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INFLUENCE DES « GRANDS MORTS

sur ma table de chêne, et je sentis une joie virile de jeunesse et d’avenir... Qui me donna ce mâle élan ? Ceux avec qui je vivais chaque jour : mes auteurs favoris. J’étais chaque jour attiré davantage vers cette grande société’. » Stuart Mill1 2 dit que son père aimait à lui mettre en main des livres qui représentaient l’exemple d’hommes énergiques et pleins de ressources aux prises avec des difficultés graves qu’ils parvenaient à vaincre : des livres de voyages, Robinson Crusoé, etc. — et plus loin3, il raconte l’effet vivifiant que produisaient sur lui les tableaux que Platon trace de Socrate, ou la vie de Condorcet par Turgot. En effe t de telles lectures peuvent laisser des impressions profondes et durables. Admirable action des héros de la pensée ! puisque nous voyons Socrate, après plus de deux mille ans écoulés, conserver toute son autorité et son merveilleux pouvoir d’allumer le plus pur enthousiasme dans les âmes juvéniles.

Il est malheureux que nous ne possédions pas, comme l’église catholique, des vies des saints laïques à l’usage des jeunes gens. La vie d’un nhilosoohe comme Spinoza ne produit-elle pas une extraordinaire impression d’admiration chez ceux qui en lisent le saisissant récit ? On regrette qu’un recueil unique ne réunisse pas tant de biographies exemplaires disséminées un peu partout : un tel livre serait le Plutarque où les travailleurs de l’esprit iraient retremper leur énergie : l’idée du calendrier d’Auguste Comte qui imposait pour chaque jour la méditation de la vie d’un bienfaiteur de l’humanité était excellente. D’ailleurs,

(1) Ma jeunesse, p. 99.

(2) Mémoires, p, 8.

(3) Ibid., p. 108.

LES RESSOURCES DÜ MILIEU

l’éducation classique bien comprise n’a-t-elle pas précisément pour fin d’allumer dans l’âme des élèves un enthousiasme tranquille et durable pour tout ce qui est grand, noble, généreux ? Et n'a-t-elle pas atteint son but si une élite ainsi pénétrée d’un haut idéal, ne peut plus par la suite déroger ni retomber au niveau moyen ? Cette élite destinée à former le bataillon sacré sur lequel le monde civilisé fixe les yeux, doit sa supériorité aux longues fréquentations des plus purs génies humains de l’antiquité.

Malheureusement, si nous pouvons retremper dans cette fréquentation nos sentiments généreux, ces morts ne nous fournissent pas les conseils précis dont nous avons besoin, et, encore une fois, rien ne peut suppléer absolument la direction de conscience d’un maître expérimenté et délicat.

CONCLUSION

Les chapitres qui précèdent nous fontsonger avec espoir combien serait facile la tâche de maîtrise de soi, si tout dans l’éducation nationale convergeait vers cette grande conquête! Car enfin, si la lutte contre la paresse et la sensualité n’est pas facile, du moins elle est possible, et la connaissance de nos ressources psychologiques doit nous donner confiance. La conclusion motivée de l’ouvrage entier, c’est que nous pouvons réformer notre caractère, c’est que nous pouvons faire nous-mêmes l’éducation de notre propre volonté, c’est qu’avec le temps et la connaissance des lois de notre nature nous sommes sûrs d’arriver à une haute maîtrise de nous-mêmes. Ce que peut obtenir des natures humaines supérieures la religion catholique nous permet de prévoir ce qu’on pourrait obtenir de l’élite des jeunes gens. Et qu’on ne vienne point nous dire que les religions révélées disposent de moyens que nous n’avons ni ne pouvons avoir. Si l’on examine de quoi est faite la puissance formidable des églises sur les fidèles, on découvre que leurs moyens d’action peuvent être répartis

CONCLUSION

sous deux grands titres : les moyens purement humains et les moyens d’ordre purement religieux.

