‹ L'effort de l'Inde et de l'Union sud-africaineChapitre 3 sur 3 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

M. Chailley est au premier rang de ces esprits éclairés et obstinés qui, sans que rien lassât leur confiance raisonnée ont dépensé le meilleur d'eux-mêmes à exposer, à défendre la conception de notre empire colonial et de toutes leurs forces, ont travaillé à le faire prospérer. Colonial français convaincu, il devait connaître, à fond, les colonies anglaises. Il a publié, ces années dernières, sur l'Inde britannique, un livre qui n'est pas seulement d'une très attachante lecture sur une vaste région dont les poètes ont évoqué les splendeurs et ont ainsi frappé nos imaginations; c'est un des tableaux les plus vivants, les plus fouillés, qui existent du pays, de la population, de l'administration, — les administrations locales, l'administration anglaise, — et qu'il faut lire si l'on veut avoir une idée de ce formidable agglomérat de races et du sens prodigieux de la réalité des choses avec lequel le génie anglais s'est appliqué, après avoir établi par la force sa domination, à l'adapter aux besoins, aux tempéraments des hommes, à la faire accepter et presque considérer comme un bienfait.

Le livre est un gros livre; la conférence qu'on va lire présente en un raccourci animé, tout ce qu'il convient de savoir pour apprécier à sa valeur, la coopération de l'Inde à l'effort britannique dans la guerre actuelle.

M. Chailley parle d'abord de l'Union sud-africaine, et si Ton veut se souvenir que la guerre du Transvaal date de quelques années seulement, on mesurera, mieux encore, les résultats obtenus par la politique coloniale anglaise. M. Chailley les met en relief avec une netteté vigoureuse; il fait ressortir d'autant mieux l'échec qu'a subi de côté, la politique allemande.

Louons le comité de lui avoir demandé cette conférence et remercions-le de l'avoir faite. Les muets applaudissements du lecteur s'ajouteront à ceux qui Font accueillie au théâtre de Rouen.

Dessoye.

et de l'Union Sud-Africaine

ouoocooooooooo

Au bout de quelques mois de guerre, 1' Allemagne, du moins ceux qui la gouvernent, en étaient arrivés à se repentir de l'avoir déclarée et à vouloir en rejeter sur nous et sur nos alliés la responsabilité. Après deux années, les voici plus loin sur la route des regrets et des remords. Ils savent maintenant que décidément, la victoire leur a échappé, et des documents irréfutables démontrent qu'ils s'attendent à la défaite, si nous avons le rude courage de supporter, le temps qu'il faudra, soldats, des fatigues, des épreuves, et des souffrances vraiment insupportables et, civils, le fardeau cuisant de l'inaction et de l'angoisse, afin de conquérir une paix digne de nous et à la hauteur de tant de sacrifices faits à la cause de la liberté: la nôtre et celle du monde. Dès ce moment, on le perçoit déjà, l'Allemagne en est à chercher des consolations à son amourpropre. Elle va tenter de prouver — l'histoire discutera plus tard ses chiffres et ses arguments — que les Empires Centraux et leurs déplorables alliés, Turcs et Bulgares, ne pouvaient être vaincus que par une coalition de la moitié de l'Univers. Mais ce qu'elle ne peut encore s'expliquer, c'est pourquoi, en effet, la moitié de l'univers a cru devoir et a pu se coaliser contre elle. Tout ce qu'elle croyait connaître de l'histoire intérieure des peuples c'est qu'ils étaient — tous sauf elle — affaiblis, déchus, divisés, mécontents, et que cette guerre, qu'elle allait déchaîner, à son tour déchaînerait des révoltes et des trahisons, sous le coup desquelles la résistance de ses ennemis serait moindre et, partant, sa victoire plus certaine. La France anémiée par ses vices et énervée par ses querelles, l'Angleterre captive d'intérêts grossiers et défiante de l'Irlande et de mainte autre possession, la Russie rongée par l'anarchie, paralysée par la Bureaucratie et désorganisée par la trahison, voilà — à supposer que la Triple-Entente se maintînt jusqu'à la guerre — ce qu'elle pensait devoir rencontrer, en face de la volonté saine et forte d'elle et de ses auxiliaires soumis. Placée

entre ses ennemis et les séparant, opposant à leur pluralité et à leurs divergences son unité puissante par le commandement et l'action, elle les réduirait tôt à mendier la paix. Et voici qu'elle a vu se dresser, outre le monde des neutres, dont la conscience s'est réveillée devant tant de forfaits, une France unie et héroïque, une Angleterre promptement décidée à des efforts jamais entrevus, une Russie sachant se concilier ses peuples, secouer sa bureaucratie et étouffer la trahison, tandis que l'Empire britannique, prodigieux assemblage de 450 millions d'habitants bigarrés, qui devait se rompre ou spontanément se délier au premier choc, montrait une consistance et une volonté d'union inébranlables et apportait à la Métropole des secours qui dépassent non seulement les froids calculs de ceux qui raisonnent, mais les espoirs des plus optimistes. Et c'est cette unanimité des alliés — précisément à cette heure, elle se manifeste par ce qu'on a si justement dénommé l'unité de front et l'unité d'action — qui ruine les plans de l'ennemi et nous garantit un triomphe, dont rien ne reste plus incertain que l'heure à laquelle il viendra, je ne dis pas rassurer nos inquiétudes, mais calmer nos impatiences et consoler nos tristesses.

Un Comité s'est constitué pour instruire trop de personnes insuffisamment informées de ce qu'ont été ces Efforts des alliés. Déjà quelques-uns ont dit, M. Herriot: VEjjort Russe; M. Louis Barthou: VEjjort Italien, d'autres diront l'Effort de l'Angleterre, et celui de la France et de ses Colonies; j'ai été chargé de l'agréable mission d'esquisser l'Effort de deux parties de l'Empire Britannique: l'Union Sud-Africaine et l'Inde.

Certes, si quelque part les prévisions des Allemands pouvaient leur sembler avoir quelque chance de se réaliser, c'était dans l'Inde et dans l'Afrique du Sud. Dans ces deux pays, ils pouvaient croire qu'il existait des causes de mécontentement et de désaffection; ils pouvaient espérer y trouver des ennemis du joug anglais, qui viendraient à eux, heureux de profiter de leur assistance et de la guerre qu'ils auraient déchaînée.

