L'effort
Je te dédie ce livre, non pas seulement parce que tu m'es un ami très cher, mais parce que de tous les jeunes hommes de notre génération tu es celui que toucheront le plus mes héros et mes héroïnes. Depuis sept années que nous avons commencé de vivre ensemble la vraie vie, il n'est pas une crise de la pensée ou du cœur qui ne nous ait été commune. De dix-huit à vingt-cinq
ans, que d'heures nous avons ainsi encliaînées dans rindicil)le fraternité do la douleur et deFenthousiasme! Les mêmes maux nous blessaient, les mêmes troubles nous agitaient, le même idéal nous possédait. A trois, nous avons traversé la plus tumultueuse des jeunesses sans autre réconfort que notre certitude de pouvoir toujours , souffrir à nu les uns près des autres. Ces collégiens que nous étions encore aux premiers mois de notre liaison se débattaient déjà de façon assez cruelle entre les pesantes murailles, et sous les blêmes aubes des dortoirs. Mais combien plus aiguës nous furent ensuite les déchirures de l'adolescence! Ceux qui parlent « du bon temps delà jeunesse » sont de mauvais plaisants ou de plates âmes. Pour nous, il n'est pas une angoisse de la pensée, du sentiment ou de l'action qui nous ait été
refusée. L'héritage de douleur que le siècle nous légua, grossi de toute la misère actuelle, nous l'avons accepté tout entier. Étions-nous donc des monstres dans notre génération? Tant d'esprits fraternels, qui saignaient solitaires, et qui se sont confiés à nous, ne nous ont-ils pas attesté leur unanimité dans la douleur?
Ces jeunes hommes et ces jeunes filles que j'ai fait vivre dans mon œuvre, je les crois vraiment nos frères et nos sœurs. Ils réalisent, dans la lumière plus précise de Tart, notre propre figure et celle des êtres qui ont grandi à nos côtés. Ils ne regardent point la destinée avec des yeux moins angoissés que les nôtres, et la destinée ne leur fut pas moins angoissante qu'à nousmêmes.
Comme nous, ils luttent tous, avec des énergies diverses, contre cet irrésistible
agent de mort psychique qui est spécial à notre époque, et qu'il faut se résigner à nommer du nom barbare iïiateUectualisme. Tu entends par là comme moi cette perversion de res|)rit qui nous réduit à ne chercher dans la vie que le spectacle de la vie, et dans les sentiments que les idées des sentiments. Aucun de mes personnages n'y échappe, pas même la chère et instinctive Jeanne de Sebeillac. Georges Lauzerte en meurt, Nous-mêmes, en fûmes-nous assez la proie, de ce mal nouveau? Xous avons bien des fois cherché quels avaient été ses germes en nous, et par quels souffles morbides ils s'étaient si rapidement propagés, Nous payons en ce moment la rançon de ce redoutable esprit critique où les Goethe, les Sainte-Beuve, les Renan gardèrent encore assez de force pour créer et de grâce pour sourire, mais
qui convulsa les Lamennais et les Jouffroy dans d'affreuses agonies morales. A mesure que les croyances religieuses diminuaient en intensité, l'esprit scientifique s'accroissait en étendue. Il s'accompagna d'abord, dans le merveilleux développement des sciences naturelles et historiques, d'une sympathie émouvante pour toutes ces formes de la vie que la religion avait trop souvent opprimées sans les comprendre.
On se refit une âme pour expliquer les animaux et les plantes, une ame aussi pour expliquer le moyen Age et les premiers chrétiens, une autre àme encore pour revivre avec les Grecs, les Hindous ou les Barbares du Nord. Dans cet embrasse ment passionné de tout le passé et de tout le présent, on crut avoir rencontré la foi nouvelle de l'humanité. Hélas! on connut bientôt qu'on n'étreignait que des cadavres.
L'histoire et la nature sont des mortes redoutables pour ceux qui n'ont pas de vie intérieure. La noble sympathie dont on les enveloppait n'eut qu'une chaleur éphémère. Tant d'àmes d'emprunt ne pouvaient tenir lieu d'une âme réelle. Comme ces célibataires qui, dînant en ville chaque soir, finissent par éprouver la nostalgie du foyer, les hommes de notre temps s'inquiétèrent enfin de vivre toujours chez les autres et jamais en eux-mêmes. Avoir lu tous les livres, ouï toutes les musiques, joui de tous les tableaux, épuisé tous les aspects de la vie, qu'importe, si l'on n'a plus en soi l'amour? Le Louvre, le Muséum, la Bibliothèque Nationale, la nature infinie ellemême, ne sauraient tenir lieu d'un sentiment. Tant de trésors accumulés dans l'esprit ne font que mieux éclater la misère du cœur. Mais l'esprit critique était, avec
la science, trop profondément entré dans la pensée du siècle pour qu'elle osât s'en défaire, pour qu'elle pût même y songer. L'eùt-elle voulu, que Kant se fût dressé devant elle et l'eût maintenue dans son cirque stérile. Cet inflexible geôlier lui aurait rappelé que, si par la nécessité de sa nature l'esprit doit concevoir comme nécessaire et universel l'ordre du monde, il ne s'ensuit pas pour cela que le monde soit tel que l'esprit le pense, et cela l'esprit ne le saura jamais! En vain lui aurait-il alors montré la délivrance dans la notion de l'absolu moral : Kant s'est par avance enseveli sous ses propres ruines, car rien ne nous prouve que si le Devoir nous est donné comme un ordre absolu, il le soit aussi pour le monde : le contraire apparaît bien plutôt comme évident. Hegel, Fichte et Schopenhauer se sont donné beaucoup
lie peine pour peu de résultats. Ces beaux génies auraient pu ne pas naître. Kant a ruiné d'a\'ancc toute spéculation sur l'essence de rÈtre. Il a établi une fois pour toutes que Tespril humain tourne dans un cercle (roù il ne saurait s'évader sans se détruire. l*ropagée invinciblement jusque dans les consciences les plus croyantes, la critique kantienne a fané pour jamais la tleur antique de la foi. Le positivisme, ce produit bâtard du kantisme et des méthodes scientifiques, n'a été si populaire que parce qu'il infiltrait })kis aisément leur esprit combiné dans les Ames vulgaires. Spectacle saisissant! les trois philosophies qui ont façonné le siècle, qui lui laisseront sa figure originale dans le groupement des siècles, aboutissent à cette conclusion : la pensée détruit la foi en l'expliquant, et elle ne peut s'expliquer elle-même sans se con-
damner! L'intellectualisme n'a triomphé que pour mieux étaler son infirmité constitutive. Ne se justifiant pas par lui-même, et encore moins par l'Absolu qu'il nie, il est un mal.
Si la pensée devait avoir un terme et se reposer dans l'Absolu, elle serait une raison de vivre et d'agir. Mais il n'en peut être ainsi. Comprendre, c'est saisir les oppositions des choses sous leurs ressemblances apparentes, le discontinu sous le continu, le multiple sous l'un. Une illusion grossière a seule pu faire de l'intelligence une créatrice d'harmonie : elle n'est qu'une ouvrière de désordre et de division, puisqu'elle réduit tout à d'irréductibles antinomies. Comprendre, ce n'est pas même expliquer! L'intelligence a tué l'intuition. Elle adonné à l'homme une sorte d'impuissance devant la vie : elle a rompu ses antiques fiançailles
avec la nature, et cet amour qui jadis Texaltait vers elle d'une si héroïque énergie!
Les plus grands génies du siècle, et les humbles cœurs aussi, ont souffert de cette rupture. N'altéra-t-elle pas la pensée dun Vigny ou d'un Tolstoï comme la conscience du dernier paysan européen? Il importe peu que parfois ces troubles s'enveloppent de sourires, comme chez un Renan : ils n'en sont que plus amers.
Que dire de ces âmes faciles ou de ces plats esprits pour qui l'intellectualisme est devenu un jeu ou un dogme? Depuis l'immortel M. Homais de Gustave Flaubert jusqu'au « vénérable M. X... » de Maurice Barrés, ils m'ont toujours stupéfié. Dilettanti délicieusement séchés parmi les compromis ou fanatiques de la libre pensée imbécile, ils sont aujourd'hui légion, ils inondent l'Europe. Ils ne m'ont pourtant
guère occupé dans le roman que je viens d'écrire. Ces types ont déjà vieilli : si intolérables qu'ils soient encore dans leur nombre, ils ont passé la quarantaine, et mes prédécesseurs en ont fait bonne justice.
L' a intellectuel » de notre génération est un être plus complexe et plus tourmenté. Par une épigenèse psychique très réelle, toute l'évolution du siècle s'est refaite en lui, de dix-huit à vingl-cinq ans. 11 a épuisé toutes les alternatives de la pensée moderne et il ne s'est satisfait dans aucune. Une sécheresse lucide a lentement cristallisé son âme. Mais il en souffre, il en meurt parfois, et c'est là sa noblesse. Toujours il se débat, toujours il veut chasser la lente ouvrière de mort, toujours dans sa phtisie morale, il aspire vers les chaleurs enveloppantes de l'amour. iMais notre société,
qui a tué l'amour, ue lui renvoie que des souffles glaçanls ou des tiédeurs perlides. N'avons-nous pas cruellement éprouvé tous les deux, mon cher ami, combien le monde où nous vivons est destructeur de toute sensibilité quelque peu intense? Dès le collège, mécanisés par des mains maladroites, nous sentîmes se tarir en nous la franche montée de sève qui déjà gorgeait nos cœurs de petits communiants. On nous dressa toujours à cataloguer des faits et des idées, presque jamais à vivre la vie profonde du sentiment. A dix-huit ans, quand on rejette le képi, la tunique et les gros souliers, l'âme opprimée et séchée se redresse vers la vraie vie : la sève remonte en elle avec l'appel des sens, mais par quels étranges canaux et de quelle maladive poussée! Etrange éducation du cœur, que celle qui commence neuf fois sur dix
par le Moulin-Rouge, les brasseries de femmes, ou pis encore! Chez la plupart, la sensibilité reste à jamais flétrie par la grossièreté de ces premiers souvenirs. Au hasard des caractères et des circonstances, la femme devient un objet de mépris, de luxe, de convoitise ou de haine. Quelle fiancée à venir serait assez idéale pour anéantir la mémoire des premières maîtresses? Comment des cœurs aussi ravagés ne seraient-ils pas envahis par l'intellectualisme, loin qu'ils le puissent abolir? On s'accommode des compromis sentimentaux comme des cérébraux. On les « intellectualise » à leur tour. Ce n'est pas pourtant sans quelque détgoût de soi-même et des autres. Les plus vulgaires sont alors mûrs, comme ils disent, pour le mariage. Entendons par là qu'ils sont prêts à se vendre le plus cher possible avec le moins
d'illusions possible. Ils joiiPiit la comédie des fiançailles avec plus ou moins de raffinement, et quand la scène finale est close, le premier acle du di';ime peut commencer.
Le mensonge matrimonial, si éloquemment dénoncé par Max Nordau, s'accroît en raison directe de la puissance croissante de l'argent. La ploutocratie a séparé les deux sexes par des obstacles plus infranchissables que n'en avaient posé les vieilles castes ou les vieilles religions. Ce ne sont plus des buissons d'épines ou des murailles de fer, c'est un fossé de boue. La virginité du premier amour en reste flétrie. Le poison du soupçon. a corrompu les tendresses les plus fraîches : la crainte de la mésestime a brisé les élans les plus nobles. Un combat si furieux se livre entre le sentiment et la société qu'un grand romancier
contemporain, M. Jules Case, a pu faire de ce combat multiforme la matière de ses âpres chefs-d'œuvre. Si la société tient encore, qui ne voit qu'elle va chaque jour se détraquant? Par des raisons assez semblables, la ploutocratie est à la société ce que l'intellectualisme est à ITime : tous deux divisent et paralysent.
Dans ce problème capital des rapports de l'homme et de la femme, l'argent est à coup sur le grand coupable, mais il n'est pas le seul. Les âmes élevées lui échappent par la solitude, les âmes simples par l'ignorance. Mais à supposer qu'on eût enfin détruit cette méchante tyrannie, quelles séparations je vois encore entre une âme déjeune homme et une âme de jeune fille, telles que l'éducation et la société les ont déformées! Cet intellectuel de trente ans, esprit usé, cœur llétri, sens fatigués, trou-
\era-t-il chez l'eiirant parée qui valse en ses bras ou bavarde avec lui dans un coin de salon, trouvera-t-il, ce malade, une tendresse qui le ranime, une pensée qui le comprenne, et des bras qui consolent, et des mains qui guéi'issent? Chimère qui le ferait sourire! 11 sait qu'il trouvera une poupée vaine et coquette, qui a retenu des dates d'histoire comme des pas de danse, des airs de piano comme des formes de chapeau, et, par-dessous, une petite ûme déjàséchée par l'éducation, déjà figée dans les conventions, fanée avant d'avoir vécu! Quelle existence commune dans l'amour serait possible entre ces deux êtres? Pour Tun, le mariage est la rançon dune délivrance; pour l'autre, il est le salaire d'un esclavage. ?vi pour l'un ni pour l'autre il n'est la formalité sociale du plus instinctif des sentiments. La société est devenue
si bien ici rennemie de la nature que l'amour est aujourd'hui redouté comme une passion antisociale ! Mauvais jardiniers qui préférez les tuteurs aux rosiers, en arriverez-vous à supprimer les roses, sous prétexte qu'elles rompent la belle ordonnance des tuteurs?
Tant de contradictions, tant de compromis s'eiîaceront-ils du moins dans la certitude brutale de Faction? Beaucoup d'entre nous l'espérèrent et s'y jetèrent éperdument. Ils crurent un moment qu'ils rendraient l'équilibre à leur âme en agissant pour agir, comme un neurasthénique prend des douches et fait du sport. Brève illusion! L'action n'est féconde pour l'ame que si l'âme est déjà fécondée par la foi ou l'amour. Pour agir avec joie , il faut croire aux objets de son action. Autrement on s'agite, on n'agit pas. Les intel-
lectuels se sont donc agités. Mais cela même les dégoûta plus vite encore que le reste. Le seul grand })i'incipe d'énergie collective qui m(Me aujourd'hui les hommes pour les mieux séparer, c'est l'Argent. Dès que nous avons commencé d'ngir, nous avons rencontré une société entièrement gangrenée par l'argent, le sufiTrage universel aussi vicié dans sa matière que dans sa forme, les députés moins vendus que les électeurs n'étaient achetés, la bourgeoisie ruinée par le luxe et l'intellectualisme, le peuple ruiné par l'alcool et par la haine; partout l'égoïsme individuel et la guerre sociale ; en haut la ploutocratie et en bas l'anarchie; une complication si inextricable d'intérêts, de rancunes et de misères qu'aucune volonté ne pouvait même en soulever la trame! Contradictions entre le cosmopolitisme et la patrie, contradictions
entre la pensée et le peuple, entre la science et la justice : antinomies non moins redoutables que les autres, et où rintelleetupl n'a pu que se donner du mouvement sans trouver une raison de vivre !
Dans celle incerlitude universelle de toute réalité, la plupart ont iini par ne plus considérer que la sensation comme réelle. Se satisfaire incessamment dans la jouissance présente, ce devait être la dernière démarche de rintellectualisme. Le plaisir pour le plaisir, le pouvoir pour le pouvoir, l'art pour l'art! tels furent les mots d'ordre de toute une génération. Nous-mêmes, mon cher ami, n'avons-nous pas connu cette crise suprême de l'àme? Comme si le Plaisir n'était pas la fleur imprévue d'un élan qui ne le recherchait pas! On ne cueillerait pas éternellement des fleurs si l'on cessait de semer et de planter. Concevoir la vie
comme une succession possible de jouissances renouvelées, c'était ne pas j)révoir la plus cerliiine des contrudiclions, celle qui ne vous laisse plus à choisir que la folie ou le suicide. Troj) de noms fameux dans tous les mondes sont dans les mémoires pour me donner raison : et ceux qui, comme nous, mon cher ami, ont encore dans Foreille le bruit des pistolets inconnus qui achevèrent quelqu'un des leurs, ceux-là savent bien qu'ils ont le droit de dénoncer le mal.
Au moment où je concevais les personnages de mon anivre, Georges Lauzerte m'est apparu comme le type parfait de l'intellectuel. Ses origines héréditaires, le milieu où il se développe, son éducation, ses premières démarches dans la vie, l'amènent naturellement au suicide. Que lui servent son bien-être matériel, ses moyens de
réussir, les sympathies même qu'il provoque? Son inquiétude intellectuelle en est moins diminuée que son inertie morale n'en est accrue. Il s'accommode un temps de ces compromis variés, jusqu'à l'heure où l'idée de la mort s'impose à lui : c'est la seule qui ne puisse admettre de contradiction, la seule en qui la pensée se satisfasse pleinement.
Un de nos plus illustres aînés, après avoir lu mon roman, me disait : « Votre Georges Lauzerte ne sera peut-être pas compris du grand public. Les suicides intellectuels ne sont pas encore admis par l'opinion : elle ne veut connaître que les suicides passionnels. » J'en suis bien fâché pour l'opinion, mais les suicides intellectuels existent; même, dans notre génération, ils sont plus fréquents que les autres. C'est à l'un d'entre eux, et non des moins
saisissants, que je dois peut-être la première idée de ce livre. 11 est vrai que l'intellectualisme est une maladie assez neuve, et peu familière encore au gros de nos contemporains. Mais, par des synthèses pathétiques, révéler aux autres hommes des problèmes nouveaux pour eux de morale sociale , les choquer dans leurs goûts et leurs préjugés en leur donnant l'inquiétude de dangers qu'ils ignorent et qui les minent, n'est-ce pas précisément là le rôle du romancier ou de l'écrivain dramatique?
N'est-ce pas aussi leur devoir? Car toi et moi, mon cher ami, et quelques autres avec nous, nous sommes de ces nouveaux venus littéraires qui croient que l'Art, même le plus absolu et le plus indépendant, a une portée sociale, et, suivant la belle formule de notre cher et 2:rand
Eugène Hollande, nous voulons réaliser non plus « l'art pour l'art », mais VArt pour la Vie! Je n'aurais pas songé à décrire l'invasion de l'intellectualisme dans une âme destinée au suicide, si je n'avais conçu une façon d'échapper au mal, et si à un Georges Lauzerte je n'avais pu opposer un Jean Darnay. Il m'eût semblé puéril d'être le liquidateur d'une telle faillite, si je l'avais estimée définitive. Au passif, si immense fût-il, j'avais la conviction d'opposer un actif, minime encore sans doute, mais capable d'enrichissements indéfinis.
L'intellectualisme n'est si fort que parce qu'il siège au centre même de l'esprit, comme le ver au cœur du fruit. Ses ravages dans nos sentiments et nos actes ne sont si incurables que parce qu'ils manifestent un principe premier de mort dans l'essence même de l'àme. C'est là
(ju'il faut ralteindre, si on le veut détruire. 11 faut donc atteindre l'intelligence ellemême, cette orgueilleuse maîtresse d'erreur, et la rappeler au rôle plus humble de servante. Une contradiction première est la forme de tout acte intellectuel. Le discontinu et le continu, le multiple et l'un, le vide et le plein, la quantité et la qualité, de quelques noms d'école que vous la nommiez, cette antinomie se dresse à l'origine de toute science, de tout raisonnement, de toute pensée. Jamais la pensée ne se reposera dans l'Absolu, car elle est constituée par le relatif. La nécessité de sa nature lui fait croire d'abord à la vérité de ses conceptions : mais qu'il survienne un Protagoras ou un Kant, cette illusion n'a plus de crédit. Comprendre, encore une fois, ce n'est pas expliquer, c'est encore moins créer. L'intelligence ne peut rendre raison
de la vie, parce qu'elle lui est postérieure. L'intelligence n'est qu'un miroir biseauté de la vie. A force d'étudier les images qui se mouvaient dans ce miroir, nous avons fini par les croire plus réelles que la réalité même. Nous en avons voulu faire les Mères du monde, quand elles n'en étaient que les mortes apparences. Expliquant ainsi la lumière par l'ombre, nous nous sommes perdus dans un chaos d'impuissances ! Il nous faut à cette heure exorciser les fantômes de la science et de la pensée pure. Nous atteindrons la vie là où elle n'a pas cessé d'être, dans la seule réalité qui la manifeste, dans la conscience de l'Effort. Toute conscience se saisit immédiatement comme faisant effort, voilà Tunique donnée de fait, primitive et absolue. C'est là, dirai-je, le feu central de l'àme; l'intelligence et rinstinct n'en sont que des laves
refroidies. Dans cette intuition première de la conscience, l'existence ne se sépare pas de la vie, ni la vie de l'effort. Si la pensée ne peut pas justifier cette intuition, c'est que la pensée n'en est que le souvenir. Ni le temps, ni l'espace, ni le nombre, ne sont nécessaires pour avoir conscience de l'effort : ils n'en sont que des formes dégradées. L'effort seul est primitif. Viennent ensuite le plaisir et la douleur, le sujet et l'objet, la pensée et le monde ! Tous ces couples n'expriment que des images de plus en plus affaiblies de la synthèse première, qui s'accomplit dans l'effort. Là où cesserait l'effort, là commencerait la mort. Mais l'effort ne cesse jamais tout entier : l'idée, l'habitude, l'instinct, en gardent toujours quelque ressort, qui les anime elles transforme.
Ainsi le sentiment, manifestation con-
sciente de l'effort, précède la pensée, et la domine. La pensée n'est que la dépouille du sentiment. Elle est encore le sentiment, comme la glace est encore l'eau : laissezla s'étendre, elle vous immobilisera tout entier. Sentiment, désir, amour, beaux noms, noms divers d'une seule réalité : l'effort! Elle seule peut encore briser et fondre ces cristallisations, ces prismes brillants et mortels, sous lesquels l'âme se raidirait à jamais! A travers la douleur et la joie, par l'amour et l'action, efforçons-nous donc d'un effort incessant vers la vraie vie !
Se saisir dans la conscience de tout effort comme s'élançant de soi-même vers autrui, c'est là encore une intuition primitive. La synthèse vivante du moi et du non-moi est donnée dans l'effort, et les hommes l'ont sacrée du nom d'amour. Aimer n'est-ce pas se fondre eu ce qui n'est pas soi et fondre
les fiLitres en soi? L'amour est ainsi la plus intense réalité de la vie. La \raie vie, c'est d'aimer. L'amour est l'essence de l'âme, de toute âme, de l'univers. Une société où rinlelligence s'étend et où l'amour s'éteint est une société qui va périr. L'histoire prouve que toutes les civilisations vieillies sont mortes par excès de sagesse, de science, d'intérêt : toujours elles furent envahies et détruites par des races neuves que soulevait le flot brûlant de l'amour.
L'Effort ne peut être séparé de la douleur, car si la douleur n'était pas, l'etfort serait entièrement réalisé, et la vie cesserait alors. Ainsi s'explique la noble nécessité de la Douleur. Elle est une créatrice perpétuelle d'énergie, un avertissement pérennel de ne se point attarder aux haltes illusoires du plaisir. Schopenhauer crut donc à tort que la douleur était la fin de
l'effort et que le plaisir en étail l'appût. Il faut renverser les termes el dire : le plaisir est la récompense de Teffort, la douleur en est l'aiguillon. Ni le plaisir ni la douleur ne sont des absolus : ils sont des faces inséparables de l'effort, qui seul est réel, seul est absolu. Les âmes ou les sociétés pour qui le plaisir est une fin en soi sont déjà atteintes par la mort. Il faut ennoblir et légitimer la douleur, si l'on veut s'attacher à la vie.
Mais, me diront quelques-uns, dans quelle indécision vous laissez le sens de ces mots : effort, amour! Où est le devoir dans votre conception de la vie? L'effort ne se peut-il pas appliquer au bien comme au mal, à l'égoïsme comme à l'altruisme? L'amour ne peut-il s'égarer? A quelle loi impérative et décisive soumettrez-vous cet élan intérieur qui pour vous est la forme même de la vie?
La règle dont vous parlez, leur répon-
drai-je, ne peut èlre détenninée dans sa matière, qui est l'idéal, mais seulement dans sa forme, qui est l'amour. Si nous connaissions déjà l'idéal, c'est qu'il serait réalisé pour nous, et alors il ne serait plus l'idéal. Nous ne connaissons que l'amour, fusion ardeniede soi-même et des autres. Le devoir se confond avec l'amour. L'Evangile n'a pas dit autre chose : « Aimez-vous les uns les autres » ; et : « Xe faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-mêmes ». Le grand poète de la démocratie américaine, ^^'alt Whitman, ne disait pas autre chose non plus :
I give nolhing as duties; What others give as duties I give as living impulses; Shall Igive the hearl's action as duty?
Ne séparons donc pas le Devoir de l'Amour. Nous lui rendons ainsi en intensité et en durée ce qu'il perd en rigueur et
en dogmatisme. Les morales peuvent changer, les codes peuvent être périmés ; une chose ne changera pas, une chose ne sera pas périmée, c'est l'effort dans l'amour.
Ainsi, m'objecteront d'autres, votre prétention est d'abolir l'intelligence ! Cet accroissement prodigieux de la pensée vous paraît une dangereuse vanité? A vous entendre, bridons les bibliothèques et les laboratoires, brisons machines et livres, anéantissons méthodes et alambics. La compréhensive sérénité d'un Goethe ou d'un Spinoza vous semble une harmonie factice! Vous lui préférez sans doute les affres d'un Pascal ou le calvaire d'un Jésus?
Tu sais, mon cher ami, combien cette excessive interprétation choquerait ma pensée. Il ne faut pas abolir l'intelligence, car elle est encore un précieux résidu de la vie, une mémoire nécessaire des efforts
accomplis. Cette morte garde l'héritage des siècles, et par sa contemplation notre etîort acluel peut encore s'exalter. Mais qu'elle ne prétende pas nous obséder par ses magies! Nous ne voulons point que les morts nous dévorent le conir. On ne vil pas en se souvenant : le souvenir aide seulement à vivre. Que la science, que la pensée pure nous soient des moyens et non des fins. Le point de vuegoethien doit être dépassé. Si vaste soit l'horizon qu'il découvre, c'est une étendue morte, c'est un beau spectacle de ruines. La noble froideur de ces harmonies, illuminons-la parla douleur et l'amour! Gravissons jusqu'au Monl- Salvat où les cœurs revivent et s'exaltent! Notre temps a méconnu ces réalités essentielles. L'artifice est tellement entré en lui que la nature lui apparaît comme monstrueuse. En Europe comme en Amé-
riqiie, dans l'économie politique, dans la philosophie, dans le gouvernement, dans le mariage, dans la famille, l'inlellectualisme s'est répandu en raison inverse du sens de l'effort. L'enfant est devenu une petite machine à penser ou à répéter. On a fondé l'économie politique sur les lois historiques de l'intérêt, non sur les sentiments profonds de l'âme. On se marie, on a des enfants, on les élève, par raison, presque jamais par amour. Les formules scientifiques ont pulvérisé la pensée. Le plaisir, considéré comme une lin en soi, a tout envahi, tout altéré. Manieurs d'or ou manieurs d'idées ont encombré le monde de valeurs mortes. Mais on ne contrevient pas impunément aux lois de la vie. Parmi les êtres où la douleur a fatalement entretenu l'effort, de singulières revanches se préparent. L'amour prendra pour un temps
le masque de la haine, et il nous sera donné d'assister ù d'élranges spectacles, lorsque la vie qui misérablement s'agite sous cette mort en brisera les surfaces glacées pour faire jaillir la Société future !
Les dogmes ne sont pas éternels, n'étanl qu'un effort pour embrasser Dieu. Les lois scientifiques ne sont pas éternelles, n'étant qu'un effort pour embrasser la nature. Les lois morales même ne sont pas éternelles, n'étant qu'un effort ])Our embrasser l'idéal. L'effort seul est éternel, et par lui la Douleur et l'Amour. Flammes inextinguibles, qui jailliront toujours des pétrifications de la pensée, pour attester, pour maintenir la vie éternelle au sein des choses!
Il faut souffrir, il faut aimer, il faut créer. C'est là toute l'éthique et toute l'esthétique. C'est là aussi toute la vie.
Une génération s'élève aujourd'hui, gran-
die dans la douleur et dans l'effort, une génération lamartinienne, que le spectacle des hontes publiques soulève et que la conscience des misères intérieures agite sans l'incliner au désespoir. Elle se fortifie dans la certitude que Faction est inséparable de Famour. Elle se prépare aux jours prochains où il lui faudra parler et créer. Ceux qui comme toi, mon cher ami, n'ont attaché de prix à la vie et de noblesse à Fart que par leur puissance d'exalter en nous la beauté de l'effort, ceux-là ne m'en voudront pas d'être venu à mon tour jeter mon cri et rendre un témoignage, même imparfait, aux chères, aux touchantes, aux seules réalités.
Paris, 25 janvier 1893.
Jean Darnay achevait de s'habiller lorsqu'il entendit sonner à la porte du petit appartement qu'il habitait rue du Luxembourg-.
— Allons, pensa-t-il, il est dix heures, voici Lauzerte sans doute qui vient me prendre, et je ne suis pas encore prêt!
Quand il eut ouvert la porte, Jean eut bien en effet devant lui le grand garçon brun et pâle, à la tète un peu étroite d'oiseau, aux yeux mobiles, qui était son meilleur ami. Le pardessus entr'ouvert laissait voir une parfaite
tenue de soirée qui seyait bien à la frôle élégance de cet être nerveux.
— Gomment, Jean, dit-il avec un sourire sur ses lèvres minces, toujours en retard! Songe, mon ami, qu'il est déjà dix heures et que ma mère compte sur nous. Ce n'est pas un bal ce soir, et nous n'aurions point d'excuse d'arriver à onze heures. Heureusement j'ai une voiture qui nous attend en bas. Hàte-toi de hnir ta toilette... Quel est donc le bouquin qui t'a ainsi distrait?
Georges, sans s'asseoir, feuilleta de son doigt g-anté un mince volume à gros caractères, dont le papier semblait déjà ancien. Pendant ce temps, Jean préparait son chapeau, et, avant de passer ses gants, fixait à sa boutonnière de frêles fleurs pâles.
— Ah, tu lis Fichte, dit Georges. Te voilà donc plongé dans celte Desthiation du savant et de riiomme de lettres qui a fait les délices de mon été dernier. Je comprends que tu n'aies plus songé à la soirée de ma mère.
— C'est vrai, répondit Jean, c'est une lecture passionnante. Quel beau sens de la vie intellectuelle! Nos nouveaux moralistes, qui ne parlent jamais de Fichte, auraient beaucoup à apprendre de lui. Il était vraiment, et dans le grand sons du mot, un professeur.
— Mon Dieu, mon cber, si tu l'entends ainsi, interrompit Georges, je crois que nous ne serons plus d'accord. Moi, j'ai aimé Fichte comme on aime une bonne heure de cheval, le matin, au Bois, par un beau soleil, ou, si tu préfères, comme on écoute une symphonie héroïque, l'après-midi, au Cirque d'Eté, chez Lamoureux. Mais c'est tout. Je l'aime pour le ton où il me monte pendant quelques heures, non pour l'enseignement que lui pas plus qu'un autre ne peut et ne pourra me donner.
— Sais-tu que tu es agaçant avec ton éternel dilettantisme, mon cher Georges? Tu sais pourtant combien j'en suis revenu.
— Tii n'en es pas revenu, mon cher, tu n'y es jamais allé. Chez toi le dilettantisme n'était qu'une crise passairère, un snobisme inconscient dont tu t'es vite défait. Tu es trop vigoureux et trop actif pour craindre jamais de devenir un dilettante. Chez moi cela est constitutif, et qu'y puis-je?
— Beaucoup, si tu m'en crois.
— Oui, je sais, l'éducation de la volonté. Mon Dieu, je ne demanderais pas mieux. J'ai déjà essayé, j'essaierai encore. Mais il y a des tuberculoses qu'aucun soleil ne peut guérir... Voyons, tu es prêt maintenant. Mais, grand Dieu, que d'élégance ce soir! Des cyclamens à la boutonnière, au lieu de l'œillet traditionnel ! Prends garde, cela fane vite, et puis tu vas rendre Marthe jalouse.
— Comment cela? fit Darnay un peu troublé.
— Tu ne sais donc pas que le cyclamen est la fleur favorite de ma sœur?
— Je l'ienorais.
LEFFORT 5
En (lisant cela, Jean rougissait un peu de son léger mensonge.
— Dix heures dix, fit Georges. Partons. Couvre-toi bien, car la nuit sera belle, mais froide.
— Voyons, dit Jean en ouvrant la fenêtre de sa chambre à coucher.
Des souffles froids pénétrèrent avec des rayons vifs d'étoiles palpitant au bleu noir de la nuit d'avril. En face, dans la masse sombre du jardin du Luxembourg, les premières feuilles frissonnaient aux grands arbres, — et, par delà les ténèbres, la grande ceinture d'or des gaz étincelait.
Jean referma la fenêtre, prit son pardessus d'hiver, baissa un peu la grande lampe sur qui papillonnait un vaste abat-jour aux ailes orangées, et les deux amis descendirent rapidement les quatre étages.
Quand Georges eut jeté au cocher l'adresse de ses parents : 30, rue de Babylone, et qu'ils furent installés dans le fiacre parti au galop,
ils causèrent encore avec l'excitation fébrile que donne toujours la course en voiture au travers des rues de Paris.
