LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS PENDANT LE MOYEN AGE
Dagobert Ier, mort en 638, fut le premier des rois de France inhumé dans l'église abbatiale de Saint-Denis. Des rois mérovingiens, ses prédécesseurs, plusieurs avaient été enterrés à Paris, ainsi Clovis à l'église des Saints-Apôtres (devenue Sainte-Geneviève), Childebert à l'église Saint- Vincent (plus tard Saint-Germain-des-Prés). La plupart des Carolingiens — excepté l'empereur Charlemagne — reposèrent à Saint- Denis. Mais c'est seulement à partir de l'avènement d'Hugues Capet que la basilique devint, par tradition, le lieu de sépulture des rois. Pas une de ces tombes primitives royales n'ayant subsisté, nous ignorons si elles reçurent une ornementation ou des figures sculptées. Des tombeaux qui s'élevaient à Saint-Denis avant la Révolution, aucun n'était antérieur au xme siècle, à la série des figures funéraires érigées par ordre de Saint Louis en 1268 et 1264, belles œuvres exécutées par un même atelier, dans lesquelles nous ne pouvons voir que
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des effigies commémoratives, ne nous offrant aucun renseignement historique, ni pour les traits, ni pour les costumes des personnages représentés. Selon l'opinion mainte fois reproduite et parfaitement juste du baron F. de Guilhermy, c'est seulement par la statue tombale de Philippe III le Hardi, que s'ouvre, à Saint-Denis, la série des portraits authentiques des rois de France.
Des trente-deux rois de la dynastie capétienne, depuis Hugues Capet jusqu'à Louis XV, trois seulement trouvèrent leur sépulture hors de l'abbaye royale : Philippe Ier (y 1108) enseveli à l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, Louis VII (-J- 1180), à l'abbaye de Barbeau près Melun, enfin Louis XI (*}* i483), qui commanda sa statue de son vivant pour être placée à l'église collégiale de Notre-Dame de Cléry, près Orléans. Quant aux reines, le lieu de leur sépulture fut plus variable, dix-huit d'entre elles seulement reposaient en la basilique.
Un singulier usage funéraire qui s'était établi vers la fin du xme siècle et qui devint très fréquent, presque habituel, aux xive et xve siècles, contribua à l'accroissement des tombes royales : celui de partager les dépouilles mortelles en trois parties et d'isoler les entrailles et le cœur pour lesquels on édifiait des sépulcres particuliers. C'est ainsi que des églises conventuelles reçurent en dépôt ces funèbres dépouilles; ce furent à Paris, au cours du moyen âge : les Jacobins, les Cordeliers, les Célestins; plus tard les cœurs de nos rois et reines furent conservés dans d'autres maisons religieuses, aux Jésuites de la rue Saint- Antoine et au Val-de-Grâce. Ainsi se multiplièrent les monuments funéraires au grand profit de l'art, car les sculptures furent souvent aussi importantes pour les tombeaux d'entrailles que pour les tombeaux des corps. Philippe VI, Charles V, eurent des statues gisantes pour la
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sépulture de leurs entrailles et c'est pour contenir les cœurs de François Ier et d'Henri II que Pierre Bontemps et Germain Pilon taillèrent les marbres délicats que nous admirons aujourd'hui à Saint-Denis et au Louvre.
A côté des rois et reines et de quelques-uns de leurs enfants, d'abbés ou de grands prieurs, les honneurs de la nécropole royale avaient été accordés, comme récompense de leurs vaillants services, à quelques gens de guerre tués en combattant. La liste est assez courte : Pierre de la Maison de Nemours, chambellan de Saint Louis et Alphonse, comte d'Eu, morts à Tunis auprès du roi, le connétable Du Guesclin, Louis de Sancerre, Arnaud de Barbazan, Guillaume Du Chastel, Louis de Pontoise et un seul serviteur civil des rois, Bureau de la Bavière , le conseiller de Charles V et de Charles VI .
