‹ L'éducation économique du peuple allemandChapitre 33 sur 33 · L^OUVRIER ALLEMAND · texte numérisé non relu

L^OUVRIER ALLEMAND

Mesdames, Messieurs,

J'ai déjà eu l'honneur de vous entretenir ici même des transformations économiques et sociales de TAUemagne contemporaine.

Le fondateur du Musée social, ce grand ami des ouvriers, dont j'aime à mon tour à évoquer le souvenir en prenant ici la parole pour la première fois depuis sa mort^ m'avait prié Tété dernier de retourner en Allemagne pour y compléter mes premières recherches.

Partisan résolu de la méthode d'observation, le comte de Ghambrun sentait combien Tétude comparée des divers peuples jette de lumière sur ces questions ouvrières qui le préoccupaient si fort, et qui furent le tourment, mais aussi la joie de ses dernières années.

Fidèle à sa pensée, je voudrais aujourd'hui vous parler de l'ouvrier allemand. Attaché comme lui à la méthode expérimentale, très défiant à l'égard des théories et des formules,

je vous apporte le résumé d'observations failes sur place ; par avance je sollicite votre indulgence pour un exposé d'un caractère documentaire et par là même un peu aride.

Lorsqu'on embrasse d un coup d'œil d'ensemble révolution contemporaine du peuple allemand, deux faits surtout attirent d abord Tattention. C'est d'une part la constitution de l'unité germanique ; c'est d'autre part la transformation de l'Allemagne, restée longtemps un pays essentiellement agricole, en un pays industriel et manufacturier.

"■ La constitution de l'unité politique en Allemagne est certainement un des faits les plus considérables de l'histoire du XÏX® siècle; et c*est un fait d'autant plus digne d'être noté que l'Allemagne (on disait autrefois les Aile* magnes), n'est une ni par sa géographie, ni par sa constitution géologique, ni par son histoire, ni par le caractère et les mœurs de ses habitants. Pendant longtemps les Allemands ont été réfractaires à l'idée que nous, Français, avons eue de si bonne heure d'une nation,c'està-dire d'une association d'hommes, réunis sous

1* un gouvernement commun, Vivant de Içumême '^ vie, partageant les mêmes enthousiasmes, sent tant battre leur cœur des mêmes émotions.

L'avance que nous avions prise à cet égard sur le peuple allemand, nous Tavons maintenant; perdue ; le sentiment de cohésion qui avait fait i pendant tant de siècles notre force au regard > des autres peuples de l'Europe s'est affaibli^ chez nous tandis qu'il a prodigieusement grandi chez nos voisins. Aujourd'hui une action unique exercée par des maiiis prussiennes, sous le couvert de l'intérêt général allemand, apparaît nettement non seulement dans tous les rouages constitutionnels, mais encore dans toutes les directions de l'activité nationale.

Cette unité d'action est particulièrement sensible dans le domaine législatif. Depuis vingthuit ans, le Reichstag, cette grande assemblée démocratique dans laquelle les velléités particularistes sont comme noyées dans un courant national, a surtout servi à appliquer la maxime: Reichsrecht bricht Landrecht^ ce qui veut dire que les lois de l'Empire priment les lois des États particuliers ; et nous avons vu surgir peu à peu pour tout l'Empire un Code de commerce, un Code pénal, un Code de procédure,

enfin un Code civil récemment promulgué, qui recevra son application le*!*' janvier prochain. L'unité d'action se fait sentir aussi sur le terrain économique et social ; M. Lîndervous le montrait tout à l'heure en retraçant i grands traits Thistoire des préliminaires de la conférence de Berlin. Mais il ne faut pas oublier, lorsqu'on étudie la législation ouvrière allemande, qu'indépendamment de son côté philanthropique et social, elle a pour but de consoliderTunité politique du pays, unité réalisée en 1870 par le fer et par le sang et qui précisément dans les premières années qui suivirent la guerre, paraissait encore très peu solide.

Le second fait que je signalais tout à l'heure, c'est la transformation de l'Allemagne en pays industriel et manufacturier.

L'Allemagne, en effet, fut longtemps un pays essentiellement agricole. A la fin du siècle dernier, l'industrie y était infiniment moins * développée que chez nous ; elle n'occupait !

guère qu'un cinquième des habitants ; 63 0/6 | figuraient encore au recensement vers le mi- ' lieu de ce siècle, comme agriculteurs.

En 1870 la population rurale n'est déjà plus

„que de moitié. Au recensement de 1882 elle tombe à 42 0/0 ; au recensement de 1895 à 35 0/0 ; au début du siècle prochain elle sera tout au plus de 30 0/0. Cette transformation intérieure de TAllemagne est un fait capital dans l'histoire de ce pays. Il a en outre, en raison de la répartition défectueuse de la propriété foncière dont je vous ai déjà entretenus (l),des conséquences encore plus considérables qu'on ne pourrait le croire tout d'abord. Ainsi la province de Prusse rhénane contient aujourd'hui à elle seule près de 10 0/0 de la population totale de l'Empire, et dans la région qui avoisine Cologne, Dusseldorf, Elberfeld, la densité de la population est de 400 habitants par kilomètre carré.

11 faut remarquer enfin que ce n!est pas seulement l'industrie, d'une façon générale, qui a fait des progrès, c'est surtout la grande industrie qui s'est épanouie avec une puissance extraordinaire. La formation du ZoUverein, cette union douanière qui fut comme le prélude dé l'unification politique, avait déjà déterminé la

(1) V. nos Etudes sur les populations rurales de VAllema^ gne, Paris, Larose, 1897.

constitution de vastes agglomérations ouvrières et de grandes usines. Les victoires de 1810 et la restauration de i'Eqipire activèrent le mouvement, et après une période de début difficile , période qu'on a pu appeler justement la période chaotique de la grande industrie (car un grand nombre d'entreprises témérairement lancées ayant sombré, il y eut alors beaucoup de déceptions et de misères), l'Allemagne est entrée dans une phase de prospérité économique et industrielle remarquable. Cette prospérité se manifeste surtout par le développement du commerce extérieur,qui atteint aujourd'hui 9 milliards et demi de marcs. Elle se manifeste aussi par la fondation d'une quantité chaque jour plus considérable d*usines et de manufactures de toute sorte (1).

