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NATIONS MODERNES

Que la doctrine primitive de Luther et eu particulier sa théorie sur la foi et les œuvres aient amené la décadence de la vie chrétienne et de la morale publique <'t privée au sein des premières générations qui embrassèrent le nouvel évangile; que, même aujourd'hui, la vie morale et religieuse ne se soutienne à un certain niveau dans les

1 Pour la bibliographie, ajouter aux ouvrages cités dans les deux chapitres précédents : Doblunger, V Eglise <•/ les Eglises, trad. Bayle, Paris. 1862 ; Flamerion, De la prospérité comparée des nations catholiques et des nations protestantes, Paris, 1901. Revue sociale catholique de Louvain, niai-juin 1899, article <!<• Weyrich : In fériorité économique des nations catholiques; Revue de Fribourg, 1904, article <l<' E. Folleteto. De la prétendue infériorité des nations catholiques.

pays protestants qu'en vertu de principes opposés à ceux de la Réforme, par un. retour de fait aux principes catholiques, par l'autorité, par l'éducation, qu'au surplus elle n'y dépasse pas dans l'ensemble la vie morale et religieuse des pays vraiment catholiques; en présence des témoignages nombreux et irrécusables qui nous ont été apportés, nous consentons à l'admettre; que les mêmes enseignements primitifs du fondateur de la Réforme n'aient été rien moins que favorables aux études et au progrès des lumières, que du jour où les protestants sont franchement entrés dans la voie du développement intellectuel, ce n'ait été, faute d'une autorité modératrice et régulatrice, qu'au détriment du dogme chrétien et au profit de la libre pensée, nous nous inclinons encore. Du moins, ajoutent les partisans de la thèse que nous réfutons, il est un fait que vous nous concéderez à votre tour, parce que c'est un fait et qu'il saute aux yeux ; les nations protestantes sont aujourd'hui les plus puissantes et les plus libres du monde ; Luther en proclamant le libre examen et en brisant le joug de Rome a posé la base de tous les progrès politiques et sociaux qui font la grandeur des peuples.

Il est vrai, dans l'état présent du monde et depuis un certain nombre d'années, trois nations en majorité protestantes, — en majorité, car

deux d'entre elles comptent une forte et très active minorité catholique, — l'Angleterre, F Allemagne, les Etats-Unis d'Amérique, sont au nombre des plus grandes et des plus puissantes nations du monde ; — avec la Russie d'ailleurs, que l'on passe systématiquement sous silence car, si elle n'est pas romaine, elle est encore bien moins protestante et libre. La France catholique a été vaincue par l'Allemagne protestante; l'Espagne catholique a été vaincue par les Etats-Unis protestants ; ces deux puissances, en d'autres temps les premières, sont tombées au second ou au troisième rang. C'est malheureusement incontestable.

Donc, nous disent nos adversaires, les pays protestants montent et les pays catholiques descendent. Bien plus, ajoute M. de Laveleye, «dans un même pays, partout où les deux cultes sont en présence, les protestants sont plus actifs, plus industrieux, plus économes, et par suite plus riches que les catholiques (1). ». Pourquoi?

Pourquoi? C'est très simple, répondent les éditeurs de M. de Laveleye dans leur brochure de L899.

« A mesure que Le temps se déroule, que le temps avance, 1rs principes de vie et de mort

semés dans le monde manifestent plus fortement leur présence. Jamais on n'avait discerné avec plus de netteté qu'à notre époque les conséquences du grand acte d'émancipation morale et intellectuelle que fut la réforme religieuse du xvie siècle. Le protestantisme a classé les peuples en deux grandes familles : celle qui regarde en avant, évolue, progresse normalement, et celle qui regarde en arrière, et ne voit le salut social que dans l'asservissement de l'homme àuneautorité qui anéantit tout ce qu'il y a de vital en lui. »

Ce disant, les éditeurs de M. de Laveleye ne font que développer la pensée du maître.

La Réforme, écrit celui-ci a favorisé le progrès des peuples qui l'ont adoptée parce qu'elle a engendré partout la liberté ; dans l'ordre politique et social, elle a fait naître des institutions libres et le régime représentatif, d'où la paix intérieure et le progrès régulier des peuples protestants: dans l'ordre économique, elle a développé l'esprit d'initiative, d'où l'essor de l'industrie et la multiplication des richesses.

Le catholicisme au contraire conduit au despotisme et par contre-coup à l'anarchie ; donc les pays catholiques oscilleront perpétuellement entre le régime absolu et la révolution violente ; fondé sur le mépris du monde et sur la soumission, il est le père de l'inertie.

Conclusion : « La Réforme a communiqué aux peuples qui l'ont adoptée une force dont l'histoire peut à peine se rendre compte;... les peuples soumis à Rome semblent frappés de stérilité (1). »

Exemple : l'Irlande, que M. de Laveleye compare gravement à l'Ecosse et à l' Angleterre, celles-ci protestantes, actives, puissantes et riches, celle-là au contraire, « dévouée à l'ultramontisme, pauvre, misérable, agitée par l'esprit de rébellion, incapable de se relever par ses propres forces ».

Je passe sur l'odieux de cette comparaison. L'Irlande n'est pas une nation, M. de Laveleye ; l'Irlande est une victime, victime de la barbarie protestante de vos héros, Elisabeth, Croinwell et Guillaume III ; et- votre comparaison est tout juste aussi généreuse et a tout juste autant de portée que celle que vous pourriez faire entre le malheureux à qui on applique la torture el son bourreau. Le bourreau est grand, fort, bien portant; le torturé a les membres rompus; il ne peut se relever de lui-même ; assurément, il doit être ultramontain et son bourreau protestant. Eh! M. Laveleye, si l'Allemagne, avec toutes ses forces, tombait sur votre petite et chère Bel-

gique, ce serait encore une preuve de la supériorité du protestantisme sur le catholicisme, n'est-ce pas?

Mais ne voyez-vous pas que, quand la triple supériorité politique, sociale, économique des nations ou des populations protestantes serait prouvée, vous n'auriez pas encore le droit d'en tirer la conséquence que vous proclamez si haut, car si la religion est une des causes de la grandeur des nations, il y en a une infinité d'autres qui entrent en ligne de compte ; et un économiste comme vous ne peut pas l'ignorer; et il nous faut tout le respect que nous avons pour nos adversaires pour vous prendre au sérieux quand nous vous voyons dans votre manifeste réduire toute la question à deux ternies, la race et le culte; non, la race; donc le culte.

