LE TRANSEPT
combles en charpente des chapelles par des dallages de pierre ; Fincrustation de sculptures neuves et de motifs empruntés à l'art de diverses époques, les réfections où la forme gothique est complètement dénaturée. Sur la fantaisie des restitutions épigraphiques, l'incohérence des sujets peints et sculptés, l'entassement des ornements aux chapelles, la laideur des verrières, les adversaires de Debret accumulèrent aisément les preuves de son ignorance et de son mauvais goût.
Grâce aux travaux accomplis depuis plus de quarante ans, l'église abbatiale de Saint-Denis, aux environs de 18/J7.
, avait
perdu presque tout son caractère primitif, cet édifice « nivelé, régularisé, gratté, embelli, agrandi, raccommodé », mais chancelant malgré son apparence neuve, était une sorte de monstre, la risée des artistes et des archéologues et pour créer cette ruine factice, on avait dépensé, depuis l'Empire, plus de sept millions !
Les événements allaient confondre l'orgueil de l'architecte et favoriser ses adversaires. La flèche de la tour septentrionale, jadis composée de matériaux légers, avait été remontée, en i838, avec de lourdes pierres neuves, formant un poids exagéré pour la façade affaiblie par les restaurations. Presque aussitôt après l'achèvement, des lézardes se produisirent dans la tour; en i844, les désordres devenaient inquiétants ; au commencement de l'année 1846, l'on apprit avec stupeur que la flèche s'affaissait. Le danger était grave ; pour éviter un désastre et l'effondrement total, le Ministre des Travaux publics donna en hâte l'ordre de démolir (7 février 1846). On démolit alors non seulement la flèche nouvelle, mais la tour même, plus tard on dérasa jusqu'à la plate-forme (1847). A la nouvelle de l'accident, le scandale
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fut public, et lorsque les crédits nécessaires pour opérer la démolition arrivèrent en discussion à la Chambre des Députés, plusieurs membres de l'assemblée firent entendre de vives protestations (17 juin 1846). Debret fut sacrifié; il fut d'ailleurs administrativement récompensé, car il fut installé au Conseil des bâtiments civils, désormais juge de son successeur. L'architecte Félix Duban, célèbre par sa restauration du Château de Blois et de la Sainte-Chapelle, sollicité de prendre la direction des travaux de la basilique, refusa, se déclarant incapable de sauver le monument de la ruine (10 août 1846). Il fallait faire appel à un architecte hardi, désireux de manifester son talent dans cette tâche difficile qui pouvait être glorieuse. Un jeune architecte, associé par Lassus aux restaurations de Notre-Dame de Paris, venait de révéler brillamment sa compréhension et son amour de Fart gothique par des articles manifestes et par ses travaux : Eugène Viollet-le-Duc. La lourde succession de Debret lui fut donnée (27 novembre 1847).
3° La direction de Viollet-le-Duc (18U7-1879)1. — Viollet-le- Duc restera chargé de la restauration de Saint-Denis jusqu'à sa mort, et s'il a trouvé en sa carrière si féconde des entreprises plus éclatantes (Notre-Dame de Paris, Vézelay, Carcassonne, Pierrefonds, etc.), nulle tâche ne l'aura plus longuement retenu.
Rendre à cette église mutilée par des ignorants un peu de sa primitive beauté, l'entretenir et l'orner de manière convenable, exposer toutes les sculptures funéraires entassées aux caveaux obscurs, afin qu'elles soient enfin étudiées et admirées, tel fut le programme qu'il poursuivit pendant plus de
1 . Archives de la Commission des Monuments historiques, au Sous-secrétariat d'État des Beaux-Arts. — Les dessins de Viollet-le-Duc sont à la Bibliothèque du Musée du Trocadéro.
vingt ans. Au début, sa situation fut difficile. Imposé par les archéologues, suspect au Conseil des bâtiments civils qui gardait le contrôle des travaux et où siégeait son prédécesseur naturellement hostile, Viollet-le-Duceut peine à faire accepter ses projets ; et nous voyons, en effet, que jusque vers i858 aucun travail considérable ne sera entamé. D'ailleurs, l'état des finances ne permettait guère de favoriser Saint-Denis, et le parlement avait souvenir des erreurs récentes. Cette longue période d'attente permit à Viollet-le-Duc de préparer lentement mais sûrement la restauration qu'il rêvait ; il avait besoin d'étudier dans le détail l'édifice compromis, de pratiquer des sondages et des fouilles, de faire des relevés et aussi de consulter les documents historiques propres à éclairer sa véritable histoire. Deux enquêtes s'imposaient : déterminer la part exacte des restaurations modernes, découvrir les raisons des erreurs commises, ensuite établir, à l'aide des débris anciens conservés, les éléments d'une restauration rationnelle. Dans deux grands rapports ( 1 5 décembre 1 846 et 3o novembre 1847)? Viollet-le-Duc expose l'état véritable du monument, explique les causes de la déformation de cet organisme délicat des contreforts et des voûtes, il trace en même temps le plan des travaux nécessaires.
De 1848 jusque vers i858, faute de crédits suffisants, c'est à l'abside seule que se portèrent les efforts de l'architecte. Il dégage les chapelles des ornements parasites accumulés, rétablit les importants débris des dallages qu'il a l'heureuse fortune de découvrir (janvier 1848) enfouis sous des couches de terre, fait réparer les précieux vitraux de Suger ; à la crypte, il entame des reprises en sous-œuvre aux piliers, fait arracher les placages qui cachaient les murailles et fait procéder au déblaiement du fossé extérieur.
