LA FACULTÉ MAÎTRESSE
jaloux de voir le nouveau venu accaparer les caresses de la mère, Taitention du frère, se laisse aller à dire : « Est-ce qu'il ne va pas bientôt mourir, le petit Fernand ? » Bernard Ferez, à qui j'emprunte le fait, ajoute : « Quand le nouveau venu se mit à marcher et à parler, l'autre lui faisait mille méchants tours ; il le battait, le tirait d'une chaise pour se mettre à sa place, lui criait dans les oreilles, l'appelait vilain, lui prenait des mains les jouets, contrefaisait son langage et sa marche ^. » Ne serons-nous pas tentés de mettre cet enfant dans la classe des méchants et des envieux, et ne ferons-^nous pas sur lui, à cause d'un tel caractère, le plus sombre pronostic? Attendons quelque temps : l'enfant sera devenu, par le jeu d'autres instincts, et grâce à l'action de sa mère, un protecteur attentif et aimant de son petit frère, qu'il semblait haïr à mort, on peut le dire. Voici un autre enfant dont un observateur profond du cœur humain, Saint-Simon, nous trace le portrait. « Le duc de Bourgogne était né avec un naturel à faire trembler. Il était fougueux jusqu'à vouloir briser ses pendules lorsqu'elles sonnaient l'heure qui l'appelait à ce qu'il ne voulait pas, et jusqu'à s'emporter de la plus étrange manière contre la pluie quand elle s'opposait à ce qu'il voulait faire. La résistance le mettait en fureur. Tout ce qui est plaisir, il l'aimait avec une passion violente.... De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune resseml)lance quels qu'ils fussent ; à peine Messieurs ses frères lui paraissaient-ils intermédiaires entre lui et le genre humain. » Dans un pareil caractère semblent dominer la violence et l'orgueil, qui seront, d'après les conjectures les plus vraisemblables, les facteurs principaux d'une vie désordonnée; il y a tout à craindre d'un tel
i. L'Éducation dès le berceau^ chap. vi.
enfant, « né terrible ». Or le même écrivain ajoute : « Le prodige est qu'en très peu de temps la dévotion et la grâce en firent un autre homme, et changèrent tant et de si redoutables défauts en vertus parfaitement contraires ». On croira peut-être qu'il porta dans la vertu, comme il menaçait de l'employer au vice, la violente énergie qui paraissait le trait dominant de sa nature. Nullement : sa vertu est de telle sorte qu'elle fait concevoir aux contemporains les doutes les plus regrettables sur son énergie, sa décision, et même sur son courage. En 1708, commandant une armée française, il s'attire la leçon suivante de son ancien précepteur : « Quand un grand prince comme vous, Monseigneur, ne peut pas acquérir de la gloire par des succès éclatants, il faut au moins qu'il tâche d'en acquérir par sa fermeté, par son génie et par ses ressources dans lés tristes événements ». Cette leçon sévère produit sur lui un si médiocre efi'et, qu'au milieu des préoccupations d'un chef d'armée il demandera bientôt à Fénelon s'il ne croit pas « qu'il soit absolument mal de loger dans une abbaye de filles ». Voilà où en était venu le terrible enfant de tout à l'heure. L'histoire met ces faits en lumière ; mais n'en constate-t-on point d'analogues dans la vie privée, et les prédictions que l'on fait sur le caractère d'un enfant ne sont-elles pas souvent démenties, sans qu'intervienne une éducation aussi remarquable que celle où Fénelon réussit trop bien?
Aussi faut-il, à notre avis, être très circonspect lorsqu'il s'agit de définir et de classer le caractère dans l'enfance. Il ne nous semble même pas qu'une classification des caractères ait grand intérêt en pédagogie. Si l'on arrivait, ce que nous croyons impossible, à déterminer nettement un certain nombre de types de caractères , dans la constitution desquels entreraient un nombre déterminé d'éléments moraux, croit-on qu'on