L'Union Sud-Afri- C'est, réunies et soudées par la caine. — Qu'est-ce volonté impérieuse de la Grande-

mT * c j kc • Bretagne, des provinces autrefois que 1 Union Sud-Atn- j. • ^ ' 1 1 • • w

^ 9 distinctes et des populations si mde-

came. pendantes qu'à mainte époque elles

avaient été jusqu'à abandonner leurs foyers et à chercher au loin des terres neuves où se constituer librement en Républiques autonomes. Le Cap, originaire et principal facteur de l'Union, était une antique possession de la Hollande, où longtemps avaient vécu côte à côte quelques rares Huguenots, types éminents de notre race, réfugiés après l'Edit de Nantes, et, infiniment plus nombreux, des Hollandais, transformés bientôt dans cette vaste Afrique du Sud en pasteurs: les Boers. Pour son malheur, la Hollande était devenue une sorte de province de l'Empire de Napoléon, et l'Angleterre avait opportunément, au début du XIX e siècle, occupé quelques-unes de ses admirables colonies, desquelles elle avait, à la paix, plus opportunément encore, retenu Ceylan et le Cap, qui jalonnaient la route d'alors de l'Europe vers l'Inde. Au bout de peu de temps, le voisinage des Anglais avait gêné les Boers, qui s'étaient exilés les uns vers l'Est, fondant l'Etat de Natal, les autres dans le Nord, se constituant en Etat libre d'Orange, ou encore, par delà la rivière Vaal, au Transvaal, en République indépendante. Je n'ai à retracer ici ni cette fuite vers la liberté, ni les luttes, au cours d'un demi-siècle, pour conserver une autonomie chèrement achetée, ni la guerre durant laquelle les Boers résistèrent si longtemps avec le plus héroïque courage. Redouterions-nous de rappeler ces faits ? Les Anglais avec leur esprit loyal ont rendu pleine justice à leurs adversaires d'hier. C'est un peuple auquel on peut parler même de ses erreurs, parce que lui-même les confesse et les répare.

Ces erreurs, aussi bien qu'eux, les Allemands les connaissaient, et ils avaient tâché d'en tirer parti. L'histoire démontrera certainement que leurs excitations ont contribué à allumer la guerre des Boers. Ce qu'elle a déjà aperçu et révélé, c'est que, depuis cette guerre, ils ont cru possible de désagréger l'Union Sud- Africaine. Etablis tout contre elle.

dans leur colonie du Sud-Ouest Africain, ils ont, de longue main, préparé au sein de cette Union, parmi ses membres les plus récents et évidemment les moins consentants, des causes de dissension, des motifs et des occasions de trahison, acheté des consciences, flatté des vanités, entretenu des orgueils, qui, en cas de guerre, appuieraient leurs entreprises et désorganiseraient la défense.

Nombre de simples paysans, Boers d'origine, encore pleins de ressentiment contre la récente domination anglaise, ont été excités, entretenus dans leur haine, convertis aux idées de révolte, et habitués — on s'en aperçut durant la guerre — aux méthodes allemandes de ruse, de fraude et de cruauté. Des chefs, dont quelques-uns s'étaient glorieusement conduits dans la guerre d'Indépendance, comme l'illustre de Wet, d'autres comme le général Beyers et le jeune colonel Maritz, ont été approchés, circonvenus, séduits, et finalement déterminés à saisir la première opportunité de soulèvement. Le général Beyers, commandant des troupes nationales, s'était rendu à Berlin pour étudier l'art de l'organisation militaire, et en était revenu infecté de la morgue prussienne et prêt à toutes les vilenies. Maritz, aussi, y avait été appellé, retenu, flatté. De retour chez eux, ils avaient osé tenter d'entraîner le vieux de la Rey, noble vétéran de la liberté, au cerveau affaibli, et risqué de compromettre son honneur.

La guerre ; le com- Quand éclata la guerre euro-

i , , péenne et qu'on apprit que 1* An-

plot : son échec. i ! . 2 *~

gleterre tenait pour nous contre

l'agresseur, les complices entrèrent en scène. Maritz, aimé et protégé de Botha et qui avait, au premier jour, reçu du Gouvernement de l'Union des sommes importantes pour lever sans retard un régiment qui irait sur la frontière barrer la route aux Allemands, tandis que l'armée nationale s'organiserait, Maritz marchait directement contre les Anglais, sur l'ordre même, disait-il, de Botha et de Smuts* le Président du Conseil et le Ministre de la Guerre. Beyers* de son côté, commandant en chef de cette armée nationale, qui avait trouvé le moyen, dans un feint accès de généreuse confiance, de laisser définitivement aux Burghers du Transvaal 60.000 fusils à eux jadis remis à titre temporaire, pour se défendre contre une sédition anarchiste, Beyers les excitait à

s'en servir contre la domination anglaise et usait, lui aussi, pour les décider, du nom même de Botha.

Malgré tant de précautions, les conjurés devaient échouer. Le vieux de La Rey, acheminé sous divers prétextes, par Beyers et le général Herzog, vers la frontière allemande, où ils devaient retrouver des officiers ennemis, était tué, dans son auto, par un gendarme sur 1* injonction duquel le chauffeur avait refusé de s'arrêter. Beyers bientôt se noyait par accident. Un chef comme Kemp, qui était allé, avec Maritz, au devant des officiers allemands, ne tardait pas, exaspéré par les procédés de ces officiers, à faire spontanément sa soumission avec tout son commandement. De Wet était pris après une fuite éperdue. Botha assumait le commandement d'une armée, entrait dans la colonie allemande et forçait, le 9 juillet 1915, les Allemands à capituler. Bientôt, la tranquillité dans l'Union Sud-Africaine était telle que le général Smuts, Ministre de la Guerre pouvait quitter son poste et s'en aller combattre l'Allemagne chez elle, en Afrique Orientale, dernière de ses colonies où, pour peu de temps, flotte encore son drapeau.

L'Union Sud-Africaine a donné à l'Empire 80.000 de ses citoyens et de ses sujets qui se sont volontairement soumis, aux plus rudes fatigues, marchant sous un rude climat, à travers des déserts de sable, au taux parfois de 70 kilomètres par jour; les défections ont été rares et peu importantes, les soulèvements promptement réprimés, les Allemands chassés d'abord du sol de l'Union, puis bientôt refoulés chez eux et dépossédés de leur domaine du Sud-Ouest, qui, annexé à V Union Sud- Africaine, en est, dès à présent, on peut l'affirmer, partie indissoluble.