La forme des tombeaux élevés au xive et au xve siècle audessus des caveaux où reposaient les corps, resta à peu près identique; un soubassement de pierre ou de marbre noir supportait une dalle de marbre noir sur laquelle reposaient les statues gisantes, des dais couronnaient les têtes, souvent des colonnettes montaient le long des effigies, les épitaphes se lisaient généralement sur le bord des dalles sépulcrales; souvent aussi, le soubassement s'orna d'arcatures de marbre de plus en plus délicatement ouvragées abritant des figurines qui rappelaient le cortège des funérailles. Mais les tombes royales de Saint-Denis, avant le xvie siècle, furent toujours de proportions modestes et n'atteignirent jamais la splendeur de certains monuments considérables et somptueux qui s'élevèrent pendant ces époques, ainsi ceux consacrés aux Papes d'Avignon, aux ducs de Bourgogne dans la Chartreuse de Champmol, au duc de Berry à Bourges ou même aux ducs de Bourbon à Souvigny.
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DU XVIe SIÈCLE A LA RÉVOLUTION
C'est seulement au xvie siècle que les tombeaux des rois de France égalèrent et même surpassèrent, "par leur grandeur et leur magnificence, les sépultures princières qui peuplaient les églises et les monastères de France. Les monuments élevés à la mémoire de Louis XII et d'Anne de Bretagne, de François Ier, de Claude de France et de leurs enfants, occupèrent les principaux artistes de leur temps. Catherine de Médicis fit construire une chapelle entière pour contenir le tombeau de son mari et de ses enfants. Mais ce grand effort artistique devait être le dernier ; les rois de France n'auront plus de tombeaux. Marie de Médicis manifesta l'intention de glorifier la mémoire d'Henri IV par un monument important, mais si des projets furent demandés à des artistes, rien ne fut réalisé, et cet abandon des sépultures royales est étrange en un siècle où tant de sculptures fastueuses vont s'élever dans les églises à la mémoire des princes et des serviteurs de la Monarchie.
Peu à peu, les cercueils royaux vinrent s'entasser aux caveaux funéraires misérablement et sans faste. Bientôt, les places devinrent rares, ce n'est pas une image oratoire qu'employait Bossuet, lorsqu'il disait, dans l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, prononcée à la basilique même, le 21 août 1670 : a Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job ; avec ces rois et ces
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princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. » Louis XIV paraît avoir eu l'idée d'offrir à ceux de sa race l'abri d'un sépulcre plus décent, mais on se contenta, à la fin du xvne siècle, après la mort de Marie- Thérèse (1 683), de relier la partie centrale de îa crypte, laissée vide jusque-là, au « caveau des cérémonies » où l'on déposait les corps des souverains après les funérailles; la crypte devint alors le lieu de sépulture des Bourbons.
Le seul monument représentant l'art du xvne siècle sous les voûtes gothiques de Saint-Denis était le grand mausolée élevé à l'illustre Tu renne, à qui Louis XIV avait réservé l'honneur de cette sépulture auprès des rois 1 ; il avait également donné le même témoignage au duc de Ghâtillon 1649) e^ au marquis de Saint-Maigrin (-j- i652), tués à son service.
Au cours des xvne et xvma siècles, nombreux étaient les visiteurs à Saint-Denis. Ils venaient surtout contempler le célèbre trésor, placé dans une salle au côté méridional de l'église, et renfermé en de grandes armoires vitrées. Félibien nous a laissé, par les gravures de son Histoire de l'abbaye (1706), l'aspect que présentaient ces vitrines où tant de merveilles d'orfèvrerie, d'émaillerie, de glyptique étaient entassées à côté des ornements du sacre des rois et des vêtements portés en ces
1. Le tombeau de Turenne (•[* 1675) fut élevé dans la chapelle Saint- Eustache par les soins de ses neveux le cardinal et le duc de Bouillon, ce fut un cénotaphe somptueux sculpté par J. B. Tuby et les frères Marsy, d'après le dessin de Le Brun. Respecté en 1793, transporté au Musée des monuments français en 1796, le tombeau fut placé au Dôme des Invalides, où on peut le voir aujourd'hui, mais dépouillé de la partie décorative qui ornait la muraille. Les cendres de Turenne y furent enfermées en une cérémonie solennelle le 22 septembre 1800.
