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L'éducation homicide plaidoyer pour l'enfance

<c Ces pages ne sont pas dictées par un » sentiment politique, elles ont une source » plus haute. C'est le cri de la sollicitude pa- » ternelle, c'est l'expression d'un amour » ardent pour Tenfance et la jeunesse, pour » ces générations en fleurs» de qui dépend » Tavenir du pays. »

Voilà ce que nous écrivions en tête de la première édition de cet opuscule ; nous le répétons, aujourd'hui avec plus d'insistance, car nous avotis écarté de cet écrit les réflexions que nous suggérait Pannonce d'une loi de recrutement plus sévère que l'ancienne et en-

core inconnue. Il ne subsiste plus rien de notre Appendice que les arguments tirés de la nécessité du service militaire en faveur d'une meilleure éducation physique de la jeunesse. Nous nous sommes appliqués à faire disparaître tout ce qui pouvait devenir une occasion de controverse entre les partis politiques ou religieux. Nous voudrions les réunir tous dans une même sollicitude pour Tenfance. C'est ainsi, du reste, qu'on Ta compris; et on nous l'a prouvé par l'extrême bienveillance des jugements qui ont accueilli ce modeste travail dans les camps les plus opposés *. Ce que nous tenons surtout à constater dans l'intérêt de notre cause et de nos chers clients, c'est l'unanimité de tous les hommes compétents sur le fond même de notre thèse. Instituteurs publics ou privés, professeurs de l'enseignement universitaire ou de l'enseignement libre, laïque ou reli-

1. Voir les excellents articles sur {'Éducation de M. Ed. Croumy dans la Revue de Vinstruction publique de février 1867, et du R. P. Gh. Clair, dans les Études religieuses, historiques et littéraires de la Compagnie de Jésus, de juin 1867.

gieux^ tous ceux dont nous avons recueilli les opinions pensent comme nous, que la jeunesse .de nos lycées, séminaires et collèges, est surchargée de devoirs excessifs au grand détriment de son corps et de son esprit ; que la culture des forces physiques est nulle ou insuffisante dans toutes nos maisons d'éducation ; que l'exagération des programmes d'examen est aussi funeste aux bonnes études qu'à la bonne hygiène de l'adolescence.

Chose curieuse à noter, et que nous avions prévue, les parents, surtout les mères, nous ont fait beaucoup plus d'objections contre la diminution du travail au profit du développement corporel et de l'éducation proprement dite. Si fort l'ambition d'arriver vite et d'obtenir ce qu'on ne mérite pas, aveugle aujourd'hui sur la direction des enfants, même les cœurs maternels 1 Si fort la tendresse risque de s'égarer quand elle n*est pas dominée par la raison et par l'expérience!

Nous avons trouvé les hommes d'expérience et de raison, les professeurs, les pédagogues plus indulgents et plus apitoyés que les

mères. C'est à eux surtout, que nous adi^** sons cet écrit; eux seuls, d'ailleurs, peuvent apporter au mal quelque remède ; en attendant que l'État, qui seul en France est en possession de l'initiative, l'État qui peut tout faire et qui peut tout empêcher, veuille bien aviser à l'urgente réforme de l'éducation publique. Puisse-t-il entendre ce plaidoyer; puisse le nom de l'avocat ne pas nuire à la cause ! En cette matière d'une importance si haute et si peu personnelle, nous ne refusons pas de pétitionner et de solliciter très^humblement.

DE

Nous plaidons, ici, la cause de Tenfance, sans demander qu'on nous livre les enfants. U ne s'agit pas de confisquer leur âme au profit d'une opinion, d'expérimenter une méthode aux dépens de leur esprit. Nous ne parlerons ni de l'instruction gratuite et obligatoire, ni de la liberté de l'enseignement, ni de la bifurcation, ni du certificat d'études. Nous ne tiendrons pour ni contre les sciences ou les lettres, pour ni contre

-2- ' rUniversité ou le Clergé. Nous avons, comme tout le monde, nos idées sur ces graves questions> et nous ne les cachons guère ; mais nous savons au besoin leur imposer silence devant un intérêt supérieur à tous les intérêts du parti. Les droits de i'Église, les droits de l'État oot tous nos respects; ils n'excitent pas notre passion. C'est pour les droits de Tenfant que nous nousprésentons, pour les droits les plus sacrés de la race et de la personnalité humaine, pour les droits de la vie menacée d'étiolement et de l'âme étouffée par le machinisme. Qu'on cherche à faire de nos fils, des savants ou des lettrés, des conservateurs ou des démocrates, mais qu'avant tout on n'empêche pas la nature d'en faire des hommes.

Sachons condescendre aux besoins du premier âge, pour assurer à Tàge viril les vertus néces* saires à l'accomplissement de ses devoirs. Transformer le printemps de l'homme en saison lugubre, imposer l'ambition et la terreur à qui doit

vivre d'msoueiance et de joie, enchaîner à l'immobilité de la plante ce qui est né pour bondir comme le chevreuil, refouler la sève et réprimer Tessor des organes chez les apprentis de la vie comme Tascétisme les réprime chez les aspirants de la mort, est-ce le meilleur moyen de préparer à notre pays de fortes générations?

Sera-t-on plus homme à l'heure où le demande la société, parce qu'on n'a pas été enfant à l'heure où le voulait la nature ? Une éducation meurtrière du corps saura-t-elle vivifier Tesprit? nulle et stérile pour le cœur, fécondera-t-elle mieiix la raison? l'âme de l'homme, au premier âgé surtout, est-elle indépendante de ses organes? Un écolier, enfin, n'est-il rieri autre chose qu'un parchemin où l'on écrit en Kgnes serrées le plus possible de grammaire, de géométrie et d'histoire?

Que r^sprit de l'enfant soit doué d'un corps, que le jeune homme soit soumis à des besoins délicats comme la jeune plante ou le jeune oiseau,

que la vigueur du sang et réquilibre des organeâ soient nécessaires à l'équilibre de Tâme et à la vigueur de la pensée, que Téducatiôn doive instaurer rhomme tout entier, sous peine de le laisser tout entier dépérir, ce sont là des vérités bien vulgaires. Qui s'en douterait en lisant tout ce qui s'est écrit depuis trente ans sur ce sujet auguste, rinstitution de la jeunesse! D'innombrables discussions se sont succédé, sur la liberté d'enseignement, sur la suprématie de l'État ou de l'Église en matière d'éducation ; toutes les communions religieuses, toutes les sectes politiques y ont pris part, avec plus ou moins de justice et de bonne foi. On s'est disputé avec éloquence la possession des enfants; et dans toutes ces disputes nous cherchons en vain la trace d'une vraie sollicitude pour Tenfance ; on eût dit qu'il s'agissait d'une proie. A qui appartiendront les enfants, au séminaire ou au lycée, à l'école laïque ou à l'école cléricale? Qu'ils appartiennent le moins possible à la famille et à la nature. L'État,

- 5 ^ PÉglise» la Révolution les revendiquent avec une égale insistance et une insouciance presque égale defr besoins les plus essentiels de ces chers petits êtres.

Lycées universitaires, institutions libres, partout les niêmes méthodes, partout le même régime, à très-peu de chose près. La différence est dans les opinions du maître ; différence toute théorique et dont l'écolier ne s'aperçoit guère : une heure de plus de gymnastique au grand air le toucherait davantage et marquerait mieux la supériorité d'une maison d'études. Une chose nous a toujours émerveillé dans cette polémique sur l'enseignement. Depuis plus de trente ans qu'elle s'agite avec passion, comme entre des gens qui auraient des idées très-diverses et trèsnouvelles, l'uniformité la plus absolue n'a pas cessé de régner dans le mode d'éducation j pas une vraie réforme n'a été introduite, essayée, ou même proposée. La routine est la même.

, - 6 — Les programmes d'examens deviennent plus boufiSs chaque jour, sans profit pour les études, au grand détriment de la vigueur du corps et de la spontanéité de Tesprit.

Nous avons surtout en vue renseignement secondaire et la vie de collège. C'est là que se constitue la classe cultivée ; c'est là que s^élève ou s'abaisse le niveau intellectuel d'une nation. L'instruction secondaire est d'une telle importance et les partis le sentent si bien, qu'il s'agissait d'elle, presque uniquement , dans l'ardente polémique soutenue contre l'Université. Nous n'avons pas pris part à cette lutte, dont nos meilleurs amis ont été leshéros; mais il n'est pas besoin de dire que nos vœux étaient là, comme partout, pour la cause de la liberté, et que nous avons applaudi de tout cœur aux conquêtes, hélas f trop précaires, de l'enseignement indépendant de l'État. Si cependant nous avions à juger celte guerre, nous reconnaîtrions que plus d'une injas^

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tice a été commise contre renseignement universitaire. Ce qui est plus douloureux à noter pour un catholique, c'est Taveu fait au lendemain de la victoire par certains hommes qui se prétendent chrétiens, qu'en se couvrant, pour le besoin de la cause, du nom de la liberté, ils n'avaient jamais entendu que revendiquer un privilège. Mais la question qui nous occupe ne touche pas à Thistoire des partis ; il né s'agit pas de savoir lequel a droit de donner l'éducation, mais quelle éducation sera donnée.

A quel régime seront soumis les enfants de la classe moyenne, ceux qui formeront plus tard toute la nation lettrée, pendant les dix années ou environ que comporte la vie du collège? Si nous avons rappelé à ce propos la discussion qui dure encore sur la liberté de l'enseignement, ' c'est pour nous étonner et nous affliger qu'elle ait engendré si peu de réformes, et dans la manière d'enseigner et dans l'éducation proprement

dite. N'en déplaise à notre vanité, la France, ce pays des révolutions, est auséi le pays de la routine. Sans examiner si les révolutions ellesmêmes (Hit consacré les routines en empêchant les réformes, conslatoas, avec tristesse, que c'est lit en matière d'instruction publique et d'é$lui que la France s'est montrée routinière, 'é les agitations de la presse et l'inquiète activité de la bureaucratie. On n'a pas touché au point essentiel,, au régime des collèges, exclusif de la bonne éducation de la jeunesse.

Et d'abord qu'est-ce qu'un collège? Nous nous servons du vieux mot qui comprend tous les nouveaux, lycée, séminaire, école libre. A qui revient l'honneur de cette invention et du système d'édii- <îation moderne? Si étroitement que le nom de collège semble lié à celui des Grecs et des Romains, soyez rassurés^ vous tous qui accusez de paganisme notre enseignement classique : Rome et la Grèce ne sont pour rien dans l'institution des

Jj^îées, Les anciens respeelaienl trop la qatiipe, ils honoraient tVop la force et la beauté du corps, la santé et la liberté de Tàme pour soumettre Tenfance à la vie claustrale. Savèz-vous ce que xî'est qu'un colfége, ô libres penseurs ! c'est un couvent ; le savez-vôus, ô chastes mères de famille I c'est une caserne; vous^ le savez trop, pauvres enfants, c'est une prison.

A l'origine et en principe, c'est un couvent. N'étalons pas d'érudition inutile. Sans citer de dates et de lieux précis, d'arrêts du parlement, ou de décrets des cencilés, d'ordonnances du roi, ou de bulles du pape^ voici les faits : le collège est une institution monacale dont le premier modèle a été pris sur le couvent. Au moment où commençait, sous toutes ses formes, la* réaction du despotisme et de la mécanique contre cette époque d'inamense énergie individuelle et d'immense liberté naturelle qui se nomme le Moyen &ge, où dans les rêves des parlements et des rois

l'idéal de la monarchie commençait à se montrer 8QUS la forme du cêsarisme romain, où se formait pour la défense de l'Église une vaillante milice plus soucieuse du; pouvoir de là papauté que de la domination morale du christianisme, au moment de la Renaissance et de la Réforme, une foule de circonstances, dont Ténumération nouç entraînerait trop loin, déterminèrent la transformation de recoller libre dans sa famille ou chez un hôte, en écolier cloîtré, et la fondation des premiers collèges. La force dès choses appelait alors les ordres religieux à cette création. Le type naturel d'une société fondée par des moines, c'est le monastère. Le collège fut- donc institué sur le modèle au couvent*.

1. La fondation des collèges date du Moyen ège, si c'est du mot de collège qu'il s'agit et non pas de. la chose que nous avons sous les yeux. Les escholiers du Moyen âge étai^t, comme chacun le sait, de grands jeunes gens, souvent des hommes; c'étaient les étudiants et non les collégiens de nos jours. On n'imagina qu'après la Renaissance et la Réforme, d'appliquer aux enfants ce' régii^a

La Renaissance copia ici le Moyen âge avec la même sottise qu'elle mettait à le supprimer sur d'autres points. Le mot de Renaissance est pour nous le nom de l'époque tout' entière ; il n'implique pas, on le verra bien, le moindre reproche au génie de la Grèce retrouvé alors et mal compris; disons, si vous l'aimez mieux, Réfonne au lieu de Renaissance. II s'agit de marquer le temps qui a suivi et détruit le Moyen âge et préparé la Révolution. Donc, la Renaissance et plus

claustral. On nous fait donc une querelle de mot en noua rappelant les collèges du xu«, du xnv et du xiv» siècle. Peut-être ne nous étions-nous pas suffisamment expliqué, croyant la confusion impossible .entre les escholiers du temps de saint Louis et les élèves de nos collèges et lycées depuis Henri IV et Napoléon. Nous n'avons pas prétendu attribuer aux seuls jésuites la création des collèges d*enfanl et du régime que nous combattons; c'est le fait des ordres religieux en général. L'Université du premier Empire adopta et aggrava ce régime]; mais il est certain qu'entre le xvie siècle et le nôtre, pendant Tépoque où s'est formé et développé le système d'éducation commune dont nous éemaodons la réforme, les Jésiotes ont exercé faction principale dans renseignement et dans la discipline de la Jeunesse. Nous n'avons rien voulu dire de plus.

■- 12 lard la Révolution prirent au Moyen âge, ridée, là forme, les murailles mêmes du couvent pour en faire le collège. Or qu'est-ce en réalité que le couvent et la vie monastique? un long apprentissage de la mort. Et qu'est-ce que Ténfance et réducation, sinon l'apprentissage de la vie? L'ascétisme chrétien, la plus haute condition de la vie religieuse, celle qui est imposée tout particulièrement au moine, s'appelle d'un nom caractéristique : la mortification. Le régime du couvent mortifie, l'éducation doit vivifier; et l'on a sagement calqué l'une sur Tautre I

Voici qu'on m'accuse à la fois de manquer de respect à une grande institution chrétienne et de jouer sur une antithèse. Il me suffira pour toute profession de foi et de respect, à l'endroit de la vie monastique, de renvoyer mon lecteur â l'on des plus beaux livres de ce temps : je pense des moines comme M. de Montalembert. Après ce qu'il en a dit, personne n'a plus à les attaquer.

pas plus qu'à les défendre. Dieu me garde de rien objecter au christianisme et à l'Église contre la noble et sainte théorie de h nmrtification. A n-en voir que les côtés les plus humains, c'est elle qui a sauvé la liberté de l'âme du despo,tisme de la nature; c'est elle encore qui, dans la pauvreté et la privation volontaires, donne, au citoyen comme au croyant, le plus solide bouclier contre toutes les tyrannies du dehors. Mais il ne falit pas se dissimuler une chose : c'est que même en ce qui touche à l'homme fait, aux races en pleine puissance de leur énergie native, le mépris du corps a été exagéré par l'ascétisme chrétien. La mortification est un remède pour les individus : elle ne saurait être un régime et une hygiène pour une race.