Les moyens humains sont réductibles à trois : la puissance de l’autorité : autorité des hommes de génie morts, autorité des évêques, des prêtres, des théologiens, etc., et autrefois même autorité civile mettant au service de la foi ■a prison, la torture, le bûcher. A cette puissance aujourd’hui bien diminuée s’ajoutait tout le poids de l’opinion publique : la haine, le mépris, les mauvais procédés des croyants envers les non-croyants. Enfin, dès l’enfance, l’éducation religieuse pétrit l’enfant, et par des répétitions sous toutes les formes, enseignement oral, lectures, cérémonies publiques, sermons, etc., enfonce au plus profond de son âme les sentiments religieux.

Or ces trois puissances ne les pourrions-nous pas avoir à un plus haut degré que les églises ? Est-ce que sur ce grand but du perfectionnement de soi il n’y a pas accord unanime parmi les penseurs de tous ordres ? Y a-t-il comme pour les dogmes religieux des dissidences possibles? N’avonsnous pas, aussi, l’éducation de l’enfant? Et si nos méthodes devenaient cohérentes, si tous nous prenions conscience du but à poursuivre, notre puissance ne deviendrait-elle pas énorme ? Et ne pourrions-nous pas pétrir à notre guise l’âme de l’enfant ? Quant à l’opinion publique, c’est à l’éducation de la transformer; déjà l’admiration ne va-t-elle pas souvent à ce qui est grand et généreux? Les sentiments élevés sont cause d’union entre les hommes et tendent à se fortifier plus rapidement que les autres qui sont cause de divisions. Voilà pourquoi souvent une foule composée en majeure partie de coquins applaudit à toute parole honnête. Déplus l’opinion publique est moutonnière, et il

CONCLUSION

suffit d’une minorité d'honnêtes gens énergiques pour l’orienter dans le droit chemin. Ce qu’on a pu à Athènes pour la beauté et le talent, à Sparte pour l’abnégation, qui osera prétendre que les sociétés actuelles ne le pourront plus jamais pour une œuvre plus noble encore?

Mais, ajoute-t-on, nulle œuvre d’amélioration morale profonde n’est possible si elle n’a pour fondement des moyens d’ordre religieux. Ceci encore, nous le croyons, mais nous croyons aussi que la seule vérité religieuse nécessaire, et suffisante, c’est d’admettre que l’univers et la vie humaine ne sont pas sans un but moral, et que nul effort pour le bien n’est perdu. Nous avons vu plus haut1 que cette thèse a pour elle des présomptions sérieuses, et qu’en dernière analyse, il faut choisir nécessairement entre elle et la thèse contraire, et que quelque choix qu’on fasse, on ne peut le justifier expérimentalement. Choix pour choix, il importe de préférer les présomptions les plus fortes, d’autant plus que l’hypothèse moraliste, outre qu’elle est plus vraisemblable, que même elle a seule un sens pour nous, est en même temps consolante et socialement indispensable. Ce minimum de vérité religieuse peut devenir pour les esprits pensants une source abondante de sentiments religieux puissants. Cette croyance, outre qu’elle ne lèse en rien les religions révélées les peut renfermer comme le genre renferme en puissance les espèces. De plus ce minimum de croyance religieuse ne pouvant guère suffire qu’aux esprits cultivés, le penseur considérera comme alliées pour la même fin les religions chrétiennes, en tant, du moins, qu’elles se renferment dans un

(1) Voir ci-dessus, livre III, ch. I, § IV.

CONCLUSION

scrupuleux respect des opinions dissidentes. Nous disons bien : alliées, puisque les religions chrétiennes ont pris pour tâche essentielle la lutte contre la nature animale dans l'homme, c’est-à-dire, en définitive, l’éducation de la volonté, en vue de la domination en nous de la raison sur les brutales puissances de la sensibilité égoïste.

La conviction s’impose donc avec une force irrésistible que tout homme peut, avec le secours du temps et de toutes nos ressources psychologiques, arriver à la maîtrise de soi. Puisque cette œuvre suprême est possible, elle doit, à cause de son importance, prendre la place prépondérante dans nos préoccupations. Notre bonheur dépend de l’éducation de la volonté, puisque le bonheur consiste à contraindre les idées et les sentiments agréables à donner tout ce qu’ils peuvent donner de joie, et à interdire aux pensées et aux émotions douloureuses l’accès de la conscience, ou du moins à les empêcher de l’investir. Le bonheur suppose donc qu’on est à un très haut degré maître de l’attention, qui n’est que la volonté à son degré le plus éminent.