« Si l'Espagne est catholique, dit très justement un de vos compatriotes (1), au moment où elle est vaincue par les Américains, il n'est pas moins vrai de dire qu'elle l'était encore plus quand elle expulsait les Maures, s'annexait l'Amérique et triomphait sur les champs de bataille de l'Europe (1). »

Si les principes protestants impliquent par euxmêmes la grandeur des nations, on peut dire, qu'a

1 M. Weyrich, Revue Sociale Catholique de Louvain : l><> l'infériorité économique des nations catholiques, mai-juin 1899.

part l'exemple de la Hollande, ils ont mis le temps à opérer ; et qu'il est en tout cas fort remarquable que l'effet n'ait été produit, pour l'Allemagne notamment, que quand le protestantisme a cessé d'être lui-même et quand les principes luthériens ont abouti à leur contraire.

Et de même, si les principes catholiques impliquent la décadence, il est vraiment extraordinaire que cette décadence ne soit venue pour les nations catholiques que du jour où leurs gou versements ont cessé de s'inspirer des principes catholiques, en France surtout. Car la vérité est là : les pays catholiques sont travaillés par les franc-macons, par les juifs et par les protestants, avec la connivence de leurs gouvernements; cl vraiment ces gouvernements n'en sont pas récompensés par la grandeur politique qu'ils assurent au pays.

Mais encore une fois revenons aux faits : et demandons-nous d'abord si la liberté doit bien au protestantisme tout ce dont on lui fait honneur.

La liberté, pratiquement parlant, ce n'est pas

quelque chose de vague et d'indéterminé; c'esi la liberté de la conscience humaine, e'est la

liberté individuelle, c'est la liberté civile et politique. Or je prétends que les réformateurs du xvic siècle n'ont favorisé ni Tune ni l'autre de ces trois libertés.

Comment ils ont entendu la liberté religieuse de l'individu, je l'ai déjà dit et je n'ai pas à y revenir. On se rappelle les déclarations de Luther, de Calvin, de Mélanchthon. de Théodore de Bèze et des autres. De fait, un seul pays a pratiqué la liberté de conscience : c'est la France, sous le régime de l'Edit de Nantes, de 1598 à 1685. Mais ce n'est pas la seule manière dont les protestants ont porté atteinte à la liberté de la conscience humaine ; il en est une beaucoup plus gravé. Quand l'Etat intervient dans les matières de conscience au nom d'une autorité morale et religieuse comme l'Eglise, on peut y trouver à redire et le regretter ; mais quand l'Etat devient lui-même le maître des consciences, que faut-il penser? Or c'est précisément le régime protestant. Le Moyen Age avait versé beaucoup de sang pour empêcher la réunion du spirituel v\ du temporel en une même autorité; et l'on ne peut nier crue ce dualisme ne soit une garantie pour la liberté. Tous les princes qui embrassèrent la Réforme devinrent les maîtres de l'àme comme du corps de leurs sujets. Se peut-il rêver despotisme plus complet?

L 'auteur du Mémoire de 1802 le reconnaît en

ces termes : « Partout les princes protestants sont devenus les chefs suprêmes de l'Eglise. Cette circonstance n'a pas peu contribué à l'accroissement de pouvoir qui a eu lieu pour la plupart des gouvernements de 1 Europe après la Réformation, et qu'un peut regarder comme une suite de son influence. Dans les pays protestants, le vide immense que causa subitement la cessation de toute autorité et juridiction ecclésiastiques fut rempli de suite par le pouvoir civil, lequel s'accrut d'autant 1). »

(l'est surtout dans un écrit publié par Capito en 1537 (2 , qu'il faut voir l'exposition de ce système si humiliant pour la dignité d'une Eglise et si compromettant pour la liberté des consciences. Telle que la comprend Capito, l'Eglise chrétienne devient une sorte de califat musulman. « Tout souverain, 5 est-il dit, est de droit chef de l'Eglise ei représentant né de Jésus-Christ dans ses États 3 . • Ce système pour lequel on a inventé dès le xvî' siècle le nom de Cœsaropapisme a été décrit par d'autres luthériens, et a arraché des

2) Responsio de missa, matrimonio et jure magistratus m religionem. Strasbourg, 1540. Cité par Doelunger, La Réforme^

etc. t. II. p. 12.

:; Sur les théories de Capito, en matière de contrainte religieuse exercée par l'Etat, cf. Paulus, Die Strassburger r>-j\<ymntoren uml die beu issensfreiheit. Frihourg, 1895.

gémissements à ceux d'entre eux qui avaient encore quelque souci de la dignité de la conscience chrétienne.

(( Les politiques, disait Pandocheus, surintendant à Nordhausen, portent la main à l'encensoir... Autrefois, selon ce que nous apprennent les Ecritures, on disait : Ainsi le veut le Seigneur ; et maintenant il faut dire : Ainsi le veulent le bailli, le receveur communal, le baron, le maire, etc.. »

Wigand, surintendant à Magdebonrg et collaborateur de Flacius Illyricus pour la grande histoire des Centuries, se plaint plus amèrement encore de cet asservissement honteux de son Eglise : « L'antéchrist religieux a été remplacé par l'antéchrist politique ; ainsi s'élève et se consolide la papauté des césars... Qu'un pasteur se permette la moindre critique sur tel ou tel acte du pouvoir, il faut entendre comme on se récrie ; mais que nos gouvernants, malgré leur complète ignorance dans les matières religieuses, se présentent dans nos synodes avec bottes et éperons et tranchent les questions religieuses à coups de cravache, ils croient ne rien faire qui ne soit parfaitement dans leur droit, et se font même honneur d'en user de la sorte. »

« Au lieu d'un seul pape, dit Flacius, nous en avons aujourd'hui mille, c'est-à-dire autant que

de princes et de magistrats et de grands seigneurs, qui tous maintenant exercent à la fois ou tour à tour les fonctions ecclésiastiques et civiles, et s'arment du sceptre, de l'épée et des foudres spirituelles pour nous dicter jusqu'aux doctrines que nous devons prêcher dans nos églises (1). » Plus d'un siècle après Luther, Jurieu, voulant ménager raccord entre luthériens et calvinistes, dit que cet accord doit se faire par les princes 1 . « Premièrement ce pieux ouvrage ne se peut faire sans le secours des princes de l'un et de l'autre parti, parce que toute la réforme s'est faite /jftr leur autorité. Ainsi on doit assembler pour le promouvoir, non des ecclésiastiques toujours trop attachés à leurs sentiments, mais des politiques », — qui apparemment, dit Bossue! feront meilleur marché de leur religion. Ceux-ci donc « examineront l'importance de chaque dogme et pèseront avec équité si telle et telle proposition, supposé que ce soit nue erreur, n'esl | » « « s capable d'accord ounepeul être tolérée, - c'est-à-dire reprend Bossuei, qu'il s'agira dans cette assemblée de ce qu'il y a de pins essentiel dans La religion, puisqu'il y faudra décider ce qui est fondamental OU non, ce qui peut être OU ne

i Voir les épîtres dédicatoires qui accompagnent les centuries tv, v »■! vn; cité par Dœcunqkr, i. II. p. 243.