Quelles ont été les conséquences de ces transformations économiques pour l'ouvrier allemand? Dans quelle mesure le travailleur manuel, le seul dont nous ayons à nous occuper ici, a-t-il bénéficié de cet essor industriel et commercial de son pays ? C'est là un grave

' (l) V. mon livre sur [*Essor industriel et commercial du peuple allemand. Paris, Larose, 1899.

problème dont la solution n'est pas facile. Des distinctions s'imposent et il en est une surtout à laquelle je veux aujourd'hui m'attacher. Il convient, pour donner une idée de la complexité du problème, et de la difficulté des questions ouvrières chez nos voisins, de distinguer entre la grande industrie, et l'industrie qui se pratique encore dans de petits ateliers ou à domicile. Nous Verrons ensuite dans quel sens se fait la transformation actuelle de FAllemagne. Je vous dirai enfin comment sont orientés les efforts qui tendent à améliorer la condition des ouvriers dans ce pays.

L'opposition qui existe entre l'ouvrier de la grande industrie et l'ouvrier travaillant à domicile apparaît en Allemagne avec plus de force que partout ailleurs. Ayant étudié sur place ces deux modes de production qui s'opposent si nettement l'un à l'autre, je ne puis mieux faire que de détacher de mes notes de voyage quelques fragments des monographies sommaires que j'ai rapportées.

L'une des principales industries de l'Allemagne est l'industrie métallurgique, elle s'est

surtout développée dans trois régions, la Prusse rhénane, la haute Silésio et le royaume de Saxe. Nous ne trouvons là que de grandes usines occupant plusieurs centaines, souvent plusieurs milliers d'ouvriers. Ces ouvriers sont ceux qui ont les salaires les plus élevés. En voici un par exemple qui peut servir de type : c'est un ouvrier ajusteur travaillant depuis quinze ans dans une grande usine de Gleiwitz, qui occupe 2.300 personnes.

G^est un homme de 40 ans ; sa femme qui en a 35, paraît propre, intelligente, bonne ménagère. Ils ont 5 enfants, chiffre moyen. Cet ouvrier gagne 2 marcs 90 par jour (3 fr. 60); c'est également un salaire moyen qui permet à cette famille, la vie n'étant pas chère dans T^ette région (d'un quart environ meilleur marché qu'en France), de se tirer d'affaire. Quand les enfants qui ne peuvent encore travailler (l'aîné n'a que dix ans), seront plus grands et gagneront quelque chose, la situation s'améliorera peu à peu.

X... habite une des maisons ouvrières construites par les propriétaires de l'usine. Moyennant une redevance de huit marcs par mois il tt un logement très convenable, composé d^

deux pièces avec une petite cuisine, une cave, un grenier, et un jardinet où poussent quelques légumes. Les ouvriers qui n'habitent pas dans les maisons ouvrières, logent dans les faubourgs de la ville, oîi ils paient généralement deux ou trois marcs de plus par mois pour être moins bien logés et ne pas avoir de jardin (1).

Nous sommes en présence d'un ouvrier moyen comme il y en a des centaines dans cette région. Il ne peut se tirer d'affaire sans contracter de dettes, qu'en s'astreignant à des habitudes de grande sobriété. C'est dire que l'alimentation est extrêmement simple. Les pommes de terre en forment la base. Cependant le mari, dont le travail est assez pénible, mange tous les jours de la viande au

(1) J*ai toutefois rencontré un certain nombre d'ouvriers qui m'ont paru ne pas se soucier d'habiter les maisons ouvrières, aOn de conserver, m'ont-ils dit, une plus grande liberté. J'en ai rencontré aussi qui, tout en recherchant — à cause du bon marché relatif — les maisons ouvrières construites par des patrons, n'ont envers ces derniers aucune reconnaissance. Ces constructions n'ont été, me disaient-ils, pour le patron, qu'un moyen de s'assurer des travailleurs, et d'empêcher l'élévation des salaires. J'ai connu quelques patrojas dans l'esprit desquels c'est bien là, en effet, la pensée prédominante.

principal repas. Il faut s'arranger de façon que les dépenses totales de nourriture pour ces sept personnes n'excèdent pas 12 marcs (15 francs) par semaine, auxquels il faut ajouter près de deux marcs pour le combustible. Les achats de vêtements ne dépassent guère pour Tannée entière 170 marcs (212 fr. SO). Aussi tout luxe de toilette est-il impossible. Les enfants se passent ordinairement, pendant la belle saison, de bas et de chaussures.

11 ne serait pas difficile de trouver des types d'ouvriers analogues dans l'industrie textile, une autre grande industrie de l'Allemagne, ou bien encore dans les usines de produits chimiques, dans les verreries, dans les fabriques de porcelaines. La situation des ouvriers de la grande industrie, sous la diversité apparente des travaux auxquels ils se livrent, présente de grandes analogies.

Mais le contraste est grand si nous nous transportons chez l'ouvrier qui travaille à domicile.

L'industrie à domicile, bien qu'en voie de diminution, est encore très répandue en Aile-

magne. Elle s*est maintenue dans ime quarantaine de branches de l'industrie. On peut l'étudier par exemple dans les monts des Hiboux [Eulen Gebirge),dL\i comté de GIatz,région devenue célèbre depuis le fameux drame de Hauptmann « les Tisserands ».

Elle n'est pas moins caractéristique dans les montagnes du Vogtland, sur les confins de la Haute-Franconie et du royaume de Saxe, ou bien encore en Thuringe dans la fabrication des jouets.

