‹ L'éducation de la volonté (volume 2)Chapitre 6 sur 96 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE MAL A COMBATTRE : LES DIVERSES FORMES DE L ABOULIE CHEZ L ÉTUDIANT ET LE TRAVAILLEUR INTELLECTUEL

Caligula souhaitait que les Romains n’eussent qu’une seule tête afin de les décapiter d’un seul coup. 11 est inutile de former pareil souhait pour les ennemis que nous avons a combattre : la cause de presque tous nos insuccès, de presque tous nos malheurs est unique, et c’est la faiblesse de notre volonté; c’est notre horreur pour l’effort, principalement pour l’effort durable. Notre passivité, notre legerete, notre dissipation, ce sont autant de noms pour désigner ce fonds d’universelle paresse qui est à la nature humaine ce qu’est pour la matière la pesanteur.

Il est bien clair que le véritable antagoniste de la volonté persévérante ne peut être qu'une force continue. Les passions sont, par nature, transitoires ; elles durem d’autant moins qu’elles sont plus violentes : leur intermit tence ne nous permet pas de les considérer en elies-memes

à part lts cas très rares où elles vont jusqu’à une fixité et à une force qui confinent à l’aliénation, comine les véritables obstacles à la continuité de l’effort. 11 y a place dans les intervalles de leurs accès pour une grande somme de travail. Mais il est un état d’âme fondamental, d’action absolument continue, et qu’on appelle mollesse, apathie, paresse, fainéantise. Renouveler de fréquents efforts ce n’est que renouveler la lutte contre cet état naturel, sans d’ailleurs obtenir contre lui de victoire définitive.

État fondamental, naturel, disons-nous : c’est qu’en effet l’effort continué pendant longtemps n’est accepté par l’homme que sous la pression de la nécessité. Les voyageurs sont unanimes à déclarer que chez toutes les peuplades non civilisées, on constate l’incapacité absolue de tout effort persévérant. M. Ribot remarque judicieusement que les premiers efforts d’attention volontaire ont dû être faits par les femmes astreintes, par peur des coups, à un travail régulier pendant que ces messieurs se reposaient et dormaient. Ne voyons-nous pas disparaître en quelque sorte sous nos yeux les Peaux-Rouges qui préfèrent se laisser exterminer plutôt que d’essayer d’un travail régulier qui leur donnerait la plus large aisance?

Mais sans aller chercher si loin des exemples trop connus, ne sait-on pas avec quelle lenteur l’enfant s’astreint au travail régulier ? Combien rares sont les paysans et les ouvriers qui cherchent à faire mieux qu’on n’a fait avant eux et qu’on ne fait autour d’eux? Vous pouvez avec Spencer 1 passer en revue les objets dont vous vous servez pendant la journée : il n’en est pas un qu’un léger effort

(I) Spencer. Introduction à la Science sociale , p. 327, 328. Alcan.

L’ABOULIE, LE MAL A COMBATTRE

d’intelligence n’eût rendu mieux adapté à l’usage qu’on en fait, et vous conclurez comme l’auteur qu’ « en vérité il semble presque que la plupart des hommes se donnent pour but de traverser la vie en dépensant le moins de pensée possible ». Si maintenant nous interrogeons nos souvenirs d’étudiants, combien pourrions-nous citer de travailleurs parmi nos camarades? Est-ce que presque tous ne font pas le minimum d’efforts nécessaires pour passer leurs examens ? D’ailleurs dès le collège l’effort personnel l’effort de réflexion leur est si pénible ! Ils se tirent si bien de leurs examens, en tous pays, avec de simples efforts de mémoire! Aussi leur idéal n’est-il pas très élevé. Ce qu’ils souhaitent, et M. Maneuvrier le dit en excellents termes pour ce qui concerne notre pays : « ce sont des postes de fonctionnaires, postes mal payés, peu considérés, sans avenir, sans horizon, où l’homme vieillit sur un rond de cuir, où il assiste chaque jour dans le néant d’une occupation à peu près stérile à la décadence et à l’engourdissement graduel de ses facultés, mais où par contre il trouve l’ineffable jouissance d’être dispensé de penser, de vouloir et d’agir. Une réglementation tutélaire... imprime à son activité le mouvement régulier d’une horloge et l’exonère de l’honneur fatigant d’agir et de vivre h »