Cause de l'échec. Que s'est-il donc passé ? En

quoi les Allemands s'étaient-ils donc mépris? En ceci que, comme chez nous, comme en Angleterre et en Russie, ils n'avaient vu que ce qui flattait leur appétit impatient de destruction et de conquête, les parties gâtées et non les parties saines: la France avec sa politique de partis, sa prétendue frénésie de tango et sa littérature immorale que recherche de parti pris l'Exportation; l'Angleterre avec son mercantilisme, son pacifisme et sa main rude et oppres-

sive; la Russie avec ses anarchistes, ses Pogroms, sa bureaucratie corrompue, son aristocratie indifférente et certains de ses Russes à demi-allemands prêts à toutes les trahisons. Mais ils avaient obstinément fermé les yeux sur ce qui était intact et pur: notamment chez nous, sur le monde du travail probe et économe, sur la famille étroitement unie et de moeurs impeccables, et sur un patriotisme qui, d'âge en âge, s'est transmis à ^es générations qui ont pu différer sur tout, sauf sur le culte impénitent de la patrie. De même, dans l'Union Sud- Africaine, ils n'avaient rien compris à cette politique autoritaire et exclusive de l'Angleterre qui, jamais ni nulle part, n'accepte ni ne tolère de partage avec les Blancs, pas plus aujourd'hui au Cap que jadis au Canada, mais qui, une fois le drapeau de l'Angleterre hissé et respecté, admet, accueille, encourage toutes les convictions et toutes les croyances; si bien que, dix ans après cette guerre détestable, l'Angleterre victorieuse accordait une charte libérale et généreuse à tous les peuples de l'Union et permettait que l'on appelât au poste de premier Ministre, l'adversaire redouté de jadis, devenu le défenseur respectueux de l'ordre et du loyalisme, l'illustre général Botha. Cette magnanimité intelligente avait plus fait que les menaces et les répressions pour ramener les esprits. D'autre part, les Sud-Africains se rappelaient bien cette retentissante dépêche de l'Empereur Guillaume au Président Kruger, qui avait excité tant d'espérances vaines: ils ne se laisseraient pas tromper deux fois. Aussi, en dépit de souvenirs infiniment douloureux, les irréconciliables étaient restés rares; la masse s'était dit qu'après tout on pouvait travailler, s'enrichir et vivre à l'ombre d'une domination honorable, et l'Union peu à peu s'était faite, non pas seulement sur le papier, mais dans les cœurs.

L'invasion de la Belgique, les scènes de vandalisme et de pillage reproduites par le Cinéma et commentées par deux Délégués du Gouvernement belge avaient éclairé les plus aveugles; si bien que, contre l'attente d'observateurs dénués de tact, l' Empire-Uni et l'Union Sud- Africaine, conviés à reconquérir leur indépendance avec l'aide de l'Allemagne émancipatrice, avaient spontanément préféré se dresser avec le reste du monde, contre l'oppresseur avéré de toutes les libertés.

L'Inde. H semble que l'Inde aurait dû

réserver un autre succès aux intrigues allemandes. C'est l'opinion qu'on s'est sûrement faite quand on a lu certains journaux et brochures de l'Inde et, écouté les déclamations d'une fraction de la jeunesse indienne, (non pas des intellectuels véritables — il en est qui ont été Senior Wranglers dans les vieilles Universités anglaises — qu'un savoir plus profond a mieux éclairés sur les vrais intérêts de leur pays). Mais quand on a pénétré dans son histoire à la fois glorieuse et humiliée et, d'autre part, dans sa constitution intime, dans ses divisions innombrables, et ses institutions séculaires et surannées voici ce que l'on a pu constater.

L'Inde britannique ; Un pays, aujourd'hui, de 320 le tableau millions d'habitants; 43 races et

nationalités, qui parlent 147 idiomes différents, dont une cinquantaine sont de véritables langues, et professent une demidouzaine de religions, dont les deux principales comptent: l'Hindouisme, 210 millions de sectateurs, et l'Islam, 65, sans parler de l'animisme, vague culte rendu aux forces de la nature, qui a des sectateurs en grand nombre parmi ceux de toutes les autres religions; un empire composé de fragments innombrables, agglomérat de dominations effondrées et de races longtemps ennemies qui se sont, au cours des siècles, combattues avec acharnement jusqu'au jour où l'Angleterre a pris pied dans l'Inde, s'égalant d'abord aux plus puissantes d'entre elles, puis les dépassant et les dominant toutes et leur imposant à toutes cette paix britannique, qui, longtemps insupportable aux races belliqueuses et aux princes conquérants, est aujourd'hui unanimement acceptée. Dans cet empire, 700 princes ou chefs, soi-disant indépendants, infiniment différents en situation et en puissance: les uns, véritables rois, ayant, comme le Nizam d'Hyderabad, 12 millions de sujets, deux fois plus que la Hollande et trois fois plus que l'Irlande, ou comme Gwalior, 5 millions, davantage que le Danemark; d'autres, une cen-

taine, grands seigneurs dont les sujets se comptent par centaines ou par dizaines de mille; d'autres enfin, simples et rudes chefs de tribus ou de villages, maîtres parfois d'un domaine grand au plus comme la Place de la Concorde. Parmi eux, des hommes de l'esprit le plus cultivé, comme le Gaekwar de Baroda, initié à la civilisation, à l'histoire, à la philosophie, écrivant dans les revues, discutant au besoin dans les Congrès, et d'autres plongés encore dans la plus noire barbarie et capables des plus noirs excès ou des pires cruautés, retenus seulement par la crainte salutaire du Raj, de l'Angleterre, de sa morale et de ses sévérités. Ces princes, qui, à eux tous, possèdent en surface plus de la moitié et en population moins d'un quart de l'Inde, reçoivent la loi de l'Angleterre, sont liés aujourd'hui a sa fortune et lui garantissent par leur obéissance loyale la soumission et la fidélité même de leurs peuples. Habilement distribués parmi les territoires d'administration directe, ils agissent à la façon des brise-lames. Une vague de révolte qui partirait du fond de l'Empire indien ne pourrait s'étendre et se développer sans être rompue par les Etats. Les Princes, que l'Angleterre maintient, la protègent à son tour. Leur faiblesse soumise et dévouée fait une partie de sa force.

Hors de l'Inde des princes, une masse énorme de plus de 250 millions d'habitants, gouvernés directement par les Anglais, répartis en une douzaine de provinces et en des centaines de districts, très lentement formés aux méthodes et séduits par les progrès matériels de l'Occident, cultivent en paix leurs terres, ne payant que l'impôt régulièrement dû, jouissant de la paix, laissés libres de leurs croyances et même de leurs préjugés, sauf ceux qui heurtent trop brutalement notre civilisation: comme jadis le sâti — les veuves brûlées sur le bûcher du mari — , ou l'exposition des filles nouvellement nées; et, malgré les déclamations de certains excitateurs assez rares, se contentant et peut-être même contents d'un régime qui n'a rien d'oppresseur et qui donne de fortes garanties à ceux qui se préoccupent, à peu près uniquement, de paix, de progrès mesuré et de bien-être matériel croissant.