— Tu sais, Jean, je ne te conseille pas de raconter à mon père que tu passes tes soirées à lire Ficlite à trois mois de F agrégation.
— Pourquoi cela? fit Jean.
— Pourquoi? Mais, mon cher, tu passerais tout bonnement auprès de lui pour un amateur. Sans doute, avec son éternel sourire d'acquiescement sous sa g-rosse moustache blanche, il commencerait par te féliciter d'aussi vig-oureuses lectures, car après tout ce philosophe n'est pas classé parmi les « immoraux ». Mais il te conseillerait bien vite de remettre ces études désintéressées à plus tard, de te consacrer plutôt à tes cours et à tes auteurs., de songer eniin « au côté positif des choses, mon jeune ami ». Bienheureux si tu ne t'en tirais pas avec un élog-e de Taine ou de Spencer, qui maintenant sont leurs dieux officiels.
— Il me semble que tu deviens de plus en plus amer envers ton père, mon cher Georges. C'est pourtant un grand savant.
— Oui, oui, interrompit brusquement Georg-es Lauzerte, un grand médecin, un académicien, commandeur de la Légion d'honneur et millionnaire, que sais-je encore, un maître de la science moderne, une illustration européenne! Tu le vois ainsi, avec tant d'autres, et je ne puis m'en étonner. Mais tu me permettras, à moi qui dès l'enfance ai vécu avec lui, de le voir sous son jour vrai. Un grand savant, oui, si la science consiste à collectionner des faits sans rien découvrir que d'infimes territoires; un grand médecin, si l'habileté professionnelle peut suppléer à la bonté d'âme et au respect de la personne humaine; une puissance sociale, si tu veux, mais un grand esprit, jamais! Les idées, il s'en moque bien, au fond. Il m'a légué son amour du monde, son goût du luxe .et même son activité cérébrale : pourquoi a-l-il oublié
de me transmettre sa volonté? Je comprends tout, je n'aime rien. Je crois que je ne pourrai jamais tenter rien de sérieux.
Jean se taisait dans son coin. Le fiacre filait bruyamment dans le silence de la rue de Yarennes. Puis Jean éclata :
— Lauzerte, crois-moi, ta nervosité tY'gare. Tu t'en prends à ton père, k toi-même, et tu as tort. Ton déséquilibre moral ne vient pas de là. 11 est ailleurs, dans ta vie, dans ce compromis entre ces deux figures de femme. Je suis sur que tu as vu Léa ce soir?
— Certainement, je sors de diner avec elle. Mais laissons cela tranquille. Tu ne me convaincrais pas. Je ferais bien mie;ix de te mettre au courant des personnes que tu vas rencontrer cbez ma mère. Tu les connais presque toutes, car ce soir il n'y aura que des intimes : le vieux banquier Berger et ses deux filles, le député Lorin et sa charmante femme, les Bourg-uin, notre ancien professeur en Sorbonne Pracliot, et les familles de mes oncles
Béral. Mais lu verras ce soir précisément M'''' de Sebeillac avec sa mère et ses frères. M""" de Sebeillac est la veuve de l'ancien ministre du Seize-Mai, une grande dame qui a été très belle et qui ne l'oublie pas, très en dehors avec son profil romain d'impératrice et la clarté dure de ses yeux gris. Le frère aîné est lieutenant au 2° chasseurs à cheval, il ne viendra sans doute pas ce soir. Les deux autres sont des étudiants en droit qui se préoccupent plus de chevaux et de filles que des cours du vieux Ducrocq ou de l'excellent Jalabert. Pour Jeanne, tu la jugeras toi-même. Tu as été le seul à recevoir mes confidences, sois le seul à me donner un bon conseil. Tu le feras d'autant mieux que je ne te crois pas amoureux, fit avec une légère ironie Georges en terminant.
Jean réprima à peine un sourire attristé.
— Je te promets d'être impartial, dit-il à son ami en lui pressant la main.
Ils restèrent silencieux quelques instants.
La voiture tourna, puis arriva devant une grande porte cochère éclairée où elle s'engouffra en roulant sur le pavé de la cour. Au fond étincelait Fliôtel du célèbre médecin et physiologiste Lauzerte.
Une vingtaine de personnes étaient déjà réunies dans le grand salon Empire de M™** Lauzerte lorsque Georges et Jean y tirent leur entrée. Le contraste était grand entre les deux jeunes gens : Georges plus frêle, plus distingué dans la grâce mobile de son visage un peu mince et l'élégance de son corps nerveux, Jean plus vigoureux, plus mâle avec sa haute taille un peu penchée, son visage osseux, son regard droit et brun, son front ample. Tous les deux attiraient les yeux, comme les représentants de deux races
12 LEFFORT
différentes, mais également supérieures, de jeunes hommes.
Du centre du salon où elle était assise avec quelques personnes âgées, M'"'' Lauzerle regardait venir vers elle son fils et celui qu'elle savait être le meilleur ami de son fils. La robe de satin gris-perle dont elle était revêtue ce soir-là s'harmonisait bien avec les lignes fines de sa physionomie reposée, avec la douceur de ses yeux clairs et la grâce de ses cheveux cendrés. Masque d'énergie et de bonté tout ensemble, où le sourire corrigeait le pli un peu amer des lèvres, où le regard finissait toujours par s'attendrir, où Fâme avait comme tempéré la nature. Elle voyait venir les deux jeunes gens, et, derrière l'éventail dont elle jouait si indifféremment en apparence, une singulière mélancolie errait dans ses yeux clairs. Pourquoi, se demandait-elle, les qualités diverses de ces deux enfants ne sont-elles pas associées dans une même âme? Pourquoi Jean Darnay ne peut-il communi-
quer à mon fils cette énergie de caractère qui illumine sa figure et pénètre sa vie? Pourquoi Georges ne peut-il donner à Jean un peu de la finesse exquise de ses manières? Pourquoi? M'"" Lauzerte savait pourtant bien que, s'il en était ainsi, c'est que Jean Darnay était un plébéien pauvre, fils de parents rigides, qui lui avaient transmis leur vigueur morale, tandis que Georg'es était le fils du grand Lauzerte, le petit-fils d'un haut fonctionnaire, et aussi son lils à elle, c'est-à-dire le descendant d'une bourgeoisie en qui le sens de TefTort s'était altéré peu à peu, et la force du caractère amincie jusqu'à n'être plus qu'une délicatesse morale très étendue mais très ténue.
M™" Lauzerte était avant tout une intellectuelle. Cela se pouvait lire dans ce front si ample et si solide sous la grâce ondulée des cheveux presque gris, dans ce nez aux ailes longues et iines, dans ces lèvres minces et presque ironiques malgré leur grâce, dans ces yeux d'un gris trop clair qui répandaient de
la lumière mais non de la chaleur. La bonté qui ennoblissait sa physionomie était cette indulgence où se trahit l'épreuve trop complète des faiblesses humaines. Pour un peu ce masque souriant eût paru dédaigneux, si la beauté de rintelligence n'en avait atténué l'énergie. Fille d'un célèbre ministre de Louis-Philippe, elle avait été pénétrée de l'atmosphère libérale et voltairienne d'alors. Bien que catholique par la naissance, elle avait g-randi parmi le chaos brillant d'idées et le scepticisme politique où se débattit la bourgeoisie orléaniste en ces dernières années de règne. Les aspirations que Lamartine et George Sand tirent naître en elle furent brisées de bonne heure par la Révolution de 4848 et le coup d'État de 1832. A vingt ans, elle avait lu tous les livres et jugé la plupart des hommes. Elle se maria assez tard, par raison plus que par amour, avec le docteur Lauzerte, déjà célèbre, et dont elle appréciait le rude labeur et les qualités sociales. Elle
n'aima donc point son mari avec emportement; mais, en le jugeant par avance, elle s'était épargné les affres d'une déception. Elle fut envers les enfants qu'elle eut plus vigilante que passionnée : ils ne furent point couvés sous la chaleur ardente, mais dans une lumière tiède. Ils grandirent, sages, réfléchis, admirablement élevés. Leur esprit devint vif et souple, mais, sauf la crise religieuse de la douzième année, leur vie intérieure fut faible. M""^ Lauzerte n'était ni croyante ni sensible : ses enfants ne connurent donc ni les élans de la foi, ni les transports du cœur. Ces petits êtres étaient trop loin de sa pensée pour que, même en les chérissant, elle pût les féconder. Elle n'avait point le don de l'amour : elle ne s'intéressait qu'aux idées. Dans ce monde-là, elle était extraordinaire; ses lectures étaient immenses. Les œuvres, nouvelles alors, de Taine, de Flaubert, de Stuart Mill, de Spencer, la ravissaient. Mais surtout elle prenait goût aux labeurs curieux et précis
d'un Max Muller ou d'un Huxley, et plus encore aux analyses cruelles d'un Baudelaire ou souriantes d'un Renan. Elle recherchait les manieurs d'idées ou de faits, leurs causeries paradoxales, leurs audaces de pensée et de lansaoe. Les contradictions du siècle l'amusaient : elle était trop maîtresse de sa vie morale pour en être émue. Les femmes l'admiraient avec une sorte de crainte : elle déconcertait et charmait les hommes. Mais, comme tout ce qui dépasse la nature doit avoir sa rançon. M""' Lauzerte était punie dans ses enfants. Cette intellectuelle aurait voulu créer des êtres bien actifs, bien vivants, et elle n'y avait pas réussi. Elle en souffrait assez vivement parfois. Aussi sa voix n'était-elle pas sans mélancolie lorsqu'elle reçut les deux jeunes gens :
— Gomme c'est bien à vous, cher monsieur Darnay, d'être venu ce soir malgré les travaux où je vous sais absorbé. Mais vous serez récompensé, car je sais que vous aimez
la bonne musique et vous aurez ce soir Mersack, Romain et Richard qui nous joueront un quatuor de Beethoven et un trio de Mozart. Et toi, mon cher enfant, dit-elle en s'adressant à Georges, comment s'est passé ce dîner de garçons? N'as-tu pas eu trop de reg'ret de quitter si tôt tes camarades?
— Mère, dit Georg-es, peux-tu croire que j'aie moins de plaisir à être ici, avec toi, avec nos amis, que dans le bruit d'un restaurant, parmi la griserie énervante d'une fin de bon dîner?
En disant cela, Georges était obligé de mentir, car ce n'était point avec des camarades, mais bien avec la petite Léa Revel, sa jolie maîtresse aux yeux aigus, qu'il avait passé l'après-midi et le commencement de la soirée, et il avait eu grand'peine à la quitter.
A ce moment, M""' Lauzerte se tourna vers une femme déjà âgée, au profil puissant et dédaigneux, devant qui Georges venait de s'incliner.
— Chère madame, lui dit-elle, permettezmoi de vous présenter M. Jean Darnay, un ami intime de mon fds et l'un des plus brillants élèves de la Sorbonne, en attendant qu'il devienne une de nos gloires universitaires. Mon cher Darnay, M""" de Sebeillac s'intéresse beaucoup aux études philosophiques et je suis heureuse de pouvoir vous rapprocher l'un (h; l'autre.
Darnay s'était incliné à son tour. La tête hautaine d'impératrice aux yeux durs se pencha un peu, en laissant échapper ces paroles :
— ■ Assurément, monsieur, je suis heureuse de vous connaître. Mon amie Lauzerte m'a souvent parlé de vous, et si a^ous me faites l'amitié do venir quelquefois me voir le mardi, j'aurai grand plaisir à causer avec vous.
Les deux jeunes gens saluèrent encore une fois, puis se mirent en marche à travers le salon où les derniers invités entraient.
— J'aperçois là-bas ta sœur, dit Jean à Georges. Permets que j'aille la saluer.
— Je t'accompag-ne, dit Georges, car Jeanne de Sebeillac et ma cousine Louise Béral sont avec elle.
Au nom de Jeanne de Sebeillac prononcé par son ami, Jean fixa plus attentivement le groupe des jeunes filles.
Au fond du salon , derrière l'immense piano, sur un canapé blanc et or, elles causaient.
Le beau corps de Marlbe Lauzerte émergeait d'une robe de soie bleu pâle dont l'écliancrure dessinait la ligne ferme des épaules et les courbes fraîches do la poitrine. Sur un cou délicat se posait l'ovale d'une tète où la chevelure divisée en deux larges bandeaux noirs et lisses, le front blanc et rond, le nez droit, les larges yeux bruns et la bouche aux rouges lèvres tantôt sérieuses, tantôt ironiques, s'alliaient pour créer une beauté énigmatique et calme qui n'eût pas
été indigne des pinceaux du Vinci. Vers elle, un peu noyée dans le nuage d'une robe vertd'eau, la blonde Jeanne de Sebeillac montrait l'étrange sourire de ses yeux verts, et son front barré comme celui des mystiques se perdait sous les frisures d'or de la coiffure. La figure placide de M"'' Louise Béral, une belle personne cbâtaine en robe de gaze rose à manches A'iolettes, harmonisait le contraste de ces deux tètes originales.
Elles causaient, et lorsque Georges Lauzerte et Jean Darnay s'approchèrent d'elles, personne n'eût pu deviner, à la façon dont les jeunes hommes saluèrent et dont les jeunes filles répondirent, qu'un double amour s'ébauchait là. Les banalités usuelles furent écliangées. Une vague causerie s'ensuivit où il fut surtout question du dernier opéra et du prochain grand bal. A ce moment le docteur Lauzerte passait sous la lumière des lustres. C'était un homme de taille moyenne, sanguin et un peu voûté malgré ses fortes épaules;
SOUS un front puissant et bombé, deux beaux yeux veillaient, pénétrant les âmes sans rien trabir de celle qu'ils servaient. Un éternel sourire dacquiescement s'ébauchait sous sa grosse moustache blanche, tandis que les fortes mâchoires et le cou un peu court attestaient la violente volonté de vivre. Quand le fils et le père étaient l'un auprès de l'autre, on pouvait observer qu'ils se ressemblaient, mais que la forte ossature du père s'était atténuée dans le fils. Chaque trait du visage, devenu plus subtil, s'était comme spiritualisé dans une expression qui rappelait celle de la mère, sans en avoir pourtant ni la bonté ni l'harmonie. Georges Lauzerte portait sur son front et dans son attitude les éléments complexes dont son âme était faite et aussi l'indécision raffinée dont elle souffrait.
Jean Darnay se tourna vivement vers l'illustre médecin pour le saluer :
— Cher maître...
— Très heureux, mon cher jeune ami, de
VOUS voir ici ce soir. J'espère bien que vous rencontrerez mon vieux camarade Prachot, votre professeur à la Sorbonne, dont la connaissance vous sera très utile. Ne fait-il pas partie cette année du jury d'agrégation? Nous sommes loin d'avoir les mêmes idées en philosophie, Prachot et moi. C'est un idéaliste, lui. Il tient encore pour Leibnitz et Maine de Biran. Il croit aux forces spirituelles et à l'existence réelle des idées ! Comme si les faits n'étaient pas tout, comme si leur enchaînement n'était pas indissoluble et leur trame irrésistible ! Les idées ne sont que le dessin linéaire de cette trame; sans les faits, elles sont mortes, elles s'évanouissent. Bien classer les faits nouveaux, bien les coordonner aux faits anciens, sans s'obstiner à vouloir pénétrer le fonds des choses, n'est-ce pas là le vrai caractère de la science moderne? Et hors la science, l'humanité n'a rien fait depuis cent ans... Je sais que vous n'êtes pas de cet avis, jeune homme?
— Mais, cher maître, je ne puis croire que les faits aient une existence réelle! Ne sontils pas une simple manière d'être des idées dans notre cerveau? Et les idées ne sont-elles pas des forces, les seules vraies forces de la nature et de l'histoire?
— Oui, voilà bien les nouvelles théories, et avec elles le néo-mysticisme, le néo-christianisme, la dégénérescence de la race.
— Mais permettez, mon père, il faudrait peut-être distinguer,
— Inutile, mon cher Georges, toutes vos distinctions subtiles m'échappent, à moi vieux savant positiviste et retardataire! Je ne vois qu'une chose, continua le vieux Lauzerte en s'animant, c'est que vous méprisez la science sans la remplacer, c'est que vous voulez détruire cent cinquante années de labeur intellectuel, c'est qu'avec votre idéalisme mystique vous nous ramenez sous la férule des prêtres, et que vous anémiez vos esprits et vos volontés dans un dilettantisme stérile — il accentuait
ces mots en les jetant vers son fils. — Mais ce qui m'étonne, ajouta-t-il, c'est que vous, mon cher Darnay, vous que je sais volontaire et actif, vous donniez aussi dans de pareilles chimères.
— Ilélas, cher maître, si j'osais exprimer devant vous toute ma pensée...
— Parlez, mon ami.
— Eh bien, je dirais que si la science est infiniment respectable, l'esprit scientifique actuel ne l'est pas toujours. Le positivisme et le déterminisme ont désorganisé plus de cerveaux qu'ils n'en ont fortifié, et dans la pratique ils ont créé ce scepticisme distingué, cette anémie de la volonté qui vous paraissent être des effets de l'idéalisme nouveau... Il n'y a jamais rien à craindre des idées. Si elles nous trompent parfois, elles nous excitent toujours vers des buts nobles, elles galvanisent une nation...
— Je vous vois venir. Ce sont Hegel et Fichte qui ont fait l'Allemagne actuelle, et
c'est le maître d'école qui a vaincu à Sedan et à Sadowa... Croyez-moi, mon ami, le roisergent qui bàtonnait les durs soldats prussiens et faisait des économies sur les vêtements de sa cour, a plus fait pour l'unité de l'Empire allemand que tous les professeurs de philosophie réunis.
— Peut-être bien, dit Georges. Nul ne peut savoir les raisons véritables d'un seul fait historique, et encore moins présumer ses effets. Il ne nous appartient pas de savoir si nos actions sont bonnes ou mauvaises... Pour nous l'univers ne peut être qu'une fantasmagorie immense où tout notre effort s'acharne à ne pas souffrir ou bâiller trop souvent... Je sais, cher père, que ces conclusions vous déplaisent; je les tire pourtant en hgne droite de vos théories, car si les faits sont tout l'univers, et si une loi scientifique les enchaîne sans que notre volonté y puisse rien changer, ou notre intelligence concevoir d'absolu...
— Pauvres excuses pour un manque
(l'énergie morale, murmura le vieux Lauzerte tout assombri. Sont-ce donc là nos fils! pensait-il; nos deux générations ne se com}»rennent déjà plus entre elles. Pour moi, reprit-il tout haut, je ne connais que deux choses : le respect de la science et l'amour de l'action. Mais, silence; adieu, mes amis, voici nos musiciens qui commencent.
Déjà le violon, le violoncelle et l'alto préludaient par dos caresses nerveuses au grand combat d'harmonie qui se livrerait dans un instant. M'"" Lauzerte et sa fille s'étaient assises au piano sous l'éclat des bougies. Le vaste salon étincelait de lumières et de fleurs. Les grands vases, les tapisseries anciennes, les tableaux rares ressortaient là dans leur vrai jour et faisaient un beau décor aux robes pâles et aux habits noirs.
. C'était une de ces soirées que M""' Lauzerte excellait à faire naître, une soirée splendide et intime tout ensemble, donnée à souhait pour consoler des cohues indifférentes et des
bals matrimoniaux à trois cents invitations jusqu'à cinq heures du matin. Trente personnes au plus étaient réunies là par des amitiés ou des sympathies communes; et au lieu de faire entendre à ses invités quelque absurde cabotin à la mode, M'"*^ Lauzerte s'était plu à leur offrir une musique choisie, exécutée par les plus rares artistes de Paris, qu'elle-même et sa fille devaient accompagner au piano.
Pendant que les instruments s'accordaient, chacun avait élu dans le salon une place à son goût. Les jeunes filles s'étaient groupées en face du piano. Derrière elles, quelques jeunes gens se tenaient debout, Georges Lauzerte presque adossé à un admirable Jan Steen dont son père appréciait fort le réalisme hardi, — et près de lui Paul et Louis de Sebeillac, deux des frères de Jeanne, deux de ces profils fins et pâles de jeunes gens à la mode qui semblent garder dans leurs yeux comme un reflet d'exil, de l'exil des aristocraties anciennes, et qui n'y portent sou-
vent quo la fatigue de la race, renniii d'euxmêmcs et le regret des coulisses auxquelles leur monde les arrache parfois. Jean Darnay était allé s'asseoir sur une petite chaise dorée dans un coin assez sombre du salon, d'où il pouvait voir en pleine lumière et sans craindre d'être observé, les hgures de Marthe et de sa mère. M. Lauzerte s'était placé auprès du vieux banquier Berger, et ils avaient entamé une conversation à demi-voix.
La musique commença, cette musique héroïque de Beethoven qui nous étreint et nous exalte du même coup. Jean regardait Marthe. Dès les premiers accords elle avait été comme transfigurée. Le masque un peu trop bellement froid de son visage s'était dépouillé de la sorte d'insignifiance mondaine 011 il se complaisait d'ordinaire. Le rose d'une pudeur profonde illuminait ses joues et son front; les lèvres s'entr'ouvraient un peu, les yeux semblaient lire quelque page de rêve très lointaine et pourtant très connue, et les
mains, les chères et savantes mains, palpitaient comme des ailes d'oiseau mystérieux sur les touches du piano. C'était vraiment bien l'âme de la jeune fille qui transparaissait en ce moment bref au travers des conventions mondaines, des préjugés sociaux, et des puérilités parmi lesquelles elle avait grandi. Mise en face de l'idéal, elle redevenait vraiment elle-même. Jean en eut l'intuition nette, et son cœur se serra douloureusement. Si puissante que fût la musique de Beethoven, elle ne pouvait dominer les sentiments et les souvenirs qui tourbillonnaient dans son esprit agité. Pourquoi s'était-il mis à aimer l'hiver dernier cette belle enfant dont le séparaient tant de barrières sociales? Ah, il le revivait tout entier en cette soirée, le sing^ulicr et cruel poème intérieur dont il avait été la victime! Cette enfant rencontrée parfois dans les visites fréquentes qu'il faisait à Georges, apparition fuyante de bel oiseau timide, il l'avait revue plus souvent lorsque M""" Lau-
zerte, s'élanl i)rise d'affection pouj' son intelligence et son caractère, l'avait admis un peu plus avant dans l'intimité de la maison. Il se souvenait de ses premières émotions en face de la jeune fdle. Elle lui était apparue si candide à côté de ses petites amies déjà mondaines et coquettes, et si vides! Il s'était plu à retrouver en elle l'influence de M'^'^Lauzerte pour qui il professait une vénération unique. Non qu'il eut jamais songé à un mariage possible entre elle et lui, entre la fille très belle et très riclie d'un des hommes les plus célèlires de Paris, et le flls d'un obscur et pauvre ingénieur de province, qui n'aurait lui-même à lui apporter que son titre d'agrégé et l'espoir d'une renommée hypothétique! Marthe avait été simplement pour lui, à l'heure critique de l'adolescence, l'être d'exception qui avait orienté sa vie. De l'individu âpre et révolté qu'il était, elle avait fait une âme aimante, souffrante encore sans doute, mais d'une souffrance noblement active. Pour
elle, il avait sacrifié tous ses vagabondages de pensée et d'action. Il avait complètement répudié l'ensemble d'habitudes assez vulgaires qui constituent la vie de l'étudiant au Quartier- Latin et qui lui parurent dès ce jour ignobles et mesquines. Il s'était concentré dans une solitude féconde de travail et de pensée. Il avait par instinct dissimulé cet amour, le ressort secret de sa vie, et qui, mis à nu, se serait infailliblement brisé. Aussi les plus perspicaces le croyaient ambitieux : il n'était qu'amoureux. Et voilà qu'au moment où il commençait à se rapprocher de Marthe, une désillusion croissante se produisait en lui.
Celle qu'il avait aimée n'était-elle donc, elle aussi, qu'une coquette égoïste? Ces gestes, ces sourires, ces regards ingénus n'avaient-ils été que des artifices de comédienne précoce? Certaines réponses ambiguës, certaines phrases imprudemment lancées dans la conversation ou au lawn-tennis avaient suffi pour éveiller en lui le doute. La froideur grandissante
de Marthe l'étonnait aussi : il se demandait s'il ii'avail pas été la dupe d'une illusion grossière, s'il n'avait pas paré de toutes les candeurs et de toutes les pudeurs une petite poupée peinte comme les autres, et qui n'aurait eu sur ses compagnes que le désavantage d'être un peu plus hypocrite. Et il revoyait ces trois années de sa jeunesse, les meilleures, irréparablement consumées dans un rêve manqué. Car ce n'était ni pour de l'argent, ni pour une situation, ni môme pour être aimé qu'il avait aimé : si la créature adorée n'existait pas, tout l'idéal de ses vingtcinq ans s'écroulait brutalement! Et voici que maintenant le lien était forgé. Il avait senti, en épinglant les frêles cyclamens à sa boutonnière, qu'il était capable d'aimer Marthe même hypocrite, même coquette. C'est pourquoi un grand frisson avait traversé tout son être lorsqu'il la vit au piano, transfigurée aux appels héroïques de Beethoven. Mais dès lors un nouveau problème se posait pour lui : com-
ment expliquer cette nature double, cette candeur jointe à cette coquetterie?
La musique a ce mystérieux pouvoir sur les êtres qu'elle n'absorbe pas tout entiers de les transporter dans une sorte d'éther plus lucide d'où le monde moral qui les entoure leur apparaît plus net. Pendant que Jean éclairait ainsi les parties obscures de sa conscience dans l'ombre du grand salon, le vieux Lauzerte prolongeait en lui l'écho inquiétant de la causerie qu'il venait d'avoir avec Georges et Darnay, causerie qui se renouvelait trop souvent pour lui, car elle heurtait tout l'édifice de ses idées et de ses espérances. Légèrement courbé, la tête appuyée sur la main droite par un geste qui lui était familier, il regardait son fils. Était-il donc bien vraiment son fils, ce grand garçon pâle et trop distingué dont les yeux d'oiseau se mouvaient sans cesse dans on ne sait quelle énigme morale indéchifTrée? N'avait-il donc tant essayé de le pétrir et de le pousser dans
le monde que pour en faire une sorte d'IIamlet intellectuel? Georges avait pourtant eu devant lui. dès les débuts do l'existence, tous les exemples et tous les moyens. Par le dehors d'ailleurs il semblait en avoir profité, puisqu'à vingt-trois ans il était licencié en droit et licencié es lettres, attaché aux Affaires étrangères et futur secrétaire d'ambassade. Beau garçon avec cela, et très capable d'épouser, quand il le voudrait, la jolie Jeanne de Sebeillac, un magnifique parti; car n'était-il pas visible pour des yeux un peu perspicaces que Jeanne n'était rien moins qu'indifférente au doigt de cour que semblait lui faire Georges depuis le commencement de l'hiver? Pourquoi donc le vieux médecin restait-il si inquiet devant la destinée de son fils? C'est qu'avec tant de richesses naturelles ou acquises, il le sentait pauvre de volonté et d'initiative, presque incapable de ce sens continu de l'effort, sans lequel rien de grand ne peut être tenté. Georges cependant jouissait nerveusement
de la musique, des fleurs et des jeunes filles. Elles lui composaient une de ces harmonies complexes que son âme recherchait. Il n'aurait pu dire en ce moment ce qu'il aimait, ni s'il aimait quelqu'un ou quelque chose. Il goûtait certes autant que personne les yeux étrangement naïfs et le frêle charme blond de M"" de Sebeillac; il se rafraîchissait le cœur dans le sentiment qu'il en était aimé, qu'il l'aimerait peut-être un jour; mais tout à coup se dressait devant lui l'image dominatrice de sa maîtresse aux yeux aigus, de cette Léa Revel dont il ne pouvait se passer, bien qu'il la méprisât si entièrement.
Le quatuor était terminé. Un trio de Mozart, pur et brillant comme une lune d'or dans une nuit d'été, calma par ses harmonies l'exaltation où Beethoven avait jeté les esprits. Pendant qu'on félicitait les artistes les jeunes filles offraient des rafraîchissements. Gomme Marthe s'approchait de Darnay, il se leva.
— Un verre de bière, s'il vous plait, mademoiselle. Permettez-moi de vous remercier de la toLiclianle façon dont vous avez interprété pour nous Beethoven.
— Oh! vraiment, si peu de chose auprès de ma mère et de ces excellents artistes. Yous aimez beaucoup Beethoven, monsieur?
— Beaucoup, mademoiselle, bien que je n'entende pas grand'chose k la musique. Mais l'impression est chez moi très forte. Ne trouvez-vous pas comme moi que Beethoven, comme Wagner, donne à chacun de nous la sensation de ce qu'il aurait pu être , s'il était resté pur?
— Ohl comme c'est cela! fit Marthe en rougissant un peu. Voilà ce que je sentais et ne pouvais dire. C'est du moins un point sur lequel nous sympathisons, monsieur Darnay.
— Un point seulement, mademoiselle?
— Georges dit que vous êtes si sévère pour les jeunes filles...
— Georges trahit ses amis, mademoiselle.
— Et moi je ne suis qu'une petite fille bien frivole. Vous me gardez tout de même votre confiance?
— Oh! mademoiselle...
Marthe s'était déjà sauvée en riant, que Darnay s'inclinait encore, avec dans son cœur troublé ce sourire et ce regard...
Il était près de minuit. La soirée touchait à sa fin. Comme Darnay prenait congé de M™*^ Lauzerte, Georges rejoignit son ami.
— Mère, tu m'excuseras de ne pas rester plus longtemps. Je dois me mettre au travail de bonne heure demain matin et j'ai encore à causer avec Jean.
— Tu sais que tu es libre, mon cher enfant. A bientôt, monsieur Darnay, je suis heureuse que cette soirée vous ait plu.
Elle les regardait partir, et elle reflétait encore dans ses yeux clairs l'éclat et l'émotion de cette soirée, dont elle était vraiment l'âme visible.
Les dernières voitures roulaient sur le pavé
sonore de l'étroile rue de Babylone. La nuit était brillante et glacée comme la lune (jui Féclairait. Les étoiles étaient très hautes, les gaz ilanihaicnt sèchement,
— Si nous revenions à pied? dit Jean à Georges qui par habitude cherchait une voiture.
— Bonne idée, dit Georges. La nuit sera excellente pour la marche, et cela nous rafraîchira l'esprit.
— M"" de Sebcillac y a donc fait des ravages que tu désires réparer? dit Jean.
— Au fait, comment Fas-tu trouvée?
— Charmante, très charmante, cette jolie blonde aux yeux naïfs, si prompte à rougir. Je l'ai bien observée, je ne crois pas me tromper en te disant qu'elle a un sentiment pour toi. En tout cas, ton autorité sur elle est très grande; chacune de tes paroles doit être pour elle un mot d'évangile.
— Tu crois vraiment? fit Georges en riant.
— Oh, pour cela, j'en suis sûr. Je ne te
crois pas mal tombé, elle me paraît sincère cette enfant. Et tu sais combien cela est rare aujourd'hui. Mais toi, l'aimes-tu?
— Mon Dieu, je ne sais pas. Cette satanée musique me grise et ne me laisse pas maître de moi. Mais que veux-tu qu'un hésitant et un débauché comme moi fasse de cette simplicité et de cette virginité? Je n'ai pas même le droit de l'aimer. La belle corbeille de mariage à lui apporter que la succession de LéaRevel!
— Tu es trop sévère pour toi-même, mon cher Georges. Pas de casuistique sentimentale, je te prie. Crois-moi, cet amour peut te faire beaucoup de bien! il mettrait dans ta vie comme dans ton esprit celte unité que tu désespères d'atteindre.
— Oui, mais pour cela il faudrait rompre avec Léa.
— Sans doute : hésiterais-tu?
Un silence se lit, Georges eut un sourire las sur ses lèvres minces.
— Non seulement j'hésite, mais je ne puis
pas. Je la méprise, mais elle me lient. Et puis, vois-tu, mon clier, je suis un lâche. Pour modifier ma destinée, il faudrait vouloir et je ne puis pas vouloir...
Les étoiles brillaient, très hautes, comme des regards éternels. Les hautes tours de Saint-Sulpice s'imposaient dans le bleu glacé de la nuit. Les deux amis allaient se séparer.
— Prends garde, Georges, ajouta Jean. Il faut sortir de cette impasse. Tu mets trop de compromis dans ta vie. Il faut vouloir, et pour vouloir, il faut aimer... Tu seras des nôtres samedi soir prochain, à sept heures et demie, n'est-ce pas? C'est notre dernier diner de Tannée, et je compte absolument sur toi.
— Entendu. Au revoir.
— Au revoir.
— Vraiment, Darnay, c'est une excellente idée que tu as eue de nous réunir ainsi tous les huit jours, le samedi soir, chez toi, s'écria Georges Delacroix, un grand garçon aux longs cheveux blonds dont les yeux bleus et la large bouche riante corrigeaient le profil méphistophélique. Sais-tu que toute la semaine, parmi mes dièzes et mes croches, je le guette, ce samedi? Je le vois venir, et je ne suis vraiment heureux que lorsque je prends le Batignolles-Clichy-Odéon pour atteindre le 15 de
la rue du Luxembourg.