4o L'ÉGLISE ET LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS.
Reprenant le projet de l'Empereur, Napoléon III, par le décret du 18 décembre i858, établit la sépulture de sa famille à Saint-Denis. Viollet-le-Duc profita des travaux ordonnés, pour solliciter des crédits importants, après ceux consacrés à l'établissement du caveau impérial qui fut habilement creusé sous le maître-autel au cours des années 1 85 9- 1860. Les dispositions favorables de Napoléon III, dont l'esprit avait été ainsi attiré sur Saint-Denis, le passage de la direction des travaux au Ministère d'État (de la Maison de l'Empereur) et sous la surveillance de la Commission des Monuments historiques, allaient enfin permettre à Viollet-le-Duc la pleine réalisation de ses projets. En 1860, il soumet le devis général de la restauration qui fut accepté, à l'exception des chapitres relatifs à la reconstruction de la façade occidentale et les travaux furent entamés aussitôt.
C'est de 1860 à 1870 — mais la partie la plus importante du travail était terminée pour 1867 — que va se poursuivre la restauration qui donnera à l'église de Saint-Denis sa physionomie actuelle. Le plus grand effort se porta à la restauration de l'intérieur. La tâche était considérable : abaissement du sol de la nef et du chœur, pour retrouver le niveau primitif, restitution de la disposition ancienne des escaliers et des entrées de la crypte, reprise en sous-œuvre des piles de la nef sapées à leur base, et comme conséquence, consolidation des voûtes, rétablissement des arcatures des collatéraux, réfection de maints chapiteaux après leur débadigeonnage ; à l'extérieur enfin, après la démolition du « chœur d'hiver », cause de ruine, la reconstruction du mur, puis la consolidation de contreforts disloqués.
Tout autre fut la valeur de cette restauration qui effaçait, du moins à l'intérieur, les traces de celle accomplie jadis. Il
est assez difficile de reprocher à Viollet-le-Duc l'importance des réfections qu'il dirigea, car il restitua et dégagea ainsi ce qui subsistait encore de l'œuvre des xne et xme siècles. Il avait ébauché, il est vrai, une reconstruction totale de la façade occidentale, et nous pouvons juger son projet d'après le dessin conservé1. Pour cette reconstruction, il inventait entièrement, élargissant la façade, adaptant un porche inspiré du portail royal de Chartres, établissant un parvis, couronnant les tours par deux flèches d'égale hauteur dans le styîc de celle disparue. Il est heureux que les crédits aient été refusés pour ce travail et que la Commission des Monuments historiques ait toujours écarté cet étrange projet. Dans la restauration effectuée, Viollet-le-Duc céda trop souvent encore à son tempérament de constructeur, par exemple lorsqu'il fit élever, par besoin de symétrie, la clôture des chapelles du bas-côté septentrional ; peut-être aussi fut-il trop généreux dans les commandes de chapiteaux neufs et oublia-t-il quelquefois ce qu'il écrivait lui-même en 1861 : « ce n'est qu'avec défiance et respect que l'on peut toucher à ce monument, même après les mutilations qu'il a subies ». Mais on ne peut que louer le talent des artistes qui formaient l'atelier de restauration dirigé par Geoffroy-Dechaume et Yilleminot. Si les retables et autels, édifiés dans le style du xm* siècle, sentent le pastiche et accusent de la sécheresse dans leur exécution, la statuaire purement ornementale fut taillée avec une fermeté et une largeur dignes des meilleurs ouvrages des xuie et xive siècles ; et en d'autres techniques, Yiollet-lc-Duc a fait exécuter sur ses dessins des décorations qui, par l'originalité de leur
1. Ce dessin daté de 1860 esta la Bibliothèque du Trocadéro. La reproduction se trouve dans l'ouvrage : Dessins inédits de Viollet-le-Duc, publiés par A. de Baudot et Roussel. Ier volume. Ensembles. (Pl. iG3.)
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conception, doivent compter dans l'histoire de la rénovation de nos arts industriels pendant le xixe siècle1.
En 1870, Yiollet-le-Duc avait obtenu de nouveaux crédits pour poursuivre et achever les restaurations encore en suspens, dont les frais avaient dépassé les prévisions premières2, quand les événements delà guerre franco-allemande et la chute de l'Empire vinrent arrêter tout travail. Bientôt, il fallut songer à la protection du monument, menacé par l'approche des troupes ennemies. Dès les premières craintes de l'investissement, toutes les mesures furent prises pour la sauvegarde de l'église et de ses trésors artistiques. Des blindages furent placés aux fenêtres, des charpentes entourèrent les grands tombeaux, des sacs de terre placés sur des madriers, toutes les sculptures funéraires disparurent sous des revêtements de terre. M. D. Darcy, envoyé par Viollet-le-Duc à Saint- Denis, dirigea ces travaux hâtifs. Le bombardement de la ville, qui commença le 2 1 janvier 187 1 et dura huit jours, causa des dégâts à l'extérieur du monument, mais grâce aux mesures prises, l'intérieur avait été protégé.
Les travaux nécessaires furent repris après la guerre. Le placement des magnifiques stalles provenant du château de Gaillon dans le chœur, a marqué la fin de la restauration artistique intérieure de l'abbatiale (1877). M. D. Darcy qui devint le successeur de Viollet-le-Duc en 1879, a dirigé les réparations accomplies dans la dernière période du xixe siècle; consolidations de contreforts, réparations aux crénelages de la façade, dégagement de la porte du croi-