Les Ombres du Voilà le tableau, qu'un obser-

, ! vateur neutre et sans bienveillance

tableau. peut et ^ traœr de nnd ^ de

l'Inde britannique et de l'Inde des princes. Mais un œil prévenu et une oreille plus attentive discernent, veulent et peuvent discerner d'autres faits et noter d'autres symptômes. Les races guerrières, comme les Marathes, les Sikhs et les Musulmans du Nord, n'ont pas eu à se louer d'une domination égale pour tous et protectrice des faibles, qui les a à jamais arrêtées dans leur œuvre de Conquête. Les Hindous affirment que, n'était l'intervention britannique, ils allaient hindouiser tout l'Islam de l'Inde. Les princes sont contraints à administrer leurs peuples dans l'intérêt de tous, rappelés sans cesse à l'économie et au sage maniement des deniers publics et à la distinction nécessaire entre leur bourse et le budget de l'Etat et menacés d'être déposés s'ils gouvernent dans un esprit de dilapidation ou de cruauté. Les Intellectuels appelés par le Gouvernement et l'Administration à participer aux études et à la Science et conquérant des diplômes dont ils s'exagèrent la valeur, demeurent, malgré ces diplômes, séparés du pouvoir, dont la moelle reste aux mains des Anglais et associés seulement à l'Administration, sans être à même d'en influencer la marche, instruments non de conception, mais seulement d'exécution. Et, après tous ceux que je viens de dire, les demi-éduqués, pépinière d'anarchistes et de criminels, lanceurs de bombes et fauteurs d'assassinats; les fanatiques de toutes les religions et tous les affamés de pouvoir et de richesse; les tribus belliqueuses du Nord-Ouest, — que Kipling a décrites à maintes reprises — toujours prêtes à manier le poignard et à faire parler la poudre, disposant peut-être de 3 à 400.000 fusils qui, s'ils partaient tous ensemble, inquiéteraient singulièrement la domination britannique; enfin, tout proche d'elles, un prince, encore non entamé ni par la diplomatie de l'Angleterre, ni par la crainte de sa puissance, l'Emir d'Afghanistan, défenseur à la fois de l'Islam et de ce qui reste d'indépendance dans cette partie du monde, chef de la Terre qui n'est à personne, comme était, il y a peu, le Maroc au voisinage de l'Europe, qui se défie des chaînes imposées peu à peu à tous les princes entrés dans la sphère d'attraction de l'Angleterre et est décidé à s'en tenir loin, par la prudence, le dédain, par la force, s'il le fal-

lait: voilà, certes, bien des éléments de mécontentement, qu'on peut rallier, grouper, diriger, et qui donneraient à l'occasion de la tablature à la Domination Britannique et devraient pouvoir F empêcher de tirer aucune assistance de ces forces en apparence inépuisables qu'offrent un pays vaste comme toute l'Europe, depuis Gibraltar jusqu'à Moscou, et une population qui égale celle de toutes les Russies, de l'Allemagne, de l'Autriche et de la France,

Réflexions et illu- C'est ce que les Allemands

«ons des Allemand», nont pas eu de peine à discer-

ner. Depuis longtemps, ils avaient envahi pacifiquement et occupé tous les centres de Commerce, de Karachi à Rangoun; leurs voyageurs, leurs commerçants, leurs marins, leurs princes mêmes, fils de l'Empereur, avaient visité les ports et parcouru les provinces; leurs émissaires avaient sondé les cœurs et attisé les mécontentements; des flatteries, des attentions, de l'argent avaient encouragé et favorisé les ententes et préparé l'action; la Perse avait été envahie; l'Afghanistan visité par de discrets voyageurs et l'Emir averti de ne pas tomber dans le piège de la soumission, encore moins de l'aide offerte à l'Empire Britannique. L'Allemagne croyait donc pouvoir se flatter que l'Inde ne permettrait pas qu'on tirât d'elle des forces dont on userait en Europe et que, si l'Angleterre commettait l'imprudence de passer outre, tous les mécontents de toutes origines, habilement éveillés et entraînés, sonneraient l'appel à l'insurrection et à l'émancipation. A prévoir même le pire, l'Inde ne serait certes pas partie participante à la lutte contre la Culture.

Supposé cependant que le calme assuré par une sage administration permît à l'Angleterre de lever des troupes indigènes et de les rassembler, qu'attendre du concours de populations gênées, entravées à ce point par leurs religions ou par leurs institutions ? Les transporter au-delà des mers ? Ne sait-on pas que le voyage par delà le noir Océan fait perdre la caste ? Et la caste n'est-elle pas l'institution fondamentale de ces peuples ? Dans l'Inde on peut, sans grand danger, risquer tout et tout perdre, non pas la caste. Et ces castes, auxquelles l'Indien est si nécessairement attaché, rien ne les relie et tout les sépare. Au Census de 1901, on en avait compté 2378 principales, toutes

classées, hiérarchisées, se surveillant, se dominant, se jalousant, et se tenant loin les unes des autres. Dans ce monde des castes, la pureté est indispensable: non pas la pureté intérieure du christianisme, la pureté de l'Hindouisme, qui est toute extérieure. Il faut que purs soient les vases qui contiennent la nourriture et la boisson, pures les mains qui la préparent ou qui l'offrent. Or, il existe des castes pures et des castes non pures; celles qui ont et celles qui n'ont pas le droit de « présenter l'eau », celles qui, par leur contact, et celles qui, par leur seule vue, souillent et font perdre la caste supérieure; certaines castes souillent à distance: à 24 pieds, à 36, à 48, à 64 pieds. Deux hommes de caste différente ou inégale ne peuvent manger ensemble: il leur faut deux cuisines et entre eux de l'espace. A cela l'Hindouisme ajoute encore le respect de la vie animale, la sainteté de la vache, l'interdiction de manger de la viande. Abattre une bête vivante est un crime. Bouddha, dont, aux Indes l'empire est, à vrai dire, restreint, a dit: « tous peuvent ôter la vie, un seul peut la donner »; et il ajoute: « nous devons compassion aux animaux, puis aux pêcheurs et aux chasseurs », il entend par là: ceux que leur profession a condamne à détruire ». La vivisection, bien plus qu'en Europe, est persécutée. La destruction des bêtes malfaisantes est déconseillée ou blâmée: quand les savants d'Europe prétendirent que le rat — et ses puces — étaient le véhicule de la peste et en ordonnèrent la destruction générale, la municipalité d'Amritsar, ville à demi-sainte, offrit une prime d'un peu plus de 1 centime par tête de rat sauvé. Enfin, ceux que n'entravent pas les règles strictes de leur religion sont paralysés par leurs superstitions. Les animistes ont le respect et la terreur des forces de la nature, par exemple le vent et la foudre; quel paysan ira, sans consulter l'astrologue, voyager, acheter du bétail, labourer ? quel guerrier osera s'offrir à la mort quand précisément, menacer la vie d'autrui constitue un démérite et peut exposer à la dure épreuve de revivre des vies innombrables ?