L'Église, s'emparant des barbares pour en faire les peuples modernes, n'avait pas d'inquiétude à concevoir sur l'avenir physique de ces races exubérantes de vigueur et de sève. En leur ensei-

gnant la tempérance, elle leur livrait d'ailleurs le grand secret de la conservation et de la force ; son souci était de défendre rintelligence et la moralité naissante contre les violences de la chair. Le Moyen âge n'eut pas d'autres soins à prendre de l'individualité humaine et de la race. Mais il est certain que, sous l'empire de causes diverses, l'éducation du corps et son perfectionnement, qui chez les anciens faisaient partie de la religion, n'ont pas été encouragés par l'Église. Le Moyen âge n'a pratiqué d'autre gymnastique que celle des métiers et surtout du métier des armes. Si l'horreur de la propreté et de l'hygiène sont des marques de spiritualisme, le Moyen âge a donné cette preuve de sa déférence pour l'âme. Les ordres religieux qui furent ses instituteurs le défendirent de toute idolâtrie du corps. Quand vint le moment où l'éducation, .cessant d'être individuelle et fortuite, dut se faire systématiquement et par masses, le clergé régulier qui organisa les premiers établissements de pé-

dagogte n'y tint pas plus de compte de Tinstauration physique de la Jeunesse, de raccroissement de la force et de la beauté corporelles, qu'il n'avait tenu compte du bien-être et de l'hygtène dans le» cloîtres consacrés à la pénitence, à la répression des passions, à l'immolation de soi-même.

Sauf les violences du moine contre sa chair, on laissa subsister la plupart des austérités passives : c'est-à-dire le travail forcé, la récréation insuffisante, l'immobilité absolue transportée des stalles du chœur aux bancs de la salle d'étude, enSn la daustration et l'oubli des soins du corps. Appliqué à des enfants, un pareil régime, si adouci ^u'on le suppose par le bon sens des maîtres et si tempéré qu'il soit par la fraude des écoliers, n'en mérite pas moins le nom de mortification. C'est en effet le refoulement dos instincts légitimes et des besoins les plus sacrés de l'enfance, La culture de ces jeunes corps doit

précéder celle de leurs jeunes^âmes et marcher de pair avec elle. La règle monasUque d^ collégiçs rpubliait complètement. Disoius de suite pour Pexcuse des fondateurs religieux et pour la condamnation 4es imitateurs laïques, qu'à l'origine 4e& pensionnaires de ces maisons de pénitence étaient de fort grands garçons, presque des hommes faits, et que l'invention des écoliers cloîtrés de sept à huit ^ns était réservée à la philanthropie du dix-huitième siècle et à la nôtre. -

Les premières maisons d^éducation calquées sur les couvents furent donc ce qu^elles sont eneoire de nos jours, à peu de: chose près, des maisons de force que l'on croirait fondées en. haine de l'enfance, et pour lui infliger une participation précoce aux luttes et aux douleurs de la vie. Nous savons bien que ce système est en voie de se modifier, et c'est pour cela que nous écrivons. Mais des antécédents de trois siècles pèsent sur lui, et il est bon d'exposer tout ce qu'il a de monstrueux

dans son principe pour mieux faire, ressortir tous les vices cpii lui restent. Oui, les premiers collèges forent des couvents à peine modifiés ; c'està-dire des lieux de mortification pour le corps au lieu d'être des asiles pour l'instauration de rhomme complet. Je ne réponds pas qu'au plus profond de la pensée des inventeurs, et avec les idées qu'avait léguées le Moyen âge, ces maisons ne tussent, en principe,^ de véritables pénitenciers, ^t qu'il n'y eût pas, dans la règle établie, un parti préconçu d'infliger la douleur à l'enfant comme l'éducatrice nécessaire à notre nature corrompue. Horrible et naïve exagération du dogme de la chute originelle! Aujourd'hui même, où l'esprit du siècle nous entraîne dans l'erreur contraire, où la législation et la politique s'occupent à faire la vie aussi douce que possible aux scélérats, quitte à la rendre très-dure aux honnêtes gens, nous connaissons encore de saintes âmes convaincues que l'enfant est par lui-même une créature profondément perverse,

un futur monstre qu'il- s'agit de désarmer de ses griffes, un apprenti damné qu'il est bon de réprimer, de comprimer toujours et de torturer quelquefois pour le bien de son âme et celui de la société. C'est aux théologiens à fixer le point où s'arrêtent les conséquences du péché originel dans l'éducation; niais avant tout, rappelons-nous la tendresse que le divin Maître témoignait à l'enfance et ces adorables paroles de l'Évangile : < Lafssez venir à moi les petits enfants. ^

La sollicitude j)our l'çnfarice est, il faut le reconnaître, une des vertus de notre temps; sollicitude bien nouvelle encore, assez égoïste et peij éclairée. Elle était nulle, sachons 4e reconnaître, avant le xvni^ siècle. Les institutions qui avaient l'enseignement pour prétexte et Tenfance pour matière, avaient en vue d'autres intérêts que les véritables intérêts de l'enfance. N'oublions jamais ceci : que l'éducation est la formation d'une personnalité en vue d'elle-même; tout autre but est secondaire. Les droits de la société , si elle en a , ne viennent qu'après les

droits de Teiifant. Nous devons, envers et contre tous, à nos fils d'en faire des hommes, c'està-dire des personnalités aussi fortes, aussi libres, aussi- actives., aussi ré^stantes qu'il se pourra. Le respect dû à Tenfant, les droits de l'enfant dans l'éducation , c'est le di*oit même de la personnalité humaine, c'est le respect dû à cet être créé à l'image de Pieu. La personne humaine, voilà Tobjet de mon amour et de naon culte ; je sais ce que c'est qu'un homme, je ne sais pas ce que c'est que l'humanité. De ce nom-là s'autorisent toutes les tyrannies. Octave et Robespiçrre ont représenté, à leur hçure, contre les personnes l'intérêt du genre humain , de la collectivité, comme disent nos petits terroristes modernes. Ce n'est pas de la discipline du -genre humain , d'une église , d'un gouvernement, d'une, caste, qu'il s'agit auprès de l'enfance, mais de la discipline et de la formation du seul être réel et éternel, la personne. Je me défie, en matière d'éduc^tioni comme en matière

*-21 politique, de tout pouvoir, de toute institution i de toute association qui n'a pas pour principe les droits imprescriptibles de l'individu et qui les subordonnOj'^^c plus ou moins de franchise et d'adresse, aux droits prétendus de Tidée, à je ne sais quel intérêt de communauté. Les idées n'ont aucun droit; car elles n'ont ni responsabilité, ni devoir; l'homme seul a dès droits, car il est seul responsabfe.

Toutes les foisT que je verrai poindre dans un - système d'éducation la moindre velléité de plier les âmes et d'assouplir les caractères à d'autres devoirs qu'aux devoirs généraux de tout être moral, de tout citoyen et de tout chrétien, à un autre but qu'à l'accomplissement de leurs libres conceptions et de' leurs destinées d'êtres responsables, je signalerai là une atteinte aux droits de l'enfance, c'est-à-dire à la dignité de l'homme.

Quand j'assiste par l'histoire à la création des

premiers établissements d'éducation commune, de ces Collèges qui sont le modèle assez bien imité de ftos Lycées d'aujourd'hui , je rencontre , comme principaux inventeurs et législateurs, les chefs d'une illustre société qui date du xti® siècle comme l'absolutisme 'monarchique, comme toutes les grandes tentatives contre la personnalité humaine, comme l'idée de la confiscation coàiplète de l'individu au profit d'un but général.

Nous sommes pur de toute malveillance pour cet ordre tant discuté. L'attaquer aujourd'huiest plus qu'une injustice, c'est un ridicule. Sans prétendre le juger ici, et surtout sans adopter les jugements de ses détracteurs, on peut dire en dehors de toutes préventions, que Tlnstittit des Résultes, fondé en face de la Réforme pour com« battre les excès de la raison individuelle, n'est pas une école d'indépendance exagérée et dont les doctrines, en éducation comme en toute matière, tendent à faire prévaloir le développement

personnel sur les exigences du but social. En frappant de leur sceau les premiers règlements feils pour le régime des écoliers nourris chez leurs maUr§s et cédés par les familles à l'omnipotence de rinstitttteur, ces religieux, si conséquents et si habiles, n'ont certainement pas calculé leurs méthodes d'éducation pour favoriser ayant tout Ténergie du tempérament et du caractère, la vigueur et l'indépendance de la raison, en un mot tout ce qui constitue la forte personnalité. Ce n'est pas s'avancer beaucoup que d'aifirmer, en face des collèges^ qu'aux anciennes idées de corn* pression physique et de mortification du corps léguées par le Moyen âge, les fondateurs des couvents destinés à Tenfance ont ajouté l'idée de la compression morale, de la soumission présentée comme l'unique source de vertu, de la suppression systématique de la volonté et de la raison personnelles.

Que la docilité, c'est-à-dire Taptitude à être

enseigné, soit la première vertu de l'enfance et une très-grande vertu chez rhomme, cela n'est pas douteux; mais la docilité de l'enfant n'est pas un. but, c'est un moyen; il s'agit de l'utiliser :et non de Téterniser. Après la docilité d'instinct dont la nature a pourvu le preniier âgCy c'est une docilité volontaire et ràisonnée que l'éducation doit produire pour l'âge viril ; or le meilleur moyen de rendre l'esprit sainement docile, c'est de laisser toute leur force à la volonté et à la raison.

L'éducation de la raison et de la liberté morale, c'est-à-dire de ce qui constitue rkomme lui-même, cette sainte image de Dieu, ne saurait se faire, comme celle de l'intelligence, par de simples conseils, par des leconsi des études, en un mot par la voie littéraire. C'est Thomme tout entier âme et corps, tempérament et caractère^ qu'il s^agit d'instaurer par l'hygiène et la gym. nastiquede la volonté et des membres. La cuU

ture de l'esprit et celle des organes appelés à le servir doivent marcher de pair, si Ton ne veut pas forcer la nature à produire des monstres. Sîans l'équilibre de toutes les facultés, et quand les unes s'atrophient au pro&t des autres» il n'y a plus d'homme, mais (m être anormal et misérable.

La véritable éducation, c'est donc beaucoup moins la doctrine^ les avis« les exemples mêmes qu'on reçoit^ que te régime auquel on est soumis. Je n'^î pas besoin de dire que j'entends ici par régime tout autre chose <ïue la nourriture et .les soins du corps. Le régime, c'est l'ensemble des actes, c'est l'emploi habituel de la journée, c'est la somme des mouvements de l'esprit, de la volonté et des membres auxquels on est contraint par la règle. Or, l'exercice du corps, les conditions matérielles où on le place, sont pour beaucoup dans l'influence du régime, même sur les hommes faits. Que serarce donc pour les

hommes «n voie de formation, pour la jeune plante humaine, pour l'enfant à ce moment sacré de la puberté^ qui est aussi celui des études ?

La vie des ascètes et des cénobites, la vie du cbltre appliquée aux enfants, et à peine adoucie en leur faveur, est de tous les points, le contraire de l'éducation qui convient à la jeunesse. Le régime du couvent, la mortiScation systématique de la chair a pour but presqu'avoué, et pour eSet certain la ruine du tempérament, la destruction des organes. L'homme fait est libre de s'infliger ce régime, s'il est convaincu que son âme s'élèvera plus forte sur les ruines des forces physiques et de la santé. Essayé pendant les premiers siècles sur des races luxuriantes de chair, quand il s'agissait de faire prévaloir l'intelligence chez les individus destmés à la direction morale des autres, ce système a pu être nécessaire, comme la saignée est parfois nécessaire aux plé^ thoriques. Appliqué' à Tenfance, mente en des

siècles mieux trempés et moins nerveux que le nôtre, ce régime d'immobilité, d'abstinence, de compression physique et de contention d'esprit, ^st une institution aussi féroce et plus délétère que le Saint-Office.

On nous trouve, j'en suis sûr, plus exagéré qu'il ne convient, même à un poëte. Répondons par les faits présents; quittons vite la question des origines, oublions la doctrine des fondateurs. Admettons que le collège n'ait pas été créé sur le modèle du couvent et sur le prin* cipe de la mortification; prenons-le tel que nous l'avons tous pratiqué, tel qu'il existe encore sous nos yeux, avec les adoucissements et les aggravations que le régime des écoliers a subis depuis quelques atinées. Voyons si la vie de collège constitue une éducation véritable, propre

à développer les forces physiques et morales, qui ne marchent pas longtemps les unes sans les autres, à cultiver la vigueur du caractère liée à celle du tempérament, et la santé de la raison solidaire de la santé du corps? Serait-ce, par hasard, un régime absolument contraire à la nature, dépressif de la force vitale, énervant pour la constitution de l'individu et pour celle de la race qui s'y soumettrait longuement? Jugez- en par ce tableau de la journée d'un écolier. A très-peu de choses près, tous les collèges -se ressemblent sous ce rapport. Lycées de YÈtM ou institutions libres, maisons laïques ou maisons religieuses, tous jettent Tenfant dans le même moule imposé, de plus en plus forcément, par les programmes officiels.

L'écolier sort du lit entre cinq et six heures. C'est une très-bonne chose que le lever matinal, passé la première enfance; mais à la condition de donner au corps ce qu'il demande à cette

heure^ un peu de mouvement et de grand air qui dissipent les miasmes du dortoir et les dernières, torpeurs du sommeil. Nos poumons et nos muscles ont besoin à ce moment d'une secousse, imprimée par l'activité volontaire, qui fasse succéder à la clialeur un peu énervante du lit et de la chambre, une chaleur acquise par le mouvement, qui provoque une circulation plus rapide et une réaction vitale. Après une courte toilette et narmottée dans la

distraction et le c , l'élève est en-

clavé entre un b table pour deux

heures eaviron. Quand la saison froide appelle un peu d'exercice musculaire, ou quand le soleil invite à l'air extérieur, c'est pour de jeunes corps, au moment du réveil, comme le supplice chinois de la cangue. Pour ces jeunes âmes de dix ans, cet ennui est compensé par les douceurs du thème ou de l'analyse grammaticale et logique. De sept heures et demie à huit heures, le déjeuner laisse quelqaes minutes à la récréation; si l'on

peut appeler ainsi un temps trop court pour entreprendre aucun Jeu, aucun exercice réparateur. De huit heures à midi, sous divers noms, quatre heures d'immobilité et d'^tude^ <50upées par le passage d'une salte à l'autre qui se fait en rang et en silence.

