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Le rédacteur de cet excellent journal, M. Bonjour, èjtait

Voltaire pendant plusieurs années. Jean-Jacques y a passé, Benjamin Constant y est né, Gibbon y a vécu et aimé; Napoléon a dormi à Beauséjour. Qui ne connaît les Prisonniers de Chillon ? En des temps rapprochés il faudrait citer les plus grands noms, poètes, critiques, romanciers, hommes d'Etat, Victor Hugo, Dickens, Thiers, qui a résidé plusieurs étés à Ouchy, sans oublier Sainte-Beuve, qui a professé à TÂcadémie de Lausanne. C'est ici, dans ce site enchanteur, qu'il évoquait les figures sévères des solitaires de Port-Royal. Le rédacteur de la Revue à côté de ces personnages illustres ne craint pas de placer Brillât-Savarin ! Au magnifique banquet de Montreux dont nous parlerons tout à l'heure, les hôteliers se sont inspirés de sa mémoire et ont suivi ses enseignements.

Les délégués universitaires, venus pour les fêtes, étaient (pour la plupart au moins), en comparaison de ces devanciers, de bien modestes visiteurs; les habitants de Lausanne les ont accueillis comme s'ils se fussent appelés Voltaire ou Byron. Toute l'après-midi du dimanche (17 mai) les membres du comité d'organisation se sont tenus en permanence

chargé des rapports avec la presse, et nous tenons à lui exprimer tous nos remerciements pour son extrême obligeance et son exquise courtoisie.

à la gare pour recevoir les invités, et pour leur délivrer des billets de logement et des cartes de fête. Un détachement de cadets (aimable institution qu'il nous est permis d'envier à la Suisse) avait été mis à la disposition du Comité, et ces jeunes garçons, briguant à Tenvi Thonneur de piloter les nouveaux venus, s'emparaient de leurs bagages, et les conduisaient au domicile qui leur avait été assigné. Le soleil ne s'était guère mis en frais d'amabilité; la neige alternait avec la pluie (le 17 mai ! ). Malgré tout, on s'attardait à la gare, qui présentait le coup d'œil le plus animé et le plus curieux, les trains succédant aux trains, les salutations, les reconnaissances, les poignées de main, les vivats des étudiants reçus par leurs camarades, tout ce monde en costume de voyage, la valise à la main, évoluant dans toutes les directions, et, bien qu'en un pays de langue française, des conversations échangées dans les dialectes les plus divers, un pêle-mêle étrange et toutes les scènes amusantes et les incidents comiques qui ne manquent pas de se produire en pareille occasion. Puis, quand on avait gravi la rampe qui mène à la ville, quel brillant spectacle que celui de ces maisons magnifiquement pavoisées, de ces arcs de verdure, à l'entrée de chaque rue, avec des inscriptions en vers de mirliton, mais

dictées par un sentiment hospitalier et sincère. L'une d'elles portait :

De longtemps nous n'aurons Des hôtes aussi savants.

Rions, buvons, chantons.

Avec les étudiants.

Et plus loin, dans une rue un peu retirée :

Nul cortège ne passera Au milieu de cette cité.

Crions quand même : Hurrah !

Pour l'Université !

Ailleurs, un autre quatrain, dans le même style, fait allusion à ces beaux rôtis que tout le monde payera, mais qu'un bien petit nombre mangera : « Ce sera notre tour peut-être après-demain», ajoutet-on avec une gaîté narquoise. A la bonne heure! Voilà une démocratie qui n'est pas envieuse!

En regardant toutes ces choses, et d'autres, on oublie les fatigues du voyage, et, après un repas réconfortant, on achève la soirée au Cercle de TArc où les professeurs de Lausanne ont donné rendezvous à leurs hôtes; les conversations dureraient jusqu'à Taube s'il ne fallait se quitter pour prendre un peu de repos et se préparer à la cérémonie du lendemain.

