II. — Domination britannique
Personne n'ignore par quelles anxiétés passèrent nos pères aux jours sombres de la défaite, et par quel désespoir, lorsque le traité de Paris, 1763, consacrant définitivement la conquête, brisa les derniers liens qui les unissaient à la France. Ils avaient tout sujet de craindre pour leur religion et leur nationalité. Le vénérable Mgr de Pontbriand était mort de chagrin, 1760. Son successeur, Mgr Briand, sollicitait vainement de la cour de Londres la permission de se faire sacrer ; ce ne fut qu'en 1766 qu'il l'obtint. Le clergé diminuait chaque année et ne se recrutait qu'avec peine.
Pour éviter le renouvellement d'une semblable crise, Mgr Briand, de concert avec Rome, prit le parti de je choisir et de sacrer lui-rneme un coad- ^teur a¥e<^r=iuiure— succession ; sage mesure que ses successeurs continuèrent de prendre après lui, aussi longtemps que la liberté religieuse ne fut point assurée.
Mais Dieu, qui tire le bien du mal, voulut que le changement de régime, d'abord si gros de menaces pour notre Église, tournât finalement à son salut. Lorsque l'insurrection des colonies américaines éclata, 1775, le cabinet anglais comprit que l'unique moyen de maintenir sa domination sur les rives du Saint-Laurent était de nous enlever
tout sujet de plainte, en nous garantissant la conservation de notre religion, de notre langue et de nos lois.
Puis, que serions-nous devenus quelques années plus tard, lors de la Révolution de 93, si le Canada eût encore appartenu à la France ? La religion y eût été anéantie, sans doute, ou cruellement persécutée. Le changement d'allégeance nous préserva d'un tel malheur. Il fit même tourner à notre profit les maux de la mère-patrie. Au moment où nous manquions de prêtres, l'évêque de Québec eut la joie d'offrir un asile à quarante-cinq ecclésiastiques émigrés, hommes de mérite et de vertu, dont la mémoire est demeurée en bénédiction parmi nous.
Si le sort nous fut, après tout, clément et même favorable, il serait d'un mauvais cœur de ne mentionner point les malheurs et l'héroïsme de nos frères d'Acadie.
Lorsque, par le traité d'Utrecht, 1713, la France céda à la Grande-Bretagne l'Acadie, nos compatriotes qui l'habitaient n'étaient qu'une poignée de gens, deux mille, à peine. Mais ils durent à leurs vertus de mériter la bénédiction des patriarches. En 1731 ils étaient sept mille, en 1749 seize mille, en 1755 plus de dix-huit mille^ et leurs colonies, s'étendant de proche en proche, au delà des frontières de la Nouvelle- Ecosse, envahissaient le Nouveau-Brunswick, l'île du Cap Breton, celle du Prince- Edouard. Une aussi merveilleuse prospérité parut insupportable aux Anglais et aux coloniaux Bostonnais, ennemis fanatiques de la France et de l'Église ; et la ruine des Acadiens fut décidée.
En 1755, l'odieux gouverneur Lawrence, mettant le comble aux mai^x qu'on avait déjà fait subir aux
pauvres Acadiens, et comptant sur l'approbation au moins tacite de l'Angleterre, fit saisir en pleine paix et arracher de leurs foyers six mille paysans qu'on jeta sur toutes les côtes américaines, où la plupart périrent de misère. Trois ans après, les Français furent déportés du Cap JBjieton^ En 1763, ce fut aux habitants de l'île Hn Prince-Edon^rd de subir à leur tour la proscription. Enfin, vingt ans plus tard, 1784, les Acadiens^qui défrichaient les cantons sud du Nouv^au-Brunswick furent également chassés, et n'eurent d'autre ressource que de s'enfuir dans les forêts de la Mâdawaska^^On comprend qu'après tant de coups, la population française ait fléchi, du chiffre de 18,500 âmes qu'elle comptait en 1755, à celui de 8^42, en 1771, et que les malheureux débris d'une colonie prospère, errant dans les forêts et sur les côtes, soient tombés à l'état d'ilotes, méprisés par leurs persécuteurs qui s'emparèrent de leurs fermes.
Mais Dieu, vengeur de l'innocence, préparait aux persécutés une éclatante revanche.
Le mouvement d'émigration anglo-saxonne au Canada commença par les Provinces Maritimes. En 1749, lord Cornwallis, gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, établit autour de Halifax une colonie de 2,544 individus ; et, dès lors, les émigrants ne cessèrent d'affluer.
La révolution américaine accéléra vivement la colonisation.
On avait donné le nom de Loyalistes aux colons fidèles qui, pendant la guerre d'indépendance, avaient pris parti pour l'Angleterre contre les Américains révoltés.
Trahis par la fortune et persécutés par les Républicains victorieux, beaucoup d'entre eux se retirèrent au Canada, où ils furent accueillis avec les égards que méritaient leurs malheurs. Le Gouvernement favorisa de toutes les manières leur établissement. L'argent, les vivres, les instruments aratoires et les terres leur furent libéralement distribués, ainsi qu'à tous les membres de leurs familles. Après le traité de Paris, où la paix fut signée, 1783, les Loyalistes affluèrent en plus grand nombre ; si bien qu'on en compta bientôt vingt mille dans les Provinces Maritimes, dix mille dans les Cantons de l'Est de la Province de Québec, et dix mille dans l'Ontario, sur les bords du St-Laurent et des grands Lacs.
De cette époque date la colonisation de la belle province d'Ontario qui devait, en moins de cinquante ans, dépasser par le nombre de ses habitants la vieille province française de Québec.