Erreurs de psycho- Voilà, n'est-il pas vrai, toute i . une série de considérations qui sem-

gie * blaient bien faites pour rassurer

r Allemagne et lui faire ranger la crainte d'une intervention indienne parmi les plus imaginaires périls. Mais là encore, la moins pénétrante des psychologies, je veux dire celle de l'Allemagne, s'était arrêtée à la surface. Comme pour l'Europe et l'Union Sud- Africaine, elle n'avait pas, derrière des mécontentements incontestables, aperçu les raisons profondes qu'ont ces populations indiennes de s'attacher désormais à l'Angleterre et à sa domination et de la défendre et de la maintenir.

Un philosophe indien disait un jour à un administrateur: a Si un jour, par impatience ou par condescendance, vous décidiez d'évacuer l'Inde et de nous laisser à nous-mêmes, vous ne seriez pas à Aden que nous lancerions un télégramme pour vous supplier de revenir. Ni la paix, ni le progrès, ne sont possibles sans vous. » En tous ces pays la masse du peuple raisonne comme l'âne de Phèdre. Dans l'Inde, elle n'a fait jamais que changer de maître et constate que le bât qui lui fut toujours imposé est aujourd'hui moins lourd. Quand, au Maroc, au début de notre établissement, nous avons, aux premiers mois de l'année, perçu l'impôt accoutumé, nos nouveaux contribuables payèrent sans mot dire: c'était dû. Mais ils nous attendaient à la seconde perception, à celle que les fonctionnaires du Maghzen avaient l'habitude de faire pour leur profit, contre tout droit. A leur grand étonnement, nulle demande ne vint. L'année s'écoula sans encombre, et l'impôt ne fut perçu à nouveau que l'année suivante et, cette seconde année, une seule fois encore. Alors les yeux s'ouvrirent et les dos se redressèrent; la charge était et allait sans doute désormais rester jusîe et tolérable: il y avait quelque chose de changé dans l'Islam, le Roumi pesait moins lourd que l'ancien Moghreb. C'est exactement l'opinion du contribuable Indien; il n'est pas, quoi qu'on dise, près de renverser le Raj britannique pour voir rétablies les accablantes exactions de ses maîtres d'antan.

Erreurs nées de Quant aux intellectuels, à toute

l'ignorance ou de ? n . e c J asse d'esprit ambitieux à la

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1 inattention ; 1 œuvre a n j j

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des derniers vice- exactement leurs désirs et leurs dérois, ceptions, ne semblent pas avoir

suivi au jour le jour les réformes profondes de Lord Minto et de Lord Morley, qui leur ont accordé des satisfactions grandissantes et à l'opinion indienne des moyens chaque jour plus efficaces de se faire entendre du Gouvernement. Ils n'avaient pas étudié ces conseils Législatifs largement ouverts et ces majorités de membres élus substitués à des majorités de membres officiels; ces Conseils exécutifs créés là où auparavant il y avait seulement la volonté absolue d'un Gouverneur et de ses fonctionnaires; surtout ils n'avaient pas apprécié à sa valeur l'action apaisante d'un Gouverneur général tel que lord Hardinge, qui deux fois préparé à son rôle et par atavisme — son grand-père l'ayant précédé en 1844 à la Ville-royauté de l'Inde — et par ses études et son expérience personnelle, a rapidement attiré l'attention et conquis l'estime, puis l'admiration, mieux que cela, l'affection des peuples, dont il a su, au cours des cinq années de son Gouvernement, comprendre les besoins, défendre les droits et exposer et soutenir les griefs.

Quand Sir Robert Peel, en 1844, avait nommé au poste magnifique de Gouverneur Général, le Vicomte Hardinge : « Si vous pouvez, lui écrivait-il, maintenir la paix, réduire les dépenses, développer le commerce, fortifier notre action sur l'Inde par la confiance en notre justice, en notre bonté, en notre sagesse, vous serez, à votre retour ici, reçu avec bien plus de cordialité et des acclamations mille fois plus éclatantes, que si vous pouvez vous y glorifier d'une douzaine de victoires. » Soixante-cinq ans plus tard, en 1910, Lord Hardinge, petit-fils du précédent, investi à son tour de cette redoutable charge, disait dans un banquet à lui offert (j'abrège un peu) : « Si Sir Robert avait vécu de nos jours, il m'aurait recommandé de faire de mon mieux pour consolider le plan bienfaisant et de haute portée des réformes de Lord Morley et de Lord Minto; d'associer les peuples de l'Inde plus étroitement à la conduite de leurs propres affaires, de concilier toutes les races, toutes les classes et toutes les croyances. C'est ce à quoi je m'atta-

cherai et, dans cette tâche, je serai fortifié par la profonde sympathie et le respect que j'éprouve et ai toujours éprouvés pour nos co-sujets (jelloW-subjects) de l'Inde, et par mon sincère désir de contribuer au moins en quelque chose à leur bienêtre matériel et à leur développement. »

Et ce n'étaient pas là de vaines paroles, de ces programmes qu'on lance un jour pour s'attirer les sympathies des faibles et qu'on dédaigne ensuite pour conserver les privilèges et l'appui de ceux qui les détiennent. Quand, au cours de son quinquennat, Lord Hardinge vit, précisément dans l'Union Sud-Africaine, les Indiens immigrés écartés par une loi injuste et humiliante, il n'eut pas peur d'excuser la violence de leurs protestations et devant l'opinion publique et jusque devant son propre gouvernement. « En tout ceci, osa-t-il dire publiquement, ils ont la sympathie de l'Inde, profonde et chaleureuse, et non seulement de l'Inde, mais de tous ceux qui, comme moi, sans être Indiens eux-mêmes, ont des sentiments de sympathie pour les populations de ce pays. J'ai confiance que le Gouvernement de l'Union se rendra compte absolument de la nécessité impérieuse de traiter une section loyale de leurs co-sujets dans un esprit d'égalité et en conformité avec leurs droits de libres citoyens de l'Empire Britannique. »