Il ne faut pas d’ailleurs accuser le fonctionnaire exclusivement. Tout métier, toute carrière, quelque élevée qu’elle soit, ne suffit jamais pour sauvegarder la personnalité, la vigueur et l’énergie. Pendant les premières années l'esprit peut trouver à s’y exercer activement. Mais bientôt

(1) L'Éducation de la bourgeoisie , 3e édit. Léopold Cerf, 1888.

le nombre des combinaisons nouvelles, le nombre et la possibilité des cas qui nécessitent l’effort de réflexion, de recherche, diminue. L’accomplissement des fonctions les plus hautes et qui, en apparence, nécessitent de puissants efforts de l’esprit, devient purement affaire d’habitude. L’avocat, le magistrat, le médecin, le professeur vivent sur un fonds acquis qui n’augmente plus que très lentement et très rarement. L’effort diminue d’anne'e en année — d’année en année s’épuisent les occasions de mettre en jeu les facultés supérieures de l’esprit. L’ornière est désormais creusée, l’intelligence s’émousse faute d’exercice, et avec elle l’attention et la vigueur du raisonnement et de la réflexion. Si on ne se crée à côté de la carrière un ordre de préoccupations intellectuelles, on ne peut échapper à cet engourdissement graduel de l’énergie.

Mais comme notre livre s’adresse surtout aux étudiants et aux travailleurs de l’intelligence, il est nécessaire de considérer de très près les formes que prend chez eux le t mal à combattre. »

La forme la plus grave du mal chez l’étudiant, c’est cette atonie, cette « langueur d’âme1 » qui se manifeste dans toutes les actions du jeune homme. Il dort plusieurs heures de trop, il se lève engourdi, mou, indolent, se met à sa toilette lentement, en bâillant, et y perd un temps considérable. Il ne se sent pas « en train », n’a de goût pour aucun travail. Il fait tout « froidement, tristement, lâchement ». Sa paresse transparaît même sur son visage : on y peut lire sa langueur ; son air est vague, à la fois mou et préoccupé. Ni vigueur, ni précision des mouvements.

(1) Fénelon. Éducation des filles , ch. 11.

L’ABOULIE. LE MAL A COMBATTRE

Après la matinée perdue, il va déjeuner, va au café Jirc les journaux jusqu’aux annonces, parce que cela occupe sans demander d’efforts. Il retrouve toutefois un peu de vigueur dans l’après-midi, mais cette vigueur il la dépense en causeries, en discussions stériles, et surtout (car tout paresseux est envieux) en dénigrements : hommes politiques, littérateurs, professeurs, tous reçoivent leur part de critiques. Le soir, le malheureux se couche désespéré, un peu plus aigri que la veille — car cette atonie qu’il apporte au travail, il l’apporte la plupart du temps au plaisir : nulle joie ne se cueille sans peine, tout bonheur suppose quelque effort. Un livre à lire, un musée avoir, une promenade dans les bois, ce sont plaisirs qui demandent une initiation, ce sont plaisirs actifs. Gomme d’autre part les plaisirs actifs sont les seuls qui comptent, les seuls renouvelables indéfiniment et à volonté, le paresseux s’inflige la vie la plus vide qu’il soit possible de s’infliger. Les plaisirs, les paresseux les laissent fuir entre leurs doigts faute de serrer la main. Saint Jérôme les compare plaisamment à ces soldats de gravures qui ont toujours l’épée levée sans jamais frapper.

La paresse fondamentale n’empêche nullement des instants d’énergie, par à-coups. Ce qui répugne aux peuples non civilisés ce ne sont point les efforts violents : c’est uniquement le travail régularisé, continuel, qui en fin de compte consomme une quantité d’énergie bien supérieure : une dépense, même faible, mais constante, finit par user plus que ne le font de grosses dépenses séparées par de fort longs repos. Le paresseux supporte parfaitement la guerre qui exige de violents efforts momentanés suivis de longues périodes d’inactivité. Les Arabes ont conquis

un vaste empire. Ils ne l’ont pas conservé parce qu’il leur a manqué la constance des efforts qui organisent l’administration d’un pays, créent les routes, fondent les écoles et les industries. De même, presque tous les étudiants paresseux, fouettés par l’approche de l’examen peuvent donner un « coup de collier ». Ce qui leur répugne, ce sont les efforts modérés mais réitérés chaque jour, pendant des mois et des années.