— Bien dit, ponctua Antoine Pérard, un grand hercule blond aux cheveux ras, à la moustache d'or et au teint britannique. Moi, dans ma salle de garde, à l'Hôtel-Dieu et avec mes malades ou mes bouquins, le samedi soir m'apparait aussi comme un moment libérateur, la clôture idéale de la semaine, quoi !
— Oui, ce samedi-là va joliment me manquer, murmura à demi-voix Henri Courcel, un joli adolescent très brun, à fines moustaches et aux yeux de rêve. J'y prenais toutes les semaines un vrai bain d'idéalisme dont mes élucubrations poétiques se ressentaient.
Par les fenêtres ouvertes le soir descendait, un soir rose et bleu de printemps parisien, et les cinq amis en finissant de dîner pouvaient le regarder s'étendre en nuances délicates sur les arbres du jardin du Luxembourg, sur les murs du palais, sur les fleurs et les terrasses.
— Bah, reprit Darnay, cela ne durera que
quelques mois. J'espère bien que, de toutes façons, l'an prochain nous recommencerons. Et, à propos d'élucubrations, mon cher Courcel, que devient ton Laurent le Magnifique'^.
— Pas grand'chose, ami Darnay, pas grand' chose... Très difficile, ce drame, beaucoup " plus difficile même que je ne croyais. Evoquer la Florence du xyi*^ siècle, reconstituer l'intérieur des âmes, et de quelles âmes! et faire se mouvoir là dedans le g-rand problème du césarisme et de la démocratie, je crains bien que ce ne soit une œuvre au-dessus de mes forces.
— C'est en effet une tentative malaisée, mais tu as tort de t'en croire incapable, dit Lauzerte, qui assis à côté de Darnay perdait ses regards dans les dernières teintes violâtres du crépuscule. Mais dis-moi, Gourcel, la belle créature que j'ai rencontrée à ton bras l'autre jour sur le boulevard n'est-elle pas pour quelque chose dans ton désœuvrement?
— Ne m'en parle pas, Lauzerte, repartit
4i l'effort
fébrilement Coiircel, depuis que celle femme est entrée dans ma vie, je ne fais plus grand' chose et je commence à me mépriser autant que je la méprise.
— Toi aussi: s'écria Darnay, vous vous laisserez donc tous pincer?
— Darnay est excellent! clama Delacroix avec son large rire dans sa figure méphistophélique. Aurais-tu résolu le problème do la femme pour la jeunesse contemporaine, cher philosophe ?
— Je n'ai rien résolu du tout, repartit Darnay, qui s'échauffait toujours sur ce sujet. Mais je n'ai jamais compris et je ne comprends pas encore que des jeunes gens comme vous consentent à partager les plus belles années de leur jeunesse avec des femmes qui ne vous aiment pas, que vous n'aimez pas.
— Le moyen de faire autrement? interrompit Courcel. Préférerais-tu que nous nous adressions à la Yénus vagabonde, multipliant de brasserie en brasserie les expériences
écœurantes jusqu'au jour où comme tant de camarades que nous ne savons pas toujours atteints, mais dont Pérard pourrait nous dresser la liste, nous irions grossir la foule des impuissants et des infirmes?
— Il n'est pas question de cela. Le pire n'excuse pas le mal. Les pauvres garçons que le collège lâche dans la vie ne sont certes pas des modèles à prendre ! Mais le collage et ses succédanés ne valent guère mieux...
— Tu n'as pourtant pas la prétention de faire de nous des eunuques? s'écria l'exubérant Delacroix.
— Qui vous parle de cela? Pérard vous dira, et avec lui tous les médecins, que la chasteté absolue est possible à un jeune homme lorsqu'il veut s'y astreindre, et que ses inconvénients sont beaucoup moindres que les dangers auxquels vous courez de gaîté de cœur. Est-ce vrai, Pérard?
, — Absolument, mon vieux, mais pour ceux
seulement dont l'esprit est chaste, — et lu pourrais les compter ceux-là I
— Il n'y a pourtant qu'à vouloir, dit lentement Darnay.
— Facile à dire, mon cher, mais tu comptes sans la débauche précoce que nous avons presque tous pratiquée avant d'avoir quitté le collège. Tu ne te souviens donc pas des soirs de rentrée, le long du boulevard Saint-Michel, quand nous étions au « Bazar Grand » ou au « Bazar Quatre ». Et la complicité des familles, quand on devient étudiant, l'adieu du père qui vous dit : « Amuse-toi, mais ne fais pas de bêtises » ; traduisez : « Vois des filles, mais ne leur fais pas d'enfants ou n'attrape pas de maladies ». Et la peur des camarades...
— Et surtout, ajouta Courcel d'une voix lente et triste, l'ennui, le mortel ennui des soirs de restaurant ou de café, quand, la besogne finie, on a le besoin de reposer sa tète lasse sur des genoux de femme, si
médiocre que soil la femme, si vils que soient les genoux... Qui comblerait ce vide?
— Mais c'est là précisément le non-sens que je ne puis comprendre! clama Darnay. Par quelle aberration pouvez-vous préférer telle petite ouvrière ignorante que vous débauchez, ou telle insolente catin que vous entretenez, aux jeunes fdles ou aux jeunes femmes que vous pourriez rencontrer dans le monde, qui ont le charme pur des sœurs et qu'on peut chérir comme des fiancées !
— Dangereux, ce jeu-là, mon cher Darnay, et, tu l'avoueras, bien exceptionnel. Combien d'étudiants, ou, pour généraliser, combien de jeunes hommes pourraient profiter de ce régime du flirt^ ou, si le mot te blesse, de l'amour pur que tu préconises! Le monde n'ouvre pas ses portes ainsi, et quand nous y sommes admis à voir les jeunes filles, ce n'est guère que comme des mécaniques bien parées, que nous sommes autorisés à faire mouvoir au son des instruments ou babiller sur le der-
nier opéra, mais non à connaîlrc vraiment, ni surtout à aimer.
Le soir était tout à fait tombé. L'odeur pénétrante des marronniers mouillés et des épines en tleurs envahissait l'atmosphère et montait jusqu'à la petite salle. L'énorme rumeur de Paris s'assourdissait dans la venue de la nuit. La voix lente et lasse de Lauzerte continua la p(uisée de Pérard :
— Qui sait d'ailleurs si ces jolies enfants, nos liancées et nos sœurs, ne sont pas vraiment des poupées. Quels rêves puérils tourmentent ces petites cervelles ! Elles sont si ridiculement élevées I Qu'ont-elles appris de leurs gouvernantes ou de leurs professeurs brevetés? Des mensonges sociaux, des habitudes mondaines, des mots et puis des mots encore ! Si les autres font le geste de l'amour, celles-ci ne feront jamais que le geste de la candeur! Elles ne savent pas ce que c'est! J'aime mieux la simplicité peuple de quelque petite faubourienne qui me soignera, et si cela
est trop ivare j'aime encore mieux la perversité savante de quelque maîtresse aux yeux d'énigme...
— Filles à vendre en haut, filles à acheter en bas! continua Pérard. Tout le mal provient du grand mensonge social qui est né de la valeur excessive de l'arg-ent. La question du mariage n'est qu'une des composantes du grand problème ploutocratique de notre temps. Si les jeunes filles « du monde » se mariaient sans dot, elles seraient bien obligées de devenir autre chose que des poupées niaises ou perverses, et nous pourrions peutêtre alors, nous, les aimer d'un amour simple. Cela nous dispenserait d'entretenir des malheureuses.
— Pour moi, interrompit brutalement Delacroix, il y a des jours où tel grand bal ultramondain chez M™" A... ou Z... me paraît aussi ignoblement vil que le salon louche d'une riche maison de tolérance. Avez-vous remarqué que ce sont les mêmes décolletages, les
mêmes chansons de café-concert, les mômes sourires, ce qui n'est pas étonnant au fond, puisque le but est le même?
— Tu vas trop loin, Delacroix, reprit Lauzerte. Sans doute les instincts fonciers et les gestes essentiels de l'humanité resteront toujours les mêmes. Mais ces nuances délicates de la grâce et du sentiment qu'il a fallu des siècles pour créer, et qui sont, n'est-il pas vrai, l'aristocratie de l'amour, cette pudeur délicieusement compliquée d'hypocrisie, voilà ce qui fait le charme des femmes dans le monde. Elles réalisent une harmonie complexe que les autres n'atteindront jamais. Les autres d'ailleurs ont un charme différent, mais non moins fort, et peut-être ne serait-il pas impossible de respirer ces fleurs diverses alternativement.
— Je te vois venir, mon pauvre Georges, s'écria Darnay. Sortir des bras d'une maîtresse pour courir aux genoux d'une fiancée, voilà ton secret rêve, et celui de beaucoup de
tes contemporains! Gomment peut-on vivre sur un pareil mensonge sentimental? N'est-ce pas la pire des déchéances pour le caractère?
— Saint Darnay, priez pour nous, fit ironiquement Courcel,
— Mon Dieu, non, mon cher ami, je ne suis pas un saint et je ne tiens pas à le devenir. Je voudrais être un homme, si cela est encore possible. Un homme ! un être capable de chercher dans l'univers un cœur de femme quilui réponde, de l'aimer et do le défendre. Je conviens que cela se fait de plus en plus difficile dans notre société. Il n'y a plus de classes, tous les mondes se touchent et se valent, et pourtant jamais l'argent n'a mis plus de barrières entre les hommes et les femmes! A moins de passer pour un coureur de dot, on ne peut plus aimer une jeune fille riche si l'on n'est pas soi-même millionnaire, et le millionnaire qui se hasarde à aimer une fille pauvre se mésallie ou fait un métier de dupe. Tout cela est ignoble, j'en conviens.
Mais est-ce une raison pour nous faire nousmêmes les complices du crime social qui s'accomplit? C'est assez d'en être les victimes! Ne vaut-il pas mieux essayer de restituer en soi la vie intérieure, la divine chasteté du cœur et du corps, au prix de durs sacrifices sans doute, mais quelle joie est exempte d'épreuves? Qui peut répondre qu'alors nous ne rencontrerons pas, dans le pâle troupeau des vierges parées pour le plaisir ou pour le mensonge, l'enfant noble aux yeux purs qui nous comprendra et nous aimera? Et quel remords de l'avoir rencontrée, et de n'être plus soi-même en état de grâce!
— Bravo, Parsifal! conclut Pérard en se levant de table. Nous en avons oublié de prendre le café! Je crois que nous resterions ainsi à nous congestionner jusqu'à demain matin. Moi, je ne retrouverai mes idées qu'en fumant et en me dégourdissant un peu.
La nuit était là, très belle. Les étoiles étin-
celaient sur les ténèbres embaumées du Luxembourg. Au loin, la ville multipliait les serpents d'or de ses gaz. Les jeunes gens passèrent dans le cabinet de travail de Jean Darnay qui était contigu à la salle à manger et qui donnait également sur le jardin. La vieille servante apporta le café, et Jean versa les liqueurs pendant que chacun s'installait à son goût. Lanzerte, lo dos tourné à la fenêtre, s'était enfoncé dans un énorme fauteuil crapaud, et, suivant son habitude, fumait nerveusement un gros cigare. Pérard promenait son torse d'hercule blond à travers l'étroite pièce aux tentures rouges où se détachaient, près de deux rayons chargés de livres, quelques gravures de prix. Courcel et Darnay respiraient à la fenêtre. Delacroix jouait sur le piano riiymne du Graal dans le dernier acte de Lohengrin.
La musique de Wagner prolongeait harmonieusement la conversation qui vibrait encore dans leurs cerveaux. Quand Delacroix eutfini,
un silence d'accalmie régna. Pérard, le premier, le rompit.
— Au fond, dit-il, s'arrêtant tout d'un coup dans sa promenade, Darnay avait raison tout à l'heure. Ce qui fait le plus défaut à notre génération pour le moment, ce n'est pas l'intelligence, c'est le caractère, et l'amour vrai est encore la meilleure trempe du caractère.
— Pour avoir du caractère, interrompit froidement Lauzerte, il faut avoir un Idéal. Or la nation n'a plus d'idéal. Les jésuites, les francs-maçons, les électriciens et les juifs Font tué.
— Je demande un commentaire, fît Delacroix.
— C'est bien simple, moucher, cela est clair comme le jour. ïu m'accorderas bien que notre caractère ne nous appartient qu'à demi; nous l'héritons pour une bonne part de nos parents et de nos ancêtres. En sorte que l'on peut dire que le caractère d'un individu se
mesure au caractère 'de sa race. Il y a longtemps que celui de la race française est gangrené jusqu'aux moelles. L'esprit catholique et l'esprit chevaleresque, qui exaltèrent jadis l'âme française, sont morts vers la fin du xvn'' siècle. Depuis, l'hypocrisie jésuite et le servilisme monarchique nous ont valu l'ignominie morale du xvm" siècle. La Révolution française n'a été qu'un torrent éphémère d'héroïsme et n'a laissé derrière elle que les marécages de la franc-maçonnerie. Puis est survenu le règne brutal, imprévu, de la science qui nous a valu les bagnes industriels et les palais ploutocratiques. La science n'a été que l'humble esclave de Sa Majesté l'Argent, qui maintenant trône. Hypocrisie, servilisme, nihilisme, cupidité, ne sont-ce pas là les éléments héréditaires du caractère français à l'heure présente? Le grand mensonge social, dénoncé par Rousseau il y a cent ans, ne s'est-il pas accru depuis de quelques accessoires nouveaux? Ne vivons-nous pas tous sur des com-
promis sans noml)re, compromis de famille, de situation, do cœur? L'alcool et la haine dans le peuple, l'argent et l'égoïsme dans la bourgeoisie, voilà contre quoi vous prétendez lutter! Go n'est pas seulement l'amour qu'il faudrait faire revivre, c'est l'âme, l'àme de chaque Français, qui est usée et pourrie jusque dans son essence !
— Il me semble pourtant, fit Courcel à mivoix, que nous assistons depuis quelque temps au réveil moral de la bourgeoisie. Nos journaux, notre littérature...
— Un réveil moral de reporters, de snobs ou de malins ! coupa dédaigneusement Pérard. Les meilleurs même sont atteints. Bourgel, Lemaître, Rod, Desjardins, voilà les moralistes de la bourgeoisie ! Tu avoueras que ce ne sont pas ceux-là qui nous relèveront.
— Mais la bourgeoisie n'est pas toute la France ! répliqua Darnay de sa voix violente, en s'adossant au balcon de la fenêtre. 11 y aura des expiations nécessaires, c'est la loi de
la vie, et je serai le premier à y applaudir, même si j'y dois laisser ce que j'ai de plus cher. D'ailleurs je ne crois pas à ces mots de bourgeoisie, d'aristocratie, et de peuple. Ils n'ont plus de sens , les classes sont trop ouvertes pour être encore des classes. Lauzerte n'a voulu voir que l'envers du siècle! La Révolution, la science et la démocratie ne nous ont pas amené que des francs-maçons, des industriels et des boursiers. Elles ont développé le respect de la conscience individuelle et préparé le pouvoir prochain de la pensée. Sans doute, la ploutocratie est une plaie terrible, mais non incurable. 11 suffirait pour cela d'une génération d'esprits désintéressés et volontaires : et c'est l'affaire des Universités. A mon sens , le mal est plus intime. Ce dont la France souffre depuis deux cents ans, ce n'est pas tant du pouvoir de l'or que de l'émiettement des consciences et de la dispersion des bons vouloirs. Nous nous parlons les uns aux autres une langue étrangère.
Le seul moyen de guérir les cancers profonds de ce pays, c'est de ressusciter son âme! Et comme Tâme de la nation est faite des âmes individuelles, il nous faut commencer par nous refaire chacun une âme. Il faut que chacun de nous en finisse avec les compromis lâches et restitue en soi dans toute sa vigueur l'unité morale amoindrie. Permettez-moi une comparaison. Notre race n'est-elle pas semblahle à ces grandes collines jadis couvertes de forêts qu'on a mises en coupe pour en avoir le prix? Les torrents et les orages ont raviné et détruit la terre végétale. Mais qu'on jette sur ces pentes appauvries la semence de quelques chênes vigoureux, avec Taide des siècles, ils rendront aux collines leurs couronnes de forêts et leurs mousses profondes sur les terres renouvelées. Ce que quelques arbres peuvent faire pour une terre, quelques âmes ne le pourraient faire pour un peuple? Le secret de notre propre salut est en nousmêmes. Nous savons où est le mal; notre
conscience, qui souffre et se repent, s'agite vers l'idéal. Pour détruire ce mal, en nous d'abord, chez les autres ensuite, il suffit de vouloir, d'aimer et d'agir!
Darnay s'arrêta. Les cinq amis restèrent quelques minutes silencieux. Enfin Lauzerte se leva:
— Je crois, dit-il, qu'il vaut mieux nous séparer là-dessus. A bientôt, mon cher Jean, tu as peut-être raison. En tout cas, comme tes actes sont d'accord avec les paroles, il n'y a qu'à admirer. Moi, je me sens bien las et bien lâche pour te suivre. J'appartiens sans doute à la catégorie des « expiations nécessaires ». Je t'en demande pardon, et comme je te sais indulgent j'espère que je resterai toujours ton ami.
— Quelle plaisanterie ! fit Darnay. Tel que tu es, n'es-tu pas l'un des meilleurs parmi nous? Si tu voulais seulement faire cesser ce compromis...
— Je ne dis pas non, j'essaierai... Ce que tu m'as dit ce soir m'a touché...
Lorsque ses quatre amis Teurent quitté, Jean vint un moment s'accouder à la fenêtre et les regarda s'enfoncer dans la nuit de la rue. Puis il s'arrêta quelques instants à considérer le ciel. Une fraîcheur, si profonde qu'elle semblait tomber des étoiles, l'enveloppa. Les constellations éternelles sur notre horizon, les deux Ourses, Cassiopée, le Dragon tournaient silencieusement autour de la petite étoile qui pour douze mille ans encore nous marque le Nord.
Et Jean, très vite, sans plus penser à rien, se coucha et s'endormit.
Un jeudi, c'était le jour où sa mère recevait, Marthe Lauzerte achevait de passer pour descendre au salon une fraîche robe de sicilienne mauve dans laquelle sa brune sveltesse se dessinait purement. On était au commencement de juin, et par les fenêtres ouvertes de la chambre, Marthe laissait ses yeux errer sur le profond jardin de l'hôtel, sur les hauts arbres d'un vert si intense par ce beau jour, sur les pelouses bleuies par les vapeurs de l'arrosage, sur les corbeilles flambantes de
giroflées. La suave et (lominalricc odeur des tulipiers pénétrait l'atmosphère.
Marthe jetait un dernier regard à sa toilette dans la g-rande glace de sa gracieuse chambre à coucher lorsque par les fenêtres d'un couloir entr'ouvert lui arriva de la rue déserte le roulement cadencé d'une voiture de maître, puis ]e « hop » traditionnel du cocher, et, peu après, les deux coups de cloche de l'hôtel qui annonçaient une visite pour sa mère.
— Déjà! pensa Marthe. Il est pourtant à peine trois heures. Qui peut venir si tôt? Et moi qui suis tout juste prête!
Elle sonna. La femme de chambre entra.
— Qui est venu, Louise?
— Ce sont les dames de Sebeillac, mademoiselle.
— Ah! que je suis heureuse, dit Marthe, dont le visage s'anima à l'idée de passer quelques moments avec son amie Jeanne. Elle descendit rapidement le ga"and escaher qui menait du premier étage au rez-de-chaussée
où se trouvait le salon, et elle alla vivement vers M'"'^ de Sebeillac.
— Que vous êtes bonne, chère madame, de nous avoir amené Jeanne! Vous ne me trouverez pas trop ég-oïste, n'est-ce pas, de vous la prendre quelques instants et de l'emmener jusque dans ma chambre?
Le profil romain d'impératrice aux yeux durs se détendit un peu, car M'"° de Sebeillac aimait beaucoup Marthe.
— Mais certainement, chère petite. Je vous laisse toutes les deux à vos secrets.
— Et surtout ne soyez pas trop romanesques, chères enfants, ajouta M"'" Lauzerte, dont les beaux yeux gris souriaient dans le visage reposé.
Les deux jeunes filles disparurent et furent presque aussitôt dans la chambre de Marthe.
— Oh! il fait bon ici, s'écria Jeanne en entrant. Par delà les] fenêtres brillaient les verdures ensoleillées.
— Tu es bien jolie aujourd'hui, Jeanne, dit
Marthe. Cette jupe te va à ravir. Ce gris clair et ce bleu pâle s'accordent si bien avec tout ce rose et tout ce blond !
— Quelle bonne idée ta as eue de nous faire monter ici, chère Marthe! Sais-tu que c'est délicieux, ta chambre ! Voyons les livres que lit la chère amie...
Elle fit tourner une petite étagère mobile sur pivot en laque noire et qui contenait quelques volumes délicatement reliés.
— Pascal, les Pensées... Homère, VOdyssée Oh! tu lis ces choses-là.
— Oui, maman m'a donné comme professeur de littérature un M. Bourrelier, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, un excellent homme, un peu pointilleux, qui veut me taire lire les auteurs originaux, mais qui semble bien n'avoir jamais lu que les critiques.
— Oh! mais alors, dit Jeanne, ils sont tous les mêmes! C'est tout comme M. Jourdan, l'ancien professeur de mes frères à Con-
dorcet : il me fait un cours d'histoire littéraire; il me recommande toutes sortes de lectures que je ne fais jamais. Aussi il faut voir comme je me bouscule le samedi l'après-midi, car la leçon est à deux heures et demie. Aussitôt après déjeuner je me précipite sur mon Pierron ou mon Demogeot pour ne pas avoir l'air trop sotte. Ce qu'il m'ennuie, ce M. Jourdan avec son arand front triste et son lorgnon! Mes frères n'en avaient pas peur du tout, et ils viennent me faire des niches pendant que je travaille. Aussi les trois coups de cloche sonnent toujours avant que j'aie fini. Mais continuons l'inspection. Tiens! Alfred de Vigny, Poésies. Encore Alfred de Vigny, Journal cVun poète. Il t'intéresse donc bien, celui-là! Moi je ne l'ai jamais lu... Mais ce n'est pas M. Bourrelier qui te l'a recommandé. — Non, chérie, c'est à M. Darnay que je dois cette lecture. Un jour qu'il était venu déjeuner avec Georges, je l'ai entendu parler d'Alfred de Vigny avec tant d'enthousiasme
que j'ai voulu le connaître, et bien m'en a pris, car c'est un maître, celui-là.
— Je t'admire, Marthe, dit Jeanne songeuse. Moi, je ne connais de lui que la Mort du Loup, tu sais, cette poésie que M^^® Lemesle nous dictait à la pension Kôrtzer, et nous faisait apprendre par cœur. Mais, à propos, je l'ai vu mardi dernier à la maison, M. Darnay. Il est venu voir maman à qui ta mère l'avait présenté. Il a beaucoup plu à maman; ils ont long-temps causé philosophie ensemble. Moi, je l'ai trouvé très bien avec son air militaire, son beau front et ses cheveux bruns. Seulement il a des yeux qui vous effraient, tellement ils insistent en se posant sur vous.
— • C'est un jeune homme très instruit et très bon, dit Marthe d'une voix sérieuse. Il est le seul être qui ait un ascendant quelconque sur mon frère.
— Est-ce que sa famille est bien ? il n'a pas l'air d'être de notre monde.
L EFFORT bT
— Pas du tout, ma chère.
Il y eut un court silence entre les deux amies.
— C'est malheureux! laissa échapper la petite Jeanne d'un air inquiet.
— Pourquoi donc? fit Marthe.
— Mais parce que..., parce que... Tiens, Marthe, j'aime mieux tout te dire. L'autre soir, pendant que tu étais au piano et que vous jouiez un quatuor de Beethoven, tu te souviens? eh bien, M. Darnay s'était mis dans un coin du salon où il se croyait oublié, et j'ai vu à sa physionomie qu'il t'aimait. Je l'ai bien observé le reste de la soirée et je ne crois pas me tromper.
Marthe pâlit légèrement, et ses yeux s'avivèrent.
— Et quand cela serait? fît-elle. Grois-lu qu'il m'en ait jamais rien dit? Et cela suffiraitil pour que je l'aime ?
— Oh non, chère Marthe, je n'ai pas voulu dire cela. Il n'est pas de notre monde et il est
6S l'effort
trop pauvre pour toi, mais c'est cela même que je regrettais, car il est le grand ami de ton frère, il vaut mieux que la plupart de nos danseurs ordinaires, et tu poux bien m'avouer qu'il a une grande influence sur toi.
— Tout ce que tu dis est vrai, Jeanne. Je suis même certaine, bien qu'il ne m'en ait Jamais rien dit, que M. Darnay a de l'afTeclion pour moi. Mais comme il n'est pas un coureur de dots, et que même il a le Hirl en liorreur, il saura soulîrir jusqu'au bout silencieusement.
— Mais toi, tu ne l'aimes pas?
— Ce serait un grand malbeur pour moi, fit Martlie. J'ai une très vive sympathie pour M. Darnay, plus vive que pour aucun autre jeune homme, excepté mon frère. Mais je ne puis songer à l'épouser, car, vois-tu, j'aime aussi le luxe, le monde, les belles choses rares qu'il ne pourrait me donner et que je regretterais trop. Et puis ni mon père ni ma mère ne voudraient d'un pareil mariage, et ils
l'effort C9
auraient raison. Tout cela me rend parfois bien malheureuse.
— Pauvre amie, je t'avais donc devinée, dit Jeanne en passant son bras autour de la taille de Marthe et en s'attachantà elle comme une rose de Bengale autour d'une clématite... Eh bien, moi, malgré tout, si celui que j'aime m'aimait et s'il le voulait bien, je sens que je serais sa femme quand même.
— Voilà bien ma chère petite impulsive ! Elle ne sait rien, ne prévoit rien : elle irait tout de même. Tu ne te figures donc pas ce que c'est que la misère à deux, ma pauvre Jeanne? Et l'ennui de n'avoir plus de femme de chambre, plus de voitures, plus de robes!... Heureusement que celui que tu aimes pourra t'en donner, des robes, des domestiques et des chevaux.
Jeanne releva la tète, rougissante et surprise :
— Celui que j'aime! Tu le connais donc?
— Mais oui, petite cachottière, nous le con-
naissons, nous pourrions même vous faire son portrait... Il est grand, il est mince, c'est un brun-vif aux yeux mobiles, il a un teint pâle et distingué, il aura un jour cent mille francs de rente.
— Et il s'appelle?
— Et il s'appelle Georges Lauzerte.
Jeanne avait laissé tomber sa trte sur les
genoux de Martlie qui souriait, très grave, lorsqu'en relevaut la tête de son amie pour l'embrasser elle y vit couler des larmes, de grosses larmes qui venaient de plus loin que les yeux.
— Oli! mon Dieu, qu'as-tu donc, ma chérie? t'ai-je fait de la peine?
— Oh non, ma pauvre Marthe! mais par-dessus toutes les vérités que tu m'as dites, il y en a une que tu n'as pas voulu me dire.
— Laquelle?
— C'est que ton frère ne m'aime pas.
— Comment peux-tu le savoir? Il est si énig-
L'EFKORT 71
matique! Moi qui le connais depuis si longtemps je croirais plutôt qu'il t'aime.
— Non, tu te trompes, ma pauvre Marthe, ceux qui aiment y voient clair. Oh! je sais bien tout ce que tu me diras. Georges a eu de la sympathie pour moi. Je lui ai paru agréable il y a six mois, et il m'a fait un peu la cour. Mais maintenant je sais, entends-tu, je suis sûre qu'il me trouve insignifiante, insipide! Je vois à ses regards, je comprends à ses paroles qu'il me traite en petite fille, en jolie poupée qui danse bien et qui sait s'habiller mais qui n'a jamais réfléchi à rien de sérieux et qui ne comprendrait rien à son âme à lui s'il s'avisait de la montrer! c'est pour cela qu'il ne m'aime pas et il a raison! Car je ne suis qu'une sotte et je ne sais rien! Mes gouvernantes m'ont toujours obéi, mes professeurs ne m'ont jamais intéressée, ma mère n'a jamais rien compris à ma vraie nature. Seul, papa m'aimait, mais il était toujours au Sénat ou avec ses fermiers ou au cercle,
et mes frères sont comme moi, ils ne savent rien, rien que des choses que les jeunes filles ne doivent pas savoir. Et maintenant il est trop tard! Les livres me font mal à la tôte. Ah! je suis seule, bien seule, bien loin de Georges, qui sait tant de choses, qui a drjà tant vécu. Pour le captiver, il faudrait lui être supérieure, et je ne le serai jamais. A quoi bon tout ce que j'ai, si je ne puis le partager avec lui...
La plainte s'achevait, désolée, et les paroles sortaient de la poitrine de Jeanne comme le sang- s'échappe du cœur d'un oiseau blessé.
Marthe était restée muette, et son regard se perdait sur les puissants ombrages du jardin qu'emplissait la splendeur de l'été.
— Oui, rêva-t-elle enfin, si nous ne sommes pas ce que nous aurions dû être, le malheur en est bien dans notre destinée d'enfants trop riches à qui le nécessaire a manqué. Chez toi, chère Jeanne, c'est la pensée qu'on a négligé de cultiver; chez moi, c'est le caractère. Oui, je
suis lâche devant la vie et devant moi-même. J'hésite comme mon frère et je crois ce qu'il me disait un soir où il était plus nerveux encore qu'à l'ordinaire : « Notre mère a fait de nous des idéalistes qui ne se débarrasseront jamais du réalisme paternel, nous manquerons notre vie. » Il faudrait pourtant secouer tout cela, et tâcher de réagir. Veux-tu que nous essayions, Jeanne? Georges n'est pas si loin que tu le crois, et je te promets que nous le rapprocherons, ce fuyant personnage. Veux-tu, ce sera notre plus grand travail pendant l'été? Car tu sais la grande nouvelle, maman et ta mère ont décidé que les deux familles iraient passer les vacances à Saint- Lunaire.
— Je le savais, dit Jeanne. Je veux bien essayer avec toi, chère Marthe; car tu sais les choses, toi, et j'ai confiance en toi. Mais comment faire?
— Eh bien, chérie, si tu veux, nous lirons ensemble les mêmes livres, nous causerons
ensemble de Georges et des choses qu'il aime.
— Et toi, bonne Marthe, que feras-tu pour toi?
— Moi, dit Marthe, je lutterai. Je tâcherai de voir clair en moi et de prendre un parti.
— Sais-tu une chose qui m'attriste, Marthe?
— Quoi donc, chérie?
— C'est que je crois que ma mère songe à toi pour Antoine, et je sais bien que tu ne l'aimes pas?
— Mon Dieu, moi! la femme de ton frère! dit Marthe toute pâle. Mais oui, tu as raison, c'est bien cela. Je comprends maintenant les éloges que font sans cesse de lui maman et surtout papa. Oh! alors, j'aurai à lutter.
A ce moment on frappa à la porte.
— Entrez, Louise, qu'y a-t-il?
— Madame fait prier Mademoiselle de descendre au salon avec son amie, car il y a beaucoup de monde et ce sera l'heure du thé.
— C'est bien, Louise.
Et quand la femme de chambre fut partie :
— Allons, chère petite, passe un peu d'eau sur tes yeux, pour qu'on ne voie pas que tu as pleuré. Du courage, et descendons.
Les premiers jours de juillet étaient venus. Assis à la terrasse d'un glacier qui se trouve en face du Luxembourg-, au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue de Médicis, Georges Lauzerte supportait mal la chaleur qui depuis quinze jours pleuvait d'un ciel blanc et se réverbérait sur les toits et les pavés de Paris. La capitale n'était plus qu'une immense étuve où couraient toutes sortes de souffles malsains. Cet excès de température achevait d'exaspérer la nature nerveuse de Lauzerte. Très pâle dans son irréprochable
jaquette grise, son col blanc et sa chemise de couleur, il savourait avec des yeux brillants et des mains agitées la demi-glace qu'il s'était fait servir. Devant lui, sous les arbres déjà roux du Luxembourg-, tout un peuple errait, fig^ures fatig-uées d'étudiants et toilettes trop claires de tilles. Il regarda sa montre. Il n'était encore que cinq heures trois quarts. Comme il avait pris rendez-vous avec Darnay pour six heures un quart et avec Léa pour sept heures moins le quart, une demi-heure lui restait. C'en était assez pour que Georges Lauzerte se retrouvât en face de lui-même, et rien ne lui était plus intolérable depuis plusieurs semaines. Il demanda des journaux, mais au bout de quelques minutes, il les rejeta, trop fébrile pour en supporter la lecture.