Le temps s'est rétabli, agréable surprise! De bonne heure des groupes d'étudiants circulent avec leurs drapeaux ; la foule, déjà nombreuse, se montre les bérets des étudiants français, les casquettes des Suisses et des Allemands, le bicorne des Italiens. Nos jeunes gens sont venus en grand nombre, comme leurs maîtres, de toutes les parties de la France ; bravo ! c'est un signe des temps, on ne reste plus confiné chez soi ; on est attiré par la beauté du lieu, on profite des vacances universitaires; on est heureux de se trouver avec des citoyens d'une nation libre et qui veut le rester, qui parle notre langue et qui jouit depuis longtemps de ces institutions que nous possédons enfin! On veut aussi montrer sa vitalité ; tous ces centres académiques qui aspirent à devenir Universités, prouvent par leur présence qu'ils existent; je viens, donc je suis ! j'appartiens à la grande famille universitaire, quelle que soit la grandeur de notre ville ou Timportance de notre enseignement nous réclamons tous une place au soleil, la même place !

A 9 heures tous les invités sont réunis à la cathédrale; c'est là, dans le majestueux édifice, magnifique spécimen de l'art architectural au moyen âge, mais où la pensée libre n'a pas naguère pris son essor, que l'Université sera inaugurée par une céré-

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monie religieuse. C'est Tusage du pays; tous les grands actes de la République reçoivent ici une consécration tradilionnellc. Le fait est caractéristique et doit être signalé ; on aurait tort cependant (il faut bien le dire pour éviter des malentendus) d'y voir rindice de tendances trop particulières. L'Université nouvelle est et restera avant tout le sanctuaire de la science, de la recherche indépendante.

Le coup d'œil est imposant dans la vaste nef récemment restaurée, aux murailles nues et sans ornement, comme il convient à un temple protestant; les autorités fédérales et cantonales, la presse, les délégués des corps universitaires, les invités, les étudiants avec leurs bannières, sont groupés en face et des deux côtés de la chaire. Après Tinvocation patriotique jouée par une société instrumentale, \ Union, après une prière de M. le pasteur Secrétan qui appelle les bénédictions divines surTUniversité, ses maîtres et ses étudiants, le professeur Paschoud, de la Faculté de théologie protestante, a pris la parole.

Cette harangue, empreinte d'une grande élévation, a été religieusement écoutée malgré la température glaciale de l'édifice.

L'orateur débute en ces termes :

« Quand je parlerais toutes les langues des hommes, quand

je parlerais toutes celles des anges, si je n'ai point Tamoar, je ne suis qu'on airain sonnant ou une cymbale retentissante. Quand j'aurais le don de* prophétie, quand je connailrais tous les mystères, quand je posséderais toute science, quand j'aurais la foi parfaite pour transporter les montagnes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien. » (I Cor. XIII, 1 et 2.)

L'antique cathédrale' qui nous abrite à cette heure sous ses voûtes saintes fut élevée par un peuple auquel les ligueurs de la terre n'avaient pu faire oublier les splendeurs du ciel. Elle est demeurée le joyau et Torf^ueil de notre nation. Elle est ce qu'elle fut toujours : le centre de sa vie, le rendez-vous solennel de ses grands jours : le lieu consacré à ses cérémonies les plus importantes et à ses fêtes les plus belles.

Ses tours élancées furent le point de ralliement d'un peur pie longtemps indifférent à son bonheur et inconscient de sa force. Dans cette enceinte, au seuil de laquelle viennent expirer les bruits et les soucis de la terre, les foules ignorantes et grossières s'initièrent à la vie supérieure. Ici nne nouvelle dispute fameuse mit aux prises deux pensées, deux mondes adversaires, et s'ouvrit pour nous une ère nouvelle. Là, dans le chœur du sanctuaire, transformé pendant quelque temps en auditoire, les étudiants de la jeune Académie recueillirent les leçons de leurs maîtres vénérés. Au jour •de son indépendance, c'est à la vieille cathédrale que le peuple monte pour bénir le Très- Haut, que magistrats etcitoyens font pour la première fois acte d'hommes libres. Dès lors, au pied de cette chaire, à chaque législature nouvelle, les représentants du pays viennent promettre solennellement de servir fidèlement leur patrie. C'est ici, Messieurs, danslç temple de ses grands souvenirs et de ses espérances les plus chères, que devait s'ouvrir la fête à laquelle notre peuple vous convie, pour consacrer la naissance de son Université...

