profondes de la nature humaine, répondre à ses besoins les plus réels à la fois et les plus universels. Elle doit être comme un centre d'attraction de toutes nos forces psychiques. D autre part, une idée morale est d'autant plus excitatrice du vouloir et de nos instincts, sa force motrice est d autant plus grande, qu'elle perd de son caractère abstrait pour devenir concrète, et s'incarner dans des types d'une valeur morale indiscutable.

La morale laïque s'est-elle jamais présentée avec ces conditions d'efficacité? Non, et elle en est incapable. Ou bien, en répudiant tout fondement, elle en lurive à ne pouvoir imposer aucune idée morale indis-

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cutable; ou bien, en réduisant à son minimum un contenu de règles abstraites et imprécises, elle est obligée de leur donner une forme concrète passagère, qui en fait, non une morale humaine, mais une morale de parti, une morale politique. Les faits le prouvent assez. Tour à tour rationnelle, scientifique, positive, sociologique, la morale laïque s'est discréditée par son incessante évolution. De toutes les idées morales qui survivent à tous les systèmes, lidée sociale paraît la plus consistante. Mais que peut l'idée abstraite du bien commun sur le développement moral individuel, lorsque le bien de tous et le bien d'un chacun sont perpétuellement en conflit, et que, pour résoudre ce conflit, on a renoncé d'avance à trouver un fondement à la justice sociale, au renoncement individuel? Il n'y a d'ailleurs qu'à envisager la façon dont l'idée sociale elle-même s'est concrétisée dans les ouvrages d'éducation laïque, ou dans l'attitude des éducateurs. La justice sociale est bientôt devenue une justice républicaine, et, dans la république même, elle s'est incarnée aux idées vacillantes du parti au pouvoir. Telle est la cause explicative de son insuccès, ou

de son insuccès à rebours, ranarcbie des doctrines et la licence des moeurs.

Tout autre est la morale traditionnelle par son contenu et pai' sa méthode.

On lui reproche volontiers sa méthode autoritaire. L'autorité joue en effet un grand rôle dans l'éducation chrétienne. Mais l'autorité en cfuestion est l'autorité divine ellemême. Tous les éducateurs chrétiens qui parlent d'autorité ne le font qu'au nom de Dieu. Or, l'intervention de Dieu dans Torganisation de notre vie morale est susceptible d'une justification rationnelle. Nous Tavons montré précédemment (1).

Au surplus, il n'est pas inutile d'ajouter que la méthode d'autorité est la seule praticable lorsqu'il s'agit de faire l'éducation morale des enfants. Ce n'est qu'à la longue et à mesure que se développe leur puissance, de réflexion, qu'il est sage de tenter une jus-j tification rationnelle des régies qu'on leur impose, autrement dit de leur fournir des raisons de croire.

1 . Virilité clirétiemie ; 2*= et 3'= Conférence ; nouvelle éditioi Voir surtout notre ouvrage plus récent et plus didactique| La valeur éducatii^e de la morale catholique, 4'"'= édition.

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Mais l'efficacité de la morale chrétienne, en matière d'éducation, lui vient plus encore de son contenu que de sa méthode.

La foi en Dieu est non seulement la base des devoirs moraux, mais c'est la législation morale suprême, cest le cœui' vivant de la vie pratique. Voici comment tout récemment un éducateur laïque a résumé lui-même, à l'usage des psychologues, le contenu de la morale chrétienne, et ses conditions d'efficacité. La foi en Dieu « comprend essentielle- » ment la doctrine générale de la nature di- » vine, la doctrine de la rédemption par » Jésus-Christ, la doctrine de la société chré- » tienne (l'Eglise, la communion des saints), » la doctrine des fins dernières de l'homme. » La doctrine des attributs, en déterminant » la notion de Dieu, la réalise pour l'esprit. » La spiritualité, la personnalité divine ren- » dent concevables et même en quelque sorte » imaginables la communication et l'union » de l'âme avec Dieu. Son omniprésence, son » omniscience à laquelle n'échappe pas la » plus secrète de nos pensées, font que nous » le rencontrons partout dans l'Univers, et » que nous le touchons plus immédiatement » encore quand la méditation nous replie sur

» nous-mêmes... La doctrine du Christ est le » centre de la doctrine chrétienne... Elle » fournit à la morale religieuse ce grand » moyen d'efficacité qui est Vimitation de » Dieu. Par la voie de l'imitation, le lien de la » doctrine de Dieu à la doctrine des devoirs,- !» prend une force nouvelle et singulière ; l'ac- » tion du drame évangélique vient vivifier, » accroître, remplacer la sèche et pauvre mo- » raie des commandements. Par lui le rap- » port divin apparaît dans tous les gestes » de la vie humaine. Jésus, homme-type en » même temps que Dieu, source réelle de » l'amour du prochain, racine réelle des vers» tus essentielles, est tout à la fois le modèle » permanent, le conseiller infime, Tami puis- » sant et tendre.