Lauzerte avait de bonnes raisons pour ne pas désirer rester seul avec lui-même. La crise qu'il traversait depuis plus d'une année entrait peu à peu dans sa période aiguë. En
quittant Darnay le soir du jour où les cinq amis avaient dîné pour la dernière fois ensemble, Lauzerte était sorti profondément remué. Jamais le mensonge malsain sur lequel reposait sa vie ne lui était mieux apparu. Aussi n'était-il pas revenu ce soir-là à sa garçonnière de la rue Royer-Collard, mais avait-il repris le chemin de la rue de Babylone. Une fois rentré dans le pavillon de. l'hôtel que ses parents lui avaient toujours réservé et qu'il désertait de plus en plus, il avait eu jusqu'au matin des heures de mélancolie affreuse. Le bilan de sa vie intérieure était en effet désastreux. Né délicat, mais sans résistance morale, il avait été successivement victime de toutes les maladies psychologiques qui ont si curieusement travaillé l'Europe au xix'' siècle et qui pourraient bien, si elles se prolongeaient, indiquer l'usure d'une race. Romantique à dix-sept ans, baudelairien à dix-huit, pessimiste à dix-neuf, il s'était retrouvé en fin de compte renanien et
barrésislc de vingt à vingt-trois ans. Du positivisme et du déterminisme que lui enseignait cette science dont son père était un des plus illustres porte-paroles, il n'avait retenu que les grandes lois de la relativité universelle et de la concurrence vitale. La finesse extrême d'esprit et de cœur qu'il tenait de sa mère l'avait préservé de toute adhésion grossière, mais par là même énerg-ique, à ces doctrines qui l'énervaient sans le satisfaire. Il était devenu ainsi une manière de sceptique tendre, de dilettante rongé par l'idéal, et il s'était abandonné à toutes les impulsions de l'esprit et des sens. Ce rég-ime avait infailliblement fait de lui un égoïste absolu, mais un égoïste qui, au rebours de la plupart de ses semblables, n'était pas satisfait de son égoïsme. A vingttrois ans, bien que grâce à son esprit vif et à son amour-propre toujours en éveil, il eût conquis une situation brillante et enviée, il était très malheureux. 11 n'avait pourtant pas agi autrement que les neuf dixièmes des
jeunes gens de son rang- social el de sa génération. Combien comme lui ne croyaient à rien qu'à eux-mêmes, avaient pris une maîtresse qu'ils ne comptaient bien quitter qu'après le jour des fiançailles, vivaient à moitié dans leurs familles, à moitié dans les cirques, les coulisses ou chez les filles, — et se trouvaient parfaitement heureux! C'est que ceux-là ne devaient jamais souffrir du conflit que connaissent seules les natures d'élite, et qui torturait Lauzerte. Celui-ci avait une âme trop choisie pour ne pas sentir tout ce qu'il y avait de honteux, de vide et de faux dans la conception de la vie à laquelle il avait fini par se laisser rallier. Il en souffrait d'autant plus qu'il avait sans cesse devant les yeux l'exemple de son meilleur ami Darnay qui, atteint comme lui, de dix-sept à vingt ans, par les mêmes maladies intellectuelles, les avait courag-eusement vaincues et réalisait maintenant un assez beau type d'harmonie morale. Darnay exerçait une profonde influence sur Lauzerte : et
c'était leur perpétuel martyre, pour le premier de ne pouvoir arracher son ami aux compromis où il le voyait se débattre, pour le second de ne pouvoir suivre son ami dans ce monde sauveur de la volonté où il le conviait.
Ce soir-là pourtant Darnay avait été si persuasif que Lauzerte se résolut à quitter la petite Léa Revel. Il y avait déjà deux ans qu'il avait rencontré cette jolie fille aux yeux cliang-eants dans les coulisses de l'Odéon, au moment où elle sortait du Conservatoire avec un second prix de comédie. Elle lui avait plu par le charme complexe d'une physionomie à la fois futée et profonde, d'une nature naïve et perverse tout ensemble. Il la prit pour maîtresse, par goût, par mode et par ennui. Elle à son tour s'attacha à ce beau garçon froid et passionné dont l'ironique tendresse la déconcertait. Elle avait achevé en lui l'œuvre des livres et de la race. Bien qu'il ne pût se séparer d'elle, il avait soif de virginité et de
pureté. Il rêvait de genoux chastes où reposer son front brûlant, de mains innocentes pour fermer ses yeux criminels et les rouvrir à la lumière de la vraie vie. C'est en ce moment décisif qu'un soir d'hiver il avait été frappé et comme ébloui par la g-râce adorablement blonde de M'^" Jeanne de Sebeillac, une petite amie de sa sœur, à laquelle il n'avait jamais prêté aucune attention et qui faisait son entrée cette année-là dans le monde. En cette gracieuse et rougissante enfant qu'il se plut à tenir dans ses bras pendant les valses de l'hiver, il crut enfin avoir rencontré l'idéal rêvé. L'illusion ne fut pas de longue durée. A mesure qu'il causait avec Jeanne de Sebeillac, il comprenait cruellement combien étroite et puérile était restée l'âme de la jeune fille, et une involontaire comparaison le ramenait à Léa Revel, si savante et si dominatrice. Il n'était pas de ceux qui se sentent la force de refaire l'éducation de leur femme, et qui lorsqu'ils ont devant eux une âme aimante,
savent la façonner et Finstruire à leur
gré.
Georges était un caractère indécis et inquiet, à qui l'cfTort, même celui qui consiste à se rendre heureux en agissant sur les autres, répugnait. Sceptique comme il Tétait, il ne crut pas à une réforme possible du caractère de Jeanne. Il cessa dès lors de l'aimer comme une fiancée, mais, par une sorte de perversion sentimentale, il continua à entretenir autour de cette enfant l'illusion dangereuse de l'amour et il la fit naître à son tour, ce qui ne l'empêchait pas de retourner, les soirs même où il avait dansé avec M'^^ de Sebeillac, finir la nuit avec Léa Revel. Il se complut même dans ce mensonge perpétuel de l'amour et des sens. Mais un jour toute la misère morale d'une pareille existence finit par lui apparaître nettement et le déséquilibrer tout à fait. Darnay prit cette situation très au sérieux et fit à son ami de sévères reproches qui restèrent sans grand effet jusqu'au soir de prin-
temps où Lauzerte rentra chez ses parents, décidé à en finir avec sa maîtresse.
Il n'y réussit pas, car il n'eut jamais le courage des résolutions énergiques. Il essaya de biaiser avec Léa, il usa envers elle de ruses et de défaites habiles, mais dont elle eut bientôt percé le secret. Dès lors elle devint maîtresse de la situation. Elle n'aimait plus Lauzerte comme aux premiers jours de leur liaison, mais elle restait attachée à lui par habitude, par intérêt et par vanité. Elle usa envers lui de générosités sentimentales, de tendresses feintes, de froideurs calculées, tactique étei^ nelle et toujours originale des femmes, par laquelle Lauzerte, dégoûté à l'avance de toute lutte, se laissa vaincre.
Depuis huit jours les deux amants s'étaient à peu près complètement réconciliés. Mais il n'y avait plus entre eux cette même sécurité confiante qui les rapprochait auparavant. Autour de leur liaison flottait maintenant une atmosphère de perfidie qui les glaçait et les
pénétrait. L'antique combat entre la faiblesse d'homme et la ruse de femme était sourdement engagé de l'un à l'autre. Georges n'avait même plus, comme autrefois, le sentiment que, si misérable que fût sa vie, il lui restait supérieur. Il se savait maintenant l'esclave, non seulement de sa propre faiblesse, mais encore de la faiblesse d'autrui. Par un instinctif esprit de revanche, il devenait amer et ironique. Ses sentiments môme à l'égard de Darnay s'étaient altérés : il se prenait à envier ce grand garçon énergique qui depuis six semaines s'était enfermé dans le dur labeur de l'agrégation, et qui, ce jour même, venait de terminer, sans doute avec succès, les compositions écrites de ce concours. Lauzerte n'avait-il pas projeté par une aberration singulière de faire dîner ensemble sa maîtresse et son ami, alors qu'il savait le cas que Darnay faisait de Léa Revel? Il avait calculé qu'en donnant rendez-vous à Darnay trois quarts d'heure avant que sa maîtresse arrivât, il
aurait le temps de le préparer à cette rencontre, et de Fempêcher de dîner ailleurs.
Tous ces souvenirs, toutes ces pensées s'agitaient fiévreusement dans les yeux mobiles de Lauzerte lorsqu'apparurent au tournant de la rue de Médicis la haute taille un peu voûtée et la face énergique de Darnay. 11 interrogea quelques instants des yeux la terrasse du café, puis, quand il eut aperçu son ami, il alla vers lui la main tendue.
— Bonjour, Georg'es, fit-il, j'ai reçu ton télég-ramme ce matin, et me voici... Mais tu as l'air bien fatigué?
— Oui, répondit Lauzerte, cette chaleur m'accable, ce Paris d'été souffle la mort... Estu content de tes copies d'agrégation?
— Mon Dieu oui... Nous avons eu aujourd'hui à traiter : <( Les antinomies dans le système de Kant », et le sujet m'était assez familier. Hier : « Rapports de la volonté et de l'imagination ». Le sujet me convenait également.
— Deux questions intéressantes, reprit Georges, et je ne crains plus rien pour toi. Tu ne t'es pas trop surmené?
— Je ne crois pas, dit Darnay, bien que j'aie la tête un peu lasse. As-tu de bonnes nouvelles de ta famille? D'après ton télégramme, tu es maintenant seul ici?
— Oh seul! fit ironiquement Lauzerte...
Oui, les miens ont quitté Paris il y a une dizaine de jours. Ils sont installés à Saint- Lunaire, villa des Verveines, et ils s'y trouvent très bien. La saison s'annonce splendide et le pays plaît beaucoup à ma mère qui t'envoie ses souvenirs avec ses souhaits.
— J'y suis très sensible , dit Darnay.
J'espère pouvoir bientôt lui annoncer un succès auquel elle n'aura pas peu contribué.
— Comment cela?
— Sans doute... Crois-tu que M""' Lauzerte par la grande bonté dont elle m'a accueilli dès les premiers jours et par son exemple et
par ses conseils n'a pas eu sur moi la meilleure influence?
— Singulier! Je serai Jonc le seul à ne pas profiter de l'influence de ma mère !
— Crois-tu, mon cher Georges? Mon avis est qu'au contraire tu lui dois beaucoup. Saistu ce que devient pendant l'été la famille de Sebeillac?
— Tu ne sais donc pas qu'ils vont aussi à Saint-Lunaire? Sauf Paul et Louis qui voyageront en Suisse et dans la Haute-Italie, les deux familles vont habiter la même villa jusqu'à fin septembre.
— Comptes-tu aller rejoindre les tiens là-bas?
— Mais certainement. J'adore ce pays, et puis ma mère ne comprendrait pas que je passe ces vacances loin d'elle. Les trois dernières années, j'ai voyagé. Il est juste que cette année je reste auprès des miens.
— Sais-tu, Georges, fit Jean à voix plus basse, je suis heureux de te voir quitter Paris ;
pars le plus tut possible. Je compte beaucoup sur ces deux mois de vacances pour achever cette rupture entre toi et Léa.
— Tu tombes bien, mon pauvre ermite!
Tu ne sais donc pas que nous sommes plus que jamais réconciliés?
— Ce n'est pas possible! s'écria Jean.
— Tu la verras dans quelques instants, murmura Georges. Elle m'a complètement repris. D'ailleurs elle s'est montrée si savante et si séduisante que je crois bien que je ne l'ai jamais autant goûtée.
— Et tu la crois sincère?
— Mon Dieu, non, mais que m'importe?
Elle me donne Tillusion de l'amour; elle m'épargne des luttes et des scènes que j'ai en horreur.
— Mais alors que devient l'autre?
— Quelle autre?
— Mais la jolie amie de ta sœur, la blonde Jeanne?
— C'est vrai, je commençais à l'oublier!
■Une délicieuse pensionnaire, mon cher, mais cela seulement... Toute une éducation à refaire, toute une petite âme pleine de préjugés à combattre d'abord, à façonner ensuite. Le bonheur est trop cher à ce prix. Je ne me sens pas le courage d'être l'apôtre de ma femme.
— Alors tu ne l'aimes plus?
— C'est peut-être trop dire, Darnay. Je l'aime parce qu'elle me fut un temps la petite étoile inaccessible dans un soir brûlant. Je l'aime surtout pour ce que j'ai mis en elle de mon âme. Mais c'est tout, et tu conviendras ce n'est pas assez.
— Tu es injuste pour cette enfant, Georges. Il est visible qu'elle t'aime, et elle n'est pas plus responsable de l'insuffisance de sa culture que toi de l'indécision de ton caractère.
— C'est possible, dit sèchement Lauzerte, mais cela l'excuse sans me la rendre plus aimable.
— Il serait pourtant si beau de créer son bonheur, dit avec émotion Darnay.
— Pour loi, peut-être, mais pas pour moi. Encore une fois je ne m'en sens pas la force.
— Heureusement que l'absence de Paris et la présence de qui je sais vont agir sur toi.
— Perds cet espoir, Darnay. Léa a remporté hier sa dernière victoire. Elle a voulu que je lui loue un appartement à Saint-Gast, une petite plage perdue à quelques lieues de l'autre, et que j'aille la voir là plusieurs fois par semaine.
— Mais c'est odieux! s'écria Darnay. C'est une mainmise complète! Et tu as accepté?
— Pas encore, mais cela se fera ce soir. Elle va venir d'un moment à l'autre. Me ferastu l'amitié de dîner avec nous?
— Merci, Lauzerte. Tu sais que je ne peux pas souffrir ta maîtresse. J'aurais à son égard une attitude qui ne te conviendrait pas.
— Quel Hippolyte, mon Dieu! dit ironiquement Lauzerte. Mais, mon cher, peut-être la décideras-tu à ne pas me suivre sur les
plages bretonnes. Tu m'empêcheras d'être faible.
— Ne crois pas cela. Je n'ai point l'habileté qu'il faut. Je te blesserais sans le vouloir et cette femme finirait peut-être par nous brouiller. Mieux vaut n'en pas tenter l'expérience. Mais je t'en supplie, refuse-lui ce qu'elle te demande maintenant.
— La voici, dit Lauzerte.
Petite, mince, frêle, délicieusement parée d'une toilette d'été aux tons choisis et clairs, Léa Revel s'avançait vers les deux amis. Un charme ambigu émanait de sa démarche, de son geste, de ses regards. Ses beaux yeux perçants et pervers restaient mystérieux. Les cheveux ondulés voilaient le front sous la capote exquise. Elle tendit la main à Lauzerte pendant que Darnay, très froid, se levait et saluait.
— Bonjour, Georges, dit-elle. Bonjour, monsieur.
Elle rendit à Darnay un salut simple et
indifférent. Elle le craignait autant qu'elle le détestait.
— Bonjour, chère petite, dit Lauzerte.
Gomment es-tu ce soir?
— Mal. J'ai lu cet après-midi, et cela m'a donné la migraine.
— Peut-on savoir quel est le gendelettres qui a ainsi tracassé notre chère amie?
— C'est ton satané Barrés, reprit Léa. Il est si intéressant, mais on a tant de peine à le suivre.
— Pourquoi lis-tu cela? fît brusquement Lauzerte. Tu ferais mieux de lire Maupassant, cela t'amuserait })lus.
— Pourquoi pas Georges Ohnet? repartit dédaigneusement Léa. Et pourquoi ne liraisje pas Barres? Tu le lis bien, toi! Le Jardin de Bérénice t'a prodigieusement intéressé.
Darnay s'était levé.
— Alors, dit Lauzerte, lu ne veux pas rester dîner avec nous?
— Excuse-moi, mon cher ami; excusez-
moi, madame; cela m'est impossible ce soir. Au revoir, Georges.
— Au revoir, Jean, et bonne chance, car je ne te reverrai sans doute pas d'ici la fin de l'ag-régation, je pars demain ou après-demain.
— Merci. Présente mes respects à toute ta famille, et que tes vacances soient bonnes. Madame...
Et il s'inclina froidement devant Léa, après avoir serré la main de son ami.
Sa haute taille penchée et son profil énergique disparurent au coin de la place. Lauzerte et Léa étaient maintenant seuls.
— Il n'est guère aimable pour moi, ton ami, lit la jeune femme après un silence. Toutes les fois que nous sommes ensemble, il te quitte au bout de cinq minutes, et depuis deux ans que je te comiais je n'ai pas passé une heure avec lui.
— Il faut le comprendre, chère petite. C'est un pur, un chaste, qui sait ce qu'il veut, et que les femmes effarouchent.
— Elles l'eftarouchent moins qu'il ne les méprise. La vérité est qu'il me déteste parce que je suis ta maîtresse, et qu'il me considère comme ton mauvais génie. Il se croit sans doute ton ange gardien, ce grand Don Quichotte.
— Allons, chère enfant, laissons Darnay tranquille. C'est un saint auquel il ne faut pas toucher, ajouta-t-il en riant nerveusement. Préoccupons-nous plutôt de savoir oi^i nous dînerons.
— Pas dans ce quartier du moins. Je suis énervée et j'ai besoin de changer d'air.
— Où tu voudras, mon amie.
— Si tu veux, nous irons dîner rue Royale, chez Larue, tu sais, en face la Madeleine. Nous nous mettrons sur une terrasse et nous nous amuserons à regarder la nuit s'allumer sur les boulevards.
— Entendu, fit Lauzerte. Il appela un garçon, régla, et fit venir un fiacre. Il eut une caresse de vanité en voyant la plupart
des jeunes gens du café se retourner au passage de son élégante maîtresse.
La chaleur du jour se calmait. Le soleil s'inclinait dans un ciel diaphane. La voiture filait à travers les rues populeuses. Paris se préparait au soir avec une sorte de volupté méridionale. La moire bleue pailletée d'or de la Seine se déroulait comme une ceinture paresseuse aux flancs de la ville passionnée. Les nerfs de Lauzerte se détendaient peu à peu. Il se sentait fondre en une de ces lassitudes tendres si dangereuses pour lui parce qu'il y perdait toute notion de l'effort. Et pourtant quel duel il lui aurait fallu livrer contre sa maîtresse! Il se sentait vaincu d'avance.
Léa ne disait rien. Tandis que le fiacre traversait le fleuve, les rues et les promenades, elle semblait éparpiller son âme dans la joie sonore et multicolore de cette fin d'un beau jour sur la ville, mais au fond elle attendait et laissait venir l'adversaire.
Quand ils arrivèrent au restaurant Larue, le soleil solennisait d'une irloire d'or l'architecture de la Madeleine et la haussait ainsi jusqu'au souvenir des formes grecques. En bas, les rues tumultueuses charriaient dans une brume déjà violette les équipages, les fiacres, les piétons.
Ils trouvèrent au premier étage une petite table sur la terrasse. Devant eux s'étendait la perspective des boulevards, ce canal de vie humaine, d'un aspect plus féerique et plus émouvant que toutes les splendeurs de Venise et du Bosphore. Là roulait, grouillait et bruyait, dans une immense rumeur monotone et lassée, le Paris des affaires, du luxe et du désir.
Lauzerte mangeait peu. Il regardait mourir et renaître sans fin cette agitation multiple et sans harmonie qui symbolisait si bien son âme. Léa se complaisait dans ce mouvement, elle semblait s'y bercer avec autant de sécurité qu'un mousse sur le mât du navire quand bruissent les vagues orageuses.
— N'est-ce pas qu'on est bien ici? fit-elle en voyant son amant rêveur. Quel dommage de quitter ce cher Paris !
— Je ne le regretterai pas, dit le jeune homme. Je suis las de tout ce fracas et j'ai soif de fraîcheur.
— Tu comptes toujours t'exiler aprèsdemain?
— Sans doute, ma famille m'attend, et je devrais être parti. Mon père m'écrit ce matin. Il ne s'explique pas mon retard.
Il y eut un silence, Le g-arçon s'empressait autour des deux jeunes gens qui mangeaient distraitement, assez indifférents au joli dîner qu'ils avaient commandé. Maintenant le soir se fonçait, il étamait d'or les maisons de droite et baignait de violet celles de gauche. Un gai tapage montait des restaurants et de la rue.
— Regretterais-tu d'être resté, Georges?
reprit Léa en le fixant.
— Comment peux-tu penser cela, chérie? dit Lauzerte qui se sentait devenir lâche. Ne
sais-lu pas combien il m'est pénible de ne plus tavoir à côté de moi?
— On ne sait jamais, mon cher. Il y a quinze jours tu semblais las de ton amie. J'ai cru que tu en avais assez de moi. Oli ! je sais que cela n'a pas duré : tu es revenu depuis, et ce n'a été (|u"un accès. Mais tu as souvent l'air si fatigué. Peut-être fmirai-je par ne plus te plaire.
— Voyons, Léa, ne parlons plus de cela, La petite amie n'a-t-elle plus confiance en moi? Ne sommes-nous pas plus unis que jamais?
— Oh! d'un lien si facile à délier! Je te l'ai déjà dit, j'ai une peur affreuse que dans ces vacances tu ne m'oublies. Il y aura à Saint- Lunaire de jolies filles de ton monde, et l'occasion de plus d'un riche mariage se présentera. Alors sans doute je ne pèserai pas lourd.
— Voyons, Léa.
— Oh, ces filles du. monde, tes fiancées
futures, je les hais! Elles ne valent pas mieux que moi, et tu les épouseras, et elles te feront souffrir, et elles me mépriseront. Laquelle pourtant aurait fait pour toi ce que j'ai fait, corps et âme, et que je ne regrette pas?
— Tu savais pourtant bien que notre liaison ne serait pas éternelle.
— Oui, chéri, ce sont des choses qu'on dit du bout des lèvres, mais sans savoir au juste ce qu'elles signifient. C'est comme la mort dont on parle si souvent : on ne la connaît bien qu'en face d'un cadavre,
— Qui sait, dit Lauzerte, mieux vaudrait peut-être nous séparer dès aujourd'hui. Nous souffririons beaucoup les premiers jours, mais après...
— Ne dis pas cela , Georges , fit Léa d'un mouvement vif en mettant sa main sur la bouche de son amant. Cela ne peut pas arriver. Si tu me quittais , je serais trop malheureuse. D'abord pourquoi te marierais-tu? Tu n'es
pas un coureur de dot et jusqu'ici je ne t'ai pas ruiné.
— Oh non! fit Georges en riant, ce no sont pas les robes de chez Doucet, ni les chapeaux de chez Viraud, ni les dîners de chez Larue qui m'ompèchent de dormir.
— Eh hien, pourquoi irais-tu prendre une de ces pimbêches que lu fais valser pendant l'hiver? Crois-tu que je ne les connaisse pas? Tu épouseras une petite fille qui ne te comprendra pas, qui n'aura rien vu, rien lu,' que tu choqueras et qui te gênera. Vous ne vous aimerez pas; bientôt vous ferez ménage à part. Alors madame passera ses matinées à faire trotter un cheval et une petite voilure dans l'Avenue du Bois; elle se teindra les cheveux, elle sera de toutes les excentricités de Paris, de tous les soupers à petite table jusqu'à cinq heures du matin. Monsieur sera toute la journée à rinstilut, dans les écuries ou au cercle. Elle aura des amants, lu auras des maîtresses, moyennant quoi tu lui feras ses
commissions et elle se promènera à ton bras dans le monde, et vous serez quittes, elle de sa fortune et toi de ton nom.
Lauzerte ne répondit pas tout de suite. Gomme on était à la fm du dîner, il demanda deux verres de chartreuse et alluma un cigare. De grandes lueurs roses traînaient encore dans le ciel. Toute la joaillerie des lumières artificielles commençait à étinceler sur les boulevards.
— Certes, ma chère enfant, je n'hésiterais pas à continuer indéfiniment la vie de tendresse et de charme que nous avons menée ensemble depuis deux ans, si cette vie ellemême pouvait se prolonger sans fin, mais tu sais comme moi qu'elle repose sur un mensonge dont la durée ne peut dépasser celle de notre première jeunesse. C'est grâce à la pension faite par mes parents que nous pouvons vivre ainsi, mais la vie facile d'étudiant que je mène encore aura bientôt un terme. Je m'en irai sans doute comme attaché d'ambassade
dans quelque cour étrangère. Alors ni ma famille, ni le monde ne supporteraient une liaison comme la nôtre étalée au grand jour : ma carrière serait brisée, et la vie nous deviendrait intolérable.
— Ceux qui aiment bien raisonnent mal, interrompit Léa d'un ton de reprocbo.
— Je m'étonne, ma chère, que tu aies le courage de répéter un pareil cliché. Ils sont nombreux au contraire, ceux en qui l'amour n'éteint pas la clairvoyance ! Ils souffrent des événements qu'ils prévoient, et qu'ils savent inévitables. Sans doute, je pourrais faire un coup de tête, briser avec le monde et afficher au grand jour notre liaison. Mais je sais par avance que cet exploit ne nous réussirait ni à Tun ni à l'autre. Tu aimes le luxe, ma chère, et tu ne pourrais t'en passer; moi je suis bourgeois, j'aime le monde plus encore que je ne le méprise; j'ai horreur non seulement de toute misère, mais même de toute irrégularité sociale trop évidente.
— As-tu jamais pensé, dit Léa, à ce que je deviendrais quand tu m'auras lâchée?
— Mon Dieu, ma chère, cela est bien difficile à prévoir. Tu reprendras sans doute le théâtre que tu as voulu quitter l'hiver dernier, et tu y retrouveras les succès du début. Et puis, sait-on jamais ce qu'on deviendra? Lorsque nous ne serons plus ensemble, moi, je me tuerai peut-être si je souffre trop, je serai peut-être aussi très heureux avec beaucoup d'enfants. Je ne sais pas.
— Sait-on jamais quelque chose avec toi?
— Tu as raison, Léa, et c'est mon grand malheur. Je suis ambitieux et j'ai horreur de l'efTort. Je déteste le monde et je ne puis m'en passer. J'aime la femme assez pour en souffrir et la faire souffrir, pas assez pour me dévouer jusqu'au bout. Je suis égoïste, et je n'ai pas de volonté ! Je me suis souvent demandé comment tu as pu aimer si longtemps un être aussi vacillant que moi.
— Tu es si gentil comme cela! s'écria Léa en égrenant son joli rire.
— An fond, dit Lauzerte, mi-sarcasliquc, mi-atlendri, c'est encore toi que j'ai le plus aimée, petite sphinge aux yeux d'énigme. Tu es vraiment la sœur de mon âme.
— Et Darnay? interrompit la jeune femme.
— Darnay, c'est autre chose. Je l'aime bien, mais il n'est pas de notre race.. Je l'aime plutôt comme un prêtre.
— Ou comme un pion.
— Nedis pas cela, Léa, je te le défends.
La fraîcheur du soir les envahissait. Maintenant les étoiles brillaient toutes dans le bleu assombri du ciel.
— As-tu décidé quelque chose pour notre voyag-e en Bretagne? reprit nettement Léa après un silence.
— Mais certainement, dit Lauzerte d'une voix molle. Tout sera fait selon les désirs de la chère amie.
— Que lu es bon, Georges! Comme nous
allons nous aimer là-bas! Alors c'est à Saint- Gart que j'habiterai?
— Oui, je pense, dit Lauzerte qui jouissait tristement du triomphe de sa maîtresse. J'irai tout préparer là-bas, et quand le nid sera prêt, j'appellerai l'oiseau.
— Après tout, dit Léa rêveuse, sais-tu que ce sera peut-être le meilleur moyen de nous préparer à la séparation, ce voyage là-bas?
— Tu crois! dit railleusement Lauzerte en se levant de table. Ce serait bien curieux!
« Sainl-Lunaire, samedi 20 août.
(( Cher monsieur,
« Nous avons reçu A'otre bonne lettre hier au soir et nous avons tous été bien heureux du beau résultat que vous nous annoncez. Bien que je sache que vous n'attachiez pas une importance excessive aux succès d'examens ou de concours, le titre de premier agrégé de philosophie est un de ceux dont on peut se féliciter à bon droit. Il marque pour vous la fin d'une vie préparatoire d'études et le commencement d'une carrière que je me
|)lais à vous pn'Mlire brillante. Je sais que vous n'êtes point de ceux que la réussite grise. Un esprit qui se [)laît aux liillcs de la pensée et de la vie en a trop bien mesuré les basards pour mettre ses victoires à un prix trop liant. Vous avez raison de considérer surtout ce titre d'agrégé comme une sauvegarde matérielle, et je ne saurais trop approuver l'intention que vous avez de passer encore une année ou deux à Paris dans la préparation de votre thèse de doctorat. Puisqu'aucun devoir de famille ne vous met dans l'obligation de prendre un poste immédiatement, prolitez de ce temps précieux parce qu'il no reviendra peut-être pas; livrez-vous à ces méditations désintéressées d'où jaillissent les œuvres fortes. Lorsque vers vingtsept ans vous aurez achevé votre thèse, il sera temps alors pour vous de vous mêler à l'action, pour laquelle vous me semblez désigné. Nul doute que vous ne vous fassiez alors une belle place dans l'enseignement supérieur.
L'EFFORT lU
Vous saurez parler aux étudiants, vos leçons brilleront de cette même flamme intérieure qui vous anime. Ils apprendront de vous ce que vaut la volonté et peut-être leur communiquerez-vous un peu de ce sens de l'elTort que vous possédez à un si haut point et que je reg-rette de voir disparaître chez les meilleurs même de nos jeunes gens.
« J'ai vu avec plaisir par votre lettre, cher monsieur, que vous étiez allé vous reposer de votre grand labeur et aussi vous réjouir de votre beau succès au milieu de votre famille. Je vous prie de transmettre à vos parents les compliments d'une femme qui n'a point le bonheur de les connaître, mais qui s'intéresse de tout cœur à la réussite de leur fils. La distance n'est pas si g-rande entre Goutances et Saint-Lunaire que nous ne puissions espérer vous avoir quelques jours au moins parmi nous. Votre chambre est toute préparée à la villa des Verveines, Elle a vue sur la mer et vous aurez en face de vous cet héroïque
112 L'EFF(»RT
océan breton (jnc vous aimez tant. Vous nous ferez plaisir à tous, et spécialement à votre ami (leoriies qui vous écrit en même temps que moi. Le cher enfant est toujours un peu nerveux; je ne lui trouve pas le calme d'esprit qu'il aurait dû reconquérir ici et qui me paraît lui manquer de plus en plus. A quoi lui servent son iniclligence, ses succès mondains, sa belle situation matérielle, s'il ne peut vivre en paix avec lui-même? Il s'absente souvent deux ou trois jours, il part en excursion solitaire sur quelque côte hérissée du littoral, et il revient plus agité encore qu'auparavant. Vous avez toujours exercé sur lui une salutaire influence; vous approchez de son âme plus près que moi-même, hélas! n'en puis souvent approcher. Venez, mon cher Darnay, vous aiderez sûrement une mère à guérir son enfant d'une blessure intérieure dont elle ignore la vraie cause et qu'elle ne peut comprendre. Si vraiment, comme vous me le dites avec trop d'illusion, j'ai pu contri-
buer à la formation de votre esprit et de votre caractère, reportez à votre tour sur mon fils un peu de ce mystérieux pouvoir moral que vous m'attribuez et qui sur lui, hélas! est resté inefficace.
(( Ainsi nous vous attendons tous de jour en jour. Vous retrouverez ici la famille de Sebeillac qui se réjouit de votre succès et qui vous envoie ses compliments. Joignez-y ceux de M. Lauzerte, qui tient à vous féliciter de vive voix, et croyez-moi votre vieille amie bien dévouée.
« Henriette Lauzerte. »
Assis dans le petit jardin qui précédait la
maison de son père, sous les jeunes tamarins
et parmi les rosiers familiers, Jean Darnay
lisait cette lettre, qu'il venait de recevoir à la
fin du dîner. Auprès de lui, son père et sa
mère pouvaient suivre sur ses traits la trace
des émotions que chaque ligne soulevait. Mais
ils se seraient bien gardés de le faire voir à
11 i L'EFFORT
leur fils, dont ils respectaient au plus haut point la vie intérieure.
— Voici une bonne lettre, dont je puis vous faire part, chers parents. Elle vient de M""' Lauzerte, qui s'associe à notre succès et qui me prie de vous transmettre ses compliments. Elle m'invite à passer quelques jours à Saint-Lunaire.
— J'es[)cre hien que tu iras, Jean, dit M""' Darnay. Je sais combien tu aimes cette famille, cela te distraira et te reposera. D'après ce que lu m'as dit. M""" Lauzerte a été si bonne pour toi! Je regrette beaucoup de ne pas la connaître : remercie-la du moins de son souvenir, et envoie-lui nos compliments.
— Je n'y manquerai pas, mère.
M™^ Darnay était une femme d'une cinquantaine d'années, aux traits forts et réguliers. Sur sa physionomie était inscrite la bonté, dans le large front voilé de bandeaux gris, dans les profonds yeux bruns, dans la grande bouche un peu triste. Des deux enfants qu'elle
avait eus, il ne lui on restait plus qu'un et elle l'adorait. Le premier, l'aîné de Jean, officier d'infanterie de marine, avait été tué au Tonkin pendant l'une des dernières expéditions.
— Je me souviens, dit M. Darnay après un silence, que lorsque j'étais encore élève à l'Ecole centrale, le nom de Jacques Lauzerte était souvent prononcé devant moi par quelques-uns de nos camarades comme celui d'un jeune homme déjà célèbre et du plus grand avenir. On le disait savant et ambitieux. Depuis, il est devenu illustre.
— Je crois me souvenir que ton ami Georges a une sœur, n'est-ce pas, Jean? reprit M"*' Darnay.
— Oui, mère, une jeune fille de dix-huit ans, M"" Marthe Lauzerte. Elle te plairait, j'en suis certain, par la simplicité et le sérieux de son caractère.
— Eh bien, mon fils, quand lu voudras partir pour Saint-Lunaire, tu es entièrement libre, lu le sais. Ne crains pas de nous attrister en nous quittant. Nous serons heu-
reux do te savoir licureux, et nous comprenons bien qu'un jeune homme de ton âge a besoin de sortir et de se mêler un peu à la vie...