Fondée sur un sol neutre, mais non avec des cœurs indif-

férents, notre Université donnera la noie d'accord dans le grand concert auquel chaque nation fournit tant d'habiles exécutants et fera vibrer dans une sainte harmonie des âmes faites pour s'entendre et s'unir. Son plus ardent désir est de travailler à la diffusion d'une science large, respectueuse de toute opinion sincère, fière des succès d'aiitrui comme des siens propres. Elle fera de l'amour delà vérité un culte où il n'y a plus de place pour les rivalités mesquines, les préjugés iniques, les antipathies sauvages, un culte où se rencontrent tous les vrais amis de l'humanité, où dans un irrésistible élan les mains se serrent et les voix fraternisent.

mon pays, dans cette guerre sainte tu ne connaîtras ni défaillances, ni défaites! Il n'y aura dans tes rangs que de courageux soldats entraînés par la passion de l'idéal. — Si jamais tu devais être le complice d'une science égoïste et funeste, mieux vaudrait que la lumière qui est en toi et qui brille à cette heure sur ton front, s'éteignît à toujours dans l'ombre d'une nuit sans fin.

La cérémonie religieuse a pris fin, comme elle avait commencé, avec des chants. On a entonné le Choral de Luther et les invités, dans Tordre indiqué par un maître de cérémonies, ont quitté la cathédrale. Il est 10 heures et demie.

Des coups de canon et la sonnerie des églises ont annoncé le départ pour le théâtre où doit avoir lieu la première séance universitaire. Voici la composition du cortège :

Premier groupe. — Batterie de tambours et Union instrumentale de Lausanne. — Autorités fédérales :

délégation des Chambres fédérales et du Conseil fédéral; Conseil de l'école polytechnique; députation vaudoise aux Chambres fédérales. — Délégation des cantons de Zurich, Berne, Fribourg, Bâle- Ville, Tessin, Valais, Neuchàtel, Genève. — Bureau du grand Conseil vaudois ; Conseil d'Etat ; Tribunal cantonal et Parquet. — Bureau du Conseil communal; municipalité de Lausanne. — Comité de fête. — Délégations des Universités, Académies et hautes Écoles étrangères, dans Tordre suivant: Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, France, Hongrie, Italie, Norvège, Pays-Bas, Suède. — Universités, académies et gymnases suisses : Bâle- Ville, Berne, Coirc, Frauenfeld, Fribourg, Genève, Neuchàtel, Sion, Soleure, Zurich (Université et Polytechnicum), Lausanne (Université et Faculté libre). Membres du grand Conseil et du Conseil communal; Conseil de santé et sociétés savantes; directions de THôpilal et de Cery; commissions synodales ; invités divers.

Deuxième groupe, — Tambours et musique de la ville. — Etudiants étrangers, dans Tordre suivant : Saint-Andrews, Czernowitz, Heidelberg, Fribourgen-Brisgau, Strasbourg, Paris, Aix, Besançon, Bordeaux, Caen, Dijon, Grenoble, Lyon, Montpellier, Nancy, Montauban, Dublin, Bologne, Lund, Upsal.

— Etudiants suisses ne portant pas les couleurs.

Troisième groupe, — Tambours et fanfare des cadets. — Etudiants suisses portant couleurs : Stella, Germania, Helvetia, Zofingue, Belles- Lettres.

Le cortège débouche de la Cité à Theure précise fixée parle programme. Une salve de 101 coups de canon est tirée de la place du château. Tout Lausanne est aux fenêtres ou dans la rue. Les cadets, Tarme au bras, font la haie sur le passage du cortège.

L'ensemble est extrêmement pittoresque. Des huissiers au manteau rouge et blanc marchent devant les autorités fédérales. Les délégations des cantons, le Conseil d'Etat vaudois, le tribunal cantonal ont aussi leurs huissiers en grand costume.

Les professeurs et étudiants étrangers attirent tous les regards. Les délégués de nos Facultés, en robe, forment, au milieu des habits noirs, un groupe compact et brillant. On les remarque, on les compte. Bien en vue aussi les recteurs de Berlin et de Leipsig sous leurs riches manteaux à collet d'hermine, et les délégués hollandais dans leur costume noir, d'une élégante sévérité.