» Les doctrines des saints et des anges ont » auxiliairement la même fonction de relier » la vie humaine à la vie divine. La figure » de la Vierge complète et différencie l'hu- » manité du Christ; elle offre à l'imitation » un modèle féminin, plus accessible encore » que le Christ, plus propre à évoquer des » émotions instinctives (tendresse, instinct » maternel"), à soutenir de délicates vertus » (pureté, modestie)... La doctrine de l'Eglise

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répond à la fois à la socialité naturelle de l'homme et à l'idéal de fraternité en Dieu. L'Eglise est la société des fidèles; c'est une société spirituelle, elle unit au nom de Dieu et pour un but idéal; mais c'est une société humaine et réelle, ayant autorité et force de contrainte... La doctrine des fins dernières répond dogmatiquement à l'une des conditions fondamentales de la vie humaine, à la question la plus angoissante qui se pose à l'être dont la conscience s'est éveillée... La doctrine chrétienne attache étroitement à sa base fondamentale, à la foi en Dieu, les représentations et émotions naturelles relatives à la mort, par les dogmes de V Immortalité de Vâme, du Jugement, du Ciel et de V Enfer... Dans la doctrine chrétienne sont aussi exposés, avec une merveilleuse alDondance, les thèmes des exercices auxquels l'homme, à l'aide d'une application constante, devra de réaliser en lui cette vie intérieure et pratique dont la notion réelle lui a été donnée... La grâce, qui délivre l'homme de l'angoisse de son imperfection et de son impuissance,est à la fois le moyen et le terme suprémej moyen que secondent, terme auquel ache-

» minent les moyens humains, soit indivi- » duels (la prière, les méditations, les mor- » tifications, etc.), soit sociaux ou ecclé- >> siastiques (les sacrements, les offices, les » instructions, les directions, etc.).

» En résumé, la doctrine éducative tradi- » tionaelle consiste essentiellement... à insti- » tuer dans lesprit un sj'stème d'idées dont ^> le centre est Taffirmation du rapport de » l'homme à Dieu, puis à organiser, par » rapport à ce centre, toute la vie de 1 â- » me (1;. »

Cette analyse des conditio'ns d'efficacité de la morale chrétienne est incontestable; mais elle demeure incomplète. Au point de vue laïque, auquel s'est placé son auteur, il n'en pouvait être autrement. J'admets pour ma part que 1 intégration dune idée aux "tendances pliysiques les plus universelles et les plus fortes soit la principale conditimi de son efficacité pratique. Mais, aux yeux du chrétien, la grâce de Dieu remporte encore en efficacité sur Xidée de Dieu; lëié-

1. Delvolvé : Conditions dune doctrine morale éducative ; Reiue de Métaphysique et de Morale; mai 1908. Cette étude a a paru depuis sons ce titre : Rationalisme et tradition; Paris. Alcan.

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ment divin subjectif est le complément nécessaire de r élément objectif ; la foi en Dieu pour être efficace, requiert l'action de Dieu en nous, de telle sorte que c^est Dieu luimême, bien plus encore que l'idée de Dieu, qui s'intègre en quelque mamière à nos tendances, les organise, et les vivifie. La grâce ne s'analyse pas du dehors. Pour s'en faire une idée exacte, il faut 1 expérimenter et en vivre; et c'est précisément cette vie de la grâce qui, mêlée intimement à celle de la nature, explique finalement la force éducative de la doctrine chrétienne. La morale laïque ne pourra donc supplanter la morale traditionnelle qu'à la double condition de fournir à son enseignement une égale valeur psychique, et de trouver à la grâce un équivalent subjectif.

Véritable méthode d'éducation religieuse.