■1 Bossi i i. Histoire des variations. Add. au liv. XIV, n 9.

peut pas être toléré. C'est la grande difficulté, niais dans cette difficulté si essentielle à la religion, « les théologiens parleront comme des avocats, les politiques écouteront et seront les juges sous l'autorité des princes ». « Voilà donc manifestement, dit Bossuet, les princes devenus souverains arbitres de la religion, et l'essentiel de la foi remis absolument entre leurs mains. Si c'est là une religion ou un concert politique, je m'en rapporte au lecteur. » Et Jurieu ajoute qu'avant toute conférence et toute dispute, « les théologiens des deux partis feront serment d'obéir aux jugements des délégués des princes et de ne rien faire contre l'accord ». « On ne sait plus, conclut Bossuet, en quel pays on est, et si c'est des chrétiens qu'on entend parler, quand on voit le fond de la religion remis à l'autorité temporelle et les princes en devenir les arbitres. »

Après la période révolutionnaire et les guerres napoléoniennes, il semblait que l'omnipotence religieuse de l'Etat dût chanceler au souffle des temps nouveaux. Mais, comme le fait justement remarquer M. Goyau, « Hegel vint à point, théoricien d'un jacobinisme métaphysique, pour offrir à l'Etat un autre piédestal » que celui qu'avaient construit les légistes du passé. Son disciple Marheineke professait que l'Etat et l'Eglise n'étaient que les deux faces d'une seule et même insti-

tution; et, de fait un joug- plus pesant que l'ancien s'abattit sur les églises protestantes (1). On vit par exemple l'Etat prussien rattacher purement et simplement les affaires d'Eglise au ministère de l'Intérieur. Quand Frédéric-Guillaume III voulut unifier en une seule Eglise les luthériens el les réformés de son royaume, il imposa à tous des institutions ecclésiastiques communes, ainsi qu'un même rituel liturgique Agende , et fit exécuter, — dragonnades d'un nouveau genre, — ses ùiesupar les gendarmes *2 .

Depuis, le gouvernement parlementaire ayant triomphé plus ou moins un peu partout, les parlements ont émis la prétention de partager le pouvoir religieux avec le chef de l'Etat, spectacle que l'Angleterre donnait au monde dès Le xvic siècle. Mais ce système n'est ni plus libéral, ni moins dangereux. L'Etat moderne est encore moins apte que l'Etat l'ancien à diriger une Eglise (3).

Aussi ne faut-il pas être surpris ({n'en notre temps, comme aux siècles précédents, des hommes vraiment religieux et indépendants pro-

testenl contre llll tel état (le choses. Le | ."> mai 1886,

quarante-deux membres conservateurs du Land-

1 Goyau, L'Allemagne religieuse, p. 281,

2 Ibid., p. 282.

3 Ibid., p. 193.

tag prussien, parmi lesquels le pasteur Stœcker, signaient la motion suivante : « Que la Chambre des députés déeide d'adresser au gouvernement royal les propositions d'envisager les mesures opportunes pour que, en même temps qu'on rend une grande liberté et une plus grande indépendance à l'Eglise catholique, on garantisse aussi à l'Eglise évangélique une augmentation équivalente de liberté et d'indépendance, et une plus grande richesse de moyens pour subvenir aux besoins religieux (1). »

<( Tout l'édifice de l'Eglise d'Etat, écrivait le pasteur Stœcker, est une contradiction avec la nature de l'Eglise. Prions pour que se trouvent des monarques qui le suppriment. Seulement ensuite, le protestantisme aura une Eglise (2 . h

Sans cloute on ne voit plus de nos jours le scandaleux spectacle de populations obligées de changer en masse de religion, au gré du prince : il n'en reste pas moins qu'encore aujourd'hui une vieille carte politiqup de l'Allemagne du x\T siècle nous donne la carte de l'Allemagne religieuse; seulement, Là où il y avait unanimité, il n'y a plus que des majorités (3 .

Qu'en conclure? sinon « qu'en vertu du principe

1 Goyàtj, V Allemagne religieuse, p. 190.

(2) Ibid., Introduction. \>. xxvi.

(3) Voir H. A. Khosk, Konfessionsstatistick Deutschlands,a.vee une carte. Fribourg-en-Rrisgou, 1904 in-8°.

cujus regio, hujus relùjio, la foi, en dépit des doctrines de Luther, n'avait pas été un mouvement et un produit de la conscience, mais comme une livrée que le prince imposait au sujet 1). » Une livrée ! ce n'est pas précisément le signe de la liberté.

Du moins la Réforme a-t-ellc été propice à la liberté individuelle ? Au moment où elle éclate, le servage se dissolvait graduellement et déjà — Janssen après d'autres l'a montré, — les paysans étaient libres dans la plus grande partie de l'Allemagne. Luther survient : un souffle d'indépendance passe sur la tète des paysans ; ils se soulèvent et sont écrases : alors un joug de fer s'appesantit suc eux. Est-ce pour un jour, une passagère réaction ? Non en plein xvup siècle. le mouvement d'asservissement continue.

En Mecklembourg, à la diète de 1607, les paysans furent déclarés de simples colons qui devaient céder aux maîtres du sol, sur leur demande, même les acres de terre qui, depuis un temps immémorial, étaient possédés par dix.

La Liberté *\<' leurs personnes fut supprimée

l Goyad, VA lie magne religieuse, p. 2.

par les ordonnances de 1633, 16 i8 et 1654. Ils

cherchèrent à se soustraire à la plus rude servitude par la fuite. L'émigration fut considérable. Les peines les plus sévères, le fouet, le carcan. la mort n'en arrêtèrent pas le cours et n'empêchèrent pas la dépopulation des campagnes. Le sort de ces malheureux esclaves, a-t-on pu dire ne différait guère de celui des esclaves nègres. La seule différence, c'est qu'il était défendu de les séparer de leurs familles pour les vendre au plus offrant dans une enchère publique ; encore éludait-on cette loi et trafiquait-on souvent des serfs comme des chevaux ou des vaches. Dans le Mecklembourg, le servage ne fut aboli qu'en 1820 (1).

L'introduction de la Réforme en Poméranie y fit renaître un esclavage analogue. L'ordonnance de 1616 décréta que tous les paysans étaient des serfs sans droit. Les prédicateurs devaient dénoncer du haut de la chaire les paysans fugitifs *2 .