Mais ce n’est pas seulement notre bonheur qui dépend du degré de puissance acquise sur soi-même, c’est encore la haute culture intellectuelle. Le génie est avant tout une longue patience : les travaux scientifiques et littéraires qui honorent le plus l’esprit humain ne sont nullement dus à la supériorité de l’intelligence, comme on le croit généralement, mais à la supériorité d'une volonté admirablement maîtresse d’elle-même. C’est de ce point de vue qu'il va falloir renouveler de fond en comble notre enseignement secondaire et supérieur. 11 est urgent de détruire le culte absurde et exclusif de la mémoire qui affaiblit les

CONCLUSION

forces vives de la nation. Il faudra que nous portions la Lâche dans les fourrés inextricables des programmes de tous ordres, que nous fassions de larges coupes en long et en large, que nous donnions du jour, de l’air, et que nous sachions même sacrifier des plantes fort belles, mais qui sont trop serrées et se nuisent. Au « gavage » de la mémoire, substituons partout les exercices actifs1, les travaux qui trempent le jugement, l’initiative intellectuelle, les vigoureuses déductions ; c’est en cultivant la volonté qu’on fera des hommes de génie, car toutes les qualités de premier ordre qu’on attribue à l’intelligence, sont en réalité des qualités d’énergie et de constance du vouloir.

Dans notre siècle, nous avons porté tous nos efforts sur la conquête du monde extérieur. Nous n’avons fait ainsi que doubler nos convoitises, qu’exaspérer nos désirs, et, en définitive, nous sommes plus inquiets, plus troublés, plus malheureux qu’auparavant. C’est que ces conquêtes extérieures ont détourné notre attention des améliorations intérieures. Nous avons laissé de côté l’œuvre essentielle, l’éducation de notre volonté. Nous avons ainsi, par une aberration inconcevable, laissé au hasard le soin de tremper l’instrument par excellence de notre puissance intellectuelle et de notre bonheur.

Les questions sociales vont d’ailleurs nous faire une nécessité pressante de modifier radicalement notre système

(1) Cette substitution est parfois bien facile : ainsi M. Couat, recteur de Bordeaux, président du jury d’agrégation de grammaire, propose dans son rapport de 1892 ( Iîevue universitaire, 15 décembre 1892) de supprimer la désignation des auteurs. Au lieu de préparer à fond tels et tels textes imposés, on devra devenir fort en latin et en grec : les épreuves orales seront plus médiocres, mais qui ne voit que cette transformation va substituer à un travail de mémoire, un travail intelligent?

Payot.

CONCLUSION

d’éducation ; elles ne sont insolubles, et d’un danger si Angoissant, que parce qu’on a négligé, aussi bien à l’école primaire qu’au collège, de faire précéder l’éducation morale de son fondement qui est l’éducation de la volonté. On donne de fort belles règles de conduite à des gens qu’on n’a pas exercés à se bien conduire, à des gens égoïstes, irascibles, paresseux, sensuels, souvent, il est vrai, désireux de se corriger, mais qui, grâce à cette désastreuse théorie du libre arbitre qui décourage les bonnes volontés, n’ont jamais appris que la liberté, la maîtrise de soi doivent être conquises peu à peu. Nul ne leur a enseigné qu’à la condition d’employer les moyens nécessaires, la conquête de soi-même est possible jusque dans les cas les plus désespérés. Nul ne leur a enseigné la tactique qui assure la victoire. Nul ne leur a inculqué Tardent désir de partir en guerre pour le bon combat; ils ne savent ni combien cette maîtrise de soi est noble par elle-même, ni combien elle est riche en conséquences pour le bonheur et la haute culture de l’esprit. Si chacun se donnait la peine de songer à la nécessité de cette œuvre et à la générosité surabondante avec laquelle les moindres efforts en sa faveur sont récompensés, on la mettrait non seulement au premier rang des préoccupations personnelles et publiques, mais tout à fait hors de pair, comme l’œuvre capitale, la plus urgente de toutes.

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