Je viens d*étudier d'assez près la vie des tisserands, à Conradsreuth près de Hof, à Neudorf, le plus pauvre des villages de VEulen Gebirge, et aux environs de Zittau, dans la Haute-Lusace. Dans ces trois régions la situation est à peu près la même ; on y trouve encore un grand nombre de familles de 5, 6, 7, 8 personnes et quelquefois plus, confinées dans de misérables maisons, très mal bâties, et dont le mobilier se réduit au minimum. Le rez-dechaussée est en grande partie occupé par deux ou trois métiers à tisser ; le premier étage, auquel on accède par un escalier délabré, n'est ordinairement qu'un grenier divisé en deux compartiments, Tun pour les garçons, l'autre

pour les filles. Les lits ne sont que des caisses de bois remplies de paille sur lesquelles sont étendues en guise de draps des toiles grossières. Ustensiles, linge de ménage, vêtements de rechange se réduisent à bien peu de chose.

Voici le résumé d'une des monographies que j'ai rédigées. 11 s'agit d'une famille où il y a sept enfants dont quatre encore en bas-âge ; le père, la mère, les aînés, tout en surveillant les autres, travaillent du matinau soir pour un fabricant de Hof, la femme aide son mari, et préparc le fil en le dévidant sur des fuseaux, les enfants s'occupent des travaux accessoires, et préparent les trames. Les fabricants qui traitent avec ces tisserands, se réservent d'ordinaire leur coopération exclusive jusqu'à l'achèvement dun certain nombre de pièces d 'étoffe, et ils leur fournissent habituellement les métiers, ce qui contribue à maintenir une certaine stabilité dans les rapports entre patrons et ouvriers.

Le gain total de la famille que nous étudions dépasse rarement 1 4 ou 1 5 marcs (1 7 à 1 8 francs) par semaine. 11 est souvent moindre. Il faut, pour équilibrer le budget (et il y a neuf personnes à nourrir), vivre avec une dizaine de marcs (12 fr. 50) par semaine, car il faut encore ache-

ter quelques vêtements et payer 54 marcs par an pour le loyer. Aussi Falimentation est-elle aussi simple que possible. L'usage de la viande est presque inconnu, on ne fait chaque jour qu'un seul repas digne de ce nom, celui de midi, où Ton mange des pommes de terre arrangées habituellement sous forme de boulettes (Klôssert) y avec un petit morceau de lard. Le soir on se contente d'un morceau de pain noir. En fait de boisson, on prend surtout du café, mais quel café ! la bière est un luxe. Ces pauvres tisserands acceptent avec courage une existence laborieuse, et si la vie bien humble à laquelle ils sont réduits laisse planer sur leur physionomie un air de tristesse, si l'humidité de l'atmosphère dans laquelle ils vivent paraît d'autre part bien peu favorable à leur santé, ils ne sont pas aussi affaissés qu'on pourrait le croire sous le poids de leur misère. Beaucoup gardent une apparence de gaieté, et paraissent attachés à ces occupations pourtant si monotones et si peu rémunératrices.

Le travail à domicile se présente sous un aspect non moins caractéristique dans d'autres industries, par exemple dans la fabrication des jouets, en Thuringe. Il occupe dans le seul

d'abord tenir compte de cet atavisme dont je 1 parlais tout à l'heure, et dont on sent aisément, dans les familles du genre de celles que je { viens de décrire, la puissance, atavisme peu favorable sans doute au progrès économique, mais qui n'en est pas moins respectable. Ob ne peut étudier sans un sentiment de sympathie la vie laborieuse de ces pauvres tisserands qui luttent avec tant d'opiniâtreté, léguant à leurs enfants leur vieux « métier », dans les deux sens de ce mot, et aussi leur misère. Peut-on vraiment leur reprocher leur obstination ? Peut-on leur demander d'embrasser d'un coup d'oeil juste les conditions, si difficiles h saisir môme pour des hommes instruits, de la production économique à la fin du XIX' siècle ?

La transition entre le tissage à la main et la fabrication mécanique est plus difficile qu'on ne se l'imagine, et nulle industrie peut-être n'est plus propre que l'industrie textile à fournir des arguments aux adversaires de la fameuse théorie manchestérienne de la « compensation », d'après laquelle le progrès du machinisme, en rendant inutiles dans une industrie un grand nombre d'ouvriers, doit

appeler à la vie d'autres industries qui seraient pour les travailleurs éliminés de nouvelles sources de gain.

J'ajoute que les tisserands en chambre, précisément parce qu'il y a aujourd'hui une crise dans l'industrie textile, sont vus d'assez bon œil par les patrons. Le développement de la concurrence internationale est pour ces derniers une question de vie ou de mort: ils doivent pour se maintenir abaisser le plus possible leurs prix de revient, afin de pouvoir continuer à exporter leurs produits en Amérique ou aux Indes. Ils s'entendent par suite volontiers avec ces humbles familles qui plutôt que de mourir de faim consentent à travailler pour des salaires infimes.

La fabrication des jouets s'accommode mieux encore que l'industrie textile du travail à domicile. J'ai plus d'une fois demandé à quelquesuns mêmes des ouvriers qui se plaignaient le plus de la modicité de leurs salaires, pourquoi ils ne cherchaient pas à entrer dans un atelier. Ils m'ont le plus souvent répondu qu'ils préféraient garder leur indépendance et continuer à vivre avec leur femme et leurs enfants de cette vie de famille que le travail à Tusine

désorganise toujours plus ou moins complète*! ment. Ils ont parfois même prétendu quelel léger gain supplémentaire que les enfants pouvaient de bonne heure ajouter à celui des parents, était fort appréciable et compensait la modicité de la rémunération qui leur était allouée. De sorte que, même au point de vue économique, l'industrie à domicile peut, au moins dans certains cas, être mise en balance avec le travail dans les ateliers. On a discuté cette question au Congrès de Bruxelles et montré que l'industrie à domicile était indispensable pour certaines fabrications ; on a même soutenu qu'elle offrait certains avantages, soit au point de vue de l'habileté professionnelle, soit au point de vue de la défense Collective des salaires.