On entre dans le théâtre. La salle, fort jolie et fraîchement décorée, étincelle de mille feux. Tout

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le monde y trouve place facilement. Sur la scèue quelques rangées de fauteuils où siègent les principales autorités et les invités d'honneur; au parterre les délégués des Universités. Dans les galeries, les invités, un petit nombre de dames, les étudiants avec leurs drapeaux. Les discours commencent. M. Ruffy, conseiller d'État, chef du département de l'instruction publique pour le canton, a le premier la parole. Son discours, qu'il débile sans le secours d'aucune note, debout en face de l'auditoire, simplement et gracieusement, avec le naturel et la chaleur d'une improvisation, est un morceau achevé. On ne sait ce qu'il faut admirer le plus, ou le choix heureux des idées, ou le tact exquis de l'expression. C'est une éloquence familière sans vulgarité, distinguée sans prétention' qui va droit à son but et au cœur de l'auditoire. L'assistance entière était sous le charme.

Après lui, M. Guenoud, syndic de la ville de Lausanne, qui lisait son discours, a su se faire écouler avec le plus vif intérêt. M. RuflFy avait/ parlé en homme d'État; il avait esquissé l'histoire de TÂcadémie, ses développements lents et difficiles sous la domination bernoise; il avait expliqué l'opportunité et esquisse le plan de cette nouvelle Université dont les bâtiments sont encore à coû-

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struire. M. Guenoud a tenu le langage net et précis de rhomme d'affaires chargé de la gestion des intérêts communaux. 11 a montré comment, grâce au legs de M. de Rumine^ et à Taccord intervenu entre la ville et l'État, la transformation de l'Académie, longtemps projetée, va enfin devenir une réalité. M. Maurer, recteur de l'Université, a parlé ensuite avec toute l'autorité qui s'attache à sa renommée scientifique et à la haute dignité dont il est investi. Dans cette conférence académique, avec de grands développements, semés de vues intéressantes et originales, il a essayé de caractériser l'esprit qui distinguera l'enseignement de rUniversité nouvelle :

L'Université de Lausanne sera sage. Trois siècles passés dans les limbes universitaires nommés académie ont discipliné ses ardeurs. Elle ne méconnaîtra pas la limite de ses pouvoirs, e elle examinera attentivement dans quel sens la poussent ses aptitudes naturelles. Sans doute elle ne vit pas uniquement sur le fonds vaudois ou suisse, elle s'est annexé des forces venues de France et d'Allemagne; toutefois, Télëment indigène l'emporte et vous êtes en droit. Messieurs, de nous demander quel caractère il va donner à la nouvelle institution...

Un trait qui nous distingue, Vaudois et Suisses, c'est l'hostilité à l'égard de la raison empiétant sur les droits de l'instinct. La campagne dirigée par Haller et Bodmer contre le rationalisme de Wolff, celle entreprise par Rousseau contre les philosophes, celle de M™« de Staël contre la logique na-

poléonieane, sont tout à fait selon notre cœur. Quand Tun des nôtres arrive à formuler ce qui sommeille en lui, il ne manque jamais d'exprimer le peu de goût qu'il éprouve pour l'abstraction, pour l'esprit qui raisonne à part de l'âme qui sent et devine, pour la science qui ignore les intérêts du cœur, de la conscience et de la vie pratique. Le mot Nature est notre devise, et, lorsque nous sommes appelés à choisir entre les deux influences qui agissent sur le monde contemporain, entre celle qui ramène au passé et celle qui fait valoir les avantages du présent, nous n'hésitons pas, nous nous déclarons partisan de l'influence qui met au premier plan le rôle des sens et de l'observation. Aussi, depuis l'aurore de notre indépendance jusqu'à nos jours, les législateurs de ce pays ont-ils de plus en plus donné le pas à la science sur l'érudition, aux choses contemporaines sur celles de l'antiquité. Même notre vénérable collègue qui occupe la chaire de philosophie n'a pas résisté à l'entraînement général; il semble préférer la raison pratique à la raison pure et insiste moins sur les problèmes de métaphysique que sur ceux d'ordre social...

