Cité par Ribot, Psychologie de l'attention
l’éducation
pression. La pensée est un acte à l’état naissant; c’est un commencement d’activité.
Ici une distinction doit être établie. La transformation de 1 idee en acte peut s’opérer suivant deux voies différentes. Ou bien l’idée devient acte positif , c’est-à-dire sentiment, volition, sensation, mouvement (action de dynamogénie) : ou bien elle devient acte négatif, autrement dit, elle neutralise 1 acte ; elle empêche le sentiment, la volition, la sensation, le mouvement de se produire (action à’ inhibition) . Dynamogénie, inhibition, ce sont là en somme deux aspects d’un même processus. Les exemples qui suivent seront la confirmation de la loi fondamentale dans sa double manière d’agir.
1° Dans le domaine moral , dans le monde des idées, des sentiments, des volilions, les faits à l’appui ne sont pas rares.
A. — Idées. — Tels sont les faits d’imitation. L’imitation d’autrui est notre première éducatrice; le jeune enfant accepte aveuglement les idées des autres, celles de ses camarades plus âgés que lui, plus tard celles de ses maîtres. Ce n’est que progressivement, que de la fusion de ces idées, parfois contradictoires, du contrôle qu’elles s’apportent réciproquement, se constitue
UE LA VOLONTÉ
qo
la personnalité individuelle. Même l’adulte, même l’homme fait, s’imprègne des idées qui font atmosphère autour de lui. Il y a dans les hommes, dit fort justement Liébeault, des pensées par imitation, qui, tout absurdes qu’elles sont, font corps avec eux-mêmes, et se transmettent de génération en génération à la façon d’un instinct.
Il est des idées que nous énonçons tout d’abord sans y croire, et que nous finissons par admettre, à force de les répéter. Ainsi le menteur en arrive à croire lui-même aux histoires qu’il débite. Le sceptique qui, par snobisme, raille ses propres convictions, se prend lui-même h son piège . il ne tarde pas a douter réellement de lui, pour aboutir parfois à un complet décou-
ragement.
IL — Sentiments. — Un psychologue a remarqué qu’il n’est guère possible de lire le mot tristesse sans éprouver quelque peu ce sentiment. D’une manière plus générale on peut dire que l’idée d’un sentiment quelconque, peur, coleie, plaisir, amour, envie, etc., pour peu qu’elle dépasse la simple forme verbale, ne va pas sans éveiller en nous un écho de ce sentiment. Tel est le lait suivant, démonstratif par sa banalité même : qu’au milieu d’un accès de colère,
1 idée de calme passe tout à coup dans notre esprit, toute notre fureur s’évanouit comme par enchantement.
Chacun a pu observer qu’un spectacle charme ou fatigue, selon que l’idée première était qu’on y trouverait plaisir ou ennui.
On sait encore de quelle façon irrésistible se communiquent les sentiments. On se laisse gagner sans examen par la joie, la tristesse, les inquiétudes de ceux qui nous entourent. L'homme le plus morose ne tarde pas à se dérider devant l’image d’une gaîté franche. De môme, si nous avons pitié de nos semblables, c’est que nous prenons notre part de leurs peines : nous souffrons, nous nous attristons avec eux ; leurs chagrins deviennent les nôtres. Notre pitié pour eux est donc faite de pitié pour nous-mêmes ‘.
1. Cette formule peut paraître absolue. Il convient de l’atténuer en faisant remarquer qu’il faut distinguer divers stades dans la sympathie. A un premier degré, c’est la faculté de ressentir en nous-mêmes un sentiment éprouvé par autrui, et dont nous percevons la manifestation extérieure. A des degrés plus élevés, on s’identifie non seulement avec l’émotion de la personne avec laquelle on sympathise, mais avec son désir, son caractère, etc., en un mot avec tout ce qui constitue son moi, de sorte que ces sentiments que nous éprouvons par sympathie ne nous semblent plus être les nôtres, mais les siens.
C. — Voûtions. — La vue du bien excite à bien faire. Inversement, le crime est contagieux; on pourrait citer des meurtres qui sont sortis avec tous leurs détails de la lecture de certains romans. Rappelons-nous encore à ce propos les exploits des anarchistes, les attentats au vitriol, etc. Les cas de suicide par imitation sont peutêtre plus fréquents encore.
En somme, de même que l'idée d’un sentiment entraîne sa réalisation plus ou moins complète, la seule pensée d’un acte comporte toujours dans une certaine mesure l’idée de l’accomplir, voire même la conception des moyens à employer. C’est à ce titre qu’on a pu dire justement que le crime réside tout entier dans l’intention.
Inversement, l’idée est capable de neutraliser l’acte volontaire. « Un monsieur, dit Chrislison, était incapable de mettre à exécution les actes qu il voulait faire. Parfois, au moment de se déshabiller, il restait deux heures avant de retirer son vêtement. Un jour son domestique lui présentait un verre d’eau qu’il avait demandé. Malgré son désir, il ne put le prendre, et le serviteur dut rester une demi-heure devant lui jusqu’à ce que l’empêchement d’agir eût cessé. » Les faits de ce genre sont fréquents, bien
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qu à un degré moins marqué, chez les neurasthéniques, mélancoliques, névropathes en général.
2° L'idee devient sensation. — « Je ne puis penser, dit II. Spencer *, que je vois frotter une ardoise, sans éprouver le même frémissement que me produit le fait lui-même. »
L’idée simple delà démangeaison suffit pour produire une démangeaison réelle. De même, il n’est pas rare de voir un prurit violent persister, alors que la cause en a de longue date disparu. On observe des douleurs d’origine analogue, souvent fort tenaces, chez les sujets nerveux, à la suite d’arthrites depuis longtemps guéries, de plaies complètement cicatrisées. Démangeaisons, douleurs, sont toutes dans l’idée. Leur guérison souvent rapide par la suggestion hypnotique en est la meilleure preuve.
Bien des personnes assistant à une opération souffrent avec le patient. « La vue d’un tousseur continuel, disait Montaigne, irrite mon poumon et mon gosier. Les angoisses d’autrui m’angoissent matériellement. »
1. Ci I é par Bernheim, Hypnotisme, suggestion, psychothérapie.
Hack Tuke cite un médecin qui peut, à toute heure du jour et dans n’importe quelle partie de son corps, produire des douleurs d’intensité variable. « C’est dans la paume de la main, dit-il, que la volonté produit les sensations les plus marquées. Partout ailleurs la dçuleur disparaît dès que la cause qui l’a produite cesse d’agir; mais aux mains elle persiste longtemps, elle est même très vive, et il faut au patient une distraction puissante pour qu il puisse s’en débarrasser.»
L'idée neutralise la sensation. — J’ai observé le fait suivant : Un malade se plaignait d’une douleur vive à la suite d’un coup violent reçu sur la poitrine. On lui mit le thermomètre ; après qu’on l’eut retiré, il déclara que « cela l’avait beaucoup soulagé ». Des faits absolument semblables ont ete racontes par d autres auteurs.
« Avant l’invention du chloroforme, dit Carpenter , les patients supportaient quelquefois d< \ mlentes operations sans donner aucun signe de douleur, et après, ils déclaraient qu’ils n’avaient rien senti, ayant concentré leur pensée par un puissant effort d’attention sur quelque sujet qui les captivait complètement.