Les paroles s'échangeaient avec lenteur dans la belle soirée d'août, entre ces trois personnes : elles tombaient dans les âmes, et leur timbre y éveillait de lointains échos, comme ces lentes gouttes d'eau qui tombent au cœur profond des grottes, avec toutes sortes de correspondances lointaines. Leurs gestes, l'accent de leurs voix, le silence même avaient pour chacun d'eux une signification bien plus étendue que celle de l'heure présente, car ils évoquaient la mémoire d'heures pareilles, perdues dans le passé, et qui semblaient évanouies à jamais. Jean savourait délicieusement ces sensations : avec elles renaissait tout un mystérieux autrefois. La légère brise de mer qui glissait dans les tamarins, le rythme vaillant d'un marteau de forge de l'autre côté du boulevard, et ces belles couleurs
do rose pur et de bleu intense dans le ciel lavé du soir, et la même ligne de maisons, ou celle plus lointaine des mêmes bois s'en- Icvant avec une netteté extraordinaire d'encre de Chine sur le fond magnifique du couchant, pourquoi cette simple harmonie Témouvaitelle à cette heure jusqu'aux larmes, si ce n'est parce qu'il y associait d'innombrables souvenirs d'adolescence, et parce qu'il y retrouvait le fonds vivant et cher sur lequel avaient germé et fleuri les premières impressions de son moi, le premier éveil de son âme à la nature et à l'amour? Oui, c'était par des soirs semblables, qu'à seize ans il avait senti le charme nu des choses et que s'était élevé, comme un lis un peu grêle , son premier amour! Il la revoyait maintenant, l'enfant blonde qui avait été sa première amante, avec ses beaux cheveux d'or et sa bouche sensuelle! Elle était maintenant mariée et très heureuse : elle l'avait oublié, comme lui l'avait oubliée. C'était donc vrai! on pouvait
aimer plusieurs fois, puisque maintenant ce souvenir lémouvail sans regret, tandis que toute son âme criait au seul nom prononcé de Marthe Lauzerte ! Qu'elles avaient été belles, ces années d'adolescence dans la petite ville normande, ces années de quinze à dix-sept ans, faites d'ignorance de la vie, daniour de l'étude et de premières émotions poétiques! Puis était venu le séjour à Paris, la période sombre du romantisme et du baudelairisme, la crise de la dix-huitième année avec ses révoltes et ses angoisses, et le farouche orgueil d'une individualité qui se forme!
N'était-ce pas alors qu'il avait le plus tourmenté ses parents, qu'il les avait méconnus et presque détestés, tellement son exclusivisme avait été âpre! Souvenirs amers, qui lui remontaient en foule à la gorge, et dont, dans la douceur de l'heure présente, il ne se sentait pas encore complètement lavé !
Ses parents s'étaient tus, respectant ce silence de rêve qu'ils lui avaient toujours
connu et qui leur prouvait que Jean n'avait guère changé.
— Père, dit-il tout à coup, et toi, mère, j'ai besoin de me faire pardonner : car j'ai été bien coupable envers vous !
— Comment peux-tu dire cela, Jean ! s'écria l'ing-énieur. Toi qui es maintenant notre seule joie!
— Il n'en a pas toujours été ainsi, dit Jean. Souvenez-vous d'il y a cinq ans. Etais-je assez la proie de mauvaises chimères?
— Mon pauvre enfant, dit la mère, tu étais tout changé cette année-là. Lorsque tu es revenu du lycée Henri IV, je ne te reconnaissais plus. Tu étais si pâle et si sombre! Les moindres paroles t'irritaient : il semblait que nous eussions bien des torts envers toi, et je suis sûre que tu te déplaisais à toimême. J'ai cherché souvent, et je n'ai jamais pu comprendre ce que tu avais à ce moment!
— Oh! mère, c'était bien simple. Je ne me trouvais pas à ma place. Paris et les livres
m'avaient lournr la lèle. J'avais Iroj) lu Balzac et Baudelaire. J'aurais voulu être tout de suite un grand homme ou un homme très riche, et comme cela ne se pouvait pas, j'en rejetais la faute sur vous , qui non seulement ne m'aviez pas fait naître prince ou millionnaire, mais qui encore ne pouviez vous associer aux idées géniales dont je me croyais le dépositaire ! Je vous en voulais de tout ce qui me manquait, et que vous n'aviez pu me donner. J'étais tout simplement détraqué.
— Tu faisais tes dents, mon ami! interrompit l'ingénieur. Ces crises sont très douloureuses, mais elles fortifient. Je les ai connues aussi : ne te crois donc pas un monstre... Oui, autrefois, j'ai été aussi injuste envers mon pauvre père, qui était un paysan, que tu as pu l'être envers moi. C'est la loi de notre démocratie : quel est le jeune homme intelligent, sorti du peuple, qui n'a connu à dix-huit ans ces accès d'humeur noire? On ne
croit plus aux choses du passé, on se croit très fort, et tout à coup de petits faits mesquins vous font sentir la distance qu'il y a entre le destin qu'on rêvait et celui qu'on rencontre. On s'en prend alors à ceux plus humbles qui ont souffert pour vous aider à parvenir. On les accuse do ne pas vous comprendre et de vous barrer le chemin. On est ce que j'ai été, ce que tu as été, un réfractaire, jusqu'au jour où les plus sages et les plus justes aperçoivent enfin la vérité ! Ceuxlà savent alors reconnaître les cœurs qui leur furent bons, ils les aiment doublement pour les avoir méconnus une fois.
— Comme c'est cela! dit Jean avec émotion.
— Et ils apprennent alors que le vrai mot de la vie est résignation. Oui, il faut se résigner à l'inévitable, et faire son devoir sans jamais trahir la justice!
Les joues du vieillard se rosaient pendant
qu'il parlait. Sa belle face pâlie, qu'enca-
i2i L'EFFORT
draieni de longs cheveux encore bruns el une barbe déjà grise, rayonnait, et ses yeux bleus, d'ordinaire si doux, s'éclairaient d'une flamme sous les hauts sourcils.
— Alors, père, dit Jean, tu m'as pardonné?
— Comment ne Taurais-je pas fait, mon cher enfant, puisque j'avais connu jadis des crises semblables aux tiennes ! Je souffrais seulement de voir que ta mère ne pouvait comprendre l'état où tu étais, et qu'elle se désolait vainement. Je souffrais aussi de te savoir si sombre el si malade moralement, et de ne pouvoir t'aider à guérir. Car l'expérience des autres ne sert pas; on se fait soimême à cet âge-là. Deux générations sont séparées par trop de barrières -pour se pouvoir comprendre mutuellement du premier coup... Tu avais lu des livres que j'ignorais, tu aimais des œuvres d'art que je ne comprenais pas, et mes admirations, qui n'étaient que des vieilleries, te semblaient tyrannies parce que tu les trouvais chez ton père.
— Gomme tu as bien connu mon mal, cher père! Et comme j'ai cruellement souflert de ce désaccord entre les goûts de nos deux générations !
— Désaccord éternel! reprit le père. C'est la loi de la vie : rien de nouveau ne naîtrait sans ce duel. Toute création est accompagnée de déchirements et de douleur.
— Explique-moi, père, comment il se fait que maintenant je ne sois plus ainsi?
— Parce que maintenant tu es plus maître de toi-même. Comme tu es plus fort, tu es plus tolérant; comme tu sais plus de choses, tu es plus résigné. Et puis, et surtout, tu as lutté par toi-même, tu as voulu, tu as dû te créer une vie personnelle, tu as su de quels efforts se payait la moindre victoire, tu as mieux connu où était la vraie grandeur et tu as appris à la respecter partout où tu la rencontrais.
— Il est vrai, dit Jean, j'ai bien changé. Autrefois, les grandes fortunes, les grandes
124 L'EKFOHT
gloires m'éblouissaicnt... Maintenant je sais comment elles se font et ce qu'elles valent, et je leur préfère Teffort obscur vers la bonté et vers la justice.
— Dis aussi vers l'amour, mon fils, ajouta M'"° Darnay. Vois-tu, moi, je ne suis pas une savante, je ne puis toujours vous suivre, ton père et toi, dans vos discussions et vos lectures. Mais je suis sûre d'une chose, c'est que ceux-là sont les plus heureux et les meilleurs qui aiment le mieux. L'amour ne trompe pas.
— Tu peux en croire ta mère, Jean. Je l'ai épousée parce qu'elle était simple et bonne, non parce qu'elle était savante et riche, et depuis trente ans que nous vivons ensemble, elle ne m'a jamais rendu malheureux un seul instant.
— Et voilà bien ce que je vous dois de meilleur, chers parents! s'écria Jean dont le cœur débordait. Sans votre exemple, j'aurais peut-être été une intelligence, je n'aurais pas été un caractère !
L"EFF()11T 125
— Ne me vois pas meilleur que je ne fus. Je dois beaucoup à mes parents, à ces rudes paysans qui m'ont élevé; et si j'ai aimé le vrai et le juste, je n'aimai peut-être pas assez l'action, je me contentai trop vite de ma situation modeste... Toi, tu sauras vouloir ce que je n'ai fait que rêver : tu agiras, tu seras quelqu'un.
— Vouloir et agir, mais ne vouloir que des choses bonnes et n'accomplir que des actions justes, c'est là mon rêve, dit le fils.
— C'a été aussi le mien, reprit le père. Mais moi, je n'ai rien fait, que me sauver moi-même du désastre! Je te souhaite plus do bonheur. Cela a-t-il été la faute de mon temps ou la mienne? Sans doute l'une et l'autre. J'ai vécu dans une époque affreusement tourmentée : j'avais vingt ans en 1848, j'ai acclamé Lamartine, et trois ans après les soldats de Napoléon III ont failli m'envoyer à Lambessa... Oui, j'ai été traîné en prison et je n'ai échappé qu'à g-rand'peine. J'avais vingt-trois ans .- ma
ti.
carrière en a été brisée; je suis roslé petit ingénieur toute ma vie. J'ai assisté aux hontes de I'em|)irc, j'ai vu la corruption la plus ignoble pénétrer mon pays jusqu'aux moelles. Ingénieur d'une compagnie de chemins de fer, je me suis vu proposer par les entrepreneurs de travaux les plus honteux marchés, des marchés à faire écrouler des viaducs et s'effondrer des tunnels dix ans après; et, comme j'ai refusé d'être le complice d'un de mes chefs et d'un gros entrepreneur , non seulement je ne suis pas devenu riche et je n'ai pas monté en grade, mais j'ai failli être révoqué. Puis la guerre est venue, j'ai pensé y rester, dans les plaines de Saint-Cyr où je défendais la voie ferrée. Et quand nous avons enfin eu la République, c'a été pour assister à la curée, pour voir se continuer le même régime qu'auparavant avec d'autres noms et d'autres hommes. Oui, j'ai connu la plaie du réalisme universel, le règne de l'or et du plaisir, j'ai vu bafouer tous ceux qui croyaient
à quelque chose (ridéal ou de désintéressé, autrement qu'en paroles ! On me dit qu'aujourd'hui une autre génération se lève, et que toi et tes amis, vous nous ramenez l'idéalisme! Tant mieux, mes amis, courage! Yous ferez peut-être quelque chose! Moi, je n'ai rien fait. Sans doute aussi n'élais-je pas taillé pour la lutte...
— Tu es sévère pour toi-même et pour ceux qui ont agi comme toi, mon père. Il me semble au contraire que vous avez fait beaucoup et que sans vous nous ne pourrions pas grand'chose aujourd'hui. N'est-ce donc rien que d'avoir lutté contre l'oppression et résisté au mal? En conservant intacte votre beauté morale, en accomplissant obscurément, mais saintement, votre tâche dans le monde, vous nous avez donné la plus belle de toutes les leçons. Yous nous avez permis d'exister.
— La première chose, dit le père, sera toujours d'avoir du caractère.
— Et d'aimer les autres plus que soi-même, continua M'"" Darnay. Voilà une chose que répétait souvent notre pauvre Jules, avant de s'en aller périr au Tonkin...
— • Celui-là fut heureux, mère, s'écria Jean. Il n'a pas connu la honte, et il est mort comme un croyant, en plein rêve... Il aimait son métier, il adorait la France, et les balles n'ont jamais traversé de cœur plus pur de toute hésitation... Nous, qui valons moins, nous avons plus souffert...
— C'est vrai, dit le père. Moi aussi, j'ai toujours envié le sort de l'ofiicier qui tombait frappé en pleine certitude, et, mort pour mort, notre cher Jules a trouvé la meilleure et la plus noble...
— Nous, continua Darnay, nous avons souffert et nous souffrons encore du duel que notre intelligence livre chaque minute à notre cœur! Nous ne savons plus rien aimer d'un amour instinctif. L'analyse a tué en nous le sentiment. Il nous faut les raisons de nos
moindres états d'âmes, et nous périssons d'être des intellectuels!
— Cela est grave, mon fils, car être ainsi, c'est être vieux avant l'âge. La jeunesse ne raisonne pas : elle aime, elle agit parce qu'elle vit... Vous autres, vous êtes trop compliqués, vous voyez sans cesse des problèmes, là où nous autres nous ne saisissions que des devoirs.
— 11 n'y a guère de remède à cela, songea le fils, car on ne redevient pas instinctif et les sentiments fanés ne refleurissent plus... Du moins il nous reste encore la volonté.
— Oui, conclut le père, il faut vouloir et tâcher de se retrouver soi-même, c'est-à-dire redevenir simple et humblement prêt aux grandes tâches de la vie.
— Mes amis, dit M'"" Darnay en se levant, le soir fraîchit. Tu sais que cela ne te vaut rien de rester tard dehors, Jules. Je crois qu'il est temps d'aller nous coucher.
La brise, qui venait de la mer, s'était en
effet levée, très forte maintenant. Le ciel de la nuit s'était gazé de légères nuées blanches, où de pâles étoiles luisaient comme des diamants sous des mousselines.
— Voit-on bien le cap Fréliel aujourd'hui, monsieur Antoine?
— Très distinctement , mademoiselle , et d'ici là toute la côte se découvre avec des teintes exquises.
Les deux amies, Marthe Lauzerte et Jeanne de Sebeillac, en robes claires du matin, gravissaient la pente de granit et de bruyères qui s'élève entre le jardin de la villa des Verveines et les rochers de la côte. Quand elles eurent atteint le petit parapet d'où se développait l'immense horizon et qu'elles furent auprès du jeune homme :
L'EIFOHÏ
— Voyez, coiilinua-t-il en étendant la main vers l'ouest. Reconnaissez-vous, là-bas, derrière la grande masse brune de la Garde Guérin, les échancrures bleuâtres de Saint- Jacut et de Saint-Cast, et plus loin, la singulière pointe de la Latte avec sa forteresse antique sur la mer, et tout au fond la longue bande violâtre du cap Fréhel? Baissez vos ombrelles, mesdemoiselles, vous verrez plus ncltemont...
— Délicieux! s'écria Marthe Lauzerte en mettant sa main au-dessus des yeux pour mieux voir. Comme tout ce paysage se vaporise et se nuance dans la brume chaude de la matinée!
— Mère est bien aujourd'hui? demanda Antoine de Sebeillac à sa sœur qui venait lui tendre le front pour recevoir son baiser.
Antoine de Sebeillac était un grand jeune homme bien musclé, très élégant d'allure et de tenue. Sa tète aux lignes très pures reposait sur des épaules larges qu'accentuait bien une taille mince. Le blond pâle des che-
veux ramenés sur le côté s'harmonisait avec la roseur parfaite du teint. Le front était développé, le nez droit et ferme, les lèvres rouges s'abritaient sous de souples moustaches d'or, et la carrure un peu dure du menton était adoucie par le galbe élancé du cou. Les yeux seuls étaient dun bleu étrange, d'un bleu mort qui absorbait la lumière sans la renvoyer, d'un bleu vide qui ne trahissait rien de l'âme de leur possesseur.
— Oui, mère est très bien ce matin, cher frère. Elle est assise sous les pins avec M'"" Lauzerte... Tu es parti de bien bonne heure, ce matin, Antoine?
— Sœurette, j'ai suivi la côte par le Décollé, jusqu'à la plage de la Fosse. Tous ces rochers sont très curieux à marée basse. Mais maintenant la mer remonte.
— Oh ! voyez comme elle saute là-bas, dit Marthe en montrant la ligne noire de ce rocher singulier qu'on nomme le Décollé. La vague y roulait un grand liséré d'écume pâle, qui, par
moments, rejaillissait en blanchem's violentes. Plus loin, l'immensité bleu et or de la mer se déployait, soyeuse et étincelante sous le jeune soleil d'été. Des colliers mouvants de mauves blanches, sans cesse dénoués et renoués, égrenaient leurs perles entre Tazur du ciel et le saphir de la mer.
— Cette matinée est adorable, dit Marthe. Quel dommage que Georges et M. Darnay ne soient pas encore arrivés!
— A quelle heure pensez-vous qu'ils soient ici? demanda Antoine.
— Le train arrive en gare de Dinard à onze heures quinze; avec la charrette anglaise de Georges, ils ne mettront pas plus de vingt minutes pour venir jusqu'ici. Nous les verrons donc dans une demi-heure au plus lard. D'ici là le paysage n'aura pas changé, ajoutât-elle en riant. M. Darnay sera bien heureux de ce premier coup d'œil : vous le connaisse , monsieur Antoine? demanda Marthe en fixant attentivement le jeune homme.
— Non, mademoiselle, répondit-il froidement, pas encore. Je sais qu'il est l'ami de Georges et qu'il a beaucoup de mérite... Un futur professeur, je crois!
— Et un esprit très distingué, ce qui ne gâte rien, ajouta vivement Marthe. Mais pardonnez à mon indiscrétion, monsieur Antoine, ajouta-t-elle : puis-je vous demander pourquoi vous prononcez ce mot de « professeur » avec un ton si..,, comment dirai-je, si ironique?
— Oh! mademoiselle, sans doute quelque vieux préjugé d'écolier qui me poursuit! Ils m'ont tant ennuyé, mes professeurs! Et ils étaient si drôles, avec leurs mauvaises jaquettes, leurs grandes phrases et leurs mines trop longues, comme leurs cheveux souvent! Je sais bien que c'est très mal, ce que je vous dis là : nous avons maintenant des professeurs qui sont ministres, et très modernes. Mais que voulez-vous, les pions ne m'ont jamais plu...
— Tu es bien sévère, Antoine, dit étourdi-
ment Jeanne de Sebeillac. Je l'assure que M. Darnay ii'a pas du tout l'air d'un pion...
— Oli! ce n'est pas à lui que je pensais! s'écria Antoine. Il y a des exceptions partout. D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis injuste. Antipathie de nature, et de race à cou]) sûr. Mes ancêtres étaient de rudes soldats qui raisonnaient peu et n'aimaient guère les clercs ni les robins... J'ai gardé de leur sang, je ne comprends guère que le métier de soldat.
— Vous aimez beaucoup votre métier, monsieur? demanda Marthe au jeune homme, qui était lieutenant au 2" chasseurs à cheval.
— Passionnément, mademoiselle, et je crois que j'aime autant mes chevaux que mes hommes. Ainsi je sais le nom et les habitudes de tous les chevaux de mon escadron, je n'en pourrais dire autant de mes hommes.
— Mais c'est très mal cela, monsieur x\ntoine, dit Marthe en riant.
— Pourquoi, mademoiselle? Je vous assure que les chevaux sont souvent plus intéres-
saats. Ils ont du sang-, de la race : mes cavaliers ne sont souvent que des brutes.
— Mais ne pensez-vous pas que le rôle de l'officier, en temps de paix, consisterait à relever un peu le niveau moral de ces pauvres gens?...
— Ah oui, les idées nouvelles! les articles de la Revue des Deux Mondes, les escadrons pédagogiques! Mon Dieu, non, mademoiselle, je suis et je reste un réactionnaire, là comme ailleurs. L'officier n'est pas un professeur de morale; les soldats sont des lourdauds dont on n'obtient rien que par la force...
— Mais il y a souvent parmi eux des jeunes gens instruits.
— Ceux-là sont souvent les pires, mademoiselle. Les Parisiens et les bacheliers sont de très mauvais soldats, ils ne savent pas obéir... Seriez-vous démocrate, mademoiselle? ajouta le jeune officier avec un mouvement de lèvres un peu surpris sous ses belles
moustaches d'or. Je sais bien que c'est à la
mode dans noire monde, mais je ne pensais pas qu'avec de si beaux reg-ards et un front si pur...
— Ni démocrate ni aristocrate, monsieur Antoine, interrompit Marthe avec quelque malice dans ses larges yeux bruns. Je ne suis qu'une petite fille qui a des doutes et qui cherche à s'instruire...
— Vois, Marthe, fit Jeanne en montrant du doigt un point noir qui lilait sur le mince ruban de route qui va de Dinard à Saint- Lunaire... Je crois que ce sont eux.
— Voulez-vous ma lorgnette , mademoiselle? dit Antoine en tendant une petite jumelle marine à la jeune lille.
— Merci, monsieur, dit Marthe. Ce sont bien eux, fit-elle au bout de quelques mstants. Et le cœur lui battait sous la jolie veste de flanelle blanche, car elle venait de reconnaître à côté de Georges, la haute taille toujours un pou courbée de Jean qui, la tète découverte, livrait au vent vif de la mer un visage pâli et
volontaire dont Marthe avait rêvé bien souvent depuis la séparation.
— Ils seront ici dans cinq minutes, reprit Antoine; voulez-vous que nous descendions à leur rencontre, mesdemoiselles?
Et les trois jeunes gens s'eng-agèrent dans l'étroit sentier de granit et de bruyères. En marchant derrière les jeunes fîUes, Antoine de Sebeillac songeait. Son beau masque s'était subitement durci. Il n'aimait pas Marthe, mais il comptait l'épouser, car elle portait un nom glorieux, elle était belle et millionnaire, et ce mariage inspiré par sa mère lui convenait. Accoutumé qu'il était aux plus beaux succès mondains, il ne voyait pas d'obstacle à ce mariage. Et voilà que chez celle qu'il regardait déjà comme sa future femme, il lui semblait reconnaître les idées dont il avait horreur. Toute une éducation à refaire, pensait-il, toute une àme à modeler! Car pas un instant ridée que sa femme put avoir une vie intérieure différente de la sienne n'avait tra-
versé l'esprit de Toflicier. Pour lui, sa femme, ne serail-cc pas comme un joli cheval de beau sang- et de grand prix qu'il aurait quelque peine à dresser?
Marthe aussi songeait. Le cruel duel allait donc recommencer! D'une part un mariage tout fait, un grand mariage selon les convenances, l'union de deux familles illustres et amies; de l'autre, des luttes, des révoltes, pour aboutir à être la femme d'un petit professeur de province !
La blonde Jeanne s'appuyait au bras de son amie. Elle ne songeait pas, elle, elle ne savait plus qu'une chose, c'est qu'elle approchait de Georges, et toute son âme était perdue dans un muet appel...
Le soleil éblouissant chauffait les bruvères et les ajoncs où les gousses de fruits craquaient sans cesse avec toutes sortes de petits bruits secs. De minuscules lézards couraient sur le granit brûlant. Une palpitation immense animait la falaise et s'harmonisait avec le
bruit sourd des vagues s'écroulant sur les rocs.
On arrivait au jardin qui précédait la villa du côté de la mer. Là, d'embaumants parterres de géraniums, de résédas, de reines-marguerites et de verveines flambaient sous la lumière blanche de midi. A l'ombre de trois grands pins aux noirs parasols, M"" de Sebeillac et M'"'' Lauzerte causaient et regardaient venir vers elles leurs enfants. Antoine s'était rapproché de Marthe, et tous deux formaient vraiment « un beau couple » : lui, avec sa haute stature, sa tète fière, et sa belle tenue d'officier de cavalerie; elle, avec sa taille élégante, son pur visage ovale, son front blanc, ses veux bruns et les bandeaux noirs de ses cheveux sous le large chapeau aux ailes blanches. La même pensée dut traverser au même moment l'esprit des deux mères, car elles se regardèrent en souriant.
— Mère, dit Marthe, nous avons aperçu Georges et son ami sur la route de Saint-
Lunaire. Veux-tu que nous allions au-devant (Feux?
— C'est inutile, mon enfant, car je viens d'entendre la voiture rentrer, et les voici, litelle en se levant pour aller à la rencontre des deux jeunes gens qui apparaissaient en effet au coin de la villa.
Jean Darnay s'était découvert et s'avanrait rapidement vers M™*^ Lauzerte. Marthe remarqua qu'il était pâle.
— Bonjour, mon cher Darnay, dit M'"''' Lauzerte avec une belle lumière de joie dans ses yeux clairs et sa fîg-ure reposée. Que c'est aimable à vous d'être venu nous rejoindre ici, heureux vainqueur!
— C'est à moi de m'excuser d'avoir profité sitôt de votre aimable invitation, madame, répondit Darnay un peu troublé. Mais elle était faite en termes si affectueux que je n'ai pas hésité à venir...
— Et vous avez bien fait de venir vite, monsieur, ajouta aimablement Marthe, carie temps
est merveilleux, et vous retrouverez votre cher océan dans toute sa beauté.
— Mon cher Antoine, dit M""" Lauzerte en se tournant vers le jeune officier, permettezmoi de vous présenter M. Jean Darnay, que vous connaissez déjà de nom et de réputation... Mon cher Darnay, je vous présente notre ami Antoine de Sebeillac, dont Georges vous a souvent parlé !
Les deux jeunes gens s'étaient inclinés, Antoine le premier tendit la main à Jean.
— Charmé, monsieur, de vous connaître personnellement.
— Très heureux, monsieur, d'être présenté à l'un des amis de mon meilleur ami, dit Jean.
Mais en même temps son regard chaud vint se heurter contre ce regard d'un bleu mort si étrange, tandis que la main ferme pressait trop vivement une petite main fine et froide, comme morte aussi dans son jeu élégant. Le courant de sympathie fut rompu net entre ces deux êtres.
144 L'EKFOUT
Lorsque Jean cul achevé de présenter ses hommages et qu'il eut reçu tous les compliments que nécessitait son récent succès, Georges dit à M""' Lauzerte :
— Mère, Jean arrive de voyage, et doit désirer faire quelque toilette avant le déjeuner. Tu permets que nous vous quittions...
— Mais assurément,... monsieur Jean, vous êtes libre.
Dix minutes plus tard, la cloche de la villa sonna. Au déjeuner, Jean retrouva le docteur Lauzerte, qui avait consacré toute la matinée à sa correspondance. Le grand médecin lui parut un peu vieilli, et Jean put constater qu'entre le père et le fils l'écart se faisait plus grand que jamais. Et pourtant le fils était bien l'héritier du père; mais, comme les traits du visage, les tendances de l'esprit s'étaient amincies et défigurées. Le vieux médecin ne pouvait pardonner à son fils d'être devenu un sceptique et un dilettante avec les mêmes doctrines qui avaient fait de lui un positiviste
et un homme craction. Les éloges qu'il fit à Jean sur son énergie et son esprit de suite semblaient des blâmes indirects pour Georges, et les deux amis ne pouvaient s'empêcher d'en souffrir. Malgré tout, Jean était heureux, d'un bonheur vaste et indéfinissable qui l'enveloppait tout entier. Assis à la droite de M™'' Lauzerte, il avait, en face de lui, le visage adorable de Marthe qui s'enlevait un peu en sombre sur le fond lumineux du paysage de mer. Malgré la réserve qu'il s'était promis de garder, il ne pouvait détacher ses yeux de cette tète aimée, de ces bandeaux noirs sur ce front si candide, et surtout de ces yeux aux prunelles larges et lumineuses, qui semblaient par moments l'interroger. Il avait peine à suivre la conversation. Toutes les phrases et toutes les figures baignaient pour lui dans le même rêve, elles participaient de la môme émotion. Il y avait à ce moment deux êtres en lui : l'être mécanique causait de mille choses avec M'"" Lauzerte, avec la
jolie Jeanne de Sebeillac assise à sa droite, avec le vieux Lauzerte; et l'être intérieur, l'être spontané se fondait dans une adoration muette vers Marthe. A mesure qu'il la revoyait, tous les doutes qui l'avaient torturé depuis quelques mois s'évanouissaient. Non, Marthe n'était ni une poupée, ni une précoce comédienne; non, ce front si noblement pur, cette bouche et ce regard ne pouvaient mentir. L'image idéale de vierg'e qu'il avait adorée existait bien, et le masque des conventions mondaines n'arrivait pas à la défigurer.
L'après-midi fut remplie par une promenade en bateau de Saint-Lunaire à l'île des Ebihens et aux Portes, sorte de rochers rasants qu'on nomme aussi les Haches, et qui coupent le flot en face le petit havre de Saint-Briac, Sur la mer miroitante aux flots élastiques, le bateau de pêche filait et bondissait avec l'allure vivante et les ailes d'un grand oiseau de mer. On fit la pêche au bar. Partout où les mauves blanches s'assemblaient en piaulant
L'EFFORT li7
comme de jeunes chats et en se dénouant comme des colliers de perles, on pouvait être certain, disait le vieux pêcheur au teint de brique, qu'il y avait des bars. Antoine de Sebeillac excellait à cette pêche, qui exig-e de l'adresse et de la force. Chaque fois que de ses mains nerveuses il ramenait sur le bord du bateau un de ces gros poissons étincelant et sautant sous le soleil comme des morceaux de lumière vivante, Marthe et Jeanne riaient . et battaient des mains. Jean, qui péchait aussi, était heureux encore, mais d'un bonheur déjà brouillé, qui ne ressemblait plus à l'extase du matin. A regarder Marthe rire et s'agiter ainsi avec une grâce un peu animale, il lui semblait deviner une troisième nature en elle, une nature de femme positive et sensuelle, que les lèvres rouges, la poitrine et les hanches fortes, expliquaient suffisamment. Il était évident pour Jean qu'en ce moment Marthe était toute dans l'admiration d'Antoine de Sebeillac, de ce beau garçon adroit et musclé.
à l'allure si élégante, et en face de qui il sentait croître son antipathie instinctive. Et, avec cette sensation' de naalaise, tous les anciens et cruels doutes revenaient lui mordre le cœur. Ne saurait-il donc jamais le secret de cette âme de jeune fille? Des trois natures qu'il découvrait en elle, laquelle était la vraie : l'angélique, la mondaine ou la sensuelle? Peut-être toutes les trois étaient-elles vraies, peut-être avait-il eu tort de simplifier, en l'idéalisant, un caractère qu'il commençait seulement à entrevoir dans sa réalité complexe. N'avait-ce pas toujours été la grande illusion de son esprit, de ne jamais voir les êtres qu'il aimait tels qu'ils étaient, mais tels qu'il aurait voulu qu'ils fussent? Allait-il se ménager, là encore, de durs mécomptes? Non, il voulait voir maintenant, il voyait Marthe ainsi que la nature l'avait faite, la lille de son père et la sœur de son frère, c'est-à-dire une àme hésitante où le sens du réel combattait l'appétit du sublime, un caractère généreux
ennobli par l'éducation maternelle, mais amoindri par le monde, où l'esprit pur, l'être social et les sens se livraient une lutte encore incertaine. Et telle qu'il la devinait maintenant, dans la splendide lumière de cette fm d'aprèsmidi, il sentait qu'il l'aimait encore, plus passionnément qu'autrefois, lorsqu'il l'avait nimbée d'une auréole chimérique. Mais, avec la prescience inquiète de ceux qui ont beaucoup souffert, il sentait croître autour de son amour un péril imprévu. La présence d'Antoine de Sebeillac, ses attentions calculées pour Marthe, la sorte d'entente tacite qui semblait exister entre l'officier et la jeune fille, l'énervaient douloureusement. Bien qu'il se fût condamné à ne jamais parler d'amour à Marthe, et qu'il fût résigné par avance à la voir épouser un autre que lui, il avait ig-noré jusqu'ici l'impression physique que cause un rival inattendu et combien elle torture.
Maintenant il se sentait devenir mauvais,
il haïssait Antoine de Sebeillac, car il voyait réalisé dans ce rival le type des hommes qu'il détestait le plus, des égoïstes mondains, absolument maîtres d'eux-mêmes, en qui la société a tué l'âme et pour qui le mariage, comme la vie tout entière, n'est qu'une atTaire d'honneur ou d'intérêt.
Georges, lui, ne péchait pas. Nonchalamment étendu aux pieds de sa mère et de iM™" de Sebeillac, qui causaient sous leurs ombrelles à l'arrière du bateau, il suivait en sceptique le jeu de toutes ces physionomies qui n'avaient plus de secret pour lui. Il lisait dans les traits de Jean les sentiments qui bouleversaient son âme, car il les connaissait depuis longtemps. Il devinait la rivalité sourde d'Antoine et de son ami ; il se plaisait à voir la joie de Marthe et surtout de Jeanne; il considérait cette petite figure frivole, et il n'en souffrait pas; car en ce moment et de plus en plus il se sentait étranger à lui-même. Il en arrivait à n'être plus qu'un cerveau, spccta-
teur désintéressé de ses propres actions et de celles des autres.
Peu à peu le soleil s'était incliné vers l'horizon, grossissant comme un monstre d'or à mesure qu'il approchait de la mer aux frissons satinés. La marée refluait déjà. Le bateau vira de bord et fit voile vers Saint-Lunaire. Toute la côte apparaissait amincie et découpée au ras de la mer, sur l'horizon oriental. Avec ses verdures et ses villas elle était, dans le lointain, comme une branche de bruyère sombre aux fleurs blanches, un peu courbée au long- des flots.