Sous Frédéric II, en Prusse, dans la seconde moitié du xvme siècle, au temps de Voltaire qui trouvait de si nobles accents en faveur des serfs de l'abbaye de Saint-Claude, les soldats, après avoir porté les armes et remporté les victoires

(1) Boll. Histoire de Mecklembourg, 1835, t. I. 352 : \. II. 1 \l. 147, 148, 569; cité par Dgellixger, Y Eglise et le* églises, p. 80-81.

(2) Bakthold, Histoire de. I" Poméranie, IV. 359 : < - i t « '- par l)<*:i.linger, ibid, }>. 81-82.

qui ont fait la Prusse moderne, étaient rendus à leurs seigneurs fonciers et non seulement eux mais encore leurs femmes, leurs veuves, leurs enfants, fussent-ils nés en état de liberté I .

La Réforme luthérienne eut les mêmes résultats dans toutes les contrées où elle parvint à s'établir. On sait qu'en Suède la liberté des paysans fut le prix dont le roi paya le concours de la noblesse dans l'accomplissement de la révolution ivJiVieuse. En Danemark et en Norvège, la noblesse procéda do même. « En Danemark, le paysan fut soumis au servage comme un chien. » — « Les corvées, dit l'historien Allen, furent multipliées arbitrairement ; les paysans furent traités comme des serfs. » En 1801 seulement, la liberté personnelle fut accordée à vingt mille familles de serfs "2 .

Le calvinisme, il faut le reconnaître, ne produisit pas d'aussi fâcheux résultats. Ayant reçu sa forme dans un Etat libre et populaire, Genève, il en garda quelque chose. Mais on sait à quelle surveillance étroiteet jalouse il soumit l'individu jusque dans sa vie privée; le régime de Calvin à Genève et celui de Knox en Ecosse fut celui d'une farouche inquisition, dont l'instrument favori fui

i Ordonnance du 7 avril 1777. (i. Dgbllingeh, L'Eglise et !> Il lises, p. 87, 2 Dcelunger, U>id.} d'après Allen, p. 7it et suivantes.

il 8

la délation domestique. Transplantés en Amérique, les puritains d'Angleterre gardèrent et aggravèrent ces mœurs exclusives et tyranniques.

Reste la liberté politique. Ici sans doute le protestantisme va prendre sa revanche. « Ces idées que l'homme se possède, qu'il est libre, dit M. de Laveleye, qu'on ne peut réclamer de lui un service ou une contribution sans son consentement exprès, que le gouvernement, la justice, tous les pouvoirs émanent du peuple, cet ensemble de principes que les sociétés modernes s'efforcent d'appliquer, étouffés au Moyen Age par la féodalité, ont repris vie en Suisse, en Angleterre, en Hollande, aux Etats-Unis. »

Et comment s'est opéré ce miracle, cette résurrection ?

«.C'est grâce au souffle démocratique de la Réforme, et ce n'est que dans les pays protestants qu'ils ont assuré aux peuples l'ordre et la prospérité. »

« Si la France n'avait pas persécuté, égorgé ou exilé ceux de ses enfants qui s'étaient convertis au protestantisme, elle aurait pu développer ces germes de liberté et de self-government qui

s'étaient conservés clans les Etats provinciaux ( l) ». Tout cela est faux historiquement et l'on s'étonne qu'un homme aussi instruit que M. de Laveleye ose produire des assertions aussi peu vérifiées.

D'abord il n'est pas vrai que le Moyen Age ait été une époque de servitude politique. La vie publique avait à peu près partout une intensité peu commune, en raison du morcellement de l'autorité, de privilèges obtenus et consentis, d'institutions puissantes et rivales. Quelle sève de liberté dans les républiques italiennes ! Quelle indépendance dans les provinces de l'Espagne ! Quelle lièvre démocratique et souvent quelle turbulence dans les grandes cités des Pays-Bas ! Les villes allemandes n'étaient-elles pas, elles aussi, de petites et très libres républiques? En France même, que de contrepoids à l'autorité royale ! Ce n'est qu'à partir du XIVe siècle que la balance penche décidément en faveur du pouvoir central et l'évolution ne s'achève qu'an xvi' siècle. Mais elle était complète quand h' protestantisme éclata ei celui-ci La couronna m fortifiant, par contre-coup et par imitation, L'autorité du souverain dans L'Eglise. D'ailleurs si, au début, les calvinistes français semblenl favorables ;'i la liberté, r^ n'est qu'autant que le

l L'avenir des peuples catholiques, nouvelle édition, \>. 58.

pouvoir royal est contre eux. Du jour où l'héritier du trône est un protestant, ils ont vite fait de mettre au rancart toutes leurs thèses libérales ou démocratiques et de prêcher le dogme de la légitimité absolue et de l'obéissance passive au souverain quel qu'il soit ; c'est le tour des catholiques, des Ligueurs en particulier de relever leurs théories abandonnées sur la souveraineté nationale.

M. de Laveleye ne nous parle pas de l' Allemagne, ni des pays Scandinaves, et franchement il a raison.

Dans le Commentaire du Cantique des Cantiques, Luther écrit : « Les princes devraient savoir qu'ils régnent sur des sujets rebelles à qui il ne manque qu'une occasion favorable pour qu'ils se portent à la révolte et que ceux qui sont tenus de veiller à l'administration de la chose publique n'ont rien de mieux k faire qu'à s'occuper du meilleur moyen de vaincre et de maîtriser la foule. » Et Mélanchthon, suivant la coutume, fait écho : « Il est bon, dit-il, qu'avec un peuple aussi sauvage et aussi mal élevé que sont les Allemands, ils aient encore moins de liberté qu'ils n'en ont. »

Conseil suivi à la lettre. Ce n'est pas seulement par l'union du pouvoir spirituel au pouvoir temporel que l'absolutisme des princes a été fortifié.

L'usurpation des biens ecclésiastiques les a mis à même de se passer du concours financier de leurs Etats et par là même d'achever la ruine des libertés publiques, (l'est ce qui arriva notamment en Mecklembourg, en Poméranie, dans les duchés de Hanovre, de Brunswick, de Saxe. L'Etat prussobrandebourgeois est un des exemples les plus remarquables de ce résultat. Sous le règne du Grand-Electeur Frédéric-Guillaume 1 (HO- 1(588), le pouvoir absolu et arbitraire se développa selon un plan suivi. A partir de 1656, aucune diète générale ne fut plus convoquée ; les impôts furent établis par le prince et militairement exigés, avec un tel succès que paysans et même nobles passèrent nombreux en Pologne. « La Prusse, selon l'expression de l'historien Stenzel, était en voie de devenir un de ces Etats asiatiques où le despotisme étouffe tout ce qu'il y a do noble et de beau(l). »

Le principe même cujus regio, hujus religio contribua à mettre sous la sauvegarde «les respectables droits de la conscience <it les vieilles divisions de l'Allemagne et les institutions les plus surannées du passé.