Et, ces droits de libres citoyens il entendait qu'on les leur octroyât, non pas, comme nous l'avons fait et songeons à le faire encore, sous forme de droits électoraux qui feraient entrer dans le Parlement d'innombrables représentants de toutes les races, mais par l'accession progressive aux fonctions publiques dans leur propre pays, par leur participation aux affaires locales, par la création d'assemblées et de conseils où, mêlés aux représentants de la Domination britannique, ils défendront les vues et les droits de leurs nationaux. « Il est certain, disait-il, dans une fameuse dépêche datée du 25 août 1911, qu'avec le temps il faudra satisfaire à la juste demande de l'Inde, d'avoir une plus large part dans le gouvernement du pays. Et la question qui se pose est celle-ci : Comment leur concéder cette part, sans porter atteinte à l'autorité suprême du Gouvernement Général ? La seule solution possible semblerait être de donner graduellement aux provinces une mesure plus grande de selj goVernment, jusqu'à ce que l'Inde se composât d'un nombre d'Administrations autonomes en tout ce qui serait affaires provinciales, avec, au-dessus d'elles, le

gouvernement de l'Inde, investi du pouvoir d'intervenir dans le cas de mauvais gouvernement, mais limitant à l'ordinaire ses fonctions à ce qui est d'intérêt général. »

L'Inde aux Indiens ; De ces idées, on pourrait dire de I cette doctrine — elle est celle du

les e apes. Gouvernement de l'Inde, comme

celle de l'Angleterre — sont sortis ces Conseils Législatifs et Exécutifs, chaque jour plus nombreux et plus largement ouverts aux indigènes, dont je parlais plus haut. De là, l'appel à la collaboration de plus d'Indiens et leur accès à des postes plus hauts. Le Gouvernement pour accorder leur due place aux Indiens et se garder en même temps du danger d'un prolétariat d'origine européenne, non seulement, n'a pas permis l'immigration d'Anglais, artisans ou agriculteurs sans fortune, qui feraient concurrence aux Indiens sur le terrain déjà très disputé de l'agriculture et de l'industrie; mais il a réservé aux hommes du pays l'immense majorité des emplois publics. L'Inde, à cette heure, comprend cinq millions de fonctionnaires indigènes; toute la magistrature basse et moyenne est entre leurs mains, et l'enseignement primaire, et les services techniques, et les innombrables emplois qui ne permettraient à un Européen que de mourir de faim et de se dégrader. Mais voici qui est mieux : sur 28.000 postes, plus particulièrement importants, dont les traitements varient de 500 francs à 10.000 francs par mois, tout près de la moitié appartient aux indigènes. Ils sont ingénieurs, magistrats, professeurs, comptables, financiers. Ils occupent même certains des sièges des Cours Suprêmes, avec 100.000 francs de traitement par an et des pouvoirs de vie et de mort jusque sur les Anglais (dont ils se gardent bien d'user); ils ont des représentants parmi les chanceliers des Universités, les secrétaires du Gouvernement de l'Inde, les Membres du Conseil du Vice-Roi, — l'un d'eux en eut même la Vice-Présidence; — enfin, ils en ont à Londres jusque dans le Conseil de l'Inde auprès du Secrétaire d'Etat. Un certain nombre d'entre eux sont en savoir, en sagesse, en dignité, en avantages naturels les égaux des premiers d'entre les Anglais. Cela ne date pas seulement d'hier; mais cela s'est accru sous le gouvernement de Lord Hardinge.

Aussi cette sympathie, ce libéralisme de Lord Hardinge, succédant aux nobles réformes de Lord Morley et de Lord Minto, ont porté des fruits incroyables. L'opinion indigène a placé ce vice-roi à côté des plus fameux indigénophiles, à côté de « Clemency » Canning et de « Father » Ripon. Cela naturellement ne mit pas fin à l'anarchisme; et lui-même en fut la victime : le jour de son entrée à Delhi, la nouvelle capitale, monté sur un éléphant avec Lady Hardinge à côté de lui, et devant lui, le mahout (conducteur), il reçut des bombes qui blessèrent grièvement et l'indigène et lui; mais on peut affirmer que sous son influence les anarchistes, demi-savants et demi-fous, qui, certes, n'ont pas disparu, au lieu d'être considérés par les foules indiennes du Bengale comme des martyrs et des saints, dont on s'arrache les reliques, le sont désormais comme les ennemis du peuple, dont ils compromettent la tranquillité. Le jour où guéri enfin de ses terribles blessures, à la tête, aux jambes, au dos et aux épaules dont la chair avait été arrachée par bandes, Lord Hardinge reparut en public et déclara qu'il gardait, malgré tout, sa foi inébranlée en l'Inde et ses peuples, en leur fidélité et en leur avenir, il détermina du coup un grand courant d'amour qui alla à lui de l'Inde toute entière, et c'est cet amour, enthousiaste et profond, qui explique pour partie l'attitude de l'Inde pendant la présente guerre.

La participation de Voilà pour les sentiments des l'Inde à la guerre ; Pépies. Et quant à leurs croyances, l'enthousiasme e * * ^ eurs préjugés, ni la caste, ni les

voyages, ni la terreur de se perdre en se souillant n'arrêtèrent les peuples et leurs chefs. Ils savaient, d'ailleurs, que leur religion fait une différence entre les actes volontaires et les actes ordonnés : l'obéissance, elle aussi, est une purification. Les enrôlements en vue de la guerre se sont produits et continuent, deux fois plus abondants que dans les années les plus favorables: 38.000 contre 15.000. Parmi les Etats indépendants, 27 entretiennent des troupes; tous les ont mises à la disposition du Vice-Roi, qui les accepta de 12 d'entre eux: infanterie, cavalerie, sapeurs, transports, corps des chameaux de Bikanir, etc. Nombre de princes ont demandé à servir en personne et sont venus sur le front : Jodhpur, Bikanir, Kishangahr, Rutlam,

