CHAPITRE XV
Rôle de l'efTort dans la vie morale. — Il est nécessaire d'habituer Tenfant dès le premier Age à faire effort sur lui-même pour réprimer les impulsions des penchants. — Éducation des habitudes morales. — Rôle de l'exemple. — Les exemples cités et les exemples donnés par les éducateurs. — Influence générale du milieu social dans lequel l'enfant se développe.
Si nous observons attentivement ce qui se passe en nous lorsque, dans une circonstance déterminée, nous sommes incertains sur la conduite à tenir, nous verrons que notre hésitation résulte de ce que nous sommes sollicités par plusieurs mobiles. Tantôt l'un d'eux l'emporte sans qu'il y ait eu grande lutte, et sans que nous devions faire un effort sensible pour lui maintenir la victoire ; tantôt au contraire la lutte entre les différents mobiles a été vive, et celui qui l'emporte ne triomphe point sans être exposé au retour agressif des vaincus. Par exemple, partagés entre la crainte de la pluie et le désir de la promenade, nous nous décidons à rester au logis; celte décision est assez facile à prendre et à maintenir. Mais, sollicités à la fois par la paresse et le besoin d'agir, par la douceur du repos et le sentiment du devoir, nous nous mettons, non sans peine, à un travail difficile ; plus d'une fois la paresse reviendra pour nous faire sentir la fatigue de l'attention et nous inviter au divertissement.
L'BFFORT 331
Si Ton pousse Tanalyse encore plus loin, on verra d'abord que tous les actes peuvent être classés en deux grandes catégories : ceux qui se font sans effort ^, comme de manger lorsqu'on est en appétit devant une table servie, de parler dans une conversation intéressante, de lire un livre amusant; et ceux qui demandent un effort quelconque ; ensuite, que, parmi ces derniers, il y a des différences pour ainsi dire infinies, suivant que Teffort à faire est plus ou moins considérable ; enfin, que l'hésitation morale existe généralement lorsqu'il y a un choix à faire entre deux actes dont l'un ne demande aucun effort et dont l'autre en exige, ou bien entre deux actes dont chacun demande un effort différent de l'autre en intensité.
L'effort apparent peut différer de l'effort réel. L'homme d'un esprit lent ou distrait qui s'applique chaque jour pendant quelques heures à un travail intellectuel se donne réellement plus de peine que celui qui, emporté par l'inspiration ou la curiosité scientifique, ne sent pas marcher le temps au milieu des recherches qui l'absorbent. Celui qui, comme Socrate l'avouait de lui-même, est né avec un penchant à l'intempérance, se donne plus de peine pour rester sobre que celui qui n'apporte pas en naissant des goûts semblables.
L'effort est inséparable de la peine ; par exemple, celui qui trouverait dans le travail autant de plaisir que d'autres dans l'oisiveté, ne ferait pas plus d'efforts quand il travaille que ceux-ci lorsqu'ils restent oisifs. Les hommes, qui ont naturellement de l'aversion pour la peine, tendent naturellement au moindre effort. Cependant, quand même il n'y aurait que des intérêts dans la
1. Il est à peine besoin de dire que nous employons ce mot dans un sens moral et qu'il ne s'agit point ici de l'effort musculaire.
vie, des efforts de toute sorte n'en seraient pas moins nécessaires. Mais il y a de plus le devoir, avec les nombreux sacriûces qu*il nous impose. On ne saurait donc développer de trop bonne heure chez les enfants l'aptitude à se donner de la peine, à faire effort, qui est le vrai critérium de la valeur morale, et aussi la plus sûre garantie du succès au point de vue de l'intérêt.
Sans être dur pour les enfants, il ne convient pas cependant de donner dans leur vie une part trop large au plaisir. Le plaisir est le contraire de la peine, de l'effort; nous sommes aussi instinctivement portés à l'un que nous nous détournons de l'autre, et il est toujours à craindre qu'en faisant une concession à notre goût pour le plaisir, nous ne diminuions notre énergie en vue de la peine. La faiblesse de notre tempérament moral, incapable d'un effort continu, exige l'intervention du plaisir sous forme de récréation; en surmenant l'enfant, on l'épuiserait. Mais on doit exiger de lui tout l'effort qu'il est capable de donner sans compromettre en rien la santé de son corps et de son esprit.
Le plaisir est un compagnon dangereux de la peine, plein de séductions, capable d'attirer lentement à lui toute l'âme. On connaît l'apologue de Prodicus, raconté par Xénophon dans les Mémoires sur Socrate : à Tâge où Hercule, maître de lui-même, doit choisir le chemin par lequel il entrera dans la vie, deux femmes se présentent à lui; l'une, la Volupté, s'efforce de l'attirer par l'appât des plaisirs; l'autre, la Vertu, lui parle le lang6Lge austère du devoir. La volupté n'attend pas la jeunesse pour exercer sa séduction sur l'homme; elle l'attire dès la première enfance; aussi faut-il, dès ce moment, se mettre en garde contre elle, et, sinon parler à l'enfant le langage du devoir, qu'il ne pourrait comprendre encore, du moins lui faire pratiquer autant