In historien protestant, .M. Georges Pariset,

(1) Histoire des Etats prussiens, t. II. p. 156, cité par l'abbé Martin, De l'Avenir du Protestantisme ri du Catholicisme^ p. 334.

dans son important ouvrage sur l'Etat cl 1rs Églises en Prusse sous Frédéric Ier, arrivait récemment à cette conclusion : « Ce sont aujourd'hui les pays qui ont adopté la Réforme, dont l'évolution politique est la moins avancée. »

Dans les États Scandinaves, comme en Allemagne, le luthéranisme ne profita qu'au souverain et à l'aristocratie. A la suite de la révolution de 1660, Frédéric III, roi de Danemark, et ses successeurs, se déclarèrent monarques absolus. La loi royale de 1665 proclamait que le roi n'avait à prêter aucun serment, à reconnaître aucune obligation de quelque genre que ce fût, mais pouvait tout ce qui lui plaisait avec une autorité pleine et entière. En Suède, ce ne fut plus qu'une série de révolutions provoquées par l'antagonisme des deux bénéficiaires de la subreptice introduction du protestantisme, la royauté et la noblesse. Mais la royauté finit par l'emporter. Les États en 1680 déclarèrent que le roi n'était lié à aucune espèce de gouvernement; en 1682, qu'ils regardaient comme une absurdité que le souverain fût obligé, par les statuts et les ordonnances, à entendre d'abord les Etats; ceuxci échangèrent leur nom d'Etats du royaume contre celui d'États de Sa Majesté royale; en 1693, l'absolutisme illimité de la royauté passa en loi et il en fut ainsijusqu'à ce que les désastres

et la mort de Charles XII ramenassent les luttes périodiques et les triomphes alternatifs de l'aristocratie et du souverain I .

Serons-nous surpris maintenant de trouver cet aveu dans la bouche de lord Molesworth en 1692: « Tous les peuples des pays protestants ont perdu leur liberté depuis qu'ils ont changé leur religion pour une meilleure. » Et de cette ruine de la liberté, fait très digne de remarque, lord Molesworth voit la cause profonde : « Dans la religion catholique romaine, avec son chef suprême de l'Eglise qui est à Home, il y a un principe d'opposition à un pouvoir politique illimité (2). » Pensée qu'exprimera plus tard Donoso Cortès et qui sera si injustement taxée de paradoxe : « Partout où s'affaiblit le pouvoir de l'Eglise, le pouvoir civil voit grandir sa puissance de telle sorte qu'il n'y a rien de pins certain «pie ce fait : le despotisme civil prévaut surtout dans les pays où le pouvoir de l'Kiilise est opprimé, et la plus sure garantie de la liberté des races humaines esl

l'indépendance de L'Eglise 3). »

Mais c'est aussi ce qui nous explique l'attitude hostile que le pouvoir civil a prise si souvent dans la plupart d<-> Etats catholiques à L'égard

1 AIiIm- M au i in . d'après Geijer, p. 333.

' Cité par Doellinqer, L'Eglise et 1rs Eglises^ p. 70.

:; Donoso Cortès, dise *s cité par l'Abbé Martin, De l'Avenir

du Protestantisme et du Catholicisme, p. 335.

de l'Eglise et son alliance avec les sectes, alliance aussi funeste à la liberté qu'à la morale, nous en avons la preuve tous les jours.

Cependant, m'objectera-t-on, il est notoire que, dans certains pays à tout le moins, le protestantisme et la liberté ont marché d'accord. Oui, là où les circonstances historiques permettaient ou exigeaient le développement de la liberté, le protestantisme, je le reconnais, n'y a pas nui; l'individualisme protestant, calviniste surtout, a même pu dans une certaine mesure servir la cause de la liberté. A moins que précisément le protestantisme n'ait été facilement accepté par certaines races ou par certaines nations, que parce qu'elles étaient déjà, en vertu d'instincts naturels, ou d'une formation antérieure, profondément individualistes. Car, au fond, où le protestantisme et la liberté politique sont-ils d'accord, en dehors, de deux petits pays, la Hollande et la Suisse? Chez les nations de race anglosaxonne, en Angleterre et dans l'Amérique du Nord, colonie de l'Angleterre. Or je crois superflu de démontrer que le mouvement des libertés publiques est antérieur en Angleterre à la Réforme ; si haut qu'on remonte, on les trouve au moins en germe et c'est sous l'égide de l'Eglise catholique que, pendant mille ans, l'Angleterre a acquis ses institutions, son parlement, ses uni-

versités, tout ce dont elle est justement hère. Elle a été 17/e des Saints et partout sur sonsol, par des monuments ou des ruines, parle encore la grande voix de l'Eglise romaine. L'Angleterre catholique du XIIIe, du xive et du xv° siècle fut plus libre que l'Angleterre protestante du xvi" et du xvu° siècle : Henri VIII, Elisabeth, Jacques Ier, Cromwell ne sont pas, je pense, des champions de la liberté.

Il est une page célèbre de Quinet, dans Le Christianisme rt la Révolution, sur l'origine de la liberté aux Etats-Unis ; « Quelques hommes arrivent isolément sur la plage de l'Amérique du Nord; pauvres, sans nom, sans passé, ils n'apportent avec eux quun livre : la Bible; ils l'ouvrent sur le rivage et commencent aussitôt à éditier la cité nouvelle sur le plan du livre retrouvé par Luther... Les institutions américaines portent exclusivement le sceau delà Réforme, car chacun des fondateurs s'en va à l'écart dans Le fond des forêts; il est là pour ainsi dire le roi «l'un monde; il ne relevé (jiie de lui-même dans l'univers physique et dans l'univers moral. La nature et la Bible L'enveloppent. Dans cette immensité il esl Lui-même une Eglise : prêtre, roi et artisan tout ensemble, il baptise ses enfants: il célèbre leur mariage, l'eu à peu d'autres souverains semblables a lui se trouvent, presque sans le savoir.

toucher à ses confins; les intervalles se remplissent; la cabane devient village, le village devient ville. La société se forme sans que l'individu ait rien à céder de son pouvoir. L'évangile partout ouvert est le contrat primitif qui, de ces solitaires, fait les citoyens d'une république d'égaux (1). »

Sans doute il y a dans cette page beaucoup de poésie et quelque vérité.