A rencontre de la morale moderne et laïque, la morale traditionnelle et religieuse se trouve donc en possession d'un riche contenu doctrinal, et d'une méthode efficace

d'éducation. Mais alors pourquoi n"a-t-eiie pas donné ce qu'on était en droit d'attendre d'elle? Pourquoi en particulier les éducateurs chrétiens du siècle dernier qui, pendant cinquante ans, ont vu se grouper autour de leurs chaires l'élite de la jeunesse, n'ontils pas réussi à former une année d'hommes et de femmes capables de résister aux entraînements de la libre pensée et de la libre vie? Le fait est là, incontestable, et il y aurait quelque danger à ne pas s'incliner devant lui pour essayer d'y remédier.

Il est toujours facile, je le sais, et quelque peu odieux, de rendre les autres responsables d'une faute qu'à leur place on eût certainement commise, si seulement on s'était donné la peine de venir au monde cinquante ans plus tôt. Mais, précisément, parce que la responsabilité dont il est question ici fut plus sociale que personnelle, et que le milieu ambiant y eut plus de part que les individus, nous ne devons pas craindre d'attirer sur elle l'attention des jeunes, si c'est là au contraire le seul moyen de les empêcTier d'y échapper à l'avenir.

L'échec relatif de la doctrine chrétienne en matière d'éducation morale lui est venu

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d'abord d'un défaut de méthode. Sous prétexte qu'elle est une doctrine traditionnelle, portant en soi ses preuves de vie, on a continué de l'appliquer telle quelle, sans assez se demander si les exigences de cœur et d'esprit auxquelles elle est toujours à même de satisfaire n'évoluent pas, et de ce chef n'exigent pas, de la part des éducateurs, un souci plus réel d'adaptation, et d'application des principes aux faits, des lois absolues aux circonstances relatives.

En effet, nous l'avons démontré, l'éducation des consciences individuelles ne peut faire abstraction du milieu social. On doit tenir compte, pour la formation de l'esprit et du cœur des jeunes gens, des ressources ou de tares de la société à laquelle ils seront un jour mêlés. En a-t-on toujours tenu compte au point de vue religieux? Je ne le pense pas, et ne suis pas seul à le penser.

Au point de vue religieux, la société d'aujourd'hui n'est pas ce qu'elle était au treizième, ni au dix-septième siècle. Elle n'est plus à proprement parler une société chrétienne. L'anarchie des doctrines s'y oppose à l'unité doctrinale d'alors, et les mœurs privées et publiques s'en ressentent. Dès

lors, peut-on, sans compromettre d'avance refficacité de la doctrine chrétienne, la présenter aux enfants comme s'ils devaient un jour la pratiquer en serre chaude, ou dans un milieu abstrait, intemporel? C'est pourtant l'attitude que prenneat encore beaucoup d'éducateurs — et combien d'éducatrices ! — à l'heure qu'il est. Un jemie homme, une jeune îille sortent du pensionnat ou du collège sans avoir par exemple la moindre idée des doutes, des objections, des difficultés de toutes sortes qui les attendent à leur entrée dans le monde. Je ne veux pas prétendre qu'il faille, au pensionnat ou au collège, résoudre tous les problèmes d'ordre intellectuel que soulève la question religieuse. Ce n'est ni 'nécessaire, ni prudent. Mais il serait à souhaiter que les difficultés principales, tout au moins celles qui courent les rues, les* salons, ou les cafés; celles qui traînent dans les journaux, et les revues anticatholiques; celles qui reviennent sur les lèvres de quiconque veut se payer le luxe de la libre pensée, ou de ranti-cléricalisme, fassent alors nettement exposées, et élucidées. En les revoA^ant plus tard, les jeunes gens auraient l'impression du «déjà vu»; elles

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les impressionneraient moins. Même s'ils ne pouvaient y répondre, ils se souviendraient que d'autres qu'eux en sont capables, et leur foi n'en serait pas ébranlée.

