‹ L'éducation de la volonté (volume 2)Chapitre 3 sur 96 · VIII PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Celle maladie générale des volontés a fait surgir des médecins. Mais ces médecins de l’âme sont malheureusement pénétrés des doctrines psychologiques régnantes. Ils attribuent dans la volonté une capitale importance à l’intelligence. Ils se figurent que ce qui nous manque c’est une théorie métaphysique 'prouvée sur l’au-delà.

Leur ignorance est bien excusable. C’est une loi acceptée en économie politique que la culture va toujours des terrains les plus improductifs mais les plus faciles, aux terrains les plus fertiles mais les plus malaisés à mettre en valeur. Il en est de même pour le champ de la science psychologique. On a éludié d’abord les phénomènes les plus faciles, les moins féconds en conséquences importantes pour la conduite avant d’aborder les phénomènes essentiels, mais dont l’étude est difficile. C’est à peine si l’on commence à voir nettement l’insignifiance de l’idée dans le caractère et son incurable infériorité dans la mêlée des penchants. La volonté est une puissance sentimentale, et toute idée, pour agir sur elle, doit se colorer de passion.

Si l’on eût étudié de près le mécanisme de la volonté, on eût compris que les théories métaphysiques importent peu, et qu’il n’est pas de sentiment

caractéristique, c’est que l’auteur était hier président de l’Associa* tion des étudiants de Paris.

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qui délibérément choisi ne puisse, par l’emploi intelligent de nos ressources psychologiques, prendre la direction de la vie entière. Un avare sacrifie toutes les satisfactions corporelles, il se nourrit mal, couche sur la dure, vit sans amis, sans satisfactions, par amour de l’argent, et vous désespéreriez d’arriver, en choisissant un sentiment supérieur, à rendre ce sentiment assez puissant en la conscience pour qu’il prenne la direction de la vie? C’est que vous ignorez combien variés sont les moyens que nous présente la psychologie pour nous permettre de devenir ce que nous voulons être.

Malheureusement, on s’est fort peu occupé jusqu’ici d’étudier nos ressources à ce point de vue. Les esprits qui ont dirigé la pensée européenne durant ces trente dernières années ont en effet été partagés par deux théories qui sont la négation pure et simple de l’éducation de la volonté. La première consiste à regarder le caractère comme un bloc immuable sur lequel nous n’avons nulle prise. Nous examinerons plus loin cette théorie enfantine.

La seconde semble, en apparence, favorable à l’éducation de la volonté. C’est la théorie du libre arbitre. Stuart Mill lui-même1 va jusqu’à dire que cette doctrine a entretenu chez ses défenseurs un

(i) Logique , II, liv. VI, ch. n. Paris, F. Alcan.

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sentiment vif « de la culture personnelle ». Eh bien, malgré cette assertion d’un déterministe, nous ne craignons pas de considérer la théorie du libre arbitre comme aussi dangereuse pour la maîtrise de soi que la précédente, et comme tout aussi décourageante en définitive. En effet, elle a amené à considérer comme chose facile, naturelle, l’affranchissement de soi qui est au contraire une œuvre de longue haleine, une œuvre qui demande beaucoup de soins, et qui exige une connaissance très précise de nos ressources psychologiques.

Par sa simplicité même, cette théorie a détourné beaucoup d’esprits très fins, très pénétrants de l’étude des conditions de la volonté : elle a causé ainsi à la psychologie et, disons-le, à l’humanité, un tort irréparable.

Et c’est pourquoi nous dédions ce livre à M. Ribot. Nous le dédions moins à notre ancien professeur, à celui à qui nous devons le goût des études psychologiques, qu’à l’homme d’initiative qui, le premier en France, a chassé la métaphysique de la psychologie, qui le premier a résolument laissé de côté l’étude de la nature des phénomènes de conscience pour étudier, à la façon des savants, les antécédents et les concomitants inconditionnels des états intellectuels, volitionnels, etc. Cette méthode, remarquons-le bien, ne nie nullement la métaphysique : elle n’exclut pas

PRÉFACE DE DA PREMIÈRE EDITION la psychologie de la métaphysique, mais simplement la métaphysique de la psychologie, ce qui est très

différent.

Elle consiste à traiter la psychologie comme une science. Or le but du savant n’est pas de savoir, mais de prévoir pour pouvoir. S’il importe peu, par exemple, au physicien que la théorie ondulatoire de la lumière ne soit qu'une hypothèse invérifiable, pourvu que cette hypothèse réussisse, qu’importe au psychologue que son hypothèse, par exemple l'hypothèse de la corrélation absolue des états nerveux et des états psychologiques, soit invérifiable, pourvu qu’elle réussisse? Réussir, être à même de prévoir l’avenir, de modifier les phénomènes à notre guise, et en somme de faire que l'avenir soit ce que nous voulons qu il soit, voilà le rôle du savant, partant, celui du psychologue. C’est du moins la conception que nous nous sommes faite de notre tâche.

Nous avons dû rechercher les causes de la faiblesse du vouloir à l’heure actuelle. Nous avons cru que le seul remède à cette faiblesse devait être cherché dans la culture habile des états affectifs. Des moyens de faire naître ou de fortifier les sentiments libérateurs, d’annihiler ou de réprimer les sentiments hostiles à notre maîtrise de nous-mêmes, tel pourrait être le sous-titre du livre que nous présentons au public. Tout était à faire dans cette voie. Nous apportons

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