A midi le repas. Comme nous ne donnons point ici un plan dMnstitufion et un programmé particulier, nous ne disons rien dû régime alî* mentaire. C'est la seule chose qui varie d'une maison à l'autre. Nous le supposons partout con* venable; et, en réalité, ce chapitre de l'hygiène est aujourd'hui assez bien entendu. Ce n'eM pas en faveur de la délicatesse et du luxe que nous plaidons, tout au contraire. Donnez aux enfants le pain noir de nos montagnes et le brouet de Lacédénwne, mais avec les bains de l'Eurotas et les courses sur le Taygète. Quel que soit leur dîner, je m'en contente; mais je remarque, en le déplorant, qu'ils vont s'asseoir à la table du repas sans

avoir quitté^ ou à peu près, la table de travail depuis leur réveil. Vous m'objecterez le bon appétit qui subsiste. Une manquerait plus à votre pédagogie que le jeûne et Tabstinence ; et ils n'y manquent pas toujours f Après la demi-heure de réfectoire (silencieux comme l'étude, là même où la barbsnre tradition d'assaisonner le repas d'une lecture n'a pas été maintenue), on descend, pour la première fois du jour, à Pair libre, dans le préau, sur la terrasse, dans le parc, ou dans ce qui en lient lieu. C'est pour les trois quarts des pensfonnats et surtout des lycées de l'État, tous placés dans les villes, une cour rarement vaste, entourée de bâtiments à plusieurs étages dont le soleil ne visite les recoins que lorsqu'il est brûlant et d'aplomb, que l'air ne balaye que lorsqu'il est glacé, en un mot une cour de prison. Là, nos ascètes de quinze et quelquefois de sept ans ont enân la permission de secouer de leurs jeunes têtes le poids de la réflexion, de tendre et de àedé^ tendre leurs muscles perclus d'immobilité et de

tirer de leurs poitrines quelques-unes de ces joyeuses clameurs, un dés besoins de l'enfance, comfnela course, la lutte et le pugilat. En voilà pour trois quarts d'heure, une heure au plus, de îuouvement, de grand air et de repos d'esprit. J'oublie au milieu de ce gai tumulte les entraves imprévues que la récréation peut subir, les pensums, les retenues, lés devoirs arriérés, les excès de zèle de Fécoliér studieux à qui l'on permet rinertie^ musculaire comme préparation à la vigueur intellectuelle. Je n'admets dans*mon tableau que les habitudes générales et moyennes; je ne tiens pas compte des exceptions qui confirment trop ou contredisent quelque peu cet exposé de situation générale. J'omets le régime particulier fait aux paresseux qui ne sont souvent que les maladifs, aux récalcitrants, c'est-à-dire à ceux qu'excèdent le plus l'immobilité et le silence, en un mot aux deux familles de tempéra-, ments à qui le grand air et l'exercice sont le plus nécessaires. Ceux-là résteronl privés, des mois

entiers, de récréations et de promenades. Mais restons en face des situations et des caractères moyens; et, pour écrire au centre des faits et sous l'impression de la réalité, transportons-nous dans la cour d'un collège de 1868 à Tl^eure de la récréation.

Je ne décris pas le site; il est à portée de tous les visiteurs. A Paris, et dans nos grandes villes, quatre hautes murailles bordées fde fenêtres gri^ lées et douze platanes rabougris, voilà le paysage. Une odeur de moisissure ou de maçonnerie salpétrée, la température d'une cave ou d'un four, suivant la saison, voilà l'air ambiant et le parfum vital que respirent ces jeunes poitrines. Entrons et menons avec nous tous nos souvenirs d'écolier, nos joies, nos tristesses d'enfance, même nos ressentiments ; laissons-les -pénétrer côte à côte avec nos idées de père de famille et de moraliste ; ne consignons à la porte que nos préjugés entés sur la routine oflicielie. Nous sommes

dans lâ division des petits, chez ces pauvres créatures de sept à dix ans, Hvrées si tôt par leurs mères, qu'en conscience TUniversité devrait fonder à les reprendre. Là^ on joue enôojf^; et si le corps ne se récréa pas de la fa^n la plus profitable, au moins l'esprit se repose et Ton s^amuse. J'aperçois encore, mais plus rares tous les jours, des billes, des cerc^ux, des ballons et des toupies. Un peu de gymnastique fortuite compense l'omission dô la gymnastique raisonnée. Entre un thème latin et une règle d'aritbmétiqile, entre un pensum et une retenue, l'imprescriplible nature impose à ces petits corps et à ces jeunes âmes un peu de mouvement.

Mais nous voici dans une région supérieurei chez les grands, même chez les moyens* I^tJbi^' puberté commencée, ou la pleine adolescenceexigeraient impérieusement comme hygiène physique et morale une somme beaucoup plus grande d'exercices corporels. Ce n'est pas seu-

lement l'activité et les jeux qui sont alors aécessaires, c'est le travail des muscles, la fatigue même, uae gymnastique complète. Les parties (lel)arres, de paume, les luttes,. une foule d'espiègleries belliqueuses y pourvoyaient autrefois dans la mesure du temps laissé aux récréations. La tendance naturelle de l'écolier pour la bataille sous toutes ses formes, jeux du ceste et du pancrace, déâ à la course et à l'escalade, se donnait alors pleine carrière et laissait moins regretter l'absence d'une gymnastique mieux ordonnée et de meilleur ton. Le corps agissait pour son compte, et il se trempait dans l'effort et dans la saine lassitude. L'agilité, la vigueur, la hardiesse étaient honorées comme doivent l'être toutes les qualités viriles. Oh! les belles parties de coups :^îte poings, les seuls souvenirs sans nuages, les meilleurs bénéfices que m'ait laissés le collège avec quelques bonnes amitiés! Les progrès de la discipline et des grandes manières ont emporté ces derniers vestiges de l'âge héroïque et bar-

bare. Voyons ce qui reste pour le dévdoppement du coi^ps dans ces récréations de l'adolescence cloîtrée. Je cherche dans la cour d^s gmnds rapparence d'un exercice musculairQ^ celle d'un jeu, d'un divertissement quelconque. Je vois des groupes de promeneurs comme je les pourrais trouver au Corps législatif, ou au Palais-de- Juslice dans la salle des pas perdus^ A peine si, de temps en temps, un éclat de voix peu parlementaire, un bond subit et sans transition d'un groupe à un autre, ce qui se fait aussi dans les assemblées politiques avec ua peu plus de g^ravité, un temps de Bourse de quelques secondes suivi d'une bousculade entre deux causeurs adverses, me rappellent encore que je suis dans la cour d'un collège et non dans celle d'un couvent ou de l'Institut. De quoi peuvent-ils bien raisonner avec tant d'intérêt ces imberbes péripatéticiens qui laissent pendre dans leurs poches leurs bras inertes et atrophiés? Vous êtes bien curieux! me dira-t-on. C'est vrai; aussi j'ai deviné

une bonne part de ces dialogues qui suppléent désormais aux jeux et aux exercices corporels. Il y a le doux et le grave : le doux ce sera par exemple la Famille Benoiton, Henriette Maréchal, les récentes féeries des boulevards ; le grave c'est l'expédition du Mexique ou la bataille de Sadowa; on étudie les chances de Maximilien et de Juarez, les projets de M. ^e Bismark. La politique au lieu du jeu de barres dans une cour de collège t c'eût été une contravention jadis ; aujourd'hui c'est un droit, que dis-je, c'est un devoir» Les futurs bacheliers n'auront-ils pas à donner leur avis sur les faits de Tannée courante t Us auront le droit d'ignorer la guerre du Péloponèse et le siège de Syracuse, mais ils devront réciter l'expédition de Gochinchine et la prise de SébastopoL Ils ont besoin tlu Constitutionnel plus que de Thucydide.

Mais le tambour ou la cloche, après Uok quarts d'heure de cette promenade parleâlientaire entre quatre murs,- ramène encore trois heures d'immo-

bililé et de silence : à quatre heures ou quatre heures et demie, après le goûter, la môme promenade, aussi variée que celle de l'écureuil dans sa cage, recommence pour une heure environ avec les mêmes incidents. C'est ia récréation la plus longue de la journée, la plus grande concession faite aux besoinâi de la vie musculaire ; et vous avez vu quel merveilleux profit on en sait tirer I Après ce moment tout est dit pour le repos de Tesprit et rexêrcice des membres, Télude qui suit va rejoindre le souper, puis la prière, puis le sommeil. En lout onze heures d'immobilité, de silence et même d'attention , commandée sinon obtenue. Or il s'agit d'enfants de dix, de quatorze, de dix-huit ans ; de jeunes garçons, à l'âge où l'action physique, l'exubérance des mouvements et de la voix, une saine lassitude des membres, tous les exercices violents sont d'une nécessité impérieuse pour le développement de l'homme. Onze heures d'immobilité et d'inten* tion 4^ travail imposées ^ des garçons de quinze

ans I A combien de membres de l'Institut, le zèle de la science et Tamour de la gloire font-ils d'aussi laborieuses et sévères habitudes? Nous en connaissons qui renonceraient bien vite au frac à palmes vertes, s'il fallait le payer au prix d'un pareil régime.

Ne croyez pas que j'exagère ; ces onze heures pendant lesqueHes le corps de l'enfant doit se pétrifier pour obéir à la règle, ne sont que la plus petite naoyenne de sa captivité de chaque jour. Les pensums, les retenues, les punitions infligées à Tétourderie, à la paresse, au manque de sagacité et de mémoire, augmentent d'une heure ou deux la part de l'inertie musculaire pour un quart, un cinquième, un sixième au moins des écoliers. Il y a, nous le savons, pour le collégien deux jours du Seigneur par semaine, le jeudi et le dimanche. C'est, dans les lycées du moins,

trois heures de promenade et pas davantage à retrancher du cafcere duro. Sous ce rapport, de notables différences existent entre les maisons universitaires et certains établissements libres; nous y reviendrons. Restons dans les faits communs à tous lès collèges depuis nombre d'années.

Le plus grave au point de vue du développement physique et de la santé n'est pas seulement l'immobilité réglementaire d'onze heures par jour, c'est surtout Tinaction volontaire des écoliers pendant ces courts moments de récréation, autrefois si bien remplis, l'abandon des jeux du premier âge et des exercices violents si chers jadis à la jeunesse. On aurait beaucoup à dire sur ce point, dans un traité d'éducation et de discipline universitaire. De tous les tristes motifs qu'on peut alléguer de ee dégoût croissant des écoliers pour les amusements de leur âge et les jeux gymnastiques, un seul suffit à notre texte, ^r il découle du vice même de ce régime de claustra-

tk)D. Le système entier de Téduçation universitaire est calculé de façon à soutirer aux muscles des enfants, à tous leurs organes, la vitalité et la force pour les porter exclusivement sur le cerveau. L'écolier ne sent plus dans ses membres alrophiés cette sève surabondante qui répandait dans tout son corps le besoin de se mouvoir et la joie de vivre. L'enfant est moins gai de nos jours qu'autrefois. Outre la f>art de tristesse qui rejaillit sur lui des soueis croissants de la vie de fiamille> outre les terreurs de cette guerre aux diplômes à laquelle on ne songeait pas il y a trente ans et qui fait du baccalauréat une institution meurtrière, l'écolier subît une diminution forcée de la gaité de son âge avec la privation d'exercices musculaires, avec l'accroissement du travail, du travail ennuyeux et mécanique qui prévaut aujourd'hui avec chaque nouveauté.

Si les écoliers ne jouent pas pendant les heures de récréation , c'est que le moderne régime du

*lycé6 leur ôte, à la foU, le plaisir et la force de jouer. Voici un fait dans lequeH'expérienee des pères de famille sur un enfant isolé et celle des instituteurs sur des masses d'élèves concordent pleinement. L'époque qui suit les vacances est la plus turbulente, la plus animée sur le préau, la moins paisible dans les salles d'étude. A. mesure qu'on avance dans l'année scolaire, les jeux et l'agilalion physique diminuent : les récréations deviennent plus moitiés, comme les visages. Et ce qui prouve que cette tranquillité ne tient pas à un progrès dat)s le goût de l'étude et le respect de la règle, c'est <|ue la discipline mori^ie décroît souvent en raison directe de cette apathie physique. La longue immobilité, cette monstrueuse immobilité d'onze à douze heures par jour, imposée à de jeunes corps, au lieu de produire une réaction d'exubérance, finit par éteindre le désir même et le pouvoir de la réaction. Il y a une sorte de résignation physique du tempérament, comme il y a une résignation de l'âfne. Vvi^

aidant raulre, Técolier s'accoutume à subir sans donner trop de signes de souffrance un régime délétère et mille fois* absurde. Mettons que les élèves ne soient pas devenus tristes, mais selieux. Le beau progrès! Les lions en cage cessent de se révolter contre leurs barreaux de fer; ils bâillent ou sommeillent éternellement; on pourrait dire aussi qu'ils sont devenus sérieux. A voir ces souples et vaillantes créatures tourner sur elles-mêmes entre quatre planches, je songe aux promenades entre quatre murs qui remplacent aujourd'hui tous les jeux, toutes les joies, tous les exercices du corps pour les élèves de nos lycées.

Disons^rle de suite et sans aucune arriéré-pensée d'opposition et de critique contre les établissenrients de l'État, pas plus que de partialité en faveur des autres : pour la bonne discipline des récréationi^i et pour l'éducation du corps, nos lyoées sont très- inférieurs aux maisons religieu-

se&r Ite ont ceci contre eux d'abord, qu'ils sont presque tous dans les villes et que l^s collèges tenus par des congrégations ou par des prêtres sont presque tous dans la campagne. Il faut re* connaître aussi que les instituteurs religieux fe préoccupent beaucoup plus des soins et de la direction personnelle à donner à chaque élève , de la nécessité physique et morale des jeux du premier àge^ des exercices qui stimulent l'activité musculaire et ^détendent l'esprit chez les écoliers. Ils savent ^u'au moment de la puberté ce qu'il y a de plus à craindre, c'est que le système nerveux ne vienne à prédominer; ils comprennent enlia que ^ chez les enFants la vigueur de la «enté est à la fois une preuve et une cause de bonnes mœurs. La discipline est chez eux plus douce, plus maternelle; elle consent à se plier à la diversité des caractères et des besoins. Leur direction ne s'adresse pas seulement à l'esprit, elle sait mieux que dans les établisse* ments universitaires, embrasser l'homme lout

enliep, et ne force pas l'écolier à faille abstraction de son corps et de son âme pour le profit douteux de son intelligence. Ils pensent que la^ récréation est pour l'écolier un devoir, parce qu^elle est un besoin ; et ils v.eillent à ce qu'elle soit aussi active et aussi complète que possible. Ils font preuve en cela de cette sagesse supérieure que donne au maître un mobile puisé dans la religion. Si la nécessité du principe religieux existe quelque part, c'est surtout en matière d'éducation. Que la philosophie s'empare, si vous le voulez, de l'homme fait et des nations vieillies; inais montrez-moi une seule race dont la jeunesse n'ait été bercée dans les bras de la religion, et je vous^ accorderai que l'enfance ne doit pas vivre dans une atmosphère religieuse. La politique aura beau s'améliorer et se faire plus libérale et plus humaine; l'État peut arriver à ne plus subordonner les questions morales aux questions dynastiques ; on verra peut-être quelque jour, un gouvernement qui, en matière d'éduca-

tion, se préoccupera des intérêts de l'enfant plus que de sa propre influence; l'Etat, en un mot, pourra devenir un passable instituteur, il ne sera jamais une mère. La politique doit céder ce rôle auguste à fa religion.

L'Université, qm représente l'État auprès de la jeunesse, a porté ce doux titre de mère : aima parens; el\e Ta mérité vis-à-vis des inteliigenoes, par la saine culture qu'elle a donnée de tout temps à la raison et par le soin qu'elle apporte à la conservation des bonnes lettres et du bon langage. Les rares excentricités qui s'y sont produites ne justifient pas les attaques, un moment si violentes, doBt elle a été l'objet. Il était surtout inique et insensé de faire rejaillir l'odieux de cette imputation de monopole sur les membres du corps enseignant à qui l'État fait des avantages si modestes en échange de toute une yjç de labeurs et d'obseur dévouement. Que

i*Élat, depuis le commencement de ce siècle» ait constamment tendu à s'arroger Ions les monopoles, y compris celui de l'éducation, c'est un fait évident, et jusqu'à ce jour irrésistible comme la centralisation. Mais en quoi ce monopole dérive-t-^il des professeurs et sfert-il leurs intérêts? On n'a certes jamais vu la carrière de renseignement conduire à l'opulenc^e ; et le petit nombre de ceux qu'elle a conduits aux honneurs, ces^ grands esprits qui ont été nos maîtreè, seraient arrivés plus vite encore, par tout autre chemin.