Mais il ne serait pas juste de ne voir que le protestantisme dans la fondation et le développement de la grande République. 11 est aussi une page écrite parles catholiques; et qui donc sinon eux a prononcé ce mot de liberté de conscience alors que les sectes se persécutaient et que les colons protestants étaient chassés de la mère-patrie par d'autres protestants? C'est dans l'état de Maryland fondé par lord Baltimore. « Il est curieux, dit un auteur protestant, le professeur Walters, de Philadelphie, de voir à cette époque les puritains persécuter leurs frères protestants dans la nouvelle Angleterre, les épiscopaux exercer la même sévérité envers les puritains en Virginie, et les catholiques, contre lesquels tmis étaient ligués, former au Maryland un sanctuaire où tout le monde pouvait pratiquer son culte.

1 Le Christianisme et l<< Révolution^ p. 291.

où personne n'était opprimé, où même les protestants pouvaient trouver un refuge contre l'intolérance protestante. »

Plus tard, il est vrai, après la mort de lord Baltimore, les protestants s'étant emparés du pouvoir dans l'état de Maryland, la liberté religieuse fut supprimée. « Dans un pays ouvert par les catholiques aux protestants, dit M. Baird, ministre américain, les catholiques furent les seules victimes de l'intolérance anglicane. »

L'émigration irlandaise catholique fut, au dire de Tocqueville, la plus républicaine et la plus démocratique.

« .le pense qu'on a tort, dit ce grand penseur, de regarder la religion catholique comme un ennemi naturel de la démocratie. Parmi les différentes doctrines chrétiennes, le catholicisme me parait au contraire l'une des plus favorables à l'égalité des conditions... En matière de dogmes, le catholicisme place le même niveau sur tontes les intelligences; il astreint au détail des mêmes < To\;iuces, le savant ainsi que L'ig imrant. L'homme de génie aussi bien que le vulgaire; il impose les mômes pratiques au riche comme au pauvre. Inflige Les mêmes austérités au puissant comme aux faibles : il ne compose avec aucun mortel, et, appliquant à chacun des humains la même mesure, il arrive à confondre toutes les classes de

la société au pied du même autel, comme elles sont confondues aux yeux de Dieu. »

Quant à la Hollande, se constituant par la lutte contre un souverain tenu pour étranger, et n'ayant pas de dynastie, il n'est pas fort surprenant qu'elle ait formé une république, mais cette république fut aux mains d'une aristocratie bourgeoise et la démocratie tendit à remettre le pouvoir à la maison d'Orange. Sans l'appui de l'Angleterre et de la France, la Hollande, toute calviniste qu'elle fût, n'aurait pas triomphé de l'Espagne; et si elle a fondé, quoique petite, un immense empire colonial, ce n'est pas parce que calviniste; le Portugal catholique en avait fait autant avant elle.

La Suisse, pas plus que l'Angleterre, n'avait attendu la réforme pour être un pays libre ; et, fait à noter, les cantons qui ont été le berceau de l'indépendance helvétique sont précisément restés catholiques ; dans l'espoir de les oppprimer, les cantons protestants ont maintes fois tentés de détruire les libertés locales et de fortifier le pouvoir central.

Ainsi le protestantisme ne parait pas avoir été le facteur principal de la liberté politique plus que des autres libertés.

Le temps nous presse. Je dirai peu de choses sur la prospérité matérielle comparée des nations catholiques et des nations protestantes. A vrai dire, je pourrais répondre par la question préalable. Quand M. le pasteur Roussel établit à force de chiffres et de bordereaux que les protestants de Paris paient trois fois plus d'impôts que les autres habitants, et qu'il semble en conclure qu'ils sont trois fois plus vertueux et leur religion trois fois plus vraie ; quand M. de Laveleye s'écrie : « Comparez la cote, à la Bourse des fonds publics, des Etats protestants et des Etats catholiques, la différence est grande. Le 3°/0 anglais dépasse 92,1e 3°/0 français flotte vers 60 î » (ce qui, en 187o, était plutôt le fait de la [guerre de 1870-J871 que de la différence de religion); je pourrais leur demander : est-ce pour augmenter les capitaux de ses fidèles et pour faire monter la cote que le Christ est mort et a souffert I ?

M. John Lemoine, qui n'était pas suspect de tendresse excessive pour le catholicisme, n'avait

i D'ailleurs les choses changent suivanl les époques. M. R. (i. Lévt, dans la Revue des Deux Mondes du lr septembre 1902? Dé/ici/s et excédents des budgets européens dous apprend que « le iri'ilii .le l'Italie el de l'Espagne sélèTe «tans une proportion notable tandis que celui de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne sùbil une éclipse ».

pu s'empêcher de relever fort spirituellement et très vertement les assertions de M. Napoléon Roussel : « M. Roussel, disait-il dans le Journal des Débats, démontre, à grands renforts de chiffres, que les protestants sont infiniment plus heureux en ce monde que les catholiques ; qu'ils ont plus de rentes, plus d'actions industrielles, plus de couverts d'argent, plus de chemises et plus de bottes. Jusqu'à présent nous avions toujours cru qu'au jour du jugement dernier, Dieu mettrait d'un côté les bons et de l'autre les méchants ; mais, dans le système de M. Roussel, l'humanité est partagée en deux catégories : celle des gens gras et celle des gens maigres. Dieu ne sondera plus les reins et les cœurs, mais les estomacs. En vérité, si le ministre de l'Evangile n'a qu'une morale comme celle-là à présenter au inonde, s'il n'a point d'autre conclusion à tirer de l'histoire, alors il ne reste plus aux hommes qu'à se bien nourrir, à se bien porter et à bien faire leurs affaires ; les plus riches seront toujours les plus vertueux. Cette lecture serre le cœur. »

Je pourrais encore montrer le revers de la médaille de cette richesse industrielle dont on fait exclusivement honneur aux protestants et rappeler comment les populations qui s'y livrent paient trop souvent la richesse produite, de leur

bonheur et de leur moralité L). Une femme de talent et de cœur, Mme Brunhes, nous en apportait

récemment de nouvelles preuves dans une étude publiée par la Quinzaine (2). A La suite de .M. Le Play, dans la Réforme sociale, je répéterais cette grande vérité : <• L'expérience s'accorde avec de mémorables préceptes pour établir que l'accumulation de la richesse en des mains indignes et une application trop exclusive aux intérêts matériels sont des causes certaines de décadence... Un peuple grandit inoins en perfectionnant la production des objets nécessaires à ses besoins qu'en s'appliquant A régler ses appétits et à contenir ses passions (3). »

Surtout, je ferais voir que si la religion n'est pas l'unique cause de la moralité d'un peuple, à plus forte raison ne saurait-elle être, tout en y concourant, la cause principale de sa prospérité temporelle. Celle-ci dépendavanL tout d'un ensemble de circonstances géographiques et historiques, de La race, du climat, de la situation, de la puissance politique. La vraie religion n'enrichira pas un sol naturellement ingrat etne chargera pasde houille ou de minerais les entrailles de la terre.