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cérémonies. Les petits livrets renfermant la nomenclature des principales raretés à voir au trésor, la liste des reliques insignes, le catalogue des tombes, qui se multiplièrent depuis le volume publié par D. Germain Millet au début du xvne siècle, attestent l'attrait de cette promenade, que l'on ne manquait pas d'offrir aux ambassadeurs, aux étrangers de marque. Mais si Ton regardait également les tombeaux, ceux de la Renaissance seuls étaient examinés avec admiration, l'on ne jetait qu'un dédaigneux regard aux pauvres gisants gothiques. On ne protégeait plus ces vieilles pierres, on les abandonnait à la curiosité indiscrète des passants ; la surveillance était deA^enue si médiocre, le manque d'entretien si constant, que vers le milieu du xvuie siècle, la plupart des figures avaient été dégradées ; elles avaient perdu leurs ornements, couronnes ou sceptres; des mains étaient brisées; les figurines qui avaient orné les soubassements avaient été dérobées. D'ailleurs, à chaque grande cérémonie, les ouvriers de l'administration des (( Menus plaisirs » déplaçaient des tombes placées dans le chœur1 ; sur d'autres (les gisants du xme siècle), des échafaudages étaient dressés pour supporter des tribunes de spectateurs. On se rendra compte très nettement de ces aménagements, par la gravure de Cochin que nous reproduisons et qui représente l'église de Saint-Denis parée pour les obsèques de Marie-Thérèse d'Espagne, dauphine de France, en 1746.
Dans la seconde moitié du xviii6 siècle, le mépris pour la sculpture gothique et l'oubli des traditions furent tels, que les religieux de l'antique abbaye en vinrent à méconnaître leur rôle de gardiens des sépulcres des rois. En 1781, le prieur D. Malaret, voulant signaler son administration par
1 . C'étaient la tombe de bronze de Charles le Chauve et les statues de Philippe le Hardi, Philippe le Bel et Louis X.
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quelque action d'éclat, soumit au Directeur des bâtiments, le comte d'Angiviller, un projet qui avait pour objet l'enlèvement des tombes gênantes qui s'élevaient près du maître-autel et le déplacement des autres tombes placées au chœur. « Ces tombeaux, tous dégradés et dans le plus triste état possible, qui exigeraient des sommes considérables pour réparation, écrivait-il à d'Angiviller, gênent très fort pour les cérémonies. MM. des Menus, MM. les Maîtres des cérémonies ne cessent de le dire. » D'ailleurs, ajoute le Prieur, ces œuvres sont d'une laideur ce horrible », dans un état « indécent » d'abandon et puis — et c'est l'occasion de cette sollicitation — le chœur est actuellement repavé et la symétrie du carrelage serait altérée par ces enclaves inégales. Le Comte d'Angiviller s'empresse d'accueillir une idée aussi ingénieuse et s'efforce dès lors de la faire triompher, car il n'a que mépris pour ces sculptures, qui sont « les représentations les plus hideuses et les moins propres à inspirer la vénération ». Il désigne des artistes pour examiner le plan de D. Malaret; architectes, sculpteurs et peintres se réunissent à Saint-Denis et s'accordent à déclarer, eux aussi (5 mai 1781), que le projet est très acceptable et que rien ne s'oppose au déplacement des tombes. Les tombeaux ainsi condamnés, au nombre de trente, étaient tous ceux placés au transept et au chœur; seul, le monument de Dagobert restait debout; les autres devaient être entassés en deux chapelles latérales, on ne se souciait guère de prévoir de quelle manière.
En même temps que devaient s'accomplir ces embellissements, on aurait disposé l'ensemble de l'église souterraine en chapelle funéraire des Bourbons. Le projet de l'architecte Peyre, approuvé, semble-t-il, par d'Angiviller, bouleversait entièrement la crypte et transformait toutes les chapelles par
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le revêtement sur les murailles d'une décoration pseudo-antique. Malgré l'opposition de quelques religieux, ces projets insensés et barbares eussent été mis à exécution si, par bonheur, l'argent n'avait manqué... Et l'on peut déclarer, après la lecture de cette étrange correspondance *, que ce sont les révolutionnaires qui ont sauvé une partie des tombes gothi- - ques de Saint-Denis !