Au point de vue moral enfin, les petits ateliers de famille laissent une profonde impression. Cet effort collectif de tous les membres de la famille pour concourir aune œuvre commune et constituer un salaire familial est véritablement touchant. C'est dans ces foyers oii se sont perpétuées en même temps que les mœurs antiques, beaucoup de bonnes traditions, que j'ai trouvé, plus que chez les ouvriers de la grande

industrie, comme une réserve de qualités morales qui commandent la sympathie et le respect. Ce toit sous lequel tous les membres de la famille travaillent est autre chose et plus qu'un abri, c'est aussi un centre de stabilité autour duquel se développent des sentiments plus forts que la raison ou que la volonté, et qui donnent heureusement à ces familles si misérables en apparence une sorte de paix intérieure et de contentement dont j'ai été maintes fois frappé. Tant il est vrai que le bonheur ici-bas est quelque chose d'essentiellement relatif, car il se compose d'une série graduée de satisfactions. Le commencement du bonheur c'est un grand fonds de détachement, et peut-être le meilleur moyen de le trouver c'est de ne pas trop le chercher. Le progrès de la civilisation et surtout le spectacle du luxe et du bien-être, qui semblent la passion dominante des gens aisés, ont développé dans les classes ouvrières une foule de désirs, légitimes dans une certaine mesure, mais qui sont hors de proportion avec les moyens que ces classes ouvrières auront jamais de les satisfaire. Sans vouloir découvrir dans ces formes antiques du travail à domicile un âge d'or qui

n'a jamais existé et n'existera jamais, il est permis de penser que dans ces familles modestes oîi les goilts sont restés si simples et les désirs si modérés, les privations sont moins pénibles à supporter, et là oîi le sentiment de la privation ne se manifeste pas, le regret de cette privation même ne saurait exister*

Mais cela dit, je m'empresse de reconnaître que le développement industriel et commercial du peuple allemand amène, et amènera forcément de plus en plus, l'augmentation de la grande industrie et des usines de toute sorte. C'est ainsi que de 1.551.163 au recensement de 1882,16 nombre des ouvriers autonomes s'est abaissé à 1.434.104 au recensement de 1895, alors que pour suivre le mouvement général de la population il eût dû être d'au moins 1.800.000. Et ce qu'on doit aussi reconnaître, c'est que ce sont les ouvriers les plus intelligents et les mieux doués qui se dirigent vers les fabriques. Les Handweber^ par exemple, ne font guère que les étoffes communes, celles qui peuvent encore se fabriquer avec des métiers grossiers, celles par suite qu'on paie le moins cher et qui ne peuvent satisfaire que des ouvriers médiocres ou dépourvus d'ambition.

Aussi dans les régions de rAilemagne où la grande industrie a tout envahi se trouve-t-on maintenant en face d'un type humain nouveau, le type de l'ouvrier né et élevé pour la machine, type sans analogie dans le passé, produit de révolution économique contemporaine. Il n*a plus besoin, cet ouvrier là, de se distinguer par la force corporelle ; la force, c'est la machine qui la fournit. Ce qu'on lui demande surtout,c'est une grande ponctualité, une attention et une surveillance de tous les instants.

Cette transformation de la vie industrielle est donc un fait devant lequel nous devons nous incliner. Ce qu'il importe maintenant de bien comprendre, ce sont ses principales conséquences.

Celle qui frappe tout d'abord, c'est l'élévatioit indéniable du taux des salaires. Or la question du salaire, c'est le nœud du problème ouvrier. N'est-ce pas au fond sur le salaire que reposel'existence du travailleur? La question ouvrière n'est-elle pas avant tout une question de subsistance? On parle, il est vrai, de la suppression du salariat, y arrivera-t-on jamais? J'en

cloute fort. Je suis du moins convaincu que le contrat de louage impliquant le salaire n'est pas encore à la veille de disparaître du monde économique, pas plus que le contrat de vente.

Or l'ouvrier qui travaille dans une fabrique ayant un salaire plus élevé que celui qui travaille à domicile (encore que raugmentation soit quelquefois plus apparente que réelle) peut se donner par là même un peu plus de confortable et de jouissance, son standard of living s'élève, lautius vivit.

Partout les ouvriers occupés dans les grandes usines se nourrissent mieux, boivent davantage, soiit plus recherchés dans leur toilette, s'accordent plus de distractions et de jouissances. Leur logement n'étant pas encombré par les matières premières que les ouvriers à domicile sont obligés d'avoir chez eux, est plus propre et mieux meublé, encore qu'il y ait beaucoup d'exceptions.

Les ouvriers d'ailleurs, sont bien revenus aujourd'hui de leurs préventions premières contre les machines. Ils reconnaissent les services qu'elles rendent au point de vue de la production. Ils reconnaissent qu'elles excellent à la fois « dans l'inlinimeut grand et dans l'in-

finiment petit », qu'elles font l'ouvrage mieux et plus rapidement, et j'ai été maintes fois frappé de leur admiration pour les inventeurs de machines perfectionnées.

« Ce qui est malheureusement déplorable, comme l'écrivait, il y a quelques années, M. SchmoUer, c'est qu'à chaque transformation nouvelle, la plupart des patrons se demandent uniquement comment ils augmenteront la production, sans se demaijder en môme temps quelle réaction cela pourra avoir sur les créatures biiiBftÎBfes qa^iis emploient, sur leur dignité, leur bien-être ou leur moralité. »

C'est au point de vue moral en effet que le développement du machinisme a eu les conséquences les moins favorables. Le sentiment de la cohésion familiale [Familienzusammeri' hôrigkeit), auquel les Allemands étaient autrefois si attachés, s'est depuis quelques années prodigieusement affaibli. Dans ces agglomérations malsaines oii père, mère, enfants, travail, lent chacun de leur côté, ne mangeant même pas toujours aux mêmes heures, se retrouvant à peine le soir un instant, la moralité de la population a beaucoup souffert. Dans les ateliers, surtout, oii sont occupés des ouvriers

des deux sexes, par exemple dans l'industrie de la filature et du tissage, l'immoralité est effrayante. On me donnait naguère à Breslau à ce sujet des détails navrants. Les statistiques criminelles sont particulièrement significatives : la criminalité est beaucoup plus forte dans les régions où s'est implantée la grande industrie que dans les autres. Ainsi, dans les régions industrielles de la Westphalie, de la Saxe et de la Silésie, on trouve 24, 19, 18 criminels pour 40.000 habitants, alors que la proportion ne dépasse guère ailleurs 5, 6 ou 7.