Tout ce que nous disons contre le système d'éducation traditionnel dans les établissements de l'État nUmplique donc pas, de notre part, le mointire blâme contre le corps enseignant; ce n'est pas lui qui fait la loi, il la subit. Toutes les grandes mesures qui ont été prises en matière d'enseignement sont l'œuvre de la politique; TÉtat ;seul et les pouvoirs publics en sont responsables

vîs-à-vis de la nation. L'Université n'a pu faire autre chose que les appliquer passivement, en suivant, pour tout le reste, dos habitudes atitérieures de beaucoup à notre siècle et qui sont communes à toutes les maisons laïques et religieuses. Justice et honneur soient donc rendus à ce corps laborieux et «modeste : la nation a'a pas de serviteurs plus désintéressés et plus éclairés; on ne trouve nulle part ailleurs, des esprits plus élevés, plus franchement et plus sainement libéraux, des âmes plus capables de sacrifice. C'est de là que sont parties ^ en faveur du droit violé, les protestations les plus nombreuses et les plus méritoires. La gloire en est aux lettres : dans les situations les plus humbles comme les plus illustres, elles trempent les cœurs, elles inspirent les résolutions magnanimes et sufQsent à les récompenser.

Qu'il soit donc bien eatendu que dans toutes nos critiques adressées au système actuel d'éducation

et au régime des collèges, le personnel enseignant est hors de cause. Tout ce qui peut être fait pour parer à ces vices, les professeurs et directeurs le font avec la même sollicitude. Mais iis ne peuvent pas Timpossible , et les tendres ^wns des parents bux- mêmes viennent se briser contre les ob^stacles inflexibles qu'opposent à ta bonne discipline de la jeunesse , la forme actuelle de la collation des grades, les programmes officiels, et mille préjugés absurdes que TÉtat favorise quand ce n'est pas lui qui les a créés. Son devoir serait d'être plus sage que le public ; lors même que le public aurait la liberté de se passer de lui et de lui résister dans l'institution de la jeunesse et la préparation aux diverses carrières.

Qu'il devienne possible en France de faire quelque chose sans l'État, et nous accorderons qu'il est ridicule de le mettre en cause à tout propos. Est-il quelque moyen de soustraire l'édu-

cation présente aux vices rendus nécessaires par les programmes et les examens officiels? En attendant que chaque métier devienne une fonction publique déléguée par le pouvoir, l'État veille à la porte de toutes les carrières libérales. Nul n'y pénètre sans avoir passé par ce laminoir qu'on appelle baccalauréat. Tous sont contraints de subir cette épreuve à peu près au même âge pour ne pas rester trop en arrière dans la course au clocher des emplois, des honneurs et même du pain quotidien; tous sont contraints de s'y préparer par les mêmes méthodes pour n'être pas trop dépaysés en^ face des questionnaires officiels. Notre siècle de progrès^ a ajouté ceci au vice originel du régime des collèges : les études actuelles ne sont plus une éducation libérale, mais un système d'entraînement pour les divers baccalauréats et rÉcole polytechnique. On n'étudie plus pour savoir, mais pour répondre à un examinateur, ce qui est fort différent.

Le baccalauréat I Nous avons prononcé un des mots les plus formidables de notre temps. Si tout écolier tremble et se révolte à ce mot , n'accusez pas la seule paresse de cet effroi; il sort d'un instinct profond de la nature humaine ^ du besoin sacré de la conservation personnelle. Nos pères ne marchaient pas avec eette terreur à la conquête de leurs vieeux diplômes de maîtres es arts; et^ sans remonter aussi loin, la génération dont je fais partie, n'a rien à reprocher au baccalauréat des tristesses du collège ; nous nous sommes trouvés bacheliers à la fln de notre année de philosophie, sans y avoir songé. Pas un écolier

de mon temps ne faisait ses études sous l'empire de cette préoccupation qui saisit aujourd'hui les élèves dès les classes de grammaire. Quelques semaines avant la sortie du collège , nous apprenions que nous avions à subir un exan^en , comme nous en avions tant subi , et qui n'inquiétait pas beaucoup plus, même les écoliers médiocres. Il n'y avait pas alors de programmes aussi parfaits et de questionnaires imprimés. Il se trouvait, en face des candidats, de» hommes sensés qui n'étaient supérieurs en rien aux examinateurs d'aujourd'hui , mais qui avaient la liberté de se mouvoir dans le cerclé entier des études, d'y promener i^ntelligence des jeuaes gens, de la tâter dans tous les sens et de consta* ter ainsi la seule chose qui puisse être en question, avant les études supérieures et professionnelles, à savoir l'ouverture de Tintelligence et Paplitude générale.

Les études en France et l'esprit littéraire ont

conslammeat baissé depuis rinstitution des programmes et la stricte réglementation des exameDs. Certes> le baccalauréat n'a pas fait la décadence, mais il n'y a pas nui. Son procès au point de vue des bonnes études serait long et curieux à in* stniire. On y verrait ce que produit la manie de réglementer, quand il s'agit du développement des àmès, ce qu'on gagne à substituer la mécanique administrative à la liberté, ou même, si vous le voulez, à l'arbitraire des hommes honorables et capables à qui l'État prodigue sa défiance chaque fois qu'il leur confie une fonction.

Un grand vice existait daiis les études et la collation des grades avant l'invention du baccalauréat, qye je date des premiers programmes imprimés. Les élèves pouvaient impunément se passionner pour telle ou telle partie de leurs études, contracter un goût très-vif pour telle ou telle branche du savoir, grec, latin, histoire, phi-

losophie, géométrie, histoire naturelle; en hégliger d'atatpes, je l'avoue, mata, enfin, trouver un intérêt puissant, un stimulant à la curiosité, à l'activité de l'esprit, à, l'amour du beau, dans cettf^ vie . d'écolier où la poursuite actuelle de l'universalité du bachelier ne laisse plus subsister qu'urt immense et incurable enniTi. J'ai vu encore de mon temps, sur les bancs mênjes du collège, des condisciples qui aimaient de passion une langue, un auteur, une science, une époque de l'histoire, une doctrine philosophique; et pendant qua* torze ans que j'ai contribué comme examinateur à la fabrication des bacheliers, je n'en ai pas rencontré un seul dont les réponses ne témoignassent d'autant de pasàion pour le diplôme qui débarrasse du souci d'apprendre que de superbe indifférence pour toutes les matières de l'enseignement. Le goût de l'antiquité classique résistait en France, même à l'ennui du collège; survivra-t-il aux épreuves du baccalauréat?

La probité des examinateurs courait d*aussi grands périls sous cê régime d'arbitraire que l'universalité des candidats. Les professeurs pouvaient se laisser séduire par des réponses marquant du goût, de la vivacité d'inteiligenee, de l'élévation d'esprit ou de cœur, et fermer les yeux sur rinsuflisance de certaines notions techniques. Il est plus facile de peser ce que renferme un examen en réponses précises et concordantes à des questiofis imprimées, que d'apprécier l'étendue et la capacité véritable d'une jeune intelligence. De cette manière les admissions et les refus se répartissent d'une façon en apparence plus équitable, et le contrôle de Tautorité qui ne saurait avoir de prise sur une appréciation générale de l'aptitude de l'élève, s'exerce avec infaillibilité sur des chiffres marquant les fautes et les demi-fautes. Or l'essentiel, en matière de baccalauréat comme en toute autre, c'est que tout se fasse au nom de TÉtat et soit censé se faire par lui; ce n'est pas im professeur qui exao^ine le candidat,

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ce n'est pas une Faculté qui confère le diplôme, c'est l'État lui-même. C'est RÉtat, partout agissant et partout présent, qui seul a droit de juger en dernier ressort des solécismes et des contre-seèS d*un candidat. Vous riez; vous ne connaissez pas ce détail, entre mille autres, de la centralisation universitaire : les versions et les discours écrits des candidats, avec la mention des faites en marge, sont envoyés de tous les points de la province à M. le ministre de Tlnstrucfion publique. C'est quelque chose comme vingt mille copies chaque année. L'État s'est réservé, en la personne du ministre, le droit de contester un contre-sens admis et de relever un solécisorô omis par les Facultés. Les professeurs savent probablement le latin, puisqu'on les a chargés de l'enseigner; mais l'État le sait eiicore mieux qu'eux. L'État est seul en France, savant, honnétOr intelligent; tout homme investi d'une fonction est tenu à Pavance pour incapable ou prévaricateur. L'État ne peut pas laisser à une Faculté des lettres, la

responsabilité d'une version corrigée; il faut, pour que justice soit faite aux candidats, que l'État soit censé revoir par lui-même les vingt 4l^il]e versions ou discours latins que produit le baccalauréat chaque année. Il n'y a pas -de personnification si haute de l'État qui ne soit censée intervenir; c'est peut-êlra le Roi ou l'Empereur qui, d'après les constitutions académiques, est posé comme le souverain juge des fautes de latin faites par toute la France. Pour descendre de ces hauteurs, la fiction du contrôle de l'État sur les examens nous conduit dans un bureau du ministère et nous soumet à Tarbitraire d'un commis. Il en est ainsi de tout en France : Un commis parisien qui n'a jamais vu que ses cartons, en sait plus que les villes de Lyon, de Bordeaux ou de Marseille sur leurs intérêts municipaux; un commis, fruit sec du professorat ou de la presse, adn>onestera toute une Faculté des lettres au sujet d'un examen auquel il n'a pas assisté; mais il aura découvert un solécisme

joaperçu sur Tune des vingt mille copies soumises au contrôle de l'État. Peu t-on aller plus loin dans le burlesque? Mais la centralisation est capable de tout et s'applique à rendre tout citoyen incapallk d'initiative et toute initiative inipUissante, hormis celle de TÉtat.

C'est parce qu'il est impossible sous la férule (le rÉlat de rien améliorer dans l'éducation de la jeunesse, même dans les établissements soi-disant libres, même dans la famille, que nous réclamons contre le système d'études et d'examens officiels. Tous ceux qui sont assez heureusement placés pour épargner à leurs fils la vie du collège, sont contraints par les exigences du baccalauréat à implanter plus ou moins la règle du col* lége dans l'intérieur de la famille; c'est-à-dire de surmener l'esprit de l'enfant, d'énerver son corps et d'api)auvrir toute sa personne par le défaut d'exercice musculaire et la compression de la vie organique.

Le mode actuel de collation des grades et d'accession aux grandes écoles de TÉtat, tout ce système d'épreuves, dont Texamen du baccalauréat est le type, a eu pour premier effet de rendre impossibles les bonnes études et de ruiner en France le sentiment littéraire; et pour effet pire de rendre impossible la bonne institution de la jeuneâse et de ruiner le tempérament des classes qui s'y soumettent. Hâtons-nous de le dire, si les programmes officiels et le régime des bacheliers deviennent plus absurdes chaque Jour, c'est grâce au vice originel ; et ce vice c'est la substitution d'un inflexible questionnaire à l'intelligent et paternel arbitraire de l'examinateur. Toujours et partout, la substitution de la mécanique et du chiffre à l'action de l'âme et de la conscience ! Ce formidable germe d'où devaient sortir tant de misères, sans compter le dépérissement des études, il date de l'avénement au pouvoir des hommes d'études, des professeurs, des gens de lettres. C'est le gouvernement de juillet, peuplé

- 67 -► d'universitaires et d'académiciens, qui est le véritable père du baccalauréat et de renseignement à la mécanique. Disons de suite que Tenfant a été adopté et choyé par les gouvernements qui ont suivi. Quand l'État a mis la main sur quelque chose, il ne lâche Jamais sa proie. Sa proie, ici, c'est la raison, le caractère et la sanlé de la jeunesse, dévorés par un absurde système d^éducalion.

Or, l'absurdité de ce système vient précisément de ce qu'il a été imaginé par des professeurs et des ^gens de lettres. Le collège est œuvre de moine, le baccalauréat est œuvre de cuistre; la véritable instauration de la jeunesse est œuvre de père dé famille. C'est aux pères de famille, et non à un conseil de professeurs, de réglementer l'éducation. Mais cette réforme c'est la liberté; et qui veut en France de la liberté?

A ceux qui la veulent il est inopossible de l'ac-

--68^quérir, même dans unt- chose sacrée corruDe l'éducation de leurs enfants. Tant que l'État n'aura pas réformé ses propres écoles et le système de collation des grades, toute réforme sérieuse sera impossible dans les écoles libres et même dans les éducations de famille; n'était pour un très-petit nombre de privilégiés de la richesse. Dans toute la 'classe moyenne, dans toute la classe, aë moins, qui aspire aux carrières libérales, on est contraint d'élever et d'instruire les enfants en vue des divers baccalauréats et des grandes écoles du gouvernement. Cette instruc^ tion, la presque totalité des familles ne peut la iàire donner à ses fils que dans les établissements publics, lycées ou autres, asservis tous à cette discipline meurtrière que nous combattons. Les pères de famille les plus convaincus des inconvénients du collège et des dangers de la préparation hâtive aux grades universitaires, sont obligés d'y exposer leurs enfants sous peine de les voir proscrits des carrières libérales, et privés de culture classique.

Que Tignopance, Tinsouciance, Tesprit de routine, rambilion des parents se rendent eomplices de tous les vices imposés à l'éducation actuelle par l'initiative de TÉtat, cela n'est que trop évident. L'andbition, surtout, dans cette époque de déclassement général, ne se contente pas de torturer Tâge mûr, elle empoisonne le sentiment de la paternité ; elle rend la famille impitoyable pour Fenfant, quand elle n'a pas saisi le cœur de l'enfant lui-même. Et cette ambition, hélas! n'est pas toujours le cri de l'orgueil et la soif du superflu, ce n'est souvent que le cri du besoin, le sentiment de la nécessité, le juste désir de ne point déchoir. Légitime ou insensée, elle règne aujourd'hui dans toutes les classes. Du moment où chacun peut espérer de parvenir à tout, à d'exorbitantes richesses, et jusqu'au rang suprême, les ambitions n'ont plus de frein ; elles corrompent même la tendresse maternelle.

Un fait nouveau, propre à notre temps et que

nous avons constaté mille fois, c'est l'inquiète ardeur des mères à stimuler chez leurs fils les études précoces, le travail excessif et Tenvie de parvenir, «ux dépens dès joies de l'enfance, du développement physique, aux dépens de la sauté et du caractère. Jadis nos mères nous, défendaient contre le zèle paternel en matière d'instruction et de travail rigide: elles plaidaient la cause de notre santé et de notre épanouissement à la vie, la cause de notre corps et de notre cœur. Il n'est p^s rare, aujourd'hui, de voir la mère plus âpre encore que le père à la curée des diplômes, coqditions des places lucratives et des honneurs officiels. C'est elle qui rogne le plus volontiers sur les récréations, sur la gymnastique, la promenade, parce qu'elle entrevoit au bout de ces études hâtives, superficielles et /orcenées, un habit brodé, une robe rouge, de grosses épaulettes et tout d'abord les lauriers du grand concours et le frac de l'École polytechnique.