M. Maurer, après avoir achevé son discours, a donné, dans Tordre alphabétique, la parole aux délégués des Universités étrangères. M. Tobler (d'origine suisse), recteur de l'Université de Berlin, a parlé en allemand, au nom des Universités allemandes. M. Lammasch au nom de TAutriche, en français; M. Aurel de Torôk au nom de la Hongrie, également en français; M. Pellicioni au nom de ritalie, en latin ; un représentant des Universités de la Suisse allemande, en allemand. M. Planchon,

directeur de TEcole supérieure de pharmacie, représentait les académies françaises; il a heureusement rappelé les liens qui l'unissaient personnellement à Lausanne, et qui ont toujours uni, au point de vue scientifique, la Suisse et la France.

Avaient envoyé des délégués et des adresses :

Les Universités de Breslau, Fribourg-en-Brisgau, Giessen, Heidelberg, Leipzig, Rostock, Strasbourg, Tubingue, Marbourg, Saint- Andrews, Jassy, Christiania, Upsal, Lund, Copenhague, Amsterdam, Utrecht, TEcole des hautes études de Paris, TÉcole normale supérieure de Paris, la Faculté de théologie de Paris, les Académies de Paris, Marseille, Chambéry, Clermont, Bordeaux, Besançon, Dijon, Grenoble, Lyon, Montpellier, Nancy, Toulouse; les Universités italiennes de Bologne et de Turin; les Universités suisses de Bâle, Berne, Genève et Zurich; les Académies de Neuchâtel et de Fribourg.

N'ont envoyé que des délégués : Berlin, Munich, Vienne, Léopol, Buda-Pest.

Les Universités de Pétersbourg et de Sofia ont envoyé des adresses et des télégrammes; celle de Bonn une adresse et des livres.

Les Universités suivantes n'ont envoyé que des adresses : Gottingue, Greifswald, Halle, lena, Kiel,

Kônigsberg, Munster, Glasgow, Edimbourg, Victoria University, Dublin, Cracovie , Dorpat, Moscou, Kharkof, Athènes, Leyde, Groningue, Séville, Goïmbre, Czernowitz.

Toutes ces adresses ont été accueillies par les plus vifs applaudissements.

Mais nous devons en toute équité une mention spéciale à M. Van Hamel, recteur de T Académie d'Amsterdam, dont l'habile et éloquente allocution a obtenu le plus grand succès. Il est de ces rencontres heureuses, où une image brillante et hardie, uû mot sorti du cœur, une idée ingénieuse produisent un effet extraordinaire ; parmi ces hérauts universitaires, M. Van Hamel, qu'assistait son excellent collègue d'Utrecht, M. Gallée, a eu les honneurs de la séance.

La cérémonie terminée, le cortège s*est remis en marche et a gagné la place de la Grenette où un banquet a été servi sous une immense tente aux professeurs et aux étudiants que séparait un simple rideau. La distance a été vite franchie, et tout le monde s'est trouvé mêlé après le repas et a applaudi avec ensemble M. Decoppet, président du Conseil d'État. du canton de Vaud, M. Campiche, président du grand Conseil du canton et surtout M. Lachenal, de Genève, vice-président du Conseil national, qui

ont eu le courage d'occuper la tribune et Ténergie de se faire entendre au milieu du bruit toujours plus assourdissant des conversations particulières. Il est intéressant d« relever dans le discours si remarquable de M. Lachenal les déclarations relatives au rôle de la Confédération, dans le développement de renseignement supérieur :

Les événements ne nous montrent-ils pas que l'Université fédérale dont le principe est inscrit dans la Constitution est loin de sortir de terre?

Certes, l'idée est grande et belle d'un institut supérieur et central qui serait le représentant intellectuel le plus élevé dans la patrie suisse; mais il faut se hâter d'ajouter que le devoir national de créer cette Université ne prendra naissance ou plutôt ne s*imposera que lorsque les Universités cantonales se seront montrées inférieures à leur tâche et incapables de leur mission.

Il n'en est pas ainsi, heureusement, mais ce n'est pas à dire que la Confédération doive détourner les yeux. Sa tâche est de veiller, de s'assurer que les institutions cantonales suivent les progrès de la science et son développement normal. Or, l'épatiouisseraent scientifique contemporain transforme en une gerbe abondante et touffue le. modeste bouquet d'autrefois, ajoute chaque jour une feuille au rameau et un rameau à l'arbre, et les forces cantonales, constamment requises, risquent de ne plus suffire.