Le soir de ce même jour, après le dîner, tous les habitants de la villa des Verveines étaient réunis sur la terrasse qui s'étend du côté de la mer. Comme on avait dîné tard, le clair-obscur touchait à sa fin et les premières constellations se laissaient deviner dans le bleu déjà sombre du ciel. On ne voyait pas la mer, mais son éternelle plainte monotone rythmait les vagues sentiments que chacun portait en soi. Les jeunes filles offraient des liqueurs. La conversation languissait.
— A propos, Sebeillac, dit tout d'un coup
M'"" Lauzerle, vous savez la dernière grande nouvelle de Gabourg? Voire ami le vicomte de Salvetat se marie avec M"'' Roybourg', la fdle du grand banquier Israélite.
— Je n'en suis pas autrement étonné, madame, répondit Sebeillac dont la haute taille, appuyée à la balustrade de la terrasse, s'enlevait en noir sur le fond pâli de l'occident. Je me souviens très bien que, lorsque nous étions sous-lieutenants ensemble au 4" chasseurs, Salvetat me disait toujours : (( Je ne veux pas épouser une femme qui ait moins de cent mille francs de rente à m'apporter ». Je vois qu'il a tenu sa parole.
— Vous pensez alors que ce mariage est plutôt un mariage d'intérêt qu'un mariage d'inclination?
— Je me plais à croire que l'inclination ne manque pas, dit avec un peu d'ironie le jeune homme, mais je puis répondre que l'intérêt y est.
M"" Lauzerte reprit, non sans malice :
— Ma vieille amie Louise de Montbrun, qui m'écrit de Cabourg et m'apprend cette nouvelle, blâme le mariage et apprécie sévèrement Fattitude de Salvetal... Voilà un cas de conscience assez moderne et assez intéressant, je crois. Voyons, messieurs, quel est votre avis?
Il y eut un silence.
— Mon Dieu, dit hardiment Antoine de Sebeillac, ces questions sont en effet bien délicates, et M™" de Montbrun me parait bien sévère. Salvetat a un nom, une situation et de la fortune. On ne peut guère l'accuser d'être un vulgaire coureur de dots.
— Sans doute, dit M""' Lauzerte, mais n'est-on pas fondé à lui reprocher de s'être marié par intérêt?
— Je ne crois pas, dit Sebeillac. Les mariages d'amour sont rares et ne sont pas les meilleurs. Dans un siècle où l'argent est tout, il me paraît naturel et légitime que les jeunes gens de notre classe demandent à leur future
femme une grande fortune. Gela dans rintérèl des deux époux.
— Vous croyez alors qu'un jeune homme et une jeune fille peuvent s'épouser sans s'aimer, continua M""' Lauzerte.
— Dans notre civilisation, j'en suis persuadé, madame. Je n'examine pas s'il en a toujours été ainsi, et si c'est là l'idéal. Mais chez nous cela arrive journellement. Je crois d'ailleurs que la sympathie suffit pour créer des liens d'union suffisants.
Un nouveau silence suivit. M""^ Lauzerte se tourna vers son fds qui, enfoncé dans un grand fauteuil de paille tressée, fumait nerveusement un gros cigare, comme à son habitude.
— Et toi, Georges, tu ne dis rien?
— Que veux-tu que je dise, mère? repartit précipitamment Georges. Pour ce qui est de M. de Salvetat, je ne puis le blâmer de faire une chose qui devient de plus en plus fréquente dans notre monde, c'est-à-dire un mariage d'argent. Si Sebeillac a voulu for-
muler une loi sociale dans ses paroles de tout à l'heure, il a eu mille fois raison. Notre société n'est faite que de mensonges, elle ne vit que sur des mensonges, et le mariage d'argent en est un qui vaut les autres, ni plus ni moins.
— Quelle misanthropie ce soir, mon petit Georges! s'écria la majestueuse comtesse de Sebeillac d'un ton quelque peu dédaigneux. Et auriez-vous la bonté de me dire en quoi le fait d'épouser une jeune fille riche constitue un mensonge?
— Darnay vous expliquera cela mieux que moi, chère madame, repartit railleusement Georges.
— C'est vrai, monsieur Darnay, ajouta M'"'' Lauzerte, vous êtes muet ce soir. Yoilà pourtant un problème qui doit vivement vous intéresser, vous, philosophe et sociologue de profession.
— Il m'intéresse trop pour que je ne sois pas partial, dit Darnay d'une voix profonde qui
malgré robscurité trahissait son émoliou, — et peut-être suis-je mal placé pour bien juger. Mais je ne puis m'empêcher de partager le sentiment de Georges et d'être plus absolu que lui encore. Le mariage d'argent me paraît le pire des mensonges sociaux : car j'appelle mensonge envers la société le fait de prendre une femme non pour sa valeur personnelle et à cause de l'amour qu'on ressent pour elle, mais pour sa valeur marchande et à cause de la somme de plaisir ou d'ambition qu'elle représente. Sans compter que la plupart des jeunes filles ignorent cela .en se mariant, et qu'elles prennent pour de l'amour ces bouquets, CCS sourires et ces égards qui ne sont que les amorces du plus affreux des marchés. Aussi l'expérience, avec ses coups de revolver et ses divorces, est là pour prouver que les mariages de ce genre ne réussissent pas, et qu'ils sont la plaie de notre époque...
— Plaie incurable, ajouta mélancoliquement Georges.
— Il y a toujours eu et il y aura toujours des mariages malheureux! repartit froidement le jeune officier Mais le mot de « mensonge social » me paraît un bien gros mot. La vie n'est malheureusement pas faite d'amour et d'eau fraîche, et les princes qui épousent des bergères n'ont jamais été bien nombreux. En nous unissant à des jeunes filles riches, nous croyons leur apporter, avec nos noms et notre rang, une compensation suffisante de leur dot. Encore une fois, les mariages d'amour sont rares, et ce sont quelquefois des mariages d'argent. N'est-ce pas votre M. Brunetière qui disait, je crois, après Bossuet, « que l'amour est aussi rare que la vertu et que le génie »?
— Brunetière disait cela de la passion, autant que je me souviens, interrompit Darnay, et non de l'amour. L'amour est le fait à la fois le plus commun et le plus sacré de l'existence : le goût de l'argent l'a perverti chez nous.
Des souffles frais venaient de la mer. Au-
dessous du croissant aminci de la lune, une grande planète étincelait, lixe parmi les étoiles scintillantes. Les jeunes filles se taisaient,
— Sans doute, reprit Antoine de Sebeillac sur un ton quelque peu dédaig^neux, un plébéien sans fortune qui parvient à épouser une jeune fille millionnaire peut passer pour un coureur de dots... Mais dans notre monde, il y a la plupart du temps équivalence...
— Je ne comprends pas très bien ce mot équivalence lorsqu'il s'agit d'amour, monsieur, dit vivement Darnay. Faire du mariage un écliange de situation, de fortune ou de nom, c'est toujours à mes yeux faire un marché, c'est-à-dire altérer le sens de la plus sublime des alliances, du libre pacte conclu entre la nature de l'homme et celle de la femme.
— Il y a bien longtemps que ce pacte est rompu, s'il a jamais existé, dit railleusement Georges, et le sens sublime dont tu parles est si altéré qu'il apparaît dans notre société
comme quelque chose d'étrange, j'allais dire de monstrueux. L'artificiel nous enveloppe et nous pénètre à ce point que la nature toute nue nous déconcerte et nous effraie.
— Il n'en faut pas moins revenir à la nature, car elle seule produit la vie, et l'artificiel ne peut produire que la mort.
— Et dans le cas présent, si je vous ai bien compris, fit Antoine de Sebeillac, revenir à la nature, c'est retrouver l'amour pur entre jeune homme et jeune fille, en dehors de toute convention sociale?
— Non pas en dehors, mais malgré toute convention socjale, parfaitement, dit Darnay. Jamais les lois de la société ne pourront lutter contre les lois de la nature.
— Mon Dieu, monsieur, peut-être en théorie
pure avez-vous raison. Mais moi, et tous ceux
qui comme moi furent lancés dans la vie réelle
sans avoir la prétention de la réformer, nous
ne vous comprenons pas. Nous acceptons les
lois de notre monde, nous faisons ce qu'au-
raient fait nos pères, et nous ne croyons pas démériter quand nous avons fait tout ce qu'un galant homme et un homme d'honneur auraient fait à noire place.
— Seheillac me paraît avoir raison en fait et Darnay en théorie, reprit Georges. Les maladies dont meurt notre civilisation sont tellement incurables que la sagesse consisterait sans doute à vivre avec — Mais encore faut-il en avoir Je courage.
— Conclusion, interrompit amèrement le vieux Lauzerte : douter, railler, ne pas agir...
— Puisque V action n est i)as la sœur du rcve! répondit ironiquement Georges.
— Elle la peut devenir, reprit vivement Darnay, si on la fait servir à réaliser de justes rêves...
— Messieurs, messieurs, vous vous perdez dans les nuages, dit en riant M'"* Lauzerte qui se plaisait à ces discussions un peu hasardeuses. Si cette pauvre M"'" Sand vivait encore et qu'elle eût pu vous entendre, elle vous
aurait embrassé sur les deux joues, mon cher Darnay. Vous auriez dû vivre de son temps : le nôtre ne vous comprend plus. Mais il est tard, la lune va tomber dans la mer, il est temps de rentrer avant la fraîcheur de minuit.
Tout le monde se leva.
— Bonsoir, mon cher Darnay, dit avec sa majestueuse ironie M""" de Sebeillac, et laissezmoi vous dire que vous me paraissez aussi mauvais sociologue qu'excellent métaphysicien.
— C'est aussi mon avis, ajouta le vieux Lauzerte d'un ton brusque et âpre. Le monde est le monde, et la grande question est de s'y faire honorablement sa place, sans tant subtiliser sur la raison première ou dernière de ses actions.
Déjà les bonsoirs avaient été échangés, et presque tout le monde était sur le perron de la villa, lorsque M""" Lauzerte s'aperçut que son fils et Jean Darnay restaient en arrière.
16i L'EFFORT
— Vous ne rentrez pas, mes enfants?
deman,da-t-elle,
— Non, mère, dit Georg-es. Depuis cinq semaines, Darnay et moi nous avons beaucoup de choses à nous dire, et par cette belle nuit nous causerons mieux sur la falaise que dans nos chambres.
Les deux jeunes gens s'éloignèrent du côté de la mer. Un quart d'heure après, la villa des Verveines était tout à fait silencieuse. Les lumières s'étaient éteintes une à une. Mais si quelqu'un était resté sur la terrasse, s'il eût écouté attentivement les bruits de la nuit, il aurait pu, parmi le frisson des feuillages et la plainte lente des vagues, distinguer comme de sourds sanglots, et guidé par cet appel émouvant, il se serait dirigé vers l'aile gauche de la villa. Là, familiarisé avec la clarté trouble de la nuit d'été, dissimulé derrière les lauriers-roses qui jetaient aux ténèbres l'âme embaumée de leurs fleurs pénétrantes, il aurait peut-être entrevu par la
haute baie noire d'une fenêtre ouverte au rez-de-chaussée, deux formes sveltes enlacées de qui venaient de confus sanglots. Prêtant l'oreille, il aurait alors entendu ce dialogue :
— Console-toi, pauvre Jeanne, et du courag-e. Ce sont les choses qu'ils ont dites ce soir qui te font pleurer ainsi?
— Oh! "c'est affreux, c'est affreux, sang-lotait Jeanne... Quelle cruauté !... C'est affreux... et moi qui riais tantôt sur la barque, et qui . croyais qu'il m'aimait, parce qu'il m'avait fait la cour ce matin pendant le déjeuner... C'est horrible !
— Mais quoi donc, chérie? dit Marthe surprise.
— Il ne m'aime pas, Marthe... As-tu entendu comme il raillait l'amour?... il n'aime rien... Et mon frère non plus ne t'aime pas... Ah! que je suis malheureuse!
Marthe aussi soutTrait, mais elle voulait paraître forte pour calmer son amie.
— Peux-tu prendre Georg-es tout à fait au
sérieux, ma chère? Tu sais qu'il aflore le paradoxe : mais il a le cœur meilleur que les paroles.
— Non, non, il était sincère, et tous nos efîorts ce mois-ci ont été inutiles,... je le sens,... je le devine... Oh! comment savoir, continuait-elle avec exaltation et en se redressant, je veux savoir! Que se disent-ils maintenant, là-has, sur la falaise, seul à seul? Ecoute, Marthe, personne ne nous verra, passons par la fenêtre, allons nous cacher et les rejoindre... Nous saurons alors toutes deux ce qu'ils pensent et ce qu'ils veulent.
— Mais, chérie, cela est hien risqué, et puis à quoi bon savoir les choses?
— Si, Marthe, je t'en supplie, viens! Tout plutôt que l'incertitude...
Les deux jeunes fdles n'eurent pas de peine à franchir la fenêtre qui les séparait de la terrasse; comme elles avaient voulu habiter ensemble. M'"" Lauzerte leur avait abandonné au rez-de-chaussée un ancien salon, dont elles
avaient fait une grande cliambre meublée et ornée à leur fantaisie.
Elles glissèrent silencieusement sur le gravier de la terrasse, derrière les pins, et suivant le sentier d'ajoncs et de bruyères avec mille précautions, elles arrivèrent presque jusqu'à la falaise. Marthe la première aperçut la double silhouette des deux amis, assis sur les rochers qui dominent la mer. Le murmure des voix arrivait maintenant jusqu'à elles. Elles obliquèrent sur la droite, descendirent les rochers et arrivèrent à quelques mètres au-dessous des deux jeunes gens. Dissimulées dans un pli de roches où personne n'aurait pu les deviner sous les manteaux sombres dont elles s'étaient enveloppées, elles prêtèrent l'oreille. Au-dessous d'elles, l'immense ténèbre s'étendait, il n'en montait qu'un murmure très lointain de marée presque basse. Tout à fait au ras de l'horizon, le croissant délicat de la lune disparaissait comme une périssoire d'or coulant en pleine mer. Virent-elles d'ailleurs
ce paysage? Voici le dialogue, étrange d'abord pour elles, qu'elles entendirent :
— Ainsi, disait Jean d'une voix de reproche, tu n'as pas eu le courage de rompre ?
— Je n'ai même guère essayé, fit Georges. Le soir oîi lu m'as quitté, j'ai promis à Léa de l'emmener en Bretagne. Je lui ai trouvé un appartement à Saint-Cast et je vais l'y voir une fois ou deux par semaine. Elle est plus jolie que jamais au bord de la mer et dans cette solitude : je crois qu'elle a vraiment une alleclion croissante pour moi.
— Et toi? fît Darnay.
— Moi? Il me semble que c'est le contraire. J'ai bien peur que cette liaison ne me soit plus qu'une habitude tyrannique. Léa est vraiment trop insuffisante, elle a beau avoir de l'esprit, des manières et même du cœur, elle satisfait de moins en moins le goût d'inconnu qui est en moi.
— Ainsi ces longues promenades ossianesques le long de la côte bretonne, dont me
parlait ta mère dans sa lettre, s'expliquent par tes voyages à Saint-Cast.
— Parfaitement. Ma mère t'a parlé de cela? Pauvre mère, c'est de son inquiétude que je souffre le plus.
— Et qu'est devenue cette ébauche d'idylle entre Jeanne de Sebeillac et toi? Tu ne me paraissais pas très empressé auprès d'elle cet après-midi ni ce soir?
— Tout cela est bien triste, mon cher. J'ai acquis la certitude que cette petite s'est prise d'un grand amour pour moi. Et le malheur est que je ne ressens plus pour elle qu'une sympathie faite surtout, de pitié et qui ne ressemble en aucune manière à l'amour. J'ai beau me raisonner, je vois que je n'aimerai jamais cette enfant...
— De sorte que, placé entre deux femmes qui t'aiment, tu as le cœur vide d'amour?
— Tu l'as dit... Jeanne me rebute par l'incurable étroitesse de son intelligence. La
pauvre enfant le sait, elle en souffre horrible-
ment. Je vais te donner un détail qui t'édifiera : de concert avec Marthe n'a-t-elle pas essayé de s'instruire, de s'intéresser aux choses qui m'intéressent, pour être plus près de moi? Mais l'esprit n'est pas l'esclave du cœur, et cette pauvre tentative, qui ne m'a pas échappé et encore moins aveuglé, n'a fait qu'altérer sa gracieuse nature d'impulsive.
— Ce qui m'étonne, reprit Darnay, c'est qu'une existence comme la tienne te paraisse tolérable... Pour moi, il y a longtemps que j'y aurais perdu l'esprit ou que j'aurais pris un parti.
— Ni l'un ni l'autre, mon cher. Ma raison est plus lucide que jamais, et je suis incapable de me décider à changer quoi que ce soit dans ma vie. Les compromis parmi lesquels je la promène ne me font même plus soufîrir. Je me sens devenir étranger aux autres et surtout à moi-même. Je n'ai même plus ce culte douloureux du Moi auquel je me ratta-
chais désespérément. Mes actions, qui ne sont guère que des réflexes moraux, ne m'intéressent pas plus que celles d'autrui... Tant de contradictions, en se prolongeant, ont distendu mon intelligence et ma sensibilité au point de n'en plus faire que le lieu des idées et des sensations les plus diverses sans que ma volonté puisse intervenir. La multiplicité des expériences contraires a pulvérisé mon àme.
— Ainsi, dit Darnay, ni l'amour ni la mer n'ont pu te guérir.
— Et la mer encore moins que l'amour!
reprit Georges d'une voix dure. Retiens ceci, toi, philosophe : la nature ne nous change pas, elle n'est pour nous que l'image agrandie de notre àme. Les bois, les champs, le ciel, la mer nous réconfortent ou nous dépriment dans la proportion où notre âme est ardente ou sceptique. Ce même océan dont au bout d'une heure la rumeur t'exalte et le hâle t'enivre parce que tu es fort, m'accable et m'énerve parce que je suis découragé. Il nous
apparaît, à toi comme l'image colossale de la volonté jamais lasse, à moi comme le symbole immense de l'effort toujours stérile : et pourtant ce sont les mêmes Ilots! L'univers est tout entier ainsi : il ne vit pour nous que de la vie que notre àme lui prête, et quand elle se meurt d'anémie, il semble s'évanouir avec elle. Crois-moi, clier, j'en ai fait l'expérience : c'est en nous-mème que sont la vie et la mort ; ni les voyages, ni l'action, ni la nature ne nous font sortir de nous-mème. Et quand ce nous-mème est réduit en poussière, il ne reste plus grand'chose...
— Ta lucidité m'effraie, Georges. Toi qui vois si bien le mal, comment n'aperçois-tu pas le remède?
— Toute la question serait d'avoir une àme, s'écria Georges, une âme, c'est-à-dire quelque cbose de simple, de volontaire et d'aimant qui , parmi les assauts multiples du debors, resterait éternellement le même! Gbez moi, cela n'a peut-être jamais existé.
car je suis le fils d'une race où cela était déjà usé. Et à supposer que cela fût apparu quelque peu en moi, comment cela aurait-il vécu, écarté que je fus dès la naissance de toute douleur et de tout effort? Toi , Darnay, tu as une âme, une âme qui a vécu, qui a grandi et qui s'épanouira, parce que la semence était bonne et qu'il lui a fallu lutter et souffrir. Il te faudra souffrir encore plus cruellement que par le passé! Tu rencontreras cette fois un obstacle où toute ta force pourrait bien se briser.
— Que veux- tu dire? interrompit Darnay.
— Voyons, Jean, nous devons être ce soir à nu l'un en face de l'autre. H y a un secret dans ta vie morale que j'ai jusqu'ici respecté, mais que tu nc^ m'en voudras pas de découvrir à cette heure. Tu aimes ma sœur, n'est-il pas vrai?
Jean tressaillit dans l'ombre. Rien n'échappait donc à cet esprit trop clairvoyant!
— Je ne puis le cacher, Georges, puisque
lu as découvert le sentiment le plus caché de toute ma vie.
— Je le savais, dit Georges, et je suis le seul à le savoir. Tu aimes ma sœur, et cet amour est le ressort mystérieux de toutes tes actions depuis un an. Tu aimes, donc tu es heureux; mais aussi tu souffres parce que tu ignores si tu es aimé, et parce que, même si tu te savais aimé, tu connais toutes les barrières sociales qui s'élèvent entre toi et celle que tu aimes. Eh bien, laisse-moi te dire que mieux vaudrait pour toi n'être pas aimé...
— Que dis-tu là, Georges? explique-toi.
— Parce que lu es fort et qu'une fois guéri de cet amour, tu pourrais recommencer une nouvelle vie. Tandis que si tu es aimé, tu souffriras sans trêve par ta femme. A la manière dont tu t'es jusqu'ici conduit avec Marthe, je vois que tu ne la connais pas. Tu l'adores comme une créature descendue du ciel ou des poésies de Shelley, et tu as tort. Marthe est
comme moi riiéritière de deux races qui se combattent, la fdie d'un réaliste ambitieux et sensuel, et d'une idéaliste intellectuelle. En elle, comme en moi jadis, s'agitent des tendances contraires, dont l'éducation et la grande fortune, ont encore accru l'énervant conflit. Elle est une dilettante qui ignore l'efîort, elle ne saurait pas choisir entre une belle àme et cent mille livres de rente, elle aspire à l'idéal tout en adorant le luxe... Mais comme elle est fille, et qu'elle tient plus de notre mère que moi, la part de l'idéal est en elle plus grande, et son âme est plus forte à l'heure qu'il est, pas assez pourtant pour sacrifier le respect du monde ni le goût de la grande vie au véritable amour qu'elle ressent peut-être...
— Il n'y a pas longtemps que je sais tout cela, Georges, mais je le sais... Ta perspicacité n'est pas en défaut : j'ai longtemps adoré Marthe pour ce qu'elle n'était pas et ne pouvait pas être, je l'aime maintenant pour ce qu'elle est et pourra devenir...
iiù l'effort
— utopie! s'écria Georges. Marthe sera dans vingt ans ce que j(! suis, à moins que...
— A moins que?
— A moins que, prononça lentement le jeune homme, une grande secousse, celle qui m'a manqué, ne vienne la changer... Mais il est tai'd, rentrons, mère ne dort pas et finirait par s'inquiéter.
Les deux hautes silhouettes s'effacèrent derrière la falaise. Leurs dernières paroles se perdirent bientôt dans le double et profond silence de minuit et de la mer basse. Seul, du pli de roche oii étaient encore cachées Marthe et Jeanne, un g'rêle, un continu sanglot d'humanité coulait dans les ténèbres et montait vers les étoiles.
Depuis qu'il était arrivé à Saint-Lunaire, Jean Darnay sentait la situation fausse dans laquelle les circonstances l'avaient jeté, et il ne cessait d'en souffrir. Jamais autant de sujets d'ang-oisse ne s'étaient dressés devant lui. L'état moral de son ami l'effrayait. Il ne voulait à aucun prix l'accompagner dans ses visites à Saint-Cast: et d'autre part, que dirait M'"*^ Lauzerte en voyant son fds repartir sans Darnay pour ses excursions solitaires? Mais cette angoisse n'était rien auprès de celle qui l'étreignait quand il songeait à Marthe : il
l'aimait iiiainlcnaiit avec passion, telle qu'elle était, et il se demandait qui, de Sebeillac ou de lui, la jeune fdle aimait. Il pressentait enfin que le jeune officier était le préféré de M™"' Lauzerte, et un nouveau problème, le plus afTreux de tous, le torturait. Laisserait-il s'accomplir ce mariage ébauché, et salisferaitil ainsi à la morale élevée de la gratitude et du sacrifice, ou bien obéirail-il à cette morale plus haute encore, mais plus périlleuse, qui consiste à essayer de sauver une âme, quand on sent qu'elle va se perdre? Dans ces trois questions sans réponse tout son être se débattait, avec une sorte de fièvre qu'il n'avait jamais connue. Le départ même, le bienheureux départ, n'était pas une solution ; car partir, c'était évidemment se libérer, mais c'était en même temps abandonner Georges et Marthe à leur destinée, c'était trahir M""' Lauzerte, c'était renoncer au principe même de toute sa vie morale. Il fallait du moins qu'il eût acquis la certitude de son impuissance
contre la fatalité, et cette certitude , s'il la possédait, hélas! au sujet de Georges, il était loin de l'avoir à l'égard de Marthe. Ce fut, comme toujours, un petit fait imprévu et très simple qui "int le tirer d'angoisse et lui indiquer la décision qu'il fallait prendre.
Il y avait déjà cinq jours que Jean était arrivé à la villa des Verveines. La matinée du dimanche était très chaude et le temps avait été orageux toute la nuit. Jean se croyait seul à la villa, car il avait entendu rouler sur le sable la victoria qui emmenait les deux familles à la messe de Saint-Lunaire, et les deux jeunes gens étaient venus lui demander de les accompagner sur la plage. Il avait refusé, ayant quelques lettres à écrire. Quand il eut terminé cette correspondance un peu plus tôt qu'il ne pensait, il descendit de sa chambre vers onze heures moins le quart, et se dirigea vers le salon, dans l'intention d'y parcourir les journaux avant le déjeuner.
Il ouvrit la porte en coup de vent, et dans
le demi-jour frais de cette vaste pièce, il vit se lever devant lui Timag-e inattendue de Marthe. Elle était vêtue ce matin-là d'une simple roi)e de soie noire unie qui mettait en relief la noble élégance de ses formes et la beauté de son teint. Elle tenait à la main un livre broché à couverture grise. Elle le reg-ardait, avec un sourire sérieux sur les lèvres. Jean était un de ces tempéraments nerveux que les grands accidents de la vie laissent calme et que les petits faits imprévus surprennent. Troublé, il s'inclina :
— Excusez une entrée aussi brusque, mademoiselle. Je croyais être seul ici...
— Yous êtes tout excusé, monsieur. J'étais un peu souffrante aujourd'hui à cause de cet orage; aussi maman a-t-elle préféré me voir rester à la maison...
Jean, dont le trouble se marquait toujours par une sorte de sourire nerveux au coin des lèvres, continua gauchement :
— Et je suis venu troubler votre solitude.
— Mais nullcmont, monsieur... Vous voyez que je lisais pour passer le temps, et vraiment ce matin je n'ai guère la tête à ce que je lis... Vous n'êtes donc pas sorti avec vos amis, monsieur?
— Non, mademoiselle, j'avais une correspondance en retard à mettre au courant. A Paris, j'ai pris l'habitude de répondre de suite aux lettres que je reçois; mais ici je fais le paresseux, et ce matin il a fallu réparer le temps perdu...
Un silence se fit. Jean, qui avait eu de la peine à achever sa phrase, restait auprès de la porte, ne se décidant ni à entrer tout ;i fait ni à partir. Marthe semblait réfléchir au delà des paroles échang-ées. Tous deux sentaient obscurément qu'ils avaient des choses graves à se dire, et que jamais peut-être l'occasion présente ne reviendrait. Marthe vit que Jean regardait involontairement le livre qu'elle tenait dans ■ ses mains. Rompant le silence, elle dit :
]SZ L'EFFORT
— Jo relisais Anna Karénine. Mais asseyezvous, monsieur, nous causerons... Vous connaissez ce livre, monsieur?
— Oh! oui, mademoiselle.
— Et vous l'aimez?
— Beaucoup. J'ai la plus vive admiration pour le génie de Tolstoï. Il est malheureux que ce roman en particulier soit si mal composé : on dirait qu'il s'est plu à écrire quatre romans séparés, et à en mêler au hasard les chapitres.
— C'est en efîet très fatigant, dit Marthe. JMais je lui passe tout pour ses caractères, qui sont d'une vérité prodigieuse,
— Ce qui m'a toujours stupéfié dans Tolstoï, c'est l'impartialité de sa vision. Jamais homme n'a peint d'une main aussi sûre tant d'hommes différents de lui-même et différents les uns des autres.
— Oui, et cela n'empêche pas que des caractères comme ceux de Lévine et de Pierre Besoukhov s'enlèvent au premier plan de
l'œuvre comme des images colossales de rame russe.
— L'âme russe! ditDarnay. Voilà peut-être ce qui nous empêchera toujours de Lien comprendre l'œuvre de Tolstoï. Il n'est pas, et ses personnages ne sont pas de la même race que nous... Ils sont à la fois trop impulsifs et trop hésitanls... Leur âme violente erro dans les limbes de la volonté!
— Vous avez raison , monsieur. J'ai remarqué aussi qu'il y a peu parmi nous de Lévine, de Besoukhov ou même d'Anna...
Nous sommes d'une race plus vieille, plus logique et plus nette.
— Et nos souffrances ne sont pas les leurs, non plus que nos doutes...
— Nos souffrances! nos doutes! dit Marthe en riant et en jouant avec un petit éventail. Vous avez donc beaucoup souffert et beaucoup douté, monsieur?
Ces mois, jetés d'une voix profonde et comme insouciante à la fois, tombèrent dans
l'âme (le Jean pour l'agiter encore plus qu'auparavant. Depuis son entrée dans le salon, il n'avait pas retrouvé son calme. Il se sentit glisser malgré lui aux confidences qu'il s'était à jamais interdites. Les grands yeux clairs de Martlie Tinlerrogeaient impérieusement.
— Oui, linit-il par répondre, beaucoup souffert, beaucoup douté... Cela semble vous surprendre, mademoiselle?
— Un peu, monsieur. Mon frère, qui est votre grand confident et le mien, ne m'en avait jamais rien dit... Et vous avez l'air si énergique, et vous avez si bien réussi dans la vie que je ne pouvais soupçonner...
— Il y a des succès qui sont des masques, murmura Darnay, et des énergies qui sont pétries de douleur... J'ai eu une jeunesse très dure, mademoiselle.
— Je croyais que vos parents avaient été très bons pour vous...
— Aussi n'est-ce point d'eux que j'ai souffert, ils m'ont au contraire adouci la vie.
Mais j'étais né pauvre, ambitieux et rêveur. J'ai voulu arriver, j'ai connu les écliecs, la misère, les humiliations obscures du début... J'ai été en proie à toutes les révoltes du siècle, j'en ai connu toutes les maladies intellectuelles...
— Et comment en avez-vous triomphé?
— Par deux remèdes infaillibles, mademoiselle. J'ai agi et aimé. Quand, après le romantisme et le pessimisme, j'ai senti le dilettantisme m'envahir, je me suis jeté à corps perdu dans l'action, même vulgaire, grossière. J'y ai connu alors le prix de la vie morale, et que l'amour était la plus noble des fins humaines.
— Et c'est alors?,., fit malicieusement Marthe.
— Et c'est alors, continua Darnay d'une voix sourde qui s'exaltait, que la grande révélation de l'amour m'est venue.
— Et depuis, vous avez été heureux?
— Non, mademoiselle, mais j'ai vécu... Pas plus que l'action l'amour n'a satisfait mon
âme, mais tous doux, en l'agitant et l'exaltant, lui ont j-endu l'unité morale sans laquelle elle n'était plus qu'un tourbillon de poussière morte livrée à tous les vents. J'ai ainsi connu une souffrance plus poignante que toutes les autres, mais une souffrance rédemptrice et purificatrice, qui m'a fait goûter l'acre joie de l'effort...
— Vous n'avez donc pas été aimé?
— Il me fut toujours interdit de le savoir!
— Et de le demander?
— Encore plus !
— Et vous aimez encore?
— Plus que jamais.
— Et si celle que vous aimez en épouse un autre, que fercz-vous?
— Je tâcherai d'oublier.
— Vous ne la haïrez donc pas?
— Pourquoi? Ne la remercierai-je pas au contraire de m'avoir par la grâce de sa beauté ramené à la vraie vie? Lui ferai-je un crime d'avoir méconnu un amour qu'elle ignore?
— Mais elle si elle le connaît et le rejette!
— Elle est libre, car elle n'est pas responsable de mes sentiments.
— Et si, les connaissant et les partageant, elle les sacrifie à des devoirs sociaux ou à des conventions mondaines?
— Je la plaindrai alors, car elle ne sera jamais heureuse; mais je lui pardonnerai, parce qu'elle était née sans force contre le monde...
— Peut-être aussi cédera-t-elle à des goûts de luxe, de fortune, qu'en vous épousant elle ne pourrait pas satisfaire... Peut-être plus simplement encore se laissera-t-elle guider par la fatalité, capable d'aimer mais incapable de vouloir, passive à tous les chocs de la vie.
— Alors, dit Darnay, j'aurai pitié d'elle et je serai guéri, car je me serai trompé dans mon amour, puisque cette jeune fille n'avait que des sensations ou des velléités, et non pas une âme.
— Et, dit Marthe en se levant, vous peusez avec Tolstoï qu' « il faut avoir une âme! » Je le crois aussi, monsieur. Mais il est infiniment plus probable, ajouta-t-elle avec une froideur sérieuse et calculée, que la jeune fille dont vous me parlez, si elle a deviné votre amour, et si vos belles qualités d'esprit et de caractère lui ont inspiré de la sympathie, étouffera cet amour naissant pour satisfaire à la fois au choix de ses parents, aux lois du monde, aux incertitudes de sa propre nature. Elle ne sera ni méprisable, ni admirable, mais simplement femme. Et son mot dernier sera sans doute aussi le vôtre , monsieur : résignation.