Nous avons nommé avec cette institution que r Europe nous envie, — c'est la formule, — un <Ies fléaux de l'enfance et de l'éducation de notre temps. Le rêve de l'École polytechnique 1 Que de famHIes mises à la gêne ou enfiévrées, que de garçons surmenés et abrutis par cette malencontreuse ambition! Nous ne faisons pas un plan d'études, un système de distribution des emplois, une critique au point de vue scientifique de la valeur de nos diplômes et de nos écoles, nous jugeons tout cela au nom de la saine éducation du corps et de l'âme. Nous tiendrons, si vous le voulez, l'École polytechnique pour la plus merveilleuse institu-

- 72 -• tiofl, et la mieux appropriée aux besoins de notre temps. Mais si nous ne savons pas au juste combien de grands savants, d'esprits originaux et inventifs en sont sortis depuis sa création, nous pourrions dire combien la prétention d*y arriver ravage tous les ans de pauvres créatures épuisées par un travail exorbitant et si souvent stérile. Sur cent ou deux cents élus, combien de futurs grands géomètres? Sur deux mille aspirants, combien de fièvres cérébrales, de congestions, de ramollissements? Combien resteront névropathiques, phthisiques, rachitiques, et idiots? Singulière préparation à la vie militaire! On n'entre dans les écoles qui conduisent aux premiers grades qu'à la suite de ces excès de cerveau, destructeurs de l'énergie du corps à un âge où la vitalité physique doit être, avant tout, cultivée comme la condition nécessaire de toutes les forces morales 1

La jeunesse tout entière n'est pas soumise, il est vrai, à ce régime exceptionnel qu'exigent certaines écoles* Toutes les familles ne visent

iDigiti:

pas si haut. Mais tous ies écoliers sont astreints à la conquête d'un diplôme, s'ils veulent vivre dans une carrière libérale. L'État, seul dispensateur de ces diplômes, seul régulateur des conditions et de l'âge où ils peuvent être obtenus, impose par cela seul, à tous les collèges, à toutes les familles un règlement à peu près uniforme pour les études et pour le régime de l'enfance. Aucune réforme n'est donc possible en matière d'éducation, si rÉtat se refuse à réformer les programmes et le système d'épreuves universitaires. Nous avons si peu d'initiative et de hardiesse, nous sommes tellement garrottés par ia routme et les nécessités de chaque jour, que Hen de grand ne sera tenté en faveur de la jeunesse, si l'État ne prend l'initiative et ne donne l'exemple. Nous permettrait-il d'ailleurs de rien faire sans lui 1

Nous savons combien est difficile cette question des diplômes et de l'admission dans les écoles spéciales. Nous ne sommes, certes, pas de ceux

^^ qui croient servir la liberté en demandant qu^on ^ supprime toutes les épreuves à l'entrée de toutes les carrières. 11 faut que la jeunesse appelée aux ,1 emplois publics, à toutes les fonctions libérales |ou simplement à la richesse héréditaire, fasse de fortes études. Or, nous reconnaissons ce triste Mu que dans un grand nombre, disons le plus gtmd nombre des familles de la classe moyenne et même de la classe supérieure, les parents ne vôi^^ dans les études, qu'une ennuyeuse et onéreuseà'çondition de l'accession aux emplois, S11 était passible d'avoir des places et de faire fortune sa^s autre instruction que l'instruction primaire, iV y a en France une foule de gens aisés, riches même, et non sans prétentions aristocratiques, qui s'accommoderaient fort de supprimer pour leurs fils les études classiques, pourvu qu'ils garctossent l'apparence de la culture intellectuelle. C'est de là que proviennent tous ces candidats qui mettent à la loterie du baccalauréat au sortir des classes de grammaire, après une

préparation mécanique de quelques mois qui laisse ces jeunes cerveaux dans un état pire que l'absence complète d'études. Pour un homme d'une certaineposition, it faut paraître avoir fait des études, cela suffit.

En France, plus qu'ailleurs, il faut paraître, quilte à n'être pas ce qu'on paraît. C'est une devise que nul n'affiche, mais que tout le monde pratique à l'envi, gouvernants et gouvernés. Bien des gens veulent un diplôme, pour s'exempter d'acquérir une instruction véritable, comme d'autres veulent une décoration pour s'épargner la peine de la mériter. A voir ce qui s'est passé depuis la suppression du certificat d'études, et cet empressement des parents, égal à celui des écoliers, pour supprimer les études elles-mêmes, on peut croire que l'abolition du baccalauréat abolirait en France toute culture littéraire dans la classe moyenne.

Dans l'état des choses^ il est indispensable de

~ 76 — maintenir de sérieuses, épreuves à l'entrée des écoles spéciales et des carrières publiques. Mais le mode actuel d'examen et les programmes officiels sont-ils, pour le sérieux de ces épreuves, une aide ou un obstacle? Nous consentons à supposer la question résolue en faveur du présent régime. Nous né venons pas proposer un système nouveau d'enseignement et d'examen. Nous sommes convaincu qu'il y a des réformes à faire; mais ces réformes peuvent être ajournées sans qu'on ajourne dans les collèges les réformes urgentes que demandent la santé, le bien-être moral, le développement du corps et du caractère des enfants, c'està-dire l'avenir même de la race.

En laissant, provisoirement, ce qu'ils sont, le baccalauréat, les examens d'admission aux écoles spéciales, et ces écoles elles-mêmes, est-il absolument impossible de réformer le régime des collèges, c'est-à-dire l'hygiène et l'éducation de Tenfance? L'âge où l'on affronte cette épreuve

encyclopédique est, en moyenne, la dix-huitièrae année. Ne saurait-on préparer les jeunes gens à franchir avec succès cette barrière sans les soumettre dès la première enfance à la vie du cloître et aux travaux forcés, sans déprimer chez eux l'essor de la vie physique et l'essor de Tâme, sans fatiguer les esprits par un dressage violent et mécanique ? Ne dites pas ^ue cela dépend du père de famille. Combien y a-t-il en France de pères de famille des plus éclairés, des plus convaincus du vice de l'éducation universitaire et à qui leur fortune, leurs loisirs, leurs connaissances spéciales permettent d'instruire eux-mêmes leurs enfants ou de leur ménager une éducation complète en dehors des établissements publics et des routines officielles? L'état actuel de la France impose à tous l'uniformité dans les études. A peine libres, de par les lois, d'élever leurs fils d'après leurs croyances, les parents sont asservis de par les faits, à suivre des méthodes qu'ils réprouvent. Le régime du collège est imposé même

dans la maison paternelle à tous les enfants destinés aux examens faits par TÉtat. Externes, ou internes, c'est pour tous la même surexcitation du cerveau, la même immobilité du corps, la même atrophie musculaire, si ce tfest pas le même air, les mêmes aliments et la même nourriture morale. Tout Français, pour pénétrer dans les carrières libérales, doit traverser ces bagnes de Tenfance qu'on appelle lycées, écoles ou séminaires.

Quel aflfreux mot nous avons prononcé et comme on a trouvé tout ceci violent, exagéré, paradoxal 1 J'entends d'ici toutes les objections et toutes les épigrammes. Combien d'enfants dévore donc chaque année le Moloch universitaire? Ne voyez-vous pas tous les Jours une foule de vaillants garçons parfaitement sains de corps, d'esprit et "de cœur, émerger de ces collèges que vous appelez des tombeaux? Avez-vous prouvé par des faits et par des chiffres cette action délétère que vous attribuez à l'éducation <5lassique? Quoil vous attaquez tout le système d'études nationale^ sur d'aussi vagues allégations I Mon-

trez-nous donc ces générations moissonnées par la faux du baccalauréat, étouffées sous les voûtes universitaires? Il est certain qu'on ne nàeurt pas absolument de la vie de collège :

Us ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

SufiSt-il qu'on n'en meure p^s? L'éducation ne doit- elle pas être un accroissement de la vie sous toutes ses formes? Et si les maisons et les méthodes qui la dispensent ne rendent pas le jeune homme plus sain et plus énergique, plus vivant de corps et d'esprit, plus ardent pour l'action et pour l'étude, à quoi servent-elles ? Faire un homme, est-ce déposer dans la cervelle d'un enfant une certaine dose de latin, de grec, dliistoire, de physique? Suffit-il de n'avoir pas ruiné son tempérament pour avoir investi ce jeune corps de la santé, de la beauté, de la vigueur que lui devait l'éducation? Là où la nature toute seule aurait mieux fait que vous, qu'êtesvous venu faire? C'est à vous à nie pSrôuver

que la santé, que la vigueur, que la beauté des classes cultivées peuvent gagner quelque chose à la culture qui se donne au collège. Ce sera plus difficile que de prouver ce qu'elles perdent à cette vie sans air, sans mouvement et sans joie.

On devrait essayer d'une enquête sur Tétat physique des classes lettrées. Sans toucher à cette grosse besogne, posons seulement quelques questions aux partisans du statu quo en matière d'éduQation. Est- il vrai que la médecine constate chaque jour, surtout dans la population cultivée, l'immense multiplication des maladies nerveuses ? Les nombreuses variétés de la névrose, les névropathies, névralgies, rhumatismes, paralysies, ramolHssements du cerveau et de la moelle, ne sont-elles pas infiniment plus fréquentes qu'autrefois? La principale cause de cet épuisement du système nerveux n'est-elle pas dans les surexci- ^Ei^ns qu'on lui imprime aux dépens de la vie

musculaire? L'exercice musculaire, le grand air, le repos d'esprit ne sont-ils pas indispensables pour maintenir l'équilibre entre la vie cérébrale et la vie organique? N'est-ce pas, surtout, dans l'enfance et dans l'adolescence que le système nerveux doit être ménagé et les organes fortifiés par l'exercice des membres et la vie au grand air? C'est là une vérité triviale et qu'il est presque ridicule de rappeler, tant elle est évidente. Or notre éducation classique est le démenti le plus formel jeté à cet axiome. N'est-ce pas une idée monstrueuse, en hygiène et en morale, que d'imposer une moyenne d'onze heures d'immobilité et de travail d'esprit, dans des salles plus ou moins tristes et mal aérées , à de pauvres créatures humaines de huit ou dix ans? Le simple énoncé d'un fait aussi absurde nous dispense de toute enquête sur les résultats. Au lieu d'énumérer des cas de ramollissement, de folie, d'anémie, de fièvres cérébralesy;de paralysies et de névroses de toute espèce,

constatons dans Tordre moral lui-môme et dans rintelligence de notre temps les conséquences de ce désordre dans la vitalité physique. Le mauvais état du système nerveux, après notre éducation insensée, ne se traduit pas toujours par la pâleur de la face, l'amaigrissement et la débilité apparente du corps. La sainte nature et la sainte jeunesse réussissent quelquefois à guérir ou à pallier le mal fait aux muscles et aux poumons par ce régime d'inertie et d^étouffement. Chez les sujets les plus distingués, le système nerveux n'en a pas moins acquis une prépondérance funeste non pas seulement à la vie physique, mais à la santé de Tesprit. Que de jeunes âmes nées pour penser avec la raison, et qui de nos jours ne font plus que rêver avec les nerfs?

Il faudrait ici un médecin moraliste pour démontrer avec autorité tous^ les mauvais effets produits sur la jeunesse par Toubli où on a laissé la culture du corps. Une gymnastique bien ordonnée serait nécessaire; et au lieu de ces exercices salutaires , nous imposons à l'écolier de longues heures d'inertie physique et de contention d'esprit. Admettons qu'il n'en résulte pas toujours de maladie apparente; il est du moins certain que les muscles n'atteignent pas tout leur développement et toute leur vigueur; l'homme reste incomplet. Nous ne prétendons pas produire des athlètes pour les jeux olympiques:

mais aucun physiologiste ne nous. démentira, si nous disons que 4a vigueur du corps est une condition de santé pour l'esprit; et qu'une organisation maladive, ou simplement nerveuse, expose un adolescent à plus de dangers du côté des mœurs que l'exubérance du plus beau tempérament musculaire. Aucun genre de faiblesse n'est une condition de vertu. Dans un corps bien équilibré, la volonté est plus ferme et plus droite, la raison plus saine et plus lucide.

Notre éducation classique nous tient depuis trois siècles à Técole des Grecs ; Je ne m'en plaindrais certes pas, si nous les avions imités de tout point et copié le gymnase et la palestre au lieu du couvent et de là prison. On ne m'accusera pas d'être un détracteur du Moyeri âge, <les institutions chrétiennes et de la poésie contemporaine, je n'en suis pas moins convaincu avec les fondateurs de notre littérature, que j'ârt, la philosophie, toute l'œuvre intellectuelle des Qrecs

seront toujours pour l'humanité le meilleur sujet d'éludé et le meilleur modèle. J'admire dans la littérature grecque, avec mille autres choses si souvent louées, la merveilleuse santé, le parfait équilibré dont elle témoigne. C'est l'harmonie, la juste mesure, l'heureuse proportion qui caractérisent cet art, et voilà pourquoi il est devenu et il restera classique. On ne contestera pas que l'éducation de ces poètes, de ces artistes, de ces historiens, de ces orateurs, de ces philosophes, si étonnants de sagesse humaine que ta sagesse divine a pu seule les. corriger et les compléter, fût pour quelque chose dans leur génie. Le gymnase dans cette éducation tenait plus de place que l'école; et l'école se faisait d'ordinaire en plein soleil. Nous avons supprimé le gymnase, entassé les enfants dans des casernes, et la promenade est un luxe qu'on ne leur accorde pas toujours deux fois par semaine. Puisque nous avons trouvé les Grecs si bons à imiter dans leur poésie, dans leur sculpture, dans leur philosophie^ dans leur poli-

tique, comment se fait-il que nous ayons pris le contre-pied de leur système dans ce qu'ils avaient de meilleur, l'éducation physique de la jeunesse î C'est là que Je ferai le procès à l'ascétisme exagéré du Moyen âge qui nous propose l'affaiblissement des organes comme moyen de perfectionnement de l'esprit. Je demande pour une race la vigueur et la beauté du corps comme condition de la santé de l'âme.