La loi toute moderne de la spécialisation scientifique gouverne chaque jour davantage; elle demande un matériel d'instruction plus considérable, des bibliothèques plus nombreuses et des collections plus riches, des laboratoires toujours multipliés, et dans cette marche, pleine d'émulation, Ters le progrès, les ressources des hautes ëcoles pourraient

bien tendre à s'épuiser et les forces à trahir le courage. La ligue est tracée et il semble que le moment est venu où la Confédération devra procéder à Tencouragement des hautes études dans les cantons. L'intérêt général l'exige, car nous voyons les étudiants se répandre indistinctement dans ces diverses écoles; nous assistons à ce phénomène réjouissant de la pénétration réciproque entre les Universités dont le côté intercantonal s'accuse toujours plus. Ainsi le bienfait qu'on attendait de l'Université fédérale, d'une même éducation supérieure dans toute la Suisse, nous l'obtiendrons aussi et mieux par le maintien des petits centres universitaires, et ce grave dant^er serait écarté et ce spectacle injuste, efTacé, d'une Université fédérale faisant concurrence à des cantons qui n'ont pas reculé devant les plus grands sacrifices, et luttant contre eux à armes inégales puisqu'elle ne craindrait pas de les leur emprunter...

Nous avons tenu à retracer avec quelques détails cette première journée, la seule officielle, et qui a été favorisée par un temps splendide.

Nous ne pouvons donner qu'une courte mention aux fêtes et réjouissances qui ont occupé si agréablement les deux journées suivantes. Le mardi, le ciel était recouvert de gros nuages. Après une audition très intéressante de la cantate Pestalozzi, chantée par 2 000 enfants des écoles sur la place Monlbenon (d'où la vue est si belle par un temps serein), les invités, professeurs, étudiants, personnes notables de la ville, se sont rendus à Ouchy où trois vapeurs, la France^ le Mont-Blanc y le Wif^

kelried (ce dernier réservé aux étudiants), devaient, après une promenade sur le lac Léooan, les déposer à Montreux où un banquet splendide les attendait. Quelle charmante partie si le vent n'avait pas troublé l'eau azurée du lac, si la pluie n'avait pas forcé tous les passagers transis de froid à se réfugier dans les cabines! Il ne fallait rien moins que le génie culinaire et les vins exquis de la côte vaudoise, pour ranimer les âmes abattues et réchauffer Tenthousiasme qui menaçait de s'éteindre. Ajoutons que le Kursaal, où le festin était servi, avait été décoré de la façon la plus gracieuse, et les dames en grand nombre ajoutaient à l'éclat de cette fête le rayon de leurs sourires. De nombreux toasts ont été portés devant un auditoire relativement attentif, avec beaucoup de charme par M. le conseiller fédéral Ruchonnet, avec autorité et vigueur par M. Binding, recteur de l'Université de Leipzig, avec une bonne grâce aisée et une simplicité du meilleur ton, par M. Brouardel, au nom des délégués français et italiens. M. Roskouwsky, professeur de droit à l'Université de Lemberg, a obtenu également un vif succès. On a particulièrement applaudi un discours plein d'à-propos et d'esprit, semé d'allusions ingénieuses, du professeur Ch. Secrétan, qui parlait au nom de l'Université de Lausanne.

Les étudiants n'avaient pas trouvé place au Kursaal; ils étaient répartis dans les divers hôtels de Montreux, qu'ils égayaient de leurs clameu rs et de leurs chants. La pluie tombait toujours. Le départ avait été contrarié par le mauvais temps ; le retour fut pire. Mais le bon vin blanc avait mis tout le monde en train, jeunes et vieux étaient mêlés dans les cabines; on avait bu, on buvait toujours; les provisions étaient inépuisables. A Ouchy, au débarquement, nouvelle réception, nouveaux toasts devant un buffet richement servi; on festine, on danse à l'hôtel Beau-Rivage, très avant dans la nuit. Et voici que, malgré les bourrasques d'une pluie torrentielle, on commence à tirer un feu d'artifice, devant une foule de curieux que rien ne peut décourager.