Pendant des siècles, Les grandes uations furent

i Voir pour l'Angleterre notamment : Lron Faucher, Etudes sur V Angleterre, t. I.

2 N du 16 mars 1904.

3 Introduction, t. I. p. L2.

les nations méditerranéennes, où la culture du sol, exigeant un grand effort individuel, développait l'énergie personnelle. Vint l'âge de l'industrie. L'Angleterre et l' Allemagne, abondantes en mines de houille, eurent le pas sur celles qui en avaient peu. La '< houille blanche » renversera peut-être encore une fois les ternies.

La vraie religion n'annulera pas non plus, si elle réussit à les atténuer, les effets d'un climat tropical. On a toujours fait observer, dans chaque pays, la supériorité des populations du nord sur celles du midi, qu'affaiblit la chaleur continue et que la production presque spontanée du sol ne pousse pas au travail.

Le Sicilien ou le Napolitain ne deviendrait pas un industriel consommé du jour où il aurait adopté les 39 articles de l'Eglise anglicane. Si les Anglais faisaient leur soumission au pape, les produits de Sheffield et de Manchester n'y perdraient rien. La Réforme n'a pas fait du Suédois ou du Norvégien un grand industriel ; pas plus de l'Allemand dans les temps passés ; et si, de nos jours, l'Allemagne est devenue un puissant pays d'industrie, le catholique des pays rhénans y est pour autant que le protestant de la Saxe.

M. de Laveleye se livre à une comparaison dramatique et poussée au noir entre les cantons protestants de race latine et les cantons catholiques

de race allemande en Suisse : « Les premiers, ditil, remportent extraordinairement sur les seconds sous le rapport de l'instruction, de la littérature, des beaux-arts, de l'industrie, du commerce, de la richesse, de la propreté, en un mot de la civilisation sous tous ses aspects et dans toutes les acceptions. Les premiers sont latins mais protestants, les seconds germains, mais soumis à Rome. C'est donc le culte et non la race qui est la cause de la supériorité de ceux-là. Transportonsnous maintenant dans un môme canton, celui d'Appenzel, habité tout entrer par une population germanique entièrement identique. Entre les Rhodes intérieures catholiques et les Rhodes extérieures protestantes, on constate exactement le même contraste qu'entre les habitants de Xeufchâtel et ceux du canton de Lucerne ou d'Uri... Donc, encore une fois, c'est le culte et non la race qui est cause de la supériorité des uns sur les autres (1). »

A moins, M. de Laveleye, que ce ne soit la situation , il y a quelque impudence à comparer les fertiles et riants pays des bords des lacs de Genève et de Neufchàtel avec les montagnes du Haut- Valais, Lausanne avec Zermatt. Et ce terrifiant parallèle entre Rhodes extérieures et Rhodes

(1) Op. ci/., p. 5.;

intérieures dans le canton cTAppenzell pourrait bien se résoudre de la même manière ; Rhodes extérieures, ce sont les charmantes vallées et les collines qui descendent doucement vers le lac de Constance ; Rhodes intérieures, c'est la haute montagne. Et M. Hepworth Dixon, sur l'autorité de qui s'appuie M: de Laveleye, parait s'en être aperçu, quoiqu'il tire les mêmes conclusions ; « Comparez, dit-il, un canton protestant à un canton catholique, Appenzell, Rhodes extérieures par exemple, à Rhodes intérieures, et prononcez vous-même en toute connaissance de cause. Il y a autant de différence entre ces deux demi-cantons qu'entre le canton de Rerne et celui du Valais. Dans la partie basse du pays, les villages sont construits en bois, il est vrai, mais le tout est coquet et propre... Des plantes grimpantes revêtent tous les murs... Les gamins chantent en se rendant à l'école. Les rues sont propres, les marchés bien approvisionnés, tous les gens que vous rencontrez bien vêtus. Dans la montagne, au contraire, pauvreté et désolation partout. »

Que de fumier doit s'être accumulé daus J les villages du pays de M. de Laveleye, depuis | vingt ans que les catholiques y détiennent le pouvoir !

Et M. de Laveleye, comme M. Dixon, oublie de nous dire que dans ce séjour enchanté de

Rhodes extérieures il y a 14 suicides pour 100.000 habitants et 87 divorces pour 1000 mariages, tandis que dans les pauvres Rhodes intérieures, il n'y a qu'un suicide pour 100.000 habitants et 14 divorces pour 1000 mariages (1).

Dieu aurait mis la vraie foi à une trop rude épreuve s'il avait permis que dans la marche des sociétés les grands biens de Tordre présent fussent tout entiers du côté de l'erreur. Mais cela n'est pas, même dans Tordre purement économique. Il peut arriver et il arrive que les protestants, comme les Israélites, plus uniquement préoccupés des choses de la terre, fassent mieux leurs affaires que les bons catholiques. Je ne voudrais pas les désobliger en leur rappelant la parole du Sauveur « que les enfants du siècle sont plus prudents en leur genre que les enfants de lumière ». Mais à prendre les choses dans l'ensemble et toutes les conditions égales d'ailleurs, on ne peul pas affirmer l'infériorité des nations catholiques, en tant que catholiques. La France est une très grande puissance au point de vue économique : quanta la Belgique, comme pays industriel, elle marche presque à la tête des nations, et dépasse de beaucoup les Pays-Bas hollandais. En Suisse, Le catholique canton de Fribourg est un modèle

i Voiries tableaux statistiques, p. 55, 81 el 98 dans Krosi : Der Einpluss der Konfession auf die Sittlichkeit.

d'initiative et d'activité dans tous les ordres. Et, pour en revenir à la comparaison de tout à l'heure, même le pauvre Valais ne connaît pas la misère proprement dite. Toutes les conférences de Saint- Vincent de Paul de la Suisse romande s'étant réunies à Saint-Maurice, il y a un certain nombre d'années, les conférences valaisannes ont déclaré qu'elles ne savaient à quoi employer leurs ressources et leur temps, attendu qu'elles n'avaient point de pauvres (1).

Quand en pourra-t-on dire autant de ces grands centres industriels dont on s* targue avec tant de fierté ?

Ma tâche est achevée. Gomme je me l'étais proposé, je vous ai montré, sans jamais perdre de vue l'histoire, que les questions posées au xvi° siècle étaient encore de nos jours des questions actuelles et primordiales. Je vous ai dénoncé, — et je le fais encore, au moment de conclure ces études, — la tentative de certains révolutionnaires, unis aux protestants et servis par d'inconscients alliés catholiques, pour protest antiser la France, ou tout à fait, ou dans son esprit. Tactique habile,

(1) Cité par l'abbé Martin, De V avenir du protestantisme et du

catholicisme, p. 197.

car le protestantisme donne satisfaction à tous les instincts de révolte et, d'autre part, il ménage le sens divin et le besoin religieux, inné chez la plupart des hommes. « En fait de religion on ne tue que ce que Ton remplace », écrivait, il y a près de trente ans, M. de Laveleye ; et aujourd'hui M. Yves Guyot reprend la même idée, échos l'un et l'autre d'Edgar Quinet, le prophète que, depuis quelques années, invoque si volontiers notre démocratie.