Tous ces émigrants des îles britanniques, cependant, n'étaient pas protestants. A partir de 1784, des Ecossais catholiques s'établirent dans l'île du Prince-Edouard et la Nouvelle-Ecosse, et aussi dans les comtés de Stormont et de Glengarry, en Ontario.
Les Irlandais arrivèrent en masse à partir de
Le Canada comptait, en 1806-1807, 430,000 habitants, distribués comme suit :
Québec
Ontario
Prov. Maritimes.
ul. totale
Catholiques
Observons que les chiffres ci-dessus n*ont qu'une valeur approximative, du moins, ceux relatifs aux catholiques, que nous avons établis nous-mêmes avec beaucoup de soin.
Quoiqu'il en soit, l'on en peut inférer que, vu les progrès rapides de la colonisation, il était grand temps de songer à diviser le diocèse de Québec, dont la superficie égalait celle de l'Europe entière.
Mais comment procéder à une division si nécessaire sans le consentement d'un gouvernement ombrageux et hostile ?
Dès l'année 1789, Mgr Hubert avait entretenu le Saint-Siège de cette difficile affaire ; et l'on avait conclu que l'unique moyen de pourvoir aux besoins actuels, sans provoquer d'opposition, serait la nomination de quatre auxiliaires, revêtus du caractère épiscopal, qui administreraient, sous la juridiction de l'évêque de Québec, les districts éloignés que ce dernier ne pouvait facilement visiter en personne.
Il était réservé à Mgr Plessis de mener à bonne fin l'exécution de l'entreprise. Ce prélat s'était concilié par ses qualités éminentes l'estime de la cour de Londres. Il évita, pour ne point éveiller de soupçons, de porter le titre d'archevêque qui lui avait été conféré, et réussit ainsi, par son tact et sa prudence, à obtenir de lord Bathurst l'approbation, sinon expresse du moins tacite, de ses plans.
En conséquence, dè^JI&lgyiJNlgr^JLiTke fut nonamé^ Vicaire Apostolique de la Nouvelle-Ecosse. D'autres nominations d'évêques auxiliaires suivirent de près : Mgr McEachern à Charlottetown, Mgr McDonell à Kingston, 1819, Mgr Lartigue à Montréal, 1820, et Mgr Provencher dans les missions du Nord-Ouest, 1822.
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Tel fut l'acte d'immense portée pour le présent et pour l'avenir qui consacra définitivement la liberté de l'Eglise canadienne, liberté que le gouvernement britannique a toujours noblement respectée. Désormais les cadres hiérarchiques allaient avoir la puissance et l'élasticité nécessaires à toutes les éventualités et à tous les progrès.
C'est qu'en effet, à partir de 1830, le nombre des émigrants anglo-saxons alla toujours croissant. Les Canadiens-Français, de leur côté, qui, jusqu'à cette époque, s'étaient retranchés et fortifiés dans leur Province, sur les bords de leur grand fleuve, commencèrent dans l'Ontario ce travail d'invasion ou plutôt de lente infiltration qui s'est poursuivi sans relâche jusqu'à nos jours.
Les recensements que nous possédons sur cette période de notre histoire sont peu satisfaisants. Chaque colonie les opérait sans règles fixes, et les Provinces Maritimes, effrayées, peut-être, de la résurrection des Acadiens, ne faisaient mention ni des religions ni des races.
Nous les donnons tels quels :
Années Provinces Pop. totale Catholiques Française
1844 Québec 697,084 572,439 524,244
1842 Ontario 487,053 65,203 13,969
1838-40-41 Prov. Maritimes.... 265,779
1843 Nord-Ouest 5,144
Total 1,455,059
Le lecteur remarquera, sans doute, qu'il est fait dans ces statistiques mention, pour la première fois, du Nord-Ouest. Hâtons-nous de l'avertir que les sauvages qui peuplaient ces territoires, au nombre de 70,000 environ, ne furent point recensés.
La colonisation de l'Ontario rendit bientôt nécessaire la création de deux nouveaux sièges épiscopaux : celui de Toronto, 1841, et celui de Bytown, actuellement Ottawa, 1847. Les temps marchaient, r Église s'organisait ; de tous côtés les paroisses se formaient, les écoles catholiques, les collèges sortaient du sol, les communautés religieuses commençaient à se multiplier. Parmi ces dernières il convient de mentionner les Oblats, qui, appelés au Canada par l'évêque de Montréal, Mgr Bourget, 1841, eurent la gloire de fonder les églises du Nord- Ouest.
Mentionnons ici quelques dates importantes dans notre histoire religieuse :
Le 13 juillet 1844, le Saint-Siège érigea Québec en métropole de la première Province ecclésiastique du Canada, laquelle comprenait tout le pays, sauf les Provinces Maritimes. Le 6 janvier 1851, fut convoqué le premier concile de la dite Province ; et l'année suivante, 1852, l'Université Laval, la première Université catholique de l'Amérique du Nord, fut fondée.
Le recensement de 1861 nous renseigne sur les accroissements de l'Église canadienne.
Pop. totale Catholiques Française
Ontario 1,396,091 258,151 33,287
Québec 1,111,566 943,253 847,615
Nouvelle-Ecosse 330,857 86,281
Nouveau-Brunswick 252,047 85,238
Ile du Prince-Edouard 80,857 35,852
Totaux 3,171,418 1,408,775
Comme on le voit, il n'est point fait, ici, mention du Nord-Ouest.
Une seconde remarque s'impose : c'est l'augmentation de la population catholique de langue anglaise dont le nombre, dans nos deux principales provinces de Québec et d'Ontario, s'est élevé de 100,000 qu'il était en 1844, à 320,000 en 1861. Les Irlandais, chassés de leur pays par la famine, avaient trouvé sur nos rivages le plus fraternel accueil.