Au surplus, la doctrine chrétienne, même lorsqu'on l'enseigne pour elle-même, sans tenir compte des exigences sociales, doit être présentée sous son véritable jour. On n'y doit point confondre l'essentiel et l'accessoire, ou présenter comme essentiel ce qui n'est qu'accessoire, et réciproquement. Son contenu est assez riche pour qu'oai ne l'encombre pas de certaines « pauvretés », et 1 accessoire y occupe déjà assez de place pour qu'on 'ne la lui livre pas toute. Les éducateurs chrétiens de ces cinquante clerriières années ne semblent pas toujours s'en être aperçus. Car, il faut bien le dire, ce qui caractérise les chrétiens d'aujourd'hui, c'est moins l'indifféience et le respect humain, qu'une ignorance profonde, et quasi absolue des vérités religieuses, et des obligations qu'elles entraînent. Hommes et femmes restent encore fidèles à certains exercices cultuels, mais ne savent rien ni du dogme, ni de leurs obligations morales. Combien de baptisés qui se disent chrétiens, et ne sont

même pas honnêtes sans le savoir... outre ceux qui le savent, et s'en moquent.

Sans doute l'éducation chrétienne, même incomprise et mal appliquée, n'est pas seule responsable de cet. état de choses. Un maître n'est pas toujours responsable de l'inintelligence et de l'inconduite de ses disciples. Mais, telle que beaucoup l'entendent et la pratiquent, elle compte parmi les facteurs les plus impoj tants de désorganisation des consciences religieuses.

Dans le domaine moral, comme dans le domaine intellectuel, nous retrouvons le même défaut de méthode, mais sous deux aspects opposés. Sans s'inquiéter de la licence actuelle des mœui's, bien des éducateurs sont d'avis qu'il faut entretenir le plus longtemps possible chez les enfants ce qu'on est convenu d'appeler «l'innocence angélique. » J'admets que ce soit là un idéal, mais il ne s'accorde pas toujours avec la réalité.

D'abord l'expression «d'innocence angélique» appliquée aux enfants est mal choisie. Les anges sont innocents tout en connaissant le mal; les enfants ne le sont que parce qu'ils l'ignorent. Au surplus les anges sont de purs esprits à qui l'innocence en question

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ne coûte aucun effort ; les enfants au contraire sont à la fois matière et esprit, et moins esprit que matière. Il y a donc un certain inconvénient à vouloir assimiler les enfants aux anges. Toutefois je ne chicanerais pas sm' les mots, si je n avais en vue la réalité. Or, en réalité, que peut devenir un enfant qui ignore tout de la vie, lorsqu'il est brusquement jeté dans un milieu où la vie est si mal comprise, et si mal pratiquée? Les choses qu'on aurait pu lui faire envisager sous leur jour le plus naturel, il les voit tout à coup sous un faux jour; en fait, faute d'avoir été averti, il aperçoit du mal là où il n'y en a pas l'ombre. A cette vue, sa conscience se trouble, et sa volonté qui n'a jamais été exercée sur ces points délicats, se replie sur ellemême, ou se détend. Quoi d'étonnant à cela! Le contraire devrait plutôt nous étonner. Ici encore, je ne prétends pas qu'il faille tout révéler aux enfants du « chapitre secret », et sans distinction d'âge ou de ternpérament, ou de milieu. C'est une méthode d'éducation morale encore plus pernicieuse que celle qui consiste à permettre aux enfants de tout voir, de tout lire, de tout entendi'e. Par réaction contre la méthode étroi-

te que je signalais à l'instant, beaucoup de parents la préconisent. Ils ne surveillent pas leurs enfants, et ne se surveillent pas devant eux. Certains éducateurs sont aussi enclins à les suivre. Ils ont écrit des livres généralement bons et instructifs sur « ce que tout enfant, tout jeune homme, toute jeune fille devrait savoir. » Mais le livre, parce qu'il s'adresse indifféremment à tous, et ne tient pas compte de circonstances individuelles, reste un instrument dangereux d'éducation morale dans les mains des jeunes. C'est aux parents à le lire, à le méditer, à le corriger, ou à le commenter à leur usage. Dans ces conditions, beaucoup ne seront pas tentés de lire certains livres pour d'autres raisons que des raisons d'éducation.