— La résignation dans ce cas ne serait peutêtre qu'une forme du fatalisme, murmura Darnay d'une voix douloureuse et presque basse.
— Mais voilà des problèmes bien ardus pour une petite fille qui a mal à la tète, fit Marthe avec un sourire forcé... Je crois que l'air me
fera du bien. Voyez, les nuages se lèvent, et la brise monte... Voulez-vous m'accompagner, monsieur Darnay, nous irons au-devant de toute la famille, qui ne doit pas être loin, car les cloches ont déjà sonné la fin de la messe...
Cette conversation imprévue acheva d'éclairer Jean. Il comprit que sa présence devenait inutile et plutôt dangereuse chez les Lauzerte. Depuis quelques jours d'ailleurs, il vivait dans un état moral intolérable, heurté et froissé qu'il se trouvait entre Georges, Marthe et Antoine de Sebeillac. x\ussi malgré la douleur qu'il y a toujours à rompre des attaches cruelles mais chères, se décida-t-il à faire dès le lendemain ses adieux à la famille Lauzerte. Les instances même de M'"" Lauzerte que ce départ brusque étonnait ne
192 L'EFFf)RT
purent retenir le jeune homme. Il prétexta une maladie de sa mère et le désir de se trouver auprès d'elle pendant qu'elle était souffrante. Et ce fut avec un sentiment poignant de délivrance (juil écouta sifller la locomotive et s'ébranler les wagons du train qui l'emportait loin de la gare de Dinard, loin de ces horizons de Saint-Lunaire et de Saint-Enogat où depuis quelques jours il avait vraiment trop souffert 1
Pendant que le train filait à toute vapeur à travers les blondes campagnes de l'été, les yeux clos à la lumière du dehors, les oreilles emplies par le rythme brutal et monotone des chaînes et des roues sur les rails, il laissait se déchaîner en lui la tempête intérieure. C'en était donc fini de ce rêve d'amour qui depuis deux ans avait ébloui sa jeunesse 1 Éteinte la flamme qui l'avait guidé et relevé jusqu'où il était parvenu! Mort aussi l'espoir vague mais vivace dont son âme s'était nourrie avec tant de ferveur! Ce front clair
aux chastes bandeaux, ces lèvres fortes et ces yeux purs où les siens s'étaient reposés tant de fois s'offriraient à un autre que le hasard aurait fait naître riche ou noble! Lintelligence, le caractère, le travail ne pouvaient donc rien contre la fortune ou la naissance? Toutes ces interrogations roulaient dans son âme ardente avec une violence inouïe. Elles lui présentaient par moments l'image précise d'Antoine de Sebeillac, de ce grand garçon aux traits fins et figés, avec ses yeux d'un bleu si étrange, qui semblaient refléter l'énergie morte d'une race jadis noble, — ou elles lui faisaient entendre des lambeaux précis de conversation qui lui entraient dans le cœur comme des flèches!
Et toutes ces visions et toutes ces voix ravageaient son âme, lui soufflaient la révolte et la haine. Son amitié même pour Georges sombrait dans cette tourmente. Il le revoyait comme aux derniers jours, avec sa jolie tête
d'émouchet aux yeux trop vifs, le sourire de
ini L'EFFORT
ses lèvres minces, el le geste un peu las de ses mains fines. N'appartenait-il pas, lui aussi, à la classe égoïste et impuissante par qui depuis soixante ans toute la nation soufTrait? Ce n'était que par une duperie d'enfants qu'ils avaient pu se croire amisl Ils n'étaient pas de la même race. Et comme dans ces orages oii de gros nuages roulent et grondent sillonnés d'éclairs brefs, des masses de raisonnements abstraits s'agitaient dans l'esprit de Jean, zigzagues tout à coup d'une image aig-uë. A peine Jean avait-il vu se dresser devant lui pour la trentième fois l'image cruellement clière de Martbe, que pour échapper à cette lancinante vision il généralisait son cas, il le réduisait en termes idéaux. Sa misère, ses révoltes, n'étaient-ce pas celles de tous les plébéiens instruits et pauvres en face des jeunes filles riches! En haut la misère morale, en bas la misère physique 1 Partout la destruction des rapports naturels entre l'homme et la femme, entre l'homme et l'homme : tout un peuple de
I/EFFOUT I'J5
corps et d'esprits sacrifiés à quelques milliers (Fètres dégénérés. Car celle ploutocratie n'avait rien produit de grandi Le plus beau type que Jean eût connu parmi eux étail encore cet Antoine de Sebeillac, qui, du moins, gardait dans le geste et dans l'esprit, quelque souvenir, bien altéré pouriant, de l'antique honneur militaire qui avait ennobli ses ancêtres. Et pourtant, comme Jean le haïssait, ce masque froid de statue peinte! Aucun héros, aucune foule ne débarrasserait donc le monde de la minorité de maîtres insolents qui opprimaient les belles âmes individuelles, autant que les obscures masses du peuple? A ce titre, la tragique révolution sociale qui grondait déjà dans le sol miné de la vieille Europe n'était-elle pas aussi légitime que tous les grands mouvements sociaux du passé?
N'était-ce pas dans ses rangs qu'il fallait courir pour apporter aux frères moins instruits le secours de sa science et de sa parole? Et des images violentes traversaient la
i% L'EFFORT
fièvre (lu jciino homme. Il se voyait au milieu de faces dures et haineuses , mais aux yeux hrillants d'énergie, il parlait, il les conduisait à la destruction des palais et des hôtels, au saccage de loulcs les splendeurs malsaines, à l'anéantissement total d'une civilisation perverse. Arrière les spéculations métaphysiques et les scrupules de l'exégèse! C'était l'action qu'il voulait pour venger son àrae, l'action hrutale et immédiate, avec le fracas de la dynamite et le sang des victimes s'il le fallait! Et tandis que le train roulait à toute vapeur dans les campagnes désertes, le fracas des roues sur les rails et des chaînes sur les tampons accompagnait sauvagement l'exaltation de Jean. Maintenant qu'il était seul au monde et que le rêve de sa vie s'était ridiculement évanoui, n'était-ce pas pour lui un beau rôle que ce rôle de vengeur social! Ah, sans doute, sa vie aurait pu être autre. Il y avait, là-bas sur un coin perdu de la côte bretonne, auprès de Saint-Brieuc, dans un cadre
de mer et de verdure éternelle, une petite maison qu'il n'était même pas allé revoir cette année, mais qu'il avait bien connue jadis. La capucine y grimpe auprès du lierre et mêle ses fleurs rouges aux grappes noires; les deux fenêtres enguirlandées s'ouvrent sur un vaste triangle d'azur , d'émeraude ou d'améthyste suivant les heures du jour ou les nuages du ciel : tout autour, des vallées s'inclinent, ombrées de pommiers et fleuries de genêts; et dans l'étroit jardin de la chère maison, tandis qu'à l'ombre de deux mélèzes sommeille un vieillard, parmi les verveines, les roses, les œillets et les résédas, passe et repasse une enfant de dix-neuf ans dont les beaux cheveux blonds, le pur visage un peu fier, les grands yeux bleus et la taille fine s'évoquent sous le soleil embaumé du matin. Et c'eût été sans doute le bonheur que d'achever l'idylle ébauchée autrefois avec cette enfant chaste et aimante, que d'en faire sa femme et de vivre avec elle une vie calme et simple,
198 L'EKFORT
conimo celle que ses parents avaient vécue, une vie de labeur et de bonheur! Maintenant, il est lro|) tard. La fleur simple du sentiment s'est à jamais fanée dans l'air de Paris, et la fleur du rare amour n'a pu s'épanouir tout entière, rongée avant l'heure. Jean a manqué sa vie.
Toutes ces images, toutes ces pensées tournent en tumulte et se choquenl dans son esprit. Il se sent devenir fou . Mais les frais souvenirs du passé sont tombés sur son âme A'iolemment secouée comme des gouttes de pluie dans l'orage. Une tendresse croissante l'envahit chassant devant elle les lourdes nuées de la haine. A quoi bon, pour un amour traversé , déclarer la guerre à la société? Sans doute, en généralisant, la ploutocratie peut être rendue responsable de la plupart des misères de ce temps: mais si Marthe l'avait aimé, aurait-il seulement songé à s'attribuer le rCAe de justicier? La haine n'a jamais rien guéri. L'amour seul est
fécond. x\imer, dans certains cas, c'est se sacrifier... Et n'est-ce pas un sacrifice qu'il doit faire aujourd'hui,... le sacrifice de son bonheur individuel à de plus hautes idées? C'est la fatalité de l'histoire qui a créé le crime social, et nulle créature humaine n'en doit être rendue responsable. Elles ont assez de leurs fautes personnelles, les pauvres âmes! Haïr est injuste, et toute l'équité sociale est encore dans l'Evang-ile, c'est-à-dire dans l'amour et le pardon.
A mesure que ces pensées pénètrent son esprit, Jean retrouve en lui l'écho de paroles prononcées par sa mère. « Les plus heureux et les meilleurs sont ceux qui aiment le mieux. L'amour ne trompe pas. » Ah ! chère femme ignorante qui savait les secrets de la vie! L'amour ne trompe pas, car c'est lui qui m'a purifié, songe Jean ; tant que j'ai aimé Marthe, je me suis senti meilleur et plus heureux, et c'est seulement depuis que la haine est entrée en moi que je souffre.
200 l'e:-"Fort
Mais il y a encore des êtres et des choses à aimer. Et plus profondément encore, il y a les horizons infinis de l'Esprit, vers qui Ton peut marcher jusqu'au soir suprême , sans crainte de les avoir épuisés 1 Calmants sublimes pour ceux qui ont une âme!
Misère, songeait-il encore, la vie pour soi, l'amour pour soi, la pensée pour soi! Misère aussi la gloire! Un rêve bon à faire dans l'aurore de la vie, quand l'orgueil tient lieu de génie, et que le Moi enivré et fougueux s'exalte pour s'affermir. Ne connaissant rien des choses, il s'en })roclame par avance le maître! Mais peu à peu l'àme ramassée sur elle-même se détend, s'élargit au contact des autres âmes. Chaque marche en avant lui est une blessure cruelle ou une douloureuse victoire. L'égoïsme apparaît alors comme une impuissance. La volonté n'a sa justification que dans Tamour. Tant d'êtres s'agitent, souffrent et meurent autour de nous, qui se sont dévoués, qui se sont sacrifiés, qui ont vécu
pour d'autres fins que les nôtres! La variété infinie des âmes se révèle à nous, autrement passionnante que le brutal et monotone orgueil du moi. Et l'on se dit que le vrai sens de la vie, ce n'est point de poursuivre la gloire ou le bien-être individuel, fantômes puérils embellis par nos désirs têtus d'enfant volontaire, mais de s'efforcer à aimer les autres, à prendre des autres une conscience, incessamment plus pleine, plus vibrante, plus passionnée. Alors à la jouissance courte et acre de l'égoïsme se substitue la joie immense, profonde, d'être non seulement un bomme, mais tous les bommes! Comprendre le plus de vies possible, les résorber en soi, c'est là le génie; aimer le plus d'âmes possible , se fondre en elles , c'est là le génie encore. Le plus haut idéal serait de rester un sage obscur, inconnu de ses frères mortels , mais qui les connaîtrait tous , qui vivrait leurs mille vies, qui en vivrait jusqu'à en mourir... Le progrès pour un esprit
c'est (rjiUcr do soi-même à aiilriii. de n'être [tins un individu, de devenir une conscience souffrante et aimante de l'humanilé...
Les stations avaient fui , les campagnes s'étaient déroulées avec les heures , et le soir s'annonçait déjà, sans que Jean s'en fût aperçu d'une manière bien nette. L'être mécanique qui était en lui se souvenait vaguement d'avoir entendu les noms de Dol, de Pontorson, d'Avranclies, d'avoir vu et analysé fiévreusement des visages et des paysages banals; mais l'être spontané, l'être intérieur avait tout entier vécu dans une des crises les plus aiguës et les plus fécondes qu'il eût encore traversées. Elle s'achevait maintenant en des decrescendo tendres coupés d'héroïques reprises , lorsque, d'un déblai, Jean aperçut sur le ciel délicat d'an soir gris de septembre la colline où se dressaient, avec toute la poésie des souvenirs imprévus d'enfance, les toits blondis de la ville natale, et, par-dessus, la haute cathédrale romane, dont le soleil déjà plus grave
solennisait Farchitecture austère, comme une grande volonté rehausse une âme fière audessus des petitesses quotidiennes de la vie.
Au commencement d'octobre, les Laiizerto étaient rentrés à Paris. Georges avait repris ses habitudes de vie complexe au ministère, dans sa famille, avec sa maîtresse. Un soir qu'il avait dîné rue de Babylone et montré plus d'entrain qu'à l'ordinaire, causant vivement avec sa mère et sa sœur dans un délicieux baragouin mi-anglais mi-parisien où ils se complaisaient, il sortit presque aussitôt après le repas pour aller faire une visite au directeur des Affaires étrangères. Celui-ci, un vieil ami de son père, lui avait télégraphié de
206 I/EFFr)RT
le venir voir dans la soirée pour l'entretenir de] sa nnminniion très procliaine comme attaché (rainhassade. M. François Foulon habitait avemie de l'Opéra. Georges descendit à pied la nie de rirenelle, le ])Oulevard Saint- Germain cl la rue des Saints-Pères. Par un de ces déclanchements psychologiques qui se faisaient si soudainement en lui, à peine eul-il refermé sur lui la porte de l'hôtel, (ju'il ne pensait déjà plus ni à sa mère, ni à sa sû'ur, ni à tout ce qu'il venait de dire ou de faire. Il ne pensait même plus à rien de précis. Son activité était purement rétîexe. 11 marchait vite en chantonnant par habitude un refrain d'un air de Sigurd. Seule, une légère douleur arthritique fatiguant sa jambe gauche rythmait la succession de ses états de conscience. Comme il arrivait au pont des Saints- Pères, le gros omnibus jaune de BatignoUes le rejeta sur le trottoir de droite. Il se trouva engagé sur le pont qui toujours tremble sous les pieds des chevaux et des hommes, comme
SOUS les pulsations de la vie parisienne. Des passants, très nombreux à cette heure, des employés, des jeunes filles, le frôlaient, le repoussaient vers le parapet, A droite, à gauche, plus noire dans la joaillerie illusoire du soir, plus fuyante dans rimmobilité des pierres, la Seine coulait, s'en allait. Que de fois il avait goûté Fliarmonie fragile de ce paysage composite, noir et or, tumulte et silence, vie et mort!
Mais, ce soir-là, l'impression exquise et toute en surface ne se produisit pas. Ce fut une sensation intense, imprévue, d'attirement, qui s'imposa. Presque invisiblement il se sentit sollicité par l'eau, par ces noirceurs miroitantes oii la mort glissait. L'idée qu'il lui suffirait pour mettre fin à sa vie de franchir d'un élan le mince parapet l'obséda. 11 lui sembla qu'un travail se préparait dans tous ses muscles, dans tous ses nerfs, dans son cerveau même, un travail qui le jetterait dans la Seine, sans que rien put empêcher cela. Déjà ses bras
•20îi L" EFFORT
se tendaient, ses jambes se mettaient en branle, sa bourbe avait soif de cette eau monstrueuse. L:i piMir (|ui contraria cette obsession le rejeta au milieu du pont. Mais le danger d'un liacre le ramena sur le trottoir de gauclie. L'obsession reparut, plus terriblement impérieuse. La mort l'enveloppait d'une si menaçante étreinte que Georges Lauzerle s'arrêta. Il sentait que non seulement sa volonté de vivre était paralysée, mais qu'une force absurde l'aimantait vers le suicide. Sa gorge se serrait. 11 ferma les yeux, les rouvrit, puis, d'un coup, se mit à courir vers le quai du Louvre, en plein vertige, en pleine peur.
Quand il fut dans la grande place du Louvre, parmi le calme antique des monuments, l'obsession décrut. Mais la terreur hantait encore son cerveau. C'était maintenant une terreur plus morale que physique. Devant ce brusque appel du néant, Georges Lauzerte restait stupéfié. 11 comprenait maintenant quelle différence il y avait entre une idée et
un fait, entre penser au suicide possible et se sentir attiré par le suicide réel! C'était pour lui une sensation nouvelle, dominatrice, plus intense qu'aucune de celles qu'il avait jamais éprouvées, plus profonde que la pensée, plus profonde que l'amour. Une seule fois, aux Pyrénées, parmi la confusion tragique des g-laciers, des roches et des nuages, à trois mille mètres de hauteur, une impression analogue s'était emparée de lui comme pour le précipiter des rocs à lisse oîi il planait sur le paysag-e barbare écroulé sous lui. Mais ce n'avait été qu'une défaillance brève de l'œil et de l'estomac, contre laquelle sa volonté avait aussitôt réag'i. Ici, l'obsession était tout autre. Quelque chose de tout-puissant, d'absolu se révélait, s'imposait à lui. Par delà les apparences compliquées de la vie, la simple et mystérieuse mort venait de lui apparaître, non plus seulement fîg-urée par l'imagination, mais devenue présente pour l'esprit et pour la chair.
A mesure que Georges Lauzerte avançait dans la rue de Rivoli, à mesure qu'en lui s'intellectualisait riiallucinalion dont il venait d'être la proie, il acquérait la certitude qu'aucune force vive ne pourrait plus vaincre en lui l'instinct de destruction, si celui-ci se faisait jour à nouveau. Dans un vaste et bref éclair d'intuition, Georges Lauzerte se vit lui-même face à face, comme un étranger. Il se vit seul dans la foule grouillante de ses semblablés, privé des amours et des baines qui font vivre les bommes. Puis il éclata de rire, en murmurant : « Suis-je assez stupide! quelle sotte ballucination ! J'en parlerai demain à Darnay : quel beau cas de psvcbologie morbide! » Et, reprenant son refrain inacbevé de Sir/urd, il s'engagea sous les arcades élincelantes do la rue de Rivoli, s'arrêta quelques secondes devant un étalage de portraits célèbres, repartit, et atteignit sans plus penser à rien l'avenue de l'Opéra. Il avait tout oublié, à la manière du paralytique qui a déjà eu une
première attaque et qui continue de vivre en attendant la seconde, la troisième, la définitive.
Il le comprit bien quand vers dix heures il prit cong-4 de son directeur. Georges avait appris sa nomination d'attaché d'ambassade à Copenhague. Entre M. Foulon et lui, la conversation avait été agréable et animée, faite des mille anecdotes, des intrigues sans nombre qui remplissent la vie d'un diplomate. Georges, redevenu causeur souple et brillant, avait pris un vif intérêt aux confidences du vieil ami de son père. Mais dans la rue, toute cette écume légère d'impressions se fondit sous la mélancolie immense de la mort. En franchissant à nouveau le pont des Sainls-Pères, presque désert à cette heure-là, Georges sentit l'obsession renaître. Les longues bandes d'or et de pourpre que les feux de la ville étalaient sur le deuil du fleuve, ces apparences persistantes d'éphémère sur une éternité fuyante de nuit, symboles étranges de sa pensée, l'atti-
raient par une magie loule physique. Il lui semblait qu'il allait marcher vers elles et s'y fondre à jamais. Celte idée, que la volonté qui est en nous peut s'appliquer à la mort aussi bien qu'à la vie, et qu'alors seulement elle est dans son entier satisfaite, le hantait. Il eut le courage de s'arrêter au milieu du pont et d'envisager fixement l'énorme fuite noire des eaux. Il n'en jtut soutenir la vue long-temps, et se remit à marcher très vite vers le quai. La tentation du suicide était maintenant en lui. Tous les objets de la matière lui apparurent comme des moyens de destruction. iS'e pouvait-on pas se casser la tète contre les murs, se faire broyer par un fiacre au galop, se précipiter du haut d'une fenêtre? Et qui pouvait empêcher cela? Soi seul, et Georges Lauzerte n'avait plus confiance en soi! Il vécut \k quelques minutes affreuses. La pensée de la mort entrait en lui comme l'eau dans le gosier d'un homme qui se noie. Dans cet état singulier, on n'aurait
pourtant [)as pu dire qu'il avait peur, la peur étant encore une façon de résister : non, il se sentait envahi par plus fort que lui.
Quand il fut rentré dans son appartement, la vue des objets familiers fit cesser l'obsession. Il alluma un feu de bois sec qu'on lui avait préparé pour celte nuit un peu fraîche d'automne. Devant les pétillements vivaces de la flamme claire, abîmé dans un vaste fauteuil bas, il ferma les paupières, et se laissa descendre vers le rêve. C'était maintenant une langueur humide et molle comme la soirée d'octobre, une langueur toute embrumée de stupeur , où quelques souvenirs peu à peu naquirent, profondes étoiles de l'autrefois. Il se rappela son premier frisson physique devant la mort : un soir d'hiver, au moment de se coucher, en se coulant dans la blancheur glacée des draps, sa peau s'était hérissée, son sang" s'était figé k l'idée qu'un soir pareil viendrait où des draps vierges et froids lui seraient un linceul. Sensation brusque et sinistre, mais
qui n'était pas du inoins celle de la mort volontaire, et qu'il avait rejetée, étouffée avec toute la l'icliesso et les appétits de vie qui gonflaient son Ame de seize ans! Et lentement, comme des constellations, ses souvenirs naissaient dans le soir de sa tristesse : ils s'assemblaient, ils brillaient hauts et clairs; ils le fixaient avec ces yeux froids et ce clignement hautain des astres sur les miséj-ables qui les contemplent. Quelques-uns pourtant, d'une lumière plus bleue et plus chère, le regardaient avec des yeux si purs que les sources desséchées se rouvrirent et qu'avec les larmes Georges Lauzerte revécut les nobles heures du passé. « Te souviens-tu, rèvait-il, du temps où lu n'étais qu'un petit garçon en casquette et en [)antalons courts, quand tu n'avais pas dix ans et que tu allais faire ta première communion? Au fond de l'église de province, par les silencieux après-midi de mai, quand une lumière surnaturelle filtrait au travers des vitraux, comme ils étaient profonds, les premiers élan-
céments de ton cœur vers la mysticité du monde! Jusqu'alors tu avais vécu sans savoir que tu vivais, mêlé au monde extérieur et incapable de t'en distinguer. Gomme le jeune chien qui court et flaire, tu avais accompli les fonctions de la vie dans une sorte d'ivresse physique. Tu ne connaissais du monde que les objets précis, perçus par tes sens : tu n'avais vu qyï une ville, qiïim horizon, qu'une église.
« Le bien et le mal étaient pour toi des mots vides : il n'y avait que des choses défendues ou permises. Tu courais sans péché dans un univers de cristal, et tu n'avais jamais ressenti qu'une peur, celle de traverser seul, la nuit, le jardin paternel.
« Et maintenant voici que pour la première fois un indicible trouble envahissait ton âme. Vous étiez là, cinquante petits garçons et autant de petites filles rangés sur les bancs de la grande nef, en face du maître-autel que dominaient les bras étendus du Christ. Solennelles, les paroles du prêtre retentissaient
<lans le silence sonore de l'église. Premiers tourments de Fàmc en face de Tlnconnu divin, qui pourrait les oui) lier?
« Musiques graves des orgues, appels poignants des cantiques déroulés dans les dernières heures du crépuscule, poésie des légendes catholiques où l'âme soulag-ée flotte et s'élance en eiïusions tendres vers le Mystère de la Vie qui vient de lui rire révélé pour la première fois! Les hornes du monde visible sont effacées, L'àme nage dans un monde surnaturel que symbolisent ces flots d'harmonie, ces vapeurs de parfums et les scintillements étoiles des premiers cierges. Affranchie du poids de ses fautes, elle s'échappe par les torrents de lumière rose et bleue qui coulent des vitraux , jusqu'aux pieds meurtris du Sauveur!
(( Pendant les trente jours que dura celle retraite, tu t'élevas presque du premier coup à un adorable degré d'exaltation que tu n"as jamais retrouvé depuis. C'est qu'alors lu étais
absolument vierge, et que tu subissais dans toute sa plénitude le premier éblouissementde l'Idéal! Ce qui ébranlait si profondément ton cœur et tes nerfs, c'était moins les symboles du catholicisme que la révélation qu'ils t'apportaient sur Tau delà de la petite vie où tu t'étais mil jusqu'alors. Déjà, parmi ces voix, ces encens, ces flammes, à travers les divins récits de la Passion et de la Rédemption, tu pressentais la médiocrité de la vie réelle et qu'autour d'elle se prolonge de toutes parts un inconnu tragique vers qui nous ne cessons de lancer des cris de terreur ou des appels d'amour. La mysticité du monde, la Grâce qui approfondit la signification de toutes choses, te pénétrait tout entier : et dans cette période unique de ton existence terrestre il te fut vraiment donné d'avoir l'intuition de la béatitude. « Mais quelle est cette figure qui vient d'a[>paraître à l'horizon de ta mémoire? Si jeune et si suave avec son voile blanc de communiante et sa fine tète blonde aux grands veux
l'effort. jO
J)leus OÙ nau;o tout un ciel? Ah, pourquoi pàlis-tu à quinze ans de distance comme si lu voyais ta fiancée d'hier passer devant ton regard! Elle est pourtant hien loin, la frêle image féiuinine ([ui la j)remière se pencha vers toi, elle est hien loin, dans les ténèhres de la mort, d'où nul pouvoir môme magique ne la rappellerait. Quand tu te mis à l'adorer, tu l'avais déjà vue jouant ou causant avec ta sœur hien des fois, et tu ne l'avais point remarquée. C'est dans l'église qu'elle t'apparul vraiment. Vous étiez l'un près de l'autre aux exercices du catéchisme, séparés seulement par l'allée qui se trouve en face du chœur, entre les deux rangées de hancs : un jour que courbé sur les dalles de l'église, tu te relevas de son côté, son visaoe illumina tes yeux! Que son front était simple, et quelle sincérité brillait dans son regard! Plus suave qu'aucune des saintes dont tu avais rêvé jusqu'alors, aussi touchante que la Vierge Marie, une vraie vierg-e elle-même, voilà comme tu
la vis, voilà comme tu la vois encore! Elle n'avait que onze ans : mais il errait déjà tant de mélancolie sur ses traits. Elle n'était point destinée aux inévitables souillures de la terre : elle était déjà promise à la mort et Tinfinie pitié éclairait sa beauté. Il te sembla qu'à l'aimer tu soulageais ton esprit de l'angoisse, tu le purifiais du remords. Tu n'avais pour elle aucun de ces désirs dont ton innocence ignorait même les noms. Tu n'éprouvais en face d'elle qu'un immense besoin d'épanchement, une volonté de faire tous les sacrifices qu'il eut été noble de faire, d'accomplir tous les actes d'héroïsme qu'il eut été grand d'accomplir.
« Ainsi fut achevée pour toi, avant la onzième année, la révélation des deux sentiments les plus profonds qui puissent pénétrer le cœur de l'homme : la Foi et l'Amour. Il y a eu dans ton existence quelques semaines où tu as vécu de la vraie vie, où tu as cru, où tu as aimé sans réserve. La Religion et la Femme
s'accordaient alors pour illuminer ton âme. Mysticité, virginité, dans la plénitude du cœur, sources pures que tu n'as connues qu'une fuis ! »
Cette divine voix du passé chanta longtemps dans l'âme de Georges Lauzerte. Elle s'éteignit pourtant sous le vent brûlant qui se levait en lui avec des tourbillons de mauvais souvenirs. Pourquoi n'avait-il jamais retrouvé les exaltations de la douzième année? Il se revit alors, petit garçon déjà déformé par les mains des gouvernantes, puis mécanisé par l'esprit des précepteurs. Il se rappela dans quelle sécheresse il avait grandi. Si indulgemment douces qu'avaient été les étreintes maternelles, comment n'avaient-elles pas eu cette chaleur qui fait couver une âme? Sa mère l'avait aimé d'une bonté trop intellectuelle : il s'était toujours senti trop loin d'elle, même dans ses bras, et les confidences s'étaient glacées sur ses lèvres quand il regardait ces yeux trop clairs! Son père n'avait jamais vécu vrai-
LEFTORT 22Î
ment avec lui; il n'avait jamais compris son être intime. Il s'était attaché à briser en lui toute sensibilité religieuse, il avait voulu faire (le son fils un enregistreur d'idées bien plus qu'un enthousiaste de sentiments, et il y avait réussi. Jamais aucun de ces épanchements qui font du père un dieu pour le fils n'avait poussé Georges Lauzerte sur la poitrine du grand médecin. Combien plus arides encore ses années de collège! On lui apprenait à comprendre, jamais on ne l'excitait à sentir. Il se sentait devenir machine. Point d'amis; seulement de petits camarades trop riches, dont l'ironie précoce l'avait blessé et isolé, jusqu'au jour où il fut devenu semblable à eux. Sa sœur! il avait aimé Marthe sans doute, mais jamais il ne s'était livré entièrement à elle, jamais il n'avait pleuré sur ses genoux. Dans cet amour de frère à sœur, il avait plus reçu qu'il n'avait donné. Et puis, Marthe n'avait-elle point été élevée comme lui, en
fillette sage et réservée? Plus tard, libre enfin
des professeurs trop subtils et des coiilraintes sociales, lAclié eu pleine vie d'étudiant, il avait connu de brèves revanclies dans les éclairs du romantisme. L'aspiration vers le sublime avait enllé son àme de dix-huit ans vers tous les héros et toutes les femmes! Mais la facilité des intrigues médiocres, la promiscuité des caractères mesquins, la nécessité des grades à prendre, cette dispersion du cœur et de l'esprit qui est la tare de notre époque, avaient brisé, détruit ses derniers transports de sensibilité! Même dans son amitié avec Darnay, dans cette noble fraternité d'âmes dont ils s'étaient donné l'illusion, il n'avait apporté qu'une intelligence délicatement charmée et aimable, tandis que l'autre s'attachait à lui d'un embrassement si vigoureux et si absolu. Que de fois il avait blessé son ami par la froideur involontaire de sa conduite! Et quand les femmes étaient venues vers lui, ni la maîtresse ni la liancée n'avaient pu l'émouvoir, tant il les connaissait, tant il les pénétrait
déjà par avance! Les nobles métaphysiques, les musiques héroïques, les poèmes qui font pleurer, n'avaient point été pour lui le bain de sang qui rajeunit Tâme. L'intellectuel s'était compliqué d'un dilettante, tout simplement. Ah ! pouvoir pleurer comme un enfant, redevenir un petit enfant devant la vie, voilà ce qu'il aurait voulu, voilà ce qui lui était pour toujours interdit. L'esprit des Lauzerte était en lui, cet esprit qui explique le monde, mais qui détache de la vie. L'intelligence tue l'intuition. Trop comprendre empêche d'aimer, et la vie n'est qu'un acte perpétuel d'amour. Georges Lauzerte n'ignorait pas plus cela que le reste. Dans la nuit chargée d'étoiles inutiles où il s'agitait, il n'attendait même plus la rosée des larmes inconnues.
Vers les premiers jours d'octobre, Jean était rentré à Paris, où ses élèves le rappelaient. Pendant le mois qui venait de s'écouler il avait achevé de se guérir de sa blessure sentimentale, et recommencé d'envisager virilement la vie. S'appliquant à lui-même les paroles profondes de Goethe que « la poésie est une délivrance », il avait choisi comme sujet de thèse pour le doctorat cette question : Volonlé et Sentimenl. Il avait esquissé les grandes lignes de ce travail dans plusieurs journées de méditation féconde et solitaire, et il espérait l'écrire
à Paris pendant Tannée qui viendrait. 11 goûtait pour la première fois celte sensation exquise de liberté intellectuelle, que connaissent tous ceux qui viennent d'échapper à plusieurs années successives d'examens et de concours. Toutes les idées, dépouillées de leurs parures d'écoles, lui apparaissaient vierg-es et fraîches, et c'était pour lui une sorte de volupté chaste que de vivre au milieu d'elles })en(lant les longues heures de loisir que lui laissaient ses cours à l'institution Jaubert. Il ne voyait personne, ne songeait guère à renouer ses anciennes relations, débarrassé qu'il était maintenant de toute ambition pratique. Deux fois, Lauzerte était venu le voir dans son petit appartement de la rue du Luxembourg, d'où le regard découvrait maintenant, au delà des arbres défeuillés du grand jardin mélancolique, le cercle épais et grisâtre des maisons. Mais ce n'était plus l'amitié expansive des jours anciens. Il y avait entre eux la gêne de deux âmes qui
se savent mortes l'une à l'autre dans ce qu'elles ont de plus cher : dans leur conception même de la vie. Ils sentaient bien que pour eux deux la jeunesse était finie; ils devenaient hommes, et les hommes se sépareraient autant que les adolescents s'étaient unis. C'est ainsi que Darnay apprit sans grand regret de la bouche de Georges Lauzerte que celui-ci allait être nommé incessamment allaché d'ambassade à Copenhague. Il s'était à peine informé auprès de Georges de l'état de sa famille, et il ne lui avait même pas parlé de sa maîtresse. Par une sorte d'accord tacite entre eux deux, toutes les questions qui les intéressaient autrefois étaient mises de côté, de sorte que les deux visites de Georges furent courtes et sans chaleur. Jean remarqua seulement que, malgré son flegme calculé, son ami devenait de plus en plus inquiet et nerveux.