Le mercredi 20 mai était le « jour des étudiants », journée relativement belle et qui a permis Texécution entière du programme, ou à peu près. Le matin de bonne heure nos professeurs et nos étudiants s'étaient donné rendez- vous au cimetière de Montoie, pour apporter quelques fleurs sur la tombe des soldats français décédés à Lausanne pendant l'Année terrible. Tout le monde, tête découverte, a défilé devant le monument, une pyramide blanche, où pendent quelques couronnes suspendues par des

mains pieuses. Mais le plus bel ornement, celui qui doit plaire le plus à ces braves, morts pour la patrie et loin d'elle, ce sont deux petits drapeaux, aux couleurs nationales, symbole du devoir accompli et de la France toujours présente !

Un peu plus tard, pendant que se réunissent les Sociétés savantes, d'histoire, de médecine, de droit, des sciences naturelles, où Ton entend d'intéressantes communications — suivies de plantureux banquets — les étudiants se rendent à la cantine de la Grenette et boivent le Fruschoppen, suivant l'antique usage des Universités étrangères.

C'est à leur tour d'apporter les adresses de leurs sociétés à la société sœur de Lausanne. L'Angleterre, l'Italie, les Pays-Bas, la Suède, la Roumanie, TÂllemagne, la France surtout ont des représentants nombreux. Nos jeunes gens ont été bien fêtés par leurs camarades suisses et par toute la popula-r tion de Lausanne.

Nouvellement initiés à la vie corporative, ils étaient à bonne écote, dans ce pays républicain^ pour y apprendre les vertus simples, cordiales et fraternelles des véritables démocraties.

Après le déjeuner, les étudiants se sont rendus à Sauvabelin, non loin du panorama célèbre du Si-

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^nal^ et là a commencé une fête champêtre où toute la jeunesse des deux sexes s^était donné rendezvous. Les jeunes filles étaient pour la plupart charmantes, quelques-unes portaient le gracieux costume vaudois qui fait si hien ressortir Téclat du teint, la hlanche rondeur des bras et la svelte élégance d'une taille bien prise. Avec quel entrain n'a-t-on pas dansé jusqu'à la tombée de la nuit!

A 8 heures les étudiants donnaient à la population vaudoise, accourue de toutes les parties du pays, le brillant spectacle d'un cortège aux flambeaux. Toute la ville est splendidement illuminée. Pas une fenêtre qui n'ait ses lampions ou ses girandoles. Sur la place ile la Grenette on tire un feu d'artifice, et la soirée se termine par le Commers sacramentel, grande réunion où étudiants et professeurs fraternisent, où la bière coule à flots, où les toasts succèdent aux toasts, où l'on entonne en chœur des chants d'étudiants, où l'on fait mille folies (les vieux comme les jeunes), où d'immenses monômes se déroulent autour des tables, entraînant l'assistance entière dans une sarabande frénétique.

Parmi les discours qui ont été plus ou moins prononcés, plus ou moins écoutés, nous citerons celui de M. Berdez, président des étudiants de Lausanne, qui a fait un touchant appel à la solidarité

sociale; de M. Boiceau, député de la ville, qui a parlé au nom des anciens étudiants, et du recteur M. Maurer, qui a Tingénieuse idée de s'adresser successivement en français, en allemand et en russe, aux étudiants latins, germains et slaves pour les inviter à pousser ensemble un formidable vivat à la paix, à la concorde, à la fraternité...

Nous serions bien ingrats si nous négligions de nous faire ici Técho des sentiments de respect et de gratitude de nos compatriotes, professeurs et étudiants, venus en si grand nombre, particulièrement des départements de TEst, pour assister à ces belles fêtes. A leur départ, ils étaient unanimes à célébrer les louanges de Thospitalité vaudoise et les mœurs politiques de ce peuple depuis longtemps élevé à l'école de toutes les vertus républicaines. Ils ont pu voir quelle force admirable d'expansion possèdent ces libres institutions. Ils ont eu sous les yeux l'exemple d'un peuple d'ouvriers et de paysans où l'éducation populaire est sans doute particulièrement en honneur, mais qui n'hésite pas à faire les plus grands sacrifices pour porter à son plus haut développement renseignement des collèges et les études supérieures. Là aussi, dans les milieux savants, ils ont entendu, sur tous les tons, faire

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