Patiala, Sir Pertab Singh, Régent de Jodhpur, haute personnalité de l'Inde et d'Angleterre, le prince de Bhopal, un prince de Cooch-Behar, etc., etc. Le prince du Népaul, Etat situé aux pentes de l'Himalaya, pays familier aux chasseurs de tigres, a facilité la levée des Gourkhas, troupe admirable d'intrépidité et de résistance, et offert trois lakhs de roupies (environ 600.000 francs) pour aider à les équiper, plus 30.000 roupies pour leur acheter des mitrailleuses. Le Mehtar de Chitral, avec qui jadis le Raj britannique eut d'autres relations, par l'intermédiaire du capitaine, aujourd'hui général, Townshend, devenu cher aux Français par son mariage et aujourd'hui connu du monde entier pour son obstinée résistance sur les rives du Tigre, ce chef de Chitral a envoyé au Gouvernement un message de loyauté. Même attitude de l'Emir d'Afghanistan, que rien n'a pu ébranler, ni la pression de sa famille et de ses hauts fonctionnaires, ni les exhortations des émissaires allemands transmises par sans fil du cœur de la Perse, ni l'avance de leurs troupes à travers l'Iran, ni la venue et le séjour à Caboul d'officiers turcs et d'officiers allemands, ni les lettres autographes de l'Empereur lui-même. Le Maharajah de Gwalior a donné 50 lakhs de roupies (près de 10 millions de francs, au change actuel); celui de Rewa, ses bijoux et son trésor; le Dalaï- Lama, 1.000 hommes; les Zamindars de Madras, 500 chevaux; le Gaekwar de Baroda, toutes ses forces; enfin, — ce qui est imprévu et même prodigieux et pourrait être comique — le Maharajah du Cachemire, a, comme un simple mortel, comme un pur démocrate, fait une conférence à Srinagar, sa capitale, en faveur des œuvres de guerre: 20.000 personnes rassemblées ont été par lui invitées à y souscrire. Et je ne parle pas des hôpitaux, du bateau-hôpital offert par la Bégum de Bhopal et le Maharajah de Gwalior, ni des versements aux Sociétés de Secours: ils sont innombrables.

Quelques mouve- Tant d'offres et de si sincères

ments hostiles. 5 e «gn^nt P as que l'Inde ne

devait pas être au cours de la guerre et ne fût troublée en rien. Il y eut la mutinerie — vite réprimée — d'un régiment de Cipayes à Singapour; la frontière du Nord-Ouest ne vit pas moins de sept attaques des tribus; mais elles furent toutes repoussées avec les plus lourdes pertes pour eux : sur cette

frontière, le Gouvernement a maintenant des aéroplanes, des auto-canons blindés et des munitions à explosifs puissants; la partie est devenue impossible pour l'homme de la montagne. Dans le reste de l'Inde, les Allemands dépensèrent beaucoup d'argent et nouèrent force intrigues; mais tout fit long feu. Les soldats qu'on voulait soulever avertissaient eux-mêmes le Gouvernement. A Balasore, des révolutionnaires tentèrent d'ameuter les villageois: ces villageois les dénoncèrent à la police et l'aidèrent, au risque de leur vie, à s'en saisir. Le parti anarchiste, peu nombreux et peu influent, mais déterminé et dangereux, a son centre au Bengal et pour chef un nommé Hardyal, autrefois employé au Ministère de la Guerre à Berlin et qui a fait parler de lui au Japon: il n'a abouti qu'à faire massacrer quelques agents de police et quelques fonctionnaires, mais n'a rien pu au-delà, même dans le Bengal encore inapaisé depuis le partage de la province (1904). Les populations de l'intérieur de l'Inde sont restées calmes. L'Emir d'Afghanistan a été jusqu'à interner certains des Allemands qui s'obstinaient à s'agiter à Caboul.

Les secours de l'Inde. Aussi l'Inde britannique proprement dite, est-elle demeurée libre de ses mouvements. Elle a pu sans danger ni même inconvénient se démunir d'une partie de son armée, cavalerie et infanterie, et même de son artillerie, tout à fait récente et au point. Elle a fourni des secours en nature, notamment 2 millions de tonnes de blé, malgré les hauts cours pratiqués sur place. L'emprunt intérieur de 4 0/0, pour faire face à la guerre, a été souscrit dans l'Inde même une fois et demie. Enfin, le Conseil du Vice-Roi a émis et le Parlement anglais a ratifié le vœu que, contrairement à la loi, l'Inde assumât, à elle seule, les charges d'une guerre qui se passait cependant hors du territoire de l'Inde, pour affirmer et démontrer l'Unité de l'Empire et l'union de l'Inde avec l'Europe. Cette motion présentée devant le Conseil du Vice-Roi, fut votée à l'unanimité, après avoir été soutenue par le Rajah de Muhmadabad, musulman; M. Malariga, Hindou; un des Sirdars de la province du Punjab; deux autres membres musulmans de Bombay et du Bengal Oriental; enfin, par M. Surandra Nath Banerjee, qui fit la déclaration suivante : « C'est le devoir du Conseil de se faire le centre des sentiments de loyauté enthousiaste dont

sont animées toutes les provinces de l 'Empire. Elles veulent qu'il soit dit au monde, aux ennemis de l'Angleterre, et à tous ceux que cela peut intéresser, que leur loyauté n'est pas seulement sur leurs lèvres mais que, derrière les rangs serrés d'une des plus belles armées du monde, il y a, innombrables et formidables, les races des peuples de l'Inde unis comme un seul homme. »

Et — détail qui vaut d'être noté — ce même Banerjee, qui était jadis un opposant assez vif et un partisan déterminé d'une part plus large de pouvoir faite aux Indiens — sauf à eux à l'obtenir par des moyens un peu rudes — ne réservait pas cet enthousiasme pour une assemblée restreinte et composite comme celle du Conseil Législatif du Vice-Roi: en 1915, à Madras, au Congrès National de l'Inde, en plein milieu indigène, il avait voulu « déclarer à l'Empereur (George V) et aux ennemis de l'Angleterre que, derrière l'armée britannique, il y a le peuple indien, qui, comme un seul homme, défendrait l'Empire et mourrait pour lui. »

Pour cette guerre, l'Inde allait dépenser (ceci cependant est démenti par le Times, 19 juin, p. 9), au moins 1.250 millions (chiffre prévu jusqu'au 31 mars 1916) et fournir plus de 70.000 combattants et, au total, plus de 200.000 hommes envoyés à des titres divers sur les différents théâtres de la guerre. C'est peu, si l'on rapproche cela des 320 millions d'habitants de l'Inde: c'est le contingent raisonnable des quelques races, demeurées, même après 80 ans de paix, encore races combattantes: les Mahrathes, et surtout les Sikhs et les Gourkas

Sikhs et Gourkhas. Les Sikhs étaient déjà connus

de nos soldats; ils les avaient vus à Pékin, lors de l'envoi de cette armée internationale qui devait détruire les Boxers. Grands, secs, perchés, comme sur des échasses, sur leurs longues jambes maigres et leurs tibias osseux, les cheveux longs cachés sous un turban, la barbe et les moustaches rejetées en éventail, et allant par-dessus l'oreille rejoindre la chevelure, l'œil hardi à proportion de ce qu'autorise la hardiesse de l'âme, purs de race et de sang blanc, sauf la teinte que la constante morsure du soleil a donnée à leur peau, véritables Aryens et fiers de leur ascendance, ils rappellent ces fameux Rajpouts qui prétendent

remonter au Soleil et dédaignaient de marier leurs filles aux fils des Empereurs Mogols. Les Sikhs sont Sikhs par la religion plus encore que par la race. Ils sont des évadés de l'Hindouisme. Le voisinage des Musulmans les a influencés. Ils se sont affranchis de la caste, ils mangent de la viande. Leur religion est une morale; elle prétend sauver la pureté du cœur et combat l'envie; la pureté de la langue et combat le mensonge; la pureté des yeux et combat la concupiscence; la pureté des oreilles et combat le scandale. Avec ces règles, les Sikhs ont été en leur temps de preux chevaliers. Mais la longue paix britannique les a gâtés, à tout le moins apaisés. Ces descendants du Soleil, chez qui se recrutent encore de beaux régiments, ne l'implorent plus guère que pour obtenir qu'il dore leurs moissons. Ils sont de grands agriculteurs, habiles à féconder le sable du Punjab grâce aux canaux dérivés des cinq fleuves qui l'arrosent. Ils ont fait toutefois très belle figure dans les rudes combats dont je parlerai plus loin.