Plus d'une fois, en visitant ces contrées où l'intensité de la production frappe tout d'abord si vivement l'observateur, je me suis rappelé les réflexions que suggérait jadis au cardinal M anning un voyage dans les centres industriels du Lancashire : a Si le but suprême de la vie, écrivait-il, est de multiplier les mètres de toile et de coton, si la gloire de T Angleterre consiste à en produire indéfiniment, au plus bas prix, afin de les vendre à toutes les nations, résignons-nous ; mais si la vie de famille, la pureté du foyer, l'éducation des enfants, les devoirs des époux et des mères sont au contraire des choses sacrées, au point de dominer la valeur

de tout ce qui peut être vendu au marché, alors défions-nous de ce qui peut amener la destruction de la vie domestique et l'abandon des enfants, de ce qui aide à transformer les pères et mères en machines vivantes, en bêtes de somme qui se lèvent avant le soleil et rentrent au logis exténués, uniquement poury dormir et y prendre un peu de nourriture. »

C'est à un autre point de vue encore qu'il convient de signaler les effets qu'a eus au point de vue social le développement de la grande industrie en Allemagne. Je veux parler de l'isolement de l'ouvrier, ou plus exactement del'isolement du « travail individuel » de l'ouvrier, placé dans une dépendance chaque jour plus étroite de la besogne dont il est chargé, et soumis à l'action de phénomènes économiques complexes dont il ne peut ni prévoir ni conjurer les' effets.

Je visitais naguère une des principales usines de fils de fer et de clous de Silésie, usine considérable où Ton fabrique chaque jour 1 .000 kilogrammes de fil de fer et 40 wagons dé clous de 200 sortes différentes. Dix-sept ouvriers pour me borner à ce seul détail, doivent concourir à la confection d'un clou I L'assu-

jettisscment mécanique d*iin homme à la dixseptième partie d'un clou laisse une impression pénible ; ce n'est vraiment plus la chose qui s'adapte à Thomme, c'est Thomme qui devient un instrument en vue de la production ; l'esprit humain reçoit forcément à la longue de cet assujettissement une certaine empreinte.

Je sais bien qu'un ouvrier travaillant seul ne pourrait faire que quelques douzaines de clous par jour, tandis que nos dix-sept ouvriers en font plus de 50.000, ce qui fait près de 3.000 pour chacun ; je reconnais aussi que ces usines sont parfois magnifiquement installées, et je ne puis cependant m'empêcher de me demander si le produit du travail est donc la fin à laquelle tout doit être sacrifié ! Et n'y a-t-il pas une parcelle de vérité dans cette réflexion d'un orateur socialiste qui s'écriait naguère :

« Produire toujours davantage avec le moins de frais possible afin de pouvoir lutter contre une concurrence chaque jour plus acharnée, accumuler ainsi le plus de richesses possible, telle semble être la loi impitoyable du capital et de la machine livrés à eux-mêmes. Comme la machine ne se fatigue pas, on oublie qu« l'ouvrier, lui, a besoin de repos, et la machine

donnée à Thomme pour soulager les peines de la vie, vient hélas trop souvent ajouter à ses peines. »

Quelque opinion qu'on puisse avoir sur les avantages ou les inconvénients de cette production à outrance dont TAllemagne retire d'ailleurs de grands profits, il y a deux faits que je crois devoir signaler ici : c'est d'abord ce fait que l'ancienne forme de l'apprentissage s'est modifiée à mesure que s'est développée la grande industrie. Le patron ne désire plus aujourd'hui apprendre à ses apprentis tous les détails du métier comme autrefois, car il redoute d'en faire des concurrents.

11 faut ensuite remarquer, et ceci est plus grave, que l'ouvrier de la grande industrie,, même bien payé, se montre rarenaent satisfait. Et pourquoi donc ? A mesure que Tindu^trie se développe et que les usines deviennent plus importantes il se sent annihilé davantage parle rouage qui l'étreint. 11 lui semble que dans l'esprit des patrons, même les plus humains, il est toujours question de production, de production indéfiniment accrue et bien rarement, pour ne pas dire jamais, de partage avec l'ouvrier des bénéfices que cet accroiss.ement pourra produire.

Et je dois reconnaître en effet, que les rapports du capital et du travail, dans la plus grande partie des usines allemandes que je viens de visiter, m^ont paru dominés par l'idée de spéculation commerciale et de bénéfices à augmenter. L'ouvrier de ces grandes usines sent et voit mieux que l'ouvrier à domicile qu'il s'agit de produire le plus vite et le meilleur marché possible, il remarque à chaque instant qu'on cherche à tirer de lui une utilité aussi prompte et aussi considérable que possible. Il voit que la prospérité de l'industrie allemande a procuré à un certain nombre de personnes des gains considérables. 11 voit des fortunes acquises avec une scandaleuse rapidité. 11 voit aussi beaucoup de gens, ayant, grâce à leur richesse, une situation sociale qui n'est en rapport ni avec leur intelligence, ni avec leur travail, ni avec leur mérite. Il en arrive à considérer les patrons comme des exploiteurs et devient aisément accessible à toutes les prédications des socialistes.