C’est si bien dans l’effort modéré mais continu que réside l’énergie réelle et féconde que tout travail, s’il s’écarte de ce type, peut être considéré comme un travail paresseux. Travail continu implique, cela va sans dire, continuité de direction. Car l’énergie delà volonté se traduit moins par les efforts multiples que par l’orientation vers une même fin de toutes les puissances de l’esprit. Voici en effet un type de paresseux très fréquent. Le jeune homme est vif, gai, énergique. Il reste rarement à rien faire. Dans sa journée il a lu quelque traité de géologie, un article de Brunetière sur Racine, parcouru quelques journaux, relu quelques notes, ébauché un plan de dissertation, traduit quelques pages d’anglais. Pas un seul instant il n’est resté inactif. Ses camarades admirent sa puissance de travail et la variété de ses occupations. Nous cependant, nous devons flétrir ce jeune homme du nom de paresseux. Pour le psychologue il n’y a dans cette multiplicité de travaux que l’indice d’une attention spontanée d’une certaine richesse, mais qui n’est pas encore devenue attention volontaire. Cette prétendue puissance de travail varié ne témoigne que d’une grande faiblesse de volonté. Cet étudiant nous fournit un type de paresseux très fréquent, et que nous appellerons le type éparpillé. Cette « promenade de l’es-

L’ABOULIE, LE MAL A COMBATTRE

prit 1 » est agréable, à coup sûr — mais ce n’est qu’une promenade d’agrément. Nicole appelle des « esprits de mouche 2 » ces travailleurs qui vont se posant çà et là, sans profit. Ils sont, pour rappeler la jolie image de Fénelon 3 « comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent ».

Le grand inconvénient de cet éparpillement des efforts, c’est que nulle impression n’a le temps de s’achever. On peut dire que la loi absolue qui régit le travail intellectuel, c’est que les idées et les sentiments que nous avons seulement logés en nous comme on loge en une « hôtellerie » des hôtes de passage, sont et demeurent pour nous des étrangers que nous aurons bientôt oubliés. Nous verrons au chapitre suivant que le travail intellectuel véritable implique orientation de tous les efforts dans une direction unique.

Cette horreur pour l’effort véritable, c’est-à-dire pour la coordination de tous les efforts particuliers en vue d’une fin précise se complique d’une horreur non moins grande pour l’effort personnel. Autre chose, en effet, est la création d’une œuvre, le travail d’invention, de disposition originale, autre chose l’emmagasinement en la mémoire de ce qu’ont fait les autres. D’ailleurs, si l’effort personnel est si pénible c’est qu’il implique nécessairement coordination. Les deux formes suprêmes du labeur intellectuel sont inséparément unies dans tout travail de production. Aussi peut-on constater combien ce travail déplaît à la

1) Leibniz. Théodicée, § 56.

(2) Nicolle. Du danger des entretiens , L.

(3) Éducation des filles, ch. v.

grande majorité des élèves qui seront demain cependant la « classe dirigeante ». Les élèves des classes de philosophie, par exemple, sont de bons élèves, stimulés par l’examen final. Ils sont laborieux et, en général, exacts dans leurs travaux. Malheureusement, ils ne réfléchissent point. Cette paresse d’esprit se traduit par une propension à penser avec les mots, sans plus. Ainsi, en étudiant la psychologie, aucun d’eux n’aura l’idée que faisant de la psychologie appliquée dès sa naissance et toute la journée, comme Jourdain faisait de la prose, sans le savoir, il serait infiniment simple de s’examiner soi-même et de trouver des exemples personnels au lieu de retenir les exemples que leur citent leurs livres. Mais non, ils ont un penchant invincible à apprendre plutôt qu’à chercher. La surcharge énorme qu’ils devront ainsi imposer à leur mémoire les effraye moins que le plus léger effort personnel. Ils sont passifs partout — exception faite bien entendu, mais dans une faible mesure, pour l’élite des bons élèves.

La preuve expérimentale de cette incapacité d’efforts personnels nous est fournie par les concours trimestriels pour la place de premier. La majorité des élèves redoute cet exercice. Etre obligé de composer sur un sujet où il faut non pas trouver par soi-même, mais la plupart du temps simplement redistribuer suivant un plan nouveau des matériaux fournis par le eours — mettre dans son exposition de la netteté et le lucidus ordo que réclame le lecteur — c’est un exercice pour eux franchement désagréable.