Les Gourkhas, eux, sont des Mongols ; teint jaune et yeux bridés. Ce sont des montagnards, râblés, robustes, souples, agiles: on les a comparés aux Japonais; ils les égalent en intrépidité et en mépris de la mort et les dépassent singulièrement en force. Jadis, à Mai-Myo, ville-sanatorium de la Birmanie du Nord, j'eus le plaisir de les voir défiler au son aigu de leurs fifres. On pouvait deviner que ces soldats, au pas élastique, chasseurs qui ignorent la peur et vont attaquer le tigre avec leur Koukri, simple poignard courbe, seraient gens à ramper la nuit, à égorger sans bruit les sentinelles, à couper les fils de fer barbelés et à se ruer dans des attaques irrésistibles.

Ils n'avaient pas encore, comme les Sikhs, traversé la mer. C'était beaucoup déjà d'avoir quitté leurs montagnes de l'Himalaya et du Thibet. Aussi quand ils se virent sur le bateau, l'immensité de la mer les impressionna et la longueur du trajet les surprit. Qu'au bout de deux jours entiers et de deux nuits on ne fût pas encore arrivé, cela les inquiétait. On les voyait promener leurs regards sur tout l'horizon, surveiller l'officier qui faisait le quart, comme lui interroger le soleil, et, n'ayant pas plus que lui, aperçu la terre, rentrer dans leur entrepont, déçus et déprimés. Un jour, ils apparurent gais et rieurs, ce qui est leur nature, jouant et bondissant, ce qui est leur allure. On les interroge: qu'est-ce donc ? Qu*y a-t-il de

changé ? Pourquoi l'inquiétude cThier et la sécurité d'aujourd'hui ? a Oh ! répondirent-ils, c'est qu'aujourd'hui nous savons; nous avons vu. » Quelqu'un de l'équipage les avait amenés à l'arrière, au-dessus de l'hélice, là où, comme un chemin tracé, s'allonge le sillage du bateau. Le sillage les avait rassurés : c'était la route; le capitaine l'avait retrouvée.

L'armée indo-britan- Les premières troupes partirent

de l'Inde le 8 septembre 1914.

nique en action. n • i jr •'• j»- r

11 y avait deux divisions d infanterie et une brigade de cavalerie.

Trois brigades de cavalerie suivirent à brève échéance. Une brigade comprend, suivant les cas, trois, quatre et cinq régiments : deux régiments indiens et trois régiments anglais : les Anglais, souvent choisis parmi les meilleurs : Black Watch, Sussex, Manchester, etc., les égaux de ceux qu'a décrits Kipling dans Soldiers Three, Learoyd, Ortheris et Mulvaney. Un régiment indien équivaut à un bataillon, 1 .000 hommes, soit 750 combattants. Une division comprend trois brigades et fait 12.000 combattants, plus ou moins. Leur total s'est élevé, en France, à plus de 70.000 combattants, et à plus de 200.000 hommes de tout ordre et les engagements continuent dans l'Inde. Ils se sont rembarqués, le 27 décembre 1915, pour un autre théâtre; ils combattent actuellement en Mésopotamie. On a vu des Indiens partout: en Flandre, en Mésopotamie, aux Dardanelles, en Egypte, en Afrique Orientale allemande, à Aden, en Chine, à Tsing-Tao. Sous les ordres du général Smith Dorrien, notamment, ils y ont rendu d'immenses services. Le roi, en leur remettant les croix de guerre (quatre), les a harangués: a Je salue, a-t-il dit, votre présence comme un symbole de l'Unité de l'Empire et comme mettant le sceau aux efforts héroïques, dont nos soldats de l'Inde, et vous parmi eux, ont supporté leur part, avec toutes nos forces d'au-delà des mers et d'une même Patrie !». Récemment, l'Angleterre, au Parlement, (4 mai), par la bouche de Mr. Winston Churchill, et, dans la Presse, par des lettres comme celle du Général Gaselee (Times, 27 mai 1916), se demandait si elle ne pourrait pas lever plus de troupes indiennes et les amener sur les fronts d'Europe et d'Asie. La difficulté est de trouver des cadres qui connaissent leurs mœurs et parlent leurs langues.

Pour nous Français, nous ne nous rappellerons jamais sans émotion leur attitude héroïque le 24 octobre 1914, à Messines et le 24 avril 1915, à la deuxième bataille d'Ypres, où ils firent connaissance avec les gaz asphyxiants, et le 28 avril où, au nord de Saint- Jean, encadrés par des Canadiens et des Français, ils luttèrent si furieusement que de 9.000 fusils il en revint seulement 4.000. Ils appuyèrent encore, en mai, du 9 au 17, l'offensive puissante d'Artois par une offensive simultanée. La mémoire de leurs hauts faits à Neufchapel et à Loos vivra dans nos cœurs. Il leur est dû d'autant plus de reconnaissance qu'ils n'étaient pas faits pour cette guerre; il n'y a que des Européens pour hausser leur moral au niveau de tout ce que la science, mise au service de la barbarie, a pu inventer d'effroyable et de destructeur. Les fils des autres continents en étaient restés aux guerres idylliques, où Ton combat à armes égales et courtoises. Affaiblie en hommes, appauvrie en officiers, l'armée indienne a continué à faire bien au-delà de ce qu'elle pouvait. Que notre gratitude aille à elle, aux peuples de l'Inde, aux divers et nobles éléments de l'Empire Britannique et, par delà, à la Vieille Angleterre qui ne fut et ne sera jamais indifférente aux Français, jadis adversaire de notre unité et rivale de notre domination, aujourd'hui avec nous champion et demain, au prix de quels sacrifices, sauveur de la Civilisation et de la Liberté.

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