Ce n'est pas seulement contre le patron qu'il entretient aujourd'hui des sentiments d'envie ou de haine ; c'est contre le capital luimême. On lui dit de tous côtés^ et il a fini par

— sale croire, que celui-ci tend à se constituer en puissance indépendante, dominant à la fois Tentreprise et le travail. A mesure que le commerce extérieur de l'Allemagne se développe, et que son attention est plus souvent attirée par les relations que l'usine où il travaille entretient avec les pays étrangers, l'ouvrier allemand se persuade plus aisément que largent, qui n*a pas de patrie, est dans l'organisme social ce que le sang est dans le corps humain ; les journaux qu'il lit lui répètent à satiété que ce sont les capitalistes qui règlent cette circulation nouvelle. C'est ainsi que Karl Kloss s'écriait au dernier Congrès socialiste de Stuttgart : « Nous avons un allié puissant, un allié malgré lui. C'est le capitalisme, qui a creusé dans de larges couches sociales le sillon du mécontentement. » Aussi la colère de l'ouvrier grandit-elle à mesure que le capital se développe et que le capitaliste, dans son orgueilleuse et étroite conception de la vie, tient une place plus considérable dans la société.

J'en ai dit assez, Mesdames et Messieurs, pour vous montrer que les transformations

ouvrières de rAUemagrie et le développement même de cette vie économique si intense dont je vous ai précédemment entretenus, ne peuvent manquer de provoquer dans les diverses classes sociales et surtout dans les sphères gouvernementales, un mouvement d'idées considérable.

Dans ce mouvement d'idées on retrouve l'écho des trois grands courants doctrinaux qui se partagent les esprits. 11 y a d'abord les tenants de l'école libérale qui, sans méconnaître les maux actuels de la classe ouvrière, attendent de la vertu seule de la liberté la solution de toutes les difficultés. Si les ouvriers sont malheureux, disent-ils, c'est le plus souvent leur faute. Voyez donc tout ce qu'on a déjà fait pour eux ! ils sont insatiables ! Qu'on ne s'inquiète pas de leurs récriminations. Ils ne comprennent pas l'évolution contemporaine de l'Allemagne. Ils ne sentent pas combien le magnifique essor industriel du pays leur est finalement avantageux. Qu'on n'hésite pas à produire de plus en plus ; le but de l'industrie, c'est la production des richesses ; plus il y aura de richesses plus l'humanité sera heureuse.

Aux tenants de l'école libérale qui donnent toujours tort à l'ouvrier, s'opposent les socia-

listes, qui lui donnent toujours raison. S'il y a, disent ceux-ci, quelques ouvriers dont la situation s'est améliorée, il y en a qui sont profondément malheureux sans qu'il y ait de leur faute ; et il en sera toujours ainsi parce que la véritable cause de leur misère c'est la tyrannie du capital ; aussi cette misère ne pourra-t-elle être conjurée d'une façon certaine que par une transformation radicale de l'organisation économique actuelle. En dépit d'une légère augmentation moyenne des salaires que nous ne nions pas, ajoutent-ils, la difficulté pour l'ouvrier de s'enrichir contraste de plus en plus avec la facilité pour le capitaliste de faire, et souvent à la faveur de circonstances purement fortuites, des bénéfices considérables. L'essor économique de l'Allemagne ne profite que dans une mesure minime au travailleur ; son asservissement s'accentue même d'autant plus que les usines deviennent plus importantes et les industriels plus riches.

Ces deux courants, si contraires en apparence, du libéralisme et du socialisme doivent être rapprochés,car les progrès qu'a faits depuis quelques années le socialisme en Allemagne, en dépit du magnifique essor de l'industrie,

S'expliquent dans une large mesuré par une réaction contre le « matérialisme » des économistes. Les économistes classiques en prétendant que la concurrence engendre non seulement le progrès économique, mais encore le progrès moral, — M. Gide a fait ici même justice de cette théorie, — ont donné la primauté aux intérêts mercantiles. Ils ont borné la vie sociale à l'échange, et identifié Taccroissement <le la richesse avec le progrès de la civilisation, comme si le seul moyen de développer la personne humaine était de multiplier les besoins et les moyens de les satisfaire. Les progrès du socialisme qui envahit aujourd'hui, sous des formes d'ailleurs très vagues, l'esprit des ouvriers allemands, s'expliquent en grande partie par une réaction contre cette idée, et c'est pourquoi on a pu dire du socialisme qu'il était « Téconomie classique retournée (1) ». Le progrès social n'est pas, hélas tant s'en faut, la conséquence forcée du progrès économique.

Ce n'est ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux courants qu'il faut chercher la vérité.

Je comprends que l'ouvrier allemand doute

(1) P. Deschanel dans la revue Cosmopolis, mars 1898.

de plus en plus des bienfaits du i*égime de libre concurrence, parce qu'il lui manque en effet, pour être réalisé, une foule de conditions, par exemple la suppression de tout monopole, l'abolition de fout profit illégitime, la coïncidence entre le prix de revient et le prix de vente, la juste adaptation de la demande à l'offre et surtout la concurrence loyale et dans des conditions égales pour tous (1).

Il ne faut pas davantage chercher un remède dans le collectivisme, qui serait incapable d'assurer aux ouvriers les satisfactions dont ils se trouvent, non sans quelque raison, un peu trop complètement exclus ; il est surtout permis d'être effrayé lorsqu'on voit à quel point le socialisme allemand, — je n'en veux pour preuve que les discours prononcés au dernier Congrès de Stuttgart par Liebknecht, B. Schoenlank»

Rosa Luxemburg et Clara Zetkin, car ce sont aujourd'hui les femmes qui déploient le plus d'ardeur, — se pose en doctrine dcr destruction et de haine. Cela seul devrait dissuader les ouvriers sensés de l'accepter. Les discours incendiaires des meneurs troublent profondé-

(1) V. à cet égard la belle conférence de M. Gide, Conçut^ rence ou coopération.

ment les esprits. Il est facile de désorganiser une société comme on met le feu à un édifice ; mais nos connaissances actuelles sur les transformations économiques du monde ne permettent pas de croire que l'homme puisse refaire à son gré une société détruite. Si d'ailleurs la solution collectiviste venait jamais à prévaloir dans son intégralité, ce ne serait pas pour longtemps. L'humanité ne tarderait pas à s'échapper du prétendu paradis où elle se serait laissé enfermer par surprise.

Entre le libéralisnâe et le socialisme il y a place pour une large avenue dans laquelle on peut appuyer plus ou moins à droite, plus ou moins à gauche, suivant ses préférences individuelles, mais dans laquelle on peut trouver sûrement bien des remèdes efficaces aux maux dont souffre la classe ouvrière. Aucun de ces remèdes- ne doit être regardé comme une panacée, et ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est que les uns conviennent mieux dans une localité, les autres dans une autre. Il ne faiit pas condamner Tun parce qu'il a échoué ici, ni s'enthousiasmer d'un autre parce qu'il a réussi

là. Il faut étudier la situation et le milieu, et recourir constamment à la méthode d'observation.

Or quels sont les deux maux qui frappent le plus lorsqu'on considère l'organisation de la vie ouvrière dans la grande industrie ? C'est d'abord Tinsuffisance fréqueute des salaires, c'est ensuite leur incertitude.

J'ai constaté dans mon dernier voyage que ce ne sont pas les bons ouvriers, je veux dire surtout les ouvriers adroits, qui sont victimes de l'insuffisance des salaires, ce sont les ouvriers médiocres ou malhabiles qui, faiblement payés, ne peuvent véritablement, pour peu qu'ils soient chargés de* famille, pratiquer l'épargne. C'est en vain que le gouvernement, par des mesures autoritaires plus aisément acceptées en Allemagne qu'elles ne le seraient chez nous, a tenté de leur imposer la prévoyance* On vous a déjà parlé de ce système compliqué d'assurances obligatoires qui provoque beaucoup de critiques et qu'il s'agit aujourd'hui de modifier car il n'a pas donné tous les fruits qu'on en attendait.

Mais plus difficile encore à résoudre estlè problème de l'incertitude des salaires. 11 y a long-

temps déjà que la question du chômage existe dans rindustrie à domicile ; elle attire aujourd'hui beaucoup plus fortement l'attention dans la grande industrie. On peut faire ici la même observation que pour les accidents du travail : le développement de la grande industrie n'en a pas augmenté le nombre ; mais par leur étendue ces accidents frappent davantage les esprits, et par le fait même de l'agglomération de beaucoup d'ouvriers dans des espaces restreints, il semble que le danger soit plus grand.

lien est de même pour les chômages. Ils sont beaucoup plus graves dans la grande industrie. D'excellents ouvriers même en sont souvent victimes. Mais ce sont surtout les ouvriers médiocres qui pâtissent, car le travail étant rarement suspendu d'une façon complète dans une branche d'industrie, ce sont naturellement les ouvriers habiles qui sont préférés. Le sort des médiocres n'en est que plus digne de compassion. Aussi je comprends le zèle avec lequel nos voisins étudient la question des chômages, de V Arbeitslosigkeit (1).

(1) Le recensement de 1895 nous apprend que, sur un total de 771.000 ouvriers sans travwl, relevé à ce moment, il y en avait 400.017 qui étaient parfaitement valides.

Le gouvernement paraît estimer qu'en ce nioment le plus sage et le plus avantageux pour l'Allemagne c'est de diminuer la fréquence des chômages et des crises en favorisant le développement de l'industrie et surtout du commerce extérieur. C'est pour cela qu'on cherche avec tant d'opiniâtreté des débouchés de tous côtés, jusque dans l'Océanie et l'Extrême-Orient; et ce n'est certes pas une mauvaise tactique, car c'est le débouché qui produit l'industrie : sa puissance, et par suite la certitude du travail pour les ouvriers qu'elle occupe, est toujours en rapport avec l'étendue du marché qu'elle alimente.

J'ai d'ailleurs rencontré chez un grand nombre d'ouvriers allemands, et ceci mérite d'être signalé, une volonté réfléchie d'améliorer leur sort, volonté qui se traduit notamment par le désir de perfectionner leur instruction technique et professionnelle. Les efforts combinés des ouvriers, des patrons et du gouvernement, ont donné depuis quelques années, de remarquables résultats bien propres à nous stimuler nous-mêmes. Et si le développement des écoles professionnelles n'a pas encore amélioré, autant qu'on eût pu l'espérer, le sort de l'on-'

vrier lui-même, il a du moins singulièrement favorisé les progrès scientifiques de cette industrie allemande qui profite si bien de toutes les innovations. Les ouvriers allemands sentent très bien que si Tx^llemagne remporte aujourd'hui sur le champ de bataille de Tindustrie et du commerce des succès dont ils commencent déjà à bénéficier, les écoles professionnelles sont les casernes où se forment les soldats qui sont les artisans de ces victoires.

Je ne puis tenter, Messieurs, de vous donner même une simple nom enclature de toutes les questions qui sont agitées aujourd'hui. Ainsi il y aurait toute une étude à faire sur la question des habitations ouvrières, qui se présente sous un aspect nouveau depuis la loi du 13 août 1895. D'après les dernières statistiques qui m*ont été fournies il y a actuellement en Allemagne 264 grands patrons ayant créé des cités ouvrières, et il ne s'est pas constitué moins de 101 sociétés analogues aux building societiesde l'Angleterre (1). Les munici-

(1) On doit faire malheureusement quelques réserves sur les maisons ouvrières construites par. certains patrons (V.ci-

palités entrent maintenant dans cette voie soit en vendant des terrains à prix réduit, soit en favorisant la formation des sociétés locales, soit même en construisant à leurs frais des maisons. Le parlement de son côté a voté récemment une somme de 5 millions de marcs dans le même but.

Je voudrais pouvoir condenser les aspirations un peu vagues, parfois même divergentes des ouvriers allemands, en une formule claire et nette qui les résume toutes. Cela est bien difficile. Je puis dire cependant que c'est du côté d'une organisation professionnelle que s'orientent actuellement les désirs des travailleurs. Ceux qui ne vont pas jusqu'au socialisme, et les vrais socialistes sont moins nombreux que les résultats des élections ne pourraient le faire croire, demandent que la classe ouvrière devienne, à la faveur d'une sorte de législation corporative, un organe constitutifde la société. Ils espèrent que de cette façon les relations entre patrons et ouvriers revêtiront un caractère plus marqué de solidarité.

dessus, p. 13, note 1), qui ne laissent Timpression ni d'un amour sincère de Touvrier, ni d'un grand désir de lui rendre un service désintéressé.

Les ouvriers allemands insistent aujourd'hui sur leurs intérêts professionnels avec une intelligence et une persévérance remarquables.

Jusqu'ici les GewerkvereinCj qui correspondent approximativement à nos syndicats, ont tendu à l'organisation d'un parti. On travaille maintenant, par l'organisation de chambres ouvrières basées sur l'idée de l'intérôt professionnel opposé à l'intérêt de parti, à en faire plus et mieux, à en faire des rouages de l'organisme social lui-même. Et c'est là si bien le désir des ouvriers qu'aux dernières élections beaucoup de députés socialistes ont été élus par des électeurs d'opinions très modérées uniquement parce qu'ils avaient arboré sur leur drapeau ce simple mot: Arbeiterpartei y parti ouvrier.

Beaucoup d'esprits distingués admettent aujourd'hui en Allemagne que les groupements professionnels peuvent être les germes d'un ordre nouveau plus rationnel et plus juste, ordre nouveau dans lequel l'association corrigera les inconvénients de la « dépendance »

dans laquelle la grande industrie, combinée avec le principe de la division du travail, place Touvrier et où le contrat de travail sera non

plus, comme cela arrive trop souvent aujourd'hui, un joug imposé mais une convention véritablement synallagmatique.

Certains patrons commencent d'ailleurs à comprendre d une façon vraiment admirable leurs devoirs. Je visitais naguère la grande filature de M. F. Brandts à Mûnchen-Gladbach. « Voyez-vous, me disait cet homme de bien, nos ouvriers sont de braves gens, mais ils ont pris depuis quelques années, et je ne puis le leur reprocher, une plus haute idée d'euxmêmes. Il faut que le patronage change de caractère, et n'apparaisse plus comme une tutelle de l'ouvrier. Il faut un mélange, constitué avec tact, de Tancien patronage traditionnel et des idées nouvelles qui se sont fait jour. Il faut agir adroitement sur l'ouvrier par l'ouvrier lui-même. 11 faut donner de larges satisfactions à ce besoin d'autonomie qui est dans l'air, qui n'est pas de l'insubordination, qui est surtout chez l'ouvrier un sentiment plus vif qu'autrefois de sa personnalité. Pour prévenir des conflits néfastes entre le capital et le travail, je ne vois rien de mieux, ajoutait-il, que la reconstitution de l'intérêt collectif, de ce qu'on peut appeler la force professionnelle. » En d'autres termes.

c'est dans Tassociation organisée d'après des formes appropriées aux besoins de notre temps qu'il faut chercher le pont à jeter entre les intérêts des ouvriers et ceux des patrons. L'association a été pour beaucoup dans le magnifique essor économique dont l'Allemagne est si fière. Elle doit être pour beaucoup aussi dans l'amélioration du sort de ceux qui ont si puissamment collaborée ces progrès. Le succès des associations de crédit et des sociétés coopératives de toute sorte ne permet-il pas de prévoir, pour les associations ouvrières en Allemagne, le jour où elles pourront se développes à l'ahri de lois meilleures, un grand aTenir ?

Vous me pardonnerez, Messieurs, de n'avoir pu, dans cette conférence, qu'effleurer le sujet trop vaste dont on m'avait prié de vous entretenir. Peut-être en ai-je dit assez cependant pour vous faire sentir l'intérêt que présente l'étude des populations ouvrières de l'Allemagne contemporaine. La comparaison avec l'étranger est un des procédés fondamentaux de la méthode expérimentale, la seule qui en matière sociale ne soit pas décevante. Nulle n^est plus propre à nous mettre en garde contre les

idées préconçues ou les raisonnements à priori auxquels nous nous laissons toujours aller trop volontiers, à nous faire sentir pourquoi la question ouvrière est le point le plus douloureux du mal dont souffre aujourd'hui la société, à nous montrer enfin qu'elle ne pourra être résolue que par un délicat mélange de liberté, d'union professionnelle et de législation sociale.

Ces questions ouvrières, il faut les aborder avecun esprit froid, et aussi avecun cœur chaud. Plus d'une fois, au cours de mes pérégrinations à travers l'Allemagne, je me suis rappelé ces paroles que M. de Chambrun adressait, en septembre \ 897, au congrès des sociétés coopératives de Delft auquel il m'avait prié de le représenter: « Lorsqu'après dix-neuf siècles de civilisation divine et humaine, je considère, disait-il, combien la condition du travailleur est encore difficile, rude, précaire, il y a des moments où mon âme crie, où mon cœur déborde. Non, nous ne voulons plus de salarié, il nous faut, sous des formes et des conditions variées, parvenir à un associé. 11 faut que les rapports du capital et du travail s'améliorent et changent dans des proportions considérables ; il faut que nous ar-

rivions au contrat do louage de travail ; il faut que nous arrivions, au lieu de Tarbitraire, à la justice et au droit. »

Venu tardivement aux études sociales, le comte do Chambrun a pu, dans l'ardeur généreuse do son grand cœur, se faire certaines illusions. Pcut-ôtre n'a-t-il pas suffisamment compris la nécessité, la souplesse et les avantages du contrat de salaire, qui peut aisément se con-. cilior avec ce progrès de la coopération qui lui élait si chère. 11 a su du moins, mieux qu'aucun d(» ses contemporains, et c'est pour cela surtout que nous lui garderons toujours une profonde reconnaissance, sentir Téminente dignité de l'ouvrier dans nos sociétés contemporaines.

{Sténographié par M, Guénin),

A. Rousseau, imprimeur-éditeur, Parii.

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