Bien entendu cette horreur pour le travail personnel, on la portera avec soi aux universités — et sans grand dommage, puisque nul examen ne s’occupe de ce qu’est le

L’ABOULIE, LE MAL A COMBATTUE

candidat, de ce qu’il vaut — et qu’on n’examine que l’ctat de sa mémoire et le niveau, l’étiage atteint par les choses sues. Tout étudiant consciencieux et qui réfléchira s’avouera à lui-même combien est petite dans une année de médecine, de droit, de sciences naturelles, d’histoire, la somme des efforts qui ne sont pas des efforts de mémoire.

Aussi est-il curieux de suivre jusque chez les savants les formes subtiles que sait prendre la paresse. Paresse, bien entendu, nullement exclusive d’un grand labeur, de grosses besognes; car ici la quantité ne remplace point la qualité. Bien plus, la quantité du travail est souvent nuisible à sa qualité. Par exemple, les érudits allemands se moquent volontiers de nous : comme le Raton de la fable, ils tirent du feu les marrons que nous croquons. La comparaison nous paraît fort juste. Raton est bien le symbole du travail d’érudition.

. . . Raton avec sa patte D’une manière délicate,

Écarte un peu la cendre et retire les doigts ;

Puis les reporte à plusieurs fois ;

Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque...

C’est, en effet, un travail que l’on laisse et que l’on reprend. Constamment soutenu par des textes, l’esprit n’a point à faire œuvre de créateur et il peut étudier avec fruit même lorsqu’il a perdu sa fine pointe de pénétration. Le temps, sur ce point, se chargera de confirmer les prévisions de Renan sur les sciences de pure érudition. Elles n’ont pas d’avenir. Leurs résultats sont trop précaires, trop sujets à controverse — et de plus les vingt mille volumes qui vont chaque année s’entasser à la Bibliothèque nationale, auront avant cinquante ans ajouté, sans comp-

ter les journaux et les périodiques, un million de volumes à la collection actuelle. Un million de volumes! En prenant pour épaisseur moyenne du volume deux centimètres cela donne une pile quatre fois haute comme le Mont-Blanc! N’est-il pas évident que de plus en plus l’histoire se débarrassera des noms propres pour s’en tenir aux grands faits sociaux, toujours fort hypothétiques dans leurs causes et leurs effets, et que l’érudition pure perdra, tuée par l’énormité de l’amas des matériaux, toute autorité auprès des esprits pensants? De moins en moins on considérera comme du travail l’accumulation. On en arrivera à donner à ces besognes leur véritable nom de besognes. On réservera le nom de travail à la mise en œuvre, à l’élimination des détails oiseux, à la concentration que produit le suprême effort de la pensée. Créer, en effet, c’est chercher la silhouette essentielle, dominatrice et la camper en pleine lumière. Les détails oiseux, « à côté » ne font qu’altérer la vérité, et ils indiquent en quelque sorte à l’œil exercé les infiltrations dans les poussées d’énergie intellectuelle, du fond de paresse incoercible qui est en nous.

Cette paresse intellectuelle fondamentale, on peut dire hélas ! que tout notre système d’enseignement tend à l’aggraver. Les programmes d’enseignement secondaire semblent destinés à faire de tout élève un éparpillé. Ils

obligent ces malheureux adolescents à tout effleurer et ils leur interdisent, par la variété des matériaux à absorber, de rien pénétrer à fond. Comment le jeune homme irait-il penser que tout le système d’enseignement secondaire actuel est absurde ? Et pourtant, il tend à tuer en l’élève tout esprit d’initiative et toute velléité de loyauté dans le travail. Il y a quelques années la puissance de notre artil-

L’ABOULIE, LE MAL A COMBATTUE

lerie était médiocre : elle est décuplée aujourd’hui. Pourquoi ? parce que l’obus éclatait en frappant l’obstacle ; il éclatait contre lui sans lui faire grand dommage. Aujourd'hui par l’invention d’un détonateur spécial, l’obus chemine encore quelques secondes après avoir frappé : il pénètre profondément, et c’est là, logé en plein cœur de la paroi, en contact serré de toutes parts, qu’il éclate, broyant et pulvérisant tout. Dans notre éducation actuelle, on a oublié d’ajouter à l’esprit son détonateur. On ne laisse jamais les connaissances acquises pénétrer profondément. Tu veux t’arrêter? Marche! Marche! — Mais je n’ai pas bien saisi, ce sentiment est à peine ébauché en moi par cette lecture... Marche ! Marche ! Nouveau Juif-Errant, tu dois aller sans repos ; tu dois traverser les mathématiques, la physique, la chimie, la zoologie, la botanique, la géologie, l’histoire de tous les peuples, la géographie des cinq parties du monde, deux langues vivantes, plusieurs littératures, la psychologie, la logique, la morale, la métaphysique, l’histoire des systèmes... Marche, marche vers la médiocrité; emporte du lycée ou du gymnase l’habitude de tout voir superficiellement, de juger sur les apparences !...