Quelques jours après la seconde visite, il reçut de M"® Lauzerte le billet suivant :
« Cher monsieur, on .ne vous voit plus rue de Babylone! Vous savez sans doute que Georg-es vient d'être nommé à Copenhague : venez donc nous voir jeudi prochain vers les cinq heures, si vous le pouvez; vous y verrez plusieurs de nos amis, et vous resterez à diner le soir avec nous, sans aucune cérémonie, bien entendu. J'aurai plaisir à causer avec vous de votre future thèse, dont Georges m'a déjà dit grand bien. Nous parlerons aussi un peu de mon fils qui n'est pas sans me donner quelque inquiétude. Les vacances n'ont pas été bonnes pour lui. J'espère qu'il n'en a pas été de même pour vous.
« Votre amie,
(( Henriette Lauzerte. »
Il était impossible à Jean de refuser l'invitation de cette femaiie exquise à qui il devait tant. N'était-ce pas elle seule qui l'avait initié, avec un tact charmant, à toutes les élégances du monde, à tous les mille riens qu'il faut
L'EFFOllT 229
savoir à Paris, et qui lui avait appris à rester sincère sous une apparence souriante? Sans doute, en le faisant entrer dans le monde, en le rendant capable d'y faire bonne figure, elle avait été la cause première du drame intérieur où Jean venait de se débattre, mais pouvait-elle prévoir cela, cette femme si bonne qu'il aimait presque comme une autre mère? Aussi, bien qu'il se fût promis de n'accepter aucune invitation cet biver, Jean s'empressat-il de répondre qu'il viendrait.
Le jeudi suivant, après avoir travaillé toute la matinée et une partie de l'après-midi, il posa la plume vers les quatre lieures, tout courbaturé à force d'écrire. Il s'était imposé cette tâclie pour dompter son esprit, car l'idée de revoir Marthe l'agitait d'un trouble croissant depuis trois jours. Lorsqu'il fut dans la rue, il se mit à marcher rapidement. La journée était g-rise et sèche comme une feuille morte. De gros nuag-es d'hiver roulaient dans
un ciel brouillé. Jean, qui savait être en avance.
descendit la rue Bonaparte jusqu'à l'église Saint-Germain-des-Prés, et suivit en rêvant le boulevard Saint-Germain. Toujours un peu courbé dans sa haute taille, il allait avec le pas de ceux qui poursuivent sans lin quelque pensée intime sur les pavés tumultueux de Paris. Il allait donc la revoir! Il sentait que, malg-ré toute sa volonté d'oublier, le sentiment n'était pas encore mort. Ne trahirait-il pas son émotion, lorsqu'il se retrouverait en face d'elle? Non, ce serait ridicule et lâche. Il fallait à toute force se maîtriser, prendre et garder un mas(]ue d'indifTérence aisée. Mais elle, comment allait-elle le recevoir? Qu'étaitelle devenue pendant ce long- mois de septembre ? Pourquoi n'élait-olle pas encore fiancée à Antoine de Sebeillac? C'est pourtant aux bains de mer, pensait-il, que se font d'ordinaire ces marchés!
11 était ainsi arrivé en marchant jusqu'à la Chambre des députés et il revenait machinalement sur ses pas, lorsqu'il se sentit frapper
à l'épaule. Il se retourna avec surprise, mais il eut bien vite reconnu cette longue figure méphistophélique au bon sourire et aux beaux cheveux blonds. C'était Delacroix qui, l'ayant aperçu au moment où il tournait, s'était précipité vers lui.
— Ouf, dit-il en soufflant, j'ai cru que je ne t'atteindrais pas ! VoiLà un quart d'heure (il y avait tout au plus une minute) que je te fais des signes télégraphiques avec mes bras, et non seulement tu ne me vois pas, mais tu fais demi-tour! Ce que c'est que d'avoir toujours l'œil tourné vers le puits intérieur, où se mire la lune, mais où n'apparaît pas la vérité, s'exclama-t-il en riant... A quoi pensais-tu donc? Qu'as-tu fait pendant tes vacances? Y a-t-il longtemps que tu es revenu? Est-ce définitivement?...
Ce flot de questions roulait de la bouche de l'artiste qui agitait ses grands bras tout en parlant, avec l'exubérance des purs sensitifs. Jean, qui souriait, l'arrêta d'un geste.
— Pas si vilo, clier vieux, sans cela je ne ])Ourrai rien dire. Je suis rentré ici depuis une dizaine de jours seulement et je n'ai pas encore lini de me réinstaller. J'ai passé les vacances au}>rès de mes ])arenls. J(! me ])orte assez ])ien comme lu vois, et je reviens cette année encore à Paris, pour y préparer en paix ma thèse de doctorat... Et toi, qu'es-tu devenu pendant ces vacances?...
— Oh! moi, lit Delacroix, jai voyagé! Je suis allé à Bayreuth en août, et je suis revenu par Munich et par Oslende où je suis resté près d'un mois. Je suis ici depuis avant-hier, et j'ai presque terminé mon opéra de Clarisse Harloive, dont Courcel m'avait adapté le livret, tu sais, l'an dernier...
— Parfaitement, je me souviens... Tu as donc eu de ses nouvelles? Figure-toi qu'il ne m'a pas écrit depuis la dernière soirée que nous avons passée ensemble au mois de juin,
— Cela ne m'étonne qu'à demi, dit Delacroix dont la figure se rembrunissait. Il aura
eu honte... Ah! tu avais bien raison dans cette soirée-là quand tu lui reprochais sa liaison... Sais-tu ce qui lui est arrivé? Sa maîtresse s'est aperçue qu'elle était enceinte depuis près de trois mois.
— Ah! fit Darnay, et qu'a-t-il fait?
— Ce qu'un homme honnête fera toujours dans ce cas, déclara vivement Delacroix. Il ne pouvait pas la jeter dehors, et comme il n'est pas riche, il l'a gardée avec lui... Aussi sa vie est-elle devenue peu réjouissante. Il ne fait plus que du journalisme, il ne travaille plus, et n'a guère donné de ses nouvelles qu'à moi.
— Pauvre Courcel! J'irai le voir... Que compte-t-il faire de cette femme? Est-elle intelligente ?
— Très médiocre, mais assez pot-au-feu sous des dehors un peu cascadeurs. Elle sort d'une famille de petits commerçants de province... Il peut à la rigueur vivre avec elle.
— Il le doit, dit Darnay. Ce qu'il a encore de mieux à faire, c'est de l'épouser.
— Tu m'avoueras que c'est une perspective peu réjouissante.
— Elle était à prévoir, et Courcel était prévenu, interrompit sévèrement Darnay.
— Sans doute, sans doute,... dit Delacroix. A propos, as-tu des nouvelles de Lauzerte et de sa maîtresse?
— J'ai vu Lauzerte pendant les vacances à Saint-Lunaire, où je suis allé rendre visite à sa famille. Il vient d'être nommé attaché d'ambassade à Copenhague et doit nous réunir ces jours-ci. Toujours le même, très nerveux, très hésitant... Sa maîtresse l'avait suivi en Bretagne, ... il l'avait installée à quelques lieues de sa famille... C'est tout lui, cela... Enfin, espérons que ce séjour à l'étranger et l'activité extérieure lui seront salutaires... Précisément, j'allais voir M"'' Lauzerte lorsque je t'ai rencontré, et je suis déjà un peu en retard : aussi vais-je te dire à bientôt. J'espère reprendre
mes samedis d'ici quinze jours; je pense que tu seras toujours des nôtres?
— Pour sur, s'écria Delacroix, plus que jamais. Maintenant que nous allons être moins nombreux, il va falloir serrer les coudes... Tu sais que Pérard est rentré et qu'il est interne à la Charité cette année.
— Je le savais, il m'a écrit il y a une huitaine, et je ne lui ai pas encore répondu, en' paresseux que je suis... Donc, à bientôt, soit chez moi, soit au dîner de Lauzerte.
— Au revoir...
Les deux amis se séparèrent au coin de la rue de Bellechasse et du boulevard. Jean regarda sa montre; il était cinq heures un quart. Il pressa le pas, quelques minutes après il se trouvait devant l'hôtel des Lauzerte, rue de Babylone. La grande porte cochère était ouverte, les chevaux de deux voitures de maître piafTaient, à droite du grand })erron. Jean traversa rapidement la cour, et ne put entendre sans émotion les deux coups de
cloche qui sonnaient son arrivée, ces coups de cloche qui faisaient vihrer en lui loul un passé douloureux et tendre.
Quand le valet de chambre l'eut débarrassé de son pardessus et de son parapluie, Jean, dont la haute taille se moulait bien dans une longue redingote grise à la mode, traversa le grand salon Empire qui était désert, et arriva jusqu'au petit salon plus familier où se tenait M'"" Lauzerte au milieu de quelques personnes toutes connues de Jean. Lorsqu'il entra, très pâle, quoique très calme, Marthe était debout en robe rose pâle, et ses mains délicates versaient le tlié dans une fine tasse qu'elle allait offrir au vieux banquier Berger, puissamment installé dans un fauteuil bas. Antoine de Sebeillac et Georges Lauzerte étaient debout derrière elle, dans un coin du salon, près de la haute fenêtre aux vitraux déjà moins clairs. M'"" de Sebeillac et sa fdle, en riches toilettes de ville, étaient assises auprès de M™*^ Lauzerte et causaient. D'un
rapide coup d'œil, Jean remarqua que M"" de Sebeillac avait maigri, et que les pommettes trop roses et les yeux trop vifs s'accordaient mal avec l'expression de fatigue du visage. Jean se dirigea droit vers M"'° Lauzerte et la salua profondément. Elle fixa sur lui ses beaux yeux clairs et souriants et ne lai laissa pas le temps de parler, le sachant très timide sous son apparence calme :
— Vous vous faites plus rare que les dernières fleurs de l'automne, mon clierDarnay... Mais les indiscrétions de mon fds m'ont appris que vous travailliez beaucoup, et vous êtes tout excusé. Vos vacances ont été bonnes, et vous avez laissé votre famille bien?
— Oui, madame, et j'ai eu avant-hier de très bonnes nouvelles... M. Lauzerle est bien portant?
— Très bien, merci.
Après avoir salué rapidement la famille Sebeillac, Georges et Marthe, Jean s'était incliné devant le vieux banquier dont les vifs
yeux noirs sous de forls sourcils blancs le fixaient avec la bienveillance toujours un peu défiante des liommes d'affaires.
— Mou cher Berger, je vous présente un des l)ons amis de mon fils, qui est aussi tout à fait des miens, M. Jean Darnay, un jeune agrégé de philosophie que vous avez peutêtre vu l'hiver dernier à la maison.
— Je me souviens en effet, prononça-t-il d'une voix lente et reposée, d'avoir vu monsieur à votre dernière soirée, chère madame.
— Mon cher Darnay, vous arrivez à temps pour faire entendre votre voix de philosophe dans une discussion qu'à mon habitude je soutenais contre ces messieurs, fit M™'' Lauzerte en désignant le vieux banquier et les deux jeunes gens. C'était toujours à propos de cette fameuse question sociale...
— Oh! madame, ne put s'empêcher d'interrompre Darnay en souriant, vous savez pourtant que je suis un bien mauvais sociologue...
— Oui, je me souviens, dit finement M™® Lauzerte, mais voyons si vous serez plus persuasif en matière d'anarchie qu'en matière de mariage. Avant votre entrée, nous causions des événements de ces jours derniers, et l'explosion de la rue de Londres faisait tous les frais... Il s'agissait de l'état d'esprit des anarchistes et do la meilleure manière de les combattre. Quelle est votre opinion à ce sujet?
— La question est trop complexe pour qu'il soit facile d'y répondre au pied levé, fîtDarnay en riant, et vous ne me croiriez pas philosophe si je ne demandais à faire des distinctions...
— Yous m'étonnez, mon cher monsieur, dit majestueusement l'imposante comtesse de Sebeillac; je ne puis comprendre qu'on hésite sur ce point : les anarchistes sont tout simplement des criminels de droit commun, et le seul moyen de répression contre eux est la guillotine...
— Je ne puis partager cette manière de
voir, reprit vivement Darnay. L'anarchie me parait èlre une tiiéoric philosopln'que et politique très vieille, puisque, sans remonter au déluire, les Hébreux et les Grecs la connaissaient. Comme système, elle n'est pas plus incompréhensible que toute autre doctrine révolutionnaire. L'adhésion d'hommes comme EHsée Reclus ou Kropolkine à cette doctrine le prouve suffisamment...
— Voilà justement ce que je soutenais tout à l'heure, mon cher Darnay, dit M™° Lauzerte, et ce que personne à part moi ne voulait admettre. N'est-il pas vrai, mon cher Antoine?
— Assurément, chère madame, dit le jeune officier dont les traits durs s'accentuaient dans cette fin de jour. Le géographe et le prince dont vous parlez sont des utopistes sociaux... Ils n'ont rien de commun avec les affreuses canailles qui viennent de faire sauter plusieurs maisons, et qu'il faudrait fusiller en masse !
— Monsieur a raison, dit de sa voix forte
et lente le vieux Berger, les mains sur les genoux. Il y a trente ans j'habitais Santiago. La ville se fondait alors, et une cinquantaine de brigands étaient parvenus à terroriser les premiers habitants. Les principaux négociants de la ville, dont j'étais, se réunirent et décidèrent de tuer à coups de revolver tous ceux de ces brigands que nous parviendrionsà prendre. Nous fîmes une vingtaine de ces exécutions sommaires; après cela Santiago redevint tranquille.
— Sans doute, fît Darnay en s'animant, mais ces brigands n'étaient pas des croyants. On n'a jamais détruit une idée, même absurde, et surtout absurde, par la force.
— Vous croyez alors, monsieur, reprit M™" de Sebeillac, que la répression est inutile?
— La répression des idées, oui, madame,
car je les crois incompressibles. On ne détruit
une idée qu'en la démontrant fausse, et cela
se fait par le raisonnement, plus encore par
l'amour, jamais par l'épée...
— Le Christ n'aurait pas dit mieux, fit ironiquement l'officier. Gela peut être beau en théorie ; mais en pratique, il n'y a de vrai que la force, surtout quand la force est, comme ici, l'auxiliaire de la justice.
— Il y a justice et justice, re])artit sèchement Darnay. La justice d'une caste ou d'une classe peut n'être pas la justice absolue...
— Vous admettriez alors, monsieur, fit avec un étonnement superbe M™" de Scbeillac, que ces horribles gens puissent avoir raison en quelque manière?
— Non, madame, puisqu'ils se servent de la terreur |)our répandre leurs idées fausses, et que je condamne même la force... Mais ils sont excusables dans une certaine mesure comme tous les misérables qu'écrasent notre civilisation et notre prétendu « ordre social »
— Mais vous êtes un affreux révolutionnaire, mon cher Darnay ! s'écria M'^'^Lauzerte en riant et en jouant de son éventail. Savezvous que c'est tout à fait à la mode...
— J'avouo, dit M"" de Sebeillac, que certaines fortunes sont trop grosses à côté de certaines misères." Il me semble qu'au-dessus de quinze millions la richesse n'est plus qu'un superflu...
Bien qu'il eût entendu parfois dans le monde de bien scandaleuses énormités, Jean ne put s'empêcher de faire un léger mouvement en entendant cette phrase prononcée avec une simplicité antique. M™" Lauzerte souriait derrière son éventail.
— Ceux qui me paraissent le plus à plaindre dans tout cela, reprit Darnay pour détourner peu à peu la conversation, ce sont les malheureuses victimes de l'explosion.
— Triste sort en effet, que celui de cet ouvrier, Renaudin, je crois, qui a eu la jambe enlevée par un éclat de porte, et qui, paraîtil, est agonisant à cette heure. Je m'étonne que les journaux n'aient pas ouvert une souscription en sa faveur.
— Le gouvernement indemnisera sans doute
cet homme, dit dédaigneusement Antoine de Sebeillac.
— Sans compter qu'une fois guéri, il ira montrer sa jambe dans les cafés concerts ou les réunions publiques, et qu'il se fera de la réclame avec celte liisloire, ajouta la géante comtesse.
Jean se sentit gêné par cette conversation absurde et si caractéristique pourtant dans la bouche de ceux qui la soutenaient. Il s'aperçut à ce moment de la disparition de Georges qui avait (juitté le salon sans rien dire et sans être remarqué. La conversation se prolongea encore près d'un quart d'heure. Il était plus de six heures, le vieux banquier se leva et prit congé de M™'' Lauzerte. Quelques instants après, les Sebeillac se retirèrent à leur tour, non sans que la mère eût jeté en partant d'un air protecteur ces mots à Jean :
— Mauvais sociologue, monsieur Darnay, aussi mauvais sociologue qu'excellent métaphysicien! Je suis toujours chez moi le mardi,
de trois à six, comme l'an dernier; vous me ferez plaisir en venant me voir.
Lorsqu'ils furent restés seuls, M""" Lauzerte revint vers Darnay et lui dit, avec un fin sourire dans ses beaux yeux clairs :
— N'en voulez pas trop à cette chère comtesse, monsieur. Si elle limite le nécessaire à quinze millions, songez qu'elle n'en a que dix-huit de fortune, et convenez que son superflu n'est pas trop exagéré...
Darnay se mit à rire, mais cette conversation ne l'occupait guère. Il n'avait cessé de se sentir sous les yeux de Marthe, et lui-même la trouvait plus belle que jamais, si calme et si blanche dans le rose pâle de sa robe.
— Mon cher Darnay, dit M""^ Lauzerte, je suis bien heureuse de vous revoir. Nous allons ce soir pouvoir causer un peu dans l'intimité et cela me fera grand plaisir, je vous assure. Voulez-vous que nous nous promenions quelques minutes dans le jardin avant le dîner? Il fait encore jour. Marthe, va donc voir ce que
devient ton frère. Voilà près d'une demi-heure qu'il nous a quittés. Je ne comprends pas ce qu'il peut faire.
— J'y vais, mère... 11 avait sans doule quelque billet à écrire avant le dîner.
La jeune fille disparut par la porte de la bibliothèque, pour se rendre au pavillon qui formait au premier étage l'appartement de son frère.
— C'est donc bien vrai ce que m'a dit Georg-es, que vous vous êtes vaillamment attelé à votre thèse, mon chez Darnay, demanda M'"'^ Lauzerle.
— J'ai en efl'et rassemblé les principales idées de ce travail, chère madame, et j'ai...
A ce moment, un cri terrible, perçant, sauvage, un cri de bête blessée au cœur, tel que Darnay devait en g-arder toujours la sensation unique, vint frapper d'épouvante M'"'' Lauzerte et Darnay.
— Mon Dieu, que se passe-t-il? s'écria M'"^ Lauzerte devenue affreusement pâle. On
(lirait que cela vient de rappartement de Georges..
Et, suivie de Darnay, elle s'élança par la porte que Marthe avait laissée entr'ouverte.
Elle franchit en quelques instants l'escalier qui menait à l'appartement de son fils. Comme elle y entrait, elle fut arrêtée par le valet de chambre, tout blême, qui ne put que lui dire :
— Ah madame ! madame ! . . .
Elle rejeta violemment cet homme de côté, traversa le fumoir et pénétra dans le cabinet de travail de Georges. Devant elle, sur le tapis, sa fille gisait, évanouie au pied d'un fauteuil où son fils était renversé, la tête en arrière, le bras droit pendant. Un filet de sang très mince coulait de la tempe droite et tombait en gouttes lentes sur le tapis. La main droite crispée tenait un petit revolver. La mort avait dû être instantanée, car les traits de Georges avaient conservé leur grâce habituelle. C'était le même sourire un peu pincé, les mêmes yeux d'oiseau, la même
lêle un peu iiKjiiiôLe et étrange. En face du cadavre, un des tiroirs du bureau était ouvert. La table avait son aspect ordinaire, couverte de livres et de papiers en désordre.
M'"'' Lauzerle ne s'évanouit pas, ne poussa pas un cri. Tandis que Louise, la femme de chambre, s'empressait autour de Marthe, elle s'abattit sur son fils, essaya de le faire revenir à la vie, et quand elle eut compris que tout était Uni, elle passa ses bras vivants autour de cette tète morte, elle se mit à l'embrasser doucement, doucement, tandis que deux larmes lentes descendaient de ses yeux et qu'elle répétait :
— Mon pauvre Georges,... mon pauvre Georges...
Le lendemain, vers minuit, Jean est resté seul dans la chambre à coucher de son ami. Le corps de Georges est étendu sur le grand lit à ciel rouge. Quatre énormes bougies éclairent cette tête pâle, ces traits amincis dont la mort accentue l'ironie. Les yeux fermés manquent* seuls, ces yeux mobiles d'oiseau maintenant à jamais fixes. Le corps disparait dans la blancheur des draps.
Jean sommeille dans l'atmosphère lourde de la chambre où l'on a déjà veillé la nuit précédente. Il a obtenu des parents la faveur
(le passer celle-ci, la dernière, auprès du corps de son ami. M'"" Lauzerte, minée de fatigue et de fièvre, vient de le quitter pour prendre quelque repos jusqu'au malin.
Jean sommeille sans dormir dans un grand fauteuil, les yeux brûlés par Téclat des bougies, le cerveau tourbillonnant de sensations, de souvenirs, d'images sans ordre... Ses yeux ne se détacbent pas de ce visage blanc aux lèvres minces. Par moments, il croit le voir remuer, quand vacille ou pétille une des bougies.
Vue ainsi, de profil, simplifiée, la pliysionomie de Georges le frappe par sa ressemblance avec celle de son père. C'est bien la même ligne de visage, mais combien amincie, affinée et plus bésitante, dans la rigidité même de la mort!
Pourquoi s'est-il tué? Pourquoi? C'est la question que chacun se pose depuis le matin. Personne n'a rien compris à ce suicide, pas même sa mère.
Et Jean revoit, dans une hallucination accrue par la fièvre, le vieux Lauzerte abattu sous ce coup subit, promenant de chambre en chambre un corps vieilli de dix ans. Celui-là a senti s'écrouler en une minute la superbe construction d'optimisme où s'était abritée toute sa vie. Il ne comprend pas encore que ni le savoir ni la fortune ne suffisent à sauver une âme du vertige de la mort... Puis voici la mère, l'intellectuelle aux yeux si clairs, maintenant rougis par les larmes, qui depuis la veille tourne autour de ce suicide, avec le désespoir de ne pas se l'expliquer tout entier... Elle a interrogé Jean, elle l'a pressé de questions sur la vie intime de Georges, sur ses maîtresses , sur ses amitiés : elle n'est pas loin d'attribuer la mort de son fils à la créature dont elle apprend aujourd'hui le nom, à cette Léa Revel... Léa Revel! Ce nom réveille en Jean un sentiment de haine involontaire... En apprenant la mort de son amant, l'actrice est tombée dans une crise de nerfs
violente, mais le malin même elle s'est remise ; et Yoici (ju'ellc se laisse vaniteusement attribuer la mort de Georges Lauzerte, elle promène l'orçueil de ce suicide comme une parure nouvelle 1 N'a-l-il pas appris tout à l'heure qu'elle a dîné ce soir même dans un cabaret à la mode avec quelques boulovardiers?
Et le monde pense comme la mère... Tous ceux qui ont connu Georg-es croient qu'il s'est tué à cause de sa maîtresse. D'autres, plus rares, se réservent... Personne ne comprend. Seule, Marthe, semble pressentir le pourquoi de ce suicide. C'est elle qui ce matin a laissé échapper ce mot : « Il est mort de ne pas savoir ce qu'il voulait. »
Parole simple et profonde! Au regard de Jean, le suicide de Georges est la conclusion logique de sa vie antérieure. Georges a eu le vertige de la mort, parce qu'il avait, l'un après l'autre, brisé autour de lui tous les garde- fou s qui séparent l'homme du vide définitif...
L'EFF.ORT 253.
L'homme ne tend à vivre, c'est-à-dire à persévérer dans son être, que parce qu'il croit à la réalité de son Moi. Les simples d'esprit ont cette confiance par instinct, les intellectuels l'ont par un acte de foi raisonné.
Mais l'intellectuel est menacé d'une maladie terrible : l'excès de l'analyse peut pulvériser son esprit au point que son moi ne lui apparaisse plus que comme une unité illusoire, point d'intersection de mille éléments divers, dépourvu de toute raison profonde d'exister.
Se concevoir comme une illusion illogique, c'est se nier soi-même... La négation de soimême est la forme abstraite du suicide.
Ce raisonnement se poursuit dans l'esprit philosophique de Jean avec la lucidité qu'on a dans le demi-sommeil, puis brusquement il devient le jouet d'une hallucination.
Il se croit à nouveau transporté dans le salon de M"" Lauzerte trente heures auparavant. Il se revoit causant avec le vieux banquier Berger et les Sebeillac. Les moindres
détails (le celte scène banale revivent pour lui, très intenses, jusqu'au moment oii Georges a quitté le salon. A ce moment, il le suit à travers la bibliothèque, et peu à peu, phénomène étrange, il se sent devenir Georges. C'est lui qui monte l'escalier du premier étage pour rentrer dans son appartement. Pourquoi a-t-il quitté le salon? Il ne pourrait le dire d'une façon nette : il se souvient seulement qu'il s'ennuyait, que les paroles de tout ce monde l'écœuraient, et surtout qu'il ne pouvait supporter sans agacement la mine pâlie et les joues trop roses de Jeanne de Sebeillac. Voici maintenant qu'il entre chez lui : les idées tourbillonnent dans sa tète, mobiles comme des hirondelles en un ciel de départ... La conversation qu'il vient d'entendre, les visages qu'il vient de voir, ont réveillé en lui son dégoût du monde où il vit, qu'il sent pourri et dont il ne peut se détacher... Bien finie, cette bourgeoisie dont il est l'héritier quand même... Six heures viennent de sonner : il
LEFFOUT • 255
dîne ce soir avec Darnay... Il faut envoyer un télégramme à Léa pour la prévenir qu'il ne la verra pas cette nuit. Il se dirige vers son bùTCtiu de travail, il pense à cette Léa qu'il méprise et qu'il ne peut se décider à prévenir de son départ prochain pour Copenhague.
Comment cela finira-t-il? Quand fera-t-il l'efTort douloureux nécessaire pour celte séparation? Il ne peut pourtant l'emmener là-bas... Et, pendant qu'il ouvre le tiroir de son bureau, pour y prendre une carte-télégramme, sa situation future se dresse devant lui. Quelle vie absurde va-t-il mener encore? L'action! il la rêvait jadis sauvage et virile, et voici qu'il est condamné aux minuties monotones du diplomate! Est-ce de l'action, cette existence grise qu'il traîne depuis deux ans, parmi les bureaux et les cartons du ministère, et qu'il retrouvera là-bas pour de longues années ! Aucun individualisme ; il sera décoré dans quelques mois sans avoir rien fait pour cela, il deviendra un rouage élégant et passif de la
■256 LEKFORT
grande machine européenne. Son métier le dégoûte à l'avance... Il fouille nerveusement dans son tiroir, il n'y trouve pas ce qu'il cherche, mais il a dans sa main son étuirevolver. Il l'ouvre comme ferait un enfant. Il a toujours aimé sur la peau cette sensation froide de l'acier. Dire qu'avec cela on
-pourrait en finir! Se libérer en un seul coup de tous les compromis, de toutes les lâchetés,
•de toute l'inutilité de la vie... Supprimer avec quelques grains de plomb ce mécanisme trop compliqué dont tous les rouages se contrarient et tournent à vide... Avec un effort presque nul obtenir le plus certain des résultats, voilà qui est trop rare pour qu'on ne l'accomplisse pas. Quelle force — devoir, désir, rêve — le retient? Aucune. Une détonation va restituer à la nature les éléments simples dont la combinaison hasar- 'deuse formait sa conscience... Moitié sérieux, moitié ironique, Georges a placé le
-canon du revolver près de sa tempe, son doigt
presse inconsciemment la gàchetle, le coup part...
Jeaa se réveille en sursaut, les yeux brûlés dans la chaleur de plus en plus lourde de la chambre. Les boug-ies se consument toujours. Dans le silence obsesseur fourmillent les mille agitations sourdes de la nuit. Les ombres des choses semblent vivre... Quel cauchemar a-t-il donc eu? En face de lui, la tête pâle, les yeux clos, les lèvres pincées de son ami paraissent s'éterniser dans l'ironique rigidité qu'ont les figures des morts... Illusion encore ! Tout à coup Jean terrifié regarde fixement les lèvres du cadavre : dirait-on pas qu'elles se gonflent? Horreur! La décomposition commencerait-elle? 11 n'en faut pas douter : cet aspect d'éternité n'était qu'apparent. Sous lui, la vie recommence, la vie odieuse qui est faite des pourritures delà mort...
L'obsession cloue Jean dans la même attitude. Il écoute battre son cœur et ses artères. La sensation de la mort l'envahit, l'enve-
loppc,... son cerveau se perd en images confuses, une fanlasmag^orie interminable, faite de toutes les larves qui se meuvent dans les coins obscurs de la conscience, monte et se déroule devant lui... Et toujours l'ironie do ce visage blême qui se déforme, dont l'ombre caricaturale projetée par les bougies moins hautes s'allonge maintenant sur le mur!
Quatre heures viennent de sonner,... le jour paraîtra bientôt. Jean marche vers la fenêtre dont il soulève le rideau pour poser sur la vitre glacée son front brûlant. Il regarde la nuit qui ne s'éclaire pas encore. Le ciel est épais. D'énormes nuages l'encombrent, piqués de rares veilleuses stellaires... A ce moment, la porte de la chambre s'ouvre. Sans doute le valet de chambre qui veille dans la pièce voisine vient renouveler les bougies. Jean ne se retourne pas tout de suite... Mais lorsque, quelques secondes après, il revient vers le lit, c'est Marthe qui est là, devant lui, agenouillée en face du grand lit à ciel rouge,
la tête enfoncée dans le rebord du lit, les mains relevées et crispées vers le mort. Jean reste stupéfait. Pourquoi est-elle venue seule à cette heure de la nuit?
Pourquoi? Elle ne saurait le dire. Un instinct puissant l'a conduite là, l'antique instinct qui ramène les êtres vivants auprès des cadavres de leurs proches. Et puis, elle savait, que Jean était dans cette chambre. Une force Ignorée l'y a poussée. Depuis la mort de son frère, elle ne se connaît plus, elle ne raisonne plus. Les sources des larmes, depuis si longtemps closes, se sont enfin rouvertes, et avec elles une sensibilité profonde, qui maintenant l'enveloppe et la submerge. Elle vit dans un monde simplifié et grossi, fait de trois ou quatre visions, toujours les mêmes. Tantôt, c'est Antoine de Sebeillac qui se présente à son esprit, tel qu'elle l'a vu ce matin, avec sa belle allure correcte et sa pitié froide qu'elle a sentie si fausse... Mais le plus souvent c'est l'image de Georges qui l'obsède, et les mille
souvenirs précis et aigus de leur existence d'autrefois. Cher Georges! comme elle sent qu'elle lui ressemble ! Comme elle est bien son héritière ! Un grand frisson de terreur la traverse, le frisson de la mort future, dans des conditions semblables, une fois qu'elle sera mariée à ce Sebeillac qu'elle n'aime pas! Alors, aura-t-elle une raison meilleure de vivre que son frère? Comme il la connaissait bien! Et brusquement surgit devant elle la mémoire brusque de celte soirée sur la falaise de Saint-Lunaire, quand l'immense ténèbre s'étendait sur la mer, et qu'elles avaient surpris la conversation des deux amis. « Elle sera comme moi dans dix ans à moins qu'une grande secousse... » Est-elle donc venue, l'avertisseuse tragique? Ne faut-il pas la comprendre? La vraie vie est encore possible, si Jean l'aime toujours — une vie d'attente et de sacrilice, — mais une vie enfin qui ne soit pas déjà la mort...
Une des bougies s'éteignit en vacillant fol-
lement. Le petit jour, bleuâtre et plâtreux, blêmissait les fenêtres. Adossé à l'une d'elles, Jean rêvait aussi en regardant Marthe. Dans la lucidité de cotte nuit d'insomnie, il croyait suivre sur les traits de Marthe toutes les images qui défdaient tumultueusement en elle. Il la voyait maintenant telle qu'elle était, la sœur et l'héritière de son frère, une faible créature en proie à d'afTrcuses crises, et il l'aimait plus que jamais! Il aurait voulu lui tendre les bras et l'emporter loin du monde, loin de Paris, dans une solitude de vierges renaissances... Peut-être tout n'était-il pas fini,... peut-être de cette mort une vie pouvait jaillir. De toutes les délicatesses et de toutes les grâces qui avaient naufragé avec Tâme de Georges Lauzerte, quelque chose pouvait-il être sauvé, quelque chose de rare et d'inexprimable, qui allierait l'ami à la sœur?...
Là-bas, au fond de la chambre, la Mort semblait, reculer dans un lointain infini.
262 L'EFFOllT
L'aube croissait insensiblement, mêlant ses pâleurs yicloriouscs à l'agonie de la dernière bougie. C'était une aurore glacée d'automne^ toute bumide encore des larves de la nuit, (ouïe frissonnante déjà des caresses de l'hiver. Mais, malgré tout, c'était l'Aurore.
Clidlcau de Poyroncn<', aont-scplcmbre 1S92.
Coulommiers. — luip. Pall BRODARD.
PQ
Bérenger, Henry L'effort