Il reprochait, vous le savez, à la Révolution de n'avoir pas mis un nouveau culte à la place de l'ancien et de n'y avoir pas employé la force : « La force, écrivait-il à Eugène Sue, est le seul moyen qui ait réussi à anéantir une croyance ancienne. Les religions qui ont disparu de la terre ont toutes été effacées par la force et par l'autorité ; au contraire, il n'en est aucune, si folle, si insensée, si absurde fût-elle, qui ait été détrônéeet extirpée par la seule liberté do discussion. Tout le monde répète que la force n'a rien pu contre les croyances, et le monde entier est témoin du contraire (1). »

« Si Luther et Calvin, ajoute-t-il dans son Histoire de la Révolution.) se tussent contentes d'éta-

blir la liberté des cultes sans rien ajouter^ il n'y

i Lettre sur la situation religieuse et morale de l'Europe, par Edgar Qi i.\kt à Eugène Stic 1856, citée par l'abbé Martin, p. Ê56.

aurait jamais eu l'ombre dune révolution religieuse au xvie siècle.

« Qu'ont-ils donc fait ? Le voici : après avoir condamné les anciennes institutions religieuses, ils en ont admis d'autres, sur lesquelles ils ont bâti des sociétés nouvelles... Tous, sans exception, ont tenu l'ancienne religion pour ennemie, ou du moins l'ont voilée et éloignée aussi longtemps que cela a été nécessaire pour imprimer d'autres habitudes morales, un autre esprit à la nation... Voilà comment toutes les sociétés qui ont rompu avec le passé ont réussi à changer non seulement leurs dehors, mais leur esprit, seule révolution, à vrai dire, qui mérite ce nom. C'est là ce que n'a pas osé la Révolution ; c'est son tort capital; c'est ce qu'il faut oser : « 0 Jean Huss, ô Luther, Zwingle, Savonarole, Arnauld de Bresse ! humbles moines ! pauvres solitaires ! rendez le courage à ces tribuns déchaînés... Si le grand Mirabeau et les Constituants sont trop timides pour marcher sur vos pas, prêtez votre force à ceux qui vont les suivre (1). »

Prêtez votre force à ceux qui vont les suivre î La parole a été entendue ; elle a été recueillie par les révolutionnaires d'aujourd'hui, par ceux qui, au congrès de Berne de 1868, laissaient faire

(1) La Révolutionner Edgard Quinet, t. I, liv. V, la Religion.

par l'un des leurs cette significative déclaration : « On ne peut pas admettre que chacun puisse choisir sa croyance ; l'homme n'a pas le droit de rester attaché à Terreur (traduisez au catholicisme : la liberté de conscience ri est qu'une arme 1). »

Ce que longtemps on a dit tout bas, maintenant on le dit tout haut, et depuis vingt-cinq ans on fia vaille à l'accomplir. Que les protestants libéraux, soit dans la politique, soit dans l'Université, se soient faits les agents de cette révolution qui devait aboutir au triomphe de leur doctrine, nous n'avons pas à en être surpris, ni même aie leur reprocher, quand ils ne procèdent pas hypocritement.

Mais nous avons le droit et le devoir de leur résister. Nous no voulons pas nous laisser protestantiser, non seulement parce que nous ne croyons pas que le protestantisme soit la vraie forme du christianisme, mais parce que, — toute mon ambition est de vous en avoir fourni la preuve, — le protestantisme n'a aucune des supériorités dont il se prévaut sur le catholicisme, ni dans L'ordre moral, ni dans L'ordre intellectuel, ni dans L'ordre social. Livré à Lui-même, <it s'il ne réagit pas «outre ses propres principes, il ne peut être <] m u ii instrument de dissolution.

i Cité par l'afebé Hartin, i-. 241.

iiO

Et maintenant, je me tournerai vers ceux de nos frères séparés qui, dans la sincérité de leur âme, se déclarent et se croient chrétiens, et je leur dirai:

Ou les hommes qui ont fondé le protestantisme ; Luther, Calvin, Zwingle, étaient inspirés de Dieu, — et c'est ce qu'il faut croire quand on est un protestant réellement chrétien, — et alors comment avez-vous fait subir à leurs symboles de tels changements qu'ils les désavoueraient ? Comment leur œuvre a-t-elle, sur tant de points, tourné au contraire de ce qu'ils avaient voulu et prévu ? Dieu ne se contredit pas.

Ou bien ces hommes ont été à l'égard de 1 Eglise fondée par Jésus-Christ des rebelles et des hérétiques, — c'est ce que nous enseignons, — et alors si vous voulez devenir chrétiens, il faut vous soumettre à cette Eglise contre laquelle ils se sont révoltés.

Ou bien ces hommes ont été tout simplement des penseurs religieux, qui ont accompli humainement une œuvre purement humaine, — et c'est ce que soutiennent les plus logiques d'entre vous. Alors croyez comme ces derniers que le dogme est chose changeante, que la connaissance religieuse est purement subjective et symbolique, qu'elle admet toutes les contingences présentes et à venir de l'interprétation personnelle. Mais en ce cas vous n'êtes plus chrétiens.

Que l'œuvre des premiers réformateurs fût une œuvre purement humaine et qu'elle dut aboutir avec le temps à la négation même des doctrines fondamentales du christianisme, c'est précisément la sentence qu'ont portée, depuis tantôt quatre siècles, toutes les autorités de l'Eglise catholique. Elles n'ont pas fait autre chose après tout que de dire, comme les protestants d'aujourd'hui, de la doctrine luthérienne et de la doctrine calviniste, de la Confession d'Augsbourg ou de la Confession de la Rochelle : « Ce système est condamné ».

Si vous ne voyez, — et vous ne pouvez voir, — dans l'œuvre des premiers réformateurs qu'une œuvre humaine, eh bien ! soyez logiques ; revenez à l'Eglise romaine ou sortez du christianisme, soyez catholiques ou libres penseurs !

Mais plutôt, parce que je suis prêtre et non pas seulement historien et critique, et parce que je sais que vous tenez à Jésus-Christ, je ne veux pas vous laisser l'alternative ; comme le P. Denifle au terme de son grand travail sur Luther et le luthéranisme, je vous crierai du fond du cœur :

Los \on Luther, zurûck zur Kirche, Quittez Luther, revenez ;'• l'Eglise '.

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