Cette course rapide ne se ralentira guère à l’Université, et, pour beaucoup d étudiants, elle deviendra plus rapide encore.

Ajoutez à cela que les conditions de la vie moderne tendent à réduire à rien notre vie intérieure, qu’eues portent 1 éparpillement de l’esprit à un degré qu’on pourra difficilement dépasser. La facilité des communications, la fréquence des voyages, les déplacements à la mer, à la montagne dissipent notre pensée. On n’a même plus le temps

de lire. On vit d’une vie à la fois agitée et vide. Le journal, l’excitation factice qu’il donne à l’esprit, la légèreté avec laquelle les informations promènent l’intérêt à travers les faits divers des cinq parties du monde, font que pour beaucoup la lecture d’un livre paraît fade.

Gomment résister à la dispersion d’esprit que tend à produire le milieu, quand rien dans l’éducation ne nous a préparés pour cette résistance? N’est-il pas désolant de songer que l’œuvre capitale, l’éducation de la volonté, n’est nulle part entreprise directement, consciemment? Tout ce que l’on fait dans cette voie, on le fait en vue d’autre chose : on ne se préoccupe que de meubler l’intelligence et on ne cultive la volonté que dans la mesure où la volonté est nécessaire pour le travail intellectuel, que dis-je, on la cultive? on l’excite, voilà tout. On ne songe qu’au présent. Aujourd’hui tout un appareil de répression et de galvanisation : le blâme du maître, les moqueries des camarades, les punitions, d’une part, et, d’autre part, les récompenses, les éloges. Demain plus rien que la perspective lointaine, vague, d’un examen de licence en droit, de doctorat en médecine, que les plus paresseux arrivent à conquérir. L’éducation de la volonté se fait au petit bonheur : et cependant n’est-ce pas l’énergie qui fait l'homme tout entier? Est-ce que sans elle les dons les plus brillants de l’intelligence ne demeurent pas stériles? Est-ce qu’elle n’est pas l’instrument par excellence de tout ce que les hommes ont fait de grand et de beau?

Chose étrange! tout le monde se dit intérieurement ce que nous disons ici. Tout le monde souffre de cette disproportion entre la culture surchauffée de l’esprit, et cette faiblesse du vouloir. Mais aucun livre encore n’a paru

L’ABOULIE, LE MAL A COMBATTRE 13

sur les moyens de conduire à bien l’éducation de la volonté. On ne sait que faire pour reprendre pour soi cette oeuvre que nos maîtres n’ont pas même ébauchée. Interrogez dix étudiants pris au hasard parmi ceux qui ne travaillent guère; leurs confessions se résument en ceci : hier au lycée le professeur fixait pour chaque jour, bien plus pour chaque heure la tâche que nous devions accomplir. L’ordre à exécuter était net, précis : nous avions à étudier tel chapitre d’histoire, tel théorème de géométrie, à faire tel devoir, à traduire tel passage. De plus nous étions soutenus, encouragés ou morigénés ; l’émulation était entretenue avec ardeur et habileté. Aujourd’hui plus rien de semblable. Nulle tâche précise fixée. Nous disposons de notre temps à notre guise. Comme nous n’avons jamais eu aucune initiative dans la distribution de notre travail, que d’ailleurs on ne nous a enseigné aucune méthode appropriée à notre faiblesse, nous sommes exactement comme des gens qu’on jetterait tout nus en pleine eau, après leur avoir appris à nager en les entourant soigneusement d'une triple ceinture de liège. Nous nous noyons, cela va sans dire. Nous ne savons ni travailler ni vouloir; bien plus, nous ne savons où nous renseigner sur les moyens de faire nous-mêmes l’éducation de notre volonté. Il n'y a aucun livre pratique sur ce sujet. Aussi nous nous résignons et nous tâchons de ne pas penser à notre abdication. Cela est trop douloureux. Et puis il y a le café, la brasserie, et des camarades qui sont d’une gaieté relative. Le temps passe tout de même...

C’est ce livre que tant de jeunes gens se plaignent de ne pas avoir que nous avons essayé d’écrire.

Page 1