« Si nos préjugés étaient moins nombreux, » nous n'auiions pas à nous demander... par » qui les enfants doivent être renseignés. Ne » semble-t-il pas en effet que cette tâche in- » combe de droit aux parents, bien plus qu'ils » devraient être jaloux de ne la déléguer à » personne? Ne sont-ils pas les plus intéres- » ses à la moralité de leurs enfants? Ne » sont-ils pas les mieux placés pom' savoir » de quelle manière il faut agir, et quand

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il faut agir? Mais étant données les familles et la société telles qu'elles sont, les usages, les traditions et les iDrévenlions qui les dominent, on s'explique fort bien la gêne et les scrupules que les parents éprouvent lorsque le moment critique est arrivé. Qui trouverait étrange, par exemple, qu'une mère, restée seule pour diriger la famille, se refuse à renseigner elle-même ses fils, qu'un père dans les mêmes conditions hésite, sur le même sujet, à parler à ses filles? Le plus naturel, quand ils vivent tous les deux, ce serait que le père se chargeât de l'éducation des garçons et la mère de celle des filles, bien que, même dans ce cas, la mission reste certainement délicate... Dans les familles catholiques, il y a le prêtre, et c'est bien à lui, et à lui seul, que d'ordinaire, les parents s'en remettent. Peut-être serait-il plus prudent et plus sage de ne pas lui laisser ainsi toute la responsabilité ; deux garanties valent mieux qu'une. Le prêtre s'adresse principalement à la conscience; les aveux qu'il reçoit, comme les conseils qu'il donne restent secrels; il est bon qu'à ce langage s'ajoute celui de la science. Et c'est ici que le médecin de

» famille... est appelé à jouer un rôle d'une >^ importance capitale. C'est lui, plus que » tout autre, qui peut dire ce que nous » croyons devoir taire, dissiper les idées » fausses, signaler les dangers, discrètement, » mais franchement. Tombant de ses lèvres, » un enseignement, un conseil, a une autorité » qu'il n'aurait pas tombant des nôtres (1).» Ces réflexions d'un éducateur contemporain nous paraissent très justes. Aussi bien sommes-nous d'avis également que la tâche incombe aux parents d'abord, au prêtre et au médecin ensuite, de tourner discrètement aux enfants les pages du « chapitre secret » pour les initier à des Vérités dont la connaissance leur viendrait sûrement d'autres sources moins pures et moins autorisées. Faut-il aller plus loin, et par exemple songer à un enseignement spécial dans nos maisons d'éducation à tous les enfants âgés de plus de seize ans, sous réserve de l'autorisation des parents, ou de ceux qui les remplacent au foyer? C'est là une question dont on s'occupe beaucoup dans certains milieux. La solution

1. P.F.Thomas: U Éducation dans la famille; les péchés des parents. Paris, Alcan, 1908.

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en est si complexe que nous n'oserions pour le moment la proposer, et encore moins l'imposer aux familles. En tout cas, si jamais on s'y arrête, il est clair que cet enseignement devra être donné par des maîtres compétents consciencieux qui joindi'ont à l'autorité de leur personne l'éloquence des faits scientifiques. Attendons que l'expérience nous ait renseignés sur ce point, et s'il est prouvé qu'un pareil enseignement produit sur l'esprit et le cœur des adolescents une impression salutaire, ne reculons pas devant les difficultés de la tâche!

Tout cela est délicat et sans doute fort difficile! Eh! oui, mais l'âme de nos jeunes gens ne vaut-elle pas qu'on se sacrifie pour elle? Ceux qui cultivent les fleurs savent ce qu'il en coûte d'attentions et de soins pour leur conserver à la fois la vie et la fraîcheur. Quelle fleur plus délicate que la conscience d'un enfant! Et une mère, et uo père de famille, reculeraient devant les dif-

1. Depuis lors, j'ai consacré une étude d'ensemble à cette «(uestion'sous ce titre : Innocence et Ignorance. Je me permets d'y renvoyer le lecteur. — Librairie Désolée, De Brouwer et C"^, 1 vol. de 240 p.

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ficultés que sa culture comporte! Je suis persuadé que si tous ies parents chrétiens y mettaient un peu de bonne volonté, et moins de préjugés, le niveau intellectuel et moral de la société serait vite relevé. Les consciences s'organiseraient, les volontés s'affermiraient. Avec une religion mieux comprise et surtout mieux pratiquée, bien des conflits qui pai'aissent insolubles se dissiperaient. Tout le monde y gagnerait en lumière et en force, les enfants d'abord, les familles ensuite, et, par leui- intermédiaire, la patrie et l'Eglise. Puissent ces pages inspirées par un ardent amour de la jeunesse, et écrites surtout à son intention, contribuer à cette restauration religieuse que tant d'âmes élevées souhaitent et pressentent, en y consacrant le meilleur de leur temps, de leur argent, et, ce qui vaut inf miment mieux, de leur intelligence et de leur cœur.

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