Malgré trois siècles de collège, notre littérature échappe singulièrement aujourd'hui à la tradition des Grecs et à l'art* classique. Ce n'est pas BOUS qui la blâmerons, en face de Chateaubriand, de Lamartine et de tant d'autres, d'avoir ajouté des cordes à la Lyre. Mais ces gloires, si récentes, sont déjà du passé. Prenons les lettres et lés arts tels qu'ils soht à l'heure présente dans les générations surmenées depuis trente ans par le régime du baccalauréat, et déjà soumises par héritage a la prépondérance excessive du système

nerveux. N'ayant pour but que de proposer une modeste réforme dans Téducation publique, nous ne voudrions pas traiter en passant et à la légère de omni re scibili et faire ici le tableau critique de notre littérature. Pour être banales et bourgeoises, les accusations qu'on lui prodigue ne sont pas toujours fausses. A notre avis, ce n'est pas un réquisitoire qu'appelle l'état des lettres, mais une consultation médicale. On a parlé du bagne, c'était brutal et insensé; il fallait parler d'hôpital. L'art contemporain exhale une odeur de pharmacie ; on hésite entre l'apothicaire et le parfumeur comme dans certaines chambres de malades. Ceux qui voient dans l'avènement du réalisme un symptôme de jeunesse et de vigueur, jugent les choses sur Pécorce. L'excès de la couleur qui prédomine aujourd'hui chez les poètes, chez les peintresj chez tous les écrivains et les artistes à la mode, n'est rien de plus qu'une couche épaisse de fard appliquée sur l'intelligence malade. Sous ce blanc et sous ce carmin, il n'y a pas de muscles

solides ; il n'y a pas de raison, il n'y a pas de pensée. Tout s'agite à la surface et sur Tépiderme, en dehors de l'esprit même et dans ce que l'homme a de plus extérieup et de moins humain , dans la pure imagination et la substance nerveuse commune i tous les animaux. Pour caractériser d'une phrase les arts contemporains, peinture, musique et poésie, roman et théâtre, critique et journalisme, je dirai qu'ils agissent beaucoup sur les nerfs et très-peu sur la raison. La sensibilité matérielle et maladive est surexcitée chez nous aux dépens du sens moral et de l'intelligence. L'élément féminin prédomine partout. Nous prenons pour des idées, pour des convictions, pour des enthousiasmes, pour des résolutions de consciences, les impressions poignantes de nos nerfs surexcités. J'ai là, sur ma table, une foule de volumes éclatants, célèbres, qui ont fait le tour de l'Europe, qui pénètrent chez nous jusque V dans les masses populaires et les enivrent ; l'imagination et la sensibilité nerveuse

- 9t y débordent; je vois, je sens, je touche tout ce qui est décrit ; je souffre physiquement des convulsions qui sont dépeintes, et Todeur de certaines pages agit sur mon estomac de façon à me couper l'appétit; je reste érnerveillé dé ce talent, stupéfait de cette magie, humilié de mon impuissance à évoquer ainsi la réalité ; jamais pareil enchantement ne mit ainsi la création tout entière à portée de ma main. Je vois Bt je palpe dans ces pages tout ce qu'il est possible de voir de ses yeux* et de palper de ses doigts. La métaphysique elle-même s'y revêt d'une substance tangible. Ces peintres et ces poètes sont les pontifes, les législateurs, les hiérophantes d'une société nouvelle ; ils me le disent, et je suis tenté de les croire dans l'éblouissement qu'ils me causent. Mais quand j'ai fermé les yeux à ces flammes du Bengale, quand la dernière vibration de ces cuivres ne tinte plus dans mes oreilles, quand je regarde là- dedans avçc mon esprit tout seul, il m'est impossible d'y décou-

vrip quelque chose qui ressemble à une pensée et qui dénote l'exercice de la raison. Telle est, du petit au grand, et à divers degrés de charme ou d'ennui, l'impression qui ressort de la littérature propre aux vingt dernières années.

Celte littérature a, me direzvous, mille raisons d'être plus plausibles que tes défauts de notre éducation publique. Il vous parait, surtout, étrange de me voir chercher les causes de ce dévergondage des imaginations dans un amoindrissement de la vitalité physique, dans Tabsence de récréations suffisantes et d'exercices corporels , dans les vices hygiéniques inhérents à notre système d'études. Je reconnais avec vous toutes les causes politiques, morales, économiques, qui concourent aujourd'hui à l'affaiblissement des caractères et de la raison. Mais je maintiens, en première ligne, la dépression de l'énergie vitale chez les classes cultivées. Que la question soit soumise à de vrais médecins, c'est-à-dire à des philosophes, et tous vous répon4ront que

l'affaiblissement de la constitution physique d'une race se traduit aussitôt dans son intelligence. Et, voici qui est moins évident pour les observateurs superficiels : ils ajouteront que ce n'est pas âans l'imagination, dans la vivacité d'esprit, dans le talent proprement dit, en un mot, dans les facultés les plus en vue et les plus' en exercice, que s'opère d'abord la déchéance; mais que c'est avant tout dans les facultés radicales, essentielles, dans la région la plus noble de l'âme, dans la conscience, dans la liberté intérieure , dans la raison. L'imagination ne manque pas aux races inférieures ; voyez les nègres. Ce qui leur manque, c'est la puissance rationnelle et le sens de l'idéal. La raison chez les races humaines est en proportion de leur force vitale, de leur énergie et de leur beauté corporelle. C'est une très-grande erreur de croire que les sauvages et les races absolument incultes soient douées d'une plus grande force physique que l'homme civilisé. Dans la race blanche, le principe

vital est beaucoup plu& résistant et la mortalité moins grande que dans toutes les autres. Or, la supériorité intellectuelle de ces races réside surtout dans leur aptitude à la pensée pure, à la philosophie, dans la prédominance de leur raison. Quand une race est épuisée, quand l'équilibre est rompu dans sa constitution physique, il se rompt entre les tàcultés de son esprit 5 avec sa vigueur musculaire, c'est sa force morale et sa raison qui dépérissent. Les plus nobles attributs de Tâme humaine sont les premiers à souffrir de^ te déchéance du corps. '

Tous les vices que la critique éclairée ou le simple bon sens reprochent à la littérature d'aujourd'hui proviennent d'un affaiblissement de la raison, d'une exubérance de l'imagination, de la sensibilité physique, de tout ce qui se produit sans liberté et sous la seule action des nerfs. Les tempéraments mal équilibrés font les esprits malsains. Les maladies littéraires de notre temps sont du ressort de la médecine autant que de la philosophie. On les combattrait avec avantage par une meilleure éducation de l'homme physique. N'entravez pas chez l'enfant le développement du corps par l'absurde régime de vos

lycées; cultivez en lui le tempérament et les forces vitales, comme vous cultivez l'imagination et le calcul, et vous aurez rendu à sa raison, à la santé de son esprit, autant de services qu'à ses muscles et à la santé de ses organes. Quand il faudrait pour cela de grandes réformes dans le système d'études, dans l'organisation des collèges, dans les épreuves qui conduisent aux grades littéraires, ne devrait^on pas les tenter, puisqu'il s'agit de l'avenir même de la race? Mais l'intérêt du moment, un intérêt très-mal entendu, mille préjugés ancrés dans la famille, comme chez les professeurs, maintiennent la vieille routine universitaire qui, dans l'éducation, ne poursuit autre chose que la formation précoce de l'intelligence, oubliant que cette intelligence a besoin d^un corps, et tenant fort peu de confipte de l'âme.

Tous les anciens vices des collèges et de l'éducation claustrale sont renforcés de nqs jours par

ce besoin de précocité, ce .désir d'arriver vite, ce déclassement et cette ambition maladive qui sont un des fléaux de notre temps et deviennent, pour beaucoup de familles, une nécessité au milieu de la concurrence effrénée qui se dispute tous les emplois. Il s'agit avant tout, aux yeux des parents et des maîtres, d'amener l'enfant le plus tôt possible à conquérir les divers diplômes dont i\ a besoin pour être fonctionnaire. Tout est sacrifié à ce but, Tâme, le corps et par-dessus le marché cette intelligence elle-même que Ton a mise en serre chaude. Le besoin de vite arriver qui fait que l'on rêve des bacheliers préparés en six mois» est un des grands obstacles à la réforme de l'éducation publique. Le maintien du statu quo dans le mode de collation des grades perpétuera toutes ces misères.

Mais il y a bien d'autres causes à notre cruauté, à notre absurdité vis-à-vis de l'enfance, des causes très-anciennes. Le besoin de supprimer le temps

comme élément de production, l'idée de jauger mécaniquement les esprits au Jfeu de les juger, tout cela est moderne; et, cependant, avant le baccalauréat et les études en train express, le collège existait avee toutes ses tortures. Le vice de rinstitution est. dans son principe, même. Nous l'avons dit : les premiers collèges ont été calqués sur les couvents ; c'est-à-dire qu'un régime d'expiation et de mortification accepté, par des hommes mûrs et retirés du monde, a été imposé aux enfants, à ceux qui vont entrer dans la vie et dans le monde et pour qui la surabondance de mouvements, de grand air, de nourriture est un besoin absolu. Le régime de l'enfant doit être une récréation perpétuelle, si nous savons bien ce que veut dire ce mot.

Notre époque de matérialisme et de mollesse est certainement bien loin, trop loin de ces idées de compression de la chair au profit de l'àmeet de la volonté. Mais la barbare pensée d'appliquer

cette règle aux enfants ne fut pas étrangère à la fondation des eoUéges ; et ce venin s'est perpétué dans les entrailles de rinstitution , aujourd'hui raême qu'on cherche à faire des prisons un lieu de plaisance.

Est-ce à croire que nous méconnaissons dans réducation, comme dans la vie, la nécessité, de l'efifort et jusqu'à un certain point de la douleur ? Nous ne voulons pas d'une jeunesse efféminée, et c'est justement ce que produit le collège en comprimant la vie musculaire, en exaspérant le système nerveux. Il ne s'agit pas de dresser de jeunes sportsmen à de ridicules exercices. Faisons des chrétiens et des stoïques, je ne demande pas mieux. Mais pour y loger une âme énergique faisons à l'enfance un corps vigoureux : Mens sanain corpore sqno. Abolissons cette monstrueuse hygiène du collège, compressive de la vitalité et des organes.

Encore une fois, nous ne songeons pas à multiplier les amusements dans la journée de récolier, mais les saines récréations. L'esprit de notre époque, laissant subsister tous les anciens vices de collège, en introduit de nouveaux avec certaines jouissances et certain luxe parfaitement inutiles à une éducation forte, joyeuse et salubre. Personne n'est plus ennemi que aous des comédies, des concerts, des autres divertissements mondains introduits dans beaucoup d'écoles. La musique elle-même, cet art presque nécessaire dans une éducation libérale, né tient-elle pas dans quelques maisons une place exorbitante?

Il faut se défier aujourd'hui de cette muse adorable qui tend à opprimer toutes les autres.

Combien de jeunes femmes doivent leur nullité d'esprit et leurs crises de nerfs aux trois heures par jour qu'elles ont passées, depuis l'âge de cinq ans, à tourmenter leurs doigts et les touches d'un piano ? Cette gymnastique peu virile ne doit pas supprimer, pour les écoliers, d'autres exercices

et d'autres récréations, comme cela se fait trop souvent. Le chant suffit au commun des élèves. N'entravons pas les vocations musicales plus que les autres, mais ne les excitons pas.

Ainsi, pas d'amusements futiles, pas de luxe, pas de mollesse dans le régime de Técolier. Nous ne voulons pas qu'on fasse du collège un salon; il n'en resterait pas moins un cloître, et de la pire espèce, un cloître matérialiste. Qu'il soit un gymnase en même temps qu'une école; qu'il fasàé marclier l'instauration ^ du corps de pair avec celle de l'esprit. Il préparera^ la force de l'àmé en fondant celle des organes. Gomment se fait-il donc qu'aujourd'hui, au milieu de l'universel entraînement vers le bien-être matériel, au milieu du relâchement de toutes les disciplines, on laisse subsister tous les anciens vices des collèges, en les palliant, il est vrai, sous des vices nouveaux ? Tout ce qui est contraire à la santé, tout ce qui nuit à l'accroissement de la vigueur

a été conservé et aggravé par certaines babitojdes de luxe et de mollesse. Le luxe qu'il faut à l'écolier, c'est beaucoup de grand air et beaucoup de mouvement. Avec des dortoirs parquetés et cirés, des calorifères, deâ tapis, d'épais manteaux et des cache-nez, des soirées de comédies et de concerts, le collège est devenu pire^ pour la bonne humeur et la bonne santé des élèves, qu'il n'était à l'époque rustique des lycées de la Restauration et du premier Empire.

Pourquoi l'ancienne et brutale compression de k vie chez les enfants a-t-elle été ainsi maintenue au milieu du relâchement général et du luxe introduit dans les pensionnats? Ce n'est certes pas ridée chrétienne et stoïque d'exercer les hommes à la douleur et à l'effort, qui reste aujourd'hui le mobile de Téducation. Cette idée si haute et si samte quand on l'applique à l'âge mûr, si absurde et si féroce quand il s'agit de l'enfance, n est certes pour nen dans les erreurs

^103 — de notre temps en matière d'éducation. C'est l'idée contraire qui est l'hérésie dominante. Si le collège; cet affreux mélange du cloître, de la caserne et de la prison, est resté ce qu'il est sous les enjolivures . contemporaines, c'est en vertu de la puissance de la routine, puissance absolue chez le peuple français, cet initiateur du genre humain à toutes les destructions. Vouloir tout détruire, c'est se résoudre à ne rien améliorer. La démocratie songe à détruire les études littéraires ; c'est plus tôt fait que de réformer renseignement classique.

L'idée que nous avons en France de notre perfection, tout en nous appliquant sans relâche à <îe -laisser subsister aucun vestige de notre passé, est une autre , cause de la pei^étuité de tout ce qui est vicienx parmi nous. Il n'est pas une de nos institutions que rEurope ne nous envie, au dire de nos. journalistes, tout en se gardant bien de l'imiter. En matière d'éducation surtout, l'An-

gleterre, l'Allemagne, la Suisse, tous les pays honnêtes, libéraux et lettrés^ s'empressent de pratiquer dans l'institution de la jeunesse les méthodes les plus contraires aux nôtres. C'est probablement incapacité de nous égaler, restons-en convaincus.

Il y a peut-être une autre cause à cette différence de méthode, chez les nations étrangères, surtout chez les nations germaniques; c'est que l'uniformité, Tégalité des intelligences, l'absence d'initiative personnelle, d'originalité et de liberté, la centralisation en un mot, ne passe pas chez ces peuples pour la suprême perfection. (Ceci était écrit avant les triomphes de la Prusse et Tavénement du fusil a aiguille dans la patrie de Goethe et de Schiller.) En France, depuis le premier Empire, la question essentielle en matière d'éducation, c'est de passer le même niveau sur tous les esprits, de préparer des administrés machines k des administrateurs mécaniciens, de se précau-

tionner contre toutes les supériorités de naissance ou de génie. 11 faut que tous les cerveaux français soient coulés dans le ménoie moule. Voilà le principe de tout ce qui a été fait et défait depuis soixante et dix ans par la pédagogie d'Etat aux grandes acclamations des Joseph Prudhomme de la bourgeoisie.

Certes nous ne prenons pas le chemin de Sparte; mais la doctrine Spartiate qui ôte les enfants à la famille et à eux-mêmes pour les donner à rÉtat est en train de prévaloir avec l'idée romaine -de la démocratie impériale. La fameuse thèse de Tinstruction gratuite et obligatoire signifie cela, même avant de vouloir dire : guerre à mort au christianisme. Les enfants appartiennent à rÉtat, lequel a droit de soumettre toutes les intelligences, tous les cœurs, toutes les âmes au lit de Procuste, L'État nous doit une littérature, une philosophie, une religion, une physionomie officielles, et s'empresse de nous les ser-

^ 106 vir. De là tout notre système d'instruction publique et son couronnement, le baccalauréat et les programmes. L'étroite liberté d'enseignement concédée aux familles, et tous les jours menacée, consacrée, sans doute, l'imprescriptible droit des <îroyances religieuses. Mais le mode de collation des grades impose à tous l'uniformité des méthodes et jusqu'à un certain point celle du régime intérieur et d^ l'hygiène. L'exemple de l'État tout-puissant en France, asservit les écoles libres à l'imitation des lycées universitaires. C'est-à-dire que toute la jeunesse appelée * aux carrières libérales, est soumise à un régime destructeur de la vigueur du corps, de J'équilibre des organes, funeste par conséquent à l'esprit, funeste surtout à la plus noble de nos facultés, à la raison.

Ne nous lassons pas de répéter ceci : la débilité physique}, le défaut d'équilibre et d'énergie dans le tempérament, la prédominance des nerfs

peuvent s'allier avec un très-grand développement d'une faculté spéciale ; on devient m artiste, un musicierîf un peintre, un naturaliste, un géomètre, un poëte même, je ne dis pas de quel ordre, avec une constitution énervée ; on s'élève, si vous voulez, à force de génie indélébile, à être un grand logicien visionnaire comnie Pascal, un utopiste comme Rousseau; mais on ne saurait être un homme de large, sereine et lumineuse raison. Il y a un art, une littérature, yne philosophie même, qui se font avec les nerfs tout seuls, presque sans le secours de l'intelligence ; et nous vivons dans ce milieu à l'heure qu'il est. Rien dans les lettres de complet, d'éternellement vrai, juste et beau, en un mot de profondément raisonnable, qui ue soit le produit d'une âme saine logée dans un corps vigoureux.

Il n'est pas, que je sache, dans l'histoire de l'esprit humain, des modèles d'inaltérable, je dirai presque d'infaillible raison, comme les grands artistes et les grands penseurs de la Grèce. L'orthodoxie la plus scrupuleuse nç contestera pas cet éloge. N'admet-elle pas, avec tous les Pères, que Socrate et Platon, par exemple, sont ceux de tous les hommes qui, sans le secours d'une lumière surnaturelle, se sont le plus approchés des vérités révélées? On me dira , il est vrai, que fel penseur moderne , fouriériste ou positiviste, conteste à Platon et à son maître le titre âe philosophes. J'avoue que j'en suis peu

ému et je continue à tenir ces grands Athéniens pour les types de toute la perfection que l'homme peut atteindre en deliors de la vie surnaturelle et chrétienùe. Eh bien. J'en demande pardon aux détracteurs du sang et de la chair, ces deux magnifiques esprits, Socrate et Platon, étaient non pas des athlètes de paradé comme nos gentlemen ridersy mais des athlètes pratiquant, et à l'occasion joutant, habit bas, dans la palestre avec leurs (Msciples. Platon sur les registres de l'état civil, s'appelait, si je ne me trompe, Aristoclès. La largeur de ses épaules lui valut le sobriquet illustre qui est devenu le nom même de la sagesse éloquente et du haut spiritualisme. Socrate, à la déroute de Delium, armé en oplite, c'est-à-dire en fantassin chargé d'un lourd équipement, se retirait des derniers à côté du général qu'il aidait de ses conseils, marchant à petits pas et toujours combattant. Il aperçut le jeune Xénophon épuisé de fatigue et renversé de cheval, le prit sur ses épaules, et l'ayant porté l'espace de. plusieurs

s}ades avec toutes ses armes, il le mit en sûreté. En maintes rencontres, il se montra le plqs brave et le plus vigoureux soldat de l'armée. Je ne veux pas dire que je prise la carrière militaire de Socrate à l'égal de sa philosophie et ses robustes épaules à l'égal de sa haute raison. Je veux prouver seulement que chez lui comme chez Platon, comme chez tous les beaux esprits de la Grèce, l'énergie musculaire s'alliait à la vigueur rationnelle, et je ne crains pas d'ajouter : l'un portant l'autre, comme faisaient ces nobles Athéniens sur le champ de bataille. Si Socrate avec les mêmes dons du ciel était né à Paris en 1820, avait subi en 1836 au sortir de Louis-le-Grand ou de Ghar^* Jemagne son examen de bachelier, avait traversé enfin l'École normale et les épreuves de l'agrégation, je ne doute pas qu'il n'eût professé à la Sorbonne un cours aussi piquant que peu original, qu'il n'eût fait vaillamment son devoir de garde civique aux journées de juin 1848; mais je suis certain que, si, pour sauver la vie à un oui-

l'dssier de ses amis, gravement blessé, il avait fallu le porter avec ses armes l'espace d'un demikilomètre, jusqu'à la pharmacie voisme, le cuirassier serait vessie entre les mains de l'ennemi et le philosophe serait mort sans nous léguer l'ombre d'une philosophie.

Tout ceci n'est pas pour réclamer en teveur de nos enfants une éducation qui développe avant tout les aptitudes militaires; Nous tenons fort peu à ce qu'on en fasse des soldats, mais beaucoup à ce qu'ils deviennent des hommes, des hommes complets, en pleine possession de l'équilibre vital, ayant des muscles aussi bien que des nerfs^ doués de reins autant que de cerveau. Il ne faut pas que l'homme des classes lettrées, par une éducation contre nature, qui laisse atrophier les membres en surexcitant le chef, soit transformé en une sorte de machine à sécréter dés idées, idées plus ou moins saines comme l'organisme débile qui les élabore. Le

r^me de la jeunesse cultivée, le régime du col- • lége semble aujourd'hui conçu parmi nous comme rélève des bestiaux en Angleterre. On s'efforce de produire un homme qui soit tout nerfs et tout cerveau, comme les Anglais ont obtenu le bœuf sans pieds ni tète, tout filet et entre-côtes. On commence à reconnaître, nous assure-t-on, que la viande de ces monstres créés en dépit de la nature est tout simplement un poison. Je ne l'ai pas goûtée; mais j'en suis sûr. Je sais aussi que lorsque les Anglais veulent tàter d'un filet de bœuf parfaitement savoureux, ils viennent l'emprunter à la boucherie française qui se pourvoit encore, grâce à Dieu, d'animaux moins perfectionnés.

Il en est des idées de nos générations soumises à ce Fégime intellectuel, comme de la chair de ces animaux qu'on destine à n'être que viande et suif; quand ces idées ne sont ni empoisonnées, ni trop malsaines, elles ont du moins très-peu

* de saveur et très • peu de substance nutritive.

Celte éducation qui pousse au dévetoppémeftt exclusif d'une certaine portion de l'animal, l'Angleterre l'a inventée pour ses bestiaux, et nous l'appliquons à nos enfants. L'Angleterre se garde bien de faire comme nous, et le régime de la jeunesse anglaise est le plus parfait modèle d'une discipline calculée pour produire des hommes complets de corps et d'âme et doués de toutes les énergies viriles. La vie physique des écoliers est largement cultivée, non-seulement dans les familles, mais dans tous les collèges de la Grande- Bretagne. Le nombre d'heures données au travail du cerveau est de moitié moindre que chez nous. Pour Juger des résultats, comparez l'instruction classique de la jeune aristocratie anglaise avec celle des classes qui lui correspondent dans notre pays. Je ne veux pas pousser le parallèle au delà du savoir littéraire. Si je cherchais de quel est la plus grande aptitude à la vie publique,

à la vie de citoyen d'un pays libre, je serais trop peu fier pour mon pays.

On pourrait dire, à divers degrés, de l'Amérique, de r Allemagne, de la Suisse, ce que nous disons ici de l'Angleterre : l'éducation y est infinément plus saine que chez nous. Là on croit travailler pour l'intelligence et la moralité des eiïfants en cultivant avec soin leur vitalité et leurs forces musculaires. La politique est aussi intéressée que la morale et le bonheur privé, dans cette grande question du régime des enfants. A cette heure où l'on constate de toute part, et dans l'inanité des produits intellectuels» et dans l'abaissement des caractères, et dans la diminution des naissances, un véritable affaissement de la race française, il s'agit d'examiner sincèrement si le mode d'éducation auquel sont soumises la classe supérieure et la classe moyenne n'entre pour rien dans cette décadence. Les causes qui corrigeaient la mauvaise influence du

collège dans rancienne société n'existent plus aujourd'hui. La race est plus vieille, et, de l'avis de tous les médecins, le système nerveux a sufai chez nous de notables désordres.

L'énergie physique des classes supérieures, n'a pas seulement-besoin d'être soutenue, mais relevée. Après plusieurs générations de gens de lettres, d'avocats, d'hommes de bureau, de scribes de tout genre, dont les muscles s'atrophient entre quatre murs pendant que leurs nerfs font courir la plume, il faut aux enfants des familles lettrées une autre hygiène que celle des collèges.

S'il est bon que les classes anciennement cultivées disparaissent de l'État sous la pression de la démocratie, que toute l'influence du talent, des fonctions, de la force et de l'audace passe aux mains d'énergiques parvenus sans traditions , privés de tous . les secours que le sentiment de la famHIe apporte à celui de Thonneur, de tout exemple héréditaire, de cette foule de lumières qui ne s'allument qu'à la flamme du foyer des aïeux, on peut s'en rapporter au système actuel d'éducation classique pour énerver, pour anihiler, pour détruire politiquement les classes supérieures. On s'est plaint beaucoup des idées

trop libérales qu'inspirait aux bacheliers la fréquentation des Grecs et des Romains, et la difficulté de gouverner une bourgeoisie nourrie de Tite-Live, de Tacite, de Thucydide et de Démosthène. Et d'abord, grâce à la bifurcation et à bien d'autres causes, cette nourriture devient de plus en plus rare et légère. Mais si l'influence de tous ces auteurs républicains et païens n'agit plus guère sur les écoliers, le collège n'en subsiste pas moine avec ses autres vices, un peu plus graves, nous le croyons. Nos gouvernements présents et futurs ,' peuvent se rassurer : les lycées, séminaires, pensionnats de tous genres, toutes les maisons vouées à ce système de préparation pour le baccalauréat et lès écoles spéciales, qui remplace aujourd'hui, partout, la saine éducation, ne leur préparent pas des générations indomptables. Qu'ils fassent étudier par un physiologiste nos plus vaillants jeunes gens de dixhuit ans, la veille et le lendemain d'un examen ou d'un concours de cette nature, à la suite de

ces épréuveâ qui tombent justement sur ces précieuses anhées de la puberté et de la croissance et qui les flétrissent. Quelle dépression vitale, quel énervement profond il faudra constater chez la plupart des sujets! J'écarte une foute d'autres causes qui tendeht à paralyse!*, à étouffer chez nous rénergié individuelle, l'initiative, l'indépendance du caractère. Comment d'Une jeunesse ainsi étiolée, desséchée, susciterez-vous des esprits résolus, fiers, décidés à se suffire à eux-mêmes, capables d'exercer sans faiblir leurs droits et leurs devoirs ; en un mot, des citoyens comme il en faut dans un pays qui veut être libre? Vous aurez ce qui convient au césarîsme et à la démocratie autoritaire : une population de fonctionnaire^, je ne dis pas dévoués, mais dociles jusqu'aux dernières limites de la soumission et jusqu'au dernier jour de votre pouvoir. Vous aurez dompté la jeunesse et l'esprit français comme les dompteurs d'animaux en cage et par d'aussi nobles rndyens.

Mais si cette éducation qui appauvrit le sang, apprivoise du même coup les caractères, elle a aussi ses dangers pour une politique qui redouterait par-dessus toute chose l'initiative individuelle, l'esprit d'indépendance et les robustes personnalités , qui vivrait de soumission pure , d'uniformité, d'égalité dans le néant, qui reposerait, en un mot, sur l'universelle platitude. Toute espèce de gouvernement doit redouter des citoyens ou des sujets réduits par l'appauvrissenient de la race à la seule vie des nerfs et du cerveau dans un corps débile. Les utopistes soû£ des malades. Toutes les excentricités politiques et littéraires, toutes les folies mises en circulation dans notre siècle sont nées de l'exubérance des nerfs et de cet affaiblissement de la raison qui suit toujours raffaiblissement vital. Les intelligences deviennent malsaines dans des corps mal équilibrés. Sans parler des fous reconnus et traités pour tels et dont la statistique nous montre le nombre toujours croissant» le sens cqmmun.

la raison virile n'ont jamais été si rares en France que de nos jours. Le premier intérêt d'un gouvernement qui veut le bien est d'avoir aflfaire à. des hommes sensés.

Je sais que certains adversaires de l'enseignement actuel ont vu tout le mal dans la matière même des études. C'est la littérature païenne, c'est Homère, c'est Virgile, c'est Platon, Cicéron et Tacite qui sont les vers rongeurs de la société moderne. Merveilleux témoignage de la maladie que je déplore I Les anciens, ces gens raisonnables par- dessus tout, ces modèles d'équilibre, de proportion, de justesse infaillible, accusés de surexciter et de pervertir l'imagination française I Mettez donc la raison de la jeunesse au régime des légendes du Moyen âge et des fantaisies germaniques ! Le mal n'est pas dans ce qu'on enseigne au collège, mais dans le collège lui-même ; et certes ce ne sont ni les Romains, ni les Grecs qui aui|î^t inventé ce régime. Le mal est dans

tout notre système de {)édagogie) ddns toute l'hygiène, dans tout ce qu'on aurait appelé au XVI* siècle la nourriture de l'enfance. Après l'élève du bétail, améliorons, s'il vous plaît, Vélèm de l'humanité.

Voilà le moment difficile, et Ton va prier le critique de conclure. Vous avez donc un nouveau plan d'études, va-t-on nous dire, tout un système d'édtt(5ation meilleure' à nous proposer? Vous admettez la nécessité de certaines épreuves constatant l'instruction acquise ; que voulez-vous mettre à la place du baccalauréat? Vous ne pouvez nier l'impossibilité où sont presque tous les parents de feire donner cette instruction dans la famille; quel doit être selon vous le régime du collège?

Et d'abord nous avons assez Thorreur des utopistes révolutionnaires pour savoir que rien

de bon et de solide ne se fait en un jour, et notre critique, si amère et si violente qu'on t'ait jugée, ne demande aucun bouleversement. On n'a que trop fait et défait de plans d'études durant ces dernières années. Notre ardent réquisitoire contre le régime universitaire aboutit, comme on va le voir, à des conclusions bien modestes.

Laissez, en attendant mieux, subsister tels qu'ils sont vos programmes d'examens, toutes les conditions d'admission aux écoles spéciales, sauf celle de Tâge qu'il conviendrait d'étendre au moins de deux ans. Mais ne gonflez pas chaque année ces programmes de quelque matière aussi peu classique que l'histoire et la politique contemporaines. Gardez, pour les langues anciennes, base essentielle de toute éducation libérale, les vieilles méthodes universitaires, qui sont peutêtffe les bonnes. Je ne touche pas d'ailleurs ici à la question de renseignement/ proprement dit, je plaide la cause de l'hygiène, de l'éducation en

— i25 — général^ de tél^e de la jeunesse. Je suppose tout conservé dans les études littéraires et scientiQqi^es. J'admets qu'à Tâge de dix huit ans> en moyenne, un jeune homme destiné aux carrières libérales doit savoir, et mieux qu'on ne le sait d'ordinaire, le latin, le grec, un peu de philosopliie et de sciences; et ^î^ets pourtant le^ affirmatiens suivantes, certain de leur justesse, certain d'avoir tout gagné pour la cause que je défends, si l'autorité universitaire consentait à l'expérience que je propose.

Le collège impose aux enfants pendant les années les plus essentielles au développement physique, une immobilité de onze heures par jour entre un banc et une table, onze heures présumées d'attention et de travail d'esprit. Les élèves externes sont soumis au même supplice, astreints qu'ils sont à faire les mêmes devoirs, à griffonner la même quantité de papier. Réduisez de moitié cette tâche monstrueuse, gardez à l'étude cinq ou six heures. L'âge mûr bien réglé,

n'en comporte pas davantage; c'est assez^ même pour un homme de lettres qui veut penser et laisser vivre son âme, qui veut n'être ni un des forçats, ni un des malfaiteurs de rintelligence. C'est le maximum de ce que la raison et la miséricorde peuvent admettre pour des enfants. Rendez à la vie du corps et du cœur ces cinq heures soustraites au fonctionnement mécanique du cerveau. Donnez-les à la gymnastique, à la promenade au grand air, à la conversation avec les parents ou les maîtres, aux jeux naturels à l'enfance, à ces charmantes études qui peuvent se faire en pletns champs : botanifjue, géologie, histoire naturelle, philosophie morale; et je soutiens qu'au bout de dix ans que dure en moyenne la vie de collège, vous aurez ainsi des bacheliers plus instruits, hiieux portants, plus moraux, plus hommes, enfin, que tous ceux que vous fabriquez aujourd'hui.

Je ne propose pas, tant s'en faut, de diminuer le nombre des années données à l'éducation. A

quoi voulez - vous consacrer la vie de l'homme jusqu'à dix-huit ans, si ce n'est à la formation de lui-inême, cotnme l'indique la nature? Respectezla, imitez-la par-dessus toute chose. C'est une des sottises les plus universellement répétées dans la bourgeoisie française que celle-ci : Ne pourrait-on pas apprendre en trois ou quatre ans tout ce que Fon apprend en dix ans au collège? Oui sans doute, mais à quel âge? à dix, ou à dix-huit ans? Voulez-vous donc supprimer l'enfance et la jeunesse de vos fils? supprimer pour eux Téduôation tout entière, faire d'eux des ouvriers et des fonctionnaires avant qu'ils soient des hommes, ou les laisser végéter jusqu'à dix-huit ans comme de petits animaux?. Les études nécessaires à l'éducation libérale, à l'instruction d'un jeune homme des classes éclairées, doivent être réparties sur toutes les années qui vont de l'enfance à la virilité complète. C'est là l'indication, le précepte formel de la nature. Mais ces années sont assignées par Dieu â la formation de l'homme tout entier corps '

et àme, et non pas à la fabrication artificielle d'un candidat aux diplômes universitaires. A chaque journée doit sufBre sa peinç; la culture du corps et de Tâme doit être môlée à celle de l'esprit, et garder la préséance. L'Université supprime le corps et l'âme : elle considère l'enfant comme un pur cerveau.

Cette opération même, qui a remplacé partout l'éducation, ce dressage aux examens^ peut se faire avec beaucoup plus def fpuit, en diminuant le nombre d'heures d'attention imposées cliaque jour à l'élève. Cinq à six heures d'études, dans une journée largement récréée par le grand air et les exercices physiques, avec un i^égime qui fortifie le corps au lieu de l'énerver, qui suscite la vitalité au lieu de l'abattre, qui laisse au cerveau sa fraîcheur et à fa volonté son çiiguillon, ces cinq heures de vrai travail porteront plus de fruit que les onze heures d'ennui, de dégoût, d'étiolement, de révolte, de bâillement et de ronge-

ment intérieur que vous infligez à des enfants de quatorze ans, au mépris de la raison et de la nature.

Ce que je propose en France n'est pas une nouveauté ailleurs. C'est le réginoe de presque toute la jeunesse anglaise. En Angleterre, dans la plupart des maisons d'enseignement libéral, pour cinq où six heures de travail , les enfants et les adolescents ont dix heures de réfection, de gymnastique et de grand air. En France il y a deux heures, non pas de saines récréations, mais de cessation d'études, pour onze heures de travail. Mais aussi quel travail ! Il n'est pas plus actif que ne le sont les jeux au fond de ces cours sombres, étroites, humides, non pas même des cours, mais des puits, où se traînent Tennui et la langueur de nos écoliers, dans presque tous les lycées de France, dans tous ceux de Paris et des grandes villes. Quand il s'agirait uniquement de faire des candidats à nos diplômes et non pas des hommes, la claustration.

rénervement, Tennui, la souffrance, la vie contre Ddiure, à laquelle nos enfants sont condamnés seraient encore la plus mauvaise des méthodes.

Pourquoi, d'ailleurs, outre la bonne institution de riiomme, ne pas se proposer aussi pour but le bonheur actuel de Tenfant? Pf est-ce hot d'avoir été heureux ou torturé dix ans de sa vie? Je ne connais aucun de nos contemporains — sauf, je dois le dire, quelques élèves des pères Jésuites — qui n'ait conservé du collège un souvenir plein d'horreur. Pour mon compte, je ne recommencerais pas mes dix ans de lycée, au prix du sceptre de Charlemagne et du laurier de Dante. On a du reste plus de chance de sortir grand homme, ou tout simplement homme sain de corps et d'esprit, de la plus sauvage métairie des Alpes que d'une maison universitaire.

Que l'éducation publique n'ait pas pour objet la culture des individualités exceptionnelles, je

Tadmets sans peine. Hais c'est précisément du plus grand nombre qu'il s'agit ici. Faisons, pour tous les citoyens, de Tenfance et de la jeunesse la préparatioa d'une saine et robuste maturité. Essayons même, s'il est possible, d'en faire une saison heureuse, de lui laisser au moins les joies que Dieu lui a réservées; et, qu'enfin, notre système d'instruction publique ne semble, pas conçu tout entier en haine de l'enfance.

L'enfance a droit d'exiger une tendresse de père de la part de tous ceux qui ont la prétention de s'occuper d'elle. Toute pédagogie est absurde et féroce qui n'est pas issue du sentiment de la paternité. C'est là, pourtant, l'histoire de l'éducation publique eq France. Inventés par des awines, les collèges ont été rétablis par d'autres célibataires. Quand la nouvelle Université fut fiMadée, la caserne vint perfectionner le couvent. fy n'est pas sous le régime d'alors que le seni*|Q[ii6nt de la paternité aurait pu s'introduire dans

réducation. Le grand homme, qui remplaçait les anciens collèges par les lycées, ne considérait pas autrement la jeunesse française que comme une ample fourniture de chair à canon. Le célibat imposé, à cette époque, aux membres laïques de rUniversité était une garantie contre toute espèce de douceur et même de bon sens dans la discipline. Le prêtre seul est capable du sentiment paternel dans le célibat. Encore faut-il que la vraie paternité intervienne pour bien compr^endre et bien régir les enfants. Le premier principe de l'éducation , c'est Tamour du maître pour le disciple.

Toute l'histoire de la pédagogie française avant les trente dernières années porte les traces de rinintelligence et de la dureté. Depuis lors, il faut le reconnaître, de grands progrès ont été faits, mais encore bien insuffisants. Demandons les autres à un sentiment plus vif de la paternité et.de nos devoirs envers la race. Celui-là est indigne d'être père qui

ne désire pas fortement que ses fils soient meilleurs et plus heureux que lui.

Aimons Kenfance. Ne supprimons pas cette saison bénie en lui imposant un précoce apprentissage des efforts, des douleurs et des vices de l'âge mûr. La plus auguste fonction que nous ayons à remplir en ce monde, c'est de préparer à la vie et àja vertu les générations qui doivent nous suivre. Si le rôle de l'homme est quelque part semblable à celui de la providence divine, c'est dans l'exercice de la paternité, c'est dans l'œuvre de l'éducation. Ne rejetons pas cette œuvre comme tin fardeau. Les soucis, dont les parents et les maîtres cherchent à s'exempter, retombent sur la tête des enfants. Épargnons ces chères âmes innocentes ; et si nous voulons en faire des âmes sages et robustes, songeons quelque peu à leur délicate enveloppe. Cultivons en eux la vie^ avant même de cultiver rintelligence. La vie précède Tesprit dans la destinée humaine : la santé de

l'âme est liée à celle des orgdpes. En dépit des vieux préjugés, tenons ceci pour un axiome : Tout ce qui est donné dans la jeunesse à la vigueur du corps profite à la vigueur morale* D'qn tempérament bien équilibré dépendent la justesse et la fermeté de la raison.

Voiei, pour la jeunesse et les pères de famille, un sujet d'anxiétés plus graves que la guerre aux diplômés et la conquête des grades scientifiques. Sous une forme ou sous Tautre, armée active, réserve, garde nationale mobile, l'obligation d'un service militaire quelconque va être étendue à tous les citoyens valides ou censés rêtre.

Il ne suffit pas d'être brave et décidé à mourir pour faire un soldat utile ; il faut avoir la force de vivre dans les fatigues, les privations, dans les neiges de Grimée et sous le Soleil du Mexique.

Niera-t-on que des organes robustes soient pour cela nécessaires à Tâme la plus vaillante? On peut improviser Tenthousiàsme et la ferveur militaire dans une jeunesse noblement douée»

comme la jeunesse française; mais on n'improvise pas la vigueur dans d^s corps de vingt ans, énervés, étiolés par une mauvaise éducation physique, dont le cerveau seul a été cultivé durant Tabsurde vie qu'on inflige à nos écoliers, dans les dix ans d'adolescence où nous ies tenons courbés tout le jour sur une table à écrire.

De bonne foi, croyez-vous que le régime imposé jusque dans la famille à tous les élèves de notre enseignement secondaire, à tous les aspirants aux divers grades scientifiques, en un mot, à toute la jeunesse de la classe moyenne, prépare à l'État une génération ;de soldats? Envoyer sous la tente un bachelier es lettres, tel que l'ont fait nos collèges et nos examens, le jeter dans

— 137 -« un camp aa sortir de la salle d^études et de la Sopbonne, cela ne serait pas seulement cruel, c'est absurde et impossible. . Changez alors une moitié de vos casernes en hôpitaux militaires.

Convaincu des inconvénients physiques, sans compter les autres, du régime appliqué dans nos collèges à toute ta jeunesse destinée aux fonctions libérales, je demande si le premier da ces inconvénients, au point de vue qui préoccupe aujoàrd*bui Topinion et le pouvoir, n'est pas de rendre nos jeunes lettrés absolument impropres au service militaire. Que la vie dé jsoldat leur soit plus lourde, plus odieuse et plus funeste qu'aux conscrits tirés des professions manuelles, je n'en tiens pas compte. Je cherche un moyen de leur donner ces aptitudes nouvelles, ce tempérament militaire que TÉtat va peut-être exiger d'eux, après leur avoir administré l'éducation la mieux faite pour leur ôler la vigueur du corps»

Leur infériorité, dans l'ordre physique et militaire, vis-à-vis des classes agricoles et des classes ouvrières, ne saurait être un instant douteuse, pas plus que la grandeur des sacrifices et les souffrances particulières que leur imposerait le métier de soldat, n

Les travaux de la campagne, ceux des diverses industries manuelles, développent autrement la force physique, l'adresse des membres, et rendent le corps autrement robuste et dur à la fatigue que les travaux de cabinet. Un jeune homme dont toute l'adolescence s'est passée à feuilleter un dictionnaire et puis un code, ne saurait être assimilé pour les aptitudes gymnastiques à ceux qui ont manié depuis leuf enfance la hache, la bêche ou le marteaii; personne ne disconviendra que le sac et le fusil pèseront quatre fois plus à un bachelier es lettrés qu'au laboureuf et à l'ouvrier. Je pense ce que je dois penser des divers systèmes d'armement et de caser-

nement universels, mais ici je n'en combats aucun. Je professe même, très-sincèrement, cette opinion que tout citoyen doit se tenir prêt à être soldat. Il peut arriver que le pouvoir, et à son défaut le patriotisme, nous demande* à tous le service militaire. Cet écrit, de l'un à l'autre bout, n'a pas d'autre objet que de solliciter en faveur de notre jeunesse une éducation qui la rendrait assurément plus propre à remplir ce devoir.

Je ne saurais cacher que mon esprit, en réfléchissant aux vices dé la pédagogie actuelle et aux moyens de l'améliorer, était fort loin de toute idée guerrière. Le bien de l'éducation en ellemême» le bien de la jeunesse, l'accroissement de sa vigueur, de sa santé, de sa b^uté, de ses facultés de tout genre, et, par cette amélioration de la jeunesse, la régénération, l'ennoblissement de toute la race, voilà ce qui me préoccupait et ce qui me passionne encore par-dessus toute chose. Ce n'est pas pour demander à fÉtat de fournir

à nos enfants une instroction militaire que j'ai pris la plume; mais pour le supplier de nous permettre de leur donner une éducation saine et virile. J'entends déjà parler d'introduire dans les lycées des leçons de fusil à aiguille; je suis certain que ce ne serait pas au préjudice des autres devoirs, que l'on n'en gratterait pas pour cela une feuille de papier de moins, qu'on n'aurait pas un quart d'heure de plus à respirer le grand air, à jouir d'une récréation véritable. Je l'avoue, cependant, j'aimerais encore mieux cet exercice que l'inertie physique et les heures de retenue et de pensum. Mais est-ce là tout ce que doit nous inspirer notre sollicitude pour lé corps de l'enfant? Le maniement du fusil leur tiendra-t-il lieu d'une gymnastique plus attrayante, de ces promenades salubres, des courses à travers champs qui dilatent ces jeunes poitrines, rafraîchissent ces jeunes esprits fatigués de latin et d'algèbre? Je ne puis le croire.

Une si haute importaoce nous semble attachée à la réforme de l'éducation physique de la jeunesse, que ces projets militaires qui causent aujourd'hui tant d'effroi aux familles, seraient peut-être un bonheur pour la nation s'ils engageaient le pouvoir universitaire à s'apercevoir^ enfin, que les écoliers ont un corps comme ils ont une intelligence, et qu'il est du devoir de riostituteup de ménager, de cultiver, de fortifier ce jeune organisme. Sans dresser à ce sujet un programme de gymnastique et d'hygiène, nous résumons en une phrase ce plaidoyer pour les élèves de nos lycées : moins de travail d'esprit, plus de mouvement et de grand air.

Par-dessus tout, que les pensionnats soient placés hors des grandes villes. La véritable éducation, la saine et joyeuse et vivifiante culture de l'enfant, ne peut bien se faire qu'à la campagne. Â4-on songé à dépenser pour la bonne hygiène des écoliers la millième partie des sommes folles consacrées à tant de bâtisses inutiles? Gon-

naiises^ous beaucoup de séjours plus lugubres et pluà malsains que la plupart des lycées de Paris? Consolez-vous, pauvres enfants, on va construire une caserne dans la pépinière du Luxembourg.

Qu'adviendra-t-il de ces doléances? rien, absolument rien. Imagination de poëte, dira-t-pn« humeur chagrine des anciens partis! Nous ne sommes pourtant que l'écho des pères de famille qui s'occupent un peu de leurs fils, des professeurs que n'aveugle pas la routine officielle. Quant aux enfants, ils sont tristes, éteints, mais ils ne se plaignent pas. Avec le courage, Tinsouciaûçe, toutes les admirables vertus de leur âge, ils se courbejat sans révolte sous cette règle homicide, comme les héros d'Homère sous la fatalité. Chères et nobles créatures, tout ce qui reste de grâce, d'innocence et d'avenir dans ce lugubre monde 1 Je sais que je souffre plus que vous de vos misères; vous les portez vaillamment, avec espérance, comme si vous sentiez que vous

^ 143 vaudrez mieux que nous^ malgré nous. La nature est là, Timprescriptible nature, pour réparer les torts de Téducation ; nous en restons coupables, mais vous n'en serez pas victimes. Dieu veille sur ces fleurs de Thumanité et leur mesure l'ombre et le soleil. Vous grandirez, vous verrez des jours meilleurs ; vous les ferez vous-mêmes par votre énergie et votre sagesse. Les biens que nous avons ^jerdus vous les reprendrez et d'autres encore que nous ne soupçonnons pas* Dans ce travail où nous avons failli, vous saurez vous aider, et le Ciel vous aidera. Et vous laisserez i vos flls une richesse absente de natre héritage, ce suprême trésor, sans qui rien ne vaut, ni